| n° 21622 | Fiche technique | 54643 caractères | 54643Temps de lecture estimé : 39 mn | 20/03/23 |
| Présentation: Maya, journaliste aventurière, est à la recherche de sa sœur Mélina. | ||||
Résumé: Tout commence par cette missive arrivée la semaine dernière à mon office de journalisme, une lettre signée de ma sœur Mélina, journaliste free-lance et chasseuse de trésor à ses heures perdues. | ||||
Critères: aventure -aventure -lieusexe | ||||
| Auteur : Melle Mélina Envoi mini-message | ||||
| Collection : Terra Incognita |
Tout commence par cette missive arrivée la semaine dernière à mon office de journalisme, une lettre signée de ma sœur, Mélina, journaliste free-lance et chasseuse de trésor à ses heures perdues. L’intrépide Mélina qui n’hésite absolument pas à braver le danger en quête d’un scoop.
J’avais l’impression que cette lettre n’était pas d’elle, je reconnaissais bien sa signature, mais aucunement le fond ni même la forme des mots qui m’étaient adressés, comme si elle l’avait écrite sous la contrainte. Elle résumait en deux mots son enquête, alors qu’elle aurait dû être volubile. Elle était partie à la recherche d’un docteur, sur une île non loin de Bornéo et une certaine « Snake Charmer », qu’elle précisait être son ex-fiancée, à Jakarta, avait la carte qui menait vers le Doktor.
Très étrange.
Puis, ce mot, car c’était plus un mot qu’une lettre, se terminait par « rejoins-moi stp ».
« Stp » ? C’était pour moi la preuve que ce mot n’avait pas été écrit de Mélina, s’adressant à moi, elle aurait écrit « rejoins-moi, ma Guêpe ». Elle m’a toujours appelé ma Guêpe, d’aussi loin que je me souvienne tandis que je l’appelais « l’Abeille ».
Beaucoup de questions se bousculaient dès lors dans ma tête, et comme j’avais des jours de congé à prendre, mon éditorialiste accepta mon départ pour Jakarta. À partir du moment où ce ne sont pas les deniers du journal qui sont mis à contribution, il est rare qu’un directeur s’oppose à un reportage patenté.
Et me voilà partie à l’autre bout du monde, direction L’Indonésie.
********
Il n’est pas tard, le soleil plombe les rues vides et sales de Jakarta, la ville à cette heure est comme une ville fantôme, tous les habitants sont au frais chez eux pour la sieste obligatoire, la ville vit principalement le soir et la nuit, moment durant lequel l’atmosphère devient plus respirable. Il y a une légère brise de vent chaud qui fait se déplacer ce sac plastique ou naguère des fruits ou des légumes y pourrissaient, un chien squelettique fait les poubelles en quête d’un os à rogner, les mouches grosses comme des taons pullulent, mais ce chien solitaire semble s’en accommoder.
Le silence règne dans les rues. Les maisons dormantes, les portes faites de simples voilages sont closes. À l’intérieur, une famille nombreuse dort, même les enfants n’ont pas le droit de sortir, ils pourraient se brûler au soleil et surtout ils feraient du bruit à jouer au ballon. Il n’y a pas âme qui vive… même les joueurs de dominos ont déserté les rues.
Moi, je me protège de la chaleur avec un simple chapeau, oui, je suis habillée comme un homme et ce n’est pas bien vu, et pouvoir éviter le regard et les remarques des habitants est finalement une bénédiction.
Je suis dans le quartier nord, le quartier chaud, le quartier des putes n’est plus qu’à quelques pas, mais c’est bien dans cette rue désertée que se trouve « Le Bara Panas », une boîte de nuit très tendance dans la ville, bar où l’on trouve les plus belles filles, à commencer par les danseuses qui selon la légende seraient connues de toute l’Indonésie autant sur l’île de Java que sur Sumatra et Bornéo.
J’arrive devant le Bara Panas : fermé. À cette heure, il n’y a rien d’anormal. Je suis d’un naturel culotté, ce n’est pas une porte fermée qui va m’arrêter. La porte du club est une énorme porte à deux battants en bois massif, en forme d’arche. J’ai l’impression de me trouver devant une entrée de château fort, ce qui jure beaucoup avec l’architecture des édifices de la ville.
Je pousse, et comme je m’y attendais, la lourde porte, telle une bouche, s’ouvre en un bâillement de plus en plus prononcé.
La lumière de la rue éclaircit un peu la pénombre qui règne dans l’entrée. C’est un petit hall dont les murs sont couverts de moquette rouge et noir. Quelques spots éclairent un comptoir qui rappelle un peu la porte en bois massif. Derrière, des rideaux de velours pourpres séparent ce vestibule de ce que j’imagine être la pièce principale.
Comme personne ne vient à ma rencontre, je pénètre plus avant dans mon aventure. J’écarte les rideaux et me trouve à l’entrée d’une vaste pièce un peu plus lumineuse.
À peine entrée, je suis fouettée par l’odeur forte et désagréable du sperme séché, ça me révulse. Presque instinctivement, je me bouche les narines.
À gauche se trouve un vaste bar tout doré qu’un homme est occupé à lustrer. Derrière, les miroirs reflètent ce que le bar dissimule : des caisses au sol pour y entreposer les consignes ; juste en dessous du grand évier se trouvent deux seaux ; des bouteilles suspendues par leur cul par des crochets au-dessus du zinc menacent de tomber à tout instant ; et une série de verres de différentes formes, de différentes tailles, rangés impeccablement.
Au bout de la pièce, en son centre, il y a la scène, une estrade qui se prolonge en un bras sur la moitié de la longueur autour duquel sont disposées des tables et des chaises. À droite, de petites alcôves dans lesquelles même les yeux les plus exercés à déchirer la pénombre n’arrivent pas à percevoir quoi que ce soit. Le temps pour moi de m’habituer à ces lumières tamisées et des ombres commencent enfin à se dessiner.
Sur la scène, se trouvent placées de part et d’autre deux barres de pole dance, et au milieu, une grande cage à oiseaux. Si vous continuez sur le bras qui doit bien se prolonger sur cinq mètres, vous arrivez à son extrémité à une dernière barre de pole dance au plus proche des tables.
Le barman est un homme avec un sourire collé aux lèvres, d’environ trente ans. Il est affairé à dénombrer les bouteilles. Lorsqu’il m’aperçoit, il me lance un sourire bienveillant, il respire la bonhomie, un coup d’œil suffit à lui donner votre confiance.
En revanche, j’entrevois deux molosses, deux types assez trapus au regard torve. L’un a une cicatrice sur le visage, tandis que le second, plus gros que musclé, est barbu d’une simple collerette. Les deux me regardent puis se tournent vers l’une des alcôves attendant le signal d’une personne tapie dans l’ombre que je peux juste deviner.
La forme indistincte bouge (ce que je crois être un bras) et à ce geste, les deux molosses s’en retournent à leurs occupations sans me jeter le moindre intérêt. Que font-ils ? Je ne saurais le dire, j’ai d’autres chats à fouetter, je cherche les danseuses.
N’ayant pas de temps à perdre, je me dirige dans le fond du night-club, et plus précisément sur cette forme qui m’a donné l’autorisation sur un simple geste de rester. Plus je m’approche, plus mes yeux s’habituent et cette forme prend des allures d’un gros tas assis sur un divan derrière une table.
Cette forme que je vois à présent distinctement est le patron du Bara Panas. Un gros tas qui sue comme un goret, mouchoir à la main pour s’éponger le front régulièrement, chemise ouverte sur un torse poilu, chaîne en or massif un peu bling-bling et grosses bagues sur des doigts boudinés, devant lui un verre que je devine être du whisky, une calculatrice et un classeur avec des pages imprimées de chiffres. Monsieur fait ses comptes. Un caucasien blanc de peau, blond de cheveux et taches de rousseur.
Je m’assieds, il appelle Padi, le barman, et commande à ma place un mojito ; il a choisi juste. Il sait lire dans les yeux des femmes, me dis-je, il a ce pouvoir, je le confesse.
Je ne suis pas très à l’aise avec ce genre de personnage tout droit issu d’un méchant de James Bond, il ne m’étonnerait pas qu’il travaille pour une organisation souhaitant commander le monde, mais je laisse ses tergiversations de côté pour savourer le mojito qui vient d’arriver. Nous ne nous parlons pratiquement pas, il ne fait aucun signe dans ma direction, que je sois là ou pas ne change rien, mais il a besoin de ma présence. Une belle femme à ses côtés, c’est juste ce qu’il lui faut. Il n’a aucun geste déplacé et reste concentré sur ses chiffres qui semblent bien plus importants qu’une visiteuse dont il ne connaît rien et qui lui demande de voir une de ses danseuses. Je comprends que pour lui, l’argent est le plus important.
Moins de deux minutes plus tard, une des filles entre en scène… une magnifique cowgirl avec lasso et chapeau, jambières en cuir et bien sûr, santiags avec éperons, juste en culotte, une chemise qui est fermée par un nœud au niveau du nombril sur une musique de David Lee Roth : Ladies' Nite in Buffalo. Elle est féline dans sa démarche et agrippe la barre comme s’il s’agissait d’une lance massaï, puis commence à enrouler ses jambes musclées autour et, d’un mouvement simple, comme si son corps était dispensé de la pesanteur, ses pieds décollent du sol, le corps se retourne de sorte que sa tête soit à l’envers, le chapeau au moment de tomber est attrapé par la main libre et est balancé en tournoyant dans les airs. HIII HHHHAAA !
Elle ondule des fesses en direction du public encore absent à cette heure et j’imagine volontiers les hommes en folie sifflant, et hurlant leur joie de voir un tel corps gracieux onduler de la sorte. Je les imagine bien volontiers sortir les biftons pour les placer dans la culotte de cette sensuelle cowgirl. HHHHIIIII HHHHAAAAA !
À peine la cowgirl quitte la scène, qu’arrive l’orientale, la belle des mille et une nuits parée d’un sari et de voiles vert bleu sur la musique de Lorreena Mc Kenitt « Marco Polo ». Elle joue avec les voiles autour de la barre de pole danse, s’emberlificote, ne touche plus le sol, portée par ses draperies, puis redescend sensuellement, la tête à l’envers, les jambes qui enroulent la barre, retenue par les voiles orangées.
Elle cache son visage ne révélant que ses yeux marron au public invisible, puis elle roule son ventre exposant le diamant sur le nombril, elle s’approche du bord, des mains peuvent lui toucher les pieds qu’elle a nus, cette belle à la peau mate relève le pan de sa robe de voile et enfin découvre sa culotte. Les hommes ont de quoi tomber malade d’envie.
Puis arrive la troisième danseuse : l’infirmière sexy qui vient danser sur « Voulez-vous coucher avec moi » de Lady Marmelade. C’est une jolie métisse, une Mauricienne peut-être, je ne pourrais en être sûre. Elle aussi a la peau mate, les cheveux longs, raides et noirs comme l’ébène, elle pourrait très bien jouer le rôle d’une squaw et faire un super duo avec la cowgirl. Elle joue avec sa petite coiffe comme s’il s’agissait d’un ballon, telle une jongleuse, sa coiffe vole dans les airs, atterrit dans la main droite, puis par le micmac de la magie qui règne dans l’atmosphère, se retrouve dans la main gauche. À son tour, elle danse autour de la barre de pole dance comme s’il s’agissait d’un amant, et l’érotisme atteint son paroxysme lorsqu’elle se met à lécher la barre comme on le ferait d’une bonne glace.
La quatrième est la démone sexy, de cuir vêtu et cravache à la main, une ceinture faite de menottes, un mélange de Catwoman et de Lilith. Elle danse sur un titre assez sombre de David Bowie « I’Ve Not Been to Oxford Town ». Une Suédoise peut-être, je n’en sais rien, mais c’est une superbe blonde bâtie dans l’albâtre, les jambes longues – interminables même – et musclées. Elle joue de sa cape pour s’y cacher, et lorsqu’elle la réouvre à la vue de tous pour dévoiler son corps, un élément de son costume gît au sol.
Elle fait claquer son fouet – on imagine les grands mâles, le cul à quatre pattes, les fesses rougies par le claquement de la discipline –, puis va au sol, ouvre les cuisses et tourne sur son dos comme le ferait un danseur de hip-hop. C’est plus que sensuel, c’est érotique, c’est chaud, c’est proche d’une pornographie soft. Puis elle lèche ses doigts aux longs ongles fins, et par le truchement d’un effet spécial ses ongles qui ressemblent plus à des serres lui coupent la langue, elle se met à saigner.
Le sang lui dégouline lentement des commissures des lèvres. Très mutine, elle dévisage avec arrogance les spectateurs imaginaires et quitte la scène à reculons.
Enfin, quand arrive la cinquième, celle que j’attends, le gros plouc à mes côtés relève les yeux de ses comptes pour admirer Snake-Charmer, une sculpturale rousse avec une couleuvre à collier autour de ses épaules.
Elle danse sur une musique de « Dead Can Dance », une musique envoûtante ; les lumières baissent et se centralisent sur la belle qui joue avec son serpent amoureusement, elle cherche le contact de la langue bifide, puis d’une manière indécente, sa langue s’enroule autour de celle de son animal qui fait de même autour de la taille de sa maîtresse.
Elle ouvre bien grand ses cuisses et l’animal se déplace lentement comme si lui-même avait des envies sexuelles. Je n’ai jamais vu un spectacle pareil et je ne croyais pas les serpents pouvant avoir autant de complicité avec un être humain.
Après leur solo, les cinq filles se retrouvent sur scène et commencent des danses de plus en plus sensuelles, de plus en plus explicites, sûres qu’avec de tels déhanchés les mâles, les grands mâles vont s’exciter et les biftons vont finir dans les strings des nanas… Moi-même, je ne suis pas en reste, cela bouillonne dans le dedans de ma tête, mon sang afflue dans mes veines et je suis à deux doigts de toucher la cuisse du maître des lieux… Il s’en aperçoit et s’approche dangereusement de moi.
Je reprends toutefois mes esprits et me lève pour voir la scène de plus près. Au bout de la troisième chanson, les filles terminent simplement en lingerie et se roulent des pelles en veux-tu en voilà.
Après le show, le patron m’autorise d’un simple mouvement de tête à rejoindre les filles dans les loges. Je suis un couloir qui m’emmène dans l’arrière-salle. La pièce des filles : il y a trois miroirs d’artiste sur le mur et du maquillage à profusion sur les tables juxtaposées, des sacs partout au sol, des costumes pendus sur les penderies, un vrai capharnaüm, on a du mal à mettre un pied devant l’autre.
Je suis accueillie par l’Orientale, elle se nomme Ashina. Une fille charmante à vrai dire, les yeux noisette, les cheveux noirs comme l’ébène, longs, bouclés, et une fossette irrésistible qui me désarme. Puis je m’adresse à toutes en demandant à Snake-Charmer si je peux la voir en privé, elle me dévisage de bas en haut, me jaugeant de toute sa splendeur.
Elle me fait signe de la suivre, je me retrouve dans les salons privés où les filles peuvent s’offrir aux hommes. J’apprends qu’elles ont le choix, c’est une distinction importante pour Snake-Charmer, comme si elle voulait se justifier de cette prostitution.
La salle pue le sperme, mais les lits semblent propres. Nous nous asseyons, elle me propose une cigarette, que je refuse, je ne suis pas fumeuse, et me décide à aller droit au but en lui parlant de mon amie disparue : Mélina. Elle semble s’assombrir.
Elle n’ose pratiquement plus parler et je dois lui arracher les vers du nez avant qu’elle ne reprenne tout bas, comme si elle a peur qu’on l’entende.
Snake fait une allusion à peine déguisée au pouvoir de l’argent et tout ce qui brille dans l’esprit de Mélina… Ma sœur est une chasseuse de trésors, elle est comme attirée par les richesses. Puis, elle continue, la parole enfin libérée :
Elle laisse un temps, comme pour peser tous les mots à employer.
L’île du Diable, bin voyons… rien que ça ! Je suis intriguée et fascinée par ces informations un peu fantasques, mais ne leur accorde que peu de crédit.
Snake-charmer a une fois dansé pour le Doktor, et en cadeau il lui a offert ce serpent qui obéit au doigt et à l’œil comme un chien à son maître. Elle m’explique que le Doktor Optus Warhole est un généticien complètement fou qui travaille pour le maharadja Mandalakita de KaliPuri, une cité en plein cœur de la jungle indienne entre Bijarpur et Puttaparthi. Snake-Charmer me révèle que le maharadja n’est autre que le leader de la secte « Des renouveaux des Morts », secte qui voue un culte à Kali, déesse de la destruction qui libère ses dévots de la peur.
L’île du Doktor Optus Warhole est une île au large de Kalimantan, la partie indonésienne de Bornéo, aucun marin n’ose s’y approcher et j’aurai toutes les difficultés à m’y rendre. Personne ne voudra m’y conduire.
J’ai envie de pouffer de rire, le côté mysticisme est tellement poussé à son paroxysme qu’il en perd toute crédibilité. Je me demande dès lors comment je vais bien pouvoir faire, mais Snake-Charmer n’est pas en reste et me fournit une carte ainsi que le nom d’un marin qui pourra me mener au plus proche des côtes de l’île du Doktor. Cette carte ne ressemble à rien, on croirait qu’un enfant l’a dessinée, il y a des traits au feutre qui indiquent un chemin vers une citadelle dessinée à peu près.
Snake-Charmer, voyant mon scepticisme, se sent obligée de se justifier. La végétation bouge, mais seul le chemin dessiné sur cette carte reste inamovible et permet de rejoindre la citadelle du Doktor.
Je n’ai rendez-vous que demain avec Santiago, le vieux marin dont m’a parlé Snake. En attendant, il ne me reste plus qu’à jouir du spectacle que le Bara Panas offre à son public qui ne va plus tarder à venir en nombre.
********
Cette nuit au Bara Panas a été sordide. J’ai bu plus que de raison, Ashina, l’Orientale, aidée de sa complice, Envy, l’infirmière sexy, m’a prise en affection et ma foi, elles m’ont fait boire jusqu’à ce que ma raison vacille. Je me réveillai, non pas dans le lit d’une des deux filles, mais bien au côté du patron « Budi », la tête en vrac, nue comme un ver. L’alcool avait une fois de plus gagné son combat.
Je me souviens avoir investi la scène et dansé avec Ashina et Envy. Je ressens encore les mains baladeuses des filles sur mon corps, la suavité de leur peau et la fraîcheur de leurs baisers.
Cela me revient en mémoire, nous ne nous sommes pas contentés de danser, non, nous avons offert un véritable show pornographique aux clients qui jetaient des biftons en criant leur contentement comme des chimpanzés en rut.
Les clients se sont montrés beaucoup trop entreprenants et les deux molosses ont eu fort à faire pour calmer les esprits. Après ces derniers faits, c’est le trou noir. Comment ai-je fini dans le lit de ce gros porc qui me révulse ?
La vache ! L’alcool et moi, c’est le divorce, plus jamais, plus jamais je ne boirais.
Un café plus tard et ma dignité enterrée, je rejoins Santiago au port. Il me reconnaît, ce n’est pas tous les jours que vous croisez dans cette partie du monde une Européenne avec sac à dos, chapeau, corde et machette arrimés sur elle.
Au bar, le serveur me prépare un « Sex on the Beach » plutôt corsé, la vodka est plus que présente, elle attaque mon ciboulot comme le ferait de la moutarde et mon palais brûle instantanément de mille feux.
Lui, c’est Enn Padishâh, Padi pour les intimes. Un Indonésien très affable qui ne tarit pas d’histoires plus drôles les unes que les autres. Voilà bien une demi-heure que je l’écoute quand arrive Ashinah, la belle Maghrébine. Elle s’est simplement revêtue d’un peignoir en satin dont les pans sont retenus par une petite ceinture plutôt lâche.
M’adressant au barman, je peux voir sa nudité sous le tissu. Comme toutes les danseuses, c’est une fille au corps ferme, aux muscles dessinés, mais peu volumineux.
Elle se tourne vers moi affublée du plus beau sourire qu’elle possède en réserve et me fait la causette. Régulièrement, elle pose sa main sur la mienne de manière complètement innocente. Nous en sommes à un troisième cocktail lorsqu’Envy nous rejoint, l’infirmière qui ressemble à s’y méprendre à une squaw, et par Tennessee, la cowgirl reine du lasso.
Ces deux-là nagent dans cet univers comme des poissons dans l’eau. Elles sont familières avec tous les employés et s’amusent à vanner le patron, Budi :
Et ce dernier de lui répondre :
Elle m’explique alors sans aucune gêne que toutes les filles sont déjà passées sous son bureau et également dans son lit.
L’après-midi touche à sa fin, je suis un peu pompette, les filles vont aller se préparer, les premiers clients vont arriver. Je suis Envy et Tennessee aux vestiaires. Ashinah est toujours au bar… Elle a une sacrée descente, cette fille !
Lorsque nous arrivons dans les loges, Hellaynnea, la démone « cat-woman » réconforte Snake-Charmer qui a encore les larmes aux yeux. Elle me fusille du regard et m’envoie quelques vipères de ses yeux bridés.
J’avais réouvert chez Snake une blessure qui ne se cautérisait pas : la rupture avec ma sœur Mélina. Les filles courent toutes réconforter la charmeuse de serpent qui retrouve un peu le sourire devant tant de chaleur.
Je m’excuse un peu maladroitement.
Puis, elle s’adresse à Hellaynnea :
Les clients commencent à affluer et depuis la loge nous entendons le grondement des conversations, des rires, des verres qui s’entrechoquent derrière les basses de la musique. Les filles m’expliquent que Budi s’est exilé dans son bureau, laissant le soin à Enn, Rinto et Joko, les trois molosses, de s’occuper des clients.
Me sentant un peu de trop, je retourne braver le zinc.
Enn sert les bières « Hanoi » tandis que trois clients trinquent à la manière indochinoise : 1… 2… 3… Yo ! Un autre demande un Ruou Gao Trang, un alcool de serpent qui me donne sacrément envie… j’en commande un à mon tour !
Je suis la seule femme dans ce cloître et les hommes présents ne sont pas là pour jouer au bridge. Je fais vite sensation et suis au centre de groupes créés spontanément. La tête me tourne, les hommes autour de moi tournent, je m’accroche comme je peux à la barre chromée du comptoir et les verres continuent de pleuvoir.
Même si certains sont insistants, aucun ne manque de respect envers ma personne et le jeu auquel nous jouons reste somme toute convenable. Deux trois mots légèrement grossiers sont lancés dans une excitation mal contenue, mais restent malgré tout anonymes dans la multitude de compliments lancés à mon endroit.
Une main se pose sur ma cuisse.
Voyant que je ne suis pas farouche, les mains deviennent de plus en plus osées et de plus en plus nombreuses.
Très vite, je prends place au côté de Enn et m’improvise serveuse, à l’abri de toutes ces mains encombrantes. Souvent, lorsque je tends une « Hanoi », au moment de prendre le bock, la main de l’homme caresse la mienne. Rien de bien méchant, mais un peu lourd à force.
Cependant, je perds vite l’intérêt des mâles lorsque la lumière s’estompe et que la poursuite illumine la barre de pole dance à proximité immédiate des vestiaires. Tennessee fait son entrée, les fumigènes ajoutent à la chaleur un air irrespirable. Les singes se réveillent, sifflent, gueulent quand d’autres se taisent tout en extase devant la cowgirl, les yeux exorbités, la langue pendue.
Depuis mon comptoir, je ne perds pas une miette du spectacle qui se joue et vois les biftons sortir en masse des portefeuilles en cuir pour s’installer entre le tissu et la peau de la danseuse. Elle les allume et il ne leur en faut pas beaucoup pour qu’ils s’embrasent.
Une bagarre éclate, Rinto et Joko entrent en piste et sortent les deux enthousiastes. Ils finiront leur soirée dans la rue… Qu’ils continuent de s’écharper en dehors, ils pourraient très bien s’entre-tuer, cela ne concerne plus le Bara Panas !
C’est au tour d’Ashinah d’investir la scène. Elle minaude, se fait désirer de son public, mais je vois bien que la plupart de ses regards licencieux vont à mon endroit. Tandis que certains se vautrent sur la scène pour pouvoir baiser les pieds de la belle Orientale, elle se meut, les laissant tous à leurs désirs libidineux, et vient vers moi d’une manière lascive ne laissant aucun doute sur ses intentions. Le public comprenant tout de suite se met à bramer, à beugler, à siffler, à remuer et à se comporter comme des singes. L’un d’entre eux ne peut s’empêcher de sortir du fourreau son sexe qu’il branle. Rinto lui fait regretter cet acte scabreux.
La fête bat son plein, l’alcool coule à flots, la musique assourdissante, la pénombre troublante. Dans une des alcôves, un groupe s’adonne à l’opium. À grands coups de pot-de-vin, Budi s’arrange avec la police pour qu’il n’y ait aucune descente impromptue.
Envy vient de quitter la scène et laisse le dance floor à Hellaynnea, elle fait claquer son fouet sur les fesses proposées par les clients. Elle y va de bon cœur et plus cela claque et plus ils semblent prendre leurs pieds. Non, mais, il y a de ces dingues ! Rinto et Joko ne savent plus où donner de la tête, vite débordés par les clients transformés en chimpanzés. Lorsque la belle se met sur le dos et ouvre largement les cuisses, les cris et les hourras sont si forts qu’ils passent au-dessus de la musique. Deux d’entre eux montent sur scène, mais Hellaynnea est à son affaire, elle sait exactement comment les gérer, un p’tit coup de griffe sur leur torse et les voilà en pleine jouissance.
La lumière baisse encore en intensité, nous plongeant dans une pénombre soutenue. Soudain, la poursuite éclaire le fond de la scène où se tient Snake Charmer, son serpent se lovant sur sa nuque, sa gorge. Le silence se fait le temps d’un souffle et la musique reprenant, le show redémarre pour le plus grand plaisir des sens.
Les clients ne savent pas comment se comporter, ils sont excités par la belle tout en étant terrifiés par la couleuvre à collier. Je la regarde se trémousser et jouer avec son animal, je la trouve terriblement sensuelle, presque vicieuse dans chacun de ses déplacements millimétrés. Elle me fait de l’effet, je suis loin d’être insensible à son charme, mes tétons durcis en témoignent. À ce moment précis, j’ai une pensée pour ma sœur qui a pu jouir des charmes de cette danseuse, lorsque soudain deux bras m’enserrent et des mains passent sous mon tee-shirt pour caresser ma peau brûlante.
C’est Ashina qui se frotte contre moi, elle me mordille l’oreille en dansant au rythme lancinant au milieu de la foule qui ne sait plus où jeter le regard… Vers la scène en direction de la sulfureuse reine des serpents, ou vers le bar où un show sexuel entre deux femmes ne saura plus tarder ?
Envy se joint très vite à notre duo pour notre plus grand plaisir, celui des clients, également. Notre gestuelle n’a plus rien d’équivoque, nos danses sont de plus en plus tactiles et nos lèvres se rejoignent avec passion et engouement.
Bientôt, mon pantalon est au niveau de mes chevilles et je me retrouve en culotte, à la portée des deux prédatrices qui embrasent de plus en plus furieusement mon corps.
Le solo de Snake est terminé, Tennessee et Hell la rejoignent sur scène et commence un autre spectacle tout aussi charnel que celui dont je suis le centre. J’ai perdu toute pudeur, j’encourage et harangue la foule à se libérer. Pas besoin de répéter pour voir cette proposition trouver public.
Les mains baladeuses trouvent leur chemin, les parties du corps se découvrent et plus rien n’entrave les désirs libidineux à se concrétiser. Entre deux baisers, je bois de l’alcool de serpent, je ne suis plus grisée, je suis ivre. Tennessee m’invite sur scène, je laisse tomber le soutif, je m’avance sur le devant de la scène et accepte quelques biftons placés dans la culotte.
Je surjoue la lascive, impudique petite salope prête à tout pour déchaîner les grands mâles.
Hellaynnea joue aux cracheuses de feu, Tennessee profite de mon corps et plus exactement de mon intimité qu’elle goûte avec délice, Envy et Ashina proposent un 69 vertical incroyable autour de la barre de pôle dance, et Snake part avec deux clients dans l’arrière-salle.
Je ne suis plus très sûre de ma mémoire, mais il me semble que c’est à ce moment que Budi descend de son appartement. Est-ce moi qui ai joué aux allumeuses ou lui qui a profité de la situation ? Je suis bien incapable de m’en souvenir, toujours est-il que je le suis dans les parties privées.
Je tiens debout parce que c’est la mode, foutu alcool ! Nous entrons dans un espace frais et silencieux, seules les basses résonnent sourdement. L’intérieur est sobre et vide, très nouveau riche, en plus du salon, seule une sculpture abstraite que je reconnais pour être une œuvre de ma petite sœur Soliflore.
Décidément, le monde est bien petit… Je suis à l’autre bout de la planète et je me retrouve nez à nez avec son travail. Ma petite sœur commence à avoir une certaine notoriété dans le métier, la preuve en est… j’apprends de Budi qu’il a acheté cette croûte quelque trois mille dollars ! Trois mille dollars ? Pour ce truc immonde ? Eh bien, elle se fait pas chier, la sœurette !
Nous nous installons sur le sofa et Budi me propose un raï de coke. C’est pas mon truc, un p’tit joint de temps à autre et encore, mais je ne vais pas plus loin.
Festif, festif, il en a de bonnes, lui !
Il est près de quatre heures du matin, le Bara Panas va fermer et je suis trop stone pour rejoindre mon hôtel à l’autre bout de la ville. C’est Budi qui me porte jusqu’au lit et je l’entends descendre pour aider à la fermeture de l’établissement.
La suite, vous la connaissez, je me réveille à poil à ses côtés.
Après les présentations d’usage, nous montons à bord de son dingee et partons vers l’île du Diable. Une heure de navigation plus tard, le marin mouille sa frêle embarcation à environ mille pieds marins des côtes et me dit qu’il n’ira pas plus loin. C’est une blague ? Mille pieds à nager au milieu des requins ?
Mon malais est quelque peu rouillé et j’ai bien du mal à comprendre. Je traduis comme je peux et je crois qu’il m’a expliqué que ceux qui osent s’approcher de cette île maudite ne reviennent jamais. Santagio s’essaie au français :
« Pas peur nager », il en a de bonnes, lui, je ne suis pas une formidable nageuse et j’ai tout mon fatras à trimballer.
Heureusement, par je ne sais quel miracle physique, mon sac à dos flotte comme une bouée. Je m’engage dans l’eau cristalline, plus claire encore que l’eau d’une piscine. Il doit bien y avoir vingt mètres de profondeur, je peux distinguer une myriade de poissons multicolores nager dans tous les sens, visiblement aucun prédateur ne semble voguer dans ces eaux, ce qui me rassure.
J’évalue environ cent mètres de distance à parcourir avant d’atteindre la côte lorsque j’aperçois, en dessous de moi, une énorme ombre. Une baleine ? Non, je n’arrive pas à savoir exactement ce que c’est. Je prends soudain peur et accélère comme je peux ma nage. Je ne cesse cependant de regarder sous l’eau, je ne reconnais pas la créature, elle a un long cou, elle ressemble à s’y méprendre à un plésiosaure.
La panique m’étreint et je force la nage au maximum de mes capacités. J’arrive par bonheur sur un petit plateau où j’ai pied. Le monstre marin passe juste devant moi dans toute sa grandeur et sa puissance prédatrice puis part dans l’autre direction vers les hauts fonds. Je n’en reviens pas ! Un plésiosaure, le monstre des mers !
Le temps pour moi de retrouver du souffle et de me remettre de ces émotions, je finis les derniers vingt-cinq mètres en marchant dans l’eau azur. Je soliloque, avoir vu un monstre marin censé avoir disparu des abysses de la terre depuis une soixantaine de millions d’années me perturbe au plus haut point !
J’arrive sur un banc de sable fin couleur été d’une vingtaine de pieds juste devant une jungle dense, pratiquement impénétrable. J’aperçois néanmoins un peu à ma gauche ce qui pourrait valoir de sentier. J’ai le sentiment d’être épié, je ne sais ce qui me donne cette impression. Je regarde droit devant moi, j’essaie de transpercer le rideau vert, mais en vain.
Les feuilles des arbres bruissent, bougent, mais comme le feraient une végétation sous le coup d’une légère brise, ou peut-être ce sont des animaux qui froissent ainsi les feuilles. C’est une nature complètement folle qui me barre ainsi la route. Je reconnais là des arbres qui ne poussent pas ordinairement sous ses latitudes.
Je pénètre par la petite excavation que j’avais aperçue, j’avance péniblement dans cette jungle folle, chaque mètre gagné ne se fait pas sans effort et ma machette est nécessaire pour me frayer un chemin.
Subitement, je me retourne, sûre que quelqu’un ou quelque chose m’épie. Les feuilles bougent comme si un animal s’était caché, mais tout redevient silencieux. Je constate non sans effroi que la nature est muette, pas un bruit, pas un cri de singe, un piaillement d’oiseau, rien… même le ressac de la mer reste inaudible, pourtant, je n’ai pas pu m’aventurer bien loin dans cette jungle épaisse.
Dès que je me remets en marche, les bruits reprennent exactement comme si on avait replacé le saphir sur un trente-trois tours.
J’ai peur. Chaque fois que je suis confrontée à un danger qui me terrorise, ma technique pour surpasser mes émotions consiste à rire. Cette situation me fait penser au jeu un-deux-trois-soleil, ce jeu enfantin qui consiste à devoir faire la statue lorsque celui qui compte se retourne.
Je me retourne en une fraction de seconde et de nouveau, tout devient silence autour de moi ! Je suis maintenant terrorisée ! Je me dis que ce sont mes sens qui me jouent des tours, alors, tel un enfant qui se cache sous les couvertures la nuit pour ne pas voir ce qui se tapit dans la pénombre, je continue d’avancer en essayant d’oublier l’ambiance du milieu dans lequel j’évolue.
Je m’enfonce de plus en plus profondément dans ce labyrinthe végétal. La luminosité se fait moindre, je lève les yeux au ciel pour me repérer et j’ai du mal à voir le jour au-dessus de la canopée. Je comptais me repérer avec le ciel, mais me voilà dépourvue de ces indices, aussi ne reste plus que la mousse aux pieds des arbres pour me situer.
Alors que je pense avoir retrouvé le nord, l’arbre suivant développe la mousse au sol dans une tout autre direction, la nature elle-même me joue des tours. Je me rends bien compte qu’il n’y a rien de normal ici.
Perdue pour perdue, je décide de suivre le sens proposé par les arbres eux-mêmes, une fois la mousse me dirige vers la droite, puis une autre vers la gauche.
Soudain, au détour d’un grand arbre, je me trouve face à une gigantesque clairière, et loin devant se dresse un temple tout en hauteur qui n’a pas sa place dans cette partie du monde, un monastère de conception aztèque.
Ce doit être le temple dessiné gauchement sur l’espèce de carte que j’ai en ma possession. Seulement, d’après moi, je ne suis pas du tout sur le chemin dessiné. D’après le plan, j’aurais dû voir le temple sur ma droite et non face à moi !
Qu’importe, je ne vais quand même pas me servir de ce plan crayonné par un gosse tétraplégique. Je me dirige droit devant, mais très vite les hautes herbes me cachent la vue. Je pénètre plus profondément dans cette savane quand soudain, les herbes comme sous un coup de vent se mettent à frissonner, un animal doit s’y tapir, j’en suis sûre, mon instinct et mon odorat ne peuvent me tromper, je suis la proie d’un prédateur. Je me concentre sur ce que j’entends.
J’entends de plus en plus distinctement un râle, et l’odeur devient de plus en plus forte, un effluve de fauve.
Dans ces hautes futaies, je n’ai aucune chance s’il s’agit d’un félin qui vit sous ses latitudes. Je presse le pas et commence même à courir vers l’édifice. Il ne faudrait pas qu’il s’agisse d’un tigre, si c’est le cas, je n’aurais qu’une infime chance. Je cours me frayant comme je peux un passage et j’évalue de mémoire la distance qui me sépare du temple à environ une vingtaine de mètres. Il est probable que j’ai distancé ce tigre ou que ce dernier ait laissé l’idée de se servir de moi comme d’un amuse-bouche, je ne le sens plus.
Je ne ralentis cependant pas le pas, je devrais bientôt atteindre les premières marches.
Lorsque je pense être arrivée et que je dégage les dernières herbes qui me barrent la vue, je me retrouve nez à nez avec l’entrée de la jungle que je venais de quitter. « Cette île se meut ! »
Je n’en reviens pas. Ce n’est juste pas possible, je n’ai quand même pas fait un demi-tour ? Mon sens de l’orientation n’est pas mon atout numéro un, mais quand même ! De là à tourner sur moi-même, il y a des limites que je ne saurai franchir dans mes réflexions.
Je suis complètement indécise, je ne sais plus quoi faire entre traverser cette plaine ou revenir sur mes pas dans la forêt. Mon esprit bouillonne, il travaille à cent à l’heure. J’ai risqué ma vie à être à l’affût d’un fauve sans aucun moyen de secours à disposition, aussi décidé-je de ne plus passer par la plaine, mais de la contourner afin d’avoir, selon ce plan débile, le temple à ma droite.
Je longe par l’extérieur la plaine lorsque soudain j’entends, venant de loin derrière moi, des tam-tams. Cela m’amuse, on se croirait en pleine jungle d’Afrique noire. Une souche gigantesque m’empêche d’aller plus avant, je dois rentrer dans l’inexpugnable frondaison. Les tam-tams sont bien plus proches à présent, c’est comme si une distance de plusieurs centaines de mètres avait été parcourue en quelques secondes.
De nouveau, je me sens épiée, il y a quelque chose en ces lieux. Je ne suis pas trop portée sur l’ésotérisme, mais il me faut l’avouer, il y a de la magie dans l’air. Je me tourne vers l’endroit d’où je pense être épiée, et là je vois deux yeux brillants comme des lames de couteaux au travers d’un bosquet commun comme nous en avons dans nos jardins.
Cela a duré une fraction de seconde avant que ces lumières ne s’éteignent, me laissant dans une perplexité sans nom. J’agrippe plus fermement ma machette et m’apprête à me défendre tout en m’éloignant à reculons.
Je suis sûre et certaine, certaine comme on ne peut l’être plus, que la prairie est censée être à ma droite à seulement un mètre. J’ai enfin dépassé la souche et désire revenir à l’orée de la forêt, mais il n’y a plus de plaine ! J’en suis terrorisée ! Je suis au beau milieu d’une jungle inexpugnable en panique et le grondement des tam-tams se rapproche.
Je découvre un endroit sous les frondaisons où je peux me cacher, à l’abri, d’où je pourrais récupérer un peu mon calme. Je m’y engouffre.
Je suis pétrifiée et tente des exercices de relaxation afin de maîtriser ma respiration bruyante qui pourrait me confondre. J’y parviens tant bien que mal avant que n’arrivent les tam-tams. Un groupe d’Indonésiens peinturlurés de pied en cap et armés de lances tribales pour les uns, d’arcs et de flèches pour les autres.
Certains ont des os qui traversent leurs narines, d’autres portent des colliers d’os, et surtout, au milieu d’eux, un personnage qui paraît être le sorcier, orné d’un chapeau à corne, tient un bâton de pouvoir avec en sa pointe un crâne humain. Ils sont en chasse, mais quelle est leur proie ? Je ne vais pas sortir de ma cachette pour le leur demander.
Je les regarde se déplacer, ils semblent savoir exactement comment se diriger, ils ne s’occupent ni de la position du soleil ni de la mousse au pied des troncs, ils se fient à l’écorce des arbres géants qui semblent leur donner la bonne direction. Je ne comprends rien à tout ça. Devant mes yeux éberlués, je vois distinctement une flèche directionnelle se dessiner dans l’écorce.
Dix minutes plus tard, ils ne sont plus dans les parages, le vacarme des tambours s’amenuise, je peux sortir de mon fourré. Je me rapproche de l’arbre, une flèche m’indique une direction diamétralement opposée au groupe de chasseurs.
En suivant les indications des arbres géants, j’arrive sur un sentier, serait-ce celui dessiné sur la carte que j’ai en ma possession ? Je le suis avec beaucoup de circonspection, à l’affût du moindre bruit. À ma gauche se trouve une mangrove et j’aperçois un crocodile de taille gigantesque hanter les eaux boueuses. Je m’y attarde, tant cette bête me paraît immense, et qu’on me pince, je ne rêve pas, ce n’est pas un grand croco, c’est un Sarcosuchus, un monstre du crétacé !
Sous le choc, je préfère laisser cette découverte époustouflante loin de moi et continuer mon périple. J’arrive enfin devant la clairière et se dévoile devant mes yeux l’entrée du temple.
C’est une construction digne de la pyramide de Calakmul en plein pays maya, cernée par un océan végétal, une citadelle inexpugnable. Il faut gravir la centaine de marches pour atteindre l’entrée ténébreuse. Arrivée en haut, l’île se dévoile sous mes yeux. Elle ne me paraît pas aussi grande que ça, j’aperçois loin au nord (mais ma boussole me donne-t-elle toujours le bon cardinal ?) un village d’une dizaine de huttes, un feu en son centre. À l’opposé se trouve la clairière dans laquelle j’ai été poursuivie et me suis échappée des griffes d’un fauve.
Plus d’une fois depuis que j’ai foulé le sol de cette étrange île, mon imagination m’a joué des tours, tromperies que je ne comprends toujours pas, mais il ne s’agit plus de ça, je ne peux pas prétendre que c’est une nouvelle fois une fantaisie de mon esprit lorsque j’aperçois un T-Rex poursuivre un Mastodonte !
Je ne peux y croire !
Je n’ai pas le temps de rêvasser que lorsque je me tourne en direction du village, je n’y vois plus aucune hutte, mais bel et bien la canopée d’une forêt très dense. Je me penche vers le bas, vers la base de la pyramide, et retrouve le chemin par lequel je suis arrivée intacte, lui seul n’a semble-t-il pas bougé.
Provenant de l’intérieur de l’édifice j’entends un hurlement profond semblant sortir du ventre de la terre, il me ramène à la réalité.
Je suis face à l’entrée de l’édifice, le couloir dans lequel je vais pénétrer n’est pas très profond et se termine par deux couloirs, l’un sur la gauche, l’autre vers la droite. La lumière s’infiltre facilement dans cet antre, laissant se découvrir une fresque maya. Je reconnais un calendrier, je l’examine plus attentivement et remarque Jögurmand, le serpent mythologique scandinave, la monstruosité de Loki et de la géante Angrboda… je ne suis plus à une excentricité près !
Bon, à droite ou à gauche ? Je n’en sais foutre rien. Je regarde le dessin, le plan, le truc, quoi… mais non, il n’y a pas d’information à glaner sur cette feuille. Tiens, je n’avais pas remarqué qu’il y avait des gorilles dessinés dessus ? En fait, je viens juste d’observer que sur ce bout de papier, à l’instar de cette île, les éléments bougent, seul le « chemin » est identique.
Je me rappelle les mots de Snake : « L’île du Diable ». Force est d’avouer qu’elle n’avait pas vraiment tort.
Finalement, je me fie à mon instinct et prends au hasard l’un des deux couloirs. Il se prolonge profondément dans les entrailles du bâtiment et la lumière ne se fait plus que par les torches disposées sur les murs. Je me saisis d’une d’entre elles. J’arrive à un nouvel embranchement, de l’un proviennent les rugissements perçus tantôt, ce sont des hurlements qui me glacent littéralement les membres.
J’inspire fortement et décide d’affronter ma peur. Bille en tête, j’essaie de ne pas trop penser et m’engouffre plus profondément. Ce sont des cris d’animaux affolés et peut-être torturés qui se transforment en plaintes. Vingt mètres plus loin, je débouche sur une vaste pièce située un étage plus bas. D’où je me trouve, je peux tout observer sans me faire remarquer.
Je ne suis plus dans les artères d’une pyramide vieille de plus de mille ans, mais bien au sein d’un laboratoire high-tech. Les néons éclairent une pièce d’environ cinq cents mètres carrés dans laquelle se trouvent de nombreuses cages.
À gauche, j’aperçois un être bipède, une matraque à la main, malmener une créature complètement recroquevillée sur elle-même. De l’autre côté, un autre être bipède portant une blouse blanche injecte un produit dans les veines d’un animal que je ne saurai définir.
« Êtres bipèdes »… comment les qualifier autrement ? Sont-ce des hommes cachés dans des tuniques kaki et portant des masques à gaz, ou sont-ce des créatures chimériques ? De mon promontoire, je ne peux pas vraiment les distinguer, ils marchent tels des robots et leurs gestes sont saccadés. J’en dénombre une bonne vingtaine, expérimentant diverses tortures aux créatures encagées.
Je prends le temps de bien analyser, il est dommage que je n’aie pas de quoi filmer, ce serait un super reportage, et quant à l’écrire, personne ne voudra y croire. Mon rédacteur en chef le jettera à la corbeille avant même d’avoir proposé le thème !
Ces êtres robotiques (c’est ainsi que je vais les nommer à défaut d’une meilleure appellation) semblent répondre à des ordres. Après chaque geste, ils se tournent vers une sorte d’aquarium dans lequel flotte quelque chose d’indistinct, puis après avoir eu une approbation, s’en vont continuer leur tâche.
Soudain, telle une corne de brume, une sirène retentit. Les êtres robotiques cessent leurs activités respectives puis se dirigent en rang d’oignon vers une sortie. J’attends encore une bonne minute avant de descendre dans cette salle voir de plus près toutes ces expérimentations.
Une fois la salle débarrassée de ces zombies, la lumière s’éteint, plongeant le lieu dans une obscurité presque complète. Seul en son centre, l’aquarium reflète des nuances de bleu, permettant d’y voir sans l’aide d’une torche.
Restant à l’affût, je descends de ma cachette. Je suis maintenant à quelques centimètres d’une première cage. La pénombre ne me permet pas de distinguer avec netteté la créature animale repliée sur elle-même.
Je l’entends pleurer, pleurer comme un être humain.
Je suis complètement désemparée. Je ne connais pas d’animal capable de pleurer avec autant de similitudes. J’ai déjà entendu un chat et même un chien pleurer, mais ne pourrai m’y tromper. Je m’approche de la cage en tentant de percer l’obscurité, rien n’y fait, je ne vois qu’une masse informe.
Je passe de cage en cage, mes pupilles sont à présent suffisamment dilatées pour appréhender et voir dans le noir les formes, ces dernières confirment mon intuition : dans ces cages sont parqués des êtres humains. Mon envie est de les libérer sur-le-champ, mais quel serait l’intérêt de le faire si je ne puis leur assurer une fuite ?
Avant de leur permettre de se sauver, je dois étudier les lieux.
J’arrive au niveau de l’aquarium, au centre de ce gigantesque hangar. Sur une table en pierre est posé un bocal en forme de cloche dans laquelle se trouve une tête… une tête bouffie, immonde, le tout est relié par des câbles qui semblent alimenter l’eau de l’aquarium.
Je m’approche, car je suis sûre que cette obscénité me regarde, que cette hérésie vit.
Je sursaute, mais constate que je ne suis pas plus étonnée que ça. Je regrette de n’être pas sourde tant la voix de cette immondice est glaciale, monocorde, mais forte comme si elle était amplifiée.
Puis, après un court souffle, il continue :
Mélina.
Est-ce moi qui ai prononcé son prénom ou est-ce cette grossièreté ?
J’ai déjà vécu des situations pour le moins absurdes, mais celle-ci bat tous les records, je parle de ma sœur avec une tête dans une cloche. J’apprends que je fais face au Doktor Optus Warhole ou plutôt ce qu’il en reste. Il est à l’origine de tous les dérèglements de cette île, y sont condensées toutes ses expériences génétiques, chimiques, psychologiques ou climatiques.
Il me sert régulièrement, le « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » et ajoute : moi, je crée !
Il se targue d’avoir vaincu la mort et je comprends que le Maharadja Mandalakita qui se trouve au beau milieu de la jungle indienne est le prolongement du Doktor.
Ici, ne reste plus que l’original et sûrement ce qu’il a de plus précieux, son cerveau. Il est volubile et m’explique tout, les êtres dans les cages ne sont plus humains, ce sont des chimères sur lesquelles il expérimente plusieurs procédés pour la science.
Les êtres robotiques, les « Cénobites », proviennent tous de ces cages, et bientôt, lorsqu’ils seront parfaits, constitueront une armée docile et implacable.
Toutes ces informations me font tourner la tête, ma raison vacille, aussi je coupe court à ces explications et demande sèchement :
Puis il continue son histoire :
Il marque un temps et continue son histoire, ou plutôt son projet. Il a en tête une expérience d’osmose entre deux êtres et de faire de deux corps distincts une seule et même enveloppe… D’où ma présence, c’est lui qui a demandé à Mélina de m’écrire pour que je la rejoigne.
Tandis qu’il énonce ce projet, des cénobites m’entourent et me menacent de matraques desquelles sort de l’électricité par faisceaux. Peut-être pensait-il que j’allais me laisser appréhender sans broncher ? Il ne me connaît pas très bien, ce guignol !
En un éclair, je me projette sur la cloche et menace de la jeter au sol ! Immédiatement, les cénobites s’arrêtent et le Doktor hurle depuis son bain :
Je sens le Doktor complètement terrorisé, à ma merci, prêt à accepter mes moindres demandes. Comprenant que j’ai la main, je dicte mes ordres et n’accepte aucune objection :
Il faut une bonne dizaine de minutes pour que toutes ces pauvres créatures puissent fuir. Je suis en pleurs en les voyant prendre la poudre d’escampette, ce ne sont effectivement plus des êtres humains à part entière, mais des mélanges d’hommes et d’animaux. Ils partent dans tous les sens, mais ne trouvent pas la sortie. Ça crie dans tous les coins, ça hurle, ça saute, ça court, une panique généralisée s’est emparée du hangar. Je comprends que je ne pourrais les sauver.
J’utilise la cloche comme sauf-conduit en la menaçant à chaque instant de la laisser tomber, et quitte les lieux en empruntant le chemin par lequel je suis arrivée.
Je sais une horde de cénobites non loin de nous à nos trousses, je marche à reculons, mais je sens la chaleur du soleil venir me réchauffer le dos. J’approche de la sortie.
Reste à affronter de nouveau cette île maudite et trouver un bateau pour m’en échapper.
Je demande à Optus un moyen de locomotion, il en a forcément un, après tout, il devait amener mon corps dans la cité de KaliPuri.
Il sait qu’il a un moyen de pression, nous devons donc nous mettre d’accord et faire des concessions. Il me donnera le moyen de m’enfuir si je promets de le laisser en vie. Le deal est vite conclu.
Avec sa tête comme guide, je traverse la jungle en évitant les dangers :
Et plus loin :
Ou encore :
Nous arrivons enfin sur la plage et j’aperçois un hélicoptère, un Cabri G2. Comble de l’ironie, sur le flanc du biplace est peint en lettres d’or le nom de mon moyen de transport « La Guêpe ».
Il est temps pour moi de quitter les lieux. Plusieurs Cénobites nous ont suivis et attendent sagement que je libère leur maître.
Mouais, c’était le deal… Optus est trop dangereux, ce ne serait pas une perte pour l’humanité que de s’en débarrasser…
Là-dessus, je brise la cloche. La tête tombe dans le sable et, tel un poisson hors de l’eau, gesticule convulsivement. C’est obscène. Il aurait mieux valu que je sois aveugle.
Il trouve cependant la force de m’adresser la parole dans un dernier souffle :