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n° 21842Fiche technique20629 caractères20629
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Temps de lecture estimé : 14 mn
15/06/23
Résumé:  Une sainte qui aime une autre femme, ça fait désordre. Sauf si on corrige l’hagiographie.
Critères:  ff religion fsoumise humilié(e) contrainte nopéné donjon attache nonéro historique sorcelleri -historiqu
Auteur : Olaf      Envoi mini-message

Collection : Fulgurances
Sorcière ?

Les personnages et les faits de ce récit sont fictifs, mais, malheureusement, inspirés par des personnages réels, en particulier la marquise de Brinvilliers, le théologien Cornelius Loos1 et toutes les petites gens, les femmes notamment, qui ont souffert des abominations de l’Inquisition et des chasses aux sorcières.2




Dimanche 11 juin 2023, homélie du père Faucherre.


Chers frères et sœurs,


C’est aujourd’hui le 450e anniversaire de la naissance de Sainte-Justine des Éludes et en même temps le 430e anniversaire de sa mort. Profondément pieuse et ne cessant de faire le bien autour d’elle, elle n’a certes pas marqué son époque à la manière de sainte Bernadette Soubirous ou sainte Geneviève de Paris, mais elle n’en est pas moins chère à nos cœurs. Tout particulièrement dans notre région où je sais que de nombreux fidèles s’adressent à elle dans l’adversité.


Née dans une famille de paysans pauvres dans le hameau voisin des Éludes, elle vécut une enfance et une jeunesse heureuse pour son époque, mais que les épreuves n’ont pas épargnées. Les guerres de religion entre catholiques et protestants ravageaient en effet la France en ce temps-là. Il suffit de s’imaginer les nombreuses troupes étrangères traversant le pays et mettant à sac villes et villages pour se faire une idée de ce que subissaient les populations.


C’est ainsi qu’une bande de soudards espagnols attaqua le village un jour d’été 1593. Justine supporta avec un courage surhumain les sévices qu’ils lui firent subir. Surmontant les douleurs et la peur, elle impressionna si profondément le chef des assaillants, qu’il lui accorda d’épargner les habitants du village, juste avant qu’elle ne meure elle-même sous la torture.


Cette admirable abnégation, ce sacrifice de sa personne pour sauver son village sont à l’origine de sa béatification.


Comment agirions-nous aujourd’hui, mes sœurs et mes frères, si nous étions dans une telle situation ? Trouverions-nous dans notre foi le courage de sacrifier notre vie pour sauver autrui ?


Prions sainte Justine des Éludes pour le salut de nos âmes et demandons-lui de nous donner en tout temps la force d’aller au bout de nos convictions.


Amen




Lundi 12 juin 2023, lettre ouverte aux membres de notre paroisse, présents lors de l’homélie du père Faucherre


Chers frères et sœurs,


Dans son homélie d’hier, le père Faucherre a fait le récit du martyre de sainte Justine des Éludes, tel qu’il est retranscrit dans l’hagiographie officielle. De nombreuses recherches effectuées au cours des dix dernières années m’ont toutefois permis de découvrir des faits très différents.

Je me suis longtemps demandé comment une telle différence entre le récit officiel et la réalité historique avait pu s’installer. Et surtout pourquoi personne ne remet-il le récit officiel en question, alors qu’assez de preuves sont à disposition pour démontrer son inexactitude ?


La réponse est simple. Si le martyre de Justine des Éludes est bien réel et justifie à lui seul une béatification, la Sainte est surtout la première femme à avoir reçu la bénédiction du mariage avec une autre femme, comme vous pourrez le découvrir en lisant ce qui suit.


Signé : Romuald Gavaux, descendant de la famille de Sainte-Justine des Éludes.




Le 10 juin 1593


Cornelius, prêtre inquisiteur, commence l’interrogatoire de Justine dans une salle de torture de la prison du comté. Deux gardiens, qui font aussi office de bourreaux, l’ont sortie de la cellule où elle croupissait depuis son arrestation, une semaine plus tôt. Ils la forcent brutalement à s’agenouiller devant le prêtre. Ils ne lui ont laissé pour tout vêtement qu’une robe souillée et un foulard qu’elle serre contre sa poitrine pour cacher sa nudité.



À peine le prêtre a-t-il quitté la salle que déjà des hurlements de terreur et de douleur jaillissent de la gorge de Justine. Cornelius se bouche les oreilles et se hâte de sortir de la prison pour ne plus avoir à imaginer à quels traitements la jeune femme va être soumise jusqu’à ses aveux complets.

Des aveux de quoi ? Dieu seul le sait. Mais il importe à Cornelius de ne pas faiblir, fut-ce devant le manque de preuves. Par ses mœurs dissolues, cette femme se dresse contre l’Église. Rien ni personne n’empêchera Cornelius d’être le rempart dont elle a besoin pour que la volonté divine s’accomplisse.




Le 11 juin 1593, dans la matinée


Les deux gardes amènent Justine devant Cornelius en la portant. Des traces de coups sont visibles sur son visage et ses membres. Du sang coule le long de ses cuisses.



Dans un effort presque surhumain, Justine arrive à redresser la tête. Elle accroche le regard du prêtre. Il ne peut éviter d’y voir la terreur qu’inspirent ses menaces de torture, mais aussi quelque chose de beaucoup plus fort.

Son amour pour Armelle est profond et sincère. Justine est habitée par une foi inébranlable, mais aussi par la certitude de n’avoir pas transgressé les lois divines. Celles de l’Église, qui est le fait des hommes, peut-être, mais pas celle de Dieu, qui aime tous ses enfants de la même manière, hommes ou femmes.

Son regard montre à quel point elle est convaincue qu’elle n’a agi que par amour, sans commettre d’abomination, même si les hommes s’acharnent à empêcher tout élan du cœur ou du corps d’une femme dès qu’ils ne peuvent plus en profiter librement.


Malgré son jeune âge, le regard de Justine sur les choses de l’amour et de la vie transperce la cuirasse du prêtre. Il bouscule ses certitudes et enflamme son cœur, sans lui laisser le temps de s’en protéger.





Le 12 juin 1593, vers midi


Au moment où Cornelius traverse le couloir menant du cachot de Justine à la salle de torture, un des gardes en sort précipitamment, comme s’il craignait une mauvaise réaction de l’inquisiteur et voulait le préparer au pire.



Livide, le prêtre entre dans la salle de torture. Justine est allongée sur une table, nue, étroitement attachée à une machine qui soumet son corps aux pires sévices5. En un regard de la tête aux pieds, Cornelius découvre tout ce que les bourreaux lui ont fait subir dans leur rage de la soumettre et de la faire parler.


La jeune femme est inconsciente, mais elle respire effectivement encore. Les hurlements qu’elle a poussés sous les traitements inhumains ont éteint sa voix. Pour recueillir des aveux, le prêtre devrait approcher son visage de ce qui reste de celui de Justine et tenter de comprendre ce qu’un mince filet de voix pourrait encore exhaler.

Il prendrait toutefois un énorme risque, car dans l’atmosphère de délation qui caractérise et nourrit la répugnante machine de l’Inquisition, tout signe de compassion pourrait être considéré comme un commerce charnel avec une condamnée dûment dénoncé en haut lieu.



Incapable de détourner le regard du corps martyrisé, enfin conscient qu’aucun pardon ne pourra jamais être accordé à ceux qui ont commis une telle abomination, il demande aux bourreaux de détacher la jeune femme et de la ramener dans son cachot, en veillant à l’allonger sur une profonde litière de paille. C’est tout ce qu’il peut faire pour apaiser ses souffrances.

Ils se jettent à ses pieds, et implorent son pardon.



Pourquoi ne se défend-elle pas ? Est-ce vraiment un si grand péché que d’aimer une autre femme ? En quoi leurs ébats dans le secret de l’alcôve mettraient-ils l’Église en danger ? Car c’est bien ça que le clergé attend de lui, veiller à ce qu’aucune perversion ne s’installe et n’affaiblisse la foi ou les pratiques religieuses des fidèles. Or à aucun moment elles n’ont blasphémé ou contaminé leur entourage. Elles se sont juste aimées.




12 juin 1593, pendant la nuit


Deux nouveaux gardiens ont remplacé ceux que Cornelius a chassés pour excès de zèle. Il se fait donner les clés du cachot en échange d’une bourse bien garnie. Les deux lascars comprennent le message et s’empressent d’aller se dévoyer dans les bouges de la ville, chassant la gueuse et buvant plus que de raison. Ils ne réapparaîtront pas avant le lever du jour.


Sur sa litière de paille, Justine laisse échapper un râle de douleur à chaque expiration. Le prêtre s’agenouille à ses côtés. Avisant une cruche d’eau et un bout de tissu, il se met à nettoyer les plaies de la prisonnière.



Cornelius se relève, regarde Justine un bref moment, puis fait le choix de la compassion et de l’amour. Il enlève ses habits sacerdotaux et se couche précautionneusement contre le corps meurtri de la jeune femme. Littéralement défroqué, il étend sa chasuble par-dessus leurs corps nus pour en conserver la chaleur.



Quelques instants plus tard, dès qu’il sent que la respiration de Justine devient plus superficielle et que son cœur bat plus lentement, Cornelius va chercher Armelle. Elle somnole, prostrée dans un coin de son cachot. Elle aussi porte des traces de torture, mais elle semble moins souffrir que Justine. Le prêtre lui explique en quelques mots ce qu’a demandé son amante. Elle accepte et le suit dans l’autre cachot.


Le choc est immense lorsqu’elle découvre son amante. Elle perd connaissance. Cornelius la fait revenir à elle sans ménagement. Le temps presse, le mariage n’est valable que s’il est prononcé en pleine conscience des deux épouses.



Bouleversé par l’intensité de la passion de ses deux femmes, Cornelius les laisse seules et se retire dans la chapelle de la prison. Il y passe une heure à prier, allongé à même le sol, les bras en croix.

Puis il retourne vers les deux femmes, juste assez tôt pour recevoir le dernier souffle de Justine et fermer ses yeux d’un long baiser.

Armelle, bouleversée, se jette dans ses bras et se serre contre lui à la recherche d’un peu de réconfort.



En larmes, après avoir une dernière fois caressé le visage aimé, Armelle retourne dans sa cellule.




Le 13 juin 1593


Au petit matin, les gardiens avinés, épuisés par leur nuit de débauche avec des prostituées, trouvent le prêtre en prière à côté du cadavre de Justine.


Frustrés que la sorcière leur ait échappé et qu’elle ne finisse pas vivante sur le bûcher, ils reportent leur dépit sur Armelle. Après l’avoir dénudée et vicieusement molestée, ils attachent une pancarte d’infamie autour de son cou, puis lui font parcourir la ville d’est en ouest. Ils prennent tout leur temps pour traverser le marché où se presse une populace avide de spectacles.


Une fois le tour de ville terminé, ils attachent la jeune femme au poteau de justice et appliquent la sentence, leurs faces déformées par des rictus de plaisir sadique.

Treize fois les lanières tranchantes du fouet s’abattent sur le dos à la peau fragile, arrachant d’interminables hurlements à Armelle.


Lorsque tout est accompli, les tortionnaires la détachent et la laissent à demi inconsciente par terre, à l’endroit de son supplice.

Cornelius s’avance alors, au vu et au su de tout le monde. Sans un regard pour la foule, il la prend dans ses bras, essuie de son manteau sacerdotal les larmes sur son visage et le sang qui coule le long de son dos. Puis il l’aide à marcher jusqu’au presbytère où il la soigne au moyen de cataplasmes de plantes cicatrisantes.

Il signe ainsi sa condamnation, puisque l’un ou l’autre des spectateurs ne manquera pas de le dénoncer. C’est la seule réponse que Cornelius a trouvée dans ses prières pour apaiser sa conscience d’inquisiteur et implorer le salut de l’âme des deux jeunes femmes.


Au moment où les fumées du bûcher de Justine commencent à s’élever au-dessus de la ville, un messager remet à l’inquisiteur une lettre de convocation devant l’évêque.

Celui-ci ne lui laisse ni le temps ni les moyens de se défendre. La cause est entendue et la sentence immédiatement prononcée. En attendant la punition, il est emprisonné dans le cachot où Justine a fini sa vie.


Quelques jours plus tard, il est emmené à l’infirmerie d’un monastère de la région pour y être châtré. Il se vide longuement de son sang. Laissé sans autre possibilité de soulagement que la collecte de simples dans le jardin du couvent, il souffre atrocement pendant des jours. Il survit malgré tout à la mutilation.


Lorsque l’évêque est informé de son rétablissement, près d’un mois plus tard, il le fait à nouveau venir devant lui. En quelques mots, il lui assigne son nouveau ministère, une léproserie dans la région de Toulouse où il va mourir au monde comme le veut l’expression consacrée.




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Nul ne sait ce qu’il est advenu des âmes des deux jeunes femmes. Ce qui est sûr, c’est que la force de leur amour et leur abnégation sous la torture mériteraient d’être mieux respectées par l’Église. Les corrections fallacieuses apportées à l’hagiographie de Justine sont indignes de son sacrifice.


Ceci dit, on remarquera que l’amour d’une femme pour une autre femme n’est pas condamné que par le catholicisme, mais par les trois religions monothéistes (christianisme, islam et judaïsme). Les textes fondateurs n’en parlent que très peu, en dehors de l’anathème sur la sodomie. Les interprétations des textes par les sages sont en revanche très détaillées. Mais de quoi ont-ils tous peur ?




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1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Cornelius_Loos


2. https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/b/b2/Punishing-witches-Laienspiegel.jpg


3. https://fr.wikipedia.org/wiki/Summis_desiderantes_affectibus#


4. https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/c9/Martin_van_Maele_01.jpg


5.

https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:(Gaillac)_Le_supplice_de_la_marquise_de_Brinvilliers_-_Jean-Baptiste_Cariven_-_Musée_des_Beaux-Arts_de_Gaillac.jpg