Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 20511Fiche technique76027 caractères76027
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Temps de lecture estimé : 52 mn
29/09/21
Résumé:  C’est l’histoire d’un gars très consciencieux qui se réveille un peu trop tard, et qui cherche à rattraper le temps perdu. Miracle : contrairement à l’idée reçue, c’est parfois possible. C’est aussi un hommage aux correcteurs de ce site.
Critères:  #personnages fh ff ffh hplusag collègues fête travail amour
Auteur : Amarcord      Envoi mini-message
Fifty-Fifty

Il était occupé à relire un éditorial quand le timbre du téléphone avait retenti.



Jérôme fut surpris de cette convocation, tant étaient rares ses interactions avec Caubert, qu’il s’entêtait à appeler par défi « Monsieur le Directeur », alors que son titre officiel était « Chief Executive Officer ». Pire qu’une faute de goût : presque un affront, dans ce temple de la presse française. C’était tout différent autrefois, du temps de Morvan-Dussé, le fondateur du journal. Celui qu’on surnommait le Commandeur en imposait moins par son titre que par sa sereine autorité de patron à la fois exigeant et juste. Puisqu’il vous avait engagé, vous vous étiez promis de ne jamais le décevoir. Avec Caubert, on n’avait pas tant de scrupules : on se doutait bien que lui-même n’en éprouvait aucun.


Jérôme était encore jeune pigiste à Paris-Soir lorsque, voici vingt-six ans, il avait été repéré par Morvan-Dussé. Il s’était rendu un peu fébrile au rendez-vous. Le Commandeur le reçut avec courtoisie, tout en jaugeant méticuleusement son interlocuteur. Une conversation déroutante : le maître des lieux empruntait des chemins vagabonds, bifurquant vers des sujets anodins avant de plonger brusquement sur des questions aussi précises qu’inattendues. Jérôme répondit sans prétention ni précaution, exprimant son ambition de servir dignement l’idée qu’il se faisait de ce métier. En cela, les deux hommes, au-delà du fossé de générations, s’étaient bien rencontrés. À la fin de l’entretien, le vétéran l’avait remercié pour cet échange, en lui recommandant de lire attentivement quelques feuillets contenus dans une grande enveloppe brune.


De retour chez lui, il avait ouvert l’enveloppe, elle contenait un contrat. Jérôme l’avait signé, sans rien négocier. On ne négociait pas avec Morvan-Dussé. Gagner sa confiance était un placement à rendement sûr. Les locaux étaient un peu vieillots, l’espace était compté, mais vous installer à la rédaction du « Temps » était perçu dans le métier comme un honneur, un accès à l’aristocratie de la presse. On ne se la pétait pourtant pas, à la rédaction, et Jérôme s’y fondit sans effort.





Depuis qu’il avait récemment franchi le cap de la cinquantaine, Jérôme avait décidé de délaisser les ascenseurs. Sans être un grand sportif, il avait gardé belle allure, il s’entretenait. Et puis il n’aimait pas trop la promiscuité de la cabine d’ascenseur où l’on ne s’échangeait que des saluts distraits. Jérôme ne s’inquiétait pas vraiment des mystérieuses raisons pour lesquelles Caubert réclamait soudain sa présence. Caubert ne lui inspirait ni crainte, ni estime, ni hostilité. Juste un sentiment diffus d’indifférence et d’ennui, tant celui qui dirigeait désormais l’entreprise était prévisible.


C’est donc à nouveau vers Morvan-Dussé que s’élevaient ses souvenirs, à mesure qu’il gravissait les marches menant à Caubert. Il se remémora la seule fois où il avait été véritablement convoqué, un an à peine après son arrivée au Temps.


On ne s’asseyait pas en présence du Commandeur, qui d’ailleurs préférait lui-même la station debout, comme si elle vous disciplinait pour éviter que la conversation ne s’embourbe dans des détails inutiles.



Le Commandeur avait souri.



Jérôme avait acquiescé en silence.



Par décence, Jérôme laissa s’écouler quelques secondes avant de réagir.



« Rentrez chez vous, Jérôme ». Le Commandeur l’avait appelé par son prénom, et ce n’était pas de la familiarité, mais une trace d’affection rarissime. Jérôme avait 25 ans, du talent, et à présent un salaire inespéré, assorti d’une responsabilité presque indécente au regard de sa maigre expérience.


Le printemps avait fait surgir les premiers bourgeons sur les arbres du boulevard, et cette brusque poussée de sève était aussi la sienne : euphorique, il traversa la chaussée encombrée de voitures circulant au ralenti, convaincu que le concert des klaxons n’était qu’une ovation qui lui était destinée. Cette nouvelle, il voulut aussitôt la partager.


C’était l’heureux temps où le balbutiant téléphone portable n’était encore qu’une curiosité réservée aux plus fortunés et aux plus frimeurs. Appeler celle ou celui qui vous faisait de l’effet ne se résumait pas alors à ce réflexe banal débouchant sur une conversation qui l’est tout autant. Cet appel serait un risque, savamment pesé à la mesure de l’enjeu ; on le retarderait le cœur battant, comme un comédien saisi par le trac au moment d’entrer en scène. Ce serait probablement aussi une aventure contrariée : on n’aurait pas le jeton, la cabine serait en panne, et quand on tomberait enfin sur un appareil moins récalcitrant, ce serait pour entendre la sonnerie résonner dans le vide : l’objet du désir aurait entretemps quitté le domicile.


Et c’était bien là ce qui autorisait le miracle : on passerait le soir, et sans prévenir. On couperait court aux bavardages, on économiserait de la salive et du temps en choisissant des mots plus rares et plus denses, troublé par la présence d’un corps, d’un parfum. On vibrerait alors bien mieux qu’un iPhone, et avec un peu de chance, si c’était à l’unisson, on serait gagné par cette émotion indescriptible, à la fois grave et légère, celle d’une prescience : on ne tarderait pas à faire l’amour, cette forme de sexe la plus parfaite, parce qu’elle échappe à toute préméditation. On n’y court pas derrière ses fantasmes, on ne reproduit rien, on est emporté, on se rejoint dans l’abandon.


La sonnette avait retenti, la porte s’était ouverte.



On lisait en Marie comme dans un livre, et sa sincérité était évidente.



Il joua son va-tout.



Marie s’était approchée, avait saisi son visage de ses mains douces, et avant de coller ses lèvres sur les siennes, elle lui avait fourni sa propre déclaration d’amour.



Alors l’amour, ils l’avaient fait, bien sûr, et aussitôt.


Appuyée sur la rambarde, Marie fumait à présent une cigarette en regardant de joyeux passants défiler dans la rue Jolivet. Jérôme, lui, levait les yeux vers la masse sombre de la tour Montparnasse, et pour la première fois, c’était sans mépris, tant son ombre aux reflets roux semblait veiller sur lui comme une autre statue du Commandeur, l’homme qui avait aujourd’hui doublement précipité son bonheur.





Jérôme tâchait encore d’échapper à ses lointains souvenirs au moment de pousser la porte du grand bureau logé au dernier étage. Caubert l’accueillit d’un simple hochement de tête, tout en l’invitant à prendre place. Surprise : Juliette Rouvre avait posé son adorable postérieur sur la chaise voisine.


La jeune femme avait récemment rejoint Le Temps, et n’avait pas tardé à s’y faire un nom et une réputation. Ses critiques cinématographiques étaient redoutées. Quand elle n’aimait pas un film, elle ne se contentait pas de le faire savoir avec indifférence ou mépris, elle le démembrait avec une gourmandise de psychopathe. Il n’y avait pas grand-chose à retoucher dans ses textes, plutôt bien torchés, qu’elle assaisonnait systématiquement d’une généreuse rasade de vinaigre. Tant qu’il s’agissait de distribuer des louanges, cette note acidulée était bienvenue, elle évitait au compliment d’être aussi écœurant qu’un loukoum. Mais quand elle assassinait un navet, elle s’acharnait avec un plaisir tellement manifeste qu’il desservait le propos : le lecteur se prenait de compassion pour la victime.



Ça, c’était en effet la réputation qu’elle traînait, et dont Jérôme n’avait cure. Elle était ravissante, vive, malicieuse. Elle n’aimait rien tant que laisser flotter l’ambiguïté, quand elle posait ses grands yeux sur un interlocuteur et déclenchait ce sourire ravageur, un appas sexuel explicite. Avec Jérôme, elle n’osait pourtant pas jouer de façon aussi voyante. Peut-être parce qu’elle redoutait son pouvoir discret, mais réel. À vrai dire, ils étaient mutuellement intimidés, comme deux espèces animales qui, en se croisant pour la première fois dans une clairière, maintiennent une prudente distance. Qui des deux était le plus redoutable prédateur ?



Caubert avait l’habitude de faire exactement le contraire de ce qu’il annonçait. Il s’empêtra donc aussitôt dans d’obscures digressions sur le prestige de la maison, la qualité du lectorat, les opportunités et risques du numérique.


Jérôme s’emmerdait déjà. Alors il l’interrompit :



Juliette savoura l’audacieuse interruption, et ne chercha pas à réprimer sur ses jolies lèvres un sourire que Jérôme interpréta comme un signal complice.




*


Que manque-t-il à Kaamelott ? D’abord du rythme. Mais sûrement pas des invités. Sting, Chabat, Descaunes, Morel, Fleurot et tant d’autres. Ce n’est plus un film, c’est un carnet d’autographes. À la 62e minute, on se prend enfin à espérer : Neymar, qui somnolait jusqu’alors le long de la ligne, est isolé dans le rectangle par une ouverture lumineuse de Messi. Hélas, sa frappe trouve la barre transversale et il peut bientôt se rendormir, nous aussi.


*



Juliette se mit à rire de bon cœur.




« Juliette Rouvre, l’impitoyable garce de la critique française, prend un tel plaisir pervers à flageller notre cinéma qu’elle se prend les pieds dans les lanières et hallucine. Celle qui ne crache jamais sur un coup de boule (s) mérite la carte rose. Voilà ce qui se passe quand on critique plus haut que son cul, aussi délicieux soit-il. Je me ferai un plaisir de venir le meurtrir pour sa peine. »



Caubert, le visage un peu empourpré, desserra son nœud de cravate, pendant que Juliette triomphait.



Jérôme se tourna vers Juliette, qui fixait la moquette en silence, presque absente. Ses longs cheveux clairs rassemblés en chignon dégageaient son visage en lui offrant une douceur d’ange, révélant une pureté inattendue, tant on associait plus volontiers sa beauté à celle du démon. Un rayon de soleil couchant venait de raser la pièce. Il soulignait son profil et caressait sa robe légère en révélant d’inattendues transparences. Lui qui n’avait jamais posé sur elle de regard appuyé, de crainte d’encourager son manège un peu puéril, admira alors ce corps gracieux, éprouvant une tentation d’autant plus sourde que la vision impudique était cette fois involontaire et inconsciente. Cette fille transpirait le sexe par chaque pore de son épiderme, et cela n’avait pourtant rien de vulgaire. Son appétit décomplexé était tellement naturel qu’il en devenait presque innocent. Mais là, l’innocence était réelle, et elle ne la rendait que plus follement désirable.



Juliette prit l’ascenseur, Jérôme dévala l’escalier. Ils arrivèrent simultanément sur le palier du 1er étage, ce qui les fit sourire.



Elle commençait vraiment à l’amuser. Il la suivit jusqu’à une terrasse toute proche. Elle lui recommanda le Spritz, il était plutôt rétif à cette mode. Il eut une inspiration et commanda du champagne. Inévitablement, leur conversation pétilla, et de coupe en coupe, elle se fit plus personnelle.



Même désinhibé par les bulles, Jérôme se bloqua.



Juliette se leva, lui fit la bise, et s’éloigna. Par curiosité, elle lui avait demandé de citer quelques films qu’il aimait, sans trop réfléchir. Il avait notamment évoqué « L’homme qui aimait les femmes », de Truffaut. S’il n’avait pas le visage tourmenté de Charles Denner, il partageait avec son personnage une fascination qui était davantage un hommage qu’une concupiscence. Les femmes, il n’avait pas besoin de les séduire pour être touché par leur grâce. Il n’aimait pas idéaliser, se prétendre que toutes le touchaient ni que toutes lui inspiraient du désir. La beauté n’était pas pour lui celle, glacée et stéréotypée, des poupées de magazines produites à la chaîne. Il la saisissait dans un regard, une ride, la courbe d’une épaule, un geste de la main, une particularité ou un défaut.


Mais quand l’évidence de la beauté venait rejoindre le trouble d’une émotion, le mystère devenait complet. Aussi, en regardant s’éloigner Juliette, il se murmura la célèbre formule du film de Truffaut, et jugea qu’elle lui allait à merveille.


« Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie. »





Jérôme Merlaint se regarda dans le miroir de la salle de bains, et vit un homme qui doutait.


Il avait finalement décidé de se rendre au drink de Juliette, et seule cette décision-là s’était révélée facile à prendre.


Pour le commun des mâles hétérosexuels, le choix d’une tenue de soirée, qu’elle soit formelle ou décontractée, est un exercice relativement facile et rapide, on ne se pose pas mille questions.


Mais un correcteur d’élite tel que Jérôme traque sans arrêt la faute de goût, et ceci s’applique à mille et un détails de la vie quotidienne. Tout est perfectible, tout devient suspect. Il faudra un jour dresser un monument à cette corporation vigilante, saluer son combat héroïque contre l’ennemi héréditaire : le doute. Quand il vous saisit à l’aplomb d’un participe passé, on peut toujours faire appel à l’ami Grevisse. Mais face à la garde-robe ?


Ce choix-là ne lui avait pourtant pas créé trop d’embarras. Il suffisait de procéder par élimination.


Pas de blazer, de gilet, ni surtout de foulards : trop vieux.

Pas de jean troué, de casquette de baseball, de t-shirt à motif : trop jeune.

Tout ce qui se rangeait entre ces deux extrêmes était permis.


C’est relativement confiant qu’il enfila une sobre tenue achetée récemment dans une boutique Boss : pull à col montant zippé bleu nuit, jean slim fit assorti. Un joli compromis décontracté chic, marié à de belles baskets couture en cuir grainé.


Les choses se compliquèrent pour le choix du parfum.


Il en mettait peu, en achetait rarement, la plupart des flacons étaient des cadeaux. Et puis il était convaincu que le parfum était un langage complexe, et que les mêmes règles de style et d’équilibre que lui avait enseignées le Commandeur s’appliquaient quand il s’agissait de flatter l’odorat. Il faudrait rester sobre – hors de question de puer la cocotte – mais sans verser dans la banalité.


Sa mère lui avait récemment offert un flacon d’Eau Sauvage. Le parfum était frais et discret, mais si ce grand classique était indémodable, il était trop sage pour correspondre à Juliette. Il fallait affirmer davantage de personnalité, se différencier.


Il aperçut le coffret-collection Hermès qu’il avait acheté sur une impulsion, dans une boutique Tax-free d’aéroport, un jour que l’avion était très en retard et qu’il tentait de tromper l’ennui. Il n’avait pas planifié l’achat de parfums, mais tester leurs arômes sur des bandelettes était ludique, et puis, il faut le dire, la vendeuse était bien jolie. En dévissant les capuchons, il se dit d’abord qu’elle avait aussi été de bon conseil : les senteurs étaient aussi subtiles qu’agréables. Mais le littéraire qu’il était hésita en lisant les noms imprimés sur les trois flacons de la collection : ils étaient végétaux, rêveurs, poétiques même, mais presque trop pour cette circonstance, alors qu’il n’aurait pas hésité un instant en cas de rendez-vous amoureux. « Un Jardin sur le Nil », « Un jardin sur la Lagune », « Un jardin après la Mousson » … Le marketing du luxe avait décidément de jolies audaces, se dit-il. C’était tout de même plus valorisant que « Un Dessous de Bras dans le Métro ».


Il repoussa aussitôt la bouteille de parfum suivante. D’abord, il n’aimait pas son odeur. Ensuite, il s’agissait du dernier cadeau de Françoise, et il se méfia, convaincu que ça lui porterait la poisse.


Ayant épuisé presque toutes les hypothèses, il se tourna vers le dernier flacon, celui que Marie avait posé sous le sapin lors du dernier réveillon de Noël, une des rares occasions qui leur valait de se retrouver ensemble, avec leur fils. Le flacon bleuté inspirait confiance, le logo Chanel aussi, et puis Marie avait du goût. Alors il s’aspergea légèrement le cou, la nuque et les poignets, et il fut un peu ému de se sentir enveloppé par cette brume aux notes de cèdre, conscient qu’elle avait choisi ce parfum pour lui avec bienveillance, mais ne viendrait jamais le respirer sur sa peau nue.


Face au miroir, il rectifia sa coiffure courte, réajusta le pull, boucla la ceinture, ne négligeant aucun détail pour amortir son prochain parachutage en pleine tribu bohème underground, une aventure qui risquait bien de ressembler pour lui à un épisode de « Rendez-vous en terre inconnue ».


Satisfait du résultat, il ferma la porte de l’appartement, et se dirigea vers la station de taxis, un paquet sous le bras.





Jérôme se dit en pénétrant dans l’appartement que Juliette avait un carnet d’adresses bien rempli et un voisinage complaisant : il y avait foule et le deejay n’y allait pas de main morte. Et puis il comprit qu’elle s’était assuré l’indulgence des voisins en les conviant à la fête. Ce gentil petit couple détonnait dans l’assistance, puisque ne portant ni barbe ni tatouages envahissants, ni fringues vintage (un comble, pour des septuagénaires). Jérôme réalisa que lui non plus n’affichait aucun de ces codes dominants, ce qui lui laissa l’impression d’être le seul gars déguisé en pingouin débarquant dans un bal costumé au thème tropical. Les voisins lui adressèrent aussitôt un petit salut, comme un signe de ralliement, ce qui lui flanqua un peu le bourdon. Toutes ses craintes de n’être pas à sa place se trouvaient à présent confirmées, et il craignait déjà que ces braves gens ne l’invitent à descendre pour jouer au bridge, constatant sagement qu’il était l’heure « de laisser les jeunes s’amuser ».


Il fut sauvé de ce désespoir un peu paranoïaque par l’irruption providentielle d’une bonne fée, une longue brune perchée sur de hauts talons bien inutiles. Hedia Bayram se présenta, Jérôme la complimenta pour l’élégance toute contemporaine de sa robe, une heureuse et sensuelle exception à toute cette friperie nostalgique, et la fit rire aussitôt.



Il s’abstint d’ajouter qu’au rayon barbu, il n’avait d’affection que pour les pilosités féminines, à condition qu’elles soient gentiment disciplinées et judicieusement localisées. Il n’osa pas davantage lui demander qu’elle le rassure sur l’absence de tout tatouage sur ce corps à couper le souffle.


Hedia lui révéla que le prétexte de la soirée était la présence du réalisateur Titus Késacot, nouvelle coqueluche des cinéphiles branchés. Ce grand dadais cochait pour sa part toutes les cases : barbe de hipster, tatouages océaniens et chemise cintrée à motif géométrique brun et orange, façon papier peint de Novotel millésimé 1974.


Juliette s’aperçut de sa présence, son visage s’éclaira, elle lui lança un baiser à distance.



Juliette les rejoignit, après s’être frayé un chemin parmi la foule. Elle portait une courte robe dos nu au décolleté vertigineux, dont l’audace multifacettes permit cette fois à Jérôme de décider que la menace de ces tattoos abhorrés ne pesait désormais plus que sur le plus strict et intime minimum.



Elle se colla à l’oreille de Jérôme pour poursuivre à voix basse.



C’est le moment qu’il choisit pour lui remettre le paquet.



Elle déballa la boîte, elle contenait trois mugs à café décorés. Le premier, purement typographique, affichait une réplique de Kaamelott : « C’est pas moi qu’explique mal, c’est les autres qui sont cons ! ». Les deux autres provenaient de la boutique du PSG, et portaient les effigies respectives de Neymar et de Lionel Messi, surplombant l’inévitable « Ici c’est Paris ».


Juliette partit dans un grand éclat de rire et décréta qu’elle n’utiliserait désormais plus que ce service dépareillé pour boire son café matinal. On pouvait peut-être lui reprocher des choses, mais sûrement pas sa spontanéité ni sa fantaisie qui, une fois dépassés les préjugés et les rumeurs, vous faisaient réaliser combien elle pouvait se montrer fraîche, généreuse, irrésistible. Elle rangea les objets sur une étagère, approcha son visage, lui posa un délicieux baiser de plume sur les lèvres, lui adressa un clin d’œil, et s’éclipsa vers l’attroupement qui s’était formé autour de Titus Késacot.


La soirée s’étira, devint un peu confuse, tout le monde avait beaucoup bu, Jérôme compris. Contre toute attente, il s’était bien amusé, multipliant les discussions absurdes avec tous ces aimables jeunes adultes à l’insouciance adolescente, des représentants bigarrés de la génération du Bobo Boom aux prénoms difficiles à mémoriser. Aux guichets d’état-civil des beaux quartiers, on avait manifestement inscrit, à l’aube des années ’90, aussi peu de Pierre, Sophie, Laurence ou Jérôme que de Kevin, Mohammed ou Kimberley. Il croisa des Tiburce, des Typhaine, des Léonce, des Gersande, des Lothaire, des Ysée, des Marceau, des Toscane et des Tancrède. Des prénoms si inhabituels qu’ils lui semblaient eux aussi débarqués du script de Kaamelott, comme pour prouver à Juliette qu’Astier n’était vraiment pas rancunier.


De temps en temps, Hedia lui jetait un coup d’œil, riait à ses plaisanteries. Avec sa peau mate et ses cheveux bruns taillés courts, Hedia la croqueuse représentait, dans la famille « canons », l’antithèse de Juliette la chasseresse. Il ne manquait plus qu’une sublime rousse incendiaire aux cheveux mi-longs pour compléter le brelan de dames. Fallait-il le souhaiter ? La miraculeuse apparition d’une si affolante trinité féminine signalerait aussitôt l’imminence de l’Apocalypse. S’il était permis d’y choisir son supplice, c’est à genoux qu’il prierait alors pour être successivement pris au filet, croqué et carbonisé.


Au fil des heures, la maîtresse de lieux avait multiplié les apartés avec Titus, lui-même un peu pompette. La nouvelle sensation du 7e art trouvait manifestement la jolie blonde à son goût, ce qui était bien moins original que sa filmographie, et Jérôme fut moins surpris de les voir quitter discrètement la pièce que de capter le regard embarrassé que lui lança Juliette.


En se rendant peu après aux toilettes, il eut l’impression de percevoir un murmure derrière une porte, mais il s’interdit de tendre l’oreille. Au retour, la porte bâilla, sans qu’il pût décider s’il s’agissait d’un accident. L’interstice n’était pas très large, mais malgré tout suffisant pour qu’il se fige en apercevant ce cul parfait monter et descendre lascivement sur le membre du garçon. Sa gorge se serra quand Juliette tourna délibérément son visage vers lui, le prenant à témoin. Elle le fixait avec une intensité troublante, et ce regard se lisait davantage comme une énigme que comme une provocation. L’homme avait agrippé son bassin, il accompagnait désormais le rythme de ses coups de reins, et ses gémissements annonçaient l’imminence du générique.


Jérôme détourna le regard, fit quelques pas vers le vestibule, y tomba sur Hedia, qui fredonnait une mélodie chaloupée.



Jérôme fut surpris qu’elle connaisse cette vieille chanson de Louis Chedid, mais enchaîna.



Leurs sourires s’accordèrent en toute complicité.



Elle sembla hésiter un instant, mais se ravisa.



Jérôme rentra chez lui par les boulevards, à pied, en négligeant les taxis. Il naviguait un peu à l’estime, l’esprit embrumé par l’alcool, mais aussi par des sensations tenaces. La stupéfiante silhouette de Hedia, la musique trop forte, les visages de ces jeunes gens dont il avait déjà oublié les surprenants prénoms, l’empreinte fugace des lèvres de Juliette sur les siennes, son cul superlatif rebondissant en apesanteur, et puis ce regard, ce regard surtout, qu’elle lui avait tendu tout en offrant son corps à un autre homme. Toutes ces images se mélangeaient comme dans un shaker et formaient ensuite un kaléidoscope coloré, au milieu de tatouages baroques et de nuées de papillons enivrés.


Il reprit sa route, sans un regard pour la tour Montparnasse. Débarrassé depuis longtemps de cette ancienne superstition, il savait qu’elle n’était ni bienveillante ni hostile. Elle n’était que moche.





D’une pression du doigt sur la souris, il ouvrit le fichier, et le texte de l’article apparut.


Cinéma : sorties de la semaine


« Sex Machine » ne tient pas ses promesses


Une critique de Juliette Rouvre


« Sex Machine », le nouveau film de Titus Késacot, n’était pas encore sorti en salles que déjà le chœur des disciples criait au génie, quand celui des détracteurs hurlait à l’imposture. C’est lui faire trop d’honneur ou trop d’offense. Au mieux, il est sympathique, au pire, il est insignifiant.


Un grand film, c’est une rencontre. On l’attend, on guette sa sortie, on goûte à peine un court extrait, et on est déjà charmée, alors on part à sa découverte, gonflée d’espoir. La lumière s’éteint, l’écran s’allume, et l’émotion explose en Cinémascope. Dans le cas de « Sex Machine », on a plutôt l’impression de s’être trompée de salle. On est vaguement distraite mais jamais emportée.


On ne va pas aller jusqu’à vous interdire d’essayer : la « Sex Machine » annoncée par le titre ne bande pas tout à fait mou. Mais il y a tant d’autres films à l’affiche à voir en priorité ! Exigeants, peut-être, mais qui vous procureront une expérience, comme s’ils vous agrandissaient la vie. Le choix d’un film peut alors ressembler à un malentendu amoureux. On est attirée par un homme, il est un peu farouche, on le désire tout en craignant de ne pas être à la hauteur. Alors on se rabat sur un autre, bêtement, parce qu’il vous semble plus accessible et vous a draguée sans talent, avec des promesses qu’il n’a pas les moyens de tenir. Ce n’est pas désagréable. Mais on ne jouit pas. Voilà, c’est un peu ça, ce film : comme un coup d’un soir. Faute de mieux.



***



Jérôme lut à deux reprises le papier de Juliette, estomaqué par le culot avec lequel elle humiliait son amant de la veille. La pénombre était tombée sur le plateau déserté, et il sursauta quand une voix familière s’éleva dans son dos, plus lasse que d’ordinaire.



Il fit pivoter sa chaise.



Jérôme leva les yeux, quitta lentement sa chaise, contourna Juliette, vint se placer derrière son corps. Tout comme elle, la veille, il approcha ses lèvres de sa nuque, y posa un baiser, avant de lui chuchoter à l’oreille.



Elle frémit, ferma les yeux, espérant que le murmure revienne. Et il revint.



Fondu au noir. Fin des sous-titres.


Place aux transes, aux orages, aux marées, aux assauts sauvages, aux plus tendres violences. Ce fut un combat doux et pourtant féroce où chacun engagea toutes ses forces, et s’il n’alla pas jusqu’au sang, il tint toutes ses promesses, livrant son lot de sueur, son quota de sperme, et même une unique larme, douce blessure liquide au moment du calme rétabli.


Allongée sur le corps de Jérôme, haletante, les cheveux en bataille, Juliette plongea longuement ses yeux dans les siens.


Elle n’émit qu’un son.



Et puis elle lui caressa la joue, se rhabilla, se dirigea vers la porte, se retourna, se mordit machinalement la lèvre, songeuse, et, toujours en silence, comme si elle voulait prolonger le mystère de ce qu’ils avaient partagé, elle lui souffla un baiser, avant de disparaître dans le couloir.


Il mit ce soir-là bien du temps à trouver un sommeil fiévreux, perturbé par d’étranges rêves insistants. Une fille sublime en formait l’obsessionnel objet, son corps souple étendu sur la froide raideur d’un bureau de métal. Il volait autour d’elle, minuscule, à la fois attiré et ébloui par sa lumière, se heurtant sans cesse à son corps nu. Elle riait à chaque frôlement d’ailes sur ses lèvres douces, ses jambes longues, ses seins mûrs, le pistil de son sexe ouvert où il venait butiner. Elle poussait alors un long soupir d’abandon, merveilleusement offerte et satisfaite, avant de le cueillir délicatement de ses mains fraîches, s’apprêtant à l’épingler sur un support tendu de velours noir, entre d’autres papillons nocturnes. L’aiguille le transperçant était moins douloureuse que la voix du Commandeur, déçu par ce moment d’égarement, qui lui enjoignait alors de fuir le danger : « Veillez au moins à ce que ce soit la dernière fois, Jérôme… »


Ce serment-là, il se savait incapable de le tenir.





Ils n’en restèrent pas là, bien sûr. Ils firent encore l’amour, et de plus en plus souvent. Ils ne pouvaient tout simplement plus s’en passer, même s’ils refusaient l’un et l’autre de l’avouer. Elle, par goût de l’indépendance, lui, taraudé par l’angoisse de s’être sans doute laissé entraîner dans une liaison sans issue. Ils ne s’étaient rien promis, pas même une forme d’exclusivité, dont Jérôme considérait qu’il serait de toute façon illusoire à son âge de l’attendre de Juliette. Elle, de son côté, n’avait rien avoué, mais n’avait rien exclu, elle resterait d’abord fidèle à son instinct. Celui-ci la guidait vers une inattendue discipline. L’amour qu’elle faisait avec Jérôme était une constante réinvention du sexe, une cérémonie presque sacrée, un bouleversement physique et émotionnel qui rendait l’hypothèse de tout autre plan cul pire que fade : dérisoire.


Seul leur passage au tutoiement assumait ouvertement un changement : ils ne se redoutaient plus, et à la passion physique se superposait une réelle tendresse. C’est précisément là qu’ils auraient dû se méfier : le piège amoureux se refermait.


Jérôme avait appelé un vendredi soir, sans rien exiger, juste pour le plaisir d’entendre sa voix. Elle avait un peu le cafard, ils avaient papoté, elle avait fini par lui lâcher un vague « tu peux passer, si tu veux » ; il avait hésité, craignant que la formule ne soit que de pure politesse. En arrivant, Jérôme avait trouvé Juliette en larmes. Il avait cherché à la consoler, s’inquiétant de la raison, mais il n’y en avait aucune en particulier, lui avait-elle dit, et elle semblait sincère. Un de ces coups de cafard qui frappe sans prévenir, et qui prouvait que la jeune femme avait des fragilités inattendues. Le plus inattendu était qu’elle ne les lui cachait plus.


Elle avait ouvert la porte, se présentant à lui sans le moindre effort de séduction, à peine maquillée, en chaussettes, pantalon de velours côtelé et gros pull troué aux coudes, et il avait été bouleversé, ne l’ayant jamais trouvée plus belle que dans cette totale absence d’artifice. Elle s’était blottie contre lui dans le canapé, ils s’étaient raconté leur journée, puis s’étaient plongés dans une longue séquence de binge watching sur Netflix avant d’aller dormir, elle, apaisée, et lui, ému. Le sexe n’était plus obligatoire : la simple présence de l’autre pouvait suffire. Sans le savoir, ils avaient ce soir-là été l’un et l’autre à deux doigts de prononcer les trois mots si courts qui changent tout.


Le réveil avait été plus tonique. Il la chercha en vain dans le lit, la salle de bain, le salon, et finit par la trouver peu vêtue à la cuisine, où elle préparait du café. Elle lui avait aussitôt sauté au cou, radieuse, et la journée avait commencé de la plus jolie des façons.


Ils sirotaient à présent leur café au lit, tous les quatre : Juliette, Jérôme, Lionel Messi et Neymar Junior. Cette fois, c’est elle qui aperçut un nuage de mélancolie flotter dans les yeux de son amant.



Il y eut un blanc, elle le regarda d’un air incrédule, la bouche en cœur.



Juliette s’interrompit, effrayée par les mots qu’elle venait de prononcer.



Juliette sourit, posa un baiser sur le bout de son nez.






Ce soir-là, Jérôme s’était attardé plus que de nécessaire au journal. La relecture d’un long pensum géopolitique lui avait coûté bien des efforts et pas mal de jurons. Et puis Juliette n’était pas à Paris. Elle lui manquait déjà, mais son absence lui apportait aussi une parenthèse de sérénité, qu’il jugeait utile pour comprendre où le menait cette histoire intense, trop intense peut-être.


En poussant le portail, il aperçut sur le trottoir une silhouette gracieuse. Corps élancé, cheveux courts, regard de biche… Dieu que cette fille lui plaisait, elle aussi…



Ils marchèrent d’un bon pas, ne tardèrent pas à atteindre l’immeuble de Jérôme. Ils n’eurent pas de fausses pudeurs. Ils savaient l’un et l’autre qu’ils ne faisaient qu’accomplir ce qu’ils avaient été si proches de se proposer à leur première rencontre. L’attraction, magnétique, était intacte, le désir renversant. Elle était déjà à moitié nue au sortir de l’ascenseur, le reste vola dans le salon, elle était plus sublime encore qu’il ne s’y attendait, soyeuse, sucrée, parfumée, frémissante, bouleversante au moment de l’orgasme, avec ce je-ne-sais-quoi de sauvage et d’enfantin, une fraîcheur de cascade ruisselant en ondes vives sur son corps d’homme. Cette fille-là était pur miel et pure épice, il ne se lassait pas de la lécher, il se délectait de ses morsures.


Leur nuit fut un de ces longs bals où jamais ne s’arrête la musique, une valse à mille temps.


Hedia qui prend, Hedia qui se donne, Hedia qui se prête à toutes les acrobaties.


Hedia qui murmure des douceurs tandis qu’on se régale de la sienne, Hedia qui grelotte ou qui brûle, Hedia qui invente de nouveaux mots païens quand il se glisse en elle, arc-boutée à la renverse, Hedia qui sanglote, qui gémit, qui le supplie de la prendre sans pitié.


Et puis ce long chant qui s’élève, tous les violons du bal en sont désaccordés, tout finit en éblouissant chaos, sa jouissance à lui qui explose, son corps à elle qui vibre, tenant la note du plaisir ad libitum.


Elle se calme enfin, le rythme de son pouls s’apaise, elle délie ses longs fuseaux cuivrés, elle rampe sur son corps, le couvre de minuscules baisers. Son visage s’illumine, de ce sourire qui découvre ses dents régulières, et un tout petit peu de sa gencive. Il paraît qu’il y a des abrutis, ou des charlatans cupides, qui ont décrété qu’un sourire si charmant était un défaut qu’il faudrait opérer. Il voudrait lui-même les corriger, ces vandales, ces barbares, ces pollueurs de grâce, et cette fois pas du bout de son crayon : au scalpel. Ah ça, il ne serait pas esthétique le résultat, ça leur ferait du boulot à la clinique, et en mode do-it-yourself !


Le sourire de Hedia le fait fondre. Il brille comme un regard d’enfant, il a l’innocence des dents de lait.


Juliette était pareille à un ciel variable, tourmenté, sa lumière semblait surgir d’une part d’ombre. Hedia, elle, était solaire. Inévitablement, un front orageux se levait dans le cœur de Jérôme, incapable de discerner laquelle de ces deux jeunes femmes l’émouvait davantage. Lui qui craignait tant d’être quitté redouta la menace d’un tourment bien pire : l’impossibilité de choisir, puisqu’il s’interdirait de mentir. Il les aimait beaucoup trop pour ça.





Ils étaient réveillés depuis peu lorsqu’un bruit de porte se fit entendre au matin. Des pas se rapprochèrent, et bientôt Juliette apparut dans l’encadrement de la porte, hilare, tenant d’une main sa valise, et de l’autre, le petit string de dentelle noire que Hedia avait abandonné au salon.



Un long silence suivit ce diagnostic éclairé.



Hedia ne semblait guère goûter la décontraction de sa copine. Elle boudait, n’admettant sans doute pas que celle-ci prétende s’attribuer les mérites d’une rencontre qu’elle avait certes permise, mais jamais provoquée. Alors elle contre-attaqua :



Elles cessèrent aussitôt leur joute verbale, et leurs visages se tournèrent, parfaitement synchronisés, vers celui de Jérôme, qui les observait bouche bée.



Les deux pétroleuses éclatèrent de rire.



Tour à tour, deux baisers langoureux se posèrent sur la bouche de Jérôme.



Avec lenteur, leurs doigts entremêlés soulevèrent le drap, glissèrent le long du cou de la jolie brune, parcoururent la peau mate de son buste aux renflements si discrets, éveillèrent leurs bourgeons sombres, frôlèrent son ventre agité de minuscules tremblements, et échouèrent sous la soie sombre couvrant son pubis, où ils entreprirent de nouvelles audaces.



Toujours soumise à cette double sollicitation intime, Hedia se redressa et se colla contre Juliette, en lui adressant un regard de défi. La caresse mixte se faisait plus insistante, mais elle luttait pour s’interdire tout gémissement, tout soupir.



Hedia repoussa brusquement leurs doigts et se jeta sur son amie dans un cri aigu. Elle savait que Juliette la dominait par les mots, les regards, les sourires et les provocations, mais qu’elle ne pourrait rien contre son énergie féline. Le souffle coupé, Jérôme assistait à une lutte bien inégale. Le corps nu de la panthère chevauchait celui de sa fausse rivale, maintenant son bassin dans l’étau de ses cuisses. D’un geste vif, elle lui saisit les poignets, les abattit derrière l’oreiller. Lentement, elle baissa son visage vers celui de Juliette, comme si elle s’apprêtait à lui arracher un baiser. Au dernier moment, elle se déroba, plongea sur son col, et, avec une habileté déconcertante, elle défit un à un les boutons du chemisier avec les dents, tout en s’aidant de la langue, confirmant de la sorte une virtuosité buccale dont Jérôme avait profité quelques heures auparavant.



Hedia relâcha son emprise, et Juliette se redressa sur le lit, sans méfiance. La brune lui appliqua aussitôt une clef de bras en riant aux éclats, la forçant à s’agenouiller sur le matelas, les reins cambrés.



De sa main libre, elle dégagea la jupe et fit coulisser la culotte, révélant les fesses nues de Juliette, projetées en offrande. Admirative, elle émit un sifflement.






Jérôme revissa le capuchon du stylo, ferma l’enveloppe. Le bureau était rangé, l’étage dormait. Il éteignit la lampe, goûta longuement la rumeur de la ville : elle avait tant changé en 26 ans, depuis que le cheval-vapeur était devenu l’intrus à chasser. Lui était toujours le même. Dans quelques minutes, il gambaderait sur le boulevard, il traverserait la chaussée à l’aveugle, sous les protestations des pédaleurs de Vélib’ qui l’éviteraient au dernier moment.


Il rejoindrait une fille magnifique qui ne l’attendait pas, ou peut-être une autre, qu’il n’aurait pas davantage prévenue. Il frapperait à la porte, elles l’ouvriraient si elles le voulaient bien, et c’était bien cette incertitude qui envelopperait de toute sa magie ce moment-là. Rien n’était acquis, rien n’était dû. On risquerait tout, sauf de se noyer dans l’habitude. On irait vers chaque rencontre le cœur battant, on se montrerait vulnérable en s’avouant « Je n’en peux plus, j’ai tellement envie de toi », et on ne vivrait alors jamais plus que de nouvelles premières fois, sans cesse.


Elles lui avaient tout donné, elles ne lui avaient rien promis, et l’auraient-elles fait qu’il les en aurait dissuadées. Il n’était pas encore sur le déclin, elles atteignaient à peine l’apogée. Tôt ou tard, leurs trajectoires finiraient pourtant par diverger. Ou pas.


Il fallait le savoir, il faudrait l’accepter, et il l’acceptait. Non, ce n’était plus du tout douloureux d’avoir 50 ans, ce n’était plus un drame qu’elles en aient bien moins que ça, tant que ce qui les réunissait était digne, et tendre, et joyeux, et généreux, et spontané, et insouciant. Il n’y aurait pas de plans, pas vraiment de ménage, même à trois, pas de robes blanches ni de bague au doigt, pas de projets de maisons, d’enfants, de vacances à la Baule. Pas d’amertume et pas de mensonges non plus, pas de déception puisqu’on n’aurait jamais rien à se reprocher, le seul enjeu serait de vivre chaque étreinte comme si elle était la première, comme si elle était l’ultime, en faisant provision d’énergie, de chaleur, de tendresse et de sexe pour la route. Cette lumière-là, celle de chaque instant amoureux vécu avec gratitude, elle survivrait quoi qu’il arrive, elle rayonnerait longtemps, comme celle qui nous parvient des étoiles mortes.


Ça n’avait pas de sens d’être inconsolable de ce qu’on n’a pas encore perdu. On ne vit pas sans risques. On n’aime pas sans risques. Il n’y a jamais de garanties. Personne ne peut en offrir, on ne sait jamais. Tout peut s’arrêter demain, puisque tout s’arrêtera un jour, quoi qu’il arrive. La faute à l’ennui, au désamour, à une rencontre, à la lassitude. La faute au crabe, au myocarde, aux allah ouh akbar qui déchirent la douceur d’une soirée de novembre, la faute au variant indien, au variant malgache, au variant poldave. Alors, autant prendre les devants, et se consoler joyeux dans des bras amoureux.


Jérôme quitta sa chaise, grimpa l’escalier quatre à quatre, en remerciant ses marches : elles l’avaient bien entraîné, bien aidé, jamais il ne les avait gravies si vite qu’en s’élevant vers cet ultime rendez-vous avec son maître.


Il pénétra dans le local, s’immobilisa face à la photo grand format. Il lui montra l’enveloppe, celle-là même, la posa sur le bureau, où il préleva un marqueur épais.


Il avait quelque chose à lui montrer. Il avait enfin trouvé, croyait-il.


Alors, à l’aide du gros feutre noir, il s’appliqua à tracer en caractères géants un message qui se découpa bientôt sur le mur blanc.


Qu’est-ce qui fait un grand journal ?

Ne cherchez pas la réponse

Ne réclamez plus la mienne

Écrivez plutôt la vôtre, chaque jour

En toute indiscipline

En toute liberté


Jérôme regarda la photo du Commandeur. Était-ce l’effet de la pénombre qui lui faisait plisser les yeux ? Il eut l’impression d’y lire un sourire, et même une trace de tendresse et de fierté, celle qui vous étreint quand un enfant s’éloigne. Vous lui avez donné la vie, redoutable cadeau. Mais cela n’aura pas été en vain, il en fait bon usage, mieux que vous déjà, sans doute.


Jérôme entendait encore l’écho de la voix du Commandeur.


« Rentrez chez vous, Jérôme, filez vite. Prenez soin de vous, et prenez bien soin d’elles. N’avez-vous pas capté les regards qu’elles vous destinent ? »


Alors il écouta son conseil, le salua de la main, dévala le chemin inverse, prit la caisse pleine qui l’attendait au rez, poussa sur le bouton déverrouillant le portail, le referma derrière lui.


Et il glissa la clef dans la boîte du Temps.





Ce jour-là, Antoine Caubert aperçut sur sa pile de courrier une grande enveloppe brune, non affranchie. Le papier kraft avait vécu, les coins étaient cornés, et une large part de la surface avait été décolorée par le soleil. Il se dit que ce pli défraîchi émanait soit d’un radin, soit d’un écolo intégriste et obsédé du recyclage, venu le déposer lui-même à vélo pour ne pas aggraver son empreinte carbone.


L’enveloppe contenait une simple lettre manuscrite, tracée à l’ancienne, au stylo, non sans élégance, d’ailleurs.



Monsieur le Chief Executive Officer,

Cher Monsieur Caubert,


J’ai longuement réfléchi à notre récente conversation. À cette erreur, aussi, la première commise en 26 ans de loyaux services dans cette maison. Vous m’invitiez à ce qu’elle soit aussi la dernière.


Je ne vous en tiens pas rigueur. Je ne suis pas si susceptible. Je ne suis même pas si vieux, et pourtant le temps presse : j’ai consacré l’essentiel de mon existence à traquer les défauts, à viser la perfection, avant de comprendre que je m’enfermais dans une illusion qui m’éloignait de la vie. C’est bien cette étourderie, ce petit grain de sable qui m’a libéré de façon inattendue, en déréglant à peine le mouvement de ma montre, mais ceci a suffi à faire pointer ses aiguilles vers des heures plus joyeuses.


La seule, la pire de mes fautes fut de ne prêter attention qu’à celles des autres. La sagesse me commande à présent de cesser d’être sage.


Au diable la rigueur, j’ai bien servi les mots, le reste de ma vie s’écrira librement, et je m’attends sans crainte à ce que bien de jolies erreurs, bien d’émouvantes ratures, s’inscrivent sur ma page, d’ici au grand bouclage.


Dites simplement à ceux qui m’aiment ici, et ils se reconnaîtront, que je le leur rends bien. Qu’ils ne s’inquiètent pas pour moi, au contraire : je n’ai jamais été aussi vivant, aussi heureux, je suis Merlaint l’enchanté.


En prenant congé de vous, je vous rends ma charge. Je ne suis pas certain qu’il soit souhaitable de la poser sur d’autres épaules.


Salutations respectueuses



Nul ne vit plus jamais Jérôme Merlaint œuvrer au Temps dans son bureau du premier étage, concentré sur son clavier, occupé jusqu’à bien tard à polir les textes de l’édition du jour. Nul de ses collègues ne le vit davantage ailleurs. Seule Juliette Rouvre affichait un petit sourire narquois lorsqu’on évoquait l’énigme. Mais on le mettait sur le compte de son tempérament effronté.


Certains individus n’appartenant pas à l’effectif du journal prétendaient avoir surpris l’image furtive de sa silhouette déambulant sur les quais de Seine, au bras d’une longue jeune femme brune riant aux éclats. D’autres juraient l’avoir aperçu dans un vaporetto sur le Grand Canal, une beauté blonde pendue à son cou. Comme pour tenter l’exploit de réconcilier ces rumeurs contradictoires, une troisième version encore plus improbable le signala sur le port de Patmos, entouré de ces deux déesses amoureuses aux chevelures et carnations contrastées.


Il en va ainsi des disparitions mystérieuses : elles suscitent les fantasmes, elles génèrent leur lot de témoignages fantaisistes, elles alimentent la légende. Aux jeunes générations de journalistes qui entrent dans la carrière, les cadres du Temps font aujourd’hui visiter l’étage supérieur, libéré depuis peu de la présence de Caubert. On en a profité pour y installer une sorte de petit musée pour édifier les impétrants, leur faire comprendre qu’on entre dans ce journal comme on entre en religion, inspiré par l’esprit des grands anciens.


Au mur, sous le portrait du Commandeur, on a rajouté celui de Jérôme, le correcteur tellement rigoureux qu’il ne commit qu’une seule faute, et dont on prétend désormais, à tort ou à raison, qu’elle lui parut si insupportable qu’il décida, en saint martyr de la presse, qu’elle serait aussi la dernière.


Est-ce crédible ? Est-ce un mensonge ?


Vous connaissez la réponse : c’est du fifty-fifty.





*Note de l’auteur : les correcteurs et correctrices bénévoles de Rêvebébé vous le confirmeront : on passe ici de la fiction à la science-fiction.



Post-scriptum : ce texte est né il y a quelques semaines d’une vieille envie jamais satisfaite : celle de rendre un hommage aux courageux correcteurs de ce site. Voilà qui est fait, et bien entendu via le prisme de la fiction. Comme le veut la formule consacrée, toute ressemblance avec des personnes ou des faits existants ou ayant existé ne serait le fruit que d’une bien jolie coïncidence.


Et puisqu’on parle de coïncidence, en voici une autre. J’avais déjà posé ma plume quand apparut le projet du nouveau concours d’automne. Son joli thème « C’est la première et la dernière fois » m’amusa, puis me plaça devant un cas de conscience quand j’entrepris de préparer la mise en forme : la relecture me livrait l’impression que le thème du concours s’était invité dans mon texte en clandestin, y laissant quelques traces discrètes. Présenter ce texte au concours ? Non, ce n’était pas le projet, et puis je ne m’étais embarrassé d’aucun carcan. Mais en le publiant aussitôt, n’allais-je pas parasiter le concours ?


J’ai pris (bon) conseil, et puis je l’ai fait lire. On m’a répondu que mes scrupules étaient excessifs. Si cette coïncidence doit prouver une chose, c’est bien celle-ci : le thème retenu pour le concours est si ouvert qu’il peut s’appliquer à bien des histoires, y compris celles qui ne lui étaient pas destinées. Il doit y en avoir bien d’autres dans la large bibliothèque de RBB.


Aussi, n’hésitez pas, laissez courir votre imagination et votre plume, le cadre est défini avec une marge telle qu’elles pourront glisser ainsi que le souhaite Jérôme : en toute indiscipline, en toute liberté. Je me réjouis déjà de découvrir leurs chemins vagabonds en février.