| n° 20835 | Fiche technique | 24750 caractères | 24750Temps de lecture estimé : 15 mn | 19/03/22 |
| Résumé: Un marin se retire de la course au large, le Brexit lui offre une opportunité inattendue. | ||||
| Critères: fh hplusag caférestau pénétratio -rencontre | ||||
| Auteur : Roy Suffer (Vieil épicurien) Envoi mini-message | ||||
Il reste là encore un long moment, assis sur cette bitte où son rêve est amarré. Rêve qui n’est plus le sien, il vient de le vendre, bien même, à un connard de parisien, qui lui a dit que ce n’était pas grave, juste une coque à changer. Un bras, quoi. Et puis il veut faire faire une grande cabine d’un flotteur à l’autre pour emmener toute la petite famille faire du cabotage dans « les îles ». Tu parles, quelles îles ? Il ne sait même pas ce que ce terme recouvre. Des photos de cartes postales, sûrement. Enfin, c’est son rêve à lui. Mais je vous jure, esquinter un trimaran de course au large avec une cabine traversante, une hérésie. Une hérésie mais un gros chèque dans sa poche intérieure. Il pousse un long soupir, chope son gros sac souple et enfile les anses dans ses grands bras, le portant comme un sac à dos. Ses grandes enjambées placides le portent à la gare routière.
Largement le temps de pousser un petit roupillon. Dormir par quarts d’heure, ça, il sait faire. Tellement que la dernière fois, c’est un boucan et une secousse terribles qui l’ont réveillé au large d’Ouessant. Il était en tête, il allait la gagner, cette course. Et soudain ce bruit effroyable de structure éclatée, le bateau qui se soulève à tribord, puis qui retombe en dandinant. Le temps d’arriver sur le pont pour voir partir les débris de son flotteur droit dans le sillage d’un container, perdu par un tueur de marins, un de ces gros poids lourds de la mer qui naviguent comme des fers à repasser, chargés de montagnes de ces boîtes d’acier, en semant quelques-unes au fil des tempêtes. Profits et pertes ! Mais perte totale pour lui : de la course, du bateau et de sa vie de skipper. Bon, c’est vrai que le sponsor a été ravi, on n’a parlé que de ça, de cet accident, de la perte stupide de la course. Ils sont même venus le filmer en hélicos pendant des heures, les Français, les Rosbifs, les Espingos, les télés publiques, les privées. Super pub, bien plus que pour le vainqueur, et un autre gros chèque du sponsor. En plus, là, il va aller se faire chier sur des plateaux télé pour raconter cinquante fois sa même histoire. Ça rapporte aussi. Et des éditeurs le tarabustent pour qu’il écrive son « épopée ». Tu parles, pas de quoi être fier de s’être endormi, croyant course gagnée. Trop vieux, il était trop vieux. Y a dix ans, ce ne serait pas arrivé. Là, il était crevé, et crac ! Il s’endort.
Ce sont des cris qui le réveillent cette fois, des cris suraigus, des cris de fille. Il tourne la tête. Une petite de dix-sept/dix-huit ans qui braille, trois gamins du même âge sont en train de la faire chier, un derrière, un à côté, le troisième, un pied dans l’allée et le bout du cul sur le dossier de devant. Personne ne dit rien, c’est vrai qu’il n’y a presque que des vioques dans ce bus. C’est donc à lui de se lever. Sa grande carcasse se déplie, occupant plus que l’étroite allée, sa broussaille épaisse frôlant le plafond. Le môme de dos bat soudain des quatre membres, soulevé par la ceinture du jean. Puis il se sent propulsé sur son copain à côté de la fille.
La petite lui glisse un petit merci empourpré. Les braves gens trouillards disent qu’il a bien fait. Il se rassoit à la retourne, une jambe repliée sur le siège l’autre dans l’allée. Il fait mine de les surveiller mais il sait bien qu’ils lui foutront la paix. Pour les calmer définitivement, il sort son schlass, un énorme couteau de marin repliable, du genre qui fait tout : couteau, scie, décapsuleur, arrache-clou et même scalpel, tout sur la même lame avec du fil et des aiguilles dans le manche. Tranquillement, il se récure les ongles avec la pointe aiguisée. Arrêt. Les mômes filent par la porte arrière sans demander la monnaie. Peut-être qu’ils prendront le suivant, ou pas. Il se rassoit correctement et repique un somme. Toujours le même rêve et le même choc, le même ballottement… Non, cette fois c’est le bus qui vient de monter sur le trottoir de l’arrêt de son patelin. Il descend. Le chauffeur lui dit :
Il hausse ses larges épaules et s’en va retrouver la maison de son enfance. Sa maison, maintenant que tout le monde est mort. Ah, ça y est, le nouveau magasin est ouvert. Enfin, magasin… l’enseigne fraîche indique « Le Pub ». Pourquoi pas ? Il pousse la porte. Ah ! Pas si mal ! Beaucoup d’acajou, beaucoup de cuir ou de simili, ambiance feutrée, joli zinc, jolie serveuse auburn avec des petites lunettes et un nez retroussé. Il pose son sac sur une table et va droit au comptoir. Les tabourets hauts sont juste à la hauteur de ses fesses.
Elle bourrine derrière son comptoir, va derrière dans une réserve, il entend tomber de la glace pilée et elle réapparaît, bouteille de son nectar préféré à la main, coupe dans l’autre. Coupe, oui, comme une coupe de champagne, remplie de glace pilée, avec un petit verre cylindrique posé au milieu. Elle le remplit devant lui sans faux col.
Il sourit intérieurement. Quand elle dit « amuse-gueule », ça fait « amiouse-gueule ». C’est mignon. Quant au jus d’orge, bien rafraîchi, il coule comme du petit lait. Et son mélange de noix et biscuits est vraiment délicieux.
Elle sort de son comptoir et va tirer les lourds rideaux de la devanture, retourne le petit panneau « Ouvert/Fermé » et verrouille la porte. Il la voit en pied, pull marin à rayures carmin, comme son jean de velours et son rouge à lèvres. C’est moulant, mettant en relief une paire de lolos très présents et un cul bien pommé, étonnant pour un si petit gabarit d’à peine cinquante kilos.
Elle est vive, vivante, tonique, très plaisante. Elle arrive très vite avec deux burgers et deux demis, ils s’assoient, ils mangent, ils parlent, lui surtout. Il a encore une petite faim ? En deux temps, elle lui rapporte deux autres sandwiches, non, elle n’a plus faim. Et deux bières, elle boit un café. Elle regarde effarée ce colosse ingurgiter tout ça, juste deux bouchées pour un burger. Encore une petite place pour un petit dessert ? Qu’à cela ne tienne, elle a des brownies au chocolat et un peu de crumble. Et il boit un grand café double. Et puis un autre petit whisky comme digestif. Ce n’est pas un homme, c’est un gouffre ! Il est près de deux heures du matin quand elle lui dit :
Elle lui fait deux bises, il en est tout émoustillé. Il ouvre sa porte avec difficulté, le bois a dû gonfler. Il marche sur un tas de papiers glissés en dessous, il s’en fout, il verra demain. D’abord, allumer la chaudière, ensuite prendre une bonne douche. Tout sent le renfermé, notamment les literies, il ouvre grand la fenêtre et étale un duvet sur le plumard. Nuit sans rêve.
D’abord, du pain, du gros, du bon, du bien cuit, avec une croûte épaisse bien marron et de la farine dessus. Important quand on a bouffé que du truc mou sous plastique pendant des mois ! Et puis du saucisson, du jambon, cru, cuit… putain, on est dans le pays du cochon, non ? Avec quatre belles côtes de porc. Et puis… des patates, des bonnes grosses patates à la vapeur, comme faisait sa mère, et des petites à faire sauter dans la graisse. Le journal du jour, un peu de beurre, de lait, une caisse de bon pinard, et le marché est fait. Il est bien pratique ce petit marché du dimanche matin. Quelques gens connus, qui l’emmerdent avec son aventure, et retour dans une maison grande ouverte pour chasser l’odeur de « hareng fermé », comme il dit. Les patates cuisent, il sort dans le jardin et allume le barbecue avec un tas de branches qui traînent un peu partout. Les aromatiques au milieu des herbes folles, y a du boulot pour remettre ça en ligne. Il met les côtelettes à cuire. Une fenêtre s’ouvre.
Il rigole, « enfioumée », la mignonne.
Elle arrive et trouve la sortie vers le jardin dans le dédale des pièces de la maison.
Ils déjeunent, surtout lui. Ils visitent, surtout elle. Il lui montre les anciennes portes qui reliaient les deux parties de la maison. Il lui fait un croquis reproduisant à peu près l’ancien plan. Elle s’extasie devant une vitrine de ses trophées, sa photo dans l’équipe de l’America’s Cup. Il s’excuse, la vitrine c’est sa mère, et l’America’s Cup, il était juste équipier, c’est à dire rien, un moteur pour mouliner les winches. Un beau souvenir quand même, mais ils ont vite été éliminés. Le temps passe, elle doit rentrer pour faire sa lessive, elle n’a que le dimanche pour ça. Elle le répète trois fois, quatre peut-être. Ils sont bien, sans plus, tout simplement.
Il prend ses habitudes au Pub. Le matin, deux grands cafés et deux croissants qu’il prend en lisant le journal. C’est pratique, elle a le journal très tôt et le met à disposition à l’anglaise, fixé sur des bâtons. Il y en a d’autres, des journaux anglais, il s’en fout. Il parcourt les titres, un ou deux articles, les nouvelles locales, la page des sports. Elle lui fait deux bises, il est content. Il revient le soir avant dîner prendre son petit whisky au milieu de la glace. Il aime ça, puis il rentre. Elle lui claque encore deux bises, il est content. Un type vient lui installer un ordinateur et lui montrer comment ça fonctionne, et il se met à écrire son « aventure » qu’il titre astucieusement « Mésaventure en solitaire ». Parfois, il parcourt quelques kilomètres en campagne pour se détendre, retrouver l’inspiration, ou chercher les bonnes formulations pour exprimer ce qu’il ressent. Quelques semaines plus tard, il tape en majuscules le mot « FIN ». Ouf ! Plus rien à ajouter ni à retrancher. Mais il faut corriger et pour cela, il a besoin d’imprimer. Ça ne fait pas du tout ce qu’il veut, il a déjà oublié ce que le vendeur lui a expliqué. Il appelle sa voisine à la rescousse, elle sait faire, elle fait toute sa paperasse sur un ordinateur. Ça fonctionne enfin, du coup il lui laisse son manuscrit, elle sera sa première lectrice. Elle revient le voir le dimanche matin, les larmes aux yeux.
Oui, c’est vrai. Et soudain, elle le tutoie. Pourquoi ? Est-ce que ce livre l’a rapproché d’elle à ce point ? À ce point et bien plus loin encore. Quand elle se déshabille pour lui, il est émerveillé par ses seins. Il en a connu, tout autour du monde, des gros, des moyens, des petits, des blancs, des jaunes, des noirs. Que les gros tombent, on leur pardonne, « la loi de la pesanteur est dure, mais c’est la loi » chantait Brassens ! Mais les pires sont certainement les petits qui tombent, vraiment pas à son goût. Les siens, non seulement ils sont gros, mais ils ne tombent pas. En fait, elle est tellement menue qu’ils paraissent plus gros qu’ils ne sont, mais quand même, ils ne tombent pas. Et pour une maigre, le cul est vraiment charnu et accueillant. Petite porcelaine, il devra faire attention de ne pas la casser, il se sent déjà tout emprunté et, par avance, maladroit. Quand elle le déshabille, la musculature de ce colosse apparaît sous une peau burinée par le soleil, le vent et la mer. Elle avait beau s’y attendre, c’est malgré tout impressionnant. Mais quand le slip lui révèle l’objet de sa convoitise, là, elle hallucine.
Ah ouais, ça lui plaît bien, « Herkioule » avec un menhir pour sexe. Omphale, prends garde à toi ! Apprivoiser cette… chose n’est pas simple, il faut des efforts, de la patience et de l’obstination. Mais ensuite, c’est pain béni. La charmante petite patronne du Pub grimpe aux rideaux quatre ou cinq fois avant que le menhir ne crache sa reddition. Quel bonheur ! Très vite, les anciennes liaisons entre les deux maisons sont rouvertes, elle lui fait une place dans sa cave pour son pinard, il lui fait une place dans son grand plumard. Mais elle préfère les trois quarts du temps dormir sur lui, sur son gros nounours, bras et jambes pendants de chaque côté de ce corps colossal, embrochée jusqu’à moitié sur son « menhir », la tête sur son gros cœur qui bat désormais pour elle. Il aime ça, elle est si légère, comme une petite chatte lovée sur un corps ordinaire. Une grosse paluche posée sur les petites fesses toutes rondes de la belle endormie, il lui suffit d’agiter un doigt sur la rondelle anale pour obtenir, par réflexe, des contractions délicieuses qui le transportent de félicité.
« Mésaventure en solitaire » se vend très bien. Il attaque avec le même talent une « Saga du Kreiz Breizh », saga du centre Bretagne qui est celle de sa famille et commence à songer à un « Breizh Hit », en hommage au Brexit qui lui a apporté sur un plateau et à domicile une adorable compagne britannique, Européenne convaincue.