| n° 21503 | Fiche technique | 16470 caractères | 16470Temps de lecture estimé : 11 mn | 03/02/23 |
Résumé: Une personne atteinte de mythomanie croit à ses propres mensonges. Elle se convainc de la réalité qu’elle se crée, car autrement son monde s’effondrerait… L’héroïne de cette histoire l’est-elle ? A vous de me le dire… | ||||
Critères: amour cérébral | ||||
| Auteur : Maryse Envoi mini-message | ||||
| Concours : Mythomane |
Elle s’immobilisa hors d’haleine et tourna immédiatement la tête vers l’ours en peluche posé sur le lit. Elle mourrait d’impatience de savoir si celui-ci avait apprécié sa prestation. Son cœur se gonfla de joie en remarquant le regard ébloui dont l’enveloppait celui-ci. Elle savait pertinemment que c’était lui qui l’admirait à travers les yeux en verre rivés sur elle. Rien n’aurait pu la rendre plus heureuse ! Elle n’avait dansé que pour lui et l’émerveillement qu’elle avait suscité, lui procurait un ravissement sans nom.
Elle se rappelait comme si c’était hier de leur rencontre. Dès le premier regard, son cœur avait bondi dans sa poitrine et elle s’était senti chavirer. Elle en était restée bouche bée. Puis, ses pommettes s’étaient enflammées lorsqu’elle avait compris ce qui lui arrivait : pour la première fois de sa vie, elle éprouvait cette sensation étourdissante, vertigineuse, ce trouble étrange et délicieux dont ses copines parlaient si souvent, les yeux étincelants, avec des trémolos dans la voix. Cela ne faisait aucun doute : elle était en présence de l’homme de sa vie et elle en était éperdument amoureuse !
Elle en avait eu la preuve éclatante lorsque celui-ci lui avait offert l’ours en peluche. En l’attrapant, leurs doigts s’étaient effleurés par inadvertance. Aussitôt, elle avait eu l’impression qu’une bouffée de chaleur l’embrasait de la tête aux pieds. Elle avait dû se faire violence pour ne pas se jeter dans ses bras, pour endiguer le flot d’émotions qui déferlait en elle et pour garder sa contenance.
Tout s’était précipité le jour où elle l’avait croisé tandis qu’elle serrait passionnément l’ours en peluche contre sa poitrine. Elle avait cru défaillir lorsqu’il lui avait tendrement, non pas tendrement, mais amoureusement, caressé les cheveux. Un geste qui l’avait bouleversée au plus haut point tandis qu’une conviction s’était imposée à tout son être : lui aussi l’aimait et s’il ne lui avait pas encore déclaré sa flamme, c’était qu’il n’était pas en mesure de le faire. Mais elle n’avait aucun doute, bientôt il le serait et il pourrait entièrement se consacrer à elle. Cette certitude l’avait propulsé au comble du bonheur, un bonheur qui depuis ne la quittait plus en lui donnant l’impression de flotter dans des petits nuages roses, d’être en permanence au septième ciel. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait heureuse, vraiment heureuse. Et lorsque parfois, sans qu’elle ne sache se l’expliquer, une étrange mélancolie l’assaillait et obscurcissait son humeur, il lui suffisait de penser à lui ou de s’allonger près de l’ours pour retrouver tout son entrain.
S’il lui avait fait don du précieux animal, c’était pour qu’ils restent en permanence connectés l’un à l’autre. Il la voyait à travers les yeux de celui-ci et l’entendait lui parler grâce aux oreilles arrondies de ce dernier. Un jour, sa mère lui avait confié que les hommes ne comprenaient rien à l’amour. Pas lui ! Pouvait-on imaginer plus belle preuve d’adoration que celle qu’il lui avait fourni en lui offrant ce magnifique présent tellement romantique… et par lui, son cœur ! Elle devait juste se montrer patiente, bientôt ils seraient réunis pour toujours, ce dont elle ne doutait pas.
Dès qu’elle regagnait sa chambre, son regard se portait immédiatement sur la peluche qui l’attendait sur le lit. Aussitôt, son cœur se mettait à battre si fort dans sa poitrine qu’elle craignait que sa mère l’entende battre. La présence certes invisible mais bien réelle de l’homme adulé que l’ours irradiait et qu’elle seule était capable de percevoir, l’émouvait tant qu’elle avait l’impression de perdre tous ses moyens. À chaque fois, la tête lui tournait et elle se sentait prise d’un délicieux vertige. Elle n’était plus qu’attente, elle n’avait plus qu’une envie, celle d’être avec lui, d’être à lui…
Aujourd’hui, elle avait voulu lui montrer toute la fervente vénération qu’elle lui vouait en ne dansant que pour lui. Jamais elle ne s’était sentie aussi intimidée, aussi tendue avant de se lancer. Mais maintenant elle pouvait se réjouir, le regard de la peluche l’affirmait, sa danse l’avait enchanté, séduit. Elle pouvait même percevoir le désir qu’il éprouvait pour elle. Plus intense encore que quand elle se déshabillait devant lui, le soir dans sa chambre. À chaque fois qu’elle le faisait, elle sentait les yeux étincelants de l’ours glisser le long de son corps. La première fois qu’elle l’avait surpris à la regarder nue, elle s’était vivement retournée pour lui tourner le dos dans un réflexe de pudeur. Maintenant, elle n’éprouvait plus aucune gêne. Au contraire, elle aimait se sentir belle sous son regard ! D’ailleurs, n’était-il pas normal qu’une femme amoureuse se dévêtît devant l’homme qui la chérissait ? Et le délicieux trouble qui l’envahissait lorsqu’elle prenait son ours dans ses bras pour s’endormir n’était rien comparé aux émotions que devait déclencher l’union totale de deux êtres faits l’un pour l’autre dont elle se languissait. Cette troublante perspective, les scènes naïves de relations romanesques et passionnées qu’elle imaginait dans ses rêves, la vision de leurs corps en nage s’accouplant la faisaient panteler au-delà de toute raison…
Cherchant à dissimuler l’émoi étourdissant que suscitaient toutes ces affolantes pensées, elle s’accroupit et commença à dénouer les rubans de ses ballerines. Elle entendit une lame du parquet craquer. L’ours s’approchait d’elle. La gorge brusquement nouée, elle eut l’impression que l’air n’arrivait plus à ses poumons tandis que ses doigts, brusquement maladroits, s’acharnaient sur le nœud sans arriver à le défaire. Sa peluche lui écarta délicatement les mains et se saisit de sa cheville. À ce contact, elle fut parcourue d’un long frisson. L’ours sembla prendre tout son temps pour dérouler le ruban qui lui entourait le mollet et lui faire glisser le pied hors de son chausson. Elle voulut se redresser, mais en fut incapable. La peluche l’en empêchait en la retenant par la jambe qu’il n’avait toujours pas lâchée. Elle pressentait que quelque chose allait se passer. Elle se sentait à fleur de peau. Le contact de la peluche contre sa peau la brûlait, ou plutôt la rendait brûlante. Comme si cette proximité imprégnait chaque cellule de son corps.
Elle savait pertinemment que son émotion avait un rapport très précis avec ce qui se passait entre les hommes et les femmes lorsqu’ils s’aimaient. Réalisant le tour que prenaient ses pensées, ses joues s’embrasèrent. Pourtant elle n’avait fait qu’attendre ce dénouement, mettant tout en œuvre pour qu’il se produise. Et maintenant que l’issue était proche, elle avait peur. Peur de son inexpérience, peur de ne pas savoir, peur de ne pas être à la hauteur et peur de le décevoir.
Elle crut défaillir lorsque la bouche chaude se posa sur son pied et entreprit de goûter chaque centimètre de sa cheville. Puis la langue remonta progressivement le long de sa jambe. Les paumes moites, les membres tremblants, le ventre noué, le sang tambourinant à ses oreilles, elle resta pétrifiée, incapable de la moindre réaction. Elle avait l’impression que son corps ne lui appartenait plus, qu’un flot de désir déferlait en elle, enfonçant tout obstacle sur son passage. Et malgré le trouble délicieux qui la faisait haleter, frissonner, et même gémir, elle se sentait un peu honteuse de s’abandonner aussi facilement, un brin coupable de ressentir de pareilles sensations et ne pas pouvoir y résister, d’être incapable de réfréner l’exquise ardeur qui était en train de la dévorer. En revanche, son corps l’exhortait à continuer, à se laisser aller. N’avait-elle pas joué de tous ses attraits féminins pour qu’un tel enchantement se produise enfin ? Il était trop tard pour reculer. Mais au fond d’elle, quelque chose luttait encore. Avait-elle le droit de céder ? Ce qui restait de lucide en elle tentait de faire front, de la ramener à la raison… tout en sachant que c’était inutile. Elle l’aimait trop. Elle le désirait. Il lui était impossible de ne pas succomber au sortilège délicieux des caresses qui l’embrasaient, à la magie des mains sur sa jambe, car c’étaient bien elles dotées de tous leurs doigts, et non les pattes de l’ours, qui l’enfiévraient à en perdre la raison.
Un bruit amorti et répétitif lui parvint et dissipa l’ardent brouillard qui l’enveloppait, l’arrachant brusquement de l’effervescence ensorcelante qui l’agitait. Sa mère frappait à la porte de sa chambre, mettant fin à la magie du moment. Ramenée brutalement à la réalité, elle se redressa vivement et réajusta sa chemise de nuit sur ses cuisses. En entrant, celle-ci lui lança un regard appuyé, presque suspicieux :
Avant qu’elle ne puisse répondre, cette dernière reprit :
Profitant de l’occasion, elle se leva précipitamment pour faire diversion et cacher son émoi. Elle ramassa ses vêtements qui traînaient ici et là. Alors qu’elle s’apprêtait à les donner à sa mère, elle remarqua avec horreur que cette dernière tenait à bout de bras, entre deux doigts, l’ours sacré.
Pendant un instant, elle eut l’impression de se vider de son sang et se mit à trembler de tout son corps. Mais non, il était hors de question qu’elle laisse faire un tel sacrilège.
Celle-ci la remit sèchement à sa place :
Une fois seule, elle s’effondra sur le lit, le cœur brisé. Elle n’osait pas imaginer ce qui allait arriver. Imaginer son ours dans le tambour de la machine, noyé dans l’eau savonneuse, la dévastait. Tout comme les conséquences dramatiques que cela ne manquerait pas d’entraîner. D’ailleurs, elle ne ressentait déjà plus le lien qui les raccordait l’un à l’autre. Comme si celui-ci s’était rompu, sonnant le glas de leur relation. Jamais elle ne s’était sentie aussi malheureuse. Elle aurait tant aimé qu’il soit là, qu’il lui parle, qu’il la rassure, qu’il l’arrache des pensées horribles qui se bousculaient dans son esprit, qu’il lui affirme qu’il l’aimait et qu’il mette fin à son accablement. Mais elle était seule, désespérément seule.
Alors elle sombra dans le chagrin le plus noir. Comme l’enfant qu’elle était encore, elle pleura toutes les larmes de son corps. Elle n’avait pas envie de penser, pas envie de comprendre, mais simplement d’évacuer sa peine. Elle était perdue, ravagée. Tout lui paraissait terriblement amer et injuste. Pourquoi le destin s’acharnait-il contre elle ? Qu’avait-elle fait pour subir un tel châtiment ? Elle ferma les yeux et s’abandonna à son malheur, en sanglotant silencieusement…
Le lendemain matin, elle traîna lamentablement dans son lit avant que sa mère ne la houspille pour qu’elle se lève. Elle ne ressentait plus rien, avait la tête vide, le cœur glacé. Elle n’osa pas entrer dans la salle de bain par peur d’apercevoir à travers le hublot de la machine, le corps inerte de son ours adoré. Elle n’avait plus de perspectives, plus d’avenir. Tout lui paraissait gris, terne, fade, sans espoir, à l’image du goût de cendre qui lui imprégnait la bouche.
Durant les heures qui suivirent, sa douleur ne s’atténua pas, bien au contraire. Le chagrin la torturait continuellement et l’empêchait de faire quoi que ce soit d’autre que de regretter amèrement ce qui s’était passé. Elle s’en voulait à mort ne pas avoir pu empêcher cette catastrophe. Elle aurait dû s’interposer, protéger son amour à n’importe quel prix. S’opposer à sa mère. Pourquoi fallait-il toujours que les adultes se mêlent de ce qui ne les regardait pas ? Au nom de règles et de principes incompréhensibles qu’elle ne comprenait pas.
Puisqu’elle avait tout perdu, puisque tout était fini, qu’importait son sort ! Elle préférait disparaître, ne plus exister, périr. À quoi bon vivre si c’était pour endurer un pareil tourment. L’idée qu’elle ne pourrait jamais vivre son amour jusqu’au bout la détruisait. Elle aurait donné tout ce qu’elle avait, sa chair, son sang, pour que son ours soit là et que la connexion se rétablisse…
Puis l’amertume et la douleur laissèrent la place à un sentiment de vide. Comme si elle était devenue insensible, inerte. Comme si elle avait été privée de tous ses sens et qu’elle avait été frappée d’une paralysie émotionnelle totale ! Elle avait l’impression de ne plus faire partir du monde qui l’entourait, qu’une vitre épaisse et invisible filtrant les sons et les images l’isolait ! Rien ne pouvait plus la toucher. Pas même l’attention de ses camarades de classe qui avaient essayé de la réconforter durant toute la journée.
Elle était rentrée du collège comme un automate, marchant sans même s’en rendre compte, hermétique à tout ce qui l’entourait. Une fois arrivée chez elle, elle s’était directement rendue à sa chambre pour s’y enfermer, en évitant délibérément sa mère qui, à ses yeux, était devenue un bourreau…
Une fois la porte refermée derrière elle, la première chose qu’elle remarqua fut l’ours en peluche posé sur son lit. Son pelage propre semblait resplendir. Elle chercha vivement son regard. Dès qu’elle aperçut la lueur familière briller au fond des yeux braqués sur elle, elle sut qu’il était là, en train de la contempler. Le froid qui la glaçait jusqu’au plus profond d’elle-même s’estompa et lorsqu’elle constata que l’expression de celui-ci ne contenait aucun reproche et qu’au contraire, il était toujours aussi aimant, un immense bonheur déferla en elle. Ce fut comme si son cœur se remettait à battre, son sang à circuler dans ses veines. Tout ce qui l’entourait se recolorisait, s’égayait. Les odeurs familières affluaient à ses narines, les sons chantaient à ses oreilles. Elle retrouvait goût à la vie, son avenir lui paraissait à nouveau radieux, plein de promesses. Elle se jeta sur son lit pour le prendre dans ses bras. Le contact familier, tant désiré, lui insuffla une incroyable vitalité. Elle se sentait à nouveau vivante, vraiment vivante.
Elle entendit comme le bruit d’un sanglot et elle se rendit compte que c’était elle qui pleurait de joie. Elle serrait l’ours en peluche dans ses bras comme si elle était le plus précieux des joyaux. Elle était éperdue d’amour, elle bouillait d’impatience. Jamais elle ne s’était sentie aussi réceptive.
Pas de doute, se dit-elle le cœur vibrant, cette nuit sera leur nuit de noces ! Lorsque la maison serait noire et silencieuse, il viendrait la rejoindre, s’étendrait près d’elle pour rester à jamais à ses côtés…
Elle aurait aimé qu’il soit là, maintenant, tout de suite, qu’il lui chuchote des mots tendres à l’oreille, qu’il la cajole, qu’il lui arrache tous les doutes qui se bousculaient dans son esprit, qu’il lui affirme qu’il l’aimait et la désirait avec la même intensité que celle qu’elle éprouvait à son égard. Mais l’ours ne disait rien en se contentant de la regarder de ses yeux de verre.
Oui, il viendra, se convainquit-elle avec le secret espoir que son vœu se réalisera. Chaque nuit, elle l’attendait en espérant de tout son cœur qu’il apparaisse et qu’il la prenne dans ses bras pour l’emporter dans un ailleurs où ils seraient libres de s’aimer. Comme s’ils étaient mariés. Peut-être que le moment propice à ce bonheur tant convoité n’était-il pas encore arrivé. Peut-être devrait-elle encore attendre. Elle le ferait, emplie de la certitude qu’ils s’étaient promise l’un à l’autre et qu’un jour, ils seraient enfin réunis. En attendant ce jour béni, l’ours en peluche était leur messager qui leur permettait de rester en relation et qui l’aidait à supporter le vide de son absence.
Elle devait juste laisser le temps à son bien-aimé de se libérer des obligations qui le maintenaient loin d’elle. Car elle en était sûre, c’était elle qu’il aimait et c’est pour cela qu’il lui avait offert l’ours en peluche, pour qu’ils soient en permanence ensemble. Alors, elle pressa plus fortement l’animal chéri contre sa poitrine. En le faisant, elle lui montrait combien elle l’aimait !
Oui, elle allait prendre son mal en patience, car la vie à laquelle elle était promise était bien plus belle et plus prometteuse que celle à laquelle on la préparait sans jamais lui demander son avis, sans jamais se soucier de ses aspirations !