| n° 20522 | Fiche technique | 77146 caractères | 77146Temps de lecture estimé : 44 mn | 05/10/21 |
| Résumé: Jérôme a retrouvé confiance en lui grâce à Sandra et son amour. Il cumule les succès, dans sa start-up, aux ateliers Granradin et auprès des parents de Sandra. | ||||
| Critères: fh couple amour pénétratio | ||||
| Auteur : Roy Suffer (Vieil épicurien) Envoi mini-message | ||||
| Épisode précédent | Série : Demandeur d'emploi Chapitre 03 / 03 | FIN de la série |
Résumé de l’épisode précédent :
Sandra, directrice d'une agence Pôle Emploi tombe amoureuse de Jérôme, un cadre au chômage. Elle lui trouve un emploi dans une start-up prometteuse et leur idylle perdure et croît.
La période des fêtes se déroule comme l’année précédente ou presque : Sandra passe une semaine avec son fils et l’autre avec Jérôme. À la différence près que Jérôme est invité pour Noël avec eux. Le courant passe bien entre Pascal et Jérôme, le gamin étant assez fasciné, par l’homme comme par sa voiture. Avec l’accord de Sandra, Jérôme lui offre une tablette et pare sa belle d’un joli bijou. Quand Pascal découvre que la tablette permet de faire des photos, il se régale sur le couple qu’il trouve très beau.
C’est dire que la bonne humeur et l’humour président à leurs relations. Jérôme reste dormir chez Sandra, et ils apprennent la pratique discrète de l’acte sexuel, ce qui est assez nouveau pour eux habitués à laisser libre cours à leurs émotions. Il y a un cataclysme en Bretagne lorsque Pascal souhaite joyeux Noël à sa grand-mère, lui annonçant qu’il passe un bon moment avec maman et son chéri. Après c’est une salve de questions pour la maman, dont la principale est : « Quand est-ce que tu nous l’amènes ? ». On ne change rien, ce sera en juillet.
Jérôme se lance à corps perdu dans l’aménagement de ses combles, isolation de la toiture, cloisonnement des pièces, électricité, eau et chauffage, n’ayant recours à une entreprise que pour la pose des Velux. Il assure les trois semaines de formation prévues, et intervient sur chaque site avec les commerciaux pour les aider à lancer leur constitution de clientèle, fournisseurs et acheteurs. Il passe en général une journée sur site avec chacun d’eux, deux en cas de difficultés, ce qui n’est pas trop contraignant.
Le procès de Granradin a lieu, mais le verdict est reporté. On suppose que des influences importantes œuvrent pour perturber la sentence ou plus certainement pour laisser le scandale s’apaiser et tomber dans l’oubli. Mauvais plan, puisque la mise en liquidation judiciaire des ateliers sans repreneur met cinquante-huit personnes sur le carreau, immense impact pour une petite ville. Depuis l’annonce, palettes et pneus crament devant l’entreprise, les employés veillant à ce que les machines ne soient pas déménagées. Des camions venant de Lorraine sont caillassés et doivent faire demi-tour, malgré les trois gendarmes envoyés sur l’incident. Courant juin, on frappe un soir à la porte de Jérôme. C’est une délégation de cinq employés, tout le contenu d’une voiture.
Ils ont le savoir-faire de production mais ne savent pas gérer. Lui sait, avec lui tout marchait bien. Ils veulent redémarrer les ateliers mais ne savent pas comment faire. Ils veulent qu’il s’en occupe, ils apportent une pétition demandant son retour que tous, sans exception, ont signée. Jérôme est ému, ému et très ennuyé. Que peut-il faire, lui tout seul, alors que la machine judiciaire est en route ? Ils discutent tard, les nombreux œufs en stock permettent de préparer une gigantesque omelette et les quelques bouteilles de la cave récemment reconstituée y passent presque toutes.
Ils souhaitent faire redémarrer l’entreprise par une sorte de coopérative, comme d’autres l’ont déjà fait ailleurs. Les murs sont là, les machines sont là, les compétences sont là, alors pourquoi fermer et créer encore du chômage ? Jérôme explique qu’il a déjà des engagements auprès d’une autre société dont il est associé et qu’en conséquence, parole donnée, il ne peut s’en dégager avant fin juillet. Comme août est à coup sûr neutralisé, pour la justice aussi, une action ne peut être menée qu’en septembre. D’ici là, il faut tenir bon, empêcher un éventuel démantèlement et voir ce qu’on peut proposer au juge. Pour ça, il veut bien prendre des contacts avant la fin du mois et les tenir informés.
Ce qu’il fait, en demandant une audience au juge. Ils débattent âprement. Le juge veut vendre, trouver un repreneur, c’est pour lui la meilleure façon de préserver l’emploi, qui semble être sa préoccupation première.
Jérôme retourne pour la première fois aux ateliers, non sans avoir prévenu ses anciens employés. Une haie d’honneur l’attend aux cris de « V’là le patron », avec force applaudissements. Sauf qu’il est terriblement choqué. Ce qu’il voit, ce n’est plus les ateliers qu’il a connus, mais un souk indescriptible. Le terrain en friche, les murs tagués, des tas d’immondices partout, des pneus et des palettes à moitié calcinés, des cabanes bricolées avec des palettes, des tôles et des profilés du stock… Et l’intérieur est pire, avec des matelas, des sacs de couchage, des reliefs de repas, et une saleté invraisemblable. Il descend de voiture le visage fermé, malgré les acclamations.
Sur ce, il remonte dans sa voiture et part. Il fait cependant un détour par son ancienne maison. Il a le cœur serré en voyant son état, à peu près identique à celui de l’entreprise. Le terrain chèrement dessiné par un paysagiste est en friche, gagné par les ronces, la clôture a été en partie massacrée, des jeunes ont dû la squatter, la taguer, peut-être même en faire un repaire de deals. La maison est très différente de celle qu’il occupe actuellement, mais celle-ci c’était lui qui l’a entièrement pensée, conçue, dessinée. Un peu prétentieuse, certes, à l’image de sa vie à cette époque, mais tellement fonctionnelle et confortable. Un must dans le luxe moderne. Quel dommage ! Il se demande ce qu’en penserait Sandra, si elle aimerait la vue, l’atrium, le solarium, la piscine intérieure mais découvrable. Le grand garage ne contient plus le Porsche Cayenne ni la petite décapotable…
Si un jour j’habite ici de nouveau, j’aurais une Tesla, pense-t-il.
Il prend une demi-douzaine de contacts avec des conseillers juridiques du coin, aucun ne lui semble faire le poids. Jusqu’à une certaine Hortense Hyomaître, dame d’une soixantaine d’années, ridée comme une vieille pomme reinette, qui le regarde par-dessus ses binocles quand il parle de SCOOP.
Ancienne avocate lassée de plaider « pour des coupables présumés innocents », elle met désormais son énergie dans les causes a priori perdues, des défenseurs de la nature, des femmes battues, d’autres, privées de pensions alimentaires, d’autres encore, privées de leurs enfants après un divorce difficile. Et son intelligence, son astuce, sa science des textes et des codes surprend les juges qui lui accordent souvent raison.
Ils se donnent donc rendez-vous le six août à dix heures, dans la maison du Bailli. D’ici là, il y a juillet et une étape difficile : les parents de Sandra.
***********
La petite hybride s’engage dans le chemin conduisant à la ferme. Pascal est excité comme une puce, Sandra tendue comme une corde de piano et Jérôme trouve ses souliers très, très petits. Le chien fou vient les accueillir.
La mère de Sandra sort aux aboiements du chien. Incroyable ! La même que sa fille avec vingt-cinq ans de plus et des cheveux qui ont été bruns avant de grisonner. Sortir de la voiture climatisée donne l’impression d’entrer dans un four, le ciel est vaguement bleu mais voilé d’une brume de chaleur. La maison de pierres de granit couverte d’ardoises est typique de la campagne bretonne : une porte flanquée de deux fenêtres au rez-de-chaussée, trois fenêtres à l’étage, les dépendances en cascade sur le côté avec un retour. Embrassades du petit-fils puis de la fille.
Sandra se mord la lèvre, première boulette aux premiers mots, ça commence fort.
On boit, on sort les valises et on s’installe. Il fait facilement 27-28 dans la cuisine, mais plus de 30° dans les chambres, l’horreur. Sandra murmure à l’oreille de sa mère qui répond :
Jérôme comprend que Viviane a préparé les trois chambres disponibles pour respecter les convenances, leur couple n’étant pas marié. Convenances imbéciles puisque Sandra est divorcée, donc déjà excommuniée de fait et impossible à remarier à l’église. Mais en Bretagne profonde, la foi chrétienne a encore toute sa vigueur et ses contraintes. Les « vacances » s’annoncent… rock’n’roll ! Voire fest-noz ! Confirmation avec l’arrivée du père, un grand blond roux baraqué, fermé à double tour.
Pour toute réponse, il tourne le dos, se lave les mains dans l’évier et s’assoit au bout de la table. Il sort son couteau pliant, trace une croix sous la grosse miche de pain et en coupe une grosse tranche à chacun. Rituel suivi du bénédicité. Le plat de charcuteries « maison » circule puis on n’entend plus que les bruits de mastication. Jérôme n’a jamais vécu tel repas, même Pascal pourtant d’un ordinaire disert respecte le silence, et il sent à ses côtés Sandra crispée et attentive, prête à lui filer un coup de coude dans les côtes. Il ne moufte pas. Le seul intermède sonore, c’est quand le père ouvre une bouteille sans marque avec un grand bruit et annonce :
Jérôme tend son verre qui est rempli à ras bord. Il ose un « délicieux ! », mais aussitôt Sandra lui pose une main sur la cuisse. Rôti froid et salade, fromage sans nom et fruits. La maman apporte une grande cafetière et une boîte de sucre et sert à même les verres en Duralex. Chacun touille avec le manche de sa fourchette, puis le maître des lieux essuie son couteau dans un bout de pain qu’il avale, le replie et sort. Devant l’air étonné de Jérôme, Pascal avec sa main en cornet lui chuchote :
Le père rentre, lance un « bonne nuit tout le monde » et monte l’escalier.
Elle tente tant bien que mal de mettre un peu d’huile dans les rouages, sentant bien que l’ami de sa fille avait vécu le repas avec difficulté. C’est vrai qu’il n’est pas habitué à autant de rudesse et de silence. Pour un « taiseux », c’est un « taiseux ». Et bon sang, qu’il fait chaud.
Elle l’entraîne sur le chemin, à l’écart de la maison, car les fenêtres ouvertes permettent de tout entendre.
La nuit est épouvantable, à plus de trente degrés malgré la fenêtre ouverte. Le fait est que les gros murs de granit ont emmagasiné la chaleur dans la journée et la restituent généreusement la nuit. Il semble à Jérôme qu’il n’a pas fermé l’œil quand Sandra se lève silencieusement. Nu sur le lit, il profite de l’espace libéré pour se tourner et se retourner, mais rien n’y fait, il a toujours aussi chaud. Il n’y a qu’à la fenêtre qu’il perçoit une légère sensation de fraîcheur. Il enfile un short et un t-shirt et décide de descendre. En arrêt sur le palier, il entend un bout de la conversation entre Sandra et son père :
Jérôme se retourne et ferme un peu bruyamment la porte de la chambre pour signaler sa présence avant de descendre. Copiant sur son hôte, il se contente de lancer un « bonjour » à la cantonade avant de s’asseoir à table, la tête dans le gaz. Il se frotte le visage dans le creux de ses mains en disant :
Yann lui montre l’escalier et le grenier. Mauvaise surprise, il n’y a pas de plancher mais une sorte de torchis lissé sur des tasseaux, comme on faisait autrefois : un réseau de lattes clouées sur les poutres, une couche de plâtre en dessous, une couche de torchis au-dessus. Il faut absolument marcher sur des planches, sous peine de passer au travers. D’ailleurs, toutes les vieilleries sont entreposées sur des planches vermoulues, bonnes pour la décharge ou le feu.
Il part travailler. Jérôme a du mal à terminer son bol de brouet. Sandra paraît un peu agacée.
Ils trouvent, après bien des recherches sur le portable et bien des détours dans une zone industrielle improbable. Jérôme passe commande, la livraison se fera en fin de semaine. Ils visitent tranquillement le port et la vieille ville, Silhouette du Clemenceau abandonné, carcasse le long d’un quai désert, le trimaran Géronimo d’Olivier de Kersauson. Ils déjeunent sur une terrasse d’un plateau de fruits de mer avec un bon Muscadet sur lie. Un léger vent de mer rend l’air plus respirable. Ils piquent jusqu’à la Pointe du Raz, où le vent est un peu plus soutenu, soulevant coquinement la jupe de Sandra, magnifique en contemplant le large, sa chevelure blonde flottant comme un drapeau. Ils font une petite sieste même pas crapuleuse dans la voiture, toutes fenêtres ouvertes, histoire de récupérer de cette pénible nuit.
Le camion arrive le vendredi matin. Jérôme est prêt, le grenier vidé. Les palettes s’empilent dans la cour, Pascal est fasciné par la dextérité du livreur avec le bras télescopique. Devant la montagne de plaques de fibre, Yann s’écrie :
Jérôme passe le plus dur week-end de sa vie. Pas tant par l’effort que par la chaleur. Dans le grenier, un thermomètre serait certainement monté à cinquante. Il se brûle la peau quand il heurte le dessous des ardoises, si chaudes qu’un œuf pourrait cuire dessus. Il prend une douche par heure pour se rafraîchir et garder les idées claires. Le plus dur, c’est le dimanche. Une fois toutes les plaques entières installées, côte à côte et encastrées, il faut découper les dernières plaques le long des murs et les ajuster, le tout à la scie égoïne. Une galère par cette température. Et les autres sont à la messe ! … Le lundi, il n’a plus que le film réfléchissant à poser sur la fibre de bois, pour empêcher le rayonnement infrarouge des ardoises de le faire monter en température. On commence déjà à sentir l’effet de l’isolant, les chambres semblent un peu moins torrides. Il passe ses consignes : ouvrir un maximum pendant la nuit et faire autant de courants d’air que possible, avec la salle de bains, la chambre inoccupée, le bas… Yann n’ouvre sa porte qu’en se levant, mais c’est l’heure la plus fraîche. Il ne réagit qu’en rentrant le soir :
Jérôme ne répond pas, mais un petit sourire flotte sur ses lèvres. Le thermomètre est formel : vingt-quatre en bas, vingt-six en haut et quarante-deux dans le grenier. Viviane est aux anges, Sandra et Pascal promènent un air suffisant genre : « eh oui, il est comme ça, notre Jérôme ». Au fil des nuits, les murs perdent leur chaleur et on note encore un degré de moins partout, jusqu’au jour où, un peu avant sept heures, on entend rouspéter et dévaler les escaliers quatre à quatre. Yann ne s’est tout simplement pas réveillé. Viviane le suit pour lui préparer son petit-déjeuner, Jérôme descend aussi.
La maison se fait soudain silencieuse et Jérôme se retrouve seul face à Viviane.
Jérôme bine toute la journée, prenant de bonnes suées sous le cagnard. Quand tout est soigneusement biné, il arrose copieusement au pied des légumes en évitant soigneusement de mouiller les feuilles, puis va chercher une botte de paille qu’il étend en couche épaisse au pied de tous les légumes. Enlever l’herbe aurait pu passer assez inaperçu, mais le paillage change totalement l’aspect général du jardin. Quand Yann rentre, Jérôme vient de prendre une douche méritée.
Ils partent pour Brest, tous les deux en « célibataires » après la traite.
Yann n’avait jamais mis les pieds dans une jardinerie moderne, la coopérative agricole lui suffisait. Ils y restent une bonne heure et demie, tant il est curieux de tout. Ils trouvent les brumisateurs et la fine tuyauterie pour l’installer, et comme le breton semble fort intéressé par l’arrosage goutte à goutte, Jérôme se dit que ce serait une bonne idée de coupler deux circuits sur la pompe, un pour l’étable, l’autre pour l’arrosage du jardin. Ils prennent donc aussi des tuyaux poreux, des goutteurs et un kit solaire complet, pompe immergée et panneau photovoltaïque.
En sortant, ils boivent une bière à la terrasse d’un café, petit plaisir de l’escapade, avant de rentrer.
Jérôme reprend ses séances de sauna en se juchant sur une échelle dans l’étable, au raz des tôles. Il installe une trentaine de brumisateurs sous les poutres, réunis par trois circuits de tuyaux. Il se dépêche pour pouvoir tester le circuit avant que le soleil ne se couche. Le test se fait en tenant le panneau solaire à bout de bras, juste avant que l’astre ne disparaisse, tout fonctionne correctement. Le lendemain matin, il fait une dérivation à l’entrée de la grange et crée le second circuit dans le potager, goutteurs et tuyaux poreux. Il utilise la petite toiture abritant le cylindre de bois au-dessus du puits pour fixer le panneau solaire, plaçant l’interrupteur juste en dessous. Quand il met le contact, on entend siffler, buller et pétarader tous les circuits qui s’emplissent d’eau et se vident d’air, puis une brume incroyable sort par les portes de l’étable au gré de la brise. Mais il fait si chaud que l’eau, ainsi vaporisée, n’atteint même pas le sol ou très peu. Quant au potager, on ne voit rien, tout se passe sous la paille. Mais au toucher, la terre devient peu à peu humide. Le thermomètre indique que la température de l’étable a chuté d’environ dix degrés selon l’orientation du vent. Au fil des heures, ça fleure bon la paille humide. Quand Sandra ramène le troupeau du pré, les bêtes hésitent un peu puis entrent dans le bâtiment avec une hâte certaine. Quelques instants plus tard, leurs corps brûlants fument à leur tour de vapeur et elles semblent très calmes. C’est ce que peut constater leur propriétaire satisfait.
La fin de juillet approche, il est temps de profiter des plages, de la mer, de l’île de Batz. Il y a encore tellement de choses à voir, à visiter. Il faudra y revenir en dehors de la période touristique pour en profiter pleinement. Jérôme insiste lourdement pour emmener Viviane à la plage.
Elle finit par se laisser convaincre et même… elle retrouve son maillot de bain de jeunesse. Un sage maillot d’une pièce, jaune, et Jérôme trouve qu’elle a fière allure. Un peu de cellulite mais pas de varices, un peu de ventre mais une poitrine modeste et toujours bien en place. Certes, le corps est très blanc en dehors des échancrures de sa robe quotidienne. Mais vraiment elle est loin de leur faire honte. Après le bain, ils vont manger une glace dans un salon de thé et elle se régale à la limite de la pâmoison. Elle ne s’est jamais autant amusée depuis… depuis… elle n’en a plus le souvenir. Ils achètent un plateau d’huîtres qui changera de l’ordinaire pour le dîner. Ils n’en mangent que quand leur fils vient. Il en apporte parfois, avec un tas de poissons à congeler. Comme il ne peut pas venir car sa femme est sur le point d’accoucher, Sandra, qui souhaite secrètement être là pour l’événement, décide d’aller les voir le surlendemain. Quand elle téléphone, Maëlle, sa belle-sœur, vient d’entrer en maternité, le bébé frappe à la porte. Sandra est surexcitée, c’est donc dès le lendemain qu’ils prennent la route pour la maternité de Quimper, le jeune couple Nikouët habitant Douarnenez, toujours avec Viviane. Maëlle met au monde une petite fille de trois kilos six cents, qu’ils prénomment Gwenaëlle. Tout ce petit monde est très ému et content, Pascal photographie comme un fou avec sa tablette.
Deux jours plus tard, les adieux sont émouvants. Même Yann se fend d’une poignée de main interminable, l’autre main sur l’épaule de Jérôme.
Pendant une centaine de kilomètres, Sandra reste muette, encore émue. Pascal s’est endormi quand sa tablette n’eut plus de batterie. Alors elle desserre les dents :
**********
Madame Hyomaître tient ses promesses. Elle commence par râler parce que la maison était introuvable, puis s’extasie sur sa fraîcheur « mieux que chez elle » et fait la curieuse en voulant tout visiter. Tout lui plaît énormément de l’entrée au grenier aménagé, alors elle accepte de rester et de travailler. Rigide mais terriblement claire, elle ne cache aucune des difficultés auxquelles il faut s’attendre. Elle a apporté tous les éléments du dossier à constituer, expose les choses clairement, se servant de temps en temps un peu de thé glacé qu’elle a apporté dans une thermos. Elle déclare qu’ils n’ont pas de temps à perdre avec le déjeuner, qu’elle-même ne déjeune jamais, prenant un solide casse-croûte le matin et dînant bien le soir. Et elle s’en trouve fort bien. Sur ses instructions, Jérôme télécharge les documents nécessaires sur Internet et les imprime. Le dossier commence à prendre forme. Encore faut-il que chaque employé concerné signe son propre dossier et que Jérôme décroche des engagements d’un nombre significatif de clients potentiels, voire de commandes fermes, et obtienne une avance de trésorerie suffisante de la part des banques, tout cela avant le premier octobre. Ils sont toujours au travail quand Sandra rentre.
Sandra sourit à ce compliment indirect et propose à son tour :
La petite dame est ravie, veut partir avant la nuit car sa vue baisse, mais promet de peser de tout son poids qui n’est pas négligeable pour orienter, surtout pas influencer, la décision du juge qu’elle connaît bien.
Jérôme repasse à l’entreprise et est complètement soulagé. Tout est remis en état impeccablement. Pour l’occupation des locaux, les ex-employés n’occupent plus que le bureau d’accueil, par groupes de deux et se relayent jour et nuit toutes les trois heures. Il leur laisse le paquet de dossiers à compléter et signer. Il faut qu’ils participent financièrement à la SCOOP, on fixe la participation à dix euros chacun. Puis il entame un véritable marathon auprès des clients et fournisseurs. Sillonnant la région en tous sens, voire parfois beaucoup plus loin, il est généralement reçu avec bienveillance parce que les gens le reconnaissent si eux-mêmes n’ont pas changé. Hors de la zone d’influence de Granradin, c’est beaucoup plus facile. Cependant, là où se situe l’écueil, c’est d’obtenir un engagement écrit qu’il puisse produire devant le juge. Hortense lui a dit au moins dix de chaque, car on sait que c’est très difficile à obtenir tant que l’entreprise n’a pas repris son activité. Il en obtient douze et quatorze, les deux derniers lui parvenant le 30 septembre. Concernant les banques, c’est une galère sans nom. La seule solution et la plus rapide est d’hypothéquer les actifs de l’entreprise, terrain, bâtiments, machines, stock.
C’est la liesse, un bon moment. Les difficultés réelles sont à venir. Les premières semaines, il faut payer des gens à ne pas faire grand-chose, et chaque nuit Jérôme rêve qu’il se promène au bord d’un gouffre sans fond. Le carnet de commandes se remplit cependant petit à petit, dans la mesure où les clients retrouvent la qualité d’autrefois. Faisant des économies partout, il paye parfois des choses de ses propres deniers, comme des ramettes de papier ou des cartouches de toner, afin que les bureaux puissent fonctionner et les employés être payés. Dans les réunions mensuelles, chacun comprend bien la situation mais veut que la situation de chacun soit également comprise. Il y a des familles à nourrir, des emprunts à rembourser. Il use autant qu’il le peut de mesures de chômage technique ou partiel, dossiers montés avec la complicité de la directrice de Pôle Emploi. Mais ça n’a qu’un temps. Il doit mettre ses soucis entre parenthèses pour participer au conseil d’administration de « Bio&Vous ».
En tant qu’associé, sa présence est indispensable. Il y retrouve avec bonheur les responsables départementaux qu’il a formés. Ses deux associés se font un peu désirer et finissent par arriver dans un superbe speeder italien. Les chiffres présentés sont… vertigineux. Notamment en ce qui concerne les deux « grosses villes » récemment couvertes, Limoges et Clermont-Ferrand. Les espérances sont surpassées et le chiffre d’affaires explosé. Tous les membres du conseil présents voient avec le sourire leurs émoluments s’envoler. Ceux de Jérôme, comme de ses associés en haut de la pyramide, vont déjà flirter avec vingt mille euros mensuels, inespérés. La fin du conseil, qui décide de lancer une nouvelle campagne de formation pour dix nouveaux départements, échappe un peu à Jérôme qui envisage soudain une solution pour « Feralu ». Et s’il rachetait à l’entreprise, puisqu’elle lui appartient, la maison qu’il avait construite ? Avec ses revenus, il peut envisager un emprunt très important et s’en porter acquéreur, ce qui sauverait la trésorerie et relancerait la machine. Il noircit quelques feuillets de chiffres et, dès le lendemain, démarche les banques et demande à un notaire de venir expertiser la propriété. Les employés ont bien nettoyé les abords et réparé les clôtures, mais les stigmates de l’abandon aux junkies locaux demeurent. En l’état, le bien est estimé à huit cent mille euros, tout de même… Mais pour la SCOOP c’est parfait, de quoi rembourser immédiatement l’emprunt de six cent mille euros, ouvrant ainsi de nouvelles possibilités, et abonder la trésorerie de deux cent mille, évitant des pénalités sur les charges. Il emprunte un million d’euros, non sans un énorme nœud à l’estomac. Le pari est fou. Il remboursera dix mille euros par mois pendant dix ans ! En fait, il prend à sa charge le passif de l’entreprise, preuve s’il en est qu’il croit en sa réussite. Il n’en souffle pas mot à Sandra dont le bon sens paysan lui aurait certainement interdit de faire une telle folie.
Il faut attendre décembre pour que le carnet de commandes soit pratiquement plein et que les premiers règlements de factures arrivent. La machine est relancée et tous peuvent passer des fêtes de fin d’année à peu près sereines. Jérôme, Sandra et Pascal vont les passer en Bretagne, dans la ferme familiale, avec aussi le frère de Sandra. Le séjour est agréable, Yann est assez détendu et souffle à Jérôme qu’il a entamé sa conversion en bio. Tout le monde trouve que les chambres sont bien plus confortables en hiver.
Ce bol d’air breton vide un peu la tête de Jérôme et lui fait le plus grand bien. Il reprend un peu confiance en lui et en l’avenir, à l’image de Yann qui, dix ans avant la retraite, ose se lancer. Il intervient à plusieurs reprises sur les formations des nouvelles recrues de « Bio&Vous », ce qui l’éloigne un peu de son entreprise. Finalement une bonne chose, les employés prenant l’habitude de ne plus avoir systématiquement « le patron », comme ils l’appellent toujours, sous la main. Avec le travail, la confiance commence à revenir et les prises d’initiatives sont plus nombreuses. Les autres semaines, Jérôme passe un peu de temps à la rénovation de sa maison. Beaucoup de choses ont été saccagées et les technologies, numériques notamment, ont évolué, les goûts aussi. En fait, il remanie le logement en pensant à Sandra, imaginant sa longue silhouette de guerrière viking s’approprier cet espace. Il en rêve.
Vers le mois de mai, l’activité tourne à plein régime. Certes, il y a plus de tension dans les ateliers, mais elle est désormais positive et salutaire. Il s’agit de tenir les délais, satisfaire les clients et non plus espérer du travail. Depuis mars, « le patron » peut se verser un salaire. Son conseil d’entreprise aurait voulu lui verser ce qu’il touchait auparavant, il juge cela excessif et préfère que la différence soit répartie entre tous, se contentant de cinq mille euros. Dans la maison, les travaux se terminent et il peut commencer à la meubler à nouveau. C’est hypermoderne, à mi-chemin entre nature et science-fiction, mais aussi extrêmement fonctionnel. Quand il est satisfait, il profite d’un week-end pour inviter Sandra à visiter son entreprise. Elle laisse libre cours à sa curiosité sur l’organisation, les produits, et incidemment il lui propose d’aller jeter un coup d’œil sur la maison qu’il avait construite.
Il l’emmène derrière la maison où le fond d’un grand pré est bordé par un petit bois. Se détachant sur les frondaisons sombres, quatre silhouettes fines et élégantes, rousses tachetées de blanc, paissent paisiblement. Des daims. Il les appelle de quelques bruits de bouche. La petite harde s’approche. Les adultes, un mâle portant bois et deux chevrettes, restent prudemment à une dizaine de mètres, mais un jeune faon continue vers le couple. Instinct ou curiosité, il pique droit sur la jeune femme qui met un genou à terre et l’apprivoise doucement jusqu’à le tenir contre elle, doucement, tendrement, en murmurant :
Le bonheur, c’est incroyablement simple et émouvant. Il suffit d’une image, d’un instant suspendu dans l’éternité. C’est une Diane chasseresse que l’homme voit soudain et une bouffée de larmes lui monte aux yeux. Quelle femme incroyable ! Quelle beauté absolue ! Si proche des animaux qu’ils le sentent. Cela ne dure pas, bien sûr, et le faon se dégage d’une légère ruade innocente pour rejoindre ceux de son espèce. Sandra se relève.
Il sort une clé électronique, comme une mini-carte bancaire, et ouvre la porte la plus proche.
Elle passe d’un air interrogatif à deux yeux ronds :
Sandra fond en larmes et se jette dans ses bras. Au bout d’un long moment de sanglots qui consomment un paquet entier de mouchoirs, elle s’écrit le nez bouché :
Elle hésite un instant, va plonger sa main dans l’eau pour en tester la température puis déclare :
Il se dirige vers le mur du fond, derrière la piscine, et écarte deux vastes portes coulissantes. Il y a là quatre cabines permettant de se changer, et dans chacune des serviettes de bain et des peignoirs marqués de belles lettres : « S », « P », « J » et « I ».
Elle se dévêt sans complexes et marche jusqu’au bassin avant de s’y glisser sans clapotis. Sa démarche lui fait penser à celle d’une gymnaste qui se présente au jury avant d’exécuter sa compétition, droite, légère, membres tendus, frôlant le sol de la pointe des pieds. Pourtant il le sait, rien n’est calculé, c’est sa grâce et son élégance naturelles qui règlent ses gestes. Pareil lorsque, un bon quart d’heure plus tard, elle se hisse hors de l’eau et fait un rétablissement sur ses fesses, les pieds touchant encore l’onde bleue. Oh ses fesses, épatées par la margelle de carrelage ! Un vase étrusque, une amphore grecque sublime. Elle regroupe ses cheveux trempés en un seul paquet qu’elle passe par-dessus une épaule et les essore comme on tord un linge fraîchement lavé. Du bout du canapé, il ne voit que son dos athlétique et harmonieux, mais il imagine les gouttes ruisselant sur ses seins, ses cuisses, avant de retrouver leur piscine d’origine. Il n’y tient plus, il ouvre sa braguette, libère son sexe dilaté et se masturbe doucement. Ce n’est pas une femme, mais une œuvre d’art ambulante. Plus que la beauté, c’est l’harmonie incarnée qui pose une main au sol, ramène un pied, puis l’autre, projetant vers le plafond ce cul sublime avant de se redresser totalement, de caresser le sol de ses orteils jusqu’à la serviette. Le tissu éponge épouse ses courbes, s’attarde entre ses cuisses, remonte le long du dos et termine en turban enveloppant la lourde chevelure.
Dire que c’est la femme qui vient d’accepter de partager sa vie, qui s’avance lentement vers lui, s’agenouille entre ses jambes et prend son sexe dans sa bouche. Elle le pompe, le lèche avec gourmandise des couilles au gland, puis se relève et l’enfourche pour venir s’empaler lentement sur son sexe dressé. Elle le chevauche longuement, ses bras sur ses épaules, l’embrassant, le regardant puis l’embrassant encore.
Elle se soulève, son sexe émet un bruit humide et elle trotte vers la baie qui coulisse légèrement. Le faon s’écarte puis doit reconnaître son odeur et revient vers elle. Si vêtue elle était sublime en compagnie de ce faon, nue la scène devient aussi paradisiaque qu’improbable. Mû par un réflexe instinctif, Jérôme sort son téléphone et s’approche de la baie, il saisit au vol deux ou trois clichés qui ne traduiront jamais l’incroyable magie de l’instant. Elle rentre vite.
Sandra trouve que posséder une telle maison et ne pas en profiter serait stupide. Aussi décide-t-elle qu’ils se marieront sur place et qu’elle fera venir les Bretons.
Les pieds bien sur terre, la Bretonne.
Le mois de juillet est éprouvant, tant en émotions qu’en obligations. Mais il se déroule plutôt bien.
En septembre, le couple va passer huit jours au Maroc, c’est le cadeau des parents de Jérôme. C’est la première fois pour Sandra et ce sera la dernière. Le climat, la mentalité locale et surtout la belle-mère ne lui conviennent absolument pas, bien trop éloignés de sa Bretagne.
L’année suivante, les deux entreprises fonctionnent à plein régime. Jérôme a enfin sa Tesla, Sandra une Zoé, et Pascal son bac. Que veut-il faire ? HEC comme son beau-père. Jérôme vend la maison du bailli à Hortense Hyomaître qui est devenue leur amie et en est folle.
Encore une année plus tard, ils doivent avec regrets se séparer des daims qui dévorent les écorces et font mourir les arbres. Seul reste le faon devenu grand qui suit Sandra partout quand elle est là et qui l’attend tranquillement couché à l’ombre de la maison quand elle n’y est pas. Comme un chien.
La directrice de Pôle Emploi contemple avec satisfaction son ventre qui s’arrondit peu à peu. Elle a absolument voulu porter un enfant de Jérôme. Elle est heureuse. Quand elle reprend le travail, après les congés de maternité et d’allaitement, c’est pour le poste de Directrice départementale.
Jérôme consacre plus de temps à son épouse et à son bébé qu’à ses entreprises qui semblent croître seules. Il y eut des crises, mais le phénomène est récurrent et toujours suivi d’embellies. La concurrence de la grande distribution sur le bio altéra les revenus de « Bio&Vous » qui réoriente sa communication sur la proximité. Et puis l’attrait pour les grandes surfaces diminue, ce sont elles qui licencient les premières. Désormais la métropole est totalement couverte, et rien qu’à Paris le chiffre d’affaires dépasse presque celui du reste de la France. Les associés fondateurs ne font plus que participer aux conseils d’administration, une fois par an, percevant bon an mal an un million d’euros chacun par an. De quoi s’assurer des placements intéressants pour les vieux jours.
Yann est désormais totalement en bio, certifié, et ne s’en plaint guère. Il vieillit et s’épargne un peu, travaillant un peu moins et gagnant enfin correctement sa vie. Lui, avec trois mille euros par mois, il se trouve riche et se dit que peut-être il continuera quelques années de plus, le temps de faire restaurer une maison du bourg pour passer leur retraite, espérant aussi bien revendre son exploitation devenue une bonne affaire. Il suffit de trouver le bobo parisien cherchant à se reconvertir !