Suivi par son chien Tobie, il a cru voir un lièvre s’enfuir sous un hallier, s’est avancé lentement afin de piéger l’animal acculé devant une paroi rocheuse. Il découvre ainsi la jeune Juline, accroupie sur une serviette de plage, complètement nue, en train de méditer dans le silence forestier. Rapidement revenu de sa surprise, il braque son fusil chargé vers la belle, puis abaisse sa braguette pour en extraire sa verge érigée. Le regard affolé de Juline l’excite. Il jette des coups d’œil inquiets à gauche et à droite, derrière lui aussi, car il craint d’être pris sur le fait malgré l’heure très matinale de la journée.
- — Je vous en supplie, bégaie-t-elle ! Je suis lesbienne et j’ai horreur des hommes.
- — Petite gouine, qu’est-ce que j’en ai à faire, répond-il en haussant les épaules ? En fait, oui, j’en ai quelque chose à faire : ça m’excite. Comme tout le monde. Tu ne pouvais pas mieux tomber. Allez, suce.
- — Non !
Il braque son fusil dans la direction de la jeune fille.
- — Tu es ravissante. Ce serait dommage de te tirer dessus. Une existence qui commence à peine. Suce, je te dis. Ça ne te tuera pas. Après, je m’occuperai de toi comme il se doit. Tu dois être une pucelle, je crois. Tu vas saigner. J’aime ce sang. Celui de la vie.
Autour d’eux, les oiseaux de l’aube s’éveillent dans le concert sylvestre quotidien. Tobie renifle aux alentours dans l’espoir de flairer la piste d’un nouvel animal à poursuivre. Le vent se lève. Le chasseur frissonne. Ses yeux brillent dans la pénombre. Ce qu’il est en train de faire lui donne la fièvre.
- — Vous êtes un monstre, dit-elle en soutenant le regard de son agresseur.
- — Tu es remplie de colère. Mais tu devras te plier à mon désir : tu n’as pas le choix, petite goudou stupide. D’ailleurs, je ne suis pas un monstre, mais un homme comme les autres. Pas pire que la moyenne. Mes amis, mes collègues m’apprécient beaucoup, je crois. Je rends service, je suis attentif à autrui, je donne aux œuvres de charité, j’ai même ma carte de donneur de sang, regarde. Mais que crois-tu que soit la chasse, sinon la fête du désir cruel ? Allons, petite garce, tu n’auras pas l’hypocrisie de refuser de participer au banquet pervers où la chair est à l’honneur, dans toute son horreur, alors que tu n’as rien contre un bon steak saignant ? À moins que tu sois végétarienne, auquel cas je m’incline devant ton ascétisme absurde. Avant, seuls les rois et les nobles avaient le droit de pratiquer la vénerie, petite ou grande, avec leurs cors et leurs meutes de chiens, sur leurs terres. Ils s’entraînaient pour la guerre. La chasse est le hors-d’œuvre du festin de la mort. Rien ne doit manquer au festival de la débauche, surtout pas l’hymen d’une vierge innocente dont je vais abuser… regarde comme ma bite est tendue vers toi ! Dire que je me croyais impuissant.
- — Si vous me forcez à vous sucer, je vous mords et impuissant, vous le serez vraiment.
- — Si tu fais cela, petite imbécile, je tire et ta cervelle nourrira le gibier qui n’en sera que plus gras. Mais tu ne le feras pas : l’instinct de vie sera le plus fort en toi, j’en suis certain. Moi, je suis livré à mes pulsions de mort. Mais peut-être qu’il te viendra un enfant, après. J’espère que tu n’avorteras pas. Ce serait mieux pour toi, aussi. Le gosse me ressemblera. Un garçon, à coup sûr. Tu verras mon visage sur le sien, et puisque tu me hais, tu le haïras aussi, tu le maltraiteras. Je m’en fous, ce sera ton affaire.
- — Si vous laissez votre semence dans mon ventre, il y aura vos empreintes génétiques : vous irez en prison, pour de nombreuses années, avec les « pointeurs », les plus misérables dans la hiérarchie des détenus.
- — Sûrement pas. Tu sais pourquoi ? Je suis gravement malade, une atteinte au cœur, non soignée. Bientôt, ce sera fini. Les temps que les gendarmes viennent me chercher, je serai déjà crevé, ou bien ce sera au moment où ils me passeront les menottes. Je claquerai avant d’être jugé et ce sera mon ultime pied de nez à la société. Tu pourras cracher sur ma tombe, voire te caresser dessus, avec ton ventre arrondi. Allez, assez tergiversé, petite sotte : suce, ou je t’abats !
- — Vous n’avez qu’à appuyer sur la gâchette. Jamais, vous entendez, jamais vous ne me posséderez !
La colère la fait trembler. Elle s’assoit en tailleur, respire profondément, ferme ses paupières et attend la mort.
- — Ouvre les yeux, petite folle ! Admire ce magnifique Winchester à double canon. Il peut tirer deux coups sans recharger. Ma femme me l’a offert pour notre anniversaire de mariage. Elle a un cœur d’or : je ne mérite pas sa tendresse. Car pour être franc avec toi, je ne la désire plus, elle ne me fait plus bander et nous ne faisons plus l’amour. Cette situation me rend fou. Mon fusil me restitue la virilité que je n’ai plus. Chaque dimanche, il éjacule la mort pour les habitants de cette forêt, pendant que mon épouse va à l’église : chacun sa liturgie. À l’occasion, je braconne en dehors de la période d’ouverture, à cache-cache avec la maréchaussée. L’arme est fidèle et ne débande jamais. Elle me prolonge, fait partie de moi-même. Chaque semaine, je la graisse amoureusement, jusque dans les moindres recoins, pour qu’elle ne s’enraye pas, puis je l’essuie avec soin et elle brille de tous ses feux sur le râtelier du salon. Lorsqu’elle est détraquée, j’ai mal en l’apportant chez l’armurier. Quand je mourrai, je veux être enterré avec ; elle m’accompagnera jusqu’en enfer où je ne manquerai pas d’aller, surtout après ce que je vais te faire… Que vais-je viser : ta tête de linotte, ton grand cœur innocent qui n’a jamais aimé un garçon ? Tu te crois immortelle parce que tu es jeune, mais la vie est si fragile, tu sais ! Une balle de calibre 12 et tu ne verras plus jamais le soleil ! Réfléchis donc ! Juste une fellation et je te laisserai repartir.
- — Aucune chance. Eh oui, je suis végane depuis que je suis toute petite. La viande me dégoûte, tout comme les hommes et la chasse.
- — C’est ton choix. Quel âge as-tu, vingt ans peut-être ? Veux-tu périr nue, en pleine gloire, fière comme une Amazone dans un combat désespéré ? Pour ma part, même si je te tue, cela ne me m’empêchera pas de violer ton cadavre. Je le ferai très lentement, avec délectation. Personne ne passe par ici. Regarde autour de toi ! Partout dans cette nature enchanteresse, la mort triomphe, accompagnée d’indicibles souffrances, de l’infime moucheron sous les crochets gourmands de l’épeire au châtaignier millénaire sous la tronçonneuse des bûcherons. Ce qui naît doit un jour succomber, jusqu’à l’univers lui-même. Écoute le vent dans les feuillages ! On dirait le rire du Diable qui se réjouit d’entendre gémir tout ce qui agonise à la surface de cette planète maudite. Ce concert ne s’arrêtera jamais. Allons, ne pleure pas, jeune fille. Je pourrais être ton grand-père, te prendre dans mes bras pour te consoler. Et pourtant, je suis un salaud qui donne libre cours à ses pulsions. Mais les autres ne valent pas mieux que moi. Savais-tu que tout chasseur est aussi un violeur, sinon dans les faits, du moins en attente que l’occasion se présente, même s’il n’en a pas conscience, afin de lui révéler sa vraie nature de prédateur ? Pour moi, c’est la première fois, mais j’en ai longtemps rêvé, et j’y pense toujours en traquant le gibier. Dans ces moments-là, tous mes sens sont en éveil, je marche des heures sans fatigue, j’oublie que je suis malade, il me semble redevenir la bête fauve que j’étais un million de générations avant. Hier les crocs, la pierre taillée, la lance, l’arc, l’arbalète, aujourd’hui l’arme à feu, légère et précise, demain peut-être la possibilité de tuer sa proie d’un regard, par la seule force de l’esprit augmenté par la science qui avance bandée ; c’est Gaïa que les inventeurs de machines mortelles pénètrent tous en même temps dans une énorme partie fine. Peut-être es-tu née d’un viol en pleine forêt, qui sait ? Ce sont là des tabous dont on ne parle pas en famille. Le faune se moque du consentement de celles qu’il poursuit dans les bois afin de forcer leurs charmes. D’ailleurs, peut-être… que tu as ce fantasme, la nuit, quand tu es seule dans ton petit lit ? Il paraît que toutes les femmes font ce rêve…
- — Ce n’est pas vrai ! Taisez-vous ! Vous attendez quoi pour tirer : allez-y, je suis prête ! Ou alors, vous n’avez pas de couilles !
Elle le regarde droit dans les yeux pendant qu’il la met en joue. Mais il hésite de longues secondes. Improviser un meurtre n’a rien de simple.
- — Tu as raison, petite, je n’y arrive pas, mes mains tremblent trop. Tiens, mon fusil. Je te le donne. Si tu veux, tu peux m’abattre, pour te venger de t’avoir fait si peur. De toute façon, je n’en ai plus pour longtemps avant que mon cœur me lâche. Autant en finir de cette façon.
- — Pourquoi pas…
- — L’arme est prête. Il te suffit d’appuyer sur la gâchette. Attention en la manipulant à ne pas te tirer dessus accidentellement.
- — Rangez votre bite qui pendouille, ça fait désordre, mettrez-vous à genoux, les mains sur la tête, et comptez jusqu’à trois. À trois, vous ne serez plus de ce monde.
Il obtempère. Hypnotisé par la beauté de son exécutrice, il ne croyait pas cela si simple. Elle se tient debout et le met en joue. La touffe finement herbue, à dix centimètres de la bouche de l’homme, enivre celui-ci de parfums vénériens. Il énumère : un, deux, et reprend son souffle. Il se dit qu’il aurait pu séduire cette fille, être heureux avec elle, partir loin ensemble et recommencer sa vie. Il se dit qu’il aurait pu commette le viol réellement et mourir d’épectase, s’écrouler maudit sur un corps merveilleux. Mais rien de tout cela : sa vie, finalement assez longue, trouve une conclusion logique sur l’humus de la forêt qu’il a toujours aimée.
Trois. Une détonation balafre le matin. Le sang gicle dans une envolée d’oiseaux de toutes espèces. L’homme sans nom s’effondre dans les feuilles, comme un pantin fatigué dont les fils sont rompus. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, ce n’est pas Juline qui a tiré. Elle n’a jamais eu l’intention de prendre une vie et voulait seulement faire peur à son agresseur. Il s’agit d’un accident de chasse dont les auteurs, deux frères encore inexpérimentés dans cette pratique, s’approchent pour récupérer le sanglier qu’ils pensent avoir abattu. Ils ont bien tué une sorte de porc, mais ce n’est pas ce qu’ils espéraient. Tobie pleure sur le corps de son maître étendu sur le dos.
Juline est d’abord soulagée de voir des gens l’aider dans cette situation délicate. Elle n’en croit pas ses yeux lorsqu’ils s’avancent vers elle, le regard menaçant, en abaissant leur braguette.
Heureusement, elle tient entre ses mains le fusil toujours chargé.