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Temps de lecture estimé : 27 mn
27/10/22
Résumé:  Jean continue son enquête en Bretagne où il reçoit le soutien, tant diurne que nocturne, de Patricia.
Critères:  fh médical amour policier -policier
Auteur : Volovent      Envoi mini-message

Série : Enquête bretonne

Chapitre 03 / 03
Enquête bretonne 3

Résumé des précédents chapitres : Jean continue son enquête en Bretagne où il reçoit le soutien, tant diurne que nocturne de Patricia.







Lundi matin. Après une nuit calme, mais courte, nos préoccupations ont divergé pour la première fois depuis 8 jours. Ça fait tout drôle de se retrouver seul. On cherche en permanence quelqu’un à côté, et il n’y a personne. Mais où est-elle ? Elle m’a prêté son épave pour naviguer dans Rennes et alentour, mais j’ai refusé de l’utiliser pour aller à Lorient. Pas fou, non ? La quincaillerie est fermée, bien sûr un lundi. Je me rabats sur l’adjudant :



Là, j’ai gaffé grave. Ce n’était pas le Figaro, Le Monde et encore moins Libé. Ouest France of course. Non, je ne l’avais pas lu.



À peine raccroché, je me précipite chez le marchand de journaux le plus proche (ils n’ont pas l’air d’avoir de kiosques ici).



Nouvelle gaffe, je suis grave ce matin. Évidemment qu’ils ont Ouest-France. Je ne suis pas réveillé, ou alors très perturbé psychiquement. Le vendeur me jette un regard noir et me désigne l’énorme pile d’un geste du menton. Je parcours les pages fébrilement. Ah ! En pages Rennes : « Coup de filet de la Gendarmerie dans le milieu interlope rennais » . Je n’ai jamais su ce que voulait dire « interlope ». Ça doit faire beau dans le titre d’un article. Le journaliste encense la Gendarmerie qui avait mis fin aux agissements de quelques jeunes gens qui terrorisaient les femmes de Rennes et des environs en les frappant et les violant. « Un certain nombre  » de victimes ont accepté de porter plainte… L’article, destiné à faire baver le brave lecteur, détaillait quelques-uns de ces actes de malveillance. Une phrase était sympa (pour moi) : « L’adjudant Le Guellec, chargé de l’enquête, avait décidé de frapper vite et fort devant l’importance des délits. »


Bon, il a tiré la couverture à lui, bien joué, maintenant il me doit quelque chose, et il a intérêt à m’aider. Je dévalise le marchand en lui prenant 6 exemplaires du journal et j’en envoie un à Anna, avec un petit mot pour la prévenir de ma virée à Lorient demain.

Nouveau coup de fil à l’adjudant qui fait répondre qu’il n’est pas là. Il se paye ma tête ou bien je rêve ?

Il me reste les parents Lecomte, et pour aujourd’hui ça suffira. Coup de fil à la quincaillerie, rien. Normal, c’est fermé le lundi, mais on ne sait jamais. Coup de fil à leur appartement, rien ; à Cancale encore moins. Ils ont disparu aussi. C’est louche. Je ne sais plus quoi faire. J’aurais peut-être dû aller chercher le gars Anthony jeudi dernier. That’s it ! On ira demain.

Je rentre chez Patricia décidé à lui préparer une belle tarte Bourdaloue. C’est long, ça occupe bien et ça vide la tête. En plus, elle sera contente. Mais d’abord un petit casse-croûte, sinon, à peine terminé, la tarte sera mangée.

Et voilà, je suis en train de fraiser ma pâte, j’ai les mains bien grasses et paf  ! (ou plutôt « Dring  »), le téléphone. Fatal, ils ont tous juré de m’emm… aujourd’hui.



Énervé, le père Jeannot. C’est vrai, ça ne m’intéresse pas du tout d’être cité dans le journal, au contraire, je suis ravi de ne pas y être ; mais faut pas abuser, les informateurs ça se paye. Et moi je veux être payé en infos. Je le lui dis. Je ne donne plus rien. Et ma déclaration, il peut se la mettre où je pense. Enfin, je n’ai pas dit ça comme ça, j’y ai (un peu) mis les formes. Nous sommes fâchés. Pas grave, il s’en remettra, et moi je vais faire comme d’hab’, tout seul. S’il veut m’assigner à résidence, qu’il me convoque ! Il m’énerve, il m’énerve. Avec tout ça ma tarte n’avance pas. Allez, au boulot !


18 h, Patricia rentre, enfin. Elle est épuisée. C’est toujours comme ça dans notre métier. Au retour des congés on a au moins trois ou quatre jours de travail double. Ça permet de ne pas penser, de replonger sans réfléchir dans le quotidien. Mais c’est un peu dur.

Je lui ai préparé un petit apéro des familles : olives et Coteaux du Layon.



Là, j’ai eu droit à un regard noir avec un éclair au milieu, propre à dégommer un régiment de CRS. Bon, je n’insiste pas et dévie habilement la conversation sur le cours du cacao à Abidjan, sujet hautement sensible s’il en est.

Elle finit par se détendre un peu, parler de son métier, de ses collègues, et moi je lui raconte ma conversation avec Le Guellec. Elle est stupéfaite. Nous échafaudons des hypothèses plausibles quant à son attitude, mais rien ne nous paraît évident. Le plus probable est que nous lui marchons sur les pieds quelque part, mais où ? Ou alors, il a pris la grosse tête, mais ça n’a pas l’air d’être le genre du personnage.

À bout de réflexion, je sors la tarte. Ses yeux s’illuminent et pétillent de joie contenue. C’est curieux, elle s’exprime beaucoup avec les yeux. La joie, la colère, l’amour, le dédain… tout passe par là, et en les regardant on sait ce qui se passe dans sa tête.



En riant nous avons dégusté une grosse part chacun, puis direction le divan où nous avons refait le monde avant de défaire le lit. Chaque chose en son temps.

J’ai fait l’amour avec pas mal de jeunes filles charmantes sous tous rapports. Je suis un épicurien, j’aime les belles et bonnes choses. Et toutes avaient un charme incroyable, une qualité physique particulière, un esprit singulier. Avec toutes, j’ai adoré ça, j’y ai pris un plaisir immense. Mais quand en plus on est amoureux, alors là c’est le septième ciel, le paradis avant l’heure. Une secousse sismique. Un tremblement de terre force 8 ou même 9 sur l’échelle de Richter. Vous avez l’impression d’être aspiré dans les limbes et de planer en apesanteur. Eh bien, c’est ce qui m’arrive avec elle ! Sans prévenir.

Nous nous connaissons un peu mieux maintenant, aussi, nous pouvons varier les positions, changer le rythme, inventer de nouveaux « trucs-bidules » pour se faire plaisir. Avec parfois l’impression que le cœur va exploser, tellement on est bien à deux, tellement l’extase est forte. On a envie que cela ne s’arrête jamais.



*

* *



Mardi matin. J’ai les jambes en coton. Je ne sais pas comment Patricia fait, mais elle se lève à 100 à l’heure, papote à n’en plus finir et se promène toute nue dans l’appartement. Aho ! Shocking ! Pas réveillé, je mets en route le petit-déjeuner sans tarder, car la minette est pressée. Elle veut toujours être prem’s dans le service. Je ne sais pas pourquoi, mais ses collègues lui laissent gentiment ce petit plaisir.


Moi, je prends le train pour Lorient. J’ai récupéré ses numéros de téléphone au CHU, on ne sait jamais. Le tacot crapahute sur des rails pas vraiment parallèles ni jointifs. Nous sommes passablement secoués. On dirait la micheline d’Ussel cahotant sur les bords de la Vienne. Ah, j’ai pris « l’express ». Nous nous arrêtons partout : Plélan, Ploërmel, Josselin, Locminé… Et partout, ça monte et ça descend en parlant breton, avec les provisions, les cages à poussins, les paniers de pots de confitures… C’est très sympa et ça me rappelle les jours de foire en Limousin. Trois heures pour faire 150 km, quand même, je n’ai pas dû prendre le bon train. C’est de leur faute aussi, ils n’avaient pas traduit en français !

Port de pêche de Keroman. C’est mon point de repère. L’adresse est assez proche, c’est ce qu’avait dit le père Lecomte. C’est une petite rue triste qui ne doit jamais voir le soleil. Des flaques d’eau stagnent le long des trottoirs. Ça sent bon l’iode et le poisson. On entend des cris de mareyeurs au loin. Le 25, c’est là. Juste à côté, une boulangerie, une « vraie », uniquement boulange. C’est rare ici. Une gardienne, ça va.



Je commence à prendre un regard froid et dur.



Un petit 2-pièces-cuisine sombre, comme la rue. Meublé chez Emmaüs ou un truc dans le genre. Le dépotoir comprenait une table, envahie de journaux et de magazines « de charme » comme on dit. La cuisine était à peu près vide, mais on remarquait quand même une batterie de casseroles presque neuves. Tombées du camion de la quincaillerie Lecomte ? Quant à la chambre… un matelas par terre et une commode. C’est tout. Un mur tapissé de photos et cartes postales a attiré tout de suite mon attention. À côté de cartes postales de différents pays du monde, se glissent des photos d’Anthony, de jeunes femmes et du fils Lecomte près d’une côte.



On s’approche, tout doucement, mais on s’approche. Maintenant, téléphoner à Pat’.



Et moi donc ! Je file à la gare routière, on ne sait jamais. Chance, un bus part à 13 h 30 et il ne met qu’une heure. Je demande si, pour aller aussi vite, c’est en Citroën SM et je m’attire un regard noir du guichetier. Pas trop d’humour les Bretons. Allez, sandwich vite fait, de type Bérurier, parfait, ça creuse le bord de mer. C’est vrai que les marins ne rigolent pas sur la nourriture. Vous connaissez le repas du marin breton ? En semaine, 12 sardines et 1 litre de rouge, et le dimanche, 1 sardine et 12 litres de rouge. Celle-là je ne suis pas pressé de la placer, des fois qu’ils le prennent mal.


Ethel. C’est vrai que c’est mignon. Nous sommes passés sur le pont de la rivière et le bus s’est arrêté devant la Mairie. J’ai subtilisé, à l’insu de la gardienne, trois photos significatives, dont une prise « derrière la Mairie », a-t-elle dit. On va commencer par là. Première étape : humer l’air du pays. Je rentre donc au Bar de la Mairie. Pas beaucoup de monde. Je commande un café. Le patron m’amène le café avec un verre de rhum blanc. Je fais le gars pas étonné et remercie. Il ne faut pas laisser se perdre les traditions. Beau pays, quand même.

Je reste un moment à lire le journal. Des habitués occupent deux autres tables. Depuis mon entrée, ils se sont mis à chuchoter. A priori, je dérange. Et Patricia n’est pas là pour me sauver la mise. Je fais signe au patron de remettre une tournée. Ça rassure les deux tables qui se mettent à parler un peu plus fort. Je chope le patron au passage en lui parlant du milieu « interlope » rennais. Ouest-France a sorti un autre article de blabla ce matin.



Et voilà, c’était parti. Un bon sujet d’actualité, bien chaud, en plus un peu graveleux, et ils en ont pour une bonne heure.



Un gros rire secoue la salle. Ce doit être une vedette, le gars Marcel. Allons, j’ai trouvé le problème de Le Guellec. Il ne voulait pas que je vienne là. Donc il y a un rapport possible entre les sauvages et Anthony. On va trotter jusqu’à la venelle en question.

Personne. La venelle est déserte. Je fais le gars qui flâne nonchalamment. Un touriste. Ça fait louche mon truc, pas naturel. On ne se promène pas dans cette venelle par hasard. La vieille à la coiffe, en train de tricoter derrière son carreau, fait bien semblant de ne pas me voir. Je continue mon chemin, en faisant aussi semblant de ne pas l’avoir remarquée. L’ambiance est bizarre. Peu avant le bout de la venelle, je note des scellés sur une porte. Bien, pas la peine d’insister, Le Guellec m’a doublé. Plus rien à faire ici.

Gare de Lorient. J’ai réussi à prendre le bus retour et j’ai un train (« Rapide » cette fois) pour Rennes. J’y serai à 19 h 30. Patricia va être contente. Arrivé à Rennes, je lui téléphone. On ne débarque pas par surprise chez une femme. J’ai vu des couples se briser pour bien moins que ça.



J’étais fatigué, j’avais faim, mais j’ai dû y passer. Ah là là, que c’est dur la condition d’homme de nos jours. Enfin, après quelques longues minutes d’embrassades, quelques dizaines d’heures de minutes de gymnastique obligatoire, j’ai enfin pu me restaurer.

Je suis vraiment raide dingue de cette fille. J’en arrive même à aimer sa tambouille épouvantable, parce que sur ce plan aussi elle est prem’s. Je ne connais personne d’aussi doué pour massacrer un simple plat de pâtes comme elle. Championne du monde. Par contre, je ne connais aucune autre fille capable de vous servir un plat de pâtes complètement nue avec un tel naturel, un tel charme et une telle classe. Championne du monde là aussi. J’ai encore envie d’elle, mais je ne peux plus, elle m’a vidé, alors je l’embrasse partout, sur les seins, sur le ventre, sur les fesses…

Nous avons parlé longtemps de tout et de rien, éludant mon enquête et son travail. Puis j’ai eu le plaisir de pouvoir dormir dans ses bras. Qu’est-ce qu’on est bien !


*

* *


Mercredi. Patricia est partie à l’hôpital. J’essaie de réfléchir. Je suis dans une impasse. Ma seule piste sérieuse s’est effondrée hier. Il me reste ses parents à Arzal, mais Le Guellec les aura déjà cuisinés. Trop facile. Il a pourtant raté l’appartement de Lorient. Je n’ai vraiment pas envie d’aller le voir. Un point s’imposerait pourtant. Alors, il me reste le quincaillier. On va tenter ça ce matin.

Le journal d’abord. Encore un article sur le milieu « interlope » rennais. Du baratin pour allécher le nigaud, avec cependant une information intéressante. Les gendarmes auraient arrêté cinq personnes. Si je compte bien : trois barbares + Anthony + un inconnu (Roland ?). Il va falloir quand même que je contacte ce petit c… de Le Guellec. Ça m’énerve, ça m’énerve.

Eh bien, hasard, le téléphone retentit dans la pièce. Qu’est-ce que je fais ? Si ce sont des copains ou la famille de Patricia, ils vont être surpris. Tant pis, je décroche.



Je n’avais plus un poil de sec. J’étais en larmes. Et Pat’ qui n’était pas là. J’aurais même été capable de boire du Chouchen, c’est vous dire dans quel état lamentable j’étais ! Une douche, vite, que je ne rate pas le téléphone.

Pas de panique. Prochain bus pour Merdrignac ? Ça va, j’ai une heure devant moi. Mon Dieu, Clara ! Qu’est-ce que je vais dire à sa sœur ? Je vais les faire avouer, moi, ces p’tits c… Suffit de taper au bon endroit ; doivent pas savoir les gendarmes. Faut que j’y aille.

Une heure qu’il m’a appelé ce Rrooogntudju de Le Guellec, j’y vais. Téléphone  ? Mon Dieu.



Comment vais-je m’y prendre ? D’abord Patricia.



Bon, Anna, maintenant. Je n’ai pas le courage. Ses parents ?



Anna, je ne sais pas comment lui dire.



Plus sec, c’est difficile, mais je n’aime pas faire dans le larmoyant. J’ai besoin d’un bon bouquin pour m’occuper. Me vider la tête. Je ne supporte pas de subir, d’attendre sans rien faire. J’ai envie d’aller aux urgences, mais je serais un boulet. Tiens, elle a un bouquin de Michel Foucault. Et elle ne l’a même pas lu ! Elle va m’entendre. Trop dur aujourd’hui, je n’arriverai pas à me concentrer suffisamment. Elle n’a même pas de BD. Va falloir que ça change. Allez, un gâteau, mais facile à faire. Un Creusois, elle ne doit pas connaître et c’est très facile à faire.

13 h et toujours pas de nouvelle. Je n’en peux plus. Anna m’a dit qu’elle arrivait à 17 h. Ah, le téléphone, enfin.



Je ne sais pas si un câlin pourrait me calmer. Allez, je pense à elle et je me mets à bander ! Ça va mieux. Positivons : on a retrouvé Clara, mission accomplie. Dans un triste état peut-être, mais vivante. Ouah ! Le pied. Je ne pensais vraiment pas y arriver, heureusement que ce p’tit c… de Le Guellec était là. Il a fait fort quand même. On a eu des mots, mais il a fait fort et surtout rapide.

La gare. Anna débarque, presque rayonnante. Elle paraît revigorée. La tête haute, sourire aux lèvres, elle dénote dans cet univers gris.



Peu après, nous débarquons à l’accueil de la Réa. Patricia nous attendait. Un peu gênée et rougissante, elle vient saluer Anna.



Elle est très « pro » dans son comportement avec une blouse. Mais quand elle revient, elle a quitté son uniforme et je la retrouve. Je la prends dans mes bras. Nous restons longtemps enlacés.



Elle me serre très fort en ce moment, comme si elle avait peur que je m’en aille.



Et là, j’ai eu droit à un de ces baisers passionnés qui restent dans les annales. C’est ce moment qu’Anna a choisi pour revenir. L’instinct ? Sa figure est passée par toutes les couleurs, pâle d’abord, vexée de ne pas être la reine, puis rouge de colère, enfin verte, les lèvres tremblantes :



J’ai été obligé de serrer Patricia très fort dans mes bras, elle voulait lui sauter à la gorge. Elle avait le visage déformé par la colère, ses yeux lançaient des éclairs.



En partant, j’ai jeté un œil sur Anna. Tête baissée, elle pleurait doucement. Mais pourquoi est-elle aussi désagréable par moments, pourquoi tout gâcher ?

La soirée a été franchement réussie. Nous avons dansé, chanté, mangé le Creusois (quel courage  !). J’étais heureux. Clara était vivante et j’étais avec Patricia. Que demande le peuple ? Demain est un autre jour.



*

* *



Jeudi. Patricia est partie au CHU. Je me retrouve seul sans rien à faire. Insupportable. Je vais chercher quelque chose dans le journal. Et, à propos, il y a peut-être des nouvelles sur notre affaire. Allez zou, en balade.

Ah ben ça alors, première page du canard, en gros, en hénaurrme devrais-je dire : « Une jeune femme sauvée d’une mort atroce par deux médecins du CHU  ». S’ensuivaient force détails sur « la prisonnière enchaînée dans la cave  », l’enquête menée depuis trois semaines par deux médecins pour la retrouver et débusquer les barbares  ; « l’intervention décisive de la Gendarmerie  »  ; le travail du SAMU pour la ramener à la vie  ; la photo d’Anna en larmes « parce qu’on avait retrouvé sa sœur chérie  » (en réalité la photo a été prise juste après notre départ et les larmes c’était à cause de nous)  ; les héros dont vous aurez le récit et la photo dans les heures qui viennent… Direction l’hôpital vite fait pour extraire Pat’ en douceur de tout ce ramdam. La réanimation est envahie de journalistes et de curieux ; je m’éclipse en douce et fonce dans son service, pareil : des photographes, des curieux… Heureusement, personne ne me connaît, tout le monde cherche « le deuxième médecin ». Je téléphone aux numéros qu’elle m’avait indiqués, occupés. Je fonce chez la surveillante générale. C’est une vieille peau qui vient d’expulser manu militari deux journaleux un peu trop envahissants. Je monte à l’assaut de son bureau, ferme la porte et avant qu’elle n’ait pu me virer, débite ma tirade comme une mitraillette :



Deux minutes après, Patricia débarque et nous nous éclipsons par les labos de biologie. Ouf ! Quel bazar ! Maudit Le Guellec, il nous aura tout fait celui-là.



Problème. Arrivés chez elle, la rue est envahie de journalistes et de curieux. Ça s’attroupe un peu partout. Pas moyen d’aller prendre nos affaires. Je fais le gars décontracté, marche tranquillement vers sa voiture et démarre sans que personne ne me remarque. Je la récupère près de la porte cochère où elle s’était planquée et nous voilà partis.

Une heure après, Cancale, enfin pas tout à fait, chez Marie, plutôt. Il est midi et Jules en est à son je-ne-sais-pas-combien-tième verre de blanc.



16 h. Nous revenons chez Marie organiser le bazar, si possible. Nous avons téléphoné aux rédactions il y a ½ h, ils ne devraient pas arriver avant au moins ½ h. Notre texte est prêt. Nous nous lançons dans une mise en place sommaire de la salle. Jules a un sourire jusqu’aux oreilles, il n’a jamais vu une effervescence pareille. Marie a aussi recruté deux autres costauds « Il ferait beau voir qu’ils payent pas, en plus  ».

16 h 30, les premiers débarquent, ça va défiler pendant une bonne ½ h de plus. Arrivée à 50 personnes, la salle est bondée, surchauffée, on ne s’entend plus. Je donne l’ordre de bloquer les entrées. Personne ne me connaît, je suis tranquille. Patricia attend dans l’arrière-boutique.

17 h. Tant pis pour les retardataires, de toute façon ils ne peuvent plus entrer. Je vais chercher Pat’. Elle fait une arrivée royale, flashs, applaudissements, murmures élogieux… Je commence, et pendant vingt minutes nous nous relayons pour expliquer les faits principaux. Gros succès, photos sous tous les angles (surtout de Patricia bien sûr). L’un des photographes lui demande d’enlever son pull pour une nouvelle séance. Il se fait rembarrer vite fait par Jules, faut pas embêter sa petite protégée, qui déclare, péremptoire :



Jules et Marie sont harcelés. On leur demande dix fois de raconter leur histoire. Jules, bien imbibé, parle maintenant des choses qui entraînent les choses… Le téléphone est pris d’assaut par les reporters qui veulent dicter leur papier. Les photographes démarrent en trombe pour aller développer leurs clichés à Rennes avant le bouclage. Un semblant de calme revient vers 19 h, lorsque tous les journaleux ont déserté la place. Tous, non, il en reste encore deux ou trois, un peu plus malins, qui souhaitent obtenir l’interview exclusive, le scoop du siècle, le détail qui tue (si possible grivois le détail). Le café de Marie a connu son jour de gloire, elle va faire de bonnes affaires pendant quelques mois.


Nous sommes épuisés. Je serre la main de Jules, fais la bise à Marie et nous fuyons rapidement (enfin, en 4 L). Deux journalistes accompagnés de deux photographes se sont entassés dans une R16 et nous prennent en chasse. La galère. Je ne sais plus quoi faire. C’est Patricia qui prend les choses en main. Elle se lance dans un chemin creux qu’elle connaît vaguement, au risque de faire exploser son épave. Miracle, surchargée et trop basse, la voiture des journalistes se plante dans une ornière et nous pouvons enfin nous échapper. Pas question de rentrer chez elle, nous filons « Chez Jacques » qui nous sort un magnifique plateau de fruits de mer et accepte de nous louer une chambre (« Mais c’est bien parce que Marie…  »). J’ai planqué la 4 L dans une petite cour invisible de la route. Enfin un peu de détente. C’est-à-dire gros dodo tout de suite.


*

* *


Jeudi. Le journal est dithyrambique. Les « héros », avec photos en première page, racontent leur histoire. « Plusieurs dizaines d’agressions résolues grâce à eux  », sans oublier la Gendarmerie et l’adjudant Le Guellec, que nous avions encensés pendant la conférence, bien entendu, ainsi que le café de Marie. Mais la grande vedette, c’est elle. Bretonne, médecin à Pontchaillou, mignonne, elle fait la une de tous les journaux locaux. Je la charrie grave.



Au début, elle l’a bien pris, mais au bout d’un moment, elle a craqué. Des larmes se sont mises à couler lentement, presque discrètement. Et puis les gros sanglots sont arrivés. J’ai dû la prendre dans mes bras (quel courage !), lui essuyer les joues, lui faire plein de bisous (tendres, c’est tout, bande de cochons), la bercer. Mais ça ne suffisait pas.



Nous sommes rentrés à Rennes. C’est moi qui conduisais, avec moult précautions, son épave. Elle était recroquevillée sur son siège et ne disait rien, mauvais signe.



Alors là, on a frôlé la mort de près. La 4 L a fait un gros écart que je n’ai redressé qu’à quelques millimètres du fossé.




FIN