Ce siècle avait vingt-deux ans, l’inflation remplaçait la canicule, déjà Néron pointait sous Poutine, et moi, je m’étais pointé chez Ikea.
D’une main, je tenais un livre ouvert. De l’autre, je trempais distraitement l’ultime köttbular dans les derniers vestiges de compote d’airelles quand elle apparut face à moi.
- — Accepteriez-vous de répondre à quelques questions ? Ce sera bref, tout comme ce texte.
- — C’est pour un rapport ?
- — Pas de précipitation. Plutôt pour un sondage, je ne vais rien vous cacher, avoua-t-elle, ce qui était plus prometteur que décevant.
- — Mettez « sans opinion » à toutes les questions. La gifle matrimoniale, le barbecue… Je ne suis qu’assez peu les grands débats de l’époque.
- — À vrai dire, je suis exclusivement chargée de recueillir votre avis sur l’expérience client.
M’exprimer sur un tel enjeu avait tout d’une imposture : client, je ne l’étais que par accident. Mais comment résister ? Elle était pareille à un poème : tout rimait, chez cette nénette.
Blondes, les bouclettes.
Fines, les fossettes.
Rondes, les lunettes.
Longues, les gambettes…
- — Comment vous appelez-vous ? m’enhardis-je.
- — Juliette, dit Juliette. D’ailleurs, c’est inscrit sur ma salopette.
- — Saperlipopette ! Où avais-je la tête ?
- — Peut-être l’aviez-vous prématurément dans mon cul ?
Elle s’était mise à rire, mais pas tout à fait comme une idiote. C’est en fausse ingénue qu’elle me plaça sous le nez le badge qu’elle portait à hauteur anatomiquement intéressante.
- — Eh bien, soit, Juliette, va pour l’expérience client…
- — Chouette ! Parlez-moi déjà des boulettes.
- — Elles avaient le goût habituel. La purée était un peu tiède. Mais à 6,95 euros la portion, je ne vais pas faire le difficile.
- — On dira trois étoiles sur cinq ?
- — Adjugé !
- — Question suivante. Vous venez souvent ici ?
- — Ma parole, vous me draguez, ou je rêve ?
J’avais probablement rêvé. Elle n’avait pas relevé, se contentant de reformuler la question en mordillant de ses quenottes le bout de son crayon, tout en me surveillant de ses grands yeux pervenche.
- — Quelle est votre fréquence de visite ? a) Une fois par an ? b) Une fois par mois ? c) Une fois par semaine ?
- — Mieux que ça. Je viens tous les jours.
- — Vous manquez à ce point de meubles ? Vous avez subi un divorce ? Un incendie ?
- — Non, une midlife crisis énergétique et existentielle. Ma facture de gaz a explosé. J’ai tout quitté, tout liquidé. Plus d’appartement, de loyer, ni de charges excessives. Juste une grande valise à la consigne automatique de la gare, bourrée de calbutes en thermolactyl et de vestes en polar de chez Décathlon.
- — Vous êtes SDF ?
- — Plutôt passager clandestin. Le jour, je crèche chez Ikea. On y trouve tout ce qu’il faut. Des bureaux pour travailler, une cantine où bouffer pas cher sans se soucier de la gazinière, et des tas de canapés pour lire. Or, je lis, et abondamment. Ici, on est bien installé, bien chauffé, bien éclairé, et pour pas un rond.
- — Et pour le sommeil ? Vous laisse-t-on profiter des lits quand vient la fermeture ?
- — Hélas, non. La nuit, je ne vais pas vous mentir, je prends des trains à travers la plaine, après avoir récupéré la valise à la consigne. J’ai pris un abonnement illimité sur le réseau essehennesséhèffe. Dès que le soleil se couche, je deviens un oiseau de nuit au long cours, un migrateur ferroviaire et somnambule.
- — Vous devez en voir, du pays, entre deux Ikea !
- — Même pas, ou alors en rêve. Je dors à l’aller, je dors au retour, bercé par les cahots dans le wagon parfaitement désert. Le sommeil y est doux et chaud comme un ventre de femme. Au matin, quand vient l’heure de pointe, terminus : tout le monde monte et moi je descends. Cap sur la grande surface.
- — C’est moins intime…
- — Peut-être, mais les toilettes y sont plus propres.
- — Propres comment ? Soyez plus précis. Vous les recommanderiez à un tiers ?
- — Sans hésiter. Grandes, claires et récurées à l’aquavit, on dirait bien.
- — Dans ce cas, je vais m’y rafraîchir à l’instant. Merci du tuyau…
Et elle s’évanouit aussitôt, me laissant aussi désemparé que l’on peut l’être face à une étagère en pièces détachées sans notice de montage. Je me replongeai pourtant sans dépit excessif dans la délicieuse lecture de mon livre.
- — C’est quoi, votre bouquin ?
Elle était déjà de retour. Elle avait changé de tenue, mais son charme était intact.
- — Les batailles impudiques, un recueil de nouvelles.
- — Et c’est chouette ?
- — Mieux que ça. Une lecture hautement recommandable à un tiers, chère Juliette.
- — Juliette ? Vous n’y êtes pas. Je m’appelle Camille.
C’est vrai que Juliette, la délicieuse menteuse en denim, était presque méconnaissable en Camille, jolie brindille inflammable en bas résille et talons aiguilles. Pour toute marque de surprise, je ne lui concédai que le haussement d’épaules de l’éternel blasé.
- — La sagesse populaire n’a pas tort : souvent femme varie.
- — Vous êtes misogyne ?
- — Non, simplement misanthrope.
- — N’empêche… Je parie que je vous excite, en salope.
- — Cessez de vous montrer prétentieuse. Et puis qui que vous soyez, je vous ai reconnue.
- — Quel exploit ! Vous êtes drôlement physionomiste, ironisa-t-elle.
- — Plus que vous ne le pensez. On s’est déjà rencontrés dans mon précédent texte, au mois de juillet. Vous y vendiez du Nutella. Et vous étiez déjà une vilaine petite allumeuse.
- — Alors là, bravo ! Dès qu’on veut allumer le feu, monsieur le radin vous inflige une douche froide ! Et puis il déraille, le parasite commercial et ferroviaire ! Cette gonzesse-là était une gamine aux cheveux blond vénitien et au visage semé de taches de rousseur !
- — Qu’est-ce que vous en savez ?
- — Vous n’êtes pas le seul à aimer la lecture, figurez-vous !
Ça alors ! Croiser une de mes lectrices, si spontanée, latine, svelte et pourtant féminine, ici, au royaume nordique du prévisible gros paquet plat !
- — Vous m’avez lu ? Vraiment ?
- — Puisque je vous le dis. Lu et élu.
- — J’en suis ému.
- — Je vous plairais donc un peu aussi ?
- — Mieux qu’un peu. Beaucoup.
- — Juste beaucoup ? Y compris pas si honnêtement ?
- — Bien sûr que oui, Camille, je vous désire à la folie.
- — Qu’attendiez-vous pour me draguer, dans ce cas ?
- — J’en suis incapable. Vous êtes beaucoup plus habile à ce jeu-là.
- — Pensez-vous ! Je suis affreusement timide. Je laisse le soin de séduire à d’autres personnages. Parfois, elles en font un peu de trop.
- — Jamais assez en ce qui me concerne. Vous êtes toutes si joliment épicées : Juliette fleure bon la sarriette, Camille, la vanille.
- — Tant mieux, je le leur dirai, parce que là, elles ont déjà passé le relais à Marguerite.
- — Et si nous allions l’effeuiller ensemble ? suggérai-je en évitant soigneusement une de ces rimes assez vulgaires qu’affectionnent les auteurs indélicats.
Et c’est ainsi que j’emportai le petit lot sur le chariot : tout marchait vraiment comme sur des roulettes. Au rayon literie, nous avons testé le produit. Åsvang était bien trop mou, Vadsö ferme à l’excès, seul Vatneström semblait digne d’abriter l’expérience client ultime, jugea Marguerite, avant de céder le témoin à Yoko. Coiffée d’une perruque noire coupée au carré, elle me rejoignit à l’horizontale, et ôta son kimono.
- — Moi Yoko, toi John, me souffla-t-elle à l’oreille, en entamant de douces hostilités.
Bien entendu, un si joli petit cul nu ne passa pas inaperçu, et les clients dégainèrent leurs appareils pour immortaliser l’événement. Yoko n’était nipponne ni conne, mais si friponne dans les viseurs des Nikon que ça me gênait un peu.
- — Merde, on n’est plus chez soi nulle part ! protestai-je. Foutez-nous la paix !
Contre toute attente, ils offrirent une chance à la nôtre, et je pus composer sur son corps une ballade à faire rougir les nonnes et fredonner la mignonne.
Christ, c’est pas facile de m’envoyer au ciel
Tu sais même combien ça peut être malaisé
Mais à la façon dont tu t’y prends
L’extase va bientôt me crucifier
Moi qui avais si souvent fait ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue que j’aimerais et qui m’aimerait, je fis sans cesse sa connaissance intime, démultipliée en identités et facettes mouvantes et colorées, un vrai kaléidoscope féminin. Tout en feignant d’attribuer nos rencontres successives au hasard, nous nous séduisions en toute sobriété, sans l’énergie superflue du dragueur peu inspiré, qui use de formules aussi grasses que des hydrocarbures pour avouer sa flamme. Nous faisions de chaque parade la première : une aventure amoureuse inédite, à la fois légère et grave, où le seul risque était de déplaire.
Nos débauches ne tardaient pas, elles avaient l’audace folle des timides, elles étaient joyeusement idiotes, économiques et écologiques : un peu d’amour, de fantaisie et d’eau fraîche, et de belles figures à calligraphier avec style dans des draps blancs pour survivre à l’apocalypse annoncée. Cette fille-là était une véritable anthologie amoureuse, n’étant jamais ni tout à fait la même ni tout à fait une autre ; pour un peu, je lui aurais tressé des poèmes. Et nos vies elles-mêmes ne furent plus jamais pareilles, à force d’en tourner les pages. La fiction finit par abolir la réalité : depuis ce jour, le plaisir nous enveloppa en abondance et sans fin, tout fut chaud, gratuit et frissonnant, un pur jeu d’identités alternatives sous tension érotique continue, sans le moindre risque de coupure. Nous nous draguâmes perpétuellement heureux et parfaitement livres.