| n° 21417 | Fiche technique | 43012 caractères | 43012Temps de lecture estimé : 23 mn | 08/01/23 |
| Résumé: Pendant la guerre froide, un espion tué à Berlin-Est désigne son meilleur ami pour le remplacer dans une mission périlleuse. Mais le remplaçant a-t-il les épaules ? | ||||
| Critères: nonéro historique policier -historiqu -policier | ||||
| Auteur : Brodsky Envoi mini-message | ||||
Tout d’abord, il se dit qu’il allait le semer. Ce n’était pas la première fois qu’il était suivi. Ici, tout le monde filait tout le monde, et la construction du mur n’avait jamais empêché les espions de circuler d’un côté ou de l’autre de Berlin.
Il balada un moment son garde du corps tout en le surveillant dans les reflets des vitrines des magasins. Le type n’était pas discret. Un de ces hommes de main de la Stasi, mal formé et mal informé. Il décida de passer par le sas le plus proche afin de s’en débarrasser. Un sas pour un espion, c’est un endroit où la sortie sera différente de l’entrée. Difficile pour celui qui vous file le train d’entrer dans le même immeuble que vous sans se faire griller définitivement. Alors la plupart du temps, il reste devant la porte et attend que vous ressortiez. Pendant ce temps-là, on ressort dans la rue d’à côté, quelques centaines de mètres plus loin. Et dans le Berlin-Est des années 70, des sas comme ça, il y en avait un peu partout.
Robbie s’introduisit donc dans un vieil immeuble de la Whilhemstrasse et appuya sur le bouton de l’ascenseur, tout en surveillant la porte d’entrée. Rien ne bougea. Le chien de garde était à l’arrêt devant la porte. Il traversa la petite cour et entra alors dans l’immeuble d’en face. Il passa le hall et sortit dans Leipziger Strasse pour s’apercevoir immédiatement que deux autres cerbères en gabardine l’attendaient de ce côté-là également. Ce n’était plus une simple filature, mais une chasse à l’homme.
Il était découvert ou avait été balancé. Mais ce n’était pas l’important pour l’instant ; il devait mettre les documents à l’abri avant qu’ils ne se décident à l’intercepter. Il fallait réfléchir très vite… Il décida de faire demi-tour, de ne plus rejoindre la zone libre, mais de se diriger vers le métro.
Ils étaient deux, désormais, à le suivre sans aucune discrétion. Il avait… combien ? Une vingtaine de mètres d’avance. À l’évidence, ça n’allait pas être suffisant. À l’approche de l’entrée du métro, il ralentit le pas. Trois minutes, peut-être moins, c’est tout ce dont il avait besoin. Après, peu importe ce qui arriverait. Mais pour obtenir ces trois minutes, il fallait éliminer les deux gorilles qui se rapprochaient.
Tout se passa alors très vite. Robbie sortit son P38 de la poche de son imperméable et tira sur ses poursuivants, touchant le premier en pleine poitrine. Surpris, le second n’eut pas le temps de réagir avant le second coup de feu qui n’atteignit que sa cuisse, mais c’était plus que suffisant. Profitant de l’affolement qui suivit, Robbie dévala les escaliers du métro.
*
Le Colonel Arnold Demanche, alias Monsieur de Tréville, regardait le petit homme en surpoids assis devant son bureau, et essayait de comprendre pourquoi il avait été choisi pour cette mission. Bien sûr, il pouvait encore le remplacer par un agent plus aguerri ou plus taillé pour ce genre d’activité, mais les conseils de Robbie s’étaient toujours montrés judicieux ; c’était bien celui-là, Pascal Montaigne, qu’il avait désigné pour sa succession « en cas de malheur ».
Demanche avait toujours fait confiance et défendu ses hommes, d’où son surnom de Monsieur de Tréville qui protégeait si bien ses mousquetaires. Mais si Robbie avait de tout temps été son d’Artagnan, Montaigne, lui, n’avait rien d’un Porthos malgré son ventre rebondi. La cinquantaine bien tassée, pas très grand, plus très frais, une barbe mal taillée et des lunettes affreuses réparées avec un morceau de scotch, le bonhomme n’avait rien d’un James Bond…
Le petit homme en surpoids réfléchit un moment. Puis, réussissant à parler avec difficulté, il s’entendit répondre :
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L’Antenne française du Renseignement Extérieur (l’A.F.R.E. ou « les Affreux » pour les intimes) était logée dans un des bâtiments du quartier Napoléon des Forces françaises stationnées à Berlin. Arnold Demanche, en tant que chef d’antenne, supervisait les trois services : Renseignements, chargé de la collecte des informations et dont était issu le lieutenant Channet – Actions, chargé des exfiltrations ou éliminations – et Recherches, où travaillait Montaigne qui analysait les renseignements recueillis.
Faire passer un homme d’un service à l’autre était donc une formalité pour lui, mais il tenait cependant à s’assurer que la recrue en valait la peine.
Arnold Demanche se saisit d’un stylo plume bas de gamme, comme on pouvait en trouver partout en ville, et qui semblait traîner sur son bureau. Il en retira la cartouche autour de laquelle était enroulé un petit ruban de papier, qu’il tendit à Montaigne ainsi qu’une loupe. Montaigne déchiffra :
Montaigne resta à nouveau silencieux, un plus long moment cette fois, semblant peser le pour et le contre.
*
Le lieutenant Brion émit un soupir. Il faisait partie de ces hommes d’action peu enclins aux jeux des devinettes. Athlétique, les cheveux noir corbeau et les yeux vairons, il avait été choisi plus pour assurer la protection physique de son nouveau chef que pour démêler les intrigues.
Quant à Claire Minier, qui assistait Montaigne depuis plus de trois ans déjà, elle se contentait d’une moue dubitative. Cette splendide jeune femme blonde, qui cachait sa beauté derrière des lunettes d’institutrice, un tailleur strict et un chignon « réglementaire », n’avait pas l’habitude de parler pour ne rien dire. Elle finit cependant par oser émettre son opinion :
Montaigne décrocha son téléphone et composa son propre numéro sur le cadran. Sa femme décrocha à la troisième sonnerie.
La réponse vint quelques secondes après.
Il raccrocha.
Un profond silence s’ensuivit, durant lequel les neurones de chacun risquèrent la surchauffe. Après quelques minutes, Montaigne reprit la parole :
Les deux autres le regardèrent, interloqués.
Nouveau silence. Long et encore plus profond que les précédents. Puis :
La RDA ne fut officiellement reconnue par la France que le 9 février 1973. Les négociations permettant d’ouvrir une nouvelle ambassade en territoire Est-Allemand durèrent un peu plus d’un an. Durant ce laps de temps, les diplomates français durent passer par le fameux Checkpoint Charlie qui servait de frontière aux étrangers, personnels diplomatiques et espions de tous bords, les uns et les autres étant souvent inextricablement mêlés.
Le 22 octobre 1973 à 20 heures donc, le nouvel attaché culturel de l’Ambassade de France, Pascal Montaigne, présentait son passeport diplomatique et celui de son assistante aux militaires du Checkpoint, ainsi que son invitation pour deux personnes au concert de la jeune prodige Tatiana Vladimirovna Chebanova, premier prix du Conservatoire Tchaïkovski de Moscou. Le concert était prévu à 21 heures, suivi par une réception des autorités de Berlin-Est, soucieuses de démontrer la supériorité des arts et l’hospitalité socialiste sur le monde barbare occidental.
À peine passé le CheckPoint, une berline noire prit la voiture de Montaigne en filature.
La plupart des rues étaient désertes. Dans le paradis socialiste, le citoyen s’informait devant son poste de télévision et se couchait tôt, à moins d’avoir un poste suffisamment important qui l’obligeait à faire des sacrifices, comme d’aller au concert de ce soir. Dans la berline qui suivait la voiture de Montaigne, le camarade Müller faisait partie de ces sacrifiés.
Les deux hommes éclatèrent de rire.
La voiture de Montaigne venait de quitter Leipziger Strasse pour prendre sur la droite. Se rendant manifestement compte de son erreur, le conducteur reprit aussitôt sur la gauche, ralentit, visiblement perdu, puis se gara, afin de consulter un plan. Après quelques instants, il tenta de redémarrer, plusieurs fois. De toute évidence, la voiture ne voulait rien entendre.
Ils virent alors Montaigne descendre de voiture, et ouvrir le capot pour regarder le moteur. Claire sortit du côté passager, fit le tour de la voiture, et s’installa au volant. Dans sa tenue de soirée, elle était superbe, ses longs cheveux blonds tombant sur ses épaules graciles.
Ils les regardèrent s’acharner à tenter de redémarrer la voiture, en vain. Puis ils virent Montaigne s’avancer vers eux.
Montaigne fit la moue.
Si la première partie de l’argumentation de Montaigne n’avait guère ému son interlocuteur (il en fallait bien plus que cela pour recevoir des autorités autre chose qu’une énième médaille inutile), la seconde fit mouche. Quoi qu’il arrive, quand quelque chose clochait, c’était toujours la faute du lampiste. Il fallait bien se rendre à l’évidence que les barbares capitalistes avaient parfois du bon sens !
Montaigne les regarda s’entretenir dans la voiture durant deux bonnes minutes. Puis, les deux hommes sortirent et le rejoignirent.
Durant cet échange avec Müller, Montaigne avait pu voir la main droite de son acolyte glisser dans la poche de son imperméable. Il décida de regarder ce dernier dans les yeux, tout en appelant Claire à la rescousse.
La tension était palpable. D’abord certain d’impressionner le diplomate, l’adjoint de Müller s’était positionné en observateur. Devant le refus de Montaigne d’ouvrir son coffre, il avait glissé la main jusqu’à son Luger. Une manœuvre d’intimidation et de protection à la fois, au cas où le récalcitrant aurait réellement quelque chose à cacher…
Mais maintenant que le Français avait à son tour placé sa main dans la poche de son manteau, en soutenant son regard, il comprenait qu’on n’était pas loin d’un incident qui risquait d’être mortel…
L’adjoint sursauta. Claire était en train de refermer le coffre de la voiture, et Montaigne le regardait avec un petit sourire en coin.
L’adjoint tendit sa flasque à Montaigne.
Ils montèrent tous les quatre dans la berline, qui démarra sur les chapeaux de roues :
*
Si selon les règles de la diplomatie en vigueur, la voiture de Montaigne ne pouvait être fouillée, il était évident que les autorités est-allemandes ne pouvaient en aucun cas la laisser sans surveillance, avant d’avoir la certitude qu’elle était effectivement vide.
De la même façon, le coffre serait à nouveau contrôlé au moment du retour, afin d’empêcher toute sortie du territoire à un quelconque ressortissant ayant besoin d’être exfiltré.
Ce que ni Müller ni son adjoint ne pouvaient deviner, c’est que le lieutenant Brion attendait bien au chaud dans une cache, située sous la banquette arrière, que seule une fouille minutieuse aurait permis de découvrir.
Il sortit précautionneusement de sa boîte, en prenant bien soin d’étendre longuement ses jambes ankylosées par l’attente interminable qu’il venait de subir.
Il scruta attentivement la rue, laquelle était bien déserte comme il était prévu ; il regarda sa montre : 21 h 20. Le contact devait avoir lieu dans moins d’une heure, et la Roederstrasse n’était qu’à quelques minutes à pieds.
Même en l’absence de couvre-feu, et même avec des faux papiers plus vrais que nature, mieux valait éviter de trop traîner dans les rues et de risquer de croiser la police ou une voiture de la Stasi.
Il sortit cependant, et décida de griller une cigarette avant de se mettre en marche. Pourtant rompu à ce genre de mission comme il l’était depuis plus de cinq ans, il ressentait toujours comme une sorte d’angoisse lancinante juste avant de passer à l’action. Mourir ne l’effrayait pas. Il savait pourquoi il avait choisi ce métier et croyait profondément en la grandeur de sa tâche. Mais être capturé, interrogé, torturé peut-être (sans doute), l’inquiétait beaucoup plus.
Certes, il avait appris à résister aux interrogatoires les plus rudes, et la douleur ne lui faisait pas peur. Mais il savait – on le lui avait démontré bien des fois – que l’on finissait toujours par craquer. La fatigue, la faim, la soif, le manque de sommeil… finissaient toujours par avoir raison de celui qu’on interrogeait.
Ordinairement, le contrat en cas de capture était de tenir 24 heures. Passé ce délai, on avait eu le temps de s’organiser, de fermer les planques, de prévenir les camarades… Mais il avait entendu des histoires où des soldats expérimentés avaient mis moins de trois heures avant de tout balancer aux Russes. La Stasi ne lui faisait pas peur, mais il ne voulait surtout pas tomber entre les mains du KGB.
Il jeta son mégot et se mit en route. Il était 21 h 30.
*
Pascal Montaigne et Claire Minier arrivèrent pile à l’heure dans la berline de leurs accompagnateurs. Une arrivée rocambolesque qui ne manqua pas d’être remarquée, d’autant plus que si Montaigne et les deux hommes se serrèrent chaleureusement la main, Claire fut d’une audace qui laissa tout le monde pantois :
Complètement éberlué, l’attaché de l’Ambassade américaine vint à leur rencontre, accompagné de Viktor Katz, le directeur de la salle de concert.
Le temps que tout le monde soit installé, et le concert commença avec une dizaine de minutes de retard. Claire Minier n’avait lu que des éloges sur la jeune pianiste russe qui s’installait devant son clavier. Elle comprit rapidement qu’on n’avait pas menti. Le concerto numéro 3 de Rachmaninov fut exécuté par deux mains aussi aériennes qu’énergiques, la passion avec laquelle joua la concertiste émut et subjugua toute l’assistance. L’ovation qui suivit les dernières notes de musiques dura presque dix minutes. En se levant pour rejoindre la salle de réception, Montaigne regarda sa montre. Il était 22 h 05. Le contact était prévu dans moins de cinq minutes.
*
Der Rote Vogel était un claque minable qui avait la chance, sans doute, d’être le seul lieu de luxure autorisé à Berlin-Est. Ce qui signifiait qu’on y trouvait de tout, du fonctionnaire aisé au prolétaire qui ne supportait plus ni sa mégère ni l’onanisme. Les filles étaient communes, souvent grasses et vulgaires, et les numéros qui se succédaient étaient tous plus ou moins semblables. Tout cela, bien entendu, dans une odeur de mauvais tabac, de foutre et de sueur.
Dans cette faune rebutante, Brion jouait au monsieur bien élevé qui ne sait pas trop pourquoi il a atterri à cet endroit. Il avait déjà réussi à décourager les entreprises de deux filles désireuses de se faire offrir une coupe de champagne.
Il regarda sa montre. Il était déjà 22 h 20, et pas de Nana. Ni au bar, ni aux tables, ni sur scène. Il décida de s’en aller et se dirigeait déjà vers la porte, lorsque soudain le présentateur revint sur scène :
Un concert de sifflements et de ricanements accompagna l’entrée en scène d’un travesti obèse en guêpière et bas résille. Une bande musicale usée commença à grésiller dans les enceintes, et « Nana » commença à chanter d’une voix de baryton :
Vor dem großen Tor,
Stand eine Laterne,
Und steht sie noch davor…
Brion regarda le travesti, avec admiration cette fois.
Finalement, le contact allait bel et bien avoir lieu.
Pour Montaigne et Minier, la partie la plus délicate de la mission commençait : se mêler à la foule, parler aimablement avec tous, de l’ambassadeur anglais au journaliste polonais, sans donner l’impression d’être inquiets le moins du monde. Or, il était clair que si tout reposait sur leur manœuvre de diversion, le moindre faux pas de Brion risquait de faire tourner cette opération en fiasco retentissant.
Ioury Andropov avait en effet été nommé à la tête du KGB six ans auparavant. Un poste à haut risque, qu’il allait pourtant encore occuper durant neuf ans avant de succéder à Brejnev à la tête de l’Union soviétique. Mais pour l’heure, sa priorité était de continuer à réformer le monstre dont il avait hérité.
La corruption régnait partout, en URSS, dans les « pays frères », mais également dans tous les services secrets. Placé à ce poste pour remettre de l’ordre, il s’était jusque là montré efficace et impitoyable. Impitoyable, il l’était également avec les dissidents, les opposants politiques, les rebelles.
On le disait enfin amoureux de musique, de peinture et de littérature. Mais chacune des personnes présentes à la réception savait bien que si Andropov s’était déplacé en personne, c’était qu’une, voire plusieurs têtes, allait bientôt tomber. En toute discrétion, bien entendu… Personne ne verrait rien, ne comprendrait rien, avant un jour ou deux.
Le Maître du KGB serait rentré à Moscou, et l’ordre aurait été rétabli.
Andropov vint effectivement saluer les deux Français et Claire sentit immédiatement un frisson lui parcourir le dos.
On racontait qu’Andropov pouvait causer aimablement deux heures avec vous et vous offrir du thé, avant de vous faire accompagner au goulag par deux officiers dans sa voiture personnelle. Son sourire n’eut, par conséquent, que le résultat de glacer totalement Claire Minier. Fort heureusement pour elle, Lady Ashford, la femme de l’ambassadeur anglais, la bouscula maladroitement et détourna un temps son attention, en s’excusant dans la pure tradition anglaise.
Claire reprit alors le contrôle d’elle-même et sentit la boule qui oppressait sa poitrine disparaître. Puis, se retournant à nouveau vers Montaigne, elle se rendit compte qu’Ioury Andropov l’avait pris par le bras comme un vieux compagnon, et s’entretenait à l’écart avec lui.
L’angoisse s’empara d’elle à nouveau. Mais il lui fallait reprendre la situation en main, et continuer de converser avec tout un chacun sans quitter Montaigne des yeux. Elle regarda sa montre, il était 22 h 20. Le contact avait eu lieu. Il fallait désormais laisser le temps à Brion d’engranger les informations, puis de rejoindre la voiture, et être de retour pour 23 heures, au plus tard…
*
Andropov finit par lâcher le bras de Montaigne pour aller s’entretenir avec d’autres invités. Immédiatement, Claire s’enquit de la situation :
Ils sortirent du bâtiment et cherchèrent du regard les deux policiers qui les avaient accompagnés. Ils avaient disparu.
Deux armoires à glace s’approchèrent d’eux :
Claire Minier devint soudain livide.
*
Il n’était pas question de refuser. Le trajet s’effectua dans un long silence oppressant. Claire était à l’évidence terrorisée. Afin de la rassurer, Montaigne lui fit signe qu’on ne lui avait pas confisqué son P38. Mais à quoi pourrait bien servir un P38 s’ils avaient été découverts et que l’on décidait de les mettre au secret quelque part ?
Ils arrivaient cependant devant leur voiture. Les deux gorilles ne demandèrent pas à ce qu’on ouvre le coffre devant eux. Au contraire, ils attendirent que Montaigne démarre la voiture afin d’être certains que tout était en ordre, puis les laissèrent en leur disant poliment au revoir. Montaigne et Claire se regardèrent avec angoisse.
Ils regardèrent vers le siège arrière. Brion ne se manifestait pas. Était-il avec eux ? Avait-il mené à bien sa mission ? Ils ne sauraient rien avant d’être rentrés. Il était 23 h 15.
Un quart d’heure après, ils passèrent le Checkpoint, là encore sans encombre. Claire Minier en venait à penser que finalement, ce genre de mission était plus simple qu’il n’y paraissait. Restait cependant l’interrogation qui la taraudait. Brion était-il avec eux ?
Ils ne tardèrent pas à s’arrêter. Aucun bruit ne venait de dessous la banquette arrière. Ils ouvrirent la cache.
Brion n’était pas là.
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Le camarade Ioury Andropov essuya ses lunettes de myope avec soin, comme il le faisait à chaque fois qu’il devait prendre la parole pour une affaire importante. Puis il décrocha son téléphone et demanda qu’on lui passe le camarade Brejnev sur une ligne sécurisée. Il dut attendre quelques minutes avant d’entendre enfin la voix bien connue du secrétaire Général :
Andropov raccrocha le combiné, ôta à nouveau ses lunettes et recommença à les essuyer. Puis, il les posa enfin et regarda le portrait du secrétaire Général sur le mur de son bureau. Il eut alors un long soupir de dépit. Ce type n’était pas à sa place. La corruption régnait partout et il fermait les yeux sur les exactions de ses amis.
À ce rythme-là, l’Union soviétique n’existerait plus dans vingt ans, et toutes les opérations « Triste Printemps » du monde n’y changeraient rien.
Il se décida à allumer un cigare, qu’il sortit d’un des tiroirs de son bureau. Un cigare cubain, naturellement.