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Temps de lecture estimé : 4 mn
27/04/23
Présentation:  Dans la série qui comporte dix récits de mes aventures, celui-ci est sans doute un pause où je tente de parler de moi…
Résumé:  Qui me connaît vraiment?
Critères:  #poésie #personnages fsoumise
Auteur : Landeline-Rose Redinger            Envoi mini-message

Collection : Les déambulations de Landeline.

Numéro 06
Note

Note


Je ne vous ai jamais parlé de moi. Oh ! Non, ne souriez pas, je vous en prie. Ne gloussez pas, ne me railliez pas, car si vous vous délectez à suivre mes aventures, soyez franc, soyez honnête. Parlons-en. Vous m’avez vue dans l’entrelacs des corps en fougue. Vous m’avez prise, vous m’avez aimée gourmande, insatiable. Goulue. Vous aimâtes également que je libérasse votre part animale, que je fusse l’ombre qu’on malmène, la chair qu’on aspire. La bouche que l’on visite. Vous ne lâchiez ni la proie ni l’ombre. Reclus dans votre petit enclos privé, vous aimez brandir votre sexe ou doigter votre entrecuisse. Gicler pour la salope, insulter la putain. Maman dort dans la pièce contiguë ou prépare la gamelle du lendemain.


Et puis vous m’avez cherchée. Dans les parcs, dans les stations. Et puis vous m’avez trouvée. Et puis vous m’avez baisée.


D’ombre fantasmatique, je suis devenue réalité dans la pénombre. Étiez-vous de ceux pour qui une nuit durant j’ai œuvré, sans répit ? Sans relâche. Passiez-vous dans ces jardins des villes où l’on se partageait mon corps ? Ou peut-être êtes-vous un des habitués de cette salle obscure, de cet attroupement anthropomorphique et sombre où les chairs et les corps m’avilissent à loisir quand je me ravilis avec plaisir ?


Êtes-vous celui-là qui sortit son engin tout contre le tissu de ma robe si courte dans cette foule amassée dans les wagons chaotiques du métropolitain ? M’avez-vous observée en inconditionnel voyeur, étiez-vous de ceux-là qui plus que de me toucher me couvraient de ce sabir salace, de ces mots injurieux qui libèrent la horde monstrueuse qui se tapit en vous ?


Non, la liste n’est pas exhaustive, non, je ne vous convoque pas à la barre du tribunal de ma vengeance. Non, vous n’en êtes pas au jugement dernier. Mais qui, qui de vous pourrait sans mal peindre mon corps sur une toile ? Qui garde en lui ma photographie ? Que quelqu’un se lève ! Personne ?!


Donc, je veux vous parler de moi. Si mon corps était, est et sera l’instrument de mon plaisir, il convient donc naturellement que je vous en parle.


Vous connaissez sans doute mon goût pour l’art, pour les jolies choses. Pour le bien-être. Les belles pierres, l’architecture religieuse comme les baies vitrées des gratte-ciel me sont un agrément, un attrait, une beauté pareillement aux routes ombragées et aux aéroports, aux gares européennes.


La littérature, les Grands Cafés, la randonnée pédestre. Paris, la nuit. Voilà de la bienfaisance et de l’élégance. Sans conteste. Mais au plus profond de votre cerveau archaïque, vous imprimez mes talons aiguilles, mes jambes en maille résille, le delta visible de mes seins, ma bouche outrageusement rouge, mes doigts agiles. Le balancement isochronique de mes hanches. Mais vraiment, je me répète, pouvez-vous me peindre ? Est-ce que semblablement à la victime derrière la vitre fumée, vous sauriez me dissocier des dix autres tueuses alignées ?


Je suis la conjonction de vos fantasmes, la résultante vivante des corps dénudés de la Toile. La forme amalgamée des centaines d’images qui défilent devant vos yeux tandis que vos mains vous guident jusqu’au plaisir.


Que je vous croise à la boulangerie, que vous heurtiez mon caddie dans les rayons du Franprix ne vous fait pas sourciller.


En somme, je lègue le plaisir, j’aguiche le désir dans l’incognito semblablement aux fameux donateurs inconnus. Aux grands et anonymes mécènes.


Si en littérature, si en peinture on cherche l’épure, si Rodin recherchait le modèle parfait, si Nicolas de Staël n’a eu de cesse cette formidable volonté de faire toujours plus fort, plus aigu, plus raffiné, avec au bout l’idée du chef-d’œuvre suprême, eh bien oui ! je peux le dire sans rougir, je suis la muse, je tends vers l’épure et le corps universel du fantasme. Voilà ma recherche. Oh ! je les entends déjà, ceux-là qui me relégueront au rang des pimbêches et des prétentieuses, mais sérieusement, qu’en sera-t-il d’eux lorsque seuls dans les rues, seuls dans les hôtels de province, seuls sans compagne, sans compagnie, ils chercheront mon corps partout où on peut le trouver ? De pimbêche et prétentieuse, je redeviendrais dans leur triste solitude l’objet du désir, la Divine Salope, le corps à enfourcher, la bouche à gorger. La gorge à inonder.


Alors oui, vraiment, je voulais vous parler de moi. Je le voulais. Mais en somme, à quoi bon ! Que je sois rousse peu vous en chaut, vous m’avez voulue en blonde pulpeuse. Que je me vêtisse chiquement d’un ensemble Chanel, a-t-il un réel intérêt quand vous me fantasmez en skaï en cuir, en latex, en stretch ? Que ma poitrine se pose sur une dentelle luxueuse, vous vous moquez un peu, lorsqu’en lambeaux le tissu tombe sous vos mains acharnées ! Que ma bouche soit dessinée par un bâton rouge ou mon visage par un blush et vous n’y verrez rien d’autre qu’un appel à la chair ! Un coulis sanguin que vos jus en mélange dissiperont sans scrupule.


Alors oui, je reconnais que vous ne me devez pas plus. Que vous me reconnaissiez sans me connaître ou me connaissez sans me reconnaître et pour cela je vous donne toute ma gratitude. Je vous offre ma reconnaissance et je vous abandonne mon corps. Mon corps entrevu, touché, pris saboulé, pétri léché sucé et fouaillé. Je vous le donne.

Je vous donne mon corps invisible, inconnu, mais source de vie.