Un récit historique totalement soft. Autres temps, autres mœurs.
Bonne lecture : )
Sous la tente
La veille de la grande bataille qui se profile, j’entre dans la tente principale, entendant la fin d’une phrase qui parle à prime vue d’une femme jolie, mais assez futile. Enjoué, je m’adresse directement au Maréchal qui vient de parler, entouré de son État-major aux ordres :
- — Bonjour à tous ! Au fait, Léonard, c’est le portrait de ta femme Juliette que tu viens de faire ?
- — Général D’Ascort, je vous prie de me vouvoyer !
- — À d’autres, Léonard ! Je te rappelle qu’on a partagé les mêmes nourrices et dormi dans les mêmes berceaux, sans parler de tout le reste ! Tu serais le Pape lui-même ou le Roi de la Terre, que ça ne changerait rien. Pour un dieu ou une déesse de l’Olympe, je veux bien faire une éventuelle concession…
Léonard sait très bien qu’il n’a quasiment aucun pouvoir sur moi, contrairement à la plupart des personnes qu’il a réussi à mettre au pas, malgré des années ou des décennies de voisinage. Perso, je ne vois pas pourquoi je devrais lui faire courbette. Il grommelle :
- — Greupfff… Je parlais de la femme du Général Dumaton.
- — Aaah, cette délicieuse créature que bien des hommes aimeraient avoir pour légitime épouse ? Hélas pour nous, Dumaton l’a conquise avant nous. Et puis, une famille si aimante, ça devient si rare.
- — Ah oui, c’est vrai, tu les connais un peu.
- — Oui, ils m’ont invité quelques fois chez eux. Alors, quid avec l’exquise femme du Général ?
- — Elle n’est pas à sa hauteur, il faut à Dumaton une épouse plus convenable.
Assez étonné, je m’assieds sur le dossier d’un siège :
- — À sa hauteur ? Tu veux rire ? Je te rappelle que sa femme est de petite noblesse, alors que son mari ne l’est même pas. Et par le plus grand des hasards, qui verrais-tu pour remplacer sa si mignonne et adorable épouse ?
- — Je songeais à ma cousine Catherine…
On m’aurait tapé sur le crâne avec un gourdin, ç’aurait été pareil :
- — Catherine !? On parle bien de Catherine, ta blonde cousine, la ravageuse puissance dix ?
- — Oui, c’est bien d’elle…
Spontanément, je m’esclaffe :
- — Ta cousine, qui n’a pas une seule goutte de sang bleu en elle ?
- — Mais c’est ma cousine, Maximilien.
- — C’est bien là son seul titre de gloire… du moins, celui dont elle se peut vraiment se glorifier en public et devant les enfants.
- — J’ai décidé que Dumaton divorcerait pour épouser Catherine.
Sous l’œil inquiet des personnes présentes, je viens me planter face à mon ami d’enfance :
- — Tk-tk ! Dumaton t’a toujours été fidèle, il t’a suivi dans toutes tes aventures grandes comme petites, victorieuses comme foireuses. Et toi, tu le remercies en brisant son couple, en le séparant de sa femme et de ses enfants qu’il adore, pour ensuite le marier avec une chipie infidèle ? Pourquoi une telle punition ?
- — Une chipie infidèle !?
- — Ah, la seule chose qui te chiffonne, c’est que ta cousine soit chipie et infidèle ? Félicitations ! Oui, ta chère cousine est une nymphomane de première catégorie. Il serait plus simple de dresser la liste des hommes qui n’ont pas fricoté avec elle que l’inverse. Ose me dire le contraire !
Grimaçant, le Maréchal se tait. Il sait que j’ai raison. Je continue sur ma lancée :
- — Bien que Dumaton te soit fidèle comme un bon toutou, je ne suis pas certain que, sur ce coup-là, il obéira.
- — Je suis son supérieur !
- — Il s’est enrôlé vers quatorze ans, il me semble, il a dépassé les vingt ans de service. Voire les trente, si je ne me trompe pas.
- — Et alors ?
Je balance l’évidente vérité :
- — Eh bien, il est parfaitement libre de démissionner de ses fonctions.
- — Je le lui interdirai !
- — Un homme qui démissionne n’a plus à rendre de compte envers son supérieur, si haut placé soit-il, Léonard. L’armée possède ses propres règles, et ce, depuis des siècles.
- — Il pliera !
- — Ah oui ? Quelle géniale propagande ! Servez-moi aveuglément et je vous récompenserai en brisant votre couple, de plus, l’un des rares qui fonctionnent !
Je me tourne alors vers l’un des hommes présents :
- — Toi, Jean-Denis, tu épouserais Catherine de gaîté de cœur ?
- — Ben…
- — Et toi, Émilien ?
- — Euh… pas trop…
- — Et toi, Amédée-David ?
- — Oh moi, ça m’dérangerait pas.
Entendant cette réponse, le Maréchal sourit :
L’homme poursuit :
- — Oui, ça m’dérangerait pas. Ma femme fera ce qu’elle voudra dans son coin, et moi c’que je voudrai dans le mien. Parce que, votre cousine, j’suis pas à la hauteur !
- — C’est-à-dire !?
- — Ben oui, Maréchal, faut être réaliste : vot’ cousine, c’est pas un homme qu’il lui faut comme époux, mais carrément tout un régiment ! Mais si j’l’épouse, j’mets un pied dans vot’ famille…
Les autres personnes présentes étouffent mal une certaine envie de rire ou de sourire. Moi-même, j’ai failli rire de bon cœur. Voyant que ça risque de dégénérer, j’interviens :
- — Arrête de devenir tout rouge, Léonard, tu vas finir par nous faire une crise d’apoplexie ! Je reconnais que Amédée-David n’a pas la conversation policée des salons de la Capitale, mais il a fort bien résumé la chose à sa façon.
- — Comment !? Tu oses insinuer que…
Tel que je l’ai souvent fait avec lui, je tapote sur l’épaule de mon ami d’enfance, je soupire :
- — Je n’insinue rien, Léonard, je dis la vérité, et lui aussi. Maintenant, si tu t’amuses à mettre aux arrêts la moindre personne pour ce genre de motif, je peux t’assurer que ça va jaser sur tout le continent et ailleurs. Même ta propre famille sera de la partie…
- — Bah ! Ma famille est jalouse !
- — De qui ? De toi ? De ta cousine ?
Léonard continue sur sa lancée :
- — Pff, ils pensent être sortis de la cuisse de Jupiter… Ils oublient trop souvent que c’est grâce à moi qu’ils en sont tous arrivés là.
- — Ton frère aîné, surtout…
Agitant fébrilement les bras, le Maréchal lève les yeux au ciel :
- — Ah lui ! C’est tout juste s’il ne me demande pas de lui céder ma place !
- — Pour être précis, il l’a déjà clamé bien des fois, mais pas en face de toi…
Léonard affiche un visage incrédule :
- — Comment ça ?
- — Que ton cher frère n’a pas les bijoux de famille assez… hmm… consistants pour oser te le demander en face. En revanche, dans l’intimité, il y va de bon cœur. C’est lui qui t’a fait, tu lui dois tout.
Excédé, le Maréchal tape du pied :
- — L’ingrat ! Je l’ai fait roi !
- — Oui, tu l’as fait roi alors qu’il est incapable de diriger correctement sa propre maison, femme, enfants et domestiques. Encore heureux qu’il est bien encadré. Mais c’est Roi des rois qu’il souhaite être. Ta place.
- — Moi, Roi des rois ?
- — Comme dans l’ancien Empire perse, Cyrus, Darius, Xerxès, etc. Tu as pris le titre de Maréchal, faute de mieux, mais toi et moi, nous savons bien la réalité des choses.
Le Maréchal devient songeur :
- — Un Empire… un Empereur…
Le silence s’installe. Puis Léonard s’approche de moi, posant sa main sur mon épaule :
- — Tu es de bon conseil, Maximilien…
- — Mais tu n’écoutes pas toujours ce que je te dis. La preuve, avec cette histoire idiote arrivée la semaine dernière…
- — Oui, oui, oui… Tu avais raison… J’ai eu tort… Tu es content ?
- — C’est bien de reconnaître ses erreurs, mais c’est mieux de ne pas en faire, surtout quand je m’évertue à t’expliquer que ta lumineuse idée ne l’est pas tant que ça.
- — Bon, ça va… le problème a été vite résolu.
Vite résolu, c’est vite dit ! On voit bien que ce n’est pas lui qui a dû se décarcasser pour rectifier le tir et réparer au mieux les dégâts. Je lève les yeux au ciel :
- — On est quand même passé à deux cheveux du drame… Mais revenons à nos moutons : marier Dumaton avec Catherine, c’est même plus une erreur, c’est une faute. Tu as fait des pieds et des mains pour que l’Église soit derrière toi. Obliger un homme marié heureux en ménage à divorcer pour épouser une femme trois fois divorcée dont la réputation n’est pas précisément en odeur de sainteté, franchement, c’est détruire en un geste de plume des mois, des années de diplomatie.
- — Bah, Dumaton n’est qu’un petit général… Fidèle, mais pas imaginatif…
Léonard est peut-être, voire sans doute, l’un des meilleurs stratèges militaires que la Terre ait portés, mais en dehors des armes, je suis assez navré par son sens politique :
- — C’est quand même l’un de tes meilleurs généraux… Tu réalises la portée symbolique ? Songe un peu à l’Histoire avec un grand H : Auguste a exigé que Tibère épouse sa fille Julia. Tibère s’est exécuté la mort dans l’âme. Il a même fallu exiler son ex-femme, car il en était resté amoureux. On ne peut pas dire que ça se soit bien fini… Tibère est devenu cruel et ça a fini par donner Caligula puis Néron. Sans compter tous les morts suspects entre temps…
Léonard est perplexe, car étant assez nul en Histoire (sauf les batailles), il ignore si tout ce que je raconte est vrai ou pas. Pour lui, Auguste, c’est un Romain (c’est une bonne réponse), mais faut-il le placer avant ou après Charlemagne ? Il est vrai que j’ai un peu arrangé les faits. Léonard finit par se fendre d’un :
- — Tu exagères !
- — À peine, et tu le sais. Toi-même, aurais-tu pensé en arriver là où tu es ? La Déesse de la Chance t’a joliment aidé.
À ces mots, Léonard sourit :
- — Tu en as aussi profité, de cette Déesse de la Chance.
- — C’est vrai, tout comme tu as profité parfois de certains de mes conseils… quand tu daignes les écouter.
- — Tu es un homme étrange, Maximilien. Je me demande souvent ce qui te motive…
J’explique notre lien à ma façon :
- — Tu es mon Auguste, je suis ton Agrippa. Nous en avions déjà parlé…
- — Oui, il y a de ça… Bien que ce soit plutôt moi le spécialiste des armées, et non Agrippa. Mais tu es un bon administrateur… tu t’occupes fort bien des choses que je déteste faire.
- — Depuis le début… Mais pour bâtir une maison, il faut de solides fondations.
- — Je sais… je sais…
- — Comme tu vas assurément gagner la bataille de demain, il va bien falloir exploiter, gérer, administrer ce que tu auras conquis.
Posant ses mains sur la grande carte posée devant lui, Léonard sourit :
- — C’est pour cette raison que tu es parmi nous, Général D’Ascort !
- — Je sais fort bien que je ne suis qu’un général de complaisance, d’intendance… Mais voilà, sans intendance, le plus vaillant et intrépide des conquérants ne va pas loin, surtout en terres inconnues.
Quelques personnes présentes blêmissent. De son côté, Léonard est habitué à mes petites provocations :
- — Comme Alexandre le Grand aux abords de l’Inde, petit insolent ?
Je rectifie le tir :
- — Hmm, pas tout à fait la même chose. Ses soldats en avaient marre de le suivre toujours plus loin, ils voulaient profiter des acquis obtenus en Perse, l’or, les femmes…
- — Tu crois que je vais trop loin ?
- — Non, toi, tu restes raisonnable. Tu sécurises prioritairement les abords de notre pays.
- — C’est bien dit…
Je jette un coup d’œil sur la grande carte de la future bataille, puis je demande :
- — Alors, j’ose espérer que tu as abandonné l’idée saugrenue de marier ta cousine à ton général.
- — Je vais y réfléchir. Et si je maintiens ma décision ?
- — Hmmm… je crois que je me ferais un plaisir de tenter de consoler son ex. Mais je ne me fais pas trop d’illusion sur mes réussites.
- — Toi, consoler son ex ?
- — Bien sûr que oui ! Qui ne risque rien n’a rien. Pour mes yeux, même si elle est un peu plus âgée que toi et moi, Anne-Félicie valide tous les critères.
Le Maréchal s’étonne :
- — Anne-Félicie ?
- — Ne me dis pas que tu ne connais pas le prénom de la femme de Dumaton ?
- — Je ne peux pas connaître tous les prénoms !
- — Anne-Félicie de Guisaumier-Morcherac, précisément. Une noblesse pas très fortunée, mais fort ancienne.
Léonard plisse des yeux :
- — Tu me sembles bien renseigné, Maximilien…
- — Ce que j’ai fait quand j’ai rencontré pour la première fois la Dame en question. Et je reconnais que je l’ai revue plusieurs fois. Rappelle-toi que cette famille m’a invité chez eux assez régulièrement. Malheureusement, aucune de ses sœurs ou de ses cousines ne lui arrivent à la cheville.
- — J’ignorai que tu avais une telle inclination…
J’en ai peut-être trop dit. Je continue malgré tout :
- — Je ne te raconte pas tout… D’autant que tu es plus dans les batailles que dans les alcôves. Anne-Félicie reste la seule femme avec laquelle je pouvais envisager me marier. Du moins, pour l’instant…
- — Ah d’accord ! Je commence à mieux comprendre certaines choses…
- — Mais je te préviens gentiment, Léonard : s’il te prend la fantaisie de vouloir me faire épouser ta cousine, la prochaine fois qu’on part en guerre, je recule la ligne de ravitaillement à plus de vingt lieues !
Comme au bon vieux temps, Léonard se laisse aller :
- — Hahaha ! T’es fol, toi !
Je tapote à nouveau sur l’épaule de mon ami d’enfance :
- — Trêve de confidences. Et si tu retournais à ce que tu sais faire de mieux : infliger une sacrée branlée à nos ennemis en ce beau mois de Mars, le Dieu de la Guerre ?
- — Hahaha ! Tu as raison ! Demain sera une rude journée, mais toi et moi connaissons l’issue : une fois de plus, nous gagnerons, moi en première ligne et toi en seconde ligne avec l’intendance et le ravitaillement. À moins de vingt lieues, n’est-ce pas ?
Peu après, tout le monde se penche à nouveau sur la grande carte.
Mises au point
Après une belle victoire, il n’est pas rare qu’une magnifique soirée soit organisée plusieurs jours plus tard pour fêter l’événement. Ce qui est le cas actuellement dans le Palais d’Été. Comme souvent, on me présente à diverses personnes. Parfois aussi, des mères ou des pères me présentent leur demoiselle en fleur. La plupart sont belles, c’est indéniable, mais elles ressemblent toutes une magnifique boîte artistiquement décorée avec du vide à l’intérieur. Il faut avouer que leur éducation au couvent ne les prédispose pas à être piquantes, surtout en présence de leurs parents.
Parfois, je me dis qu’il faudrait que je me penche sur le cas d’une de ces demoiselles pour la pervertir selon mes envies. Mais je doute que Papa et Maman soient d’accord pour que je joue de la sorte avec leur fille.
- — Bonsoir, Maximilien ! Venez donc par ici…
Sans que je comprenne ce qui m’arrive, dans un tourbillon de parfum capiteux et de dentelles, je suis happé par le bras et entraîné un peu à part. Je réalise bien vite qu’il s’agit de la fameuse Catherine, celle que son cousin voulait marier à ce pauvre Dumaton. J’ai déjà vu des robes vertigineuses et translucides, mais là, je crois que j’ai droit au summum du genre !
Arrivée dans un coin de la vaste salle, derrière quelques plantes vertes, avec un sourire enjôleur et un décolleté carré à la limite de la décence, elle susurre :
- — Alors, comme ça, Maximilien, vous brisez mon futur mariage ?
- — Faites-vous allusion au Général Dumaton ?
- — Exactement ! Mon cher cousin était décidé, vous intervenez, et hop, il change d’avis.
- — Il faut dire que ce n’était pas la meilleure idée du siècle…
- — Ah bon ? En quel honneur ?
Faisant abstraction de la robe vaporeuse, je commence à compter sur mes doigts :
- — Premièrement, Dumaton est marié avec enfants.
- — Le divorce existe…
- — Le divorce existe pour l’État, mais pas pour l’Église… Allez donc dire ça aux gens d’Église… Déjà qu’on a eu du mal à les rabibocher tous les deux !
Elle hausse les sourcils :
- — Les deux ? Lesquels ?
- — L’Église et l’État…
- — Ah je comprends mieux…
Faisant fi de la translucidité qui en montre un peu trop, je compte deux sur mes doigts :
- — Et puis, vous et Dumaton en couple ? Le mariage de la carpe et du lapin.
- — Il serait tombé fou amoureux de moi, comme tous les hommes…
- — Comme presque tous les hommes, s’il vous plaît. De plus, Dumaton est déjà fou amoureux de sa femme depuis un bon paquet d’années.
- — Ça lui aurait passé…
Je laisse tomber le comptage. Je me penche sur Catherine, essayant de ne pas trop lorgner dans son appétissant décolleté vertigineux :
- — Je vois que votre cher cousin a oublié de vous confier certains détails…
- — Ah bon ? Lesquels ?
- — Dumaton a le sang chaud, voire bouillant. On ne compte plus le nombre d’hommes qui se sont retrouvés à se battre avec lui au petit matin.
Elle ouvre de grands yeux :
- — Ah bon ! Il est comme ça ?
J’accentue un peu. En réalité, ça ne s’est produit que deux fois, et avec des individus trop insistants qui cherchaient visiblement de sérieux ennuis à ce pauvre Général. Mais mon interlocutrice n’est pas censée le savoir. Je poursuis :
- — Imaginez qu’il provoque en duel un à un tous vos admirateurs, on n’est pas sorti de l’auberge !
- — Vu comme ça, oui… Mais je serais vite veuve à ce petit jeu-là !
Je secoue la tête de gauche à droite :
- — Pas certain ! Dumaton est un bon tireur d’élite, et un sabreur émérite.
- — Un bon tireur d’élite ?
- — Un seul coup lui suffit pour envoyer ad patres un importun, même à cent pas… Pan !
Elle écarquille plus encore les yeux :
- — À ce point ?
- — Oui, à ce point. Quant au sabre, même si on n’est pas manchot, on perd très facilement une main, un bras, une tête face à lui.
- — Même la tête !?
- — Oui, et en un seul mouvement, tchac !
Dégoûtée, elle fait franchement la moue. J’exagère un tantinet, mais autant forcer la dose :
- — Et puis, s’il advenait qu’il vous surprenne en galante compagnie, il aurait l’argument infaillible du double meurtre d’honneur.
- — Du double meurtre d’honneur ?
- — Oui, celui de votre soupirant et du vôtre, bien sûr.
Elle frissonne, ses tissus vaporeux en révèlent plus encore, puis elle déglutit :
- — Mais… mais… c’est un malade !
- — Non, c’est un Méridional. Et les Méridionaux sont trèèès chatouilleux avec l’honneur. Souvenez-vous d’un certain Francesco…
- — Lui, c’était un cas !
Je la détrompe :
- — Non, pas du tout : ce Francesco est juste dans la norme, voire assez conciliant, finalement.
- — Assez conciliant, Francesco ?
- — Comparativement à celui auquel votre cousin souhaitait vous marier, Francisco est très conciliant.
La jeune femme est perplexe :
- — Mais pourquoi mon cousin voulait me jeter dans les mains d’un tel homme ?
- — Vous n’êtes pas sans savoir qu’il désapprouve vos vagabondages…
- — Plein d’hommes vagabondent, comme vous dites.
- — Je sais, mais Léonard est rétrograde sur ce sujet, vous le savez aussi bien que moi. D’ailleurs, je vous soupçonne d’en rajouter une louche avec vos prétendants, rien que pour le faire bisquer !
Redevenue plus sûre d’elle, Catherine se met à sourire :
- — Vous n’avez pas tort, Maximilien…
- — Eh bien, avec Dumaton comme mari, vous seriez obligée d’être sage comme une image. D’autant qu’il vous trimbalerait dans ses bagages à la moindre bataille.
Rageuse, elle s’exclame :
- — Ah le sale hypocrite !
- — Lequel ? Léonard ? Dumaton ?
- — Je parle de mon satané cousin.
- — Comme vous le savez, je connais un peu l’individu depuis un bon paquet d’années : faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais.
- — Je sens que je vais aller lui dire deux mots, moi, à cet hypocrite ! Il m’avait vendu ce mariage autrement ! Quel vaurien !
J’ai peut-être été un peu loin. Je tente de la calmer :
- — N’en faites rien, Catherine. De plus, ce projet est à l’eau. La meilleure façon de le faire bisquer est de vous afficher ostensiblement avec vos futures conquêtes. Et si vous l’osez, avec une à chacun de vos bras…
- — Deux soupirants en même temps, au vu et au su de tous ? Trèèès bonne idée !
- — Merci…
Elle me regarde d’un air étrange :
- — Je me demande à quoi vous jouez, Maximilien… Vous êtes pourtant le conseiller de mon cousin depuis bien longtemps, vous avez même grimpé ensemble une à une toutes les marches à deux…
- — Pas forcément qu’à deux. Je suis arrivé haut, très haut, grâce à Léonard, je le sais très bien. Je ne tiens pas à dégringoler en bas de l’escalier contre mon gré, à la suite d’une grosse bourde que je peux éviter.
- — Je vois ce que vous voulez dire, Maximilien. Vous êtes en quelque sorte la rambarde du balcon…
- — C’est la première fois qu’on me dit pareille chose, mais je retiens l’image.
De sa main gantée, elle caresse ma joue :
- — Toujours pas intéressé, Maximilien ?
- — Je vous remercie de votre sollicitude, mais je décline.
- — Vous êtes rarement vu en compagnie féminine…
- — Disons que je ne suis pas ostensible. Mais je vous rassure, ma préférence est clairement engagée envers les femmes.
Elle me regarde dans le fond des yeux :
- — J’ai cru comprendre que vous incliniez beaucoup pour la femme de mon ex-futur mari.
- — J’ai laissé échapper quelques mots à ce sujet, j’en conviens.
- — Dans ce cas, c’était tout bénéfice pour vous de laisser Léonard faire sa magouille, que Dumaton se marie avec moi, et que vous consoliez son ex-femme.
- — Je sais, mais le résultat final serait un immense gâchis, pour nous quatre…
- — Pas pour vous, il me semble.
Je deviens nettement plus sérieux :
- — Croyez-vous que je puisse bâtir mon bonheur sur le malheur des autres ?
- — Je comprends vos réticences… Beaucoup n’ont pas vos pudeurs…
- — De plus, je préfère me trouver ma Anne-Félicie à moi.
- — Je présume que ce ne sera pas moi…
Penché sur elle, je lui confie à voix basse :
- — Vous être une femme très intéressante, très séduisante, Catherine, trop belle aussi, mais je ne suis pas disposé à partager.
- — Oui, j’avais compris. Vous êtes même le genre d’homme à vous contenter d’une seule femme, une fois que vous avez trouvé la bonne. Quelque part, je vous envie…
- — Je sens comme une pointe d’ironie…
Elle agite son décolleté carré sous mon nez :
- — Hmm, non, pas vraiment. Mais en attendant de trouver la femme de vos rêves, que diriez-vous de prendre un petit acompte avec moi et sur moi ?
- — Imaginez que je prenne goût à vous, Catherine… dans ce cas, ce sera vous la plus embêtée…
- — Ah !? Pour quelle raison ?
Je m’approche de son oreille, qu’elle a fort mignonne :
- — Rappelez-vous de ce que je vous ai dit au sujet de Dumaton. Je ne suis guère mieux. Afin de vous garder à moi tout seul, je vous enlève et je vous séquestre dans un lieu secret où personne ne viendra vous retrouver.
- — Oooh ! Vous oseriez ?
- — Ce n’est pas à vous que je dois expliquer que l’amour fait parfois faire des choses peu convenables aux hommes pourtant réputés pour être le sexe fort…
Ostensiblement, elle présente ses doux appas blancs comme sur un plateau :
- — Mon cher cousin aura vite fait de me retrouver. Du moins, ses chiens de chasse…
- — Pas dit, chère Catherine, pas dit. J’ai assez d’argent disponible pour être en fuite durant au moins vingt ans, trente ans et plus. Ainsi qu’un bon réseau qui se fera un plaisir de me soustraire à Léonard, juste pour le faire bisquer…
- — Ça doit se compter sur les doigts d’une main, ces personnes…
Dans un premier temps, je ferme ma main, puis je tends le pouce :
- — Oh, un peu plus que ça ! Réfléchissez un peu… Un, imaginez toutes les personnes de l’Ordre Ancien qui ne rêvent que de reprendre leur place au sommet de la pyramide. Il y en a beaucoup, n’est-ce pas ?
- — Euh… oui, c’est vrai…
Je tends à présent l’index :
- — Deux, imaginez tous ceux qui ont détrôné l’Ordre Ancien pour en bâtir un nouveau, tout ça pour que ce soit Léonard qui en retire tous les bénéfices sous leurs nez. Ça fait aussi beaucoup de monde.
- — Euh… oui, en effet…
Je tends à présent le majeur :
- — Enfin, trois, imaginez ceux qui ont néanmoins choisi le camp de Léonard, mais qui veulent sa place, ou une meilleure place, ou qui s’estiment mal récompensés. Là aussi, il y en a beaucoup. Y compris dans votre propre famille qui devrait pourtant le soutenir. Vous-même, on ne peut pas dire que vous soyez une inconditionnelle de votre cousin qui vous a quand même hissée vers les sommets.
- — Euh…
- — Vous comprenez un peu mieux ?
Un air un peu inquiet, elle me demande :
- — Oui, mais… vous oseriez m’enlever pour me retenir captive ? Est-ce aimer que de priver celle qu’on aime de sa liberté ?
- — Pour vous, la notion de liberté est de pouvoir batifoler avec tous les hommes à qui vous faites perdre la tête. Car je ne pense pas qu’il y ait eu beaucoup d’hommes qui vous ont fait perdre la tête…
- — Ah ça, oui ! Les hommes, ça se mène par le bout du nez, ou plus précisément par le bout du bout. C’est même trop facile…
- — Vous avez de la chance que vos amants se contentent de ce que vous pouvez leur offrir, quoique… il y a eu quelques suicides sur votre chemin…
Elle fait la grimace :
- — Les imbéciles ! Mais quelle idée de se tirer une balle dans la tête pour si peu !
- — Vous étiez tout pour eux… Vous étiez leur soleil, et vous leur avez ensuite offert la nuit en passant dans d’autres bras.
- — Pourtant, ils savaient où ils mettaient les pieds, non ? Au moins moi, j’annonce la couleur !
Je contemple à nouveau cette femme de haut en bas. Il est heureux que j’aie un assez bon contrôle de ma personne :
- — Je reconnais que vous ne trompez personne sur la marchandise… Une très belle marchandise, assurément…
- — Cette belle marchandise ne vous tente toujours pas ?
Oubliant à cette dernière proposition fort alléchante, tous les doigts de ma main sont à présent dépliés, je continue :
- — Il n’est pas rare qu’une femme pense qu’elle pourra changer un homme pour le rendre meilleur, je me trompe ?
- — Non, pas du tout… C’est même une erreur commune chez mes consœurs.
- — Eh bien, chez mes confrères, il existe la même erreur, celle de se croire le seul homme capable de combler une femme.
Elle se met à sourire :
- — Un peu comme vous…
- — J’ai en effet ce défaut, mais j’en suis conscient, contrairement à bien des hommes. Tout ceci pour dire, chère Catherine, que vous et moi, nous ne sommes pas très… assortis. Je pense sincèrement que la bagatelle avec vous doit être grandiose, bien que j’aie entendu des échos qui n’allaient pas forcément dans ce sens.
Sa réponse tombe, lapidaire :
- — Il y a toujours des pisses-vinaigres…
- — Surtout de la part de ceux à qui vous avez offert une petite surprise cuisante entre les jambes.
- — Ah ça, c’est juste un retour de balancier ! Certains hommes m’ont offert une méchante surprise, eux aussi !
Mon sixième sens me fait regarder par-dessus mon interlocutrice et les plantes vertes :
- — Ah, je crois que nous allons devoir passer à des sujets plus… écoutables : votre cher cousin et vainqueur arrive vers nous. Nous avons été dénoncés…
- — Dommage ! J’aime bien nos conversations. Nous devrions les renouveler plus souvent.
Alors que Léonard est à mi-chemin, Catherine s’éclipse avec grâce, me faisant admirer une croupe incendiaire que cachent mal quelques couches de tissus translucides. Elle part se fondre dans la masse des invités. Mais pas pour longtemps, car très vite, un cercle d’admirateurs avides l’entoure, au grand dam des autres Dames.
Arrivé à ma hauteur, intrigué, mon ami d’enfance demande :
- — Vous vous racontiez quoi ?
- — Nous étions en train de mettre en place un complot pour que ta chère cousine devienne Reine à ta place. Je veux dire : à ta place de futur Roi, il va de soi.
- — Arrête de dire des imbécillités !
- — Avoue qu’elle aurait plus de succès diplomatiques que toi !
- — Tu parles ! Elle transformerait toutes les Cours du continent en un vaste lupanar !
- — Mais je pense que ça serait efficace…
- — Alors, vous racontiez quoi ?
Je ne mens pas en disant :
- — De son ex-futur mari, Dumaton.
- — Et ?
- — Du fait que ça ne se fasse plus, ce qui lui retire une épine du pied.
- — Dumaton est une crème !
- — Mais pas son genre d’homme, c’est aussi simple que ça.
- — Son genre d’homme ? Laisse-moi rire ! Ma cousine couche avec tout ce qui bouge !
Je demande d’une voix doucereuse :
- — Tout ce qui bouge ?
- — Oui, tout ce qui bouge !
- — Même avec toi ?
- — Ah ! Tu as l’art de retourner les phrases, toi !
J’affiche un sourire goguenard :
- — Même avec moi ?
- — Tu dois être l’une des rares exceptions. Si je ne savais pas certaines choses à ton sujet, j’aurais pu en déduire que tu es inverti ! Mais à prime vue, ce n’est pas le cas.
- — Je te confirme, ce n’est pas le cas, je ne suis pas inverti.
- — De toute façon, peu me chaut, chaud lapin, ascète, inverti, nonne, nymphomane, du moment qu’on me serve avec loyauté.
- — Toi, tu fais allusion à diverses personnes de ton entourage…
- — Tu comprends vite…
Puis nous nous séparons, Léonard étant à nouveau happé par divers courtisans. Moi, j’ai souvent une paix royale, car j’ai partiellement la main sur le Trésor Public et donc sur tout ce qui est impositions et taxes. Donc on me fait risette, mais on évite d’en raconter trop de peur de se trahir. Car l’immense majorité de ces nouveaux Riches ont au moins un cadavre dans la cave ou au grenier. Idem pour les anciens Riches qui ont su retourner leur veste à temps.
Une sacrée journée
Puis un beau jour est arrivé le Sacre, celui de Léonard Premier. Cette histoire de Roi des Rois ayant fait un bon bout de chemin dans ses cogitations, notre ex-Maréchal décide de franchir le pas afin de mieux tourner la page de l’Histoire avec un grand H.
Quelque part, c’est logique : un roi règne sur un royaume, un empereur règne sur une confédération, ce qui est actuellement le cas, à la suite des diverses conquêtes accomplies. Divers peuples, diverses langues, diverses religions, et même diverses écritures.
Organiser un Sacre demande de tout prévoir dans les moindres détails. Et le Diable se niche justement dans les détails. Il a fallu presque cinq mois pour préparer tout ce tralala majestueux et dantesque, et encore, tout n’est pas réellement au point.
Le Sacre a eu lieu en début d’après-midi, ce fut grandiose. Encore heureux que j’aie réussi, ci et là, à limiter les trop grosses sorties d’argent. Pavoiser une cathédrale, soit, mais uniquement avec de la soie et de l’or, c’est trop. Rien que la couronne impériale, c’est pure folie ! Ce n’est même plus une couronne, c’est un présentoir à diamants !
- — Maximilien, tu as vu cette beauté !
- — Oui, Léonard, elle brille tellement qu’on n’arrive même pas à fixer des yeux cette couronne ! De plus, elle n’est pas trop lourde sur ta tête ?
- — J’ai essayé hier soir, elle pèse son poids, mais je ne vais pas la garder longtemps.
- — Facilement une demi-heure quand même…
Mais tout se passe bien. Il faut dire que la plupart des importuns ont été emmenés au loin ou en prison manu militari, et que trois tentatives d’attentat ont été déjouées. Il ne me reste plus qu’à croiser les doigts que tout le monde ait bien effectué son travail, car étant souvent proche physiquement de Léonard, il existe un certain risque pour que je subisse des inconvénients fâcheux en cas de terroriste bien décidé à mourir pour la cause !
Mais pour l’instant, rien de tel.
Ce soir, il y a bal, avec un vaste buffet. Tout brille du plancher ciré au plafond lustré. Je n’ose pas compter le nombre de bougies qui brûlent dessus de ma tête. La plupart des gens qui comptent sont présents, même ceux qui ont dû parfois faire une à deux semaines de voyage pour venir. Léonard parade avec son impératrice de femme, mais sans les couronnes, sans doute trop lourdes. Juliette (son épouse) semble dépassée par la situation, absente. Jamais elle n’aurait songé à ce qui lui arrive ce soir, quand elle s’est mise en ménage avec Léonard, il y a environ huit ans, lui faisant depuis six enfants, dont quatre garçons. La relève dynastique est visiblement assurée.
Divers ambassadeurs et quelques princes étrangers sont venus. Ils en prennent plein la vue, ce qui est d’ailleurs l’un des buts assumés de ce sacre. Je me sers sur l’une des nombreuses tables du buffet, autant que je profite aussi un peu de ce que j’ai aidé à organiser.
- — Général Maximilien d’Ascort ?
Un serviteur guindé et perruqué me présente un billet plié en quatre sur un plateau en argent. Intriguée, je découvre une écriture féminine :
- — Maximilien, pouvez-vous me rejoindre tout de suite dans le salon vert ?
Aucune signature. Je connais peu de femmes capables d’utiliser ainsi mon prénom. Je songe aussitôt à Catherine. Ce soir, elle n’a pas osé la même robe vaporeuse, mais elle éclipse toutes les femmes présentes. Finalement, le rôle d’impératrice lui allait à merveille, mais je vois mal Léonard épouser sa cousine. Bien que… qui peut prédire l’avenir ?
Moi-même, je suis étonné d’être ici ce soir sous toutes ces dorures et ces lumières…
À pas lents, je me dirige vers le salon vert, me demandant quel est le problème à résoudre. Sans doute un souci avec ses soupirants, puisqu’elle a pris mon dernier conseil au pied de la lettre : Catherine s’affiche souvent avec deux hommes, un à chaque bras. Effet garanti sur son empereur de cousin !
C’est avec surprise que je me retrouve seul avec Anne-Félicie de Guisaumier-Morcherac, la femme du Général Dumaton, en grande robe verte fort seyant. Je m’incline, baisant sa main gantée :
- — Que me vaut cet honneur ?
- — Je vous sais homme à aller droit au but. J’irai moi aussi à l’essentiel : merci.
- — Merci !? Pour quelle raison ?
Tandis que je recule d’un pas, la réponse arrive sans détour :
- — Je sais le rôle que vous avez tenu au printemps dernier.
- — Vous faites allusion à l’éventuel remariage de votre époux ?
Elle incline un peu la tête :
- — C’est bien ça. Vous avez été la seule personne à oser vous opposer à ce désastreux projet. Même sa libidineuse cousine n’a rien objecté, mais visiblement, mon mari ou un autre, elle s’en moquait…
- — Je ne voyais pas l’intérêt de briser un ménage harmonieux, tel que le vôtre, voilà tout… Je le savais fort bien, puisque vous m’avez invité diverses fois.
- — Merci encore…
Je lui adresse un sourire jovial :
- — Ce n’était pas la peine, j’ai simplement dit à Léonard ce qui me semblait être juste.
- — Pourtant, on dit que…
- — On dit que quoi ?
- — Que si vous n’aviez rien dit, vous auriez pu…
Un peu gênée, elle se tord les mains, ne sachant pas comment annoncer la suite. Je crois deviner où elle souhaite en venir. J’essaye d’amoindrir les faits en souriant :
- — Madame, il ne faut pas croire à tout ce qu’on raconte. Il existe tant de bruit de couloirs, aussi bien dans les palais que dans les tentes…
Elle me regarde fixement :
- — Êtes-vous si certain que ce ne soit qu’un bruit ?
- — Bruit ou pas bruit, peu importe. L’important est que vous soyez toujours heureux, et en couple.
Elle me regarde au fond des yeux, j’en frémis. Elle murmure :
- — Vous êtes un gentleman… bien que vous jouissez d’une réputation un peu… curieuse…
- — Une fois de plus, il existe bien des bruits…
Elle se met à sourire, puis elle s’approche un peu plus de moi. Grand Dieu qu’elle est divine ! À ma grande surprise, je l’entends me dire d’une voix douce :
- — J’espère sincèrement pour vous que vous trouverez la femme dont vous rêvez…
- — Peut-être l’ai-je déjà trouvée… Je suis assez cachottier…
- — Dans ce cas, Maximilien, permettez-vous de vous dire que vous vous cachez mal en ma présence.
- — Ah…
À ma grande surprise, elle pose sa main gantée sur ma joue :
- — Ce n’est pas à vous que je dois expliquer que certaines choses ne peuvent se réaliser.
- — Je ne le sais que trop bien…
Je capture sa blanche main pour y déposer un baiser.
- — Profitez bien du Sacre et des festivités qui vont autour, Anne-Félicie. Ce genre d’événement n’arrive pas tous les jours…
Regardant à travers la porte comme pour contempler au-delà la foule du Sacre, Anne-Félicie se met à sourire :
- — Même pas une fois par siècle ! Voire par millénaire…
- — Raison de plus pour en profiter.
- — Honnêtement, lors du Sacre, là où j’étais, je n’ai pas vu grand-chose : beaucoup trop de monde devant moi…
- — Je reconnais que j’avais une meilleure place.
Elle se met à rire doucement :
- — Oui, car finalement, c’est plutôt vous que j’ai vu, et non l’Empereur.
Puis elle bifurque complètement de sujet en enchaînant :
- — Souvenez-vous d’Anne-Eugénie ?
- — Votre plus grande… Elle n’était pas là la dernière fois que nous nous sommes rencontrés. Elle était partie chez une tante, en montagne, il me semble.
- — Vous avez bonne mémoire. La dernière fois que vous l’avez vue remonte à trois ans. Vous aviez beaucoup discuté ensemble.
Je me souviens fort bien :
- — Elle était avide de connaissance… Un vrai tonneau des Danaïdes !
- — Elle est toujours très avide de connaissance, elle n’a pas changé.
- — Tant mieux… Il convient d’avoir l’esprit bien formé.
Elle m’adresse un petit sourire narquois :
- — Et non que le corps pour une femme ?
- — Ah ça, c’est ce que pense Léonard, pardon, notre nouvel Empereur. Si une femme possède pour elle l’esprit et le corps, tant mieux pour elle. Mais je crains de ne pas faire partie de la majorité.
Son sourire s’adoucit :
- — Je le crains aussi. C’est pourquoi j’aimerais vous confier une mission pour les jours prochains.
- — Une… mission ?
- — Voyez-vous, Anne-Eugénie est devenue une jeune fille. Accepteriez-vous de lui faire découvrir la Capitale, tout en lui servant de chaperon ?
Je m’étonne du mot employé :
- — De chaperon ? Craignez-vous pour sa vertu ?
- — Ma fille est très raisonnable, tout comme vous, mais, voyez-vous, certains jeunes hommes ne le sont pas, hélas.
- — Je suis obligé de vous donner raison. Comme vous vous en doutez, j’ai quelques obligations durant ces prochains jours, mais je peux faire en sorte de chaperonner votre fille afin de lui faire découvrir plein de choses dans la Capitale.
- — Je vous en remercie, Maximilien…
Puis elle se tourne vers une porte latérale et dit en haussant la voix :
- — Anne-Eugénie, entre, s’il te plaît.
J’écarquille grands les yeux en découvrant venir vers nous une copie conforme, ou presque, avec un air plus effronté. D’un pas affirmé, elle aussi en robe verte, Anne-Eugénie s’approche de moi, et m’offre une courte révérence :
- — Bonjour, Maximilien. J’ose espérer que vous ne m’avez pas oubliée…
- — Bonjour, Anne-Eugénie. Quel changement ! Comment oublier une jeune-fille qui voulait en savoir autant sur Aristote, les Égyptiens, Cipango, la chimie et bien d’autres sujets ?
Elle affiche le même sourire que sa mère, avec quelque chose en plus :
- — Je veux toujours en savoir autant sur plein de sujets ! J’espère pour vous que vous avez lu beaucoup de livres depuis la dernière fois, et aussi appris beaucoup de choses durant ces trois ans…
- — Je n’ai pas toujours pu faire ce que je voulais, j’ai même eu à organiser un sacre et quelques après-batailles, mais je me déplaçais toujours avec quelques livres dans ma besace, et j’aime discuter pour en savoir plus.
- — Tant mieux… Ainsi, si j’ai bien compris, vous acceptez de me chaperonner durant ces prochains jours ? Chaperonner, quel terme ! Seriez-vous un grand méchant loup ?
Amusé, je me penche un peu sur elle :
- — Première leçon, jeune fille : toujours se méfier de l’eau qui dort.
- — Je ne suis pas née de la dernière pluie.
Du doigt, je désigne la grande porte à doubles battants :
- — Tant mieux, mais derrière ces portes, il existe toute une faune bien plus cruelle et retorse que tous les animaux de la jungle.
- — Mais vous êtes là pour me protéger, n’est-ce pas ?
- — Autant que possible. Mais il faudra éviter de venir chatouiller la moustache d’un tigre !
Les deux femmes sourient. Comme sa mère, il y a quelques instants, elle me fixe droit dans les yeux, mais de façon plus impertinente :
- — Une chose m’amuse : depuis tout à l’heure, vous évitez le « tu » comme le « vous » à mon sujet. Puis-je savoir pourquoi ?
- — Pour la bonne raison que je ne me suis pas décidé. Le ‘vous’ offre du respect et de l’éloignement. Quant au ‘tu’, il est plus intimiste, peut-être trop…
Elle me prend par la manche et m’entraîne vers la grande porte :
- — Eh bien, Maximilien, quand vous serez décidé, vous m’en ferez part. Mais en attendant, faites-moi découvrir toutes ces choses que je ne connais pas.
Égayé, je me tourne vers sa mère :
- — Vous avez là une fille au caractère très affirmé !
- — Oh, je vous sais homme à ne pas vous laisser déborder…
- — Parfois, une simple jeune fille est plus dangereuse que plusieurs armées. Mais quand elle est fillette, il est toujours loisible d’appliquer la fessée si ça va trop loin.
Anne-Félicie se met à rire doucement :
- — Sur certains points, ma chère fille est encore une fillette…
- — Maman !
Joueuse, sa mère enfonce le clou :
- — De plus, Maximilien, vous n’êtes pas sans savoir que certaines femmes ne détestent pas…
- — MAMAN !
À moitié agacée, Anne-Eugénie me tire fermement par la manche :
- — Je ne veux pas rester une seule seconde de plus dans cette pièce à écouter une mère si perverse ! Et vous, Maximilien, ne vous avisez pas de me toucher !
Me figeant sur place, d’un geste calme et assuré, je libère ma manche. Interdite, la jeune fille me regarde d’un air un peu inquiet. Je me poste à côté d’elle, posant délicatement, mais fermement ma main dans son dos à hauteur de taille :
- — Et si je touche ainsi, est-ce acceptable ?
- — Ça peut le faire… me répond-elle avec un grand sourire enjôleur.
Je sens confusément que je retiendrai ce jour, non pas pour le Sacre de notre nouvel Empereur, mais pour une raison fort différente.