Dans la ruelle sombre près des poubelles, une silhouette se détache du mur. Vêtue d’un long manteau et d’un chapeau des années trente, l’ombre observe le boulevard grouillant : des voitures reluisantes, des jeunes gens bras dessus bras dessous, des enseignes de néons scintillantes et clignotantes, des rires et des cris d’exaltation, des portes de boîtes de nuit qui s’ouvrent et se ferment, de la musique qui envahit l’extérieur.
Une voiture se gare et le cœur du détective s’emballe. D’une des larges poches de son trench boutonné en entier, Will sort un appareil photo désuet. Son œil dans l’objectif, caché dans l’obscurité de la ruelle parallèle au boulevard illuminé de la fête du vendredi soir, il appuie plusieurs fois sur le déclencheur : sa cible est sortie de la voiture, elle en fait le tour, ouvre la portière et tend la main à une jeune femme en fleur, au port altier et aux bijoux clinquants.
Clic, clic, clic. Le couple avance vers l’entrée de la boîte de nuit, l’homme se retourne et sourit à sa compagne, clic, clic, Will est content, il déplace son appareil vers le dos de cette compagne, il photographie son cul avant de se mordre les joues. Le couple est entré par la porte-VIP et Will ne peut continuer son enquête, il n’est pas habillé pour infiltrer de tels milieux.
Il décide de retourner à l’immeuble de sa cliente et prend le métro, comme un con. Il rage un peu en regardant défiler les stations et en vérifiant que les boutons de son trench sont bien attachés : un véritable détective a une voiture !
⁂
Une jeune dame est venue le voir, désespérée.
- — J’ai vu votre annonce dans le journal gratuit : je crois avoir besoin de vos services !
Will a retiré les jambes de son bureau, a tendu la main vers une bouteille pour se verser un verre de whisky, mais s’est ravisé : il a voulu jouer le personnage, mais il déteste l’alcool.
- — Bonjour madame. Quel est votre nom ?
- — Sarlotte.
- — Sarlotte ?
Charlotte a pris une grande respiration pour travailler son élocution – comme le lui avait appris son orthophoniste – et énoncer son véritable nom au détective privé, toujours vêtu de son trench boutonné.
- — Très bien, a répondu Will en prenant des notes avec un crayon à papier qu’il avait léché un peu avant du bout de la langue, en quoi puis-je vous aider ?
Charlotte a formulé l’objet de sa requête : il s’appelait Carl et habitait telle adresse. Elle voulait en savoir le plus possible.
- — Ce ne sera pas facile, ma p’tite dame, avec le peu d’information que vous me donnez !
- — Mais vous avez son adresse, c’est vous le détective !
C’est ainsi que Will a accepté la plus périlleuse enquête de sa vie. Charlotte, à la fin de l’entretien, lui a demandé :
- — J’aimerais savoir, pour les honoraires. Je n’ai jamais fait ça, comment ça fonctionne ?
- — Ne vous en faites pas, ma p’tite dame, nous verrons plus tard pour mes honoraires.
Will s’est allumé une clope dont il a retenu la fumée dans sa bouche, le temps que Charlotte quitte son cabinet, pour ensuite se déchirer les poumons en s’étouffant. Décidément, ce personnage est difficile à tenir.
⁂
Charlotte, en sortant du cabinet du détective, se dit qu’elle pourrait bien demander conseil à son cousin Achille :
- — Je vais lui transmettre un SMS.
Mais avant que Charlotte commence à tapoter sur l’écran, son smartphone se met à sonner.
- — Allô. Z’est bien toi, Zarlotte ?
- — Bonjour, c’est bien moi. À qui ai-je l’honneur ?
- — Ben, tu ne me reconnais pas ? Z’est moi, Napoléon, ton filleul unique et préféré.
- — Ben zut alors ! En effet, je ne t’avais pas reconnu. J’ai tellement l’habitude de recevoir des coups de fil de malotrus qui se moquent de mon petit défaut d’élocution que je me méfie à saque fois que ça se produit (Note au lecteur : Napoléon, le filleul de Charlie, est comme sa marraine atteint de dyslalie sous une forme aiguë, plus zozotante que sifflante). Tu as sangé de numéro de mobile ?
- — Oui ! Z’ai pas trop eu le soix. Z’étais harzelé par Gréta, une Milf qui ne pouvait plus ze passer de moi.
- — Ça te pendait au nez, ce genre de problèmes ! Je ne vois pas trop ce que je pourrais faire pour t’aider.
- — Z’ai bien une idée ; tu pourrais menacer Gréta d’un contrôle fizcal zurprize, mais comme elle habite à Zenève, ze zuis pas zûr que tu aies assez de pouvoir pour za.
- — C’est vrai, même si nos rapports avec l’administration fiscale helvétique se sont améliorés ces dernières années, on n’en est pas encore à se refiler nos dossiers brûlants.
- — Bon, écoute, z’est pas grave. Ze me suis dit que la meilleure fazon de prendre de la distance avec Gréta z’était de venir passer une petite quinzaine zez ma marraine.
- — Hein ?
- — Ben oui, ze crois que vous avez la fibre, vous aussi en France. Comme zà, ze pourrai télétravailler de zez toi.
- — Ah bon ? Et tu comptes arriver quand ?
- — Pour être tout à fait franc, ze suis en train de faire le plein dans une ztation-zervice sur l’autoroute. Ze devrais être zez toi dans moins de deux heures.
- — Quoi ! Tu te fais pas sier ! J’ai une vie, moi ! Je ne suis pas à la disposition d’un filleul incapable de résister à une quadragénaire à gros nissons.
- — Ne me dis pas que tu t’es trouvé un petit copain.
- — Eh bien si, justement ! Enfin, presque…
- — Comment za, prezque ?
- — Il se trouve que ce soir je suis invitée par Carl, mon nouveau voisin qui a convié les habitants du quartier sez lui pour la fête annuelle des voisins.
- — Z’est zénial ! Ze vais venir avec toi. Ze zuis zûr qu’il y aura plein de ménazères de moins de cinquante ans qui ne demandent qu’à passer du bon temps avec un zeune ingénieur informaticien qui vit à Zenève.
- — Écoute, c’est délicat. Si je me pointe accompagnée sez Carl, il risque de mal le prendre et c’est pas du tout ce que je souhaite.
- — OK, ze vois. Tu as des vues sur le beau Carl.
- — Heu… mais non, qu’est-ce que tu imagines ?
- — Allons, Zarlotte, me prends pas pour un phobique administratif. Z’ai bien compris que ma marraine, elle zerait pas contre un prélèvement à la zourze au niveau des bourses de zon nouveau voizin.
- — Tu me prends pour qui ? Sasse que je ne mange pas de ce pain-là.
- — Z’est là que tu as tort. Parce que ze suis zûr que zi tu offrais de temps en temps une belle baguette à tes misses, tu serais beaucoup plus épanouie.
- — Napoléon ! Tu sais que j’ai horreur de la vulgarité.
- — Ze zais bien et ze te prie de m’excuser, mais tes pudeurs de puzelle effaroussée ont le don de m’exaspérer. D’ici à ze que z’arrive cez toi, tu as larzement le temps d’appeler Carl pour lui annoncer que ton filleul céri vient de débarquer et lui demander si za le zène que ze me pointe à za fête. En plus, si ze zuis avec toi, ze pourrai te conseiller pour ta tactique d’approsse. Pour commencer, ze te suggère que ce soir tu oublies tes tenues de grenouille de bénitier dans leur placard moisi et que tu optes pour une zupe courte et un cemisier déboutonné.
- — Pourquoi ne pas y aller torse nu tant que tu y es ?
- — Torse nu, z’est peut-être un peu exazéré. Néanmoins, vu le volume de tes nissons, tu peux oublier de mettre un soutien-gorze.
⁂
- — Bonzour Carl, ze vous remercie de m’accueillir zi zpontanément. Ma marraine m’a beaucoup parlé de vous.
Troublé par le zozotement inattendu du jeune ingénieur, Carl a la langue qui fourse, pardon, qui fourche.
- — Bonzour, heu… bonsoir, plutôt, vous devez être Napoléon, le filleul suisse de Charlie. Soyez le bienvenu chez moi. Comme on dit en France, plus on est de fous, plus on rit.
- — En fait, ze vis en Zuisse, mais z’ai la nationalité franzaise et ze suis touzours très heureux de rendre visite à ma marraine.
- — C’est très louable, répond le maître de maison visiblement peu désireux de se lancer dans un long échange avec le jeune homme qu’il vient de saluer. Vous trouverez dans le salon un buffet bien garni grâce aux invités présents ainsi que des boissons à profusion. N’hésitez pas à y faire honneur.
- — Merzi, ze ne vais pas y manquer. Ze vous laisse donc aux bons soins de Sarlotte, répond Napoléon avec un clin d’œil appuyé, ce qui stupéfie un peu plus Carl et accentue le malaise de sa marraine.
Deux heures plus tard, la majorité des convives ont sagement regagné leur domicile et il ne reste guère plus qu’une dizaine de fêtards pour bavarder et faire un sort aux fonds de bouteilles.
Napoléon qui n’a pas laissé sa part aux cochons a un bon coup dans l’aile, il est en grande discussion avec une rousse plantureuse de quarante-cinq ans dont le décolleté aussi profond que généreux le fascine littéralement.
Visiblement, Marie-Louise, la quadragénaire, semble apprécier le discours de son jeune interlocuteur qui s’imagine déjà en train de faire coulisser son trombone entre ses mamelles pulpeuses.
C’est oublier un peu vite Francis, le mari sanguin dont le dernier verre de rosé a eu raison de sa patience bien entamée par les minauderies de son épouse à l’égard de Napoléon.
Le conjoint excédé se rue sur le résident helvète et l’attrape par le col de la veste.
- — Dis donc, toi ! T’as pas bientôt fini de mater les nibards de ma femme ?
- — Mais heu, quoi, comment za ? lâche Napoléon en balbutiant.
- — Comment ça, comment ça ! Je vais te faire passer l’envie de faire du gringue aux femmes mariées. Et crois-moi que tu vas t’en souvenir.
- — Allons monsieur, du calme, nous ne faisions que discuter, ze vous assure.
- — C’est ça ! Prends-moi pour un con, en plus.
- — Franciiis ! Arrête ! Tu as bu, ressaisis-toi, implore la plantureuse épouse en s’accrochant au bras de sa moitié.
- — Toi, ta gueule ! On réglera ça à la maison une fois que j’aurai pété la gueule à ce salopard.
Napoléon n’en mène plus très large, mais au moment où Francis s’apprête à lui écraser le pif avec son poing, Carl se décide à intervenir et use d’une savante clef de jiu-jitsu qui oblige le mari agressif à s’agenouiller, l’air penaud et la queue basse.
Impressionnée par la puissance tranquille dont vient de faire preuve Carl, Charlotte sent sa petite culotte devenir tout humide, mais l’air réprobateur du maître de céans a tôt fait de calmer ses émois.
- — Je suis très déçu par votre comportement, messieurs, et je demanderai à vos accompagnatrices de bien vouloir vous emmener hors de chez moi, déclare-t-il aux deux rivaux sur un ton sans réplique.
Complètement désappointée, Charlotte se confond en excuses auprès de son hôte et peste intérieurement contre son filleul obsédé dont le comportement immature a sans aucun doute altéré ses chances de séduire son beau et athlétique voisin.
⁂
Lorsque Napoléon et Charlotte ont rejoint l’appartement de l’inspectrice, celle-ci se répand en lamentations.
- — Je savais bien que c’était une mauvaise idée de t’emmener avec moi sez Carl. Maintenant, je suis grillée auprès de lui et je n’aurai jamais l’opportunité de lui montrer ma petite satte épilée.
- — Ze ne savais pas que t’avais pris un animal de compagnie. Happy lait, z’est rigolo comme nom pour un félin.
- — Tu es vraiment trop stupide Napoléon, assène Charlotte avant de fondre en larmes.
Touché par la détresse de sa marraine, le jeune homme vient s’asseoir à ses côtés et l’entoure de ses bras.
- — Allons, Zarlotte, ze n’est pas zi grave, d’autant plus que z’ai une idée pour que tu te réconcilies avec ton beau voisin.
- — Comment ça ? s’étonne Charlotte en se redressant.
- — Eh bien, figure-toi qu’avant que Marie-Louise se mette à me draguer, z’ai eu l’occasion de m’entretenir avec d’autres femmes invitées à la fête.
- — Le contraire m’aurait étonné.
Napoléon ignore la remarque de sa marraine avant de poursuivre.
- — Il ze trouve que parmi les dames présentes ze soir, ze trouvait Hélène qui tient une boutique de tricot à quelques rues de chez toi.
- — Tu parles bien d’Hélène Mauhert ? Mais elle a largement dépassé l’âge de la retraite, tu deviens gérontophile, maintenant ?
- — Qu’est-ce que tu racontes ? Z’aime discuter, z’est tout. Et z’ai ainsi pu apprendre que parmi les meilleurs clients d’Hélène, outre ma marraine, il y a un certain Carl qui, paraît-il, est un sampion de crosset. Or, si ze ne m’abuse, c’est aussi une de tes passions, n’est-ce pas ? D’un autre côté, ze te comprends, les fonczionnaires français ont pas mal de temps à tuer.
- — Tu veux dire que Carl occupe une partie de son temps libre en faisant du tricot ?
- — Tout à fait, Zarlotte. Za me zemble une bonne raison pour que tu ailles lui rendre visite dès qu’il aura oublié la petite altercation de ze zoir.
Vraiment pas possible, Charlotte se sentait trahie même au sein de sa famille, même ce chérubin de Napoléon se mettait en travers de ses désirs.
⁂
Le lendemain de la fameuse fête, Charlotte se rappelle qu’elle était sur le point de contacter son cousin Achille lorsque Napoléon s’est annoncé tel Blücher débarquant à Waterloo.
Achille, je peux t’appeler ?
Pendant ce temps, Will, le détective, obtient de bons résultats dès le début de son enquête. Il se poste devant l’immeuble de Carl et Charlotte pour attendre sa cible, puis le suit jusqu’à son travail : une boîte de sécurité informatique. À l’heure de la pause-midi, il le voit sortir, caresser les chats du voisinage, pour manger un sandwich dans un parc non loin. Il donne son quignon aux pigeons. Will note donc que Carl aime les animaux. Il le photographie dans le jardin de l’immeuble en train de prendre des postures de karatéka, les jambes arquées, index et majeur pointant le ciel, visage concentré et muscles saillants. Will se demande pourquoi Charlotte ne lui avait pas indiqué cette activité qu’il affectionne : il l’effectue sous sa fenêtre, elle peut le voir tous les matins !
⁂
Charlotte attend avec fébrilité le SMS de réponse de son cousin, Achille Londumur, sergent-chef au RPIma sur la base de Jiclon sur Polète.
Charlotte se ronge les ongles, manie dont elle ne peut se débarrasser quand elle se trouve face à une difficulté qui la dépasse.
Mais oui, ma grande, je coince la bulle en ce moment.
Alors qu’elle compose le numéro de son cousin, elle se dit qu’Achille est certainement la seule personne à même de résoudre son problème.
- — Assille ?
- — Lui-même, en chair et en os, que puis-je pour toi, ma Lolotte, ma cousine unique et préférée.
- — Alors, c’est un peu compliqué. Tu sais que je viens de déménager il y a peu.
- — Ouais…
- — Eh bien, figure-toi que hier soir, je suis été invitée1 au repas des voisins. Toute la rue y participait. Je me suis dit que c’était un bon moyen de m’intégrer dans la vie du quartier, de me faire des amis. C’est lorsqu’il m’a apporté l’invitation, il y a quelques semaines, que je l’ai croisé la première fois.
- — Un homme ! tu me surprends agréablement. Et alors ?
- — Quand je l’ai vu, j’ai bégayé et ma culotte a fait le remake de Fukussima.
- — Ma Charlotte amoureuse ! Résonnez, hautbois, soulevez nuisettes ! Quand est prévue la cérémonie ? Que je pose une permission, ameute la famille !
- — Avant d’organiser une cérémonie, faut d’abord que je le séduise, et ça, z’est pas gagné. C’est pour za que je t’appelle, pour avoir des conseils.
Achille est considéré comme le Casanova de la famille, le tombeur, s’il y en a un qui s’y connaît en séduction, c’est Achille Londumur, le tombeur de ces dames.
- — OK, alors nous allons mettre au point l’opération « Il faut sauver Charlotte, mais pas sa culotte ». Tout d’abord, description de la cible. J’écoute !
- — Ben, il se prénomme Carl. Grand brun aux yeux bleus, baraqué, allure sportive, barbe de trois jours, il fait du Taie Si Suan dans son jardin et installe des nissoirs pour les petits oiseaux dans ses arbres fruitiers. Il travaille comme cadre dans une boîte de sécurité informatique.
- — D’accord, un esprit sain dans un corps sain, avec certainement un bâton de sergent-major à faire s’enflammer les strings. Comment y étais-tu allée, à cette teuf ? Que s’est-il passé ?
- — Ben, j’avais mis un semisier blanc pas trop décolleté.
- — Ouais, te connaissant, seul le premier bouton sous la glotte restait entrouvert.
- — Voui. Et ma jupe bleue, celle qui m’arrive au-dessus du genou.
- — Pas de quoi lui faire exploser la braguette. Si en plus tu avais gardé ton chignon strict, genre institutrice ou maîtresse de donjon SM – quoique les deux univers sont proches. Et alors, après ?
- — La salope de professeur de mathématiques du collège, Lara Clet, lui a fait du rentre-dedans. J’ai pas osé lui adresser la parole, je suis restée dans mon coin.
- — T’es quand même nunuche. Tu es consciente que tu pars avec quelques handicaps, tu es myope comme une taupe, tes verres de lunettes font ressembler tes yeux à des guppys dans un bocal, ensuite ta timidité maladive qui te fait bégayer à chaque fois qu’un homme te demande l’heure, sans oublier le pire métier du monde : inspectrice des impôts, qui n’est pas franchement glamour, même qu’il racornit les coucougnettes de chaque mâle normalement constitué. Par contre, ton mignon cheveu sur la langue te donne un charme certain : Femme qui sifflote, dégustation de quenottes.
- — Mais que puis-je faire ?
- — D’abord, essayer des lentilles de contact, ça va te débarrasser de tes verres de lunettes. Tu vas te mettre au sport, toi aussi, mais pas avec un jogging informe, il faut revêtir une tenue de combat, mais pas de camouflage, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre… tu vas mettre en valeur tes longues jambes avec un mini short.
- — Un mini sort ? Je n’oserai jamais.
- — Faut ce qu’il faut. Ta poitrine ne fait pas gros effet, elle n’attire pas le regard. Tes deux œufs au plat n’invitent pas au fantasme, aussi tu vas mettre un débardeur blanc, un truc près du corps, bien moulant, sans rien dessous. Un peu court aussi, que l’on puisse voir ton nombril. S’il peut aussi avoir l’option side boob, ce serait encore mieux.
- — Oh là là ! mais on va voir mes tétons.
- — Justement, c’est le but de la manœuvre ! Il n’y a rien de plus beau que des tétons têtus qui tentent de trouer le tissu.
- — Je ne sais pas si j’y arriverais.
- — Tu dois y arriver. Autre chose, tu vas prendre rendez-vous chez une esthéticienne. Il faut te faire toiletter le minou. La dernière fois que je t’ai vue en maillot de bain, tu avais le persil qui débordait du cabas. Je ne te demande pas la moule à zéro, juste un petit triangle taillé ras et guilleret.
- — Tu crois que ça va l’intéresser ?
- — Et comment, ça va lui monter directement au cerveau reptilien, lui faire frétiller les neurones. De te voir chaque jour trottiner devant lui dans cette tenue, il ne pensera plus qu’à toi. Ça, c’est l’approche, ensuite il faut aller au contact, y aller au corps à corps.
- — C’est-à-dire ?
- — La panne, la crevaison, le désespoir. Te la jouer faible femme en détresse. Tu vérifies qu’il soit bien chez lui – pas que ce soit le vieux voisin libidineux qui vienne te changer la roue. Tu t’apprêtes à partir au boulot, et là, patatras, le drame, tu découvres une roue à plat. Tu interprètes une scène à la façon d’une grande tragédienne qui déclame du Racine, il vient te sauver, pectoraux en avant, et il installe la roue de secours.
- — C’est tout ?
- — NOOON, avant, tu as revêtu ta tenue de combat. Une jupe courte, mais pas trop – mi-cuisses me paraît bien –, un chemisier, pas transparent, mais presque, sans rien dessous – toujours ces tétons qui lui titillent les neurones –, et surtout ouvert jusqu’au troisième bouton, au moins.
- — Oh là là. Je ne sais si je vais y arriver.
- — Faut ce qu’il faut, mais ça n’est que la première phase.
- — Ça n’est que le début ?
- — Il faut porter le coup final, quand il aura changé ta roue, il aura les mains sales. Tu l’invites à venir se laver les patounes, et ensuite tu lui offres un café, une bière, un whisky, ce que tu veux, mais tu ne le laisses pas lever les fesses de ton canapé. D’ailleurs, tu ne le laisses pas ressortir de chez toi !
- — C’est tout ?
- — S’il te propose d’emmener ta roue chez le pneumologue, c’est dans la poche.
- — À ce point ?
- — Ouais. Mais tu as aussi une autre approche, tu dis qu’il aime les oiseaux, les animaux ?
- — En effet.
- — Tu vas à la SPA, tu adoptes un chaton, tu te ramènes à sa porte, larmoyante, en lui demandant si ce malheureux minou ne serait pas à lui. Dans le cas contraire, tu lui expliques que tu vas le garder, le choyer, en le plaquant bien contre ton cœur. En sous-entendant qu’il n’y a pas que le chaton que tu veux chouchouter, et que s’il veut s’occuper de ton propre minou bien toiletté, tu es partante.
- — Tu es sûr de toi ?
- — Il faut que tu aies confiance en ta capacité de séduction. Tu es une spécialiste en redressement fiscal, à toi de jouer, fais-lui redresser ce à quoi tu penses. Bonne chance, ma Lolotte. En plus, vous êtes fait l’un pour l’autre, Carl et Charlotte, ça sonne bien.
⁂
Oh la la la la. Je ne m’en sortirai jamais, se dit Charlotte. Bon, je vais réfléssir. De toute façon, il est midi, je vais à la cantine.
Au même moment, une fois assuré que Carl, la cible, a quitté son appartement, Will le détective déverrouille la serrure dans son antre et y pénètre, son trench flottant derrière lui. Il fouille les tiroirs et les placards, prend des photos de certaines « pièces », tente de trouver la bibliothèque, il n’y en a pas, regarde sous le lit, prend d’autres clichés. Il sort de l’appartement de Carl.
Dans le couloir, il hésite. Il toque à la porte de Charlotte. Personne ne lui répond. Will est soulagé et déverrouille la porte de sa cliente avec son nécessaire de cambrioleur. Sa cliente absente, il fait de nouveau une fouille de placard et de tiroirs, prend de nouvelles photos et tente de trouver des éléments communs entre ces deux personnes, et sourit enfin lorsqu’il trouve ce qu’il cherche.
De retour dans son cabinet où traîne toujours son whisky non touché, toujours habillé avec son trench, Will s’enferme dans sa chambre noire pour développer les pellicules. Il ressort avec un grand sourire aux lèvres : dans sa main droite, une photo prise chez Carl ; dans sa main gauche, une photo prise chez Charlotte. Sur les deux clichés, un godemiché similaire : ils partagent ce point commun !
⁂
Charlotte s’efforce d’avaler le plat du jour, mais à la troisième bouchée, elle renonce. Il y a ce brouet dans l’assiette, ces bruits de couverts entrechoqués, cette odeur de soupe saturée de féculents… Bref, l’éternel environnement de la cantine du Trésor public semble lui confirmer que rien ni personne ne viendra jamais l’extraire de ce quotidien aussi étriqué qu’un bocal, et surtout pas le beau Carl. Comme si ça ne suffisait pas, tout le repas se prend nappé de sauce musicale et la voix nasillarde d’un chanteur à paillettes d’autrefois lui serine en sourdine « Comme d’habitude ». Elle frise le court-circuit. Comme d’habitude, en effet, elle déjeune en vis-à-vis de Jules-du-service-recouvrement-en-face. Tu parles d’une face… Déplumée, pâle comme la lune, et comme couverte de cratères qui n’ont probablement plus vu d’élément liquide depuis longtemps. Quant à la conversation, quelle que soit la phase, elle est toujours à marée basse : seul le strabisme divergent est digne de Jean-Paul Sartre. Jules, c’est l’ennui fait homme. On prétend qu’on l’a placé dans ce service parce qu’après vingt minutes, les contribuables récalcitrants craquent et signent le chèque. C’est ça ou sauter par la fenêtre, ils doivent avoir le même modèle de fonctionnaire à Moscou.
- — Tu sais ce que j’ai découvert, Charlotte ? L’abattement de 7,4 % assorti au prélèvement libératoire plafonné ne peut dépasser le montant du quotient forfaitaire indexé ! Qu’est-ce que tu dis de ça ?
- — Formidable.
- — Oh là, c’est pas le gros moral, on dirait… ? Laisse-moi deviner… Peine de cœur ?
- — Toi, en revansse, tu sembles euphorique.
- — Pour ne rien te cacher, je risque l’impôt sur la bonne fortune. Avec Carla, c’est du sérieux. Je vais bientôt lui soumettre ma déclaration en bonne et due forme.
- — Félicitations. C’est inattendu…
- — Juste une question de confiance en soi. Après tout, je ne suis pas plus mal gaulé qu’un autre, pas vrai ?
La remarque réclame un acquiescement, mais aujourd’hui, Charlotte n’a même pas l’humeur à la politesse. Tout au plus est-elle étonnée par ce miracle sur lequel Jules finit par timidement lever un coin du voile.
- — Bon, j’avoue, j’ai bénéficié… comment dire… d’une médiation. J’ai mieux à t’offrir qu’un conseil : une adresse… celle de celui qui a chargé à bloc mon sexe-à-piles.
- — Un tailleur ? Un hypnotiseur ? Un maître santeur ?
- — Mieux que ça. Je vais l’appeler, et le prier de te recevoir aujourd’hui encore.
- — Te donne pas cette peine.
- — Charlotte… Qu’est-ce que tu risques ?
C’est pas faux. Au point où elle en est…
⁂
Et c’est comme ça qu’elle pousse quelques heures plus tard la porte d’une salle d’attente, dans un quartier de la ville bien plus tropical que ne le prétend le thermomètre. Elle y est accueillie par une photo géante tapissant un des murs. Un Africain massif vêtu d’un ample boubou siège sur un trône. Des lettrages colorés se chargent des présentations :
L’EXCELLENT ET PUISSANT PAPA MOUSSA
Fortune, santé, retour d’affection, cellulite, permis de conduire, micropénis : aucun problème ne résiste à ses pouvoirs !
Consultations de 16 à 18 heures.
Miracles exclusivement sur rendez-vous.
Charlotte sursaute, une porte s’ouvre et livre le passage au double du marabout, mais en version Morpheus échappé de Matrix : crâne rasé, lunettes noires, costume Armani, cravate de soie, manteau en croco…
- — Je vous attendais, entrez, fait l’homme.
- — C’est vous ? cherche à confirmer Charlotte en pointant du doigt la photo géante.
- — C’est bien moi. Votre collègue m’a expliqué que vous étiez plutôt cartésienne. Inutile d’en rajouter dans le folklore. Allons-y, j’ai peu de temps à vous consacrer. Juste un homme à conquérir, c’est ça ? Pas de supplément, de dessert, de fantasme à satisfaire ?
- — Pas si vite. Je ne m’attendais pas à ça. Qu’est-ce qui me dit que vous n’êtes pas un escroc ?
- — Vous voulez des références ? J’ai une clientèle de choix. Je viens à peine de recevoir un écrivain célèbre, en pleine reconversion cinématographique.
- — Il vous réclame le prix Nobel ?
- — Plutôt une extension du domaine de la bite. Et accessoirement de ses testicules élémentaires.
- — Il y a maldonne. Je ne suis pas célèbre, je ne tiens pas à le devenir, je ne souhaite pas de gros nissons, je suis juste une célibataire à l’insu de son plein gré.
- — Rassurez-vous, je suis tout autant un marabout de filles seules. Décidez-vous. Vous montez en selle ou pas ?
- — Qu’est-ce que je risque, comme le dit Jules ?
- — À la bonne heure, approuve le colosse, en imposant ses paluches sur le front de Charlotte. Répétez après moi : Par la volonté de l’abominable bonhomme des neiges…
- — Par la volonté de l’abominable bonhomme des neiges …
- — Par l’esprit capital de la capitale…
- — Par l’esprit capital de la capitale…
- — Au nom du djinn et du druide réunis…
- — Au nom du djinn et du druide réunis…
- — Par le pouvoir du mage ardéchois…
- — Par le pouvoir du mage ardéssois…
- — Et par celui du chausseur sachant chausser des Choo…
- — Mais…
- — Répétez !
- — Et par celui du sauceur sassant saucer des sous…
- — Moi, l’excellent Papa Moussa, je t’ordonne…
Le marabout s’est figé, il fixe Charlotte d’un air embarrassé…
- — Y’a un blème ? s’inquiète-t-elle.
- — Un léger. C’est quoi son prénom, au jeune premier ?
- — Carl.
- — Carl ?
Le grand black part d’un tonitruant éclat de rire, qui semble l’espace d’un heureux instant ressusciter le regretté Manu Dibango.
- — Carl, Carla, qu’est-ce que vous avez tous, aux impôts, à réclamer le même modèle ? C’est le frère jumeau ?
- — Qu’est-ce que ça sange ? s’impatiente Charlotte. Je suis ici parce que quelqu’un m’a dit que vous m’aideriez encore. Serait-ce possible, alors ?
- — À vos ordres, princesse ! Moi, l’excellent Papa Moussa, je t’ordonne, Carl, de céder au charme de Charlotte, qui m’a présentement confié son destin.
Le marabout libère le crâne de Charlotte, se saisit d’une canette de Kro, la décapsule, la vide aussitôt dans son gosier, se concentre, finit par émettre un rot retentissant et abyssal, et sourit à pleines dents à sa cliente pour signaler l’heureuse issue de la séance.
- — C’est tout ? s’enquiert-elle.
- — C’est comme si c’était fait. L’excellent Papa Moussa a bien bossé. C’est désormais à vous de faire un petit effort. Vous me devez 100 balles.
- — Vous ne vous moussez papa du pied, Excellence.
- — C’est de votre faute, aussi. Je ne travaille pas au noir. Il y a les charges, le tiers prévisionnel, la TVA… Rentrez chez vous. Je vous y ferai bientôt parvenir un gri-gri. Vous pourrez le toucher, mais ne l’ouvrez à aucun prix. Placez-le au contact de la cible : dans une de ses poches, dans sa bagnole, peu importe.
Soulagée de deux biftons de cinquante, mais pas de ses doutes, Charlotte regagne à pattes ses pénates.
Trois jours plus tard, soit pile le lundi de Pâques, un livreur DHL lui confie un paquet qu’elle déballe fébrilement. Dans son petit nid de plastique à bulles, l’objet magique se révèle dans sa triomphante toute-puissance, urbi et orbi.
C’est un œuf. Et pas un Fabergé. Un œuf Kinder Surprise.
Jamais elle ne s’est sentie aussi cloche.
⁂
Elle appelle le détective :
- — Bonjour ! Je vous appelle pour savoir si vous avez pu, euh… trouver quelque sose ?
- — Charlotte, l’enquête avance, je vous reviens rapidement.
- — Merci…
⁂
Le Jules, je vais lui dire deux mots avec ses plans foireux, y a-t-il un mec censé en ce bas monde ? Je pense qu’il ne me reste plus qu’une possibilité, faire appel à un professionnel. Un vrai !
Gontran est heureux que son amie Charlotte lui demande conseil, c’est un spécialiste, enfin il le croit.
- — Charlotte, tu as frappé à la bonne porte. Tu dois savoir qu’en plus d’être ton meilleur ami, je suis Consultant en Développement Personnel et Professionnel. Je serai ton mentor.
- — Z’est un métier, ça ?
- — Non, un sacerdoce. J’aide les gens à se révéler à eux-mêmes, à faire remonter leur moi intime.
- — Et t’appelles ça comment ?
- — Consultant en Développement Personnel et Professionnel, ou, si tu préfères, je suis Coach en Épanouissement Existentiel ou encore Expert en Transformation de Vie. C’est un peu la même chose.
- — Ouah ! … Et ça paye bien ?
- — Si tu savais… Je suis submergé, je bosse au moins trois heures par jour.
- — Mon pauvre, tu dois être crevé, lui dit-elle, retenant un léger sourire. Et tu fais ça comment ?
- — C’est très simple, mon travail est basé sur la programmation neurolinguistique.
- — Tu m’en diras tant.
- — Comme tu dois le savoir, c’est l’étude des processus comportementaux acquis, considérés comme une programmation neurologique. Je m’intéresse aux informations émises sans interpréter les causes, et je formalise des protocoles permettant l’exploration et l’évolution des structures comportementales… Tu me suis ?
- — Euh ! Oui… z’est évident… enfin, c’est pas tout ça, mais comment approsser Carl ?
- — Ne va pas trop vite, regarde au plus profond de toi, tu trouveras ta réponse.
- — Ben, z’ai bien regardé, ze n’ai rien trouvé, c’est pour ça que ze suis venue te demander conseil. Mais laisse, ze vais regarder un peu mieux au plus profond de moi.
Sans l’écouter, Gontran réfléchit quelques secondes en retenant amicalement Charlotte par le bras :
- — Carl, d’accord, d’accord… Qu’a-t-il de particulier ?
- — Rien… Il est beau, et moi je suis mosse… C’est tout.
- — Tu vas trop vite. Ton approche est trop restrictive, voire arbitraire.
- — Il ne voudra jamais parler avec moi ni danser avec moi, il ne me regardera même pas…
- — Pourquoi ?
- — Tu m’as regardée ?
- — Inverse ta pensée intime… Ne te demande pas « Pourquoi il ne me regarde pas ? », mais « Comment faire pour qu’il me regarde ? »
- — C’est ça qui bloque, justement, il n’a aucune raison de me regarder.
- — As-tu bien évalué la situation ?
- — Ça, oui. ze n’ose pas lui parler de peur qu’il ne me rie au nez, pas compliqué.
Gontran prend une grande respiration, et d’un ton docte, en détachant bien ses mots :
- — Identification de l’objectif… Plan d’action… Planification… Exécution. Je saute la phase Contrôle/évaluation.
- — Si tu le dis…
- — Tu as bien défini ton objectif, c’est Carl. Tu peux aussi sauter la phase planification, c’est pour très bientôt si je t’ai bien compris. As-tu un plan d’action ?
- — …
- — Pour commencer, table de décision.
- — …
- — Tu écris sur une feuille les côtés positifs de Carl et ses côtés négatifs, et tu fais pareil pour toi.
- — Z’est facile, Carl n’a que du positif, et moi que du négatif. Et d’ici là, il sera parti avec une autre.
- — Tu dois d’abord développer ta pensée positive, libérer tes énergies négatives et optimiser ton potentiel énergétique.
- — Tout ça en cinq minutes ?
- — Bien sûr, si tu avais un peu plus de temps, je te proposerais un entraînement holistique.
- — Ze n’en demande pas tant… dit-elle en ouvrant grand les yeux, mais là, excuse-moi, ze suis un peu pressée.
- — Pour votre prochaine rencontre, il te suffit d’être la meilleure version de toi-même.
- — Avec ma tête et mon seveu sur la langue ?
- — Comme le docteur Émile Coué, mon maître, aimait le répéter, dis-toi que tu es la plus belle. Si tu n’y crois pas, comment veux-tu que Carl… et ton léger zozotement fait partie de ton charme.
- — Mon sarme ? Comme tu y vas.
- — Tu peux aussi optimiser ton potentiel énergétique en buvant un grand verre de vodka. Ça aide.
- — Tu crois ?
- — Et en défaisant deux boutons de ton chemisier, comme ça.
Joignant le geste à la parole, Gontran défait deux boutons du chemisier de Charlotte, dévoilant légèrement, quoique bien involontairement, les trésors cachés de son amie.
- — Eh ! Qu’est-ce que tu regardes ?
- — Rien rien… C’est purement scientifique… Voilà, c’est mieux… Maintenant, tu fonces.
- — Ze fonce ?
- — Ce n’est pas en restant cloîtrée que tu parviendras à tes fins avec Carl.
- — Ze n’ose pas.
- — Fais le vide dans ta tête, prends une grande respiration, ferme les yeux et fonce. Dis-lui la première phrase qui te viendra à l’esprit. Et là, à Carl de jouer.
- — Et là, il va éclater de rire… La honte ! Non, ze me retourne le rouge aux joues.
- — Voilà, c’est ça, génial ! Arrivée devant lui, tu te retournes. Il est forcément subjugué par ton cul… Oups ! tes fesses… enfin, ton dos, lui dit Gontran avec un sourire gêné.
- — Quoi ?
- — Il ne pourra plus penser. Alors, tu lui diras un mot, un seul, n’importe lequel sans « s » de préférence. C’est lui qui se déclarera.
- — Tu crois vraiment ?
- — Aucun doute, il va inévitablement vouloir te prendre dans les bras.
- — Z’aimerais te croire.
- — Tu sentiras vite l’effet que tu lui produis…Il est superbe ton… ton dos.
- — Gontran ! Ze te demande un conseil et tu mates mes fesses.
- — Voyons Charlotte, c’est purement scientifique, lui dit Gontran, faussement outré.
- — Mouais ! Ze vais réfléssir… Merci pour ton aide.
- — A ta disposition, n’hésite pas, c’était un plaisir.
- — …
- — Demain, viens à mon cabinet, je te donnerai mon dernier ouvrage que j’ai modestement intitulé « Thérapie de croissance personnelle et Stratégie de vie ». Il pourrait te servir.
Mais déjà, Charlotte s’est éloignée. Gontran ne peut s’empêcher de poser ses yeux sur son… dos. Il est fier, grâce à lui et ses conseils, son amie va sûrement transcender son moi subliminal.
⁂
Ce n’est pas encore avec ce zigoto que je vais m’en sortir, conclut Charlotte. Pendant ce temps, il y en a une autre qui va lui piquer Carl, c’est sûr, absolument sûr… !
Alors que Charlotte rumine ces réflexions, Will le détective prend le métro, sort à une station, emprunte le même métro en sens inverse, se glisse rapidement entre les portes à leur fermeture à une nouvelle station, monte dans un bus, s’extrait à un arrêt, se faufile dans une ruelle. Il n’est pas suivi, il est soulagé… mais ça ne sert à rien, personne ne le guette, lui.
Le détective va voir un de ses camarades reclus dans un sous-sol miteux où une dizaine d’ordinateurs ronronnent. L’ami a la tête cachée dans le capuchon noir d’un énorme sweat, et lui demande seulement : « C’est qui, cette fois-ci ? » avant que l’enquêteur ne lui donne les informations sur Carl. Le hacker entre les nom, prénom, adresse et profil dans sa base de données et après un court temps d’attente, des alarmes se mettent à résonner dans tout le local. Une feuille sort de l’imprimante. L’acolyte jure et se dépêche pour débrancher ses machines avant de soupirer, à l’adresse de Will : « Je ne sais pas dans quoi tu t’es fourré, mais dégage ! »
- — Mais dis-moi ! t’as trouvé quelque chose ?
Il lui donne le papier, Will le lit rapidement et pousse un juron : « Ah merde… »
- — Dégage maintenant. Je vais déménager.
⁂
Will est inquiet. Certes, Carl travaille pour une boîte de sécurité informatique, mais cette boîte a des liens avec la Mafia. Lorsqu’il entre dans son cabinet, celui-ci est tout retourné : le bureau est renversé sur le côté, tous les papiers sont éparpillés et l’odeur de whisky flotte dans toute la pièce.
- — Que, faisais-tu, dans mon appartement, hier ?
Will est surpris, se retourne et n’a pas le temps de répondre qu’il reçoit un coup à la tête qui le projette sur les tessons de la bouteille fracassée. Son trench le protège. Will voit Carl de toute sa hauteur lui sourire et, tandis qu’il tombe dans les pommes, se dit qu’il devait bien y avoir des caméras de sécurité qui l’ont pris en flagrant délit lors de son petit cambriolage.
Tandis que la conscience du détective sombre dans les vapes, les pensées de Charlotte dérivent vers son vieux copain Gaétan qui par un étrange concours de circonstances s’était lui aussi retrouvé à la fête et elle décide de l’appeler immédiatement.
- — Salut, Gaétan, on peut se voir ?
- — Hey, Gudule ! Quelle surprise ! Si t’es libre, rendez-vous au zoo ?
- — Gudule et le zoo, t’as une crise de nostalgie ?
- — Il en va de ta vie amoureuse.
- — OK, rendez-vous trente minutes avant la fermeture, devant l’enclos des bonobos.
- — Merci.
Ils se retrouvent à l’heure dite, Charlotte porte une blouse et une jupe presque aussi sages que les tenues qu’elle met pour se rendre au bureau.
- — Alors, quoi de si grave ?
- — Ton attitude l’autre soir.
- — J’en ai trop fait ?
- — Trop ou pas assez. Sois honnête : ce Carl, il te ravage les sens ? Tu avais l’air excitée, le regard enamouré, mais le reste ne suivait pas.
- — Visiblement pas assez. Il est passé d’une meuf à une autre comme si j’étais transparente.
- — Je peux te parler franchement ?
- — S’il te plaît.
- — Admettons que tu veuilles me draguer.
- — Mais c’est impossible, tu es mon ami.
- — Ça, c’était autrefois. Ne me complique pas la tâche, c’est pas facile de dire ce que je veux te dire.
- — Bon, OK, disons que je veux te séduire.
- — La constante incontournable pour éveiller ma libido c’est une phase d’observation avant les jeux de séduction.
- — Jusque-là, j’ai tout juste pour Carl, même si l’observation était à sens unique.
- — Fous-moi la paix avec ce zozo !
- — Oups, pardon, I did it again.
- — Inversement, je déteste la vulgarité, ça me fait débander.
- — Moi, au contraire, je suis sûre qu’un zeste d’obscénité a son sarme. J’ai essayé, ça a allumé son regard.
- — Et le devant de son slip, beurk !
- — Joker, avoue Charlotte avec une moue gourmande.
- — Bon, reprenons, la femme parfaite, stylée, coiffure au carré qui amène sa fille à l’école en 4 x 4, ne m’en soulève pas une. En revanche, une fois la main de sa surdouée lâchée, si elle m’explique ce qu’elle a ressenti pendant la pose de ses piercings sexuels, je craque. Au fait, question piercings ?
- — J’ai rendez-vous dans quelques jours.
- — Ah, ouah, tu me les montreras !
- — Même pas en rêve. Pour le tousse-pipi et le suce-téton, y’a prescription.
- — Dommage. Ceci dit, je suis flexitarien sapiosexuel, comme beaucoup de mecs bien. Ma principale zone érogène est dans mon cerveau, fût-il reptilien.
- — Je vois déjà ton reptile d’ici, se moque-t-elle en regardant le bas-ventre de son ami.
- — Ben justement, une fois en condition, je n’ai aucune préférence de taille, de couleur, de texture ou de douceur. Tout ce qui m’est offert avec enthousiasme et déballé sans chichis me convient.
- — Donc, mes nissons en sassets de thé mouillé et mes hansses de mec ne sont pas rédhibitoires ?
- — La preuve, j’en suis toujours aussi dingue. En revanche, je suis plus exigeant sur la méthode d’approche. La nana qui me demande par texto « Salut beau mec, t’es dispo ce soir pour un MacDo ? » a moins de chances de m’accrocher que celle qui m’invite à « Une nuit sur le mont Chauve, ça te tente, j’ai deux billets ? ».
- — Et hop, le Mont Sauve, qu’il dit. Vieux fantasmes, le retour.
- — Je ne parle pas de mes sentiments à ton égard. Or, ce qui me percute chez la meuf au mont Chauve, c’est qu’elle utilise trois artifices majeurs de la drague : la surprise, la culture et l’équivoque.
- — La surprise ?
- — Avant d’être devant le fait accompli, comment imaginer qu’une telle nana s’intéresse à moi ?
- — Le contraire de Carl, tu veux dire ?
- — Voilààà, tu commences à comprendre. Ensuite, la culture. Sincèrement, qui connaît encore l’œuvre de Moussorgski ? À part les rares enfants qui ont tremblé en regardant Fantasia de Disney. De toute façon, c’était un alcoolique à ne pas mettre entre toutes les oreilles. À moins que la belle ne triche un peu et que les deux billets soient pour une représentation privée. Me faire découvrir des voies souterraines sous ses dentelles intimes, apaiser mes craintes en me serrant fort contre ses seins lors de l’Apparition des esprits des ténèbres puis de Tchernobog, m’autoriser l’Adoration de Tchernobog entre ses cuisses avant de m’achever par un Sabbat des sorcières serait excitant.
- — À ce stade d’intimité, j’imagine que le reste de la symphonie peut attendre.
- — Exact. Entre-temps, ma fougue érotique nous aura submergés.
- — Reste l’équivoque ? demande Charlotte.
- — Ce qui me mettrait vraiment à l’équerre serait que juste avant les Voix souterraines elle murmure « J’ai follement envie de toi, mais j’avoue avoir un peu triché ». Ce sursaut d’inquiétude ajouterait à mon trouble. Que peut-elle bien m’avoir caché ? Est-elle un mec ? Serait-elle comptable dans une banque ?
- — Ou perceptrice des impôts, ça va, j’ai compris ce qui te fait débander.
- — Désolé. Disons plutôt « cheffe de cabinet » dans un gouvernement de gauche. Pire, écoféministe de la branche castratrice.
- — Pauvre Gaétan, c’est bien ta sansse, juste avant l’instant suprême.
- — Pas du tout. Mutine, elle saura entretenir le suspense par des attouchements ciblés sur mon anatomie fragilisée, avant de me confier « Je ne suis pas complètement épilée, j’espère que cela ne t’enlève pas l’envie de gravir mon mont pas vraiment Chauve ». Cette facétie me mettrait en transe. D’autant que je ne suis pas fan de l’épilation intégrale. Ni de la musique classique d’ailleurs. Je préfère l’animalité d’un « River deep, Mountain high » de Tina Turner2 au léché retenu de la Khovantchina3. Même si, de la bonne manière, un léché débridé peut avoir tout son charme.
- — Pour résumer, en matière de drague toutes les méthodes sont bonnes, pourvu qu’une femme s’intéresse enfin à toi ! Désolée, mais ton discours n’est pas convaincant. Carl préfère les monts Sauves, et j’ai déjà rendez-vous chez l’esthéticienne.
Dépité, Gaétan tourne le dos à Charlotte et se dirige vers la sortie. Il a raté sa démonstration et sa tentative de déclarer sa flamme. Ce connard de Carl va emporter la palme.
Il se retourne. Charlotte a ouvert tous les boutons de son chemisier et remonté sa robe très haut sur ses cuisses.
- — Et comme ça, je t’excite ? Tu vois, pas besoin de tout ce baratin. Pour ta peine, viens caresser mes nissons, comme au temps de notre adolescence. Après, on tourne la page de la nostalgie et tu me lâsses la grappe.
Sur sa gauche, un mâle bonobo se lève. Il s’approche de la clôture en arborant une superbe érection.
- — Eh oui, minaude Charlotte, la séduction, c’est aussi simple que ça !
⁂
Bon, ce que Charlotte peut se permettre avec Gaétan, son pote de toujours, elle ne peut pas le faire avec Carl. Il faut qu’elle trouve un autre moyen.
Par chance, dès que le Will le détective se réveille, une pensée vient à lui : prévenir la cliente ! Elle est peut-être en danger ! Toujours recouvert de son éternel trench – mais où a-t-il perdu son chapeau ? – Will ronchonne dans l’autobus. Il scrute les allées et venues de l’immeuble et attend que Carl le méchant l’ait quitté avant de se faufiler pour toquer à la porte de Charlotte. Elle ouvre et lui sourit :
- — Je ne vous attendais pas ! Ça va, la tête ?
- — Oui, oui. J’ai du nouveau, et il faut parler de mes honoraires.
Charlotte le laisse entrer chez elle et Will l’informe de ce qu’il a trouvé : les animaux, l’art martial et la gym.
Assis dans le canapé, Will hésite, il ne sait quelle information donner par la suite : évoquer les godemichés identiques ou le véritable métier de Carl. Il sort les deux photos et le document imprimé par son acolyte – qui a dû déménager depuis, la Mafia à ses trousses – et les dépose sur la table basse. Charlotte regarde les trois pièces, la main devant sa bouche, et ne sait quoi répondre.
- — Mais, mais, vous êtes venu sez moi ?
- — Cela fait partie de mon métier…
Charlotte accepte l’explication en lisant le pedigree de Carl que le hacker a fourni à Will. Elle est sidérée, abasourdie. Elle reprend contenance :
- — J’ai bien fait de m’adresser à vous. Mais il est toujours attirant… Comment fait-on pour les honoraires ?
- — Ma p’tite dame, je ne veux pas d’argent. Regardez-moi seulement.
L’enquêteur se lève du canapé, Charlotte le regarde, intriguée. Will, d’un coup sec, avec ses deux mains, ouvre son trench en grand.
⁂
Je ne sais pas ce qui m’a pris d’engager un tel dégénéré, se dit Charlotte. Heureusement qu’il s’est tout de suite enfui. Encore, s’il y avait quelque chose à voir, mais là… ! Comment faire pour charmer le beau voisin ? Comment avait dit déjà son cousin Achille ? Il faut qu’elle « se mette en valeur ». Le détective m’a peut-être aidé, finalement, il y a peut-être un moyen : le club de fitness.
⁂
La fonctionnaire avait justement déjà repéré sa cible s’entraînant dans cet endroit. Les filles y portent des vêtements près du corps, très près du corps. La grande surface spécialisée lui fournit les accessoires indispensables : un short minimaliste, une brassière moulante et des sketchers flashies.
La conquérante est maintenant d’attaque, avec l’uniforme approprié, elle se sent invincible.
Bon… !
Les débuts sont laborieux. Les agrès divers et variés lui semblent de simples instruments de torture. Le coach présent a beau faire preuve de pédagogie, rien n’y fait. Il abandonne d’ailleurs rapidement, le cours étant payé, c’est bien là l’essentiel.
Charlotte se contente d’observer en faisant semblant de travailler ses abdos. Lara Clet est là à soulever des poids, mais pas Carl. Celui-ci arrive quelques minutes plus tard. D’un air conquérant, il passe la salle en revue. Son regard glisse sur Charlotte, mais s’arrête sur Lara. Ceci la mortifie, mais elle n’en laisse rien paraître.
L’homme se dirige vers l’enseignante et fait mine de lui faire une bise, mais cette dernière se détourne, lui lance un regard noir, quitte même son agrès et se dirige vers la sortie de la salle.
Charlotte la suit tout en se disant :
- — Houlà, il y a de l’eau dans le gaz entre ces deux-là, c’est souette.
C’est donc guillerette qu’elle l’aborde pour venir aux nouvelles.
- — Salut, Lara, ça va ?
- — Ah, salut Charlotte, oui, ça va, enfin cela pourrait allez mieux !
- — Tu as des soucis ?
- — C’est ce con de Carl qui m’emmerde !
- — Carl, con ???
- — Ouais, il est lourd et collant.
- — Ah bon, pourtant c’est le plus bel homme que ze connaisse.
Le moral de Charlotte remonte en flèche, elle a une concurrente en moins.
- — Beau, oui, je te le concède, Charlotte, mais la beauté ne fait pas tout.
- — Et puis il est intelligent et fort.
- — Oui, bof !
- — Tout de même, tu vois comme il soulève les haltères tout en puissance.
- — En puissance, alors là, oui, parlons-en de la puissance.
- — Comment ça ? Que veux-tu dire ?
Notre héroïne regarde avec inquiétude son interlocutrice et se demande quel peut bien être son ressentiment à l’égard du garçon, soleil de ses pensées.
- — Ben, côté puissance, ce n’est pas vraiment ça… !
- — Tu veux dire puissance comme la puissance à laquelle ze pense ?
- — Exactement. Déjà pour le faire démarrer, il faut lui astiquer le poireau pendant une demi-heure.
- — Oh… !
- — Et encore, en termes de poireau, je dirais plutôt un haricot et même un haricot cuit.
- — Non…
- — Si, mais le plus gros problème, c’est que, quand ça semble enfin utilisable, il lâche la purée et il s’endort.
- — Mais, ze n’est pas possible !
- — Si, Charlotte, et c’est ainsi à chaque fois. Moi, je déclare forfait. Je n’ai pas vocation à mission humanitaire pour un handicapé de la bite. Si cela t’intéresse, je te laisse la place.
- — Ah non, alors, ça, ze n’en veux pas !!!
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1. ↑ Je suis été invitée : idiome Ardéchois.
2. ↑ https : //www.dailymotion.com/video/xf8ot4
3. ↑ ↑ https : //www.youtube.com/watch ? v=oYpF9rP8npE
Les décors sont de Roger H…..
Les costumes de Donald C…..
Cette saynète a été créée et interprétée par :
Samir Erwan dans le rôle de Will
Radagast dans le rôle d’Achille
Amarcord dans les rôles de Jules et de Papa Moussa
Patrick Paris dans le rôle de Gontran
Jimmychou dans le rôle de Napoléon
Olaf dans le rôle de Gaétan
Et Charlie67 dans le rôle de Zarlotte, heu non, pardon, de Charlotte