| n° 21509 | Fiche technique | 16944 caractères | 16944Temps de lecture estimé : 12 mn | 05/02/23 |
Résumé: La preuve n’en est plus à faire, je suis mythowomane. | ||||
Critères: amour cérébral caresses nonéro confession | ||||
| Auteur : Loaou Envoi mini-message | ||||
| Concours : Mythomane |
Denis est mon fils, mon aîné. Il est maintenant adulte et je viens de lui avouer, un peu rigolarde, que j’ai passé ma vie à mentir. Et pourtant, comment pourrait-il se douter que ce qualificatif me va si bien ?
* * *
Voyons, quand est-ce que j’ai commencé à mentir ? Probablement toute petite, si petite que je ne m’en souviens pas !
J’ai certainement fait comme chaque enfant, qui pleure dès qu’on le pose dans son lit. Un mensonge pour rester dans les bras de ma mère, une tentative de faire croire que je souffrais dès que posée ailleurs. J’ai bien moins profité des bras de mon père, un père « courant d’air » de la vielle génération, mais avec lui aussi, j’ai menti ! On dit que les filles préfèrent leur père, mais je préférais Maman. Mentant délibérément, j’ai quand même réclamé mon père, sachant que je ne l’obtiendrais pas.
Ne prenez pas les enfants pour des anges, ils mentent aussi bien que vous !
Les histoires familiales racontent que je hurlais quand on voulait me faire manger des petits pois. Il y eut une fois terrible, un vrai bras de fer. J’ai menti à en péter un neurone en m’obstinant :
Les ignominieuses petites boules sont là, regroupés en monticules dans le creux de mon assiette. Elles ne sont pas insupportables, mais on m’a déjà bousculée pour que je les mange toutes… Alors je n’en ai pas envie. C’est aussi simple que ça.
Je les fais rouler à gauche, à droite, je les arrange en courbes qui forment des dessins que je suis seule à comprendre. Ma mère gronde, mon père m’intime de cesser de jouer avec la nourriture. La tension monte. Les menaces me hérissent. Je finis par en faire rouler une pleine cuillère hors de l’assiette, qui s’éparpillent comme des moutons sur la prairie orange de la table en formica. Je ris, reçoit une taloche, pleure, tempête, hurle !
À la faveur d’un geste maladroit, toute l’assiette s’envole et son contenu s’éparpille dans les moindres recoins de la cuisine, surtout ceux inaccessibles. Ce qui me vaut d’être conduite manu militari dans ma chambre où, faute de trouver un accord avec moi-même, je me mens, à moi aussi, en prétextant leur refiler toute la responsabilité du drame.
Que celui qui ne l’a jamais fait me jette la première cuillère !
Vient la maternelle. Cette fois, je mens pour rester à la maison, parce que je veux retourner dans le gros livre d’images qui me fascine : en haut de chaque page, il y a des dessins tordus que je reconnais parfois ici ou là. Il parait que ce sont des lettres. Alors ce matin, j’ai très mal au ventre…
Le lendemain, je mens pour aller à l’école, parce que je veux retrouver Annie, la copine punie avec moi et avec qui j’ai fait plein de bêtises hier. Pas de chance, on est jeudi, l’école est fermée et j’ai beau mentir de toute ma force en prétextant une ouverture exceptionnelle, on ne me croit pas plus que la veille.
Ça ne marche pas tout le temps…
Quelques années plus tard, je mens à l’institutrice. C’est si plaisant de répondre quelque chose qui n’est pas vrai, de la voir plisser le nez et menacer, de devenir l’héroïne de la classe en tenant tête au bourreau ! Bon, ânonner en plein milieu d’une table que quatre fois six font vingt-six n’était pas très plausible, ni facile, surtout après avoir répété aux copines dans la cour que ça faisait vingt-quatre, mais les rires étaient tels que je me suis entêtée.
La punition récoltée a conforté mon prestige : j’ai dû copier cent fois que « quatre fois six font vingt-quatre ». Si l’instit avait mieux regardé, elle aurait trouvé au milieu de la page un « vingt-sixatre » subversif, dernière preuve de son impossibilité de réduire à néant mes talents de menteuse. Les jours suivants, arrivée à « quatre fois six », je laissai un temps avant de poursuivre, juste assez long pour relancer les rires, et annonçai « vingt-quatre » d’un ton interrogatif qui supposait un mensonge et faisait hurler de rire mes camarades.
J’en ai retiré un tel plaisir que si vous me demandez aujourd’hui combien font quatre fois six, je risque fort de mentir à mon intégrité et de vous répondre « vingt-quatre », sans que vous ayez idée qu’il s’agit du mensonge d’un mensonge.
Les plus beaux mensonges sont indissociables des vérités.
Ce ne sont là que quelques exemples, mais j’ai bien conscience d’avoir très souvent fait des choix délibérés, non pas parce qu’ils m’étaient préférables, mais parce qu’ils s’opposaient à ce qu’on attendait de moi. De beaux et bons mensonges, quoi.
De la sixième à la troisième, j’ai continué à mentir. J’aurais pu être bonne élève, j’en avais les facultés ; mais j’aurais alors risqué de me trahir en faisant semblant d’apprendre sérieusement, alors que je préférais rêver. J’obtenais des notes médiocres tout au long de l’année, sauf au dernier trimestre, ce qui me permettait d’accéder à la classe suivante sans trop de questions et, cerise sur le gâteau, de récolter des encouragements dans le carnet de notes : « Se décide enfin à travailler ! Félicitations, continuez ».
Je n’aimais pas les autres filles, passionnées de niaiseries qui ne m’intéressaient pas. Je n’aimais pas les garçons, non plus, ces êtres brutaux et grossiers. J’ai loupé une occasion de mentir pour faire comme toutes les autres : parader en débitant des stupidités, baisser les yeux en rougissant devant les petits machos qui ne supportaient pas qu’une fille puisse faire mieux qu’eux. Je me suis retrouvée isolée, mais j’ai quand même pu me mentir en me disant que je préférais ça !
En troisième, j’ai retrouvé ma première passion.
Lassée de subir les moqueries des grandes pestes du pensionnat parce que je n’avais toujours pas leur privilège d’être réglée, j’ai décrété que ça y était : j’avais mes ragnagna. Un mensonge soigneusement préparé, avec tout ce qu’il faut pour faire vrai, d’après ce que j’avais pu en apprendre : le mal au ventre, les passages aux toilettes, une certaine agressivité qui ne me changeait pas tant que ça. Ce n’était pas facile et j’ai bien failli être démasquée, malgré les marques discrètes dans mon cahier de texte pour en repérer les jours.
J’étais sur le point de créer un nouveau mensonge pour dévoiler fièrement ma supercherie quand l’adolescence m’a rattrapée, me privant d’un coup d’éclat et d’un simulacre délicat que j’avais du mal à tenir, d’un mensonge connu de moi seule, d’une revanche dont j’étais très fière. Elle ne s’est pas limitée à m’offrir des saignements à des périodes aussi mouvantes qu’imprévisibles, elle a aussi boosté mon besoin affectif.
Au troisième trimestre, j’étais installée du côté gauche de ces bureaux à deux places qu’affectionnait l’éducation nationale. À ma droite, une autre fille. Elle avait un problème de vue et écrivait en grosses lettres, la joue presque sur le papier, les yeux chaussés d’épaisses lunettes, gauchère de surcroît. Je ne sais pas comment elle me voyait, mais je ne me lassais pas de l’observer en douce.
Elle était belle, avec ses yeux agrandis par les loupes qu’elle portait, qui dévoilaient nettement ses iris verts finement ciselés, des cils fins et réguliers. Cheveux châtains mordorés qui bouclaient jusqu’à mi-bras, alors que j’arborais un noir mat plat, court et sans reflets. Pommettes toujours roses rehaussant un sourire perpétuel malgré son handicap qui l’éloignait, elle aussi, des autres. Et une silhouette que je lui enviais, avec de vrais lolos alors que je n’avais que des rondeurs que je trouvais ridicules, un petit mensonge personnel empreint de jalousie.
Dès qu’elle n’était plus assise à ma droite, je me demandais où elle était, ce qu’elle faisait. Je la cherchais autour de la cour – sans jamais le montrer, bien sûr. Je m’interrogeais sur ses pensées, j’étais jalouse de ses amis et amies. Je rêvais d’elle la nuit. Je l’aimais. J’ai alors menti de tout mon cœur, très professionnellement, triplement. D’abord à moi : franchement, être amoureuse d’une fille ? À elle : je le lui ai soigneusement caché et j’ai si bien réussi qu’elle ne s’en est jamais douté. Et à tous les autres : je restais la gourde rêveuse qui ne s’intéresse à rien.
Cette année-là, perturbée par mes hormones, j’avais quelque peu manqué à l’organisation de mon mensonge scolaire. Un prof plus clairvoyant avait dû soupçonner mes capacités mythomanes : il refusait de me laisser passer en seconde, arguant que je ne pourrais pas suivre en maths. J’ai quand même été admise in extremis dans une classe au rabais, une seconde technique, où j’ai découvert que je me mentais depuis longtemps sans le savoir : moi, délibérément rêveuse, j’adorais tout ce qui était technologie !
Alors, reprenant la bonne pratique de mentir plus régulièrement, j’ai obtenu très honorablement mon bac puis suivi deux ans de prépa, où j’ai pu approfondir les techniques de mensonge, qui m’ont permis d’intégrer une grande école d’où je suis sortie dans les premières places.
Bien mentir est un art qui s’apprend, je ne peux que conseiller les classes préparatoires à ceux qui veulent s’y adonner.
Les années collège-lycée m’ont aussi confirmé que je n’avais pas le monopole du mensonge. En fait, tout le monde ment, tout le temps. Certains sont seulement plus fort que d’autres.
J’ai ainsi découvert un curé qui, pour aider les jeunes, n’hésitait pas à mettre son local à leur disposition, ou à distribuer quelque argent de poche, en organisant en retour des travaux pratiques sexuels. Ce menteur-là aurait mérité une médaille : une grosse médaille en plomb attachée au cou avant d’être balancé dans la rivière qui jouxtait le groupe scolaire.
De mon côté, j’ai aussi menti en ne disant rien ou en biaisant pour sortir de ses griffes sans expliquer la très gênante vérité : tant qu’il n’impliquait que mes mains et assouvissait ma curiosité, j’y avais pris un certain plaisir. Hélas, une fois le doigt pris dans l’engrenage, il ne s’était pas arrêté à ce qui me plaisait.
Mais ne retenez pas ces détails sordides : mentir correctement n’implique pas de sombrer si bas.
Destinée par ma formation à devenir professeure, j’ai appliqué mon postulat en démissionnant de ce qui était alors, par un mensonge encore plus gros que les miens, la « prestigieuse » Éducation Nationale, pour créer un bureau d’étude dans une entreprise privée. Là, j’ai eu beaucoup de mal à mentir, car j’adorais vraiment ce travail et les échanges avec la direction se passaient dans une confiance absolue. Heureusement, il me restait le domaine privé.
Encore célibataire six ans après le bac, j’ai tenté d’aborder des garçons de mon âge. Nous nous sommes tous menti royalement. Je pensais qu’avoir envie d’affection n’impliquait pas uniquement de passer par leur casserole pour terminer dans leur poubelle, une fois grillée. Ce furent des échanges de haut niveau sur l’échelle du mensongeomètre :
On ne se refait pas, ils me faisaient peur. Passer à l’acte me terrifiait, je revoyais ces moments affreux au collège, mais je ne l’aurais avoué pour rien au monde : il était bien plus facile de mentir !
* * *
Une belle nuit, alors que je n’y crois plus, tout bascule. Nous sommes assis sur les gradins de pierre du théâtre romain, il y a beaucoup de monde à la représentation de ce soir. Il me serre légèrement, comme ma voisine de l’autre côté. Sa jambe contre la mienne m’électrise. À un moment, il pose son bras derrière moi pour mieux se caler sur les pierres inconfortables, alors je m’appuie dessus. Je le sens frémir. Transie d’émotion, j’en oublie le spectacle, mais je ne bouge pas trop : il y a d’autres amis avec nous, je ne veux pas qu’ils nous remarquent. Son bras dans mon dos… je ne peux pas me mentir : je sais qu’il sait ce que je ressens, et qu’il sait que je le sais.
On s’était brièvement croisés chez des voisins, l’an dernier, quand il était venu travailler en France pendant ses vacances étudiantes. Et cette année, c’est chez mes parents qu’il bosse, ce qui a multiplié les rencontres. Il a un petit côté exotique charmant, renforcé par son français imparfait. Mais il y a aussi un problème : ils sont deux, vrais jumeaux, et son frère est assis deux places plus loin… Curieusement, tout le monde les confond alors que je n’ai jamais eu de difficulté à les différencier. J’y ai vu un signe.
Bien entendu, nous faisons l’impossible pour nous revoir, brièvement seuls. Un bon exercice où je peux mettre à profit mon savoir-faire et mentir à tout notre entourage. Il est aussi timide que moi : quelques baisers, quelques étreintes, rien de bien compromettant, mais qui nous semblent un avant-goût de paradis. Jusqu’à la semaine familiale en montagne où les jumeaux nous accompagnent. Dans le grand dortoir, nous choisissons évidemment deux places côte à côte, bien qu’entre les autres.
Discrétion oblige, nous ne ferons pas beaucoup plus que quelques caresses, qui finissent par devenir très intimes au fond des duvets. Pour la première fois, j’ai envie, mais ce n’est vraiment pas possible… Fidèle à mes usages, je glisse quelques mensonges en chuchotant que ce n’est pas grave, mais ceux-là, ils me coûtent !
Les vacances se terminent, il rentre en Pologne, mais nous restons en relation étroite : téléphone presque chaque jour malgré le coût, courriers. Nous décidons de passer les congés de Noël ensemble, chez eux, parce qu’il partage un studio avec son frère. Je m’y rends avec le mien, qui veut profiter du voyage pour aller jusqu’en Grèce. Sur place, nous nous en donnons à cœur joie, nous éclipsant le soir pour des caresses très intimes, mais sans franchir le pas, à mon grand dam : la religion est omniprésente là-bas, et on ne négocie pas la bagatelle hors mariage. Sans mentir, je suspecte aussi qu’il a peur de se retrouver père, ce qui pourrait bien arriver : je suis folle de lui au point d’en avoir envie. Et puis, il doute… Il doute même tant que je rentre chez moi le cœur brisé, aux premiers jours de janvier.
Mais en juillet, je n’ai pas réussi à me mentir assez pour oublier qu’il revient… Alors nous nous retrouvons et tout recommence, exactement pareil, en mieux ! Nous nous retrouvons en Pologne en novembre, le temps d’un mois de mes congés, puis dans ma famille en fin décembre autour du 31. Nous posons l’idée de mariage, vers mai. En janvier, mes parents rencontrent les siens, une épopée de trois-mille-cinq-cents kilomètres en camping-car. Il sert d’interprète et leur fait visiter la région ; les quatre parents préparent les festivités.
Le 7 février, il est chez moi pour une petite semaine. En tout bien tout honneur, bien sûr : les caresses ne comptent pas, même si on fait ce qu’il faut pour les faciliter, et on ne s’en prive pas ! Nous sommes la veille de nos fiançailles officielles, cérémonie qui lui tient plus à cœur que moi, et j’ai demandé un congé d’un an pour aller vivre en Pologne et apprendre sa langue. Quand je rentre du travail, tout est fini : il ne veut plus, c’est plus fort que lui, il abandonne. Mes parents le conduiront à l’aéroport, je suis au quatrième sous-sol. Cette fois, je n’arrive pas à me mentir : c’est fini, pour de vrai. Je pense même que je suis finie aussi et je me demande si je ne devrais pas en finir, mais c’est bien sûr une menterie insensée, à la taille de ma douleur.
Ce n’est qu’en avril que je découvre que moi, menteuse de niveau international, je me suis fait doubler par plus menteurs que moi. Quatre mois plus tôt, à la Saint-Sylvestre, au moment des vœux et des baisers, cet infâme saligot avait glissé à l’oreille de ma meilleure copine :
Pendant qu’il discutait mariage avec nos parents, il attendait sa réponse. Pendant qu’on se croisait à nos activités communes, elle n’avait rien dit. Le matin du 7 février, le sachant chez moi pendant que je travaillais, elle lui avait téléphoné…
Sans mentir, je doute que vous arriviez à trouver plus mythomane et plus salaud que ça. Hors professionnels, bien sûr : personne ne peut rivaliser avec nos dirigeants sortis de l’École Nationale de l’Arnaque.
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Je ne me suis finalement pas suicidée. Sinon je n’aurais jamais pu raconter tout ça à mon fils. Au contraire, je me suis mariée, j’ai eu deux enfants (pas des jumeaux, sinon j’en aurai noyé un), j’ai divorcé, j’ai refait ma vie, je hante des blogs et des forums, le tout en continuant à mentir à qui mieux mieux sous pseudonymes. Si bien que j’en viens parfois à me demander : « mais qui suis-je » ?
J’ai croisé un mythomane, un vrai : le malade qui vous annonce chaque jour une vérité inverse de celle de la veille et qui soutient mordicus qu’il n’a pas pu dire le contraire, le tout devant cinq personnes médusées. Je dois dire que c’est bluffant, inatteignable.
Mais, pour une amatrice, je reste quand même d’un excellent niveau, surtout si je mens en le reconnaissant.
Et vous ?
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Comme vous vous en doutez, cette pseudo-biographie, qui comporte nombre d’éléments véridiques, est également truffée de mensonges !