Il est rare que je sorte en plein jour, surtout en été. Une lumière trop crue blesse mes yeux fragiles. Je suis une femme de la pénombre, photophobe depuis ma naissance, et ma peau est si claire que le moindre rayon de soleil peut la brûler très vite. Mais aujourd’hui, c’est à dix heures qu’il me faut me rendre au Lauderdale, un bistro qui sert de la bière américaine, près de chez moi. J’y ai rendez-vous. Même à l’intérieur, je garde mes lunettes de soleil. Avec mon visage trop pâle et mon canotier, cela me donne un air particulier. Tant pis pour moi si je prête à sourire.
Comme je suis en avance, je sirote une pinte d’Antipode dans un bock. Voici Myriam, une Québécoise d’une quarantaine d’années, ponctuelle, vêtue impeccablement, banquière de son état, si je me souviens de son courriel de présentation. Il me faut la prévenir d’emblée.
- — L’accès à ma galerie d’art est réservé à la clientèle que je choisis. Jamais je ne peins pour plaire à mes clients. Je ne prostitue pas mon art… Les pinceaux, je les tiens pour moi. Mon style est très, très particulier. Vous risquez d’être un peu… déstabilisée !
- — Je le sais, mais je sais aussi ce que je cherche chez vous, répond-elle avec son délicieux accent.
Elle commande la même boisson que moi. Nous trinquons.
- — À l’art, sous toutes ses formes.
Après ce préliminaire, nous marchons jusqu’à mon immeuble. Elle tient une valise en main. Au-dessus des toits, l’azur est implacable et ce bain de luminosité estivale devient un enfer, heureusement de courte durée. Ascenseur : second sous-sol, là où j’ai acheté plusieurs garages contigus afin de perforer les cloisons intermédiaires et d’y installer à la fois mon atelier et ma salle d’exposition. Ici commence le royaume de l’ombre, le mien. Pas l’éclairage électrique, seulement des bougies rouges qui brûlent dans des alcôves.
Les thèmes de mes tableaux ont de quoi choquer, même si ce n’est pas le but. Il n’y a pas de but. Ici, un accident de voiture où une femme regarde ses deux jambes arrachées, au premier plan. Là, la guerre des tranchées, dans toute son horreur, dans les moindres détails. Plus loin, un viol collectif par des soudards, la torture, et même les fours de la Shoah. J’ai le souci du détail. Les corps sont tordus, martyrisés dans tous les sens, jusqu’au grotesque. Il me faut au moins six mois pour achever une œuvre, généralement d’assez grande dimension. Les prix que je pratique réservent mon travail aux plus fortunés. Comme dans les avions, de petits sacs de papier sont disposés sur des présentoirs, pour les visiteurs qui ne peuvent garder leur repas à la vue de ce que je peins. Myriam semble avoir le cœur bien accroché. Elle observe et ne dit rien.
- — Ce tableau est déjà retenu pour un évêque ou un cardinal, dis-je à Myriam pendant qu’elle observe un Christ en croix.
L’homme – Dieu, complètement nu, est un peu efféminé et son profil ressemble au mien, ce qui est normal, puisque je suis mon propre modèle, en me servant d’un miroir. Les gardes qui se moquent de lui sont des soldates aux faces toutes identiques, en sous-vêtements et aux rires semblables à ceux des personnages du peintre chinois Yue Minjun. Le visage de Jésus exprime un mélange de douleur extrême, de désespoir et d’extase mystique et charnelle à la fois. Myriam déambule, contemplant longuement chaque toile, en hochant la tête.
- — Que de sang ! Quelle explosion de violence et de perversité ! Où trouvez-vous une telle noirceur ?
- — Je l’ai en moi, sans l’avoir vécue dans ma chair, pourtant. Si je ne l’exprimais pas en peinture, ou par tout autre moyen artistique, elle me tuerait en quelques jours.
- — Je veux bien vous croire ! Tout cela est absolument horrible, mais… fascinant ! Tout est-il si noir ? N’y a-t-il donc rien de positif en l’homme ? Pas même l’amour ?
- — Peut-être que si, mais je ne suis pas capable de représenter autre chose que ces images qui peuplent mes rêves, dans cet atelier que je ne quitte pratiquement jamais. Si cela vous tente, la salle d’à côté présente le thème des enfants… mais attention, il s’agit de cauchemars dont personne ne revient indemne.
Elle fait quelques pas dans cette direction, mais se ravise. Elle doit penser que je suis vraiment folle.
- — Voici le tableau que vous m’avez indiqué correspondre à votre choix, lui dis-je en lui montrant la toile où Sainte-Julie de Corse est crucifiée et où, selon la légende, elle a les seins tranchés au poignard, d’une manière absolument crue. Deux fontaines naissent de cette mutilation.
Pensive, Myriam se fige devant l’œuvre dont la hauteur atteint deux mètres : le maximum possible pour mon atelier. La sainte martyre y est représentée grandeur nature. Elle est une copie de moi-même.
- — Votre travail est troublant. Je veux absolument ce tableau. Son prix n’a pas d’importance.
- — Si ce n’est pas indiscret, où comptez-vous l’accrocher ? Dans un salon, cela risque d’être compliqué à gérer avec vos invités.
- — Dans ma maison, je dispose d’une pièce où je suis la seule à pouvoir aller, pour réfléchir. Même mon mari n’y entre pas.
- — Alors ce sera votre toile, rien que pour vous.
- — Marché conclu. Puis-je vous faire une confidence ?
- — Je serai muette comme un confesseur.
- — Dans quinze jours, je vais entrer en clinique et on va procéder à l’ablation de mes deux seins. Je suis atteinte d’un cancer mammaire avancé, bilatéral, avec des métastases : si je survis, ce qui est loin d’être évident, ma féminité sera définitivement fracassée, car je ne crois pas à ces prothèses en silicone. À vingt ans, j’étais une belle femme qui portait des décolletés profonds et que tous les hommes courtisaient. L’orgueil me tournait la tête, et lorsque le verdict médical est tombé, je me suis effondrée. Ma première intention a été de me suicider. J’ai même acheté la corde dans ce but. Puis, par hasard, en cherchant à me distraire sur Internet en attendant l’heure de passer à l’acte, je suis tombée sur votre œuvre. J’ai sauté dans le premier avion pour aller y voir de plus près.
- — Sainte-Julie provoque quelles émotions, en vous ?
- — Une sorte de catharsis… un exorcisme de la malédiction de mes gènes. Je suis juive ashkénaze, le savez-vous, une population depuis toujours exposée à la maladie… Peut-être que ce tableau me donnera la force de me battre.
- — Ce serait fantastique.
Elle ouvre sa valise et en sort des liasses de billets.
- — Voici la somme que vous demandez ; j’ai converti les dollars canadiens en euros. Et aussi…
Elle me donne la corde.
- — Je n’en aurai plus besoin, maintenant que j’ai votre tableau.
- — Merci, je m’en servirai pour emballer mes tableaux. Pourrais-je vous demander un service ? Lorsque vous serez guérie, disons dans cinq ans…
- — Si je guéris, dit-elle en haussant les épaules.
- — Je n’en doute pas. Vous serez en de bonnes mains.
- — J’ai confiance au chirurgien, mais cette éventualité s’avère peu probable pourtant, vu mon état. Cependant, dans cette hypothèse, demandez-moi ce que vous voulez. J’accepte d’avance.
- — J’aimerais que vous me serviez de modèle… pour une nouvelle version de ce tableau. Pourriez-vous poser pour moi ? Et même : poser nue ?
Elle reste sans voix devant l’extravagance de ma demande.
- — Mon corps sera dévasté, répond-elle d’une voix blanche, au bord des larmes. Comprenez-vous ce qui m’arrive ? Je ne serai plus qu’une ombre.
- — Croyez-vous que je recherche la lumière ? Mais une ombre, vous le serez bien moins que tous ceux-là ! Vous serez frémissante et pleine de vie. Mais je vous demanderai des poses impudiques, plus osées que jamais. Peut-être même pour plusieurs toiles. Avec vous, je me surpasserai. Nous serons scandaleuses.
- — Vous avez raison. Tabernacle ! C’est d’accord, vous avez ma parole. Si le miracle se produit.
- — Il se produira, j’en suis certaine.
- — Et quand bien même il ne se produirait pas. Alors, lorsque je serai arrivée à l’extrémité de ma vie, au lieu de convoquer un prêtre, je vous appellerai, vous viendrez peindre mon agonie et je vous exhiberai mon corps délabré, sans voiles, que vous peindrez dans toute son horreur, au moment même de mon dernier souffle. Je veux quitter le monde de cette façon, et vous seule êtes capable de m’accompagner.
Elle s’accroche à ma main comme une presque noyée à une bouée providentielle.
- — Je vous promets d’être présente lorsque vous me le demanderez. Mais vous vivrez.
- — Chaque jour, pour m’en rappeler, je regarderai votre tableau…
- — Non, pas le mien, le vôtre. Vous venez de l’acheter. Nul n’est plus digne de le posséder que vous.
J’emballe méticuleusement l’œuvre avec du papier bulle, puis j’aide ma cliente à charger son acquisition dans une camionnette de location. Elle me fait un signe amical par la vitre ouverte. Le soleil de midi m’éblouit cruellement, mais je la regarde s’éloigner dans un torrent de lumière. Pour aujourd’hui, je crois qu’il me sera difficile de retourner à mes pinceaux. Trop de jour est entré dans mes yeux.
Dans mon agenda électronique, un créneau est réservé pour un coup de fil au Québec, dans cinq ans. En espérant que mon téléphone ne sonne pas plus tôt.