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n° 20463Fiche technique10342 caractères10342
Temps de lecture estimé : 7 mn
04/09/21
Résumé:  La rencontre entre une étrange femme peintre et sa cliente
Critères:  ff bizarre mélo québec
Auteur : calpurnia            Envoi mini-message
Peindre les ombres humaines





Il est rare que je sorte en plein jour, surtout en été. Une lumière trop crue blesse mes yeux fragiles. Je suis une femme de la pénombre, photophobe depuis ma naissance, et ma peau est si claire que le moindre rayon de soleil peut la brûler très vite. Mais aujourd’hui, c’est à dix heures qu’il me faut me rendre au Lauderdale, un bistro qui sert de la bière américaine, près de chez moi. J’y ai rendez-vous. Même à l’intérieur, je garde mes lunettes de soleil. Avec mon visage trop pâle et mon canotier, cela me donne un air particulier. Tant pis pour moi si je prête à sourire.


Comme je suis en avance, je sirote une pinte d’Antipode dans un bock. Voici Myriam, une Québécoise d’une quarantaine d’années, ponctuelle, vêtue impeccablement, banquière de son état, si je me souviens de son courriel de présentation. Il me faut la prévenir d’emblée.



Elle commande la même boisson que moi. Nous trinquons.



Après ce préliminaire, nous marchons jusqu’à mon immeuble. Elle tient une valise en main. Au-dessus des toits, l’azur est implacable et ce bain de luminosité estivale devient un enfer, heureusement de courte durée. Ascenseur : second sous-sol, là où j’ai acheté plusieurs garages contigus afin de perforer les cloisons intermédiaires et d’y installer à la fois mon atelier et ma salle d’exposition. Ici commence le royaume de l’ombre, le mien. Pas l’éclairage électrique, seulement des bougies rouges qui brûlent dans des alcôves.


Les thèmes de mes tableaux ont de quoi choquer, même si ce n’est pas le but. Il n’y a pas de but. Ici, un accident de voiture où une femme regarde ses deux jambes arrachées, au premier plan. Là, la guerre des tranchées, dans toute son horreur, dans les moindres détails. Plus loin, un viol collectif par des soudards, la torture, et même les fours de la Shoah. J’ai le souci du détail. Les corps sont tordus, martyrisés dans tous les sens, jusqu’au grotesque. Il me faut au moins six mois pour achever une œuvre, généralement d’assez grande dimension. Les prix que je pratique réservent mon travail aux plus fortunés. Comme dans les avions, de petits sacs de papier sont disposés sur des présentoirs, pour les visiteurs qui ne peuvent garder leur repas à la vue de ce que je peins. Myriam semble avoir le cœur bien accroché. Elle observe et ne dit rien.



L’homme – Dieu, complètement nu, est un peu efféminé et son profil ressemble au mien, ce qui est normal, puisque je suis mon propre modèle, en me servant d’un miroir. Les gardes qui se moquent de lui sont des soldates aux faces toutes identiques, en sous-vêtements et aux rires semblables à ceux des personnages du peintre chinois Yue Minjun. Le visage de Jésus exprime un mélange de douleur extrême, de désespoir et d’extase mystique et charnelle à la fois. Myriam déambule, contemplant longuement chaque toile, en hochant la tête.



Elle fait quelques pas dans cette direction, mais se ravise. Elle doit penser que je suis vraiment folle.



Pensive, Myriam se fige devant l’œuvre dont la hauteur atteint deux mètres : le maximum possible pour mon atelier. La sainte martyre y est représentée grandeur nature. Elle est une copie de moi-même.



Elle ouvre sa valise et en sort des liasses de billets.



Elle me donne la corde.



Elle reste sans voix devant l’extravagance de ma demande.



Elle s’accroche à ma main comme une presque noyée à une bouée providentielle.



J’emballe méticuleusement l’œuvre avec du papier bulle, puis j’aide ma cliente à charger son acquisition dans une camionnette de location. Elle me fait un signe amical par la vitre ouverte. Le soleil de midi m’éblouit cruellement, mais je la regarde s’éloigner dans un torrent de lumière. Pour aujourd’hui, je crois qu’il me sera difficile de retourner à mes pinceaux. Trop de jour est entré dans mes yeux.


Dans mon agenda électronique, un créneau est réservé pour un coup de fil au Québec, dans cinq ans. En espérant que mon téléphone ne sonne pas plus tôt.