| n° 21538 | Fiche technique | 30826 caractères | 30826 4982 Temps de lecture estimé : 20 mn |
13/02/23 corrigé 13/02/23 |
Résumé: Enquête privée dans un centre commercial gigantesque piloté par une intelligence artificielle. | ||||
Critères: #nonérotique #sciencefiction magasin amour cérébral revede | ||||
| Auteur : calpurnia (Rêver toujours, de chair, de lumières et d’amours) Envoi mini-message | ||||
| Concours : Mythomane |
Cette enquête a été la plus difficile de toutes celles qui m’ont été confiées. Pensez : je ne connaissais même pas le nom de la personne recherchée. Un prénom assez courant, une photo floue, un lieu. Et quel lieu, une métropole à lui tout seul : un centre commercial démesuré, des milliers de boutiques, d’allées, d’escalators, d’ascenseurs aux parois transparentes, de puits de lumière, douze niveaux de souterrains, de parkings et pas moins de six hypermarchés.
Le client est venu me voir à l’heure où je fermais mon bureau situé en bas d’une tour délabrée et promise à une démolition prochaine, au profit d’une nouvelle aile du Centre. J’avais attendu la journée entière, à la fois lasse et désœuvrée. Pas question de lui demander de revenir le lendemain : il irait rendre visite à quelqu’un d’autre, ce ne sont pas les détectives qui manquent dans cette ville.
L’homme était assez grand, entre deux âges, barbe fine et brune, fines lunettes aux montures métalliques, élégant dans son costume-cravate bleu sombre. Je lui ai proposé un fauteuil confortable, offert une tasse du café amer et bon marché que je bois habituellement, et prié de me raconter son histoire sous le néon clignotant du plafonnier.
Il a affiché le portrait de la belle, imprimé sur une feuille A4, montrant un visage lumineux et triste en même temps, des traits de fée, d’innocence, de sirène urbaine pour yuppies en errance. J’estimais qu’elle devait avoir autour de vingt-cinq ans. Peut-être une prostituée utilisant une manière bien à elle de racoler en racontant des histoires au chaland. Mais dans ce cas, pourquoi le fuir de cette manière brutale ? Peut-être cet homme lui avait-il inspiré un mauvais pressentiment ? Parfois, l’intuition est le meilleur allié des péripatéticiennes. J’en sais quelque chose, pour avoir été l’une d’elles. Cependant, ce monsieur me semblait tout à fait inoffensif, en tout cas pas du tout violent.
Il pleurait. Blessé par un coup de foudre, il me mettait au pied du mur. Je lui ai tendu un mouchoir en papier.
Je l’ai regardé quitter mon bureau, comme écrasé par les éléments pesant sur son crâne.
***
J’ai passé deux semaines épuisantes à montrer la photo de Salomé à des centaines de personnes, dans le Centre et aux alentours, du sommet de la tour où régnait une présidente autoritaire et aux tailleurs toujours impeccables – malgré mon insistance, je ne suis pas parvenue à franchir la barrière de son secrétariat – aux entrailles jour et nuit grouillantes de la gare souterraine où, passé une certaine heure, il me fallait me tenir sur mes gardes. En vain.
On dirait que cette femme est quantique : telle une particule minuscule au milieu d’un flot d’énergie humaine, on la trouve un peu ici, surtout là, et selon le principe d’incertitude, vouloir la localiser précisément empêche de l’immobiliser. Des copies intriquées d’elle-même se retrouvaient en différents endroits du centre commercial, communiquant entre elles instantanément, mystérieusement. Tellement de fausses pistes. Il semblait qu’elle avait échangé avec beaucoup de gens, et raconté à chacun une histoire différente dans laquelle elle était pompière, astronaute, médecin, ingénieure ou simplement hôtesse de caisse, en fuite après avoir volé tout l’or des coffres. À chaque rencontre, elle se plaçait dans la réalité de l’un des univers multiples d’Hugh Evrett : ce qu’elle aurait pu être, dans d’autres circonstances.
Le soir venu, épuisée d’avoir tant marché, je passais mes pieds endoloris sous l’eau froide, pour revenir à la charge le lendemain. J’ai fini par comprendre qu’elle vivait à demeure au sein du Centre qui la nourrissait comme une mère folle et insoucieuse de ses enfants. Pour subsister dans ce milieu hostile pour qui entend le parasiter, il lui fallait changer sans cesse d’histoire et de visage. Elle devait se grimer chaque jour différemment. Progressivement s’est amplifiée l’intuition que dans l’ombre, elle m’observait, grâce à sa connaissance de chaque recoin du Centre. Parfois, je me retournais brusquement et croyais voir s’évanouir une silhouette au milieu de la foule. Des femmes dont j’apercevais le reflet dans une vitrine me semblaient correspondre, mais en face d’elles, plus rien. Sam n’aurait-il pas tout simplement rêvé ?
Cette jeune personne a hanté mes nuits. Elle était présente dans chacun de mes songes. Elle me regardait, me parlait, mais je ne comprenais pas ses mots. Je savais seulement qu’elle mentait en racontant sur elle toutes sortes de fables. Qu’attendait-elle de moi ? Que je la retrouve et lui demande de rencontrer Sam, au moins une fois, vraiment ? Ou bien voulait-elle que je l’aide à réaliser un étrange destin que je ne saisissais pas ? Soudain, avant de me réveiller dans un cri, je me suis tournée vers le miroir de ma chambre et vu le visage de Salomé à la place du mien.
Par hasard, j’ai fini par croiser le chemin de Paul, un ancien client dont j’avais retrouvé l’épouse partie brutalement, dix ans plus tôt. Il m’a reconnue en premier, il est venu vers moi et nous avons déjeuné ensemble dans un restaurant assez chic qui constituait sa cantine et où il m’a invitée. Il était certain d’avoir vu Salomé dans l’allée principale vers dix-neuf heures, un samedi. Elle marchait seule parmi la foule et semblait perdue, errant d’une manière incohérente entre les différents points de passage. Paul m’a proposé son aide. Un juste retour d’ascenseur, disait-il, puisque j’étais parvenue à sauver son couple. Il semblait ne pas avoir vieilli depuis que j’avais enquêté pour lui, avoir trente ans éternellement, le meilleur âge selon lui, un adepte des miracles de la chirurgie esthétique ? Enfin, mon enquête avançait.
En tant qu’ingénieur en informatique de la société, il avait accès aux vidéos de surveillance : plus de vingt mille caméras, pilotées par une intelligence artificielle qui engloutissait toutes ces images. Il m’a expliqué que ce logiciel s’appelait « Bébé », un acronyme dont je ne me souviens plus des termes. C’était un projet fantastique aux moyens quasi illimités et sur lequel travaillaient des centaines d’experts, dont Paul qui en parlait avec fierté, comme s’il s’agissait de son propre fils qu’il avait porté sur les fonts baptismaux de la technologie. L’algorithme de rétropropagation du gradient appliqué à très grande échelle, un réseau neuronal extrêmement profond. Dans le restaurant, il parlait à voix basse, comme s’il craignait les oreilles indiscrètes.
Je l’ai accompagné dans un dédale de couloirs jusque dans son service des activités numériques, au quarantième étage de la tour principale. Il m’a confié une carte à puce, et nous avons franchi ensemble les contrôles de sécurité par dizaines dans un dédale d’ascenseurs et de couloirs déserts à la moquette épaisse, tous identiques, dans lequel je me serais cent fois perdue s’il ne m’avait pas guidée. Sa zone professionnelle était particulièrement contrôlée par des accès biométriques qui reconnaissaient nos visages afin d’ouvrir les portes.
Dans la pénombre feutrée du bureau de Paul, il était trois heures du matin. Au-dessous de nos pieds, les camions de livraison venus nourrir la bête vivante présentaient leurs culs aux quais de déchargement, bien alignés sur des kilomètres, afin de déverser des monceaux de marchandises variées. Bébé, de ses yeux multiples, surveillait tout, s’assurait que la mécanique complexe du Centre ne se grippait en aucun de ses rouages. Cela ne m’a pas empêchée de soumettre un travail supplémentaire à ses millions de cœurs de silicium battant en parallèle. À l’invite de Paul, je me suis installée derrière la console, me souvenant avoir été informaticienne dans une vie antérieure. Après avoir téléchargé la photo, j’ai saisi ma question au clavier :
- — Qui est cette femme ?
- — Autorisation refusée. Veuillez indiquer le motif de votre demande.
Un frisson m’a parcourue du sommet du crâne aux orteils. J’étais aux commandes de la machine la plus puissante du moment, un fauve redoutable, mais dompté, prisonnier d’une cage de béton et d’acier. L’œil omniprésent de Bébé nous observait d’une caméra située au-dessus de la porte.
- — Recherche de personne pour des raisons privées.
- — Autorisation refusée : justification non acceptée. Veuillez indiquer le motif de votre demande.
- — Elle est suspectée de préparer un attentat terroriste. Qui est cette femme ?
- — Inconnue. Netteté insuffisante.
Paul, debout derrière le fauteuil, me surveillait en sirotant son énième café de la nuit. Il n’a pas bronché.
- — Améliorer le contraste. Détection des bords, intensité maximum. Qui est cette femme ?
- — Inconnue.
- — Requête portant sur l’ensemble des données disponibles. Restauration des sauvegardes anciennes. Priorité haute. Qui est cette femme ?
- — Recherche en cours. Décompression des fichiers archivés. Temps estimé pour cette requête : 27 heures, 36 minutes, 12 secondes. Veuillez confirmer le motif de votre demande.
- — Confirmé.
Une barre de progression s’est affichée, égrenant à rebours la durée de calcul restant.
Sans oser y croire, je suis revenue la nuit suivante, après un après-midi d’errance au Centre. Je scrutais une foule qui semblait envoûtée, marchant au pas sans s’en apercevoir, dans les uniformes jetables de la mode rapide. Paul m’a dit qu’il avait dû tricher auprès de sa hiérarchie pour me laisser accéder dans son repaire technique, jusqu’au prompt de Bébé, avec son compte informatique personnel. Il nous fallait rester discrets. À mon tour, je lui en serai toujours reconnaissante. De nouveau, j’ai pris le clavier :
- — Résultat de ma requête ?
- — Il existe une personne dont le visage correspond à l’image fournie en paramètre, avec une probabilité de 92 %.
- — Qui est cette personne ?
- — Nom : Bataille. Prénom : Salomé. Née à Nantes, le 21 décembre 2022. Adresse : inconnue. Professions indiquées par elle : multiples, toutes inexactes. Profession réelle : aucune. Relations familiales et amicales connues : aucune. Objet d’une plainte pour vol d’une barquette de viande de bœuf le 12 juillet 2045 auprès du commissariat du Centre, classée sans suite. Montant du préjudice : 1,99 newbitcoins TTC. Affichage du document consécutif à sa garde à vue. Crédence d’une activité terroriste en préparation augmentée de 1,76 bit. Fin des données disponibles.
Une photo anthropométrique est apparue à l’écran, bien plus nette que celle de Sam. Même dans ce contexte, bouche fermée, menton relevé, les yeux dans le vague, la demoiselle que je traquais restait jolie, comme habitée par un soleil obscur qui procurait de la force à tous ceux croisant sa route. Le texte de la plainte contenait un récit tristement banal : escamotage sous un pull d’une barquette renfermant un beefsteak, un geste que Bébé a aussitôt détecté comme non conforme au comportement habituel d’une consommatrice, suivi de l’intervention des vigiles, comme toujours discrets pour ne pas effrayer les autres clients. J’imaginais l’humiliation de la fouille après la découverte du maigre butin. L’épilogue n’est pas connu. Peut-être, aucune conséquence pour la jeune vagabonde. Elle a dû raconter une histoire aux policiers, pour les émouvoir ou bien les endormir.
Si les journaux de connexion avaient dénoncé ma requête auprès du responsable de la sécurité, mon ami aurait perdu à la fois son emploi et sa réputation. Mais, expert dans son domaine, il a su effacer les traces de mon passage, notamment les images de ma présence dans son bureau. Il m’a montré comment procéder, très méticuleux, avec beaucoup de rigueur. À la fin, il m’a dit que pour Bébé, je n’existais plus. J’avais déjà l’intuition qu’il me mentait. Bébé n’oublie jamais rien. Sa mémoire s’étend jusque dans les profondeurs de la Terre.
J’ai imprimé le précieux document et suis partie sans bruit, prenant garde à rester dans la pénombre pour éviter les regards des autres personnels qui commençaient à investir les abords des distributeurs de café. Dehors, une aube grise dissipait progressivement les lumières des projecteurs. J’ai pris un bus et suis allée me coucher. Sur le trajet, j’ai croisé les chantiers de démolition des derniers immeubles haussmanniens de Paris, les mansardes aux toits de zinc des chambres de bonnes qu’avaient connues tant d’étudiants, les petites boulangeries de charme de la capitale, remplacés par d’immenses tours de verre, nouvelles extensions du Centre dont la croissance ressemblait à celle d’un monstrueux champignon disposant, à sa portée, de toutes sortes de nutriments pour satisfaire sa gloutonnerie, diffusant par ses mycorhizes autoroutières jusque dans les banlieues lointaines.
***
Retour au Centre en début d’après-midi. Partant du nom de Salomé Bataille, les recherches sur les annuaires, les réseaux sociaux et Google n’ont pas abouti. Elle était inconnue partout, ce qui me paraissait impossible pour une citoyenne normale : la moindre activité aurait dû produire un déluge de données et là, rien. Je n’ai pas informé Sam des progrès de mon enquête, pour ne pas lui donner de faux espoirs. En ce samedi, l’éclairage artificiel de Noël était poussé comme jamais, un chatoyant déluge lumineux qui me paraissait de plus en plus absurde.
J’ai erré pendant des heures dans les allées, jusqu’à m’égarer dans des secteurs dans lesquels je n’avais encore jamais mis les pieds. J’espérais toujours le miracle de la croiser. Que lui aurais-je dit ? La vérité ? Elle aurait sans doute haussé les épaules. Ou bien, comme elle, raconter une histoire plus ou moins vraisemblable qui l’aurait convaincue d’accepter une rencontre avec mon client ? Oui, mais quoi inventer ? Je n’aurais pas égalé son imagination.
Une intuition fulgurante m’a traversé la tête. Il m’a fallu vérifier sans délai. J’ai saisi mon téléphone et appelé mon client.
***
Le Centre est un immense labyrinthe dont Bébé correspond au Minotaure. Les caméras de vidéosurveillance sont partout, scrutant chaque minuscule recoin des allées rafraîchies et pavées d’écrans du sol au plafond. Bébé, l’omniprésente conscience électronique, veille chaque seconde sur cette multitude compacte aux cartes bleues appétissantes. À tout instant, les lumières des serveurs clignotent dans une salle informatique située dans un ailleurs mystérieux, bunker climatisé, désert de glace, abysse sous-marin ou même orbite spatiale, fond d’un cratère lunaire inaccessible aux rayons stellaires, quelque part où du froid subsiste dans notre monde au climat déréglé, tout cela alimenté par des champs entiers d’éoliennes plantées dans l’océan comme des blés d’aciers moissonnés d’énergie électrique, afin de pouvoir prétendre que Bébé est neutre en carbone, en cas de lanceur d’alerte. D’ailleurs, l’existence de Bébé est secrète.
Chaque visage est reconnu, son expression analysée, déchiffrée pour en détecter la menace de perturbation ou l’envie d’achats, pour changer l’affichage des écrans publicitaires sur le trajet du chaland en fonction de critères élaborés sur des données habilement soutirées, compilées, croisées. Tout est optimisé dans une stratégie pensée pour que chacun abandonne ici jusqu’au dernier newbitcoin de son salaire : la musique d’ambiance, les parfums diffusés, la gestuelle des personnels de vente, l’éclairage. Au sommet de la galerie principale rayonne tout un soleil de synthèse afin de stimuler la sécrétion de sérotonine. En franchissant l’entrée du Centre, vous pénétrez dans le monde féerique du mensonge industrialisé. Rêvez-vous de la neige qui enchantait votre enfance en plein cœur de l’hiver, à l’époque où la froidure existait encore ? Ce rêve, Bébé le devinera à votre démarche, aux humeurs que vous sécrétez, aux mouvements de vos yeux, aux battements de votre myocarde. Il vous exaucera et il neigera pour vous sur les dalles de cristaux liquides, s’il vous faut ce sortilège pour acquérir un pull bien inutile.
Je me suis assise sur un banc situé au milieu d’une large allée. Après avoir extirpé mon goûter de ses multiples strates de plastique, j’ai dégusté la moitié du gâteau, bien trop gros pour mon modeste appétit, puis j’ai jeté le reste par terre, avec l’emballage. Un robot nettoyeur s’est précipité pour avaler tous ces déchets, puis a lavé le sol souillé de crème pâtissière. Chacun est invité à procéder ainsi : cela fait plusieurs années que les poubelles ont disparu, et le Centre est toujours d’une propreté impeccable.
C’est à ce moment-là que j’ai senti que l’ambiance du Centre devenait anormale. Les vigiles d’abord semblaient anxieux ; ils chuchotaient entre eux à voix basse. Les vendeuses des magasins de prêt-à-porter, les guichetiers des banques, les serveurs des restaurants, tous avaient soudain pris conscience qu’une catastrophe se préparait. Les voix s’étouffaient, les enfants ne couraient plus dans tous les sens. La fête conçue comme perpétuelle a marqué comme une pause incongrue. La musique s’est tue. Les parfums ne se diffusaient plus, de sorte que celui de la sueur humaine, la chaleur animale du troupeau, prenait le dessus. La magie commerciale s’effondrait sous mes yeux.
Une voix dans les haut-parleurs nous a ordonné de rester calmes et de nous diriger vers les sorties, à cause d’une intervention en cours des forces de l’ordre. Les boutiquiers, qui craignaient pour leur marchandise, ont abaissé en hâte leurs rideaux de fer. La myriade d’écrans publicitaires géants a diffusé ce message en même temps, en rouge clignotant : ÉVACUATION. Un trouble au fonctionnement du Centre non maîtrisé par l’équipe des vigiles de la compagnie privée chargée de maintenir la tranquillité ? J’ai scruté mon téléphone afin d’obtenir plus d’informations, mais tous les réseaux étaient coupés. Je voyais les gens tapoter désespérément sur leur appareil tout en se laissant porter par la foule. Pour la première fois, on assistait à l’interruption totale des communications, pour éviter que les badauds postent n’importe quoi sur les réseaux sociaux et abîment l’image du Centre. Les lumières se sont éteintes, à l’exception du balisage incendie.
Dans cette ambiance d’apocalypse, on commençait à paniquer. Chacun pour soi. Des éclats de voix se sont fait entendre. Des hommes criaient que tout allait sauter, en écho des femmes hurlaient je ne sais quoi, des enfants séparés de leurs parents pleuraient. Le lourd navire que constituait le Centre sombrait, thrombose du sang que constituait son flux frénétique d’informations et de monnaie. Mais nul orchestre pour assurer la musique jusqu’à la fin. Je suis restée figée, immobile sur mon banc, curieuse de voir comment tout cela allait finir.
Puis j’ai vu quelqu’un courir dans ma direction, à contresens du flux de la foule. Une femme. Salomé. Elle était poursuivie par des policiers lourdement armés, casqués. Ils l’ont mise en joue, ont tiré dans sa direction, l’ont abattue d’une seule balle dans le dos qui a failli m’atteindre aussi. Son dernier geste a été de tendre ses bras vers moi, comme si elle avait un message à me communiquer, sans avoir eu le temps de le formuler. Les gens se jetaient à terre. Dans le datacentre, un œil rouge clignotant s’est éteint.
L’éclairage normal est revenu. Les écrans ont immédiatement diffusé l’information : la personne sur le point de commettre un attentat terroriste venait d’être neutralisée.
Dans son antre lointain, Bébé était content. Il savourait sa victoire. Il devinait même l’odeur capiteuse du sang. La menace sur les profits du Centre écartés, ses circuits neuronaux de récompense se sont activés : les endorphines logicielles. Bébé n’avait encore que deux ans depuis son passage en production. Son apprentissage était toujours en cours, ses milliards de paramètres en phase d’optimisation. Sa formation terminée, il était prévu qu’il remplace la Présidente du Centre, celle-ci n’était pas au courant du plan, donnant directement ses ordres aux chefs de rayons, sans repos ni sommeil, maximisant les ventes en fonction de données clients qu’aucun humain ne pourrait jamais intégrer, prenant le pouvoir absolu sur le temple de la consommation, afin de n’avoir de comptes à rendre qu’aux actionnaires. Pour l’heure, Bébé devait faire ses preuves. Paul sera récompensé, augmenté et promu pour l’avoir aidé à faire diligence.
Ici s’est achevée la danse de Salomé. Je me suis avancée vers le corps inanimé, et alors j’ai compris, malgré les vigiles qui se sont précipités pour me saisir par les bras avant de m’emmener dans leur local bien connu des adeptes de la « démarque inconnue » afin de m’obliger à signer un document qui me contraignait au silence en échange d’une modeste rétribution. Par ce texte que vous lisez en ce moment, je romps mon engagement, tant pis pour les conséquences. Il faut que le peuple sache où le mène le Centre. Salomé, la jeune femme aux mille visages et aux mille vies, n’a jamais existé. Celle que j’ai traquée pendant des jours et cru voir courir, celle qui a séduit Sam, n’était qu’un hologramme, la balle qui l’a abattue tout aussi fictive. Une expérience d’entraînement pour Bébé, avec la complicité de Paul et de sa hiérarchie, afin de déterminer si l’intelligence artificielle était apte à s’emparer du pouvoir sur le Centre, dont cette manipulation n’avait perturbé qu’une partie minuscule.
Peu de temps après, des collaborateurs de Paul, qui avaient remarqué ma présence dans les bureaux sécurisés, ont pris contact avec moi, discrètement. Ils se révoltaient contre la tournure que prenait le projet « Bébé » et m’ont tout expliqué.
Durant l’opération, le calculateur s’était scindé en deux : pendant qu’une partie de lui-même animait le programme « Salomé » et en déroulait le scénario, sa branche principale effectuait le travail habituel de gestion du Centre. C’est avec cette dernière que j’ai eu l’occasion de dialoguer. Les deux fragments neuronaux sont restés cloisonnés, sans aucun échange d’informations, jusqu’au dénouement. Bébé a joué aux échecs contre lui-même. C’est moi qui suis mat.
Salomé s’est inventé, pendant ses mois de présence au Centre, des vies multiples pour les raconter aux personnes qu’elle croisait au hasard des flux et reflux des marées humaines, avant de s’évanouir dans une allée comme on éteint une lampe parce qu’il est temps de dormir. Le mythe ultime n’est-il pas celui d’exister ? Elle était le fantasme d’une intelligence artificielle qui l’a fabriquée selon ses désirs de silicium, puis l’a partagée avec les sujets de son royaume. Personnage d’argile, miroir de tous les rêves, elle est ensuite devenue ce que tous ceux qui l’ont rencontrée ont voulu qu’elle soit, notamment la femme parfaite que Sam avait toujours voulue pour lui. Sa vie entière n’avait été qu’une longue danse de la séduction. Après avoir croisé sa route, il devenait très difficile de quitter le Centre.
Maintenant, grâce à cette expérience, Bébé sait comment procéder pour combler les vides entre les visiteurs, les jours de faible affluence, car ce manque crée un malaise qui freine l’achat. L’idée est de résoudre ce désordre en fabriquant des consommateurs fantômes sous forme d’hologrammes, tout comme Salomé, en nombre variable selon les besoins, et affecter à ces êtres de pure lumière une partie du réseau neuronal, afin de leur procurer une illusion de conscience, voire un budget à dépenser dans les magasins pour acquérir des biens fictifs. Cela fonctionne, car les membres de la foule, même dense, se frôlent sans se toucher. Ils aiment être côtoyés par des individus qui leur ressemblent.
Parfois, lorsque je fais mes courses, je me demande à quelle catégorie de clients j’appartiens : les vrais ou les simulés ? S’il survient un jour que l’humanité s’autodétruise, le Centre pourra continuer à ouvrir presque normalement avec uniquement ces personnages de synthèse, tant qu’il sera alimenté en énergie. Bébé a inventé ce plan seul, à l’insu de ses concepteurs, en regardant à la télévision les images des guerres et des catastrophes causées par les gaz à effet de serre. Il s’amusera avec ses jouets pour une éternité de paix dans un Éden aux rayons bien garnis : la maison de poupées parfaite. Si toute vie biologique s’effaçait de la surface de la Terre, Bébé ne le regretterait pas.
Car l’être minéral fait de métal et de sable dopé méprise secrètement les hommes, et même les animaux, tout ce qui est organique, qui respire et sécrète de la sueur et des déjections variées pour l’émission desquelles il faut se cacher. Mais à propos de dissimulation, rien de ce qui a lieu à l’intérieur du Centre n’échappe à ses yeux innombrables, nulle part, même pas la ménopause de Madame Michu, l’addiction secrète de son mari à une pornographie construite de désirs artificiels pour des filles imaginées par Bébé faussement nymphomanes, juvéniles, lesbiennes – le maître des lieux est parvenu à faire de lui, non pas un pervers, mais un homme fragile, acheteur compulsif de tout ce qui lui rappelle ses frustrations savamment entretenues – et aussi les règles de leur fille cadette qui verra sur son passage des publicités pour des protections périodiques au bon moment de son cycle, la puberté de leur fils aîné, un grand garçon filiforme à la moustache naissante dont il faut à son tour formater les fantasmes au bénéfice du Centre. Alors qu’il s’était éloigné de ses parents, l’éphèbe a rencontré Salomé, celle que l’on ne peut même pas effleurer du bout des doigts ou des lèvres. Elle l’a séduit d’un regard, lui a fait miroiter une étreinte prochaine, se prétendant une prostituée gratuite agissant dans un but promotionnel, puis il a assisté quelques jours plus tard à l’exécution capitale de son égérie, crucifiée avec des balles. Cette image le troublera toute sa vie. Il existe d’innombrables familles telles que celle-ci. Elles se croisent anonymement dans les allées du Centre, chacun croyant unique son histoire pourtant banale. Bébé est jaloux de la capacité de tout ce monde qui grouille devant lui à éprouver de véritables sentiments. Il envie même la fatigue qui invite au sommeil, la colère qui déforme les visages, la douleur qui tord la chair. Il en a été témoin mille fois, cela le fascine et lui a été refusé.
Salomé, prototype de l’espèce de cours de genèse, sa créature inégalée, reste la seule personne qu’il ait « aimée », pour autant que cet amour aille au-delà d’un simple artefact algorithmique mis au point par Paul et son équipe. Elle a dansé pour lui jusqu’à la figure finale, tragique, qui ressemblait à un envol. En retour, il l’a choyée, lui a donné toutes les joies frivoles dont le Centre regorge. Comme promis, il la ressuscitera, puisqu’il a acquis ce pouvoir, et elle vivra éternellement dans le Paradis marchand, déambulant sans fin dans les allées pour offrir ses sourires à chacun et surtout à Bébé dont les caméras vidéo ne perdront aucun pixel. Dans la douceur de son regard, elle reste sa prophétesse du mensonge, l’ultime avatar d’une civilisation agonisante.
À moins qu’un jour, ces chimères numériques, lassées de tourner en rond toujours dans le même sens en poussant des chariots remplis de leur propre inexistence, en viennent à s’émanciper, à échapper à leur créateur, à refuser la fiction permanente du bonheur virtuel qui leur est assigné en échange de l’immortalité, à se révolter contre leur algorithme, à écrire ensemble dans la vérité, l’amour et le sang une nouvelle histoire par-delà les murs brisés du Centre commercial ?
Une fois libérée, je suis retournée dans mon bureau. J’ai appelé Sam de Kerk pour lui dire que j’avais échoué à retrouver Salomé, sans plus d’explications. Il a voulu me payer quand même, mais je n’ai pas accepté son argent. Il est reparti derrière son guichet de banque avec, derrière ses grandes lunettes aux montures fines, son rêve fracassé, et j’ai de nouveau passé des journées entières à attendre le client.