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n° 21591Fiche technique9232 caractères9232
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Temps de lecture estimé : 6 mn
06/03/23
Résumé:  Un texte en toute sobriété, avec ou sans col roulé.
Critères:  fh inconnu magasin conte -contes -rencontre
Auteur : Amarcord      Envoi mini-message
Comment draguer en toute sobriété

Ce siècle avait vingt-deux ans, l’inflation remplaçait la canicule, déjà Néron pointait sous Poutine, et moi, je m’étais pointé chez Ikea.


D’une main, je tenais un livre ouvert. De l’autre, je trempais distraitement l’ultime köttbular dans les derniers vestiges de compote d’airelles quand elle apparut face à moi.



M’exprimer sur un tel enjeu avait tout d’une imposture : client, je ne l’étais que par accident. Mais comment résister ? Elle était pareille à un poème : tout rimait, chez cette nénette.


Blondes, les bouclettes.

Fines, les fossettes.

Rondes, les lunettes.

Longues, les gambettes…



Elle s’était mise à rire, mais pas tout à fait comme une idiote. C’est en fausse ingénue qu’elle me plaça sous le nez le badge qu’elle portait à hauteur anatomiquement intéressante.



J’avais probablement rêvé. Elle n’avait pas relevé, se contentant de reformuler la question en mordillant de ses quenottes le bout de son crayon, tout en me surveillant de ses grands yeux pervenche.



Et elle s’évanouit aussitôt, me laissant aussi désemparé que l’on peut l’être face à une étagère en pièces détachées sans notice de montage. Je me replongeai pourtant sans dépit excessif dans la délicieuse lecture de mon livre.



Elle était déjà de retour. Elle avait changé de tenue, mais son charme était intact.



C’est vrai que Juliette, la délicieuse menteuse en denim, était presque méconnaissable en Camille, jolie brindille inflammable en bas résille et talons aiguilles. Pour toute marque de surprise, je ne lui concédai que le haussement d’épaules de l’éternel blasé.



Ça alors ! Croiser une de mes lectrices, si spontanée, latine, svelte et pourtant féminine, ici, au royaume nordique du prévisible gros paquet plat !



Et c’est ainsi que j’emportai le petit lot sur le chariot : tout marchait vraiment comme sur des roulettes. Au rayon literie, nous avons testé le produit. Åsvang était bien trop mou, Vadsö ferme à l’excès, seul Vatneström semblait digne d’abriter l’expérience client ultime, jugea Marguerite, avant de céder le témoin à Yoko. Coiffée d’une perruque noire coupée au carré, elle me rejoignit à l’horizontale, et ôta son kimono.



Bien entendu, un si joli petit cul nu ne passa pas inaperçu, et les clients dégainèrent leurs appareils pour immortaliser l’événement. Yoko n’était nipponne ni conne, mais si friponne dans les viseurs des Nikon que ça me gênait un peu.



Contre toute attente, ils offrirent une chance à la nôtre, et je pus composer sur son corps une ballade à faire rougir les nonnes et fredonner la mignonne.


Christ, c’est pas facile de m’envoyer au ciel

Tu sais même combien ça peut être malaisé

Mais à la façon dont tu t’y prends

L’extase va bientôt me crucifier


Moi qui avais si souvent fait ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue que j’aimerais et qui m’aimerait, je fis sans cesse sa connaissance intime, démultipliée en identités et facettes mouvantes et colorées, un vrai kaléidoscope féminin. Tout en feignant d’attribuer nos rencontres successives au hasard, nous nous séduisions en toute sobriété, sans l’énergie superflue du dragueur peu inspiré, qui use de formules aussi grasses que des hydrocarbures pour avouer sa flamme. Nous faisions de chaque parade la première : une aventure amoureuse inédite, à la fois légère et grave, où le seul risque était de déplaire.


Nos débauches ne tardaient pas, elles avaient l’audace folle des timides, elles étaient joyeusement idiotes, économiques et écologiques : un peu d’amour, de fantaisie et d’eau fraîche, et de belles figures à calligraphier avec style dans des draps blancs pour survivre à l’apocalypse annoncée. Cette fille-là était une véritable anthologie amoureuse, n’étant jamais ni tout à fait la même ni tout à fait une autre ; pour un peu, je lui aurais tressé des poèmes. Et nos vies elles-mêmes ne furent plus jamais pareilles, à force d’en tourner les pages. La fiction finit par abolir la réalité : depuis ce jour, le plaisir nous enveloppa en abondance et sans fin, tout fut chaud, gratuit et frissonnant, un pur jeu d’identités alternatives sous tension érotique continue, sans le moindre risque de coupure. Nous nous draguâmes perpétuellement heureux et parfaitement livres.