| n° 21621 | Fiche technique | 124653 caractères | 124653 21457 Temps de lecture estimé : 86 mn |
20/03/23 |
Résumé: Immersion dans un atelier d’art : les gens, le quotidien, les limites d’un métier et une rencontre | ||||
Critères: fh complexe école amour cérébral voir exhib nonéro portrait -rencontre | ||||
| Auteur : Mlle Fanchette (Avec option myosotis et rêves bleus) Envoi mini-message | ||||
Enfin la rentrée et la reprise des cours de dessin !
Avec un plaisir non dissimulé, je pénètre dans la salle où les uns et les autres commencent déjà à installer les chevalets et l’estrade. On s’interpelle, on s’apostrophe : alors tes vacances ? As-tu eu tes petits enfants ?
Les nouvelles s’échangent gaiement, entrecoupées de rires et d’exclamations contentes. La grande majorité des élèves est à la retraite et je fais un peu figure d’exception avec mes trente berges, mais depuis quatre ans que je suis l’une des leurs, j’ai appris tant de leurs expériences que j’ai pour eux une profonde tendresse.
Oh, bien sûr, on voit aussi régulièrement venir de futurs étudiants en art et il y a même quelques quadragénaires qui viennent souffler une fois par semaine loin du boulot et de leurs ados… Les uns et les autres ne s’intègrent pas de la même façon et restent rarement plus d’un an ou deux, les études ou les obligations diverses ayant raison de trois heures de dessin à l’atelier.
L’ambiance conviviale et chaleureuse me fait un bien fou, de même que l’accueil qui m’est réservé. Pierre arrive d’ailleurs derrière moi et, avisant mon baluchon rond, son œil s’allume :
J’acquiesce avec un sourire et le vois lever un bras au ciel, comme pour rendre grâce, le visage rayonnant. J’ai une profonde affection pour cet octogénaire bienveillant, passionné d’art, en général, et de dessin en particulier. Pendant les séances, il ne peut s’empêcher de glisser de savoureuses plaisanteries à ses voisins, mais ce soir, ce n’est pas vers moi qu’il se penchera, car ce soir, le modèle, c’est moi.
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Un coin de papier déchiré à la main, Yvan s’arrête devant la porte du bâtiment municipal et vérifie l’adresse. Oui, c’est bien ici. Il pousse la porte, passe un couloir et entre dans la grande salle où une quinzaine de dessinateurs sont déjà installés, les uns derrière une table, d’autres sur des chevalets ou simplement sur un siège. Il sourit en voyant un septuagénaire entouré d’un véritable atelier monté sur un chevalet et deux chaises. Il y a tout : les fusains, les pastels secs, la peinture à l’huile… Le contraste est assez drôle avec ceux qui n’ont sur leurs genoux qu’un carnet et un crayon.
Yvan salue discrètement l’assemblée majoritairement féminine et cherche du regard la responsable sans l’identifier. Y en a-t-il réellement une ? Tout semble s’organiser avec tant de naturel !
Une femme avec un léger accent anglophone arrive essoufflée derrière lui et lance un joyeux « Bonjour tout le monde » en enlevant sa veste. Avisant Yvan, elle lui tend la main avec un large sourire :
Il se présente à son tour en serrant la main de l’énergique petite dame entre deux âges. Après l’avoir interrogé sur son niveau, elle l’invite à s’installer selon son gré et lui indique où trouver du matériel s’il en a besoin. Elle l’abandonne ensuite pour se tourner vers la jeune femme qui sort de derrière le paravent, enveloppée dans un imposant peignoir polaire qui la couvre du menton jusqu’aux pieds.
Il la salue d’un signe de tête, mais prof et modèle échangent déjà sur la séance et son geste n’est pas remarqué. Sans s’en offusquer, il prend timidement place derrière un chevalet vide avec de discrets saluts. Sa voisine répond poliment, très occupée à ordonner son matériel sur la table. Déjà, son voisin, l’homme à l’atelier miniature, se penche vers lui avec convivialité :
S’ensuit un échange bon-enfant pendant qu’Yvan sort quelques outils. Discuter avec un ancien illustrateur scientifique aussi passionné que lui par le dessin est un véritable plaisir après les longues journées passées seul, enchaîné à sa table à dessin.
Alors que le modèle s’installe sur l’estrade et que Aurélien trépigne en rappelant l’heure qui tourne, le dessinateur se félicite de reprendre cette activité. Depuis sa sortie de l’école, il en a peu eu l’occasion et ça lui a terriblement manqué.
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J’abandonne mon peignoir pour m’asseoir sur le drap en écoutant Garance faire la présentation des nouveaux – deux, cette année – et annoncer les modèles avec lesquels nous allons tourner. Quelques soupirs s’élèvent du côté de Aurélien à l’annonce de Lucas :
Ce discours, il me l’a tenu la première fois que je suis venue dessiner et, depuis, je l’ai entendu chaque fois qu’un modèle masculin s’est présenté. Je pouffe discrètement tandis que Garance poursuit, imperturbable, ses petites annonces de rentrée :
En prenant la première pose, je jubile face à ce choix de thème. La vie quotidienne de l’année dernière était beaucoup moins intéressante et j’en avais vite fait le tour. J’en avais plus qu’assez des poses « Je fais le ménage », « je passe le balai/l’aspirateur/la serpillière/… », « je range », « je cuisine » ou encore « je prends ma douche et me sèche » en veillant à ne rien faire de parodique ou suggestif. L’ennui…
Aujourd’hui, bien au contraire, Garance m’a fait la joie rare de demander des poses un peu coquettes et maniérées. Autant dire que c’est tout à fait mon rayon ! J’adore faire l’andouille en faisant semblant d’être belle, irrésistible. Quand je pose, la plus grande partie de mes complexes reste au vestiaire avec mes vêtements, mais là, ils sont tous oubliés ! Les kilos superflus, les seins imparfaits, le ci, le là… tout ! Ne reste que la pudeur du métier tandis que je joue, un peu comme une actrice, ravie quand je fais rire les unes ou les autres avec mes pitreries.
Première pose, donc. Je l’ai choisie assez simple pour que chacun puisse se remettre dans le bain et que les nouveaux se fassent à ma physionomie : un contrapposto avec une main sur la hanche, l’autre bras ballant et le menton haut dans une attitude de star sur le podium. Le nez dans son carnet, je vois Fabienne se marrer devant ma caricature avant de se mettre au travail, tout sourire.
Il faut dire qu’elle n’a pas beaucoup de temps. Si pour le modèle cela peut paraître long dans certains cas, deux minutes restent très courtes de l’autre côté du chevalet.
Sur un signe de Garance, j’enchaîne déjà une nouvelle pose. J’adore ce petit monde à part et protégé des ateliers de nus. Ici, le corps est là pour être, tout simplement. Il n’y a pas de concupiscence face à la nudité, pas de jugement, pas de froideur non plus. Le regard est respectueux, bienveillant, concentré et, très vite, il n’y a plus que des valeurs, des creux, des bosses, des espaces négatifs, des pleins… Pierre dit souvent que le dessinateur ne voit plus le modèle, mais les problèmes qu’il lui pose. Pour quelqu’un de peu confiant ou de complexé, c’est un regard infiniment précieux et humain.
Avec plaisir, j’enchaîne les poses un peu pin-up sans me prendre au sérieux. Imaginez l’image si célèbre de Marilyne, mais sans la robe… Le seul souci, c’est que même pour deux minutes, ce n’est pas forcément évident à tenir.
Beaucoup de dessinateurs, même parmi les plus expérimentés, n’en ont pas conscience et il m’arrive dans certains ateliers d’entendre des soupirs agacés quand je vacille, lors même que la pose demandée est intenable. Essayez donc, un jour, pour le jeu, de rester immobile deux minutes avec tout votre poids sur une jambe, en équilibre précaire, ou encore accroupi… Mais je n’ai pas ce problème ici, Garance connaît l’exercice physique que cela peut représenter, même si elle n’est jamais montée sur l’estrade. Elle s’assure toujours de notre confort et si elle nous surestime, il est possible de le lui dire. Le modèle relâche alors la pose, s’étire un instant et reprend sans heurt. Tant que les dessinateurs sont prévenus, il n’y a pas de soucis.
Est-ce le fait de me savoir ainsi dorlotée ici, ou bien le plaisir de la reprise qui fait que je me sens si bien ce soir ? J’aime mon métier, mais pas à ce point ! À la réflexion, le nouveau aux cheveux mi-long n’y est peut-être pas étranger… il a une intensité dans le regard qui me ferait presque rougir. Et puis, il a tout pour me faire rêver : un grand brun aux traits fins dont le visage anguleux, sans être dur, est éclairé par de beaux yeux de chat. Le genre d’homme superbe qui, justement, ne me verra jamais comme une compagne, pourtant, c’est plus fort que moi, je me surprends déjà à rêver et j’ai envie de me surpasser, de l’impressionner, de lui plaire.
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Yvan se sent troublé. Il a vu bon nombre de modèles, dont certaines avaient des silhouettes à damner un saint, mais jamais aucune ne l’a touché comme la jolie Gwenaëlle. Plutôt grande et plantureuse, elle est loin des derniers canons à la mode, mais elle dégage quelque chose qui la rend infiniment attirante. La féminité de ses formes ? Son petit nez retroussé parsemé de taches de rousseurs ? Sa bouche mutine et rieuse ? L’éclat pétillant de ses yeux ?
D’ordinaire, en regardant un modèle nu, il ne voit qu’une structure, des lignes à saisir, des courbes dont il faut attraper la justesse, un tracé à comprendre pour en rendre l’expressivité… jamais il n’avait été à ce point conscient du corps de femme qui s’offrait à son regard. Jamais modèle n’avait été désirable.
Lors même qu’elle est entièrement nue et exposée, sous la lumière franche d’un petit spot, cette jeune femme manie l’art de la suggestion en toute innocence, l’air de rien comme sans le faire exprès. Elle est juste là en toute simplicité, pétillante et pleine d’humour, inaccessible à quelques pas… Et lui se trouve incapable de se concentrer, de dessiner sérieusement. Tous ses dessins jusqu’ici sont juste bons à jeter !
Il va devoir se reprendre s’il veut bosser. Il plisse les yeux pour mieux l’étudier pendant qu’elle prend une pose théâtrale perchée en demi-pointes. Sarah Bernhardt en son domaine devait avoir moins de présence et de hauteur ! Poussant un léger soupir, il se concentre sur l’inclinaison des lignes de constructions… son œil ne semble malheureusement pas de cet avis en caressant la ligne des épaules. Il cherche, avide, tout ce qu’il peut capturer d’elle.
Quand on dit qu’un modèle vivant se met à nu, s’expose, beaucoup de profanes imaginent, à tort, qu’il ne s’agit que du corps. Rares sont ceux qui ont conscience de tout ce qui se cache sous les vêtements. Celui ou celle qui pose est vulnérable, là, parmi les chevalets, et il expose sans trop le savoir toute sa vie. Du bout du fusain ou du pinceau, les dessinateurs touchent toute son intimité : les soins, l’épilation, les cicatrices, les bleus, les bosses, mais aussi la façon de se tenir, les mouvements qu’il ne peut pas faire, le genre de poses… tout ceci en dit plus long qu’on ne l’imagine. Les stigmates d’une chute ou d’un coup ne passent pas inaperçus, bien sûr. Ceux qui s’excusent d’être là se voient tout de suite, ils ne savent pas se tenir droits et fiers. Certaines activités sont vite démasquées aussi : les danseuses, par exemple, par un port de tête ou une gestuelle élégante, les mimes et acteurs sont particulièrement expressifs. La mère aux seins fatigués et au ventre zébré ne peut pas plus se cacher.
Yvan, rêveur, piste la vie de la belle Gwenaëlle, son caractère : naturel, authenticité, franchise, espièglerie…
Prenant soudain conscience de la page toujours vierge posée devant lui, il trace la pose de mémoire d’un mouvement vif sans prendre le temps de réfléchir. Le résultat ne rend pas grâce au charme de l’originale, mais est tout de même plus satisfaisant que les précédents. Le trait s’est délié, le poignet est chaud. Sans s’attarder, il enchaîne avec la pose plus longue. S’efforçant de ne pas se laisser distraire par les jolis seins ronds remontés par la pose bras en l’air, il griffe le papier avec ardeur du bout de son stylo pour conquérir le paysage de courbes sauvages offertes au regard.
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Après les poses dynamiques, celles de cinq minutes me semblent souvent interminables, d’autant que, même si je le sais depuis le temps, je ne prends jamais une position confortable et facile au premier allongement de la durée d’immobilité… Pour les dessinateurs aussi, le changement est sensible. Ils ont loisir de peaufiner leurs croquis et leur travail s’affine. Ce qui m’amuse toujours, c’est quand l’un ou l’autre vérifie sa montre, surpris d’avoir un résultat qui lui convienne avant d’être rattrapé par le temps.
Je souffle doucement en m’efforçant d’étirer ma nuque raide. Malgré les mouvements discrets, mais énergiques de mes orteils, le sang peine à circuler et à détendre la crispation de mes pieds. Quelle andouille de m’être mise sur les pointes juste avant, et enchaîner avec une pose les jambes repliées sous moi n’était pas une meilleure idée… ! Après mes pitreries de la demi-heure passée, j’aurais mieux fait de partir sur une posture de repos. Je sens quelques muscles se tendre un peu et j’ai un biceps qui chauffe, mais comme souvent, un coup d’œil autour de moi me fait dire que ça en vaut la peine.
Pierre regarde son carnet avec un air satisfait de gamin le matin de Noël. Il a décroisé les jambes et ses pieds s’ouvrent. Ce dessin-là, il en est fier. À mon avis, demain, il est encadré dans son salon. Charles semble galérer un peu à faire ce qu’il veut, mais je vois naître un petit sourire, il a trouvé la clé. Fabienne a abandonné ses chaussures et se concentre, si j’en crois ses sourcils froncés de guingois.
La majorité des femmes garde une expression neutre ou indéchiffrable en général, ou bien elles laissent échapper quelques soupirs face à l’échec ou une pose qui leur déplaît. Les hommes au contraire sont très expressifs et cela m’amuse toujours de voir réapparaître des traits d’écolier sur leurs visages parcheminés. Et puis, je sens toujours leur plaisir d’être là !
Garance annonce enfin un changement de pose. Je m’installe plus confortablement sur une chaise, chevilles croisées, mains jointes sur les cuisses, tête à peine inclinée pour me reposer un peu et méditer la suite. En levant les yeux, je réalise que ça ne va pas être gagné…
Un bon modèle varie sans cesse son orientation pour que les dessinateurs, en cercle ou en demi-cercle autour de lui, n’aient pas toujours le même angle. J’aime à dire que je change la personne à qui je fais les yeux doux, ce qui fait généralement rire, mais face au regard intense d’Yvan, ce n’est pas un trait d’humour qui me vient. Un long frisson me parcourt sous le feu de ses pupilles félines. Dieu merci, je suis femme et la flèche aussi incandescente qu’incongrue qui vient de me traverser le ventre passe totalement inaperçue, je ne peux toutefois pas m’empêcher de rougir comme une adolescente.
Il baisse rapidement la tête vers son travail. C’est peut-être mon imagination, mais j’ai l’impression de n’être pas seule à avoir été troublée par ce bref échange…
Allons, Gwen, ressaisis-toi ! Les fantasmes n’ont pas leur place dans un atelier. Jusqu’ici, ça ne m’avait jamais paru imaginable. Serait-ce le face-à-face avec un bel homme de mon âge qui réveille mes instincts ? Peu importe, du coin de l’œil, je guette la pendule dont les aiguilles avancent lentement, il faut que je trouve l’idée de ma prochaine pose.
Inévitablement, je recroise les beaux yeux bleu profond.
Je me suis toujours sentie particulièrement féminine sur l’estrade des cours de modèle vivant, mais sous ce feu-là, je me sens femme de manière presque primitive. En me laissant aller, j’aurais même l’impression d’avoir toute la puissance et la splendeur d’une femme désirable.
Quand on a longtemps été le « thon », la « mocheté » ou encore la « denrée », même si les années ont coulé et que l’on est devenu l’un des modèles favoris du secteur, c’est une sensation inhabituelle, pour ne pas dire très étrange, d’avoir l’impression de plaire ainsi… Je me fais sans doute des films, il faut croire que le thème de l’année m’imprègne déjà !
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Superbe nonchalance : c’est tout ce qui vient à l’esprit d’Yvan devant elle. Pourtant, en croisant son regard, il devine une gêne, un trouble… Ne projette-t-il pas le sien sur elle ? Cette femme à l’air si sûre d’elle, si souveraine sur son estrade. En cet instant, il serait volontiers chevalier ou même valet à ses pieds. Plongeant le nez dans son carnet en se morigénant, il commence un portrait. Il y a quelque chose dans son expression qui lui échappe et il espère ainsi le saisir. Pour se faire, il prend un pastel, plus tendre, plus fin que le stylo, plus vaporeux.
S’efforçant de ne voir que le modèle et non la femme, il la croque avec patience et délice, tandis que les secondes s’égrènent inéluctablement jusqu’à l’appel de Garance :
Gwenaëlle se lève en s’étirant, s’assouplit rapidement la nuque puis, sans crier gare, bascule. L’œil malicieux, elle s’installe, le dos sur l’assise de la chaise, les fesses contre le dossier, la tête en bas, les pieds en l’air. Elle laisse ses bras s’étaler devant elle avec un abandon que dément son petit sourire satisfait sous les exclamations surprises de l’assemblée.
À son expression épouvantée, Yvan comprend que Garance ne s’attendait pas plus que les autres à ce retournement de situation aussi insolite que soudain. En riant, Gwenaëlle assure qu’en deçà de dix à quinze minutes, le sang ne lui monte pas trop à la tête. Elle ajoute même pouvoir la prolonger un peu sans soucis, arguant avec humour que c’est une méthode souveraine contre les problèmes de jambes lourdes.
Intérieurement, Yvan salue ses qualités de modèle. Sous ses allures de folie passagère, son choix de retourner ainsi le corps permet de basculer les repères classiques et offre un défi très intéressant pour les artistes visiblement chevronnés de la salle. Cette façon de bousculer les routines de dessin de chacun oblige à regarder vraiment le corps.
À voir sa posture, le dessinateur de BD se retrouve devant le tableau de la Mort de Sardanapale, mais ce n’est pas d’un coup de poignard qu’il l’invente terrassée. Non, dans son imagination décidément bien indocile ce soir, ce sont des images beaucoup plus voluptueuses qui s’invitent. D’autant plus que la pose gonfle légèrement sa poitrine que l’air frais a fait se tendre.
Remise de sa surprise, Garance interrompt le cours dangereux de ses réflexions en lançant :
In petto, Yvan déplore la richesse du sien pour le moment… Enfin, il faut qu’il se reprenne, Éros n’a rien à faire dans un atelier de modèle vivant !
L’un de ses profs le leur avait martelé avec insistance lors de ses premiers cours et un élève s’était vu froidement exclure pour une remarque déplacée à propos de la femme qui posait alors. Toute parole grivoise ou tout jugement porté était purement et simplement proscrit, et les contrevenants, sévèrement chassés. Une douzaine d’années plus tard, Yvan se souvient parfaitement des regards sévères qui avaient émaillé le tout premier jour et les sent soudain posés sur lui.
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Nul ne peut imaginer à quel point je suis fière de moi ! J’adore surprendre et n’y arrive que rarement, mais le coup de cette pose marche à tous les coups ou presque. J’ai eu un raté : je l’ai tenté une fois sur un tabouret, une très mauvaise idée ! L’assise a basculé et je me suis lamentablement écroulée en prenant la pose. Une catastrophe ! Je reverrai toujours l’air affolé des dessinateurs aussi surpris qu’inquiets alors que je commençais à rire de ma gamelle.
Que voulez-vous, dans tout métier, il y a des ratés, certains sont juste plus spectaculaires que d’autres…
Je balaie le haut plafond du regard en m’efforçant de ne pas chercher à croiser un regard, ce qui me ferait basculer la tête et modifier la pose. Ces poses où l’on ne voit personne sont souvent les plus difficiles, surtout quand elles sont longues. On se retrouve seul, sans point de repère temporel ou humain. Les seuls éléments qui restent sont le silence feutré, ponctué par le bruissement des outils et le froid insidieux.
J’entends Aurélien marmonner quelque chose qui se noie sous le frottement de ses coups de pastels plus vifs. Je vais lui laisser encore un peu de temps, d’autant que la partie vraiment périlleuse de la pose se joue maintenant : le « démontage »… Chaque fois, je n’y pense qu’une fois installée sur la chaise.
Bon, aller ! Le secret, c’est de basculer sur le côté en donnant l’impression que la chute est parfaitement contrôlée. Je m’en sors plutôt bien ce soir, je suis contente.
Le temps de quelques étirements, et je prends la pose suivante, plus sage, plus classique. Je vois les dessins s’aligner sur les tables et au pied des chevalets, tandis que j’enchaîne au fil des appels de Garance. Elle passe derrière chacun, commente, aide, conseille, aiguille les retouches…
De cinq en dix minutes, je me laisse happer par l’étrange cour du temps qui n’existe que dans les ateliers de nus. Pour moi, il s’allonge à l’infini alors que pour les dessinateurs, il est toujours trop court. La fatigue et le calme silencieux qui règnent dans la pièce me plongent peu à peu dans une certaine léthargie, jusqu’au moment où Garance annonce la pause.
Je garde encore la pose pour que ceux qui le souhaitent puissent peaufiner leur travail. Aurélien est de ceux qui restent concentrés un peu plus longtemps, jusqu’au moment où il lève le nez et demande à la manière d’un écolier :
Chacun se déplie, s’étire à sa manière, ceux qui ont apporté des bricoles à partager les proposent. Rares sont ceux qui restent assis, les autres déambulent pour voir le travail de tout le monde, commenter, discuter.
De mon côté, je m’enveloppe dans mon peignoir géant en me redressant pour lutter contre un compagnon fort désagréable, mais omniprésent du modèle : le froid ! Ma bouteille d’eau à la main, je me mêle aux autres, acceptant un gâteau, curieuse de voir comment mes pitreries ont été rendues. Je préfère certaines pattes à d’autres, mais je suis toujours impatiente de me découvrir à travers le double filtre de l’œil et de la main des dessinateurs. Pierre m’a prise par le bras et me montre avec un enthousiasme communicatif ses travaux du jour. Comme toujours, la magie de son fusain opère : il n’y a pas grand-chose, mais tout est là. Il a saisi les postures, la lumière, les formes et j’apparais toute en courbes douces. Qu’est-ce que j’aimerais savoir en faire autant… tout en justesse et en délicatesse !
Je poursuis mon tour, impatiente, je dois bien l’avouer, de voir le travail d’Yvan. Comment me voit-il ? Ronde ? Grosse ? Sculpturale ? C’est la première fois depuis ma toute première séance que je suis inquiète du regard qui est posé sur moi. J’ai envie qu’il ait un œil plutôt flatteur.
Je me penche pour apercevoir et souris devant ses dessins au trait épuré, mais net et précis, façon Jacques Martin avec des hachures et les différentes valeurs de son stylo-bille. Parti sur sa lancée dans la discussion avec la prof, il poursuit en se passant la main dans les cheveux, visiblement modérément satisfait de son travail :
Je regarde le dessin de ma pose renversée. Il a ajouté des coussins, comme si je basculais d’un lit. Yvan semble un peu embarrassé en répondant :
Garance poursuit son inventaire, félicite Yvan pour sa technique, l’interroge sur sa formation, veut savoir ce qui l’intéresse dans le cours. J’avoue être tout ouïe, mais ce n’est naturellement que simple curiosité… Et puis je suis contente, quand il annonce son métier, d’avoir deviné juste en le comparant à Jacques Martin.
La prof va voir un peu plus loin et le dessinateur semble tout à coup me remarquer alors que je survole les croquis. Il me fait un sourire un peu désolé avant de s’excuser.
Mes joues s’échauffent sous le compliment. Pourtant, je l’entends souvent et le dis aussi fréquemment. Le nombre de fois où j’ai amoché d’un coup de crayon malencontreux ce pauvre Lucas avec qui je m’entends particulièrement bien !
Venant d’Yvan, ça me touche différemment, c’est étrange. Ce doit être sa modestie d’artiste alors qu’il a une telle maîtrise : il lie avec excellence l’œil et la main pour rendre la réalité, sans pour autant abandonner une touche personnelle. Ce n’est pas ce travail de photocopieuse qu’on trouve un peu partout où des as du crayon de couleur ou autres vous reproduisent des photos au quart de poil. Non, son tracé est vivant, fluide, mais réaliste. Le portrait qu’il a fait me bluffe, je dois l’admettre. Je me reconnais, mais en mieux dans son travail au pastel à la douceur digne des lithographies de Mucha sur les Arts.
J’éclate de rire en me tournant vers lui :
Il rit à son tour et la discussion s’engage avec légèreté. J’aime bien sa voix posée et profonde. Hélas, Garance bat déjà la reprise…
J’abandonne Yvan pour filer m’isoler en quatrième vitesse, histoire de n’être pas embêtée pour la suite, et me revoilà en piste, temporairement réchauffée. Quelques étirements et je suis les indications de la prof pour prendre une pose couchée sur le flanc assez simple, une jambe étendue, l’autre repliée, un bras sous la tête et l’autre sur la hanche. Du grand classique… mais ça fonctionne toujours.
Les poses s’enchaînent lentement de vingt minutes en vingt minutes. Je me laisse aller à rêver dans le froid qui m’engourdit lentement. Certaines postures se révèlent douloureuses à la longue, mais je tiens toujours le plus possible, coûte que coûte, c’est ce qu’avec Lucas nous appelons l’orgueil du modèle. Bouger, c’est tricher ! Il arrive que ce soit nécessaire, après tout, nous ne sommes pas là pour souffrir et si certains grands peintres ont failli tuer leurs modèles, ce n’est pas dans les habitudes de Garance. Le tout est de savoir démonter puis remonter la pose à l’identique, ou au moins, s’en approcher le plus possible. Personnellement, je trouve qu’il est plus difficile de tenir après avoir bougé… à partir de là, je ne tiens plus en place, alors moins je gigote et mieux c’est.
Dans tous les cas, le corps se refroidit inexorablement et je sens les muscles se raidir malgré les étirements rapides que je fais entre-deux. Ce métier est ainsi : le froid, le silence, la solitude, alors j’observe, je regarde distraitement ce petit monde.
Fred, un artiste local dans la cinquantaine, me regarde par-dessus ses lunettes, la tête presque immobile, alors que ses pupilles font un va-et-vient incessant. Cathel plisse les yeux derrière la chaise sur laquelle elle a appuyé sa planche et s’agace de ses feuilles toujours trop petites. Tant pis, il en manquera un bout. Hilke, elle, se tient face à moi, assise sur sa chaise et son chevalet toujours sur le côté. Elle me quitte peu des yeux, vérifiant rarement ce que fait sa main. Aurélien est drôle parce qu’il a un tic dans la mâchoire quand il travaille, mais dès qu’il observe, ça s’arrête pour reprendre aussitôt de retour sur sa peinture. Et puis, il y a Yvan… Lui passe un certain temps à m’étudier avant de revenir à son carnet, juste pour noter les repères qu’il a longuement pris, et me revoilà sous l’intensité de ses yeux. C’est troublant…
Régulièrement, l’un ou l’autre se déplace pour trouver un meilleur angle ou pour profiter du temps rallongé pour multiplier les croquis. Le champion dans ce domaine, c’est Pierre. Je l’ai rarement vu passer plus de dix minutes sur un dessin. Il se régale pourtant pendant les poses longues, enchaînant trois, quatre, parfois cinq croquis. Il aime bien aussi faire des portraits de l’un ou de l’autre, capter l’expression concentrée de ses camarades.
Garance annonce la dernière pose : trente minutes.
Pour les temps longs, les postures sont plus alanguies, avec des préférences pour l’horizontalité, même si les poses assises ne sont pas rares. D’ailleurs, je me redresse pour m’appuyer le dos au mur et me ramasser un peu sur moi-même pour essayer de conserver un peu de chaleur. J’étends une jambe devant moi, l’autre repliée dessous. Je me suis calé, la nuque dans une main, le coude en l’air, et mon autre bras repose sur mon ventre.
Au bout de quelques minutes, je me rends compte que je n’aurais jamais dû prendre cette posture : le poids d’une cuisse sur le pied pour une demi-heure, c’est du suicide. Trop tard, ils ont déjà attaqué, je vais me débrouiller avec ma circulation sanguine qui commence à se compliquer malgré le mouvement discret et constant de mes orteils. Je souffle et je laisse passer. L’engourdissement envahit ma jambe et peu à peu, je perds les sensations. Je sais que, lentement, je m’affaisse légèrement, le relâchement est inévitable tout comme la torpeur qui me gagne depuis un moment déjà.
Respirer, ne pas bouger… Toujours l’orgueil du modèle, le défi avec soi-même et l’envie de ne pas gêner ceux qui vous dessinent.
Tout est là pour que je vogue doucement vers la lune. D’autres méditent, mais moi je songe. Je ferme les yeux pour m’évader dans le silence à peine troublé par la caresse des pinceaux et la griffe des fusains. Il m’est même arrivé de m’endormir à moitié et je ne suis pas la seule.
Aujourd’hui, je ne m’assoupis pas, je ne peux pas. Je songe au bel Yvan. Ce type me fascine, il me rend particulièrement rêveuse, et rien que pour ça je devrais aller le remercier, mais je ne le ferai pas, il ne comprendrait pas et je ne tiens pas particulièrement à me couvrir de ridicule.
Quand on n’est pas un joli mannequin, il vous reste juste le rêve, et moi, ça me fait du bien. J’imagine de belles scènes romantiques ou merveilleuses, banales et ordinaires. Je peux les revivre à l’infini comme un souvenir, et en retoucher chaque détail pour les rendre parfaites… Mon esprit galope libre et sans entraves dans mon immobilité. Je brode sur le canevas que me propose la vie, toujours à l’affût de la vraisemblance, de ce qui pourrait créer un pont entre le tendre songe et la réalité. C’est idiot, fou, absurde peut-être, mais j’aime ça.
Je profite de la vague, la laisse venir puis repartir sans chercher à la retenir… c’est ma philosophie quand je me sens tomber sous le charme.
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Yvan rêve de caresser du bout des doigts les courbes qu’il trace. La première pose de vingt minutes lui a évoqué des images chaleureuses d’invitation au repos. Objectivement, il n’y avait rien eu de provocant ou d’ambigu, pourtant il n’avait pu s’empêcher de suggérer sur le dessin l’ébauche d’un cadre évocateur. Garance demande des images de films ? Ceux qui tournent dans son esprit ne sont destinés qu’à un public averti… Peut-être va-t-il monter un projet à la Trif et Celestini ?
Maintenant, Gwenaëlle semble sommeiller paisiblement. Il l’imagine parfaitement endormie contre un arbre pendant un bel après-midi d’été, le feuillage dessinant des ombres mouvantes sur sa peau nue. Ce serait un tableau magnifique… qu’il garderait pour lui seul !
L’idée lui plaît bien, mais il ne peut pas prendre de photo de référence… jamais sans le demander au modèle, et il n’osera pas, d’autant moins le premier soir, alors il croque avec plus d’application que jamais, cherchant à capter chaque courbe, chaque angle pour pouvoir la refaire en grand, apposant les couleurs aux pastels. En marquant le rouge de la bouche gourmande, il se prend à vouloir la goûter.
Pas de doute, son prof de première année l’aurait foutu dehors !
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Garance sonne enfin la fin du cours en me couvrant de mon large peignoir. Je suis moulue, mais contente. Je me déplie avec lenteur, faisant rouler mon épaule gauche, raide, en étirant ma nuque endolorie. Des deux mains, j’étends ma jambe avec précaution et aussitôt les fourmis m’assaillent avec violence alors que le sang se remet à circuler normalement. Si je me lève maintenant, je tombe directement.
Sous ma polaire, je tapote ma cuisse avec application en m’étirant le dos, je suis frigorifiée. Les uns et les autres passent en me remerciant, me présentent quelques dessins et ça me fait chaud au cœur. J’aime les voir repartir contents de ce qu’ils ont fait, de ce que je leur ai proposé ou inspiré. Autour de moi, après le silence paisible, tous s’activent à ranger la salle dans ce qui me semble un tourbillon, une tempête soudaine. C’est drôle.
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Yvan ne peut détacher son regard de la jolie Gwenaëlle. Son peignoir est tombé sur elle comme le rideau tombe sur la scène à la fin de la pièce.
Elle se déploie avec lenteur en se courbant gracieusement pour s’étirer. Elle sourit à l’un ou l’autre en faisant jouer ses articulations. Elle est toujours là, sur le tapis de gym de l’estrade, toute indolente, alors qu’autour le calme a laissé place au ballet des chevalets qu’on replie dans de grands froissements de papier.
Le dessinateur devine la lassitude de la jeune femme pour la première fois en trois heures. Ses traits sont un peu tirés, ses lèvres légèrement violacées, et elle frissonne sous sa polaire en massant sa jambe ankylosée.
L’envie le prend d’aller l’aider à se relever, de lui proposer de la réchauffer, de l’embrasser… mais ça ne se fait toujours pas, alors il range son matériel et aide les autres à remettre de l’ordre dans la salle. Les chevalets s’entassent bientôt avec le reste des affaires de l’école de dessin dans un tout petit cagibi, dans lequel il ne manque bientôt plus que le tapis de sol et les draps de pose.
Les uns et les autres s’en vont en se saluant, créant des courants d’air qui le font frissonner alors qu’il revient dans la salle. Gwenaëlle se redresse doucement. Dans le grand espace vide, elle paraît presque petite, comme abandonnée sur un radeau de coton au milieu de l’immensité. Apercevant Yvan, elle lui sourit avec chaleur :
Il peut difficilement lui dire à quel point…
Le sourire du modèle s’étire imperceptiblement et elle semble vouloir ajouter quelque chose, mais Fabienne l’interpelle en attrapant son sac :
Impuissant, Yvan la voit s’excuser avant de filer derrière le paravent pour se changer. À noter pour une prochaine fois : proposer de la raccompagner !
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Rapidement, j’enfile mes vêtements froids sans m’embarrasser de détails comme le soutien-gorge, il sera aussi bien dans mon baluchon. Dieu que je rêve de mon lit bien chaud ! Il faut qu’on trouve une solution pour le froid dans cette salle. Depuis plusieurs années, Garance explique à la mairie que de ne rallumer les radiateurs qu’au premier novembre, quoi qu’il arrive, est un peu idiot quand il fait moins de 10°C dès le mois de septembre, et que les voir ensuite se couper systématiquement à 19 h, quand le cours se termine à 21 h, n’est pas très futé non plus. Malheureusement, aucun de ces braves gens n’a la moindre idée de ce qu’est le modèle vivant et ne souhaite s’inquiéter du problème… Pour les radiateurs d’appoint, deux problèmes : il faut en trouver un avec un câble assez long pour atteindre les prises, et comme il n’y a pas assez de place pour le stocker, il faudrait faire les allers-retours avec… Bah, ça fait partie du jeu !
Je ressors de mon abri de fortune emmitouflée comme je peux pour saluer Garance et Yvan, avant de suivre Fabienne.
Après avoir loupé la semaine dernière, je retrouve l’atelier de Garance avec un plaisir non dissimulé. Ce soir, je viens dessiner et je laisse Olga avoir froid.
J’abandonne mon carton à dessin contre le mur et entre dans le ballet de la mise en place du matériel avec les autres. Salutations et nouvelles s’échangent bon-enfant entre deux questions pour savoir ce qu’il faut sortir ou non. Parmi les visages familiers, j’avoue être un peu déçue de ne pas voir Yvan… Malgré deux semaines à essayer de me convaincre qu’il ne peut pas me plaire puisque je ne le connais pas, je suis un peu mordue.
Le bruit de la porte me fait me retourner. Léonce est revenu, absent depuis au moins le mois de mai, c’est sympa de le revoir. Ce grand black filiforme fait partie comme moi du sang frais de l’atelier, un gars laconique avec toujours un semblant de sourire aux lèvres. Je l’aborde avec entrain et il m’aide à sortir une table :
Garance arrive sur ces entrefaites et le salue à son tour :
Voilà une bonne nouvelle ! J’aime beaucoup cette ancienne céramiste aussi généreuse de forme que de cœur. Une bonne vivante qui a jeté la clé de chez elle depuis bien longtemps et a arrêté d’élever des bêtes quand on lui a expliqué qu’il fallait les enfermer.
Alors que nous finissons de placer les tables, une voix bien connue m’interpelle :
Il pose son sac derrière une table, et comme toujours, j’installe mes affaires juste à côté. Quand je viens croquer, j’aime me placer près de lui. Il a toujours un trait d’humour à glisser avec malice à son voisin et n’est jamais avare, quand la pose lui plaît, d’exclamations ravies sans pour autant tomber dans la caricature. C’est un homme juste et modéré capable de s’extasier avec un sourire enfantin devant un port de tête, l’élégance d’un geste, le naturel d’une posture, la beauté, l’esthétisme du modèle tel qu’il est. De son fusain, presque d’un seul geste d’une fluidité tranquille, il saisit les modèles avec beaucoup de douceur et de modestie. En quelques traits et estompes, tout est là, lisible, pur, et Pierre se tourne vers le prof ou son voisin avec une question chuchotée :
Comment se priver de ses plaisanteries ?
En attendant le modèle, je me perche sur le coin de la table en discutant avec lui. Son œil s’allume tout à coup et il me lance son redoutable :
J’éclate de rire alors qu’il attrape ma pose en deux temps, trois mouvements. Il repose son fusain pour me montrer son croquis et m’adresse un regard conspirateur :
Je ris en lui demandant s’il a quelque chose à redire à ma tenue. J’avoue avoir un peu joué les coquettes ce soir : jupe courte en côtelé noir sur une paire de bottes à talons, sous-pull à col roulé très sage, mais près du corps et chignon simple. J’avais envie de sortir de la routine « jeans » pour me sentir belle. Vu la remarque de Pierre, ce doit être réussi, j’en suis contente. Avec un peu de chance, un jour, ce ne sera pas un retraité marié qui me complimentera… Un beau mec de mon âge, ce serait sympa ! Un beau brun aux yeux de chat s’impose à mon esprit. Non, mais il faut que j’aille me faire soigner !
L’accent de Garance me fait tourner la tête vers elle :
Nous sommes nombreux à acquiescer et je quitte mon perchoir pour m’installer derrière la table en attendant le modèle. Elle tarde à venir… Par acquit de conscience, je vérifie mon portable. Si Olga a un souci, elle m’aurait prévenue pour que je la remplace, ce ne serait pas la première fois que nous permutons. Rien… un peu de retard, sans doute, les horaires de ses cours ont peut-être été décalés par rapport à l’an passé. La bonne nouvelle, c’est que les retardataires ont le temps de s’installer.
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Yvan pousse la porte de l’atelier sans grande conviction. Il a raté tous ses encrages de la journée, un vrai cauchemar, et il s’est fait violence pour venir ce soir… Il espère réussir quelques croquis, mais il semble que le modèle ne soit encore pas Gwenaëlle. Il aimerait bien la revoir, elle a hanté quelques nuits sans sommeil ces derniers temps. La semaine prochaine, avec un peu de chance…
Il relève la tête pour saluer le groupe en entrant et son regard balaie la salle.
Elle est là, devant lui. Malgré lui, un sourire s’épanouit sur ses lèvres, il se sent rougir comme un collégien et son salut reste bloqué dans sa gorge. Elle ne l’a pas encore vu, prise dans une grande discussion avec son voisin. Un instant, il la contemple, rêveur. Elle est belle… Il admire la cambrure de ses pieds, la ligne de ses jambes que révèle sans fausse pudeur sa jupe courte, ses cheveux qui font comme un écrin à son visage mutin mis en valeur par un soupçon de maquillage. Finalement, c’est un jour plutôt faste !
Le cœur léger, il repère le coin de table vide près d’elle. Une aubaine ! Elle se tourne vers lui avec un sourire à vous faire fondre quand il s’installe.
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Non, mais, Gwen, ça va aller ? T’en as beaucoup des comme ça ? Et en plus, je me sens sourire d’un air idiot avec les joues en feu. Un jour, je serai grande et je saurai me comporter normalement avec quelqu’un qui me plaît. Le pauvre cligne des yeux, surpris par ma foutue spontanéité.
Olga arrive en trombe, me sauvant du ridicule. Elle lance un salut à la cantonade en disparaissant derrière le paravent dans un dérapage à peu près contrôlé qui affole Garance. La pauvre n’a pas de chance avec la troupe de modèles frapa-dingues que nous sommes.
Enroulée dans un foulard, les bras en l’air pour refaire son chignon à la diable, le modèle vient prendre place sur le drap et le cours débute. Comme à l’ordinaire : poses courtes et on rallonge peu à peu.
Mes premiers croquis sont bons à jeter, je suis un peu rouillée, c’est normal. La silhouette d’Olga a changé cet été, elle a encore maigri : ses côtes apparaissent sous les clavicules alors qu’on ne les voyait pas en juin. Après quelques poses, Jackie fait la remarque à voix haute, un peu inquiète. Ce n’est pas un reproche, c’est un simple constat, mais il est un peu mal pris. Je vois le modèle se tendre et se fermer, puis son expression s’adoucit, et l’air un peu triste, elle admet que plusieurs kilos ont mis les voiles.
C’est ça aussi le modèle vivant. La vie laisse sa marque et le dessinateur la repère. Généralement, personne ne dit rien, ça fait partie des choses qui ne se font pas, mais Jackie est de ces gens qui aiment à veiller sur les autres et à appeler un chat, un chat.
Les poses se poursuivent sans heurt et s’allongent au gré des appels de Garance. Je n’arrive pas à grand-chose, ce soir. Quelque chose ne va pas pour Olga, le cœur n’y est pas et ce n’est pas juste sa perte de poids… elle en devient plus difficile à saisir.
Je suis distraite par la voix de Garance qui s’est postée derrière une élève.
Sans réfléchir, c’est plus fort que moi, je laisse échapper quelques roucoulements. Jamais personne n’avait osé le faire, mais là, c’est venu tout seul, et j’avoue que les rires que je provoque, notamment du côté d’Olga, empêchent toute velléité de repentir. La prof me regarde, surprise, mais pas fâchée. Alors, je lui explique. Sans déconner, ça fait plus de dix ans qu’elle enseigne avec son accent australien, mais personne ne lui a jamais expliqué la différence entre reculer et roucouler…
Chacun reprend son sérieux dans la bonne humeur et le cours se poursuit. Olga est plus détendue, je réussis peu à peu à mieux la saisir. C’est drôle cette empathie qui existe entre le dessinateur et le modèle, bien au-delà des questions d’affinités. Pierre parle de symbiose ou d’alchimie et je pense qu’il n’a pas tort. Je l’ai souvent remarqué en dessinant : si je ne « sens » pas le modèle, je n’arrive à rien. Je pense qu’il faut avoir beaucoup de pratique et de technique pour s’en sortir, et ce n’est pas mon cas !
En tant que modèle, j’ai fait le même constat : j’entends plus de soupirs en étant fatiguée que lorsque je pète le feu. Je l’ai vérifié même quand j’ai posé pour des Allemands qui ne parlaient pas un mot de français et que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam : trois matinées de poses, le jour où j’ai mal dormi, ils ont eu plus de difficultés.
Olga change de pose et Garance lui tend un foulard pour jouer avec les drapés en rappelant le thème du cinéma. Elle se fait une toge et prend une posture d’orateur au Sénat. Un sujet à traiter avec des crayons multicolores, dominante bleue pour le tissu et orangée pour la peau.
Yvan jette un œil à mon travail et me chuchote :
Je sens son parfum quand il se penche en me remerciant pour attraper la dominante rouge et commence à faire des essais. J’imagine que ça ne se fait toujours pas d’embrasser un mec dans le cou, comme ça, sans prévenir, juste pour profiter de son parfum ? Il a dû sentir mon regard sur lui parce qu’il tourne la tête et m’adresse un sourire.
Je reporte mon attention sur Olga qui change de pose. Après Gladiator, on passe à Lawrence d’Arabie ! Elle noue le foulard sur sa tête à la manière des Bédouins et se courbe comme pour lutter contre le vent.
Même pour deux minutes, m’est avis qu’elle va avoir mal… En effet, à la fin de la pose, elle s’étire, les deux mains sur les lombaires, alors que Garance annonce les poses plus longues.
Peu à peu, la séance avance. Régulièrement, Pierre se penche vers moi pour me montrer son travail, la prof commente à voix basse celui de chacun, elle conseille, aiguille, corrige sans relâche.
Olga commence à avoir sérieusement froid, elle se recroqueville complètement, les genoux sous le menton, les mains autour des pieds. Je cadre mon dessin pour n’avoir que cet enchevêtrement de doigts et d’orteils. Pas facile, mais c’est une étude intéressante. Je n’ai pas peur de l’échec ici : on est là pour faire nos ratés, oser, tenter… et parfois, il y a de bonnes surprises surtout quand le poignet est chaud et qu’on arrête de réfléchir.
Je lève la tête pour voir Garance, la main sur l’épaule de Léonce qui pousse un soupir derrière son éternel semblant de sourire. C’est presque un jeu entre eux : il s’arrête toujours aux chevilles et aux poignets… trop compliqué de s’aventurer plus loin. Aucune prise de tête.
Seulement, voilà, nous avons une prof qui est là pour nous donner des objectifs apparemment dingues et qui nous pousse pour les atteindre quand même. Zone de confort ? Elle ne connaît pas et ce n’est pas plus mal ! Léonce lui donne du fil à retordre, mais l’air de rien, il progresse et il le sait.
Je reprends mon travail, les laissant se débrouiller avec tous leurs doigts pour me préoccuper des miens. Je suis partie sur un trop grand format, mais tant pis, je vais faire avec… C’est aussi ça le jeu.
Pierre commence à avoir la bougeotte et tire sa chaise pour trouver un autre angle. Les aiguilles tournent lentement, le silence enveloppe peu à peu la salle comme une cloche de verre, un espace hors du temps.
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Yvan jette de fréquents coups d’œil à sa voisine. Son visage est diablement expressif alors qu’elle considère le modèle. L’est-elle aussi pendant l’amour ?
Son croquis fini devant lui, il se laisse aller à détailler la jeune femme. S’est-elle faite belle pour un rendez-vous ou pour elle-même ? Le portrait dont il n’était pas satisfait la dernière fois lui revient en mémoire… Et s’il retentait sa chance ? Ça lui ferait une excuse pour la regarder.
Le modèle change de pose. Gwenaëlle écarte son dessin et passe au suivant, Pierre revient s’installer à sa droite. Un instant d’agitation et le calme revient.
Le dessinateur hésite un instant avant de croquer rapidement Olga. La pose est assez simple, en quelques minutes, c’est réglé et il se tourne de nouveau vers sa voisine. Elle surprend son regard et rougit :
Elle rit et tâche de se remettre au travail. Assez vite, elle semble l’oublier, le laissant profiter à loisir. Yvan multiplie les croquis comme lorsqu’il cherche ses personnages, captant l’une après l’autre ses expressions. Sauf que ce personnage de BD-là sera sans doute le seul qu’il ne partagera jamais… Il parvient cependant à garder son imagination sous contrôle, il rêvera son scénario plus tard, et surtout seul ! Et puis, il y a plus que son physique qui l’attire. Quelque chose en Gwenaëlle le touche profondément… Serait-il en train de tomber amoureux ?
Pourtant, il la connaît à peine. Ne se laisse-t-il pas bercer d’illusions ? Non… Non, parce qu’il a envie de la connaître vraiment même si pour l’heure, il se contente de rêver. La seule certitude qu’il ait, c’est que cette femme l’attire et le fascine…
Le dessinateur revient à la réalité et redécouvre le monde au-delà de celle qu’il cherche à saisir depuis un quart d’heure. Les uns et les autres s’étirent en se levant, sauf quelques irréductibles qui peaufinent encore leurs dessins. Comme prévu, quelques-uns remballent leurs affaires pour assister à la conférence dont il était question au début du cours. Les yeux plissés, Pierre détaille lui aussi Gwenaëlle en essayant visiblement de saisir le problème de son dessin :
La jeune femme s’amuse en passant un doigt distrait sur le fautif insaisissable. Yvan secoue la tête en observant son propre travail :
Entre les deux dessinateurs, Gwenaëlle plaisante :
Yvan esquisse un sourire en coin, l’air songeur :
Les mots lui échappent à peine qu’il les regrette déjà. Son esprit, ô combien fécond, forme avec précision la scène de la belle Gwenaëlle posant dans son petit atelier ! Il se voit les deux mains dans l’argile à reprendre et caresser chacun des traits de la jeune femme. Dans sa rêverie spontanée, il ne se contente pas de son adorable petit nez, c’est tout entière qu’il la prend à bras le corps tandis qu’elle repose, lascive et envoûtante, sur une couche de coussins digne des plus beaux harems. Elle est là pour lui seul, et à pleines paumes, il pétrit son corps dans l’argile, lui donne un avant-goût des caresses qu’il lui réserve et…
Inconsciente du tour peu avouable des pensées d’Yvan, elle lui offre une diversion bienvenue en le détaillant avec curiosité. Il s’efforce de calmer l’afflux sanguin qui rend ses vêtements trop étroits et répond d’une voix qu’il espère naturelle :
Elle hoche la tête en se passant la langue sur les lèvres, pensive :
Yvan se mord l’intérieur des joues pour ne pas trahir les images diablement enivrantes que Gwenaëlle attise en toute innocence. Avec une précision décuplée par sa mémoire photographique, il se voit poser les deux mains sur le ventre d’argile pour les remonter sensuellement jusqu’à cueillir à pleines paumes ses beaux seins fiers et…
Le dessinateur déglutit en tentant de se concentrer sur les propos de son interlocutrice sans la déshabiller du regard.
« Pour mes fantasmes les moins avouables », pense-t-il très fort avant de parvenir à articuler normalement :
Et quel plaisir !
Elle grimace de manière comique et la discussion se poursuit quelques instants encore autour de la sculpture, mettant Yvan au supplice. À ses yeux, même dans cette posture plutôt soumise, elle reste souveraine, il ne peut l’imaginer autrement. C’est sans l’ombre d’une hésitation qu’il se voit à ses pieds…
En un clin d’œil, elle saute de sa chaise pour rejoindre le modèle, une ride un peu soucieuse, barrant son front. Les deux jeunes femmes engagent la conversation, mais Pierre jette un œil au travail d’Yvan et commence à discuter, détournant le dessinateur de la silhouette charmante de son modèle favori.
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Je laisse Olga se réinstaller et cours rejoindre ma place. Yvan m’adresse un sourire et écarte galamment sa table pour me laisser passer. Un sourire pareillement craquant devrait être interdit ! Déjà qu’il n’a pas été simple de faire abstraction de son regard posé sur moi pendant que je malmenais malgré moi la silhouette du modèle, mais si en plus j’ai droit à des sourires pareils, je vais fondre !
Sérieusement, ça ne se fait pas de faire rêver les filles comme ça !
Je tâche de me concentrer sur le modèle qui s’est étendu dos à nous sur le drap dans une position tenable pour un temps si long. Malheureusement, au bout de quelques minutes, je sens bien que la fatigue se fait sentir. Il aurait mieux valu ne pas faire de pause. Tant pis ! Je griffonne quelque chose tandis qu’une certaine léthargie s’empare de moi.
Distraitement, je lance un regard au travail d’Yvan. Ses mains me captivent. Après les mouvements vifs de sa série de portraits, il travaille de manière plus posée, avec lenteur et précision. En appui sur l’auriculaire pour ne pas tacher son dessin, il reprend certains traits à l’encre. Le geste me semble d’une élégance rare. Fluidité, efficacité, précision.
Songeuse, je me laisse aller à le regarder plus franchement. Il est concentré sur son travail et ne semble pas prêter attention à moi… en tout cas, j’espère parce que je n’ai pas d’alibi !
Il me fascine.
Son regard lumineux qui vole du modèle au papier ; la ride légère qui lui barre le front ; la mèche rebelle qui s’est sauvée de son catogan pour danser devant son visage ; ses lèvres fines qui s’entrouvrent par moment… un frisson délicieux me traverse, m’obligeant à détourner les yeux, mais pas longtemps, mon attention est de nouveau captée par ses mains et j’imagine leur adresse employée autrement. Il a parlé de modelage… fait-il aussi du body painting à l’occasion ? J’en ai toujours eu la curiosité, mais je ne me suis jamais senti assez à l’aise avec quelqu’un pour l’envisager sérieusement, et les occasions sont extrêmement rares.
Devant l’agilité des doigts d’Yvan, j’y songe. Je n’aurais jamais pensé dire ça un jour, mais ce mec a des mains taillées pour l’amour, j’en suis certaine ! Il y a tant de sensualité dans sa façon de caresser le papier, et cette attention… a-t-il la même vis-à-vis de sa partenaire ?
Je rêve doucement d’être celle-ci : ses doigts sur ma peau, son regard félin plongeant dans le mien, ses lèvres s’aventurant vers…
Pierre me fait faire un bond tandis que le rouge me monte aux joues, je masque ma gêne en me raclant la gorge. Mon Dieu, Gwen, tu étais parti très loin ! Vient-il de me surprendre à reluquer mon voisin ? J’en ai bien peur…
On sauve la face comme on peut avec un sourire. Je regarde le croquis du paisible octogénaire que je sais bougrement perspicace et observateur quand il veut. Son travail est si fluide et vaporeux qu’il en devient abstrait, comme si une forme éthérée avait laissé son empreinte sur le papier.
Je reprends mon dessin. Je ne joue pas dans la même cour que mes voisins, mais c’est déjà pas mal. Les minutes s’égrènent paresseusement dans le silence. Garance se contorsionne derrière l’un ou l’autre pour essayer d’avoir le point de vue le plus proche possible de celui du dessinateur et commente à voix basse : les proportions ; la tête est un peu petite ; les jambes n’ont pas la même largeur ; attention aux raccourcis ; il faut le faire moins long…
Je jette un regard alentour. Malgré ses difficultés à marcher, Jackie est toujours sur ses deux jambes, appuyée d’une main sur la table à jouer avec ses pinceaux sur le kraft. J’aperçois Annette en train de ranger ses affaires… Elle qui se plaint toujours des poses qui sont trop courtes, pour une fois qu’il y a une rallonge elle part avant la fin ! Elle n’est pas seule à discrètement remballer, ils sont au moins deux autres. Charles fronce plus les sourcils qu’à l’ordinaire, il s’avachit un peu plus. Il faut dire qu’il se place toujours dans l’angle le plus complexe à saisir : là, il a tout le corps d’Olga en raccourci. Fred se pince l’arête du nez en plissant les yeux, le stylet de sa tablette coincé entre les doigts. Seuls Hilke et Aurélien semblent toujours aussi concentrés. Ces deux-là sont toujours les derniers à s’arrêter.
Un courant d’air me fait tourner la tête vers la porte. Annette est allée rincer son matériel. Un léger brouhaha se forme peu à peu dans la pièce alors que certains décrochent. La porte est ouverte et fermée de plus en plus souvent, les uns et les autres s’excusent en partant.
Ça fait partie du jeu, mais c’est l’une des pires choses à faire vis-à-vis du modèle, d’autant que Garance a décalé la pause pour ceux qui voulaient partir plus tôt. Qu’est-ce que ça peut m’énerver ce genre de choses ! Surtout pour Olga qui est dos à la salle et ne sait donc même pas s’il reste quelqu’un pour dessiner. Elle est juste soumise aux courants d’air glacés en se demandant si par hasard on ne l’aurait pas oubliée… La pauvre qui n’avait déjà pas chaud commence à trembler alors que son dos se marbre légèrement.
Je jette un œil à l’horloge. En théorie, il reste un peu plus de cinq minutes. Garance l’a remarqué aussi.
Les deux irréductibles s’activent derrière leur chevalet pour finir, mais bientôt, Olga peut se relever et aller se mettre au chaud. Manquerait plus qu’elle attrape froid en plus de ses ennuis avec son directeur d’étude et ses amours chaotiques…
Une main chaude se pose sur mon bras, attirant mon attention vers Yvan.
Il m’adresse un clin d’œil et range son matériel pendant que je m’inquiète du mien avant de me lancer dans le ballet du rangement de la salle.
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Alors que la salle finit progressivement de se vider, Gwenaëlle commence à remettre son manteau en s’étirant la nuque. Elle passe la sangle de son sac en travers de ses épaules et lance un dernier salut. Avant qu’elle ne disparaisse, Yvan prend son courage à deux mains et demande :
Ils sont cueillis par l’averse en passant la porte.
Soudain maladroit et à court de mots, il la guide vers sa voiture. Dis quelque chose, mon vieux, tout, pourvu que le silence soit rompu.
Pour les grandes phrases mémorables, on repassera… C’est toujours mieux que rien et elle saisit la remarque au vol en grimpant dans la voiture :
Elle rit en secouant la tête.
Yvan répond à son amusement, mais reste songeur en lorgnant discrètement les cuisses voilées de nylon, serrées à deux doigts du levier de vitesse. Elle a l’air de penser que sa remarque n’était qu’un bon mot. Ce n’en était pas un. Il suffirait peut-être qu’il effleure son genou pour qu’elle comprenne… Il n’aurait plus alors qu’à glisser lentement la main pour remonter la jupe et mieux contempler la dentelle affolante. Sa jambe est si proche, là.
Le dessinateur s’oblige à détourner le regard des délices tous proches et répond d’un hochement de tête en démarrant le moteur. Non, on ne prend pas une femme comme ça dans sa voiture… mais Dieu qu’il en rêve !
Nous roulons une minute en silence, il semble hésiter, puis se lance très sérieusement :
Il sourit en répondant d’un air faussement pompeux :
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Je ris pour cacher le feu qui s’est emparé de mes joues. Dieu merci, il fait sombre et il se concentre sur la route, il ne verra rien de mon trouble, comme il n’a rien vu tout à l’heure quand j’imaginais sa main sur ma cuisse. Pour faire diversion, je fonce dans la brèche :
Nous voilà partis à parler des artistes du XIXe entre deux indications de direction. Il roule souplement dans les rues désertes, ses longs doigts étreignant à peine le volant. Sans cesser de discuter, je le regarde à la dérobée, son assurance tranquille, la façon dont ses yeux de chat pétillent ou se plissent quand il plaisante ou sourit. Et dans le plaisir ? Comment se détendent ses traits ? Une part de moi dresse le tableau qui trônera dès ce soir au firmament de mes fantasmes… mais déjà, nous arrivons au bout de ma rue.
J’hésite à lui proposer un café, mais je n’ose pas, je ne veux pas paraître insistante… Petite lâcheté ordinaire, je sais. Sur le bord du trottoir, nous échangeons encore quelques mots, mais la pluie me chasse bientôt vers le refuge de chez moi. Par la fenêtre, je lui fais un dernier signe alors qu’il redémarre. Allez savoir pourquoi, malgré la fatigue, je me sens toute légère…
J’arrive en avance à l’atelier, mais ne suis pas la seule : Lucas, le modèle de ce soir, fume sa clope et tape du pied pour se réchauffer en discutant avec Christelle, une quadragénaire un peu garçon manqué qui le véhicule souvent.
On échange les nouvelles et Lucas nous parle avec enthousiasme de ses séances de musculation. Toutes les deux, nous ne pouvons nous empêcher de la chambrer joyeusement à ce propos.
Si je devais avoir un collègue favori, ce serait Lucas. Nous avons débuté en même temps et nous nous sommes rencontrés peu après au vernissage annuel de l’atelier. Sa générosité, sa modestie, sa gentillesse font de lui un chic type avec qui j’ai tout de suite accroché, d’autant plus que c’est un excellent modèle, toujours en quête d’améliorations, de nouvelles poses, d’expressivité… J’ai passé des heures dans mes bouquins d’Histoire de l’Art à lui envoyer des photos de nus masculins tout en lui resituant le contexte, le style et tout le reste parce que je suis incurable. Lui, ça lui plaît quand je suis lancée sur ma passion et nous discutons du sujet. Pour ça, notre relation est assez drôle parce qu’il a onze ans jour pour jour de plus que moi, mais c’est lui qui m’appelle « prof ».
Remarquez, lui aussi m’envoie des photos ! Une artiste lui a demandé des poses érotiques, mais pas vulgaires… bonjour le casse-tête ! Surtout que le sujet flirte avec les limites du métier et que tous les modèles n’acceptent pas ce genre de projets, même quand le cadre est clair. Lucas, lui, est toujours prêt à rendre service et le défi ne lui fait pas peur… alors c’est à moi qu’il a demandé des conseils, d’autant que sa femme me fait toute confiance. Je reçois donc régulièrement des photos interdites aux profanes quand il a quelques minutes pour essayer des poses. Ça donne parfois lieu à des scènes cocasses quand elles arrivent en pleines réunions de famille…
Nous avons tous les deux une relation d’amitié franche et sans tabou, un vrai bonheur !
Cet artiste-là a commencé sa carrière sur le tard, quand les enfants ont été grands. Depuis, il vit sa vie sans se prendre la tête, en alternant expositions et cours en fonction de ses envies. Son atelier est étroit, toujours sens dessus dessous et poussiéreux, mais il arrive à caser quatre ou cinq élèves assez régulièrement pour un cours de modèle vivant. L’ambiance est sympa avec AC/DC ou Scorpions comme fond sonore, ses anecdotes truculentes, et le vieux canapé pour poser. Pour le chauffage, il a une espèce de crache-flamme qui se démarre comme une tronçonneuse. À mon avis, si quelqu’un s’en approche un peu trop, le poil est roussi aussi sec ! À la pause chez lui, c’est vin d’orange maison et apéro. Le problème, c’est qu’il manque de fiabilité, qu’il ne note jamais ses rendez-vous et qu’il paie le modèle au lance-pierre, surtout quand c’est Lucas qui pose.
Je demande donc :
Christelle qui va dessiner là-bas aussi s’esclaffe :
L’accent québécois de Fabienne nous interrompt soudain :
Le froid est vite tombé cette année, on est seulement à la mi-octobre ! Tout de suite en entrant, Lucas file se changer et s’échauffer pendant que nous nous occupons d’organiser la salle. Fusent les questions habituelles : combien de chevalets ? Tu sais si untel ou unetelle est là ce soir ? On sort une ou deux tables ? Tu sais si Garance perche le modèle sur une table aujourd’hui ?
Peu à peu, les uns et les autres arrivent, les sacs à dessins de toutes sortes s’alignent le long du mur, l’estrade prend forme.
Garance entre essoufflée, et enlevant son manteau, elle fait signe de pousser les chevalets.
Houlala… Qu’est-ce qu’elle nous a encore inventé ? Il faut dire qu’elle est comme ça… toujours une idée inattendue sous le chignon, toujours à l’affût d’une occasion. C’est comme ça que je me suis retrouvée une fois à poser avec un jeune labrador, il était charmant, mais a failli me faire tomber plusieurs fois, et il s’est ensuite pris de passion pour le coussin sur lequel je m’étais assise à sa hauteur, me traînant joyeusement. Ça a été extra et les dessins étaient très réussis.
Pour l’heure, je tourne les yeux vers l’un des petits côtés de la pièce sur le mur duquel est fixée une paire d’espaliers de gymnastique. Je sens qu’on va rigoler ce soir… et s’entasser aussi ! Nous voilà en train de réaménager la pièce en limitant le mobilier pour gagner de la place, une table en avant et deux ou trois chevalets derrière, et pour le reste, juste des chaises.
J’ai la surprise de voir arriver mon prof d’arts plastiques du collège, Monsieur Glénat. À l’époque, il était jeune diplômé et tâchait d’endosser son rôle de prof, mais aujourd’hui il me demande de l’appeler Nicolas. Garance l’a invité parce qu’il a envie de reprendre un peu le dessin pour lui… marre d’expliquer aux autres sans faire lui-même.
De son côté, Lucas commence à s’installer en s’étirant après avoir abandonné une paire d’ailes blanches sur le côté. Je sens que ça va être drôle.
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Yvan a un mouvement de recul en pénétrant dans la salle : les deux tiers sont vides et tout le monde s’agglutine sur le dernier tiers devant le modèle qui enlève tout juste son peignoir. Il se dépêche de se faufiler parmi les autres jusqu’à une chaise abandonnée. Il passe juste derrière Gwenaëlle pour la saluer d’une main sur l’épaule. Elle lui adresse un sourire lumineux en retour avant de reporter son attention sur Garance qui explique l’idée de la soirée. Pas de place près de la jolie brune ce soir, dommage ! Il pourra la regarder à loisir…
Le temps de sortir carnet et stylos-feutres, Lucas commence à grimper sur les espaliers sous l’œil vigilant du prof :
Garance a l’air un peu perturbée par l’enthousiasme de son modèle qui ne semble pas décidé à faire les choses à moitié. Les uns et les autres s’en amusent, surtout Gwenaëlle qui secoue la tête, tout sourire, en glissant un mot à sa voisine. Sans réfléchir, Yvan saisit son attitude en quelques traits, le temps des quelques secondes où elle est inclinée avec un air de conspirateur. Un trois-quarts dos qui ne laisse voir que sa nuque, dévoilée par la queue de cheval, l’arrondi de la joue et le bout du nez qui se devine à peine.
Pendant une quinzaine de poses, elle guette la trotteuse pendant que le modèle se contorsionne et se cramponne, lâchant un bras, se ramassant sur lui-même, puis s’étirant, faisant mine de grimper ou de regarder le précipice sous ses pieds… Tarzan, Spider-Man et autres héros crapahuteurs se succèdent, Lucas prenant le temps entre chaque pose de s’installer de la manière la plus stable possible.
Le corps est très expressif, la rapidité de l’enchaînement permettant à l’homme de prendre des positions plus tendues, plus déséquilibrées. L’œil presque perpétuellement fixé sur lui, les dessinateurs ont une dizaine de secondes pour placer la tête, l’axe de la colonne, l’inclinaison des épaules et du bassin, puis la position des membres. Avec un peu de chance, il y a le temps d’habiller un peu le squelette et déjà, il faut enchaîner alors qu’il n’y a que quelques traits sur le papier. Certains ne travaillent qu’en formes pleines : le rond de la tête, le trapèze du buste, quelques ovales… Quelle que soit la technique, en trente secondes, seules les grandes lignes apparaissent : la dynamique, l’attitude générale. Le croquis est bon si on comprend la pose.
Entre soupirs et froissements de papier, les poignets chauffent, Lucas fait le singe, chacun se concentre, le tic-tac de l’horloge interdisant la panique au profit de l’efficacité.
Garance double finalement le temps. Les dessins s’étoffent à peine plus, les amateurs de fusain ont le temps de placer une ombre ou deux d’un geste vif du bout du doigt, quelques hachures dans le meilleur des cas pour les autres. Le modèle donne quelques signes de faiblesse et descend un peu, le front légèrement brillant, tandis qu’il tient les poses de plus en plus longues. Il reprend des attitudes déjà vues, mais de manière moins extrême et dynamique, il prend moins de risques.
Yvan laisse passer quelques poses pour regarder Gwen. Le dos bénitier de son T-shirt semble ne tenir au bout de ses épaules que par un gros ruban noué juste sous la nuque. Il suffirait de tirer sur un pan satiné pour que la tenue s’effondre et révèle ses trésors, mais il ne faut pas tirer trop vite, non, il faut prendre le temps de regarder les boucles se tordre et glisser doucement… Du fusain, il esquisse le dos de la jeune femme dont l’œil vole sans cesse du modèle au papier en toute innocence, jusqu’à ce que Garance annonce cinq minutes de pause.
Un soupir de soulagement général se fait entendre, la tension se libère, les doigts se décrispent. Lucas n’est pas le seul à s’étirer pendant que les plus prolixes réunissent tant bien que mal les croquis abandonnés au hasard autour d’eux.
Le modèle, droit et fier comme un Antique, s’affuble d’une paire d’ailes de Carnaval, et le revoilà déjà qui prend la pose, campé sur ses pieds, les mains sur les hanches. Garance lui pose discrètement une chaise drapée au pied des espaliers. Quelques élèves s’installent au ras du sol pour le croquer en contre-plongée et le silence feutré reprend ses droits.
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Cinq minutes, c’est encore court, mais après le marathon des trois derniers quarts d’heure, j’ai l’impression d’avoir l’éternité devant moi. Heureusement que j’avais un carnet, sinon on ne m’aurait pas retrouvée sous le désordre sans nom de mes ratés… Je suis contente que Lucas nous fasse une pose simple, c’est l’un de ses grands classiques, mais elle est très efficace, surtout depuis qu’il se tient droit. Ce type est l’un des meilleurs modèles que je connaisse, mais il passe sa vie à s’excuser d’être là. Le dos un peu voûté, il est toujours prêt à se plier en quatre pour les uns ou les autres sur l’estrade comme à la vie. Il lui a fallu un temps fou pour se donner le droit d’être là et surtout d’être respecté, et Élodie, sa femme, était folle parfois à le voir se faire avoir.
Jusqu’au jour où quelqu’un l’a contacté pour poser dans son atelier. Lucas a tiqué quand l’artiste lui a expliqué qu’un homme s’est fait pour avoir de la fourrure et une femme pour être glabre. Dire ça à un modèle masculin qui s’épile pour permettre aux dessinateurs de mieux voir les volumes, c’est un peu limite, mais Lucas a quand même posé pour lui… Quatre heures sans pause, payées moins de 10 € de l’heure, et le gars a eu le culot de lui faire tenir des poses de vingt minutes élastiques qui sont intenables : bras en l’air, dos tordu… Un bourreau inconscient et sourd qui ne comprenait pas pourquoi son modèle démontait régulièrement. Autant dire que Lucas n’y est jamais retourné et s’est juré de ne plus jamais accepter n’importe quoi. L’artiste m’a appelée, mais, forte des déboires de mon collègue, j’ai refusé.
C’est l’un des pires dont nous avons croisé la route, le plus drôle étant l’artiste qui n’a pas compris quand Lucas lui a expliqué qu’il voulait être payé pour son boulot. Le gars lui a répondu que d’ordinaire les modèles payaient pour qu’il les dessine. Certains n’ont peur de rien !
Je prends du recul sur mon travail au fusain en nettoyant le tour à la gomme mie de pain (ou pain de mie, comme dit Garance). Il est pas mal…
Christelle à côté de moi rit discrètement de mes bêtises en vérifiant son propre travail.
Nous gloussons comme deux gamines en corrigeant un trait çà et là sur la poignée de secondes qu’il nous reste. Ce genre de blague ne se fait pas en théorie, mais ici, avec Lucas, nous pouvons nous le permettre parce que nous parlons de nos dessins et non de lui. Le fait que ce soit un homme, un ami de surcroît, aide beaucoup aussi.
Changement de pose. Il se suspend par un bras aux espaliers, les jambes fléchies entre les barreaux et le deuxième bras ballant, gargouille en façade d’une cathédrale. Au fil des changements, il joue les anges ou les démons, s’étire, grimpe, se ramasse sur lui-même au gré des minutes qui s’écoulent de plus en plus longuement, le forçant à adopter des poses peu à peu plus sereines.
Dans le désordre des chaises, nous sommes un peu les uns sur les autres, mis à part les habituées du grand format, Hilke et Cathel qui se sont excentrées avec un point de vue plus difficile à prendre. Ça fait partie du charme des séances peu orthodoxes qu’il y a parfois sous la houlette de Garance.
J’entends Nicolas soupirer à ma gauche. Ça n’a pas l’air d’aller… Je trouve ça terriblement triste de voir la façon dont il semble avoir perdu sa créativité et sa flamme à force d’enseigner à des gamins qui n’ont pas compris que dans « cours d’Arts Plastiques », il n’y avait pas « récréation ». J’espère qu’il va s’accrocher et reprendre parce qu’il ne devait pas être mauvais en son temps, s’il en est venu à donner des cours… En attendant, c’est le monde à l’envers : c’est moi qui l’encourage et le réconforte en lui donnant des conseils.
Les temps de poses continuent de s’allonger peu à peu, je suis assez contente de moi, j’ai abandonné mon carnet au profit des feuilles de kraft d’emballage que j’ai récupérées et repassées. Entre le feutre et le fusain, j’ai des choses intéressantes même si ça reste à améliorer. Après une dernière pose d’un quart d’heure, Garance annonce la pause.
Chacun se déplie, essaie de retrouver ses petits et de remettre un peu d’ordre dans la marée de papiers qui s’étale autour de nous. Mes voisins se penchent sur mon boulot. C’est assez drôle de voir quelqu’un qui pendant deux ans a jugé et noté votre travail, le regarde maintenant sur un pied d’égalité. Il attrape une esquisse au fusain sur kraft : Lucas est ramassé sur lui-même dans une posture digne des figures qu’on trouve sur les frontons de la Renaissance italienne pour encadrer les armoiries.
Yvan s’est penché avec familiarité par-dessus mon épaule et commente avec Nicolas. Il faut que je trouve une échappatoire avant de virer à l’écrevisse. Comment voulez-vous que je réponde à ça ? Pour me soustraire à la gêne, je déclare sur le ton de la plaisanterie :
Voilà ma grande spécialité : la fuite ! Lucas fait son petit tour après s’être étiré et désaltéré. Il regarde le boulot de tout le monde en prenant des photos, m’offrant une diversion bienvenue… Ou pas : il se met à faire mon éloge avec les deux autres.
Christelle rit de mes airs d’actrice dramatique tandis que je prends discrètement la tangente en admirant ses croquis en HB. Elle a un travail d’une netteté assez époustouflante, je trouve : les ombrages sont lisses, les lignes pures dès que les temps de poses dépassent cinq minutes.
Je continue mon tour. Charles, derrière elle, travaille avec une grande économie de trait. Pour lui, le but est d’en mettre le moins possible, mais que tout soit là quand même. Généralement, il a un crayon et un pinceau d’aquarelle. Fred a abandonné temporairement sa tablette et s’est amusé à superposer les poses très courtes en variant les couleurs. On dirait presque une décomposition de mouvements, comme pour préparer un dessin animé. Aurélien a noirci plusieurs pages de son carnet à coup de petits croquis. Pierre est assez mécontent de son travail, les ailes le gênent, il n’arrive pas à retrouver l’équilibre du corps. Comme j’aimerais lui arriver à la cheville, pourtant ! Bon, il a plus de cinquante ans d’expérience, il paraît que ça aide…
J’aperçois quelques dessins abandonnés sur une chaise. Tout de suite, je reconnais la patte d’Yvan, lancé en grande conversation avec Cathel. Il a fait quelques portraits entre les poses de Lucas, dont le mien, en trois quarts dos. Décidément, ça le perturbe de ne pas parvenir à saisir mon nez… Un autre dessin m’interpelle : je suis de dos, ma queue de cheval rabattue sur l’épaule, la nuque dégagée, mais le sujet, c’est le nœud qui retient mon petit haut. Je n’aurais jamais cru voir tant de sensualité dans un tel détail, et pourtant ! En le regardant, des images de pénombre et de caresses s’imposent à moi. J’avale ma salive en portant distraitement la main au ruban dans mon dos.
Je lui réponds vaguement sans trop réfléchir, troublée par le film qui refuse de s’estomper dans ma tête, avant de regagner ma place.
À l’annonce du prof, chacun regagne sa place en enjambant tant bien que mal sacs et croquis, et la séance reprend avec des poses plus longues. Lucas ne monte plus dans les hauteurs, mais se contente de passer les bras dans les espaliers.
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Yvan a déplacé ses affaires pour s’installer avec Cathel et Hilke sur le côté et pouvoir travailler en A3 plus librement. Il passe ses journées à travailler petit, ce soir, il a envie de grandeur et de liberté, et de son nouveau point de vue il peut plus aisément faire le portrait des dessinateurs.
En sépia, il attrape déjà le profil du modèle, travaillant en détail le raccourci du bras. Il peaufine les ombres un moment puis, satisfait du résultat, il jette un œil à l’horloge. Il reste une dizaine de minutes.
Avec un sourire, il tourne la page et observe les dessinateurs, épiant discrètement les expressions des uns et des autres, mais son regard s’attache bien vite à la pulpeuse Gwenaëlle.
Elle a l’air particulièrement en forme ce soir, un vrai bonheur à croquer à pleines dents… surtout que ce petit haut est aussi fascinant de face que de dos.
Il ne le lui avouera sans doute jamais, mais il a commencé la toile à l’huile la représentant nue et somnolente au pied d’un arbre. C’est son moment de détente après le boulot chaque soir, sauf une fois par semaine, quand il peut la voir et s’imaginer l’avoir pour lui seul. Comme en cet instant…
Avec délice, il laisse son regard glisser le long de la courbe de l’épaule. Il se passe la langue sur les lèvres en rêvant de mordiller la chair tendre. Elle se redresse en repoussant sa queue de cheval derrière elle pour prendre du recul sur son travail. Pensivement, elle fait courir le talon de son crayon le long de son décolleté. Le geste est lent comme la caresse d’un amant, traçant sa route sur la peau de nacre de l’épaule à la gorge, juste à la naissance de sa poitrine généreuse. Yvan est comme hypnotisé. A-t-elle conscience de la sensualité de son geste ? Il avale sa salive, un peu trop à l’étroit dans son jean.
Sans crier gare, elle tourne le regard vers lui. Le feu qui courait déjà dans ses veines se change en brasier dévorant lorsqu’elle lui sourit avec franchise en suspendant son geste, juste au-dessus du décolleté.
Cette femme va le tuer, mais il ne fera rien pour l’en empêcher…
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Je m’étire quand Garance annonce la fin. J’avoue que je commençais un peu à décrocher, d’autant que j’ai surpris beaucoup de regards d’Yvan dans ma direction. Pas sûre qu’il ait beaucoup dessiné, Lucas, ce soir… mais je me fais peut-être des films… Tant pis, ça me fait du bien de me sentir fascinante. Je me lève pour ranger en échangeant des commentaires sur la séance. Je m’emmitoufle dans mon manteau quand une voix grave m’interpelle.
La proposition d’Yvan me fait monter aux lèvres un irrépressible sourire. J’ai sans doute l’air idiot, mais je n’y peux rien, ça me fait tellement plaisir !
Mesure-t-il l’effet que peut produire ce geste sur mon pauvre palpitant ? Non, je ne pense pas, ce type est charmant et familier naturellement… Sans rien laisser paraître, du moins je l’espère, je lève un sourcil et rétorque :
Bêtement euphorique, je le suis jusqu’à sa voiture.
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Yvan garde le silence le temps de s’installer, profitant simplement de la présence de Gwen. Il aime la sentir près de lui… toute à lui dans l’habitacle. Elle a l’air un peu fatiguée, les paupières mi-closes. S’endormira-t-elle sur ce siège s’il conduit jusqu’au bout du monde ? Il pourrait la garder pour lui seul ainsi… mais on n’enlève plus les belles femmes, ce n’est plus dans l’air du temps. Et s’il le pouvait, où l’emmènerait-il ? Dans une chambre douillette avec une belle lumière…
Elle se frotte le visage en se redressant un peu, le privant de ses espoirs d’enlèvements romantiques et empêchant son esprit échauffé de dessiner des scènes diablement séduisantes…
Elle sourit avant de répliquer :
« Moi aussi, j’aimerais que tu m’apprennes par cœur… »
Yvan déglutit en faisant mine de se concentrer sur la route. Son ex est un parfait crétin ! Se retrouver captif de ce regard espiègle et chaleureux ne peut être qu’un plaisir… Il se racle discrètement la gorge et demande :
« Seulement pour toi ! »
Yvan sourit tandis que la voiture remonte les rues calmes et désertes.
Gwenaëlle éclate de rire en secouant la tête. À la faveur des réverbères, il devine ses traits par intermittence. Elle est détendue, vivante, naturelle, son parfum de caramel imprègne peu à peu l’habitacle, la discussion se poursuit, légère et facile. Ils échangent sur leurs projets artistiques comme s’ils se connaissaient depuis toujours… il est heureux.
Hélas, le trajet tire déjà à sa fin. Après une bise sur la joue, elle sort et le salue. Avant qu’elle ne disparaisse, il hésite et se lève pour la retenir :
Surprise, elle ouvre la bouche, mais aucun son ne lui échappe.
Il la regarde encore un instant, mais elle commence à grelotter.
Et tout à coup, la rue s’assombrit, elle est partie.
Je suis doublement enchantée de poser aujourd’hui parce que nous serons deux !
Le modèle se sent souvent un peu seul surtout sur les poses longues, mais à deux, ça change tout. Pour le dessinateur aussi, ce n’est plus pareil : l’air de rien, l’équilibre se déplace et d’autres postures sont possibles… Sans compter que l’interprétation est bien plus vivante et plus juste, il est beaucoup plus hasardeux de faire semblant d’échanger ou d’agir que de le faire pour de vrai avec quelqu’un.
Lucas arrive justement derrière moi et nous finissons la route ensemble. Souvent, les poses en double se font entre personnes du même sexe, c’est plus confortable, notamment vis-à-vis des réactions physiologiques et du respect de la pudeur des modèles, mais Lucas et moi avons déjà tenté l’aventure et c’est un plaisir de jouer à nouveau ensemble.
Nous échangeons des nouvelles, ses fils sont un peu plus turbulents qu’à l’ordinaire, mais sa petite femme, Élodie, gère sa tribu avec aplomb et les barbares filent doux. Nous voilà déjà dans la salle à lancer un grand bonjour à l’unisson. Je balaie l’assistance des yeux sous prétexte de voir qui est là, mais sans me l’avouer, je suis déçue de ne pas trouver Yvan. Peut-être arrivera-t-il plus tard, il est encore tôt, et puis qu’est-ce que ça peut me faire, franchement ? Qu’il soit là ou pas ne change absolument rien, il y a les copains de l’atelier, il ne manque encore que quelques personnes, l’ambiance s’annonce particulièrement chouette…
Lucas a repris la conversation, mais je ne l’entends pas avant qu’il me lance :
Je le fusille du regard. Il est perspicace le bougre ! Le nez en l’air, comme je sais si bien faire quand je suis vexée, je change de sujet, ce qui fait redoubler l’hilarité de mon comparse, absolument pas dupe.
Nous rions ensemble, mais je file me déshabiller en guettant d’une oreille les allées et venues. Je dois bien avouer que j’ai rarement si vite enfilé mon peignoir, Lucas a l’air du même avis, si j’en crois son regard amusé quand il me lance :
Pour toute réponse, je me contente de lui tirer la langue en grommelant le classique, mais indémodable « nia nia nia », sans cacher son hilarité.
Il disparaît à son tour derrière le paravent. Pierre arrive sur ces entrefaites et m’offre son regard lumineux :
Je souris de voir ses traits presque extatiques tandis qu’il va s’installer, guilleret comme un gamin. Il faut dire que même si je n’ai jamais eu l’occasion de dessiner lors d’une séance double, je vois bien tous les avantages de l’exercice, surtout pour un croqueur comme Pierre. Même si les modèles ne se touchent pas, comme la première fois que Lucas et moi avons posé ensemble, il y a une globalité différente à saisir. Les corps se répondent d’une façon ou d’une autre dans la symétrie ou la complémentarité des postures, dans un échange de regard, dans les dissemblances physiques… Le jour où j’ai posé avec Olga, le contraste entre nos silhouettes – elle filiforme et moi bien en chair – a donné sur le papier des résultats très intéressants graphiquement, certes, mais aussi sur d’autres plans : face à face, orteils contre orteils, penchée chacune en arrière en se retenant par les poignets, j’étais beaucoup moins inclinée qu’elle.
Aujourd’hui, le contraste va se faire aussi dans le type de forme : souvent, il se dit dans les ateliers que la femme est composée de ronds alors qu’un homme est en carrés. L’air de rien, ça peut permettre, même sur un croquis extrêmement rapide, de rendre identifiable une silhouette.
Avec Lucas, la séance s’annonce très intéressante. D’autant que nous nous connaissons très bien, ce qui crée une réelle symbiose.
Lors de notre première séance en binôme, il était tendu comme un arc, me répétant qu’il préférait commencer l’exercice avec moi parce qu’on avait commencé en même temps, qu’il avait rencontré mon compagnon d’alors, et moi, son épouse. Bon, ça ne l’avait pas empêché de craindre le moindre contact physique entre nous… C’est fou comme il ne se rendait pas compte que je n’avais pas la moindre chance avec lui, en dehors du fait que, pour moi, il est plus un frère qu’autre chose, ce type est si amoureux de sa femme depuis plus de quinze ans, que même dans le bois de Boulogne il ne verrait pas la tentation. Ça participe aussi à notre complicité amicale et professionnelle : nous sommes en confiance l’un avec l’autre.
Je fais le tour de la salle en saluant tout le monde et en échangeant les nouvelles, avant de rejoindre Lucas qui vient de sortir avec sa petite liquette toute fine quand je suis noyée dans ma polaire. Je ne comprends pas comment un gars aussi frileux peut avoir un peignoir aussi peu chaud en cette saison ! Mais bon, un jour, je prendrai le temps de lui coudre un truc sérieux.
Entre modèles, nous commençons à discuter de la soirée : refixer nos limites, revoir un peu les poses auxquelles nous avions pensées… Avec un thème comme la danse au sein d’une année sur le cinéma, nous avons de quoi jouer ! Par conscience professionnelle – quoi d’autre ? – je me suis appliquée à revoir quelques ballets et surtout des comédies musicales : de Travolta à Fred Astaire, de Gene Kelly et Donald O’Connor à Ryan Gosling, en passant bien sûr par Debbie Reynolds, Marilyn, Cyd Charisse ou encore Audrey Hepburn, je me suis montrée très appliquée.
Lucas et moi avons beaucoup échangé en amont au téléphone pour envisager différentes poses tout en préservant nos limites. La danse a pu faire scandale par le passé avec des gens habillés… nus, ça peut être pire. Pour ce soir, nous allons commencer simplement, histoire que chacun se remette nos physionomies dans l’œil et la main avant que nous n’enchaînions en fonction de ce qui se dira.
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Yvan se faufile derrière les chevalets en reprenant son souffle entre deux rapides saluts. Il a bien failli être encore plus en retard que d’habitude à cause de ce foutu rendez-vous avec l’éditeur. Il est là, c’est l’essentiel, mais il n’a pas le temps de discuter avant le début du cours, il va devoir attendre la pause.
L’exercice promet d’être intéressant, pourtant Yvan peine à détacher son regard du couple qui discute à voix très basse, en tenue d’Adam et Eve sur les tapis, couverts d’un drap. C’est ridicule et déplacé, mais il sent la colère monter en lui et son poil se hérisse à l’idée de deux corps qui n’en font qu’un. Ce ne sont pas des coups de crayon qu’il a eu en tête, mais des images bien moins innocentes… Le thème de la soirée n’était pas pour le rassurer : ce n’est pas pour rien si la valse a d’abord été interdite ! Et que dire d’un slow, ou pire, d’un tango ?
La première pose commence. Aucun contact entre les modèles qui sont dos à dos, bras croisés, dans des poses dignes d’une affiche pour un film d’espionnage. Autant, pour le thème, Yvan ne va pas s’en plaindre. Il détaille avec attention Gwenaëlle qui, le front haut et la poitrine mise en valeur, défie l’assistance d’un regard plein de malice. Il caresse de la pointe de son stylo la rondeur semée de taches de rousseur de son épaule, la blancheur de sa hanche, la douceur de sa cuisse généreuse… Comme il est heureux de la retrouver nue, de pouvoir à nouveau dévorer des yeux ses courbes affolantes !
Yvan lance un regard sombre au modèle masculin qu’il avait presque oublié, perdu dans les formes girondes de l’ensorcelante jeune femme. Un délice dont il aurait voulu chasser tout le monde pour en profiter seul…
« Et merde ! » songe Yvan.
Sur le drap immaculé, Gwenaëlle glisse un mot à son comparse avec un sourire taquin auquel Lucas répond d’un hochement de tête et d’un clin d’œil complice. Ils se prennent par la main et esquissent deux ou trois pas de rock avant de s’immobiliser en riant presque. Leur plaisir communicatif provoque des exclamations ravies, notamment du côté de Pierre qui s’est renversé sur sa chaise pour mieux admirer le tableau.
Léonce a un petit sourire amusé, Fabienne pouffe derrière son chevalet alors que sa voisine fait remarquer qu’à ce rythme-là, les modèles risquent fort de ne pas tenir. L’ambiance est joviale et détendue, Gwenaëlle est rayonnante de cette pétillante espièglerie si séduisante, les deux modèles travaillent ensemble avec naturel, pourtant Yvan ne peut s’empêcher de s’inquiéter…
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Lucas et moi bavardons allègrement à voix basse. Il faut dire que maintenant, la pose s’y prête mieux. Nous échangeons nos impressions sur les dessinateurs que chacun voit, notant les tics et les réactions des uns et des autres, parlant des irréductibles impassibles.
Évidemment que je l’ai repéré dès son arrivée, mais je ne vais certainement pas m’étendre sur le sujet alors que mon cher collègue semble d’humeur à se moquer gentiment de moi !
Pour toute réponse, il a rire bon-enfant alors que Garance annonce le changement, offrant une parfaite diversion. Pour la pose suivante, Lucas pose un genou à terre à la manière des étoiles et me prends les mains dans une attitude de chevalier énamouré. Au bord du fou rire, je réponds avec une posture de tragique rejet en lui glissant :
Je pouffe de son ton dépité et réplique :
Peu après, la prof annonce un nouveau changement. Cette fois-ci, nous nous prenons par le coude, l’un de face et l’autre de dos, épaule contre épaule et une patte en l’air dans une pose digne d’un bal folklorique. Nous passons de l’Opéra au pub irlandais en un battement de paupières… même pas peur !
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Sans oser se l’expliquer, Yvan ne décolère pas. Les poses sont intéressantes, les modèles harmonieux, ils sont à l’aise, partageant une belle complicité. C’est peut-être là le cœur du problème. Avec naturel, Lucas la touche, la fait rire, discute avec elle, lui prend la main. Est-il son amant ? Après tout, Gwenaëlle a peut-être un homme dans sa vie et celui-ci n’est autre que son collègue. Non, ce n’est pas possible, l’autre jour, il a parlé de ses deux fils. Ils ont bien une mère ? Et puis, il est plus vieux qu’elle !
Nouveau changement de pose, avec un peu de chance, il la touchera moins et… Non, il ne va tout de même pas oser ?
Si… Si, le malotru ose la prendre par la taille alors qu’elle pose une main sur son épaule, la coude à l’horizontale. Tous deux avancent une jambe dans une pose digne d’un tango.
Yvan griffe le papier à coups rageurs de la pointe de son stylo. Il relève la tête pour prendre ses repères et le voit glisser quelques mots à l’oreille de sa partenaire qui rit en lui répondant. Elle rit ! Enfin, il n’est pas en train de draguer, tout de même ?
Et puis, zut ! On ne badine pas avec ses collègues, tout le monde sait ça ! Au moins, on se fait discret !
Garance le fait presque sursauter en apparaissant derrière lui alors qu’il maltraite sa feuille. Elle lui offre une diversion bienvenue en le faisant corriger une chose ou l’autre.
Au fond, Yvan sait qu’il est ridicule et il en rirait avec du recul, il en a conscience, mais s’en sent incapable… pas à chaud ! Pas alors qu’il a passé la semaine à attendre de revoir le joli minois qui lui tourne la tête. Il doit bien se rendre à l’évidence, il est jaloux… et s’en veut un peu de ne pas avoir encore osé se déclarer à Gwenaëlle.
Voilà Lucas qui lui dit encore quelque chose. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter, tous les deux ?
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La séance se poursuit et je m’amuse comme une folle avec un bon copain. Le rêve.
Seule ombre au tableau, Yvan. Il n’a pas l’air dans son assiette, ce soir, je le trouve un peu fermé. Il avait parlé d’un entretien avec son éditeur la semaine dernière… peut-être que ça s’est mal passé ? Je le lui demanderai à la pause.
Nouveau changement, les poses s’allongent et nous continuons à bavarder gaiement jusqu’à ce que Garance s’exclame d’un ton amusé :
Nous nous taisons cependant pendant quelques minutes, pas plus… c’est plus fort que nous, nous recommençons à blablater. Ça commence à tirer un peu de partout pour lui comme pour moi et nous envisageons la prochaine pose plus calme, surtout que nous passons à dix minutes. Il s’assied sur une chaise de manière détendue et je viens m’installer au sol, le coude sur son genou, les jambes repliées sur le côté.
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Un roi barbare et son esclave.
Yvan voit tout à fait la couverture d’une BD des années 80. Sauf que, même avec ses muscles dessinés, Lucas est bien trop gringalet pour faire sérieux… et puis la pose de Gwenaëlle n’est pas si soumise que ça ! Le dessinateur commence à l’esquissée seule, installée sur une bergère. À grands coups de feutres rapides, il évoque en arrière-plan de grandes draperies pourpres, Madame recevant dans son boudoir. Il voudrait marcher vers elle, s’incliner à sa hauteur pour venir l’embrasser et la faire basculer sur le dos. Il n’aurait plus qu’à se repaître de ses seins, de son ventre, de ce fruit défendu, caché, juste là entre ses cuisses girondes… la dévorer jusqu’à ce qu’elle crie de plaisir…
Il se force à respirer calmement pour apaiser le désir qui lui enflamme les veines. Il est à fleur de peau, ce soir… Prenant du recul sur son travail, il décide de descendre une deuxième toile du grenier : après la sieste au soleil, il va peindre l’invitation au boudoir. Il est grand temps qu’il réfléchisse sérieusement au moyen d’inviter le modèle original chez lui !
Prenant une feuille vierge, il relève la tête pour voir la nouvelle pose tout en se promettant de faire ce qu’il faudra pour séduire la pétillante Gwenaëlle et l’inviter à partager un peu plus que quelques heures de dessins… sa vie, par exemple !
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Même si Lucas et moi avons réussi à équilibrer les poses pour tenir la distance, j’accueille avec joie l’annonce d’une pause. Enfin au chaud sous ma polaire (Lucas est un radiateur très médiocre surtout à distance raisonnable), je bois un coup et commence mon tour pendant que mon partenaire s’absente.
Yvan se lève presque tout de suite et me rejoint pour me faire la bise avec chaleur. Je me sens rougir devant le sourire qu’il m’offre. Oh, Seigneur ! Je n’ai plus du tout froid tout à coup.
Je suis un peu rassurée, mais en même temps, je m’interroge sur sa mine sombre de tout à l’heure… à moins que je ne me fasse (encore) des films. Il faut bien admettre que ce n’est pas impossible !
Le sourire d’Yvan semble s’agrandir imperceptiblement tandis que nous échangeons nos numéros. Je me sens légère, presque euphorique. Comme disait Brel : « On a beau faire, on a beau dire, ça fait du bien d’être amoureux… »
Je rejoins Lucas sur le tapis. Il me lance un regard amusé, mais, Dieu merci, il se passe de commentaire. Chacun regagne sa place tandis que la prof explique :
Nous hochons la tête. Depuis le temps que je voulais renouveler l’expérience de la pose mobile ! Lucas me salue et m’attrape par la taille tout en gardant, comme pour le tango, un espace très respectable entre nous. Nous entamons une valse très lente qui doit durer une vingtaine de minutes. Nous avons à peine fait deux tours qu’il me demande :
J’éclate d’un petit rire gêné :
Prenant un air fataliste, il répond :
Les joues en feu, je ne peux répondre. Je viens de croiser le regard du dessinateur. En effet, il a retrouvé son air sombre, mais comment croire que Lucas dit vrai ? Je dois bien avouer que ça me plairait beaucoup…
Le temps s’étire, la tête me tourne un peu à force et puis aller très lentement est bien plus difficile qu’on ne pourrait le croire. D’autant que nous n’avons pas de musique pour rythmer les choses. Régulièrement, c’est Garance qui nous fait signe de ralentir.
Enfin, elle annonce la fin. Je m’offre le luxe d’une gorgée d’eau avant de prendre la suite : deux poses longues d’une demi-heure. Lucas et moi optons pour une position plus reposante. Sans nous toucher, nous nous installons comme si nous discutions dans l’herbe après un pique-nique, lui face aux dessinateurs et moi de dos. Nos postures se répondent en face à face, chacun sur le flanc droit, la tête sur le poing pour lui, sur le bras pour moi. Il a redressé une jambe, mais je me sers de la mienne comme d’une béquille. En fait, je suis plus ou moins en PLS. Adieu le thème, mais je sens que je fatigue et j’ai la tête qui tourne. Nous discutons de la dernière pose. Le temps file plus vite à deux même s’il reste assez long. Les mots de Lucas et le regard d’Yvan me tournent dans la tête, mais je n’ose pas en parler plus avant.
Tiens, Pierre change de place. Bientôt, je vois Yvan apparaître également dans mon champ de vision, il se place debout assez proche pour croquer de haut.
Je me sens rougir encore.
Il semble réellement soucieux de mon confort.
En face de moi, l’hurluberlu en question manque de s’étouffer de rire, mais se passe de commentaire, Pierre a un petit sourire, mais n’en dit pas plus, et Yvan lève un sourcil surpris.
Ai-je déjà évoqué mon don pour les gaffes et autres doubles sens imprévus ?
Je ferme les yeux et espère disparaître en mesurant ma bourde. Malheureusement, entre ma position et ma tenue, aucune chance de fuir… Dommage !
Dieu merci, Lucas semble suffisamment calmé pour reprendre nos bavardages et évoque son sentiment vis-à-vis de la pose en mouvement. Je rouvre les yeux pour lui répondre et mon regard croise celui d’Yvan qui m’adresse un vrai sourire avant de poursuivre son dessin. Pourquoi est-ce que ça me touche autant ? Pourquoi est-ce qu’une flèche de feu me traverse toute entière, couvrant ma peau de frissons délectables ?
Je suis complètement mordue, c’est incurable ! Et il ne s’en doute même pas, mais ne comptez pas sur moi pour en dire un mot parce que je sais… J’ai connu mon lot de râteaux. Eh oui, messieurs, ce n’est pas un privilège masculin, nous aussi nous y avons droit, et je suis trop lâche pour prendre le risque de l’humiliation moqueuse… ! Si Lucas est dans le vrai, alors il faudra qu’Yvan ait du courage pour deux, parce que moi, je n’en ai aucun ! Et puis, tant que je rêve, tout est possible, surtout le meilleur ! Alors je veux rêver encore un peu avant de me faire recaler.
L’excitation retombe peu à peu, vaincue par l’immobilisme qui nous engourdit lentement. Nos échanges se tarissent un peu avec l’arrivée de la fatigue. Je ferme les paupières, engourdie par l’immobilité. Souffler, bouger légèrement les orteils et les doigts, lutter contre le froid…
Chacun retourne à sa place tandis que Lucas et moi nous nous redressons pour nous installer, assis au sol, dos à dos, une jambe tendue et l’autre repliée, le bras passé autour du genou. Je prends le temps de m’étirer la nuque avant de m’immobiliser. Ça tire de partout, mais je compte bien tenir la dernière demi-heure. Le calme revient, rythmé par le bruit des outils des uns et des autres. La fatigue m’enveloppe peu à peu et je ne suis pas la seule : Lucas et moi nous nous appuyons de plus en plus l’un sur l’autre. Notre posture ne nous permet plus du tout de discuter et chacun plonge en lui-même, mais j’ai le regard d’Yvan pour me tenir chaud. Il a récupéré sa chaise et s’est installé devant moi, près du radiateur. Je me laisse aller à rêver pendant que ses yeux vont et viennent entre son carnet et moi. Je m’autorise à divaguer complètement en songeant à la fin du cours. Cette fois-ci, je l’inviterai à boire un café ou à manger un morceau à la maison, même s’il est un peu tard.
Le temps s’étire, les jolis rêves romantiques s’alignent comme un bouquet de fleurs bleues, s’enjolivant encore à chaque échange de regards avec Yvan. Ce sont peut-être les délires de Lucas, mais j’ai l’impression que quelque chose a changé dans son attitude…
J’entends quelques dessinateurs remballer avant la fin comme d’habitude et je ne peux retenir un soupir au premier courant d’air qui vient nous envelopper. Mon collègue, plus exposé, commence à frissonner dans mon dos. Encore cinq minutes et je me mets à mon tour à sérieusement claquer des dents.
J’approuve d’un léger hochement de tête en essayant de ne pas laisser voir mes tremblements alors que la salle s’emplit des bruissements de papiers de ceux qui ont terminé. Du coin de l’œil, je vois Aurélien, toujours très concentré. Il jette un coup d’œil inquiet à l’horloge. Comme d’habitude, le temps lui semble trop court pour ses huiles. Hilke est encore à l’ouvrage aussi comme me le confirme Lucas.
Yvan se lève à son tour en fronçant le sourcil.
L’interpellée qui était penchée sur le travail de Léonce lève les yeux vers la pendule avant de faire un tour d’horizon de la salle.
Les deux irréductibles réclament une minute supplémentaire qui leur est accordée et enfin, la fin de séance est annoncée. Avant que la prof n’attrape ma polaire, Yvan me la pose sur les épaules alors que mon collègue se redresse avec raideur en enfilant sa pelure d’oignon.
J’adresse un regard de gratitude pure au dessinateur en m’enveloppant au chaud.
Nous rions avant qu’il n’aille prêter main-forte à Léonce pour ranger les tables et le reste. J’entends Lucas étouffer un petit rire.
Christelle arrive d’ailleurs, ses affaires déjà rangées.
Il file se changer pendant que je me redresse péniblement en discutant un peu avec Christelle. La séance a été une réussite pour elle et elle a l’impression que c’est assez partagé. Lucas apparaît à son tour habillé de pied en cape et tous deux se sauvent pendant que je rejoins l’abri du paravent.
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Peu après, Yvan voit Gwenaëlle sortir de derrière le paravent dans une robe longue à col châle, et à sa main, une paire d’escarpins à talons aiguilles qu’elle enfile en s’asseyant sur la dernière chaise encore sortie. Il reste bouche bée quand elle se redresse en cherchant son sac et son manteau. Ces chaussures sont assez simples et classiques… rien d’extraordinaire, mais il ne peut s’empêcher d’être fasciné.
La jeune femme salue les derniers dessinateurs à la cantonade avant de se tourner vers lui.
Il s’ébroue et sourit en lançant un vague au revoir en la suivant dehors. Ils font quelques pas en silence et il en profite pour admirer le balancement de ses hanches, mis en valeur par ce qu’elle porte. Surprenant son regard, elle rit et avoue :
Il avale sa salive, laconique, mais bouillonnant intérieurement. Il ne l’écoute plus que d’une oreille distraite. Dans son esprit agacé et jaloux, il doit bien l’admettre, il la voit se dessiner entièrement nue sur ses talons aiguilles. Il voit les courbes alléchantes qu’il connaît désormais par cœur, rêve de leur douceur sous ses doigts, de leurs textures sous ses paumes, de leur goût sur sa langue…
C’en est soudain trop ! S’arrêtant au milieu du trottoir, il la saisit par la nuque et écrase ses lèvres sur la bouche surprise de la jeune femme. Pendant un moment interminable, elle reste interdite, immobile, les yeux écarquillés. Enfin, alors qu’il s’écarte, inquiet de l’avoir brusqué, elle répond avec lenteur à cet assaut si inattendu.
Tout doucement, presque timidement, elle approche les mains de la taille d’Yvan, ses doigts effleurent le sweat, puis, comme il appuie son baiser, elle saisit l’étoffe, s’y cramponnant fermement, soudain confiante… Non, il ne va pas s’envoler.
Lorsqu’ils s’écartent, elle a les lèvres rouges et gonflées sous le regard étincelant du dessinateur. Il la contemple un instant, affirmant sans un mot qu’elle est désormais à lui, comme il est tout entier à elle. Il hésite pourtant, débat avec lui-même un instant et, sans crier gare, la saisit par la main et l’entraîne vers sa voiture.
Pour toute réponse, elle éclate de rire et le suit.