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Temps de lecture estimé : 21 mn
30/07/22
Résumé:  Le mythe de la Belle et de la Bête revisité. Bonne lecture !
Critères:  fh hdomine revede conte -fantastiq -contes
Auteur : Maryse      Envoi mini-message
Les roses





Elle arrangeait dans le vase les fleurs que sa fille venait de lui offrir. Cette dernière lui avait dit les avoir cueillies en chemin. De magnifiques roses sauvages au parfum entêtant.



Sans se l’expliquer, elle se sentit brusquement frigorifiée. Elle croisa les bras contre sa poitrine pour se réchauffer et regarda vivement autour d’elle pour trouver l’origine du courant d’air. Rien. Tout était normal, aucune fenêtre n’était ouverte. Alors qu’elle s’apprêtait à reprendre sa tâche, une voix grondante retentit dans sa tête :



La surprise la cloua sur place. Pendant un instant, elle tenta de se rassurer en se disant que son imagination était en train de lui jouer un tour, qu’elle était en train de rêver. Puis une peur viscérale, incontrôlable s’infiltra en elle. Les battements de son cœur s’accélérèrent et tous ses muscles se raidirent. Poussée par un réflexe de survie, elle fit volte-face et se figea en découvrant l’ombre qui semblait prendre forme au milieu de la pièce. Elle voulut se mettre à hurler, mais une force surnaturelle l’en empêcha. La terreur explosa en elle et se répandit instantanément dans tout son être. En pleine panique, avec l’énergie du désespoir, elle voulut s’arracher de son état, reprendre le contrôle, retrouver un semblant de lucidité, s’échapper de la démence qui était en train de s’emparer d’elle. Ce qui était en train de lui arriver ne pouvait être vrai, elle devait faire un cauchemar, elle allait se réveiller… Son corps était en nage et pourtant elle se sentait glacée jusqu’au tréfonds de son âme. Elle avait la terrifiante impression qu’elle n’existait plus, qu’elle ne s’appartenait plus. L’ombre terrifiante, monstrueuse, surgie de nulle part, s’était accaparée de son corps. Elle n’était plus qu’une poupée de chiffon entre ses griffes. Dans un sursaut, elle ouvrit la bouche pour crier, mais aucun son n’en sortit.


Non ! Tout cela ne pouvait être vrai ! Elle était en proie à une défaillance qu’elle n’arrivait pas à s’expliquer ni à comprendre. Pourtant les yeux noirs qui la fixaient en luisant dangereusement étaient bien réels. Des yeux effrayants, inhumains, sauvages. Les yeux d’une bête qui lui imposait sa volonté, contre laquelle elle ne pouvait pas lutter. Son esprit ne fonctionnait plus comme s’il avait été brisé.



La créature gronda comme pour lui prouver qu’elle se trompait. Les babines de cette dernière se retroussèrent en découvrant deux énormes crocs terrifiants. Elle retint de justesse un cri d’effroi.



La voix était lourde de menaces. Son instinct maternel prit le dessus et son sang ne fit qu’un tour. Jamais elle ne laisserait qui que ce soit s’en perdre à sa progéniture.



La bête secoua vivement la tête en faisant onduler férocement sa crinière et lui jeta un regard meurtrier.



Elle sentit le sang refluer de son visage tandis qu’elle prenait la pleine mesure de ce qu’elle venait d’entendre. Elle lança un coup d’œil désespéré à la bête pour tenter de l’apitoyer. En vain. Elle avait la sensation que la pièce entière se mettait à tourner autour d’elle. Elle devait trouver quelque chose pour sauver sa fille. Elle ne pouvait pas laisser la créature l’enlever, Dieu seul savait pour faire quoi !



Elle sentit les yeux de la bête plonger en elle et la sonder. Pendant un instant, elle se sentit mise à nu, presque violée dans son intimité. Elle crut mourir de dégoût. Mais elle devait tenir, ne pas flancher. Elle devait y arriver pour que sa fille soit épargnée !



Serrant les poings, elle s’enfonça les ongles dans la paume pour ne pas défaillir tandis qu’une horrible prémonition s’infiltrait en elle : si jamais elle acceptait, elle deviendrait la chose de la bête et en serait à jamais transformée. Mais avait-elle le choix ? Il n’y avait aucun autre moyen pour garantir la sécurité et la tranquillité de sa fille.



Elle fut prise de vertige et dut se retenir à un meuble pour ne pas perdre l’équilibre. Elle était exténuée et n’avait plus la force de lutter. Tout ce qu’elle désirait maintenant c’était que ce cauchemar se terminât le plus rapidement possible.



Seul un rire à la fois sarcastique et inquiétant lui répondit. Elle était seule. La créature avait disparu. Ses jambes ne la portaient plus. Elle tremblait de peur et d’épuisement. Incapable de rester debout, elle se laissa tomber dans le canapé et s’y recroquevilla en serrant ses genoux entre ses bras…




Elle ouvrit brusquement les yeux en se redressant sur son lit. La chambre était plongée dans l’obscurité. Seul le souffle profond et régulier de son mari qui dormait à côté d’elle brisait le silence de la nuit.



Une voix surgie de nulle part. Celle de la bête ! Elle frissonna, la bouche tout à coup sèche, le cœur battant à tout rompre. La créature l’appelait. Elle ne pouvait se soustraire, elle devait y aller. Se sacrifier pour que sa fille soit épargnée.


Comment se retrouva-t-elle face à la lourde porte en bois, elle n’en avait aucune idée. Tout ce dont elle se souvenait, c’était l’espèce d’aspiration qui l’avait entraînée à travers les volutes légèrement irisées d’une sorte de brouillard ouaté. Et maintenant, elle était là, en chemise de nuit, pieds nus, devant l’entrée de cette bâtisse. D’immenses rosiers aux épines impressionnantes illuminés par le clair de lune recouvraient le mur en pierres. Avant même qu’elle ait pu retrouver ses esprits, le battant s’ouvrit dans un grincement lugubre. Son cœur manqua un battement et elle éprouva soudain le besoin de s’enfuir sur-le-champ. Mais elle lutta contre cette envie. Elle devait rester pour sauver sa fille. Se montrer forte et ne montrer aucun signe de faiblesse. Elle s’avança prudemment, tous les sens aux aguets.


Le hall était plongé dans l’obscurité, mais elle ressentait la présence de la créature. Cette dernière était là, quelque part, tapie dans l’ombre en train de l’observer. Elle frissonna sans pouvoir s’en empêcher.



Toujours cette voix qui grondait dans son esprit sans qu’elle puisse savoir d’où elle provenait. Jamais elle ne s’y habituerait, songea-t-elle, en proie à l’angoisse. La porte claqua dans son dos puis elle entendit le crissement sinistre du verrou qui se refermait, lui interdisant tout retour en arrière. Elle était bel et bien prisonnière. Prenant son courage à deux mains, elle gravit prudemment les marches une à une, la main sur la rampe, faisant attention où elle posait les pieds. Une fois arrivée sur le palier, elle jeta un regard circulaire en se demandant vers quelle porte se diriger. Un rai de lumière filtrait sous l’une d’elles. Elle s’y dirigea.



La chambre était éclairée et luxueusement meublée, rien à voir avec ce dont elle s’attendait. Elle s’arrêta net sur le seuil, stupéfaite. Elle ne pouvait détacher son regard du lit à baldaquin qui trônait au centre de la pièce. Les sculptures des quatre colonnes ouvragées représentaient des figurines de femmes nues, certaines d’entre elles ligotées par des rosiers qui leur entouraient le corps. La peur qui lui broyait le ventre s’accentua à la pensée de ce que la bête lui réservait. Elle finit par s’arracher de sa morbide contemplation et prit une profonde inspiration pour se redonner du courage. Instinctivement, elle s’approcha du feu qui crépitait dans la cheminée en tendant les mains devant elle comme si elle voulait les réchauffer.


Tout son corps se couvrit de chair de poule lorsqu’elle sentit une présence dans son dos. La créature était là, derrière elle. Elle ne l’avait pas entendu s’approcher. Elle devinait le regard bestial qui s’attardait sur sa nuque. Elle imaginait la bête salivant d’envie qui se pourléchait les babines, prête à bondir pour ne faire qu’une bouchée d’elle. Elle en frémit d’horreur. La nausée lui monta à la gorge.



La voix qui résonnait sous son crâne l’emplit tout entière. Comme si la bête s’était glissée en elle et avait pris possession de son être.



Sa respiration se bloqua. Un tremblement incoercible l’agita. C’était pire que tout ce qu’elle avait bien pu imaginer. Mais elle devait accepter, se laisser faire. Pour sa fille ! Quelles qu’en soient les conséquences.



Les propos la glacèrent en lui faisant redouter le pire. Mais que pouvait-elle faire d’autre que se soumettre ? Elle n’était pas de taille à se défendre et le faire ne ferait qu’exciter la créature, qu’attiser les instincts les plus bas de cette dernière.



Curieusement, sa voix ne tremblait plus. Elle se sentait comme déconnectée, en proie à la résignation. Comme une condamnée s’approchant de son lieu d’exécution. Seul un ricanement moqueur lui répondit. Et lorsqu’un bras lui entoura la taille et qu’elle sentit le torse puissant de la créature se plaquer contre son dos, sa terreur se raviva et l’embrasa en une fraction de seconde. Cette promiscuité forcée lui faisait prendre toute la mesure du danger qui pesait sur elle. Et lorsque la bête lui parcourut la joue de la pointe de sa griffe, la peur la pétrifia et elle eut la terrible impression que toutes ses fonctions vitales s’arrêtaient de fonctionner. Elle ne pouvait plus respirer ni faire un geste. Son cœur lui-même semblait avoir cessé de battre. La griffe tranchante continuait son trajet. Elle descendit le long de son cou, puis accrocha l’encolure de sa chemise de nuit qu’elle déchira lentement entre ses seins pour finir sa course sous sa poitrine. Et lorsque la pointe la piqua plus fortement, elle se mit à sangloter et à supplier. La bête continuait, sans montrer le moindre signe de compassion. Au contraire, cette dernière semblait en proie à une excitation croissante. Son souffle fétide devenait de plus en plus saccadé, ses gestes de plus en plus brusques, son corps était de plus en plus chaud. La bête, de plus en plus surexcitée, se frottait contre son dos, contre ses fesses. Tétanisée, incapable de la moindre réaction, elle subissait le désir bestial dont elle n’allait pas tarder à être la victime.


La bête respirait bruyamment contre son oreille. Elle sentait la dureté du sexe raidi contre ses fesses. Un sexe qui allait la posséder dans un coït contre nature. Cette perspective lui déclencha un haut-le-cœur. Sur le point de vomir, elle tourna la tête et son regard, brouillé de larmes, remarqua une des sculptures gravées sur la colonne du lit. Une femme à quatre pattes se faisait saillir par une espèce de loup-garou. Le thème représenté aurait dû la révulser. Mais, elle se rappela subitement que dans la mythologie, de nombreuses légendes relataient les amours entre humains et animaux et mettaient en scène des êtres mi-homme, mi-bête. Ces êtres hybrides, qui n’auraient jamais dû voir le jour, issus d’unions tumultueuses et interdites, avaient, disait-on, modifié le cours de l’humanité.



La terreur lui nouait le ventre. Dans un réflexe de survie, poussée par la rage du désespoir, elle se débattit furieusement, donnant des coups de pied, des coups de coude, des coups de poing. Elle finit par se dégager et s’enfuit aussi vite que ses jambes le pouvaient. La bête poussa un grondement et tenta de la retenir en agrippant sa chemise de nuit qui se déchira dans un bruissement sinistre. Elle sortit de la chambre à toute allure, traversa le palier et dévala l’escalier en une course effrénée. La gorge lui brûlait et ses muscles raidis par l’effort lui faisaient mal. Ses pieds touchaient à peine le sol tant elle courait vite. En bas de l’escalier, elle tourna la tête pour lancer derrière elle un dernier regard. La bête était immobile en haut des marches et – fait incroyable – ne semblait pas vouloir la poursuivre. Elle redoubla d’efforts et bondit hors du manoir. Hors d’haleine, elle traversa le jardin plongé dans l’obscurité d’une seule traite. Les roses sauvages se tendaient vers elle comme pour l’arrêter et leurs épines tranchantes lui lacéraient la peau. Son pied se prit dans une racine et elle se sentit tomber en avant. Elle ressentit un choc avant de sombrer dans le noir… Elle se réveilla en sursaut. Son cri s’étouffa entre ses lèvres lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était allongée dans son lit, à côté de son mari profondément endormi. Elle avait fait un cauchemar…


C’était une jolie matinée ensoleillée. Elle déambulait dans les allées du marché qui grouillait de monde. Elle appréciait l’atmosphère qui y régnait. Les marchands et les petits producteurs vantaient à tue-tête la qualité de leurs produits. Tout en avançant, elle repéra un étal recouvert de fleurs aux formes, aux couleurs et aux senteurs variées. Elle s’y approcha et contempla les bouquets alignés. Lorsque son regard tomba sur les roses, elle sentit comme un pincement à son cœur. Puis la stupéfaction chassa son trouble lorsqu’elle les vit brusquement flétrir et leurs pétales tomber. Elle se frotta les yeux d’incrédulité. Comment un tel phénomène pouvait-il se produire ? se demanda-t-elle, tandis que son humeur s’assombrissait inexplicablement. Pendant un instant, sa vue se brouilla et elle crut voir deux yeux voilés, comme si eux aussi dépérissaient. Puis l’étrange vision se dissipa aussi rapidement qu’elle lui était apparue, la laissant dans une obscure mélancolie…


Tout le reste de la journée, elle vaqua à ses occupations sans pouvoir se défaire de son espèce de malaise dont elle ne trouvait pas l’origine. Le moindre bruit la faisait sursauter, la moindre contrariété l’irritait. Elle se sentait les nerfs à vif, prête à exploser à tout bout de champ. Elle se contint toute la soirée pour ne pas faire d’esclandre et finit par aller se coucher toujours aussi tendue…



Cette sollicitude l’agaça et elle lui tourna le dos sans répondre. Elle se raidit lorsque celui-ci se blottit contre elle et posa la main sur sa hanche pour la caresser sensuellement. Elle s’efforça de ne pas réagir, de ne pas le repousser. En restant passive, il finirait bien par se lasser, se dit-elle en faisant un effort sur elle-même pour ne pas l’envoyer bouler.



Sa réponse était abrupte. Elle n’avait rien trouvé d’autre et voulait mettre fin à toute discussion. D’ailleurs, qu’aurait-elle bien pu dire ? Comme elle s’y attendait, son mari finit par s’éloigner en grommelant des mots inintelligibles. C’était son problème s’il avait envie de faire l’amour, songea-t-elle en fermant les yeux. Faire l’amour… cela faisait bien longtemps qu’ils ne l’avaient pas fait. Leurs rapports sexuels tenaient plus du besoin de se soulager que d’être vraiment ensemble, de se retrouver. Un acte purement physique sans romantisme ni passion !


Un cri d’agonie la tira de son sommeil. Elle ouvrit les yeux et constata avec stupeur qu’elle n’était plus dans son lit, mais dans le hall d’entrée du manoir de la bête. Elle frissonna de peur, mais aussi de froid. Tout semblait glacé, privé de vie. Elle regarda tout autour d’elle. L’immense porte en bois était restée ouverte. Le jardin, illuminé par le clair de lune blafard, semblait lui aussi mort. Les roses moribondes jonchaient le sol. Comme chez la fleuriste du marché, se remémora-t-elle. Tout semblait à l’agonie. Intriguée, elle lança un regard craintif en haut de l’escalier en se demandant où se trouvait la bête. Elle ne percevait aucun signe de sa présence. Contre toute logique, une étrange appréhension l’assaillait.


Était-elle stupide à ce point de se soucier du sort de la bête ?


Quelque chose de plus fort que la raison la poussait à aller voir ce qui se passait. Son intuition lui disait que la bête était malade. Elle se rappela brusquement les propos de celle-ci : en cueillant les roses du jardin, on m’ampute d’une partie de moi et je dois me régénérer en absorbant une portion de la vitalité de celui qui a commis cet acte. Elle restait indécise. Ne devrait-elle pas profiter de la situation pour s’en aller et mettre un point final à toute cette histoire abracadabrante ? Elle n’arrivait pas à s’y résoudre. Comme si quelque chose de plus fort qu’elle la retenait. Au bout d’un moment, ses jambes comme mues par une force propre se mirent en route et elle s’élança, gravissant les marches deux par deux.


Une fois devant la porte de la chambre, elle prit une profonde inspiration avant de pousser le battant qui était resté entrebâillé. La bête était étendue sur le lit. Il paraissait sans vie.


Était-il mort ? En était-elle libérée ? Son cauchemar se terminerait-il enfin ?


Son cœur manqua un battement lorsqu’elle entendit un léger gémissement et lorsqu’elle vit la bête rouler sur le côté. La créature avait beaucoup maigri, semblait amoindrie et n’irradiait plus cette espèce de force, de sauvagerie qui l’avait tant effrayée. Oui, la bête, à l’image des roses du jardin, était en train de dépérir. Parce qu’elle s’était enfuie en refusant de lui donner un peu de sa vitalité ?


Tu dérailles, lui hurlait sa raison. Oublie-le, retourne dans ton lit et rendors-toi. Adviendra ce qui arrivera, ce ne sont pas tes affaires !


Mais à la place de tourner les talons et de s’en retourner d’où elle venait, elle restait là, incapable de détacher les yeux de la masse inerte recroquevillée sur le lit.


Que pouvait-elle faire pour l’aider à se remettre sur pied ?


Reprends-toi, ton comportement est absurde, tenta-t-elle de se convaincre en réalisant qu’elle avançait à petits pas flageolants. Sa bouche était toute sèche et elle avait du mal à respirer. Son cœur battait à tout rompre. Elle crut défaillir en atteignant le lit. La bête, même diminuée, l’impressionnait. Sa proximité la faisait frissonner. Elle haletait. Elle avait conscience qu’au moindre mouvement, leurs corps se toucheraient. Cette perspective la troublait. Qu’y avait-il dans l’air de cette pièce pour se sentir aussi ébranlée, à fleur de peau ?



Le murmure chevrotant, presque inaudible, mal articulé, ne laissait planer aucun doute sur l’état de santé de la bête : celle-ci était mourante. Son cœur se contracta douloureusement. Elle ne sut que répondre à l’affirmation qui sonnait comme un reproche ni quoi penser de l’émotion qu’elle sentait grandir en elle. Pour se donner une contenance, elle se pencha légèrement, glissa un bras sous les épaules de la bête et la souleva sans effort. Aussitôt, une odeur l’assaillit. Forte, musquée, si riche qu’elle en eut le vertige. Elle lui donnait l’impression qu’elle aurait pu s’y fondre, s’y noyer. La fourrure contre sa main n’avait rien de rêche, au contraire elle semblait aussi douce que de la soie. Une drôle d’idée lui vint à l’esprit et la fit vaciller : l’apparence effrayante de la bête n’avait rien à voir avec ce qu’elle était réellement ! Et lorsque celle-ci laissa tomber la tête contre sa poitrine, elle eut l’impression que son cœur éclatait.


Un flot de sensations la submergea, balayant sur son passage toutes ses peurs, toutes ses réticences. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait et elle en resta pétrifiée. Elle réagissait de façon extrême au contact de la bête. Ses seins avaient gonflé sous sa fine chemise de nuit et une folle chaleur l’envahissait. Involontairement, le bras qui soutenait les épaules recouvertes de fourrure se resserra. Elle avait inconsciemment attiré la bête contre elle. Celle-ci émit un léger râle. Lorsqu’elle réalisa la portée de son geste, il était trop tard. C’était comme si un flux d’énergie passant d’un corps à l’autre crépitait entre leurs peaux.


Ce qu’il se passait était tellement incroyable, tellement extraordinaire qu’elle en restait interdite. Pourquoi n’avait-elle plus de prise sur son corps, pourquoi ses mains étaient-elles devenues moites, pourquoi n’arrivait-elle plus à respirer normalement ? Tout cela n’avait pas de sens. Elle avait l’impression d’être sur le fil de rasoir, qu’un rien la ferait basculer. Ce qui lui arrivait était sûrement le fruit de son imagination enflammée. Pourtant ce qu’elle ressentait semblait bien réel. Elle était trop chamboulée pour pouvoir réfléchir lucidement. Elle était à la croisée des chemins. C’était le moment ou jamais de prendre une décision. Elle aurait dû mettre fin à cette situation qui risquait de la précipiter dans… dans quoi au juste, elle ne le savait pas. Mais qu’avait-elle à perdre en s’abandonnant à cette sorte de cocon de chaleur palpitant qui lui donnait le vertige ? Elle se mordit la lèvre pour réprimer sa soudaine envie de déposer un baiser sur les poils noirs qui semblaient retrouver tout leur lustre.


La bête était en train de changer, de récupérer toute sa puissance, toute sa superbe. Cette révélation lui tomba dessus en lui coupant le souffle. Loin de l’effrayer, elle en fut soulagée en réalisant qu’elle ne supportait pas de la voir diminuée. Elle la préférait débordante de vie au risque de se mettre en danger. Elle essaya de chasser cette pensée de son esprit comme une ineptie qu’il fallait oublier. Mais elle comprit vite que c’était impossible. D’ailleurs, le fait que la bête gardait la tête contre sa poitrine ne l’aidait guère à recouvrer sa raison.


La seconde d’après, les pattes se posèrent sur son visage en l’immobilisant. Les pointes des griffes s’enfoncèrent légèrement dans sa peau, provoquant une décharge électrique qui l’ébranla de la tête au pied, qui lui donna la chair de poule, qui hérissa tous les poils de son corps et contracta son bas-ventre. Elle eut l’affolante sensation que leurs essences même se tendaient l’une vers l’autre comme pour se mélanger. Plus rien ne pouvait l’en empêcher, il était trop tard. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de surfer sur la vague qui l’entraînait.


Dans un ultime sursaut, elle saisit les pattes de la bête – pour les repousser ou pour les retenir, elle ne savait plus. Leurs regards se croisèrent. Des yeux de bête certes, mais empreints d’un pouvoir magnétique, des yeux qui semblaient l’appeler, la supplier. Elle percevait son besoin vital de prendre un peu d’elle pour retrouver toute sa vigueur. Elle sut au fond d’elle-même qu’elle ne pourrait non seulement pas l’en empêcher, mais qu’elle l’acceptait et même qu’elle le souhaitait. Aussitôt, une chaleur brûlante la saisit, déclenchant une réaction en chaîne. Tous ses sens se réveillèrent. L’afflux de sensations l’embrasa. Leurs bouches n’étaient qu’à quelques millimètres l’une de l’autre. Elle sentait l’haleine chaude se déverser dans sa bouche entrouverte, l’emplir. Elle avait l’impression qu’en restant collée à lui, leurs corps, leurs chairs et leurs sangs allaient se fondre tel du métal en fusion.


Sensation inouïe, manifestation d’un désir charnel déraisonnable…


Tu es folle ! Résiste ! lui hurlait sa conscience. Mais rien ne pouvait la retenir. Jamais elle ne s’était aussi réceptive. Elle ressentait intensément chaque effleurement, chaque attouchement que lui prodiguait la bête sur son corps survolté. Chaque contact ressemblait à une brûlure contre sa peau hypersensible. Elle ferma les yeux pour mieux se concentrer sur le mouvement des pattes qui glissaient lentement sur son ventre pour converger vers le creux de ses cuisses. Elle réprima un gémissement. Elle savait que si jamais elle succombait, plus aucun retour en arrière ne serait possible. Cette perspective, loin de l’effrayer, la grisait. Elle avait envie de briser les mûrs qui l’enfermaient, de vivre vraiment, pleinement. Ce qu’elle était en train de ressentir était inédit, affolant, fabuleux. Elle ne pouvait se résoudre à y mettre fin. Elle voulait découvrir ce qui allait suivre, ce que lui réservait la bête.


Elle avait l’impression de flotter. Était-elle en train de divaguer ? Un cri s’échappa de sa gorge lorsque la bête lui arracha sa chemise de nuit et la plaqua contre son torse velu. Pendant un moment, elle crut défaillir. Jamais elle n’avait rien ressenti de tel… D’ailleurs, elle n’arriva pas à comprendre ce qu’elle éprouvait vraiment. Elle était possédée par un besoin lancinant contre lequel elle ne pouvait lutter. Elle était noyée dans l’intensité du moment. Plus rien d’autre ne comptait que la longue langue légèrement râpeuse de la bête qui lui léchait le cou, le visage. Seul comptait son désir chaud et humide qui sourdait d’entre ses cuisses. Une sensation exaltante, vertigineuse, irrépressible qui la poussait à continuer, qui lui faisait oublier toute raison et perdre toute retenue. Des vagues de feu déferlaient dans ses veines. La bête irradiait une incroyable animalité. Quelque chose d’intense, de puissant, de brûlant se dégageait d’elle et la poussait à y succomber. C’était plus fort que tout. Elle en mourrait d’envie. Une puissante alchimie les poussait l’un vers l’autre, leurs respirations haletantes se mêlaient, un lien charnel invisible les reliait.


Les griffes qui traçaient d’amples arabesques sur la chair nue et palpitante de son ventre, d’entre ses cuisses, provoquaient des gerbes d’étincelles qui la faisaient tressaillir. Un immense raz-de-marée montait en elle en menaçant de la noyer.



La pointe d’une griffe égratigna la perle délicate de son clitoris. Des braises chauffées à blanc lui traversèrent le corps.



La mise en garde lui fit ouvrir les yeux. Elle découvrit le regard intense rivé au sien. Un regard flamboyant, fascinant dans lequel elle voulait se consumer. Une griffe se glissa en elle, entre ses nymphes fragiles. Son premier réflexe fut de se raidir, mais rapidement elle se cambra pour mieux s’offrir. La pointe acérée s’enfonça plus profondément. Ses muscles intimes se resserrèrent autour de l’intrus.



Son désir était tel qu’elle avait du mal à comprendre les mots qui lui parvenaient déformés, presque inintelligibles. Elle avait l’impression que ses veines charriaient de la lave incandescente. Tous ses nerfs étaient si sensibles qu’il lui semblait être écorchée vive. Chaque effleurement la faisait haleter ! Elle n’était plus que sensations, frémissements, gémissements. La réalité s’effaçait dans une brume rouge…



Elle crut défaillir. Elle enfouit son visage contre l’épaule recouverte de fourrure. Poussée par une excitation extrême qui lui faisait perdre tout contrôle, elle mordit le muscle épais qui saillait à travers le pelage. La bête gronda et accéléra le rythme de ses griffes qui s’écartèrent en elle en égratignant ses muqueuses internes. Mais elle n’en avait cure. Elle ne sentait que la vague qui enflait douloureusement dans tout son corps, qui provoquait une délicieuse torture partout en elle. Elle ne pouvait plus bouger ni respirer. Elle ouvrit la bouche pour laisser s’échapper le « oui » coincé dans sa gorge.



Le murmure de la bête était obscur et triomphant. Celle-ci empoigna son érection à pleine main et la frotta contre sa cuisse. Elle vacilla, ivre d’un désir insensé. Plus rien d’autre ne comptait que l’envie charnelle qui la dévorait, que son besoin viscéral du corps brûlant qui se pressait contre le sien. Elle ne convoitait rien d’autre que cette étreinte qu’elle désirait avec violence, que tout son être exigeait.



Elle n’eut pas le temps de penser aux conséquences de sa demande. Dans un grognement, la bête la maintint solidement contre lui tout en la fixant de son regard enflammé. Elle se cabra en sentant la dure colonne de chair s’introduire entre ses cuisses. Déjà, le membre dur cherchait l’entrée de son sexe. La créature gronda en raffermissant sa prise puis, d’une poussée brusque, s’enfonça dans son ventre. Submergée par l’afflux de sensation, elle s’agrippa de toutes ses forces aux épaules massives recouvertes de fourrure en se mordant la lèvre pour s’empêcher de crier tandis que la verge raide la pénétrait progressivement de toute sa longueur.



Bientôt, le sexe la posséda complètement. Il pénétrait, ressortait pour la reprendre à nouveau. Une certitude s’imposa à son esprit. La bête se repaissait d’elle, retrouvait toute sa puissance en jouissant d’elle. Cette évidence décupla son plaisir. Plus rien ne pourrait retenir son envie de se donner sans restriction, de ressentir l’infinie satisfaction de se donner sans limites à son amant, car c’était bien son amant qu’était dorénavant devenue la créature. Plus cette dernière la posséderait, se réénergiserait d’elle et plus son corps exulterait.


Sa tête allait de gauche à droite et de droite à gauche, l’esprit enivré par le ravissement inconcevable d’être possédée de la sorte. Son ventre béant, littéralement embrasé, n’arrivait plus à se contracter pour retenir la hampe dure qui coulissait à toute allure en elle. Sa vulve incandescente pulsait violemment, projetant sa cyprine qui s’écoulait le long de ses cuisses. Plus rien ne pouvait retenir cette jouissance qui grondait sauvagement en elle. Dans un éclair de lucidité, elle comprit soudain que le plaisir qu’elle ressentait, loin d’être un aboutissement, faisait partie d’un tout, un tout qui la composait. Que cette jouissance qui l’embrasait et la faisait haleter faisait partie intégrante d’elle ! Elle se sentit alors en accord avec elle-même. Avec ses désirs. Elle était enfin à la place qui lui était dévolue. Cette révélation la libéra et elle se mit à hurler de plaisir, à s’ouvrir plus encore, faisant sien ce sexe qui la perforait. La chaleur de l’orgasme montait en elle en lui incendiant les chairs de manière insupportable. En quelques instants, elle jouit avec une rare violence.


La bête, loin de s’arrêter, continua en accélérant régulièrement la cadence et elle se mit à crier, tandis que l’orgasme se poursuivait encore et encore. Les sensations l’embrasaient et explosaient en elle tel un feu d’artifice jamais égalé. La créature continuait sans relâche, le ventre frappant sourdement le sien dans un rythme effréné, faisant durer l’extase, sans jamais la laisser redescendre, la maintenant au sommet, jusqu’à ce qu’un dernier tsunami l’emportât. La saisissant par les hanches, la bête accéléra, la pistonnant avec frénésie. Les deux précédents orgasmes avaient été si intenses qu’elle avait l’impression d’être devenue insensible et elle se laissa faire. Elle cria lorsque le sexe plongea plus violemment en elle et dans une dernière estocade, éjaculant abondamment et longuement en elle. La dernière chose qu’elle sentit, ce furent les reflux de jouissance qui agitaient son corps, presque aussi puissants que le plaisir même, avant de sombrer.


Lorsqu’elle se réveilla, son mari dormait à côté d’elle. La luminosité tenue de l’aube commençait à filtrer entre les rideaux mal fermés. Elle avait la tête lourde, la bouche pâteuse et les membres endoloris. Des images de son rêve lui revinrent par bribes. Elle était incapable de savoir pourquoi son cœur était si serré. De honte, de culpabilité ou d’envie ? Plus elle remarqua sa chemise de nuit déchirée en deux près d’elle et les longues stries rouges qui zébrait la peau de son ventre et de sa poitrine. Ce n’était pas un rêve, ce qui lui était arrivé était bien réel et bientôt la bête reviendrait la chercher ! Un long frisson la parcourut, son pouls s’accéléra tandis qu’elle s’imagina de nouveau en compagnie de son amant, là-bas, dans sa demeure secrète. Car elle mourait d’envie de recommencer. Son corps pourtant assouvi par trois orgasmes consécutifs, plus fabuleux les uns que les autres, palpitait encore sans qu’elle puisse l’en empêcher. Comme si elle désirait encore plus. Aller encore plus loin. Se perdre une nouvelle fois dans ce tourbillon d’extase. Un plaisir si intense qu’elle serait prête à tout pour le ressentir à nouveau. Oublier ses préjugés, abandonner toute vertu. La bête faisait naître en elle un désir incommensurable, déraisonnable qui allait au-delà de la simple attraction charnelle. De tout son être, du plus profond d’elle, elle avait besoin d’elle. Elle n’avait jamais connu une telle urgence, une telle alchimie. Quelque chose de si dévastateur. Et tant pis si elle devait y perdre son âme.