Une histoire toute simple mais assez longue…
Bonne lecture : )
Concert
En ce premier samedi après-midi du printemps 1977, j’assiste à un concert organisé en plein air par une commune pas trop éloignée de chez moi. Il n’y a pas de grandes têtes d’affiche, mais un peu de tout à la bonne franquette, avec des débutants, des tributes et quelques groupes régionaux. On y trouve du bon et du moins bon, et parfois du franchement mauvais, mais comme c’est gratuit, il m’est difficile de râler.
Mais si je dois râler pour quelque chose, c’est qu’avec l’enthousiasme des fans et groupies, je me retrouve souvent bousculée, et je suis plutôt un poids léger, pas bien grande, très facile à écraser. C’est avec une grosse appréhension que je vois arriver sur moi une bonne vingtaine de tarés sautillant dans tous les sens, tels des pogos déjantés. Tandis que je recule tant bien que mal pour tenter d’échapper à cette vague destructrice, deux bras puissants me happent et me soustraient à l’écrasement auquel j’étais promise. Ainsi protégée par un inconnu, je vois passer un flot hurlant de gros débiles sous mon nez.
Après avoir soupiré un bon coup, je lève les yeux, mon sauveur est un grand jeune homme de mon âge, du moins je le suppose. Je lui adresse un large sourire :
- — Merci pour ton aide ! Sans toi, j’étais bien partie pour être transformée en crêpe ! Je m’appelle Claudine. Et toi ?
- — Pas de quoi ! Moi, c’est Naudin.
- — Naudin ? C’est pas anodin comme prénom !
Il esquisse un sourire :
- — J’ai déjà entendu ça des centaines de fois… Tout comme tu as dû avoir des centaines d’allusions sur Colette en ce qui concerne ton prénom.
- — Oui, c’est arrivé, mais cette série de romans est désuète, maintenant. Je reconnais que j’ai quelques petits points communs avec cette héroïne de papier, mais je ne pense pas être aussi naïve qu’elle. Enfin… au début…
Son sourire devient plus franc :
- — Il est vrai que Claudine est assez naïve au début, mais elle devient assez vite délurée… Serait-ce ton cas ?
- — Qui sait…
Soudain, on nous bouscule. À nouveau, Naudin me protège. L’alerte passée, le grand jeune homme dit alors :
- — Si tu n’y vois pas d’inconvénient, je pense que je vais rester à tes côtés pour éviter que tu ne sois transformée en crêpe d’ici la fin du concert !
- — C’est une très bonne initiative !
- — Merci. En général, j’ai de bonnes initiatives…
Je plisse un peu des yeux :
- — Tu ne serais pas fleuriste, par hasard ? Vu comment tu te lances des fleurs !
- — On n’est jamais mieux servi que par soi-même, Claudine.
- — Oui… tu as raison, car si on doit attendre les félicitations ou les compliments de la part des autres, on peut attendre longtemps !
- — En parlant de compliments, je suppose qu’on a dû te dire plus d’une fois que tu étais très mignonne.
Curieusement, je rougis faiblement, ce qui ne m’empêche pas de rétorquer aussitôt :
- — Tu as encore raison. Mais abondance de biens ne nuit pas !
Il se met à rire :
- — Hahaha ! N’empêche que tu es très mignonne, c’est incontestable. Tu as même un petit air de famille avec l’actrice Miou-Miou.
- — On me l’a souvent dit, mais je suis plus petite qu’elle, mais avec plus de formes…
- — C’est vrai que tu n’es pas très grande, mais nettement plus appétissante !
Ah, un garçon qui préfère les filles un peu rondes et non pas les fils de fer ? Nous commençons à nous confier, à parler de nous. Je viens de lui dire où je demeure. J’apprends qu’il est belge (ce qui explique son prénom, du moins, je le suppose), et non français comme moi, mais ça ne change pas grand-chose, la frontière étant très proche. À la suite de sa dernière réponse, je m’exclame :
- — Ah bon, toi et moi, on habite la même ville ! Pourtant, je ne t’ai jamais vu !
- — Tu habites vers le centre, m’as-tu dit, et moi, c’est plus vers le coin de l’université.
- — Ah oui… il y a une petite trotte entre les deux…
Nous constatons que nous avons beaucoup de goûts en commun et que souvent, nous sommes capables de finir les phrases de l’autre, ce qui nous fait beaucoup rire. Je dois avouer que le concert est en train de passer au second plan !
Le soir commence à tomber, le temps fraîchit, je sens qu’il va être bientôt l’heure de rentrer. Comme s’il devinait mes pensées, Naudin propose :
- — Je peux te raccompagner chez toi si tu veux.
L’offre est tentante, mais je ne connais pas ce garçon. Je reconnais qu’il s’est montré très correct depuis le début, bien que parfois assez acide. J’hésite un peu. Lui reste impassible, attendant patiemment ma décision. Bien des garçons auraient insisté comme des malades ou des morts de faim. J’argumente autrement :
- — Si je reviens avec toi, il faut que j’en informe Jean-Pierre, c’est avec lui que je suis venu.
- — Et il est où, ce Jean-Pierre ?
- — Quelque part devant nous, je suppose, avec sa petite amie…
À ma grande surprise, Naudin s’accroupit devant moi :
Il enlace fermement mes jambes, et sans effort, il me décolle du sol, mon bassin arrivant au niveau de ses épaules :
- — Tu vois mieux comme ça ?
- — Ah, c’est certain… Tu peux pivoter à gauche ? Non, l’autre gauche ! Non… non… Ah… je crois que je les ai trouvés.
Alors il me repose délicatement au sol. C’est la façon dont il s’y est pris qui me décide vraiment. Je lui explique :
- — Je vais aller les prévenir, c’est la moindre des choses. J’espère que tu n’en profiteras pas pour me fausser compagnie !
- — La confiance règne, à ce que je vois. Mais je te comprends. Non, je ne bougerai pas d’ici.
Quelques minutes plus tard, je suis de retour, Naudin étant facile à repérer, grâce à sa grande taille. Tout en repositionnant mes cheveux, je lui fais mon rapport :
- — Ça y est, c’est fait. Virginie était plutôt contente.
- — Virginie, la petite amie de Jean-Pierre ?
- — Oui, elle est assez jalouse, même si c’est moi qui lui ai présenté Jean-Pierre.
Il soupire longuement :
- — Ah les femmes et leur jalousie…
- — Hé ho ! N’en fais pas une généralité !
- — Je te l’accorde, mais avoue que la plupart de tes concitoyennes sont inutilement jalouses.
- — Il n’y a pas de mal à défendre son bien, mon cher !
- — Pour dire comme toi : je te l’accorde. Mais jusqu’à une certaine limite.
- — Toi, t’as dû avoir des soucis de ce côté-là.
- — Exactement ! Et depuis, je me méfie.
Le reste du concert se passe très bien, je me sens bien à côté de ce garçon, même s’il est peut-être un peu trop grand. Il me dépasse quand même d’une bonne tête !
Puis le concert prend fin, nous regagnons lentement la sortie. Je suis assez étonné par la berline dont il m’ouvre la portière, côté passager.
- — C’est vraiment ta voiture ou celle de tes parents ?
- — C’est la mienne à moi, payée de mes sous à moi, laborieusement gagnés à la sueur de mon front à moi !
- — T’as les moyens de te payer une voiture neuve ?
- — Elle n’est pas neuve, elle appartenait à un couple de retraités qui l’a bichonnée à fond.
Avant de m’approcher de la portière ouverte, je regarde un peu le véhicule :
- — Ah ben, ça se voit ! On jurerait qu’elle est neuve !
- — Si tu aimes les précisions, c’est une Alfa Romeo Alfetta.
- — Une Alfa Romeo, en plus ? Un piège à filles, ton Alfetta ! Un piège tabou !
Ce qui ne m’empêche pas de m’asseoir. Avant de refermer la portière, Naudin me dit :
- — T’exagères, je ne suis pas Jacques Dutronc !
- — Oooh, t’as quand même un petit air…
- — Si tu crois ça, je dois être trop grand pour toi. Tu me vois de trop loin !
Il referme la portière, puis il vient s’installer devant le volant. Avant de mettre le contact, il se tourne vers moi pour me demander :
- — Maintenant que tu me vois de plus près, ai-je toujours un air de Dutronc ?
- — Un petit, petit, petit air…
- — Tu n’es pas trop du style à reconnaître tes erreurs, je me trompe ?
- — Écoute-moi bien, si je réarrange tes cheveux autrement, tu verras que je n’ai pas tort, mais tu n’es pas son sosie, loin de là.
Je lui explique où j’habite, il connaît l’endroit. Nous continuons à discuter. Puis arrive le moment où la voiture se gare dans ma rue. Je m’exclame :
- — Déjà ? Ça passe vite en ta compagnie !
- — Je prends ça pour un compliment.
- — Tu peux le prendre pour un compliment…
Je marque une petite pause. Je lui demanderai bien son numéro de téléphone, mais ce n’est pas à la fille de faire le premier pas, ce n’est pas encore rentré dans les mœurs, et je ne veux pas paraître trop intéressée et rentre-dedans. De son côté, il griffonne quelque chose sur un morceau de papier qu’il me tend ensuite :
- — Mon téléphone, si tu souhaites qu’on se revoie prochainement.
- — Merci… Je demande après Naudin, je suppose…
- — Tu tomberas directement sur moi, j’habite un petit studio.
Yeux grands ouverts, je le regarde :
- — Tu as déjà ta voiture, ton studio, un petit boulot en plus d’être étudiant… ça fait beaucoup ! T’as quel âge finalement ?
- — Dix-neuf ans, bientôt vingt en juin.
- — Ah, comme moi. Je viens d’avoir dix-neuf ans, là en janvier.
- — Pas tout à fait, je suis plus âgé que toi.
Je riposte gentiment :
- — Oh, tu parles, pas de beaucoup ! Il faudra que tu m’expliques comment à dix-neuf ans, presque vingt, tu possèdes déjà tout ça : auto, studio, boulot !
- — Ah, ça rime ! C’est très simple, chère Claudine : téléphone-moi pour qu’on se revoie et je me ferai un plaisir de tout te raconter !
- — Monsieur a l’esprit pratique…
- — J’essaye… Si ça te convient, on peut se voir samedi prochain. Malheureusement, je suis trop occupé cette semaine. Pour compenser, je t’invite à déjeuner où tu veux.
- — Tu prends des risques ! J’ai peut-être des goûts de luxe.
Il se met à rire :
- — Tant pis pour moi, dans ce cas !
Je sors un peu à regret de la voiture.
- — Euh… eh bien… merci pour tout, Naudin…
- — À ton service, Claudine.
Je suis un peu désappointée qu’il n’ait même pas essayé de m’embrasser, bien que, la plupart du temps, ce genre d’initiative ne me plaît guère. Je fais le tour de la voiture en passant par devant. Me voyant arriver de son côté, il abaisse sa vitre.
Je me penche sur l’ouverture :
- — Encore merci, Naudin…
- — Pas de quoi.
Il ne me facilite pas la tâche, je continue :
- — Je te téléphone en début de semaine, c’est promis.
- — Nous verrons…
- — Tu es… comment dire… dubitatif…
- — Bien que je ne pense pas que tu sois à ranger dans le lot des filles qui ne tiennent pas leurs promesses, je préfère ne pas espérer inutilement.
- — Je te comprends. Mais moi, je tiens mes promesses !
Puis je l’embrasse sur la joue. Quand je me relève, il affiche un large sourire :
- — Je te crois sur parole…
Puis quelques instants plus tard, sa voiture disparaît au bout de la rue.
Discutons de discothèque
Nous nous sommes revus plusieurs fois. Nous avons passé divers après-midi ensemble, sans qu’il ne se passe rien entre nous. J’aime sa compagnie, et c’est réciproque. Naudin, qui ne semble pas avoir beaucoup de problèmes d’argent, m’a invitée à déjeuner presque à chaque fois, sans compter les goûters. En revanche, aucun dîner en soirée.
J’ai fini par tout savoir : ses parents étant partis aux States pour le boulot, Naudin a préféré rester avec son grand frère. Il s’est découvert de bonnes aptitudes pour la compta, facilités qu’il a commencé à exercer pour la société de Ghislain (le grand frère), un truc dans l’événementiel. C’est en tenant ensuite les comptes de diverses petites sociétés que, depuis, Naudin arrondit allègrement ses fins de mois. Quant à l’appartement, il a pu l’obtenir grâce aux relations de son frangin, idem pour la voiture.
Alors que nous nous baladons en ville, je m’exclame :
- — Tu rigoles ou quoi ! Ton frère est vraiment le propriétaire de la discothèque le Platinium !
- — Oui, et je l’aide de temps à autre, je m’occupe de sa paperasserie, comme tu le sais déjà.
- — Tu m’avais parlé d’un truc dans l’événementiel !
- — Une discothèque, c’est bien dans l’événementiel, non ?
Pas faux… Naudin aime jouer sur les mots. Je proteste :
- — Et c’est seulement maintenant que tu me dis ça ?
- — J’aurais pu te le cacher encore plus longtemps…
- — T’aurais pu me le dire plus vite !
Je me fige un court instant, puis je reprends :
- — À moins que… que tu oublies de dire ce genre de truc parce que tu as eu affaire à des personnes un peu trop collantes et profiteuses.
- — Bien deviné. Sans oublier la voiture…
- — Je reconnais que c’est bien pratique que tu aies une voiture. Mais si tu avais un vélo, ce n’est pas pour autant que je te chasserai de mon carnet d’adresses.
- — Ah bon ? Que me vaut cet honneur ?
Je lui réponds franchement :
- — J’aime bien ta compagnie, c’est sincère, Naunau. Mais ça commence à bien faire que ce soit toujours toi qui payes. C’est pour ça que j’ai insisté tout à l’heure pour que ce soit moi qui règle l’addition.
- — Mais tu n’as pas de revenus, Claudine.
- — J’ai un peu d’argent de poche, et parfois, je fais de petits boulots. Ainsi, ton frère possède le Platinium ? Pour te faire pardonner, tu vas m’inviter gratuitement. On m’en a souvent parlé en bien, mais je n’y ai jamais mis les pieds.
- — Tu n’y as jamais mis les pieds ? C’est étonnant !
Je lui explique le pourquoi du comment :
- — C’est quand même pas la porte d’à côté ! Contrairement à toi, je n’ai pas le permis, et la plupart des personnes que je connais sont dans le même cas que moi. Il n’y a que Jean-Pierre qui sache conduire, et le pauvre est submergé par la demande, et en plus, il est accaparé par sa copine !
- — Jean-Pierre, c’est celui qui t’avait conduite au concert où nous nous sommes rencontrés ?
- — Oui, c’est le même.
- — Donc depuis, je suis devenu en quelque sorte ton Jean-Pierre ?
- — T’es idiot ! J’aime bien Jean-Pierre, mais il n’a rien à voir avec toi, vous êtes très différents, toi et lui. C’est juste un copain avec qui je jouais à la maternelle.
Naudin hoche la tête :
- — Ah oui, ça date… Pour en revenir à nos moutons, si tu veux, on peut y aller ce week-end.
- — Faudra que j’arrive à convaincre mes parents… Surtout pour aller dans une discothèque située à trente/quarante kilomètres en Belgique !
- — Tu veux que je m’en charge ?
- — Bonne idée, mon Naunau ! Ils t’ont à la bonne, ma mère surtout ! Pourtant, elle ne t’a vu que deux fois ! Oui, ça passera peut-être mieux si c’est toi qui leur demandes… Mais je ne suis pas certaine qu’il soit judicieux de préciser que c’est ton frère le patron…
Et c’est ainsi que je me suis retrouvée quelques jours plus tard à fouler la piste de danse du Platinium.
En discothèque
On m’avait parlé en bien du Platinium, je comprends très vite pourquoi. Après avoir esquissé quelques pas de danse et bu un coca, Naudin souhaite me présenter à son frère Ghislain. Pour cela, il m’entraîne dans la partie privée de la discothèque. Je me retrouve nez à nez avec un homme très grand qui me semble approcher la trentaine et qui ressemble très fortement à mon ami, sa version avec quelques années en plus.
Me faisant d’office la bise, Ghislain s’exclame :
- — Ah, voici donc la fameuse Claudine !
- — Enchantée de vous connaître, Ghislain. Pourquoi dites-vous « la fameuse Claudine » ?
- — Mon petit frère me parle souvent d’une certaine Claudine.
Je me tourne vers Naudin qui reste impassible.
- — Ah bon ? Il vous parle de moi ? En bien, j’espère !
- — Pas en mal, en tout cas !
Il me scrute de la tête aux pieds :
- — Belle tenue… simple mais efficace : un justaucorps avec une chemisette blanche nouée par devant. Tu fais de la danse ?
- — Dans le temps, oui, mais j’ai un peu abandonné, enfin, j’ai dû le faire. Maintenant, je fais un peu de la gym.
- — Pourquoi avoir dû abandonner ?
Je désigne le haut de mon corps :
- — Disons que… je n’avais plus le corps adéquat… un peu trop de répondant plus haut, si vous voyez ce que je veux dire.
- — Ça te va bien. Au moins, tu n’as pas une silhouette de fillette ni de porte-manteau.
La façon dont il me dit ça me trouble un peu. Sur le moment, je ne sais pas pourquoi. Puis je réalise que Naudin m’a déjà dit ce genre de chose. Ghislain pose sa main sur mon épaule et me pousse gentiment vers la porte :
- — Allez, les jeunots, allez donc vous amuser tous les deux.
Très vite, nous nous trémoussons sur les diverses pistes de danse, car cette discothèque en possède trois, une grande et deux petites. Le temps passe vite, je le constate à chaque fois que je regarde ma petite montre. Une nouvelle musique retentit, je ne la connais pas. Je m’approche de mon voisin :
- — Naunau, c’est quoi, le truc qui passe ?
- — C’est Rockollection de Laurent Voulzy, paroles d’Alain Souchon. Ça vient tout juste de sortir.
- — Pas mal comme truc, ça change un peu du disco !
Naudin se penche sur mon oreille :
- — Du disco, tu vas en avoir plein les oreilles ce soir, c’est ce qui plaît le plus actuellement. Bee Gees, Boney M et ABBA, le trio gagnant. Surtout avec Saturday Night Fever qui débarque dans les cinés.
- — Ah oui, j’en ai entendu parler. Paraît que ça a cartonné aux US, mais je ne l’ai pas vu.
- — Si tu veux, on peut aller le voir ensemble !
- — D’accord !
Je me déchaîne sur la piste de danse. C’est autre chose que de la danse classique ! J’ai envie de bouger, de transpirer, de me libérer. Je sais que je peux me le permettre car Naunau est à mes côtés et qu’il me protégera en cas de soucis, comme il l’a déjà fait lors du concert.
Au bout d’un certain temps, je n’en peux plus, je m’affale sur une banquette :
- — Je suis morte de chez morte !
- — Faut dire que tu t’es bien laissé aller !
- — J’en avais envie, et je savais que tu étais là.
- — Comme pour le concert ?
- — Hmm-hmm ! C’est ça qui est bien avec toi, c’est que je n’ai même pas besoin de finir mes phrases !
- — Et que je vais me faire un plaisir de te reconduire chez toi avant l’heure fatidique, Cendrillon.
Je regarde mes pieds, mes ballerines sont toujours là :
- — En tout cas, je n’ai pas perdu de chaussure sur la piste de danse !
- — Ça m’aurait amusé de te rechausser !
- — S’il n’y a que ça pour ton bonheur, vas-y !
Tendant ma jambe, je mets mon pied sous son nez. Se prenant au jeu, il ôte délicatement une ballerine, puis il contemple la chaussure durant un certain temps :
- — Mine de rien, t’as un petit pied !
- — Du 36 en général, et parfois du 37, mon cher Prince !
Capturant mon talon, puis levant ma jambe, à ma grande surprise, il dépose un furtif bisou sur mon pied, à l’orée des orteils :
- — Voyons voir si tu es bien la propriétaire de cette ballerine !
Il me rechausse sans souci. Puis il me dit :
- — On rentre ?
- — Oui, j’aimerais… Mais si tu veux rester encore un peu, pas de problème.
- — Oh, tu sais, je la connais bien, cette discothèque !
- — Ah oui, c’est vrai… Le contraire aurait été étonnant.
Quelques instants plus tard, ayant remis mon manteau, je suis assise dans sa voiture, sur le siège arrière. Intriguée, je le questionne :
- — Pourquoi tu m’as demandé de me mettre à l’arrière ?
- — Comme ça, tu pourras dormir durant le trajet, ma Belle au Bois Dormant !
- — Ah, pas bête !
À peine la voiture démarrée, en confiance, je m’endors profondément sur le chemin du retour.
Amie, grande ou petite ?
Quelques jours après le passage en discothèque, Naudin et moi sommes en train de boire en terrasse. Nous discutons d’un peu de tout, et à un moment donné, j’essaye de savoir sur quel pied danser avec mon ami. Si je compte bien, ça va faire presque trois mois que nous nous connaissons, que nous nous voyons de plus en plus souvent, mes parents pensent même que Naudin et moi sommes main dans la main. Mais rien n’arrive…
À sa réponse franche et directe, j’écarquille grands les yeux :
- — Comment ça, je ne suis pas ta petite amie ?
- — Tu es mon amie, je ne me rappelle pas t’avoir demandé de sortir avec moi.
Il a raison, il ne m’a jamais rien demandé de la sorte. Je demande :
- — Alors, je suis quoi pour toi ?
- — Comme je viens de te le dire, tu es mon amie. J’aime être avec toi, discuter de tout et de rien, me balader, refaire le monde…
- — Et… pas plus ?
- — C’est déjà pas mal, Claudine ! Tu sais qu’il existe des couples qui ne font pas le dixième de ce que nous faisons ? Ils se contentent de coucher ensemble, mais finalement, même après dix ans de vie commune, ils ne savent rien de l’autre.
Je dois reconnaître que certains couples de ma connaissance sont nettement moins proches que Naudin et moi.
Comme je veux savoir, j’insiste :
- — Réponds-moi franchement : t’as une petite amie ou pas ?
- — Techniquement, non, je n’ai pas de petite amie.
Je sais qu’il ne me ment pas, ça me soulage, mais ce « techniquement » me turlupine :
- — Ça veut dire quoi, ça, techniquement ? Tu veux dire que tu couches parfois avec des filles, mais sans plus ?
- — Tu as tout deviné. Il m’arrive parfois de m’endormir et de me réveiller en étant accompagné. Mais je reconnais que c’était plus par hygiène que par sentimentalisme.
- — Par hygiène, tu as de ces mots !
- — Je ne me voile pas la face. Mon corps a ses besoins, je ne les bride pas. Mais je n’arrive pas à m’attacher à celles avec qui je couche.
- — T’es un drôle de coco, toi !
Il me décroche un large sourire :
- — C’est ça qui te plaît en moi.
- — Je dois être maso !
À mon grand étonnement, Naudin se fait plus sérieux :
- — Claudine, je suis très bien avec toi. Je m’en voudrais de gâcher notre relation avec une simple histoire de cul.
- — T’en as de ces mots ! Pourquoi ça gâcherait tout ?
- — Imagine qu’on couche ensemble et que pour une raison ou une autre, ça ne fonctionne pas entre nous deux.
Je m’étonne ouvertement :
- — Pourquoi veux-tu que ça ne fonctionne pas ?
- — J’ai dit : imagine. Il se pourrait que l’alchimie ne fonctionne pas au lit, c’est une éventualité. Donc, imagine que ça ne fonctionne pas entre nous. Ça risque de tout casser. Penses-tu qu’on pourrait effacer ce ratage d’un coup d’éponge comme sur un tableau noir, et revenir à notre relation d’avant comme s’il ne s’était rien passé ?
- — C’est vrai que… que ça demanderait un certain effort.
- — Nous sommes d’accord. Autant ne pas tenter le diable…
Regardant fixement mon vis-à-vis, je marque une petite pause. Un moment donné, l’idée que Naunau soit homo m’a effleurée, mais maintenant, je suis fixée. Néanmoins, je sens confusément qu’il ne m’a pas tout dit, et que je n’ai qu’une partie des informations. Fidèle à son habitude, Naudin attend patiemment la suite. Je me décide :
- — Naunau, tu sais que la plupart des autres garçons ne se poseraient même pas la question ?
- — Je ne suis pas la plupart des autres garçons.
- — Ah ça, je te le confirme !
À ma grande surprise, Naudin pose sa main sur la mienne :
- — Je te remercie de l’attention que tu me portes, mais essayons de ne pas aller plus vite que la musique. Des amantes, c’est très facile à avoir. Une vraie amie, c’est nettement plus compliqué.
- — Je… je comprends…
Puis, il change carrément de sujet :
- — Au fait, ça te dirait d’aller demain visiter la discothèque avec personne dedans ? On pourrait faire ça de retour de la capitale, je veux dire Bruxelles.
- — Tu vas à Bruxelles demain ?
- — Oui, quelques BD à acheter, et surtout deux ou trois courses pour mon frère. C’est lui qui m’a demandé ce matin si ça ne me dérangeait pas.
- — Oui, pourquoi pas…
Je suis un peu déçue de la tournure des événements, mais je comprends la position de Naudin. Mais quelque chose m’énerve quand même : je suis (paraît-il) sa meilleure amie, mais ça ne l’empêche pas de s’envoyer en l’air avec d’autres filles… Oui, ça m’énerve !
De l’autre côté
Après un petit tour à Bruxelles où nous avons joyeusement épluché les bacs à BD, en cette fin d’après-midi, Naudin me fait visiter la discothèque de son frère. C’est étrange de découvrir les lieux quand il n’y a personne, sans musique, sans fumée, sans lumière qui clignote. Parfois, j’ai du mal à reconnaître certains endroits sous une lumière crue. Mais c’est très instructif.
Me laissant momentanément seule, Naudin débarque trois colis pour son frère. Je lui crie :
- — Ça ira ? Tu veux un coup de main ?
- — Non, non, ça ira !
Quand il revient vers moi, je confie à mon ami :
- — C’est pas du tout pareil ! C’est dingue !
- — Oui, je sais. Ça m’a fait le même effet, la première fois. Viens, je vais te faire visiter le QG, j’ai oublié de te le montrer la dernière fois.
- — Le QG ?
Du doigt, il me désigne plus haut une avancée sur la piste de danse principale :
- — Le machin là-haut. C’est une vitre sans tain. D’ici, on dirait que c’est la pente du toit.
- — Ah oui ! Et de là-haut, on voit tout ?
- — Exactement !
Il me prend par la main, et quelques instants plus tard, nous arrivons dans une salle étrange qui ressemble à une tour de contrôle, comme dans les aéroports. Face à la baie vitrée, un grand tableau de bord avec plein de boutons de toutes les couleurs. Mon ami explique rapidement à quoi servent toutes ces choses. Je fais remarquer qu’il y a derrière nous, une autre baie vitrée, avec aussi un tableau de bord, mais plus petit.
Naudin continue ses explications :
- — Il y a deux parties dans cette bâtisse : la partie Discothèque et la partie Club. Comme tu le sais déjà, la partie Discothèque est aussi opérationnelle en semaine pour des thés dansants. Nous faisons d’ailleurs la plus grosse partie de notre chiffre d’affaires ainsi.
- — Avec des mamies et des papis qui dansent le tango ?
- — Il y a bien d’autres danses que le tango… De plus, nous organisons parfois des lotos avec des lots à gagner.
Je pose ma main devant la bouche :
- — Des lotos ? Le machin qui tourne avec des boules qu’il faut placer sur une grille ? Ah quelle horreur !
- — Pour eux, l’horreur, c’est quand ils voient une fille comme toi se trémousser impudiquement sur des musiques de sauvages.
Je ne m’attendais pas à cette réplique. Je m’étonne :
- — Moi, me trémousser impudiquement sur des musiques de sauvages ?
- — Chacun son point de vue… Pour ma part, j’aime quand tu te trémousses impudiquement, tu es très sexy !
Je ne sais pas ce que je dois penser de cet aveu. Dans le doute, je préfère changer de conversation. Je désigne du doigt la grande baie vitrée :
- — Le point de vue, comme ici, derrière cette glace sans tain ?
- — Une très bonne façon pour surveiller ce qu’il se passe plus bas.
- — C’est vrai qu’on a un beau panorama. Au fait, tu disais qu’il y avait une autre partie, celle d’un club. Pourtant, je n’ai rien remarqué de la sorte !
- — C’est un peu fait pour, Claudine.
- — Ah ? Un club de quoi ?
- — On va dire pudiquement que c’est une discothèque pour adultes libérés.
Assez émoustillée, je demande des précisions :
- — Attends, attends ! T’es en train de me dire que l’autre partie, c’est un club libertin ou échangiste ?
- — On peut le dire ainsi.
- — Ah oui ! Je commence mieux à comprendre tes histoires d’hygiène !
- — Je ne comprends pas bien…
- — Tu m’as dit que tu couchais parfois avec des filles, uniquement pour l’hygiène… C’est dans ce club que tu les déniches ?
Il nuance mon propos :
- — Des femmes, plutôt. Les filles, c’est dans la partie Discothèque.
- — Tu manges à tous les râteliers, toi !
- — Il faut savoir goûter à tout avant de décréter que ce n’est pas bon.
- — Et ça ressemble à quoi, la partie Club ?
- — Hmm… si tu veux, je peux te faire visiter. Actuellement, comme ce n’est pas ouvert, il n’y a personne. Ou bien…
- — Ou bien quoi ?
Il se penche sur moi :
- — Ou bien, vendredi soir, je te fais visiter quand il y aura du monde. Ainsi, tu verras par toi-même comment ça se passe…
- — Tu… tu rigoles ?
- — Panique pas, c’est juste une proposition pour que tu te fasses une bonne idée in situ.
- — Mais… ils vont me sauter dessus ! !
Amusé, il se penche encore un peu plus :
- — Hé hé ! C’est ton fantasme ?
- — Arrête de dire des conneries !
- — Pour ta gouverne, les clients masculins sont respectueux. Si une femme dit non, ils respectent son choix. Sinon, en cas d’esclandre, les videurs se font un plaisir d’éjecter le malotru qui n’a pas compris les règles du jeu.
- — Ah ? Ça marche comme ça ?
Il pose son front contre le mien :
- — Oui, ça marche comme ça, et c’est pour cette raison que le club fonctionne bien. De plus, si nous faisons une petite visite vendredi soir, il va de soi que je serais à la fois ton guide et ton garde du corps.
- — Je… je préfère…
- — Pour ma part, c’est mieux de te faire visiter quand c’est en activité, sinon ça fait trop tristounet. Comme la discothèque, mais en pire.
- — Ah bon ?
J’aime quand il pose délicatement de la sorte son front contre le mien, ça m’apaise. Naudin développe son propos :
- — Oui, si on y va maintenant, tu ne verras que des loges vides, sans ambiance, sans lumière tamisée, sans musique douce.
- — Comme dans un restaurant sans convives, et sans plats ?
- — Exactement ! Alors, ça te dit de visiter vendredi ?
- — Euh… si tu me promets qu’il ne m’arrivera rien !
- — Les seules choses qui peuvent t’arriver sont les choses que tu auras désirées…
Je frissonne bien malgré moi. Je murmure alors :
- — Je m’habille comment ?
- — C’est toi qui vois. Le « dress code » demande aux femmes d’être au minimum sexy. Je ne te demande pas de venir en nuisette ou en décolleté vertigineux, mais évite de mettre un jean et un pull à col roulé.
- — Une petite robe, ça pourra le faire ?
- — Bien sûr ! Donc, j’en conclus que tu es OK pour vendredi soir ?
- — Je… si tu… si tu es là pour me protéger !
Naudin marque une petite pause avant de répondre :
- — Je me ferais un plaisir de veiller sur ma petite Princesse.
Puis sans que je m’y attende, il m’embrasse sur le front !
Le grand frère
Tandis que je me balade toute seule dans le centre-ville en cette fin d’après-midi, j’entends soudain derrière moi une voix me héler :
Je me retourne, pour découvrir Ghislain, le grand frère de Naunau, quelques mètres plus loin :
- — Bonjour Ghislain. Vous êtes en balade dans le secteur ?
- — Je reviens de chez mon petit frère, puis j’ai décidé de flâner un peu en centre-ville.
- — Tout comme moi.
Arrivé près de moi, celui-ci m’embrasse aussitôt sur les deux joues. Nous nous mettons un peu à l’écart pour mieux discuter. Ghislain parle directement :
- — Ainsi, tu es devenue la grande amie et la confidente de mon frérot ? Amusant !
- — En quoi est-ce amusant ?
- — En général, Naudin ne s’attache pas. Ses rapports avec les filles sont assez limités.
- — Vous voulez dire : hygiéniques ?
Il se met à sourire, le même sourire que son frère :
- — Je vois que tu es au courant, ma mignonnette. Hélas pour lui, mon petit frère a eu quelques désappointements avec la gent féminine, et depuis, il se méfie.
- — Il ne faut pas mettre toutes les femmes dans le même sac !
- — Tu en es la preuve, Claudine. Il te met vraiment à part.
- — J’avais cru comprendre…
Ghislain me confirme ma position un peu particulière. Je ne sais pas ce que je dois penser de tout ça. Mon interlocuteur interrompt mes pensées :
- — Si je dois résumer la situation, tu es sa petite grande amie.
- — Comme ça ?
- — Tu es sa grande amie, sa confidente, grande dans son estime, mais petite par la taille.
- — Ah d’accord. Je pense qu’il faudrait plutôt dire : sa grande amie petite.
- — Syntaxiquement, tu as raison, mais petite grande amie, ça sonne mieux. Et puis… qui sait…
Je préfère ne pas répondre. Depuis quelques secondes, depuis son histoire de petite-grande, le grand frère est en train de me regarder, ou plutôt il est en train de me scruter de haut en bas et de bas en haut, comme si ses yeux étaient des rayons X, puis il lâche avec un naturel désarmant :
- — Entre nous, je ne comprends pas mon petit frère. Moi, à sa place, il y a belle lurette que j’aurais tenté ma chance !
Cette réponse me surprend, je ne m’attendais pas à ce que Ghislain me dise ça tranquillement. Un peu rouge, je balbutie :
- — Euh… merci du compliment détourné…
- — Ce n’est pas un compliment détourné, ma mignonnette, c’est juste l’affirmation d’une vérité. Mais, je ne suis pas à sa place, et je ne suis pas lui.
- — Ah… euh… Je ne comprends pas bien pourquoi vous dites ça…
- — En ce qui te concerne, mon cher petit frère joue la bonne du curé.
- — La bonne du curé ?
Il chantonne :
- — J’voudrais bien, woin-woin-woin, mais j’ose point, woin-woin-woin.
Je me mets à rire :
- — Pfff, ce sont même pas les bonnes paroles ! Vous êtes aussi infernal que Naunau !
- — Sans doute, mais contrairement à lui, je ne tourne pas autour du pot.
Cette réponse me ramène sur terre. Je réplique comme je peux :
- — Il est assez grand pour savoir ce qu’il fait, non ? De plus, je suis sa grande amie, même si je suis de petite taille, pas une simple relation hygiénique de passage.
- — L’un n’empêche pas l’autre, Claudine.
Je dois reconnaître qu’il a raison, mais je ne vais certainement pas l’admettre devant lui. Ghislain m’épargne cette peine en poursuivant :
- — En tout cas, jeune fille, si un jour tu souhaites passer à plus consistant, fais-le-moi savoir, je me ferais un plaisir de te faire rattraper le temps perdu ! Sur ce, il faut que j’y aille. Bye ma jolie !
Puis, comme son frère l’a fait récemment, il m’embrasse posément sur le front avant de s’éloigner tranquillement !
Psycho Club
Je suis assez nerveuse, car ce soir, je m’apprête à visiter en compagnie de Naudin la partie Club. Pour la circonstance, à l’insu de mes parents, j’ai revêtu en haut une sorte de bustier sombre à paillettes, et plus bas, une jupette ébène dentelée, des bas foncés et des chaussures à talon assorties, sans oublier un peu de lingerie.
Nous venons juste d’arriver, nous sommes face au vestiaire. Mon garde du corps découvre alors ma tenue cachée sous mon manteau :
- — Waow, t’es sublime ! Je comprends mieux pourquoi tu es sortie de chez tes parents avec ce long manteau !
- — Tu… tu trouves que ça me va bien ?
- — Faudrait être très difficile ou aveugle pour oser dire le contraire ! En tout cas, ça te va très bien, Claudine, et tu es bien dans le ton de la soirée, même si tu restes très sage, habillée de la sorte.
Comme pour confirmer ce qu’il vient de dire, une femme presque nue passe devant nous, entraînant par la main un homme masqué à moitié habillé. Je jette un petit regard circulaire : il y a une douzaine de personnes, un peu plus d’hommes que de femmes, et les tenues vont du très chic mondain au vaporeux très transparent. Je me demande si je n’ai pas fait une bêtise en venant ici ce soir.
Pour essayer de me détendre, je dis à Naudin :
- — C’est dingue ! Jamais je ne pourrais croire que le club est accolé à la discothèque ! On est arrivé par un autre chemin, n’est-ce pas ?
- — Exactement ! En réalité, il s’agit de deux bâtiments distincts, mais qui se touchent. Tu arrives au club par le nord et à la discothèque par le sud, deux routes distinctes.
Naudin me fait visiter les lieux, des loges aux salles de bain en passant par des endroits et des aménagements dont j’ignorais que ça pouvait exister. On en apprend tous les jours. Tandis que nous redescendons, je lui demande :
- — Au fait, tu mets les pieds dans ce club depuis combien de temps ?
- — Bientôt quatre ans.
Je ne cache nullement ma surprise :
- — Quatre ans ! Tu veux dire que t’avais quinze ans quand tu… ?
- — Disons seize à quelques semaines près.
- — Eh bé ! T’es précoce ! Et tes parents n’ont rien dit ?
- — Ils étaient déjà aux States à l’époque.
- — Ah oui, c’est vrai, tu m’en avais touché un mot…
Il me prend par la main et me désigne une loge disponible :
- — On va se mettre là pour quelques instants, ça te fera une bonne niche d’observation.
- — Si tu le dis…
Une fois entrés dans la loge, Naudin barre l’entrée par une chaîne dorée. Il m’explique :
- — C’est un code pour indiquer que nous ne souhaitons pas être dérangés.
- — Ah, d’accord…
Assis sur le matelas qui occupe presque toute la loge, nous discutons à voix basse tout en regardant le ballet qui se déroule sous nos yeux. Des hommes et des femmes qui se tournent autour, des soupirs qui s’échappent des autres loges, de la musique douce, des lumières tamisées. Une atmosphère très sensuelle et torride, j’en ai des frissons dans le dos.
Je me confie à mon voisin :
- — Je reconnais que c’est assez fascinant à regarder… C’est… c’est… très… euh…ben… fascinant…
- — Je te comprends parfaitement, je suis passé par là.
- — Euh, Naunau… c’est difficile de franchir le pas ?
- — Tu veux dire « participer » plutôt que « voir » ?
- — Oui, c’est ça.
Naudin semble réfléchir un peu, puis il lance :
- — Comme souvent dans bien des domaines, c’est le premier pas qui coûte le plus. On s’en fait tout un monde. Mais je reconnais que j’ai eu de bons profs, contrairement à ce qui s’est passé à l’école puis au collège. Ici, j’ai été bien initié, et de plus, dans les règles de l’art, s’il te plaît. Peut-être trop bien…
- — Tant mieux pour toi. Vu le domaine en question, ç’aurait pu se passer plus mal.
- — Oui, c’est vrai…
C’est alors que je pense avoir deviné quelque chose :
- — Naunau…
- — Oui, Claudine ?
- — Ce n’est pas parce que tu as déjà un pied dans le milieu libertin que tu ne souhaites pas avoir de vraie petite amie ?
- — Hmm… il y a de ça. Je ne peux pas décemment entraîner une éventuelle petite amie dans ce genre de milieu dont je n’ai pas encore fait le tour. Je pourrais oublier de lui dire, de tout lui cacher, mais ce serait partir sur de mauvaises bases.
Je commence à mieux distinguer les contours :
- — Ça fait vraiment quatre ans que tu es dans ce milieu ?
- — Plutôt trois ans, je l’avoue. Et vraiment deux ans, plus à fond. Si ça se savait, on pourrait avoir rétrospectivement des soucis avec la loi, mon frère surtout. Car si en France la majorité civile est passée, il y a peu de temps, à dix-huit ans, elle est toujours fixée à vingt et un ans en Belgique…
- — Mais la majorité sexuelle est plus basse, non ?
- — Exactement, mais dans le cas d’un mineur vraiment mineur et d’une femme mariée, ça peut poser quelques problèmes, voire des suicides…
Je comprends l’allusion, ce fait divers avait fait la une des journaux, il y a quelques années. Sans parler des répliques. Des morceaux du grand puzzle commencent à se mettre en place. Petit à petit, l’image finale se dessine. Je finis par lui dire sincèrement ce que je pense de tout ça :
- — Quelque chose me dit que tu as commencé jeune, peut-être trop jeune. Ça a faussé ta conception des choses.
- — C’est-à-dire ?
- — Normalement, d’après ce que je sais, les adultes se lancent plutôt dans le libertinage vers la quarantaine ou la cinquantaine, après avoir eu une vie de couple normale. Je crois que tu as brûlé les étapes, ou que tu as inversé le cours des choses.
Naudin hausse les sourcils :
- — Tu penses que je n’ai pas suivi le bon chemin ?
- — Je n’ai pas dit ça, Naunau. Je dis simplement que tu n’as pas suivi le chemin habituel. Il est vrai que, contrairement à la majorité des gens, tu as pu tâter de ce genre de pratique très tôt et très facilement. Je comprends que tu souhaites continuer dans cette voie, tu as le beurre et l’argent du beurre, sans les inconvénients d’une femme jalouse sur le dos.
- — Tu as raté ta vocation, Claudine, tu aurais dû faire psy.
Soudain, il se jette en arrière sur le matelas, se mettant à rire :
- — Ah, c’est dingue ! Nous sommes dans un club libertin, et tu m’offres une analyse gratuite !
- — Profite, mon grand, c’est gratuit ! Si j’étais une vraie pro, tu devrais me donner plein de petits billets en main propre.
- — Petits billets ? Plutôt des gros billets, non ?
Je me contente de sourire. Restant allongé sur le dos, il poursuit :
- — Allez, vas-y, ma grande psy, aboule le reste de ta splendide analyse. Je vais en profiter puisque c’est gratuit !
- — Naunau, je n’ai pas trop envie de casser quelque chose entre nous…
Il fait un petit geste de la main :
- — T’inquiète pas, ma Claudine, ça ne risque pas, d’autant que j’ai déjà une petite idée de ce que tu vas me raconter.
- — Et je suis sensé te dire quoi, grand devin ?
- — Ah moi, je ne suis qu’un simple patient, c’est toi la grande psy !
À mon tour, je m’allonge à côté de lui.
- — D’accord, je vais jouer la grande psy, mais n’oublie pas que je n’ai pas de diplôme.
- — Pas grave, je t’écoute.
- — Très bien ! Je vois plusieurs pistes pour toi. La première est que tu continues comme maintenant, sans t’attacher à quiconque, jusqu’à ce que tu changes d’avis, mais peut-être qu’il sera trop tard quand tu le feras…
- — T’es optimiste, toi !
Je tapote son avant-bras :
- — Remarque, si ça te convient comme ça, pourquoi pas ! Le libertinage, ça doit être excitant si on a un bon carnet d’adresses, et en cas de problème, tu pourras toujours compter sur moi pour te servir de confidente.
- — Tu es bien bonne, Claudine !
- — Je ne te le fais pas dire, mon Naunau ! La deuxième piste est que, finalement, tu te déniches une libertine avec qui tu pourras former un vrai couple ayant les mêmes loisirs…
- — J’y avais songé… mais le hic, c’est que la plupart des libertines sont déjà en couple.
Je tourne la tête dans sa direction :
- — Ah bon ? Pas beaucoup de célibataires ?
- — Non, pas beaucoup de célibataires chez les libertines, et la plupart de celles qui sont solitaires sont farouchement contre la vie en couple. De plus, l’autre partie est lesbienne. Donc, ça me laisse peu de latitude. Sauf, bien sûr, à piquer la femme d’un libertin, mais c’est un coup à se griller dans le milieu, sauf si le libertin en question est un gros con.
Sans le quitter des yeux, je pose ma main sur la sienne :
- — Pas folichon, ton truc. Je constate que tu as déjà cogité à la chose. Mais rassure-toi, j’ai une troisième piste pour toi…
- — Je quitte le milieu ?
- — Non, non, je restais sur l’hypothèse que tu continues à libertiner.
- — Ah, vas-y, ta troisième piste m’intéresse…
- — Eh bien, tu te déniches une fille qui accepte ton penchant. Disons qu’elle ferme les yeux, ou bien, même mieux, elle participe avec toi, parce que tu l’as convertie…
Naudin me regarde avec un sourire triste :
- — Ah oui ? Et je la déniche où, cette perle rare ?
- — Cette perle rare est peut-être plus près de toi que tu ne le penses…
Il mêle ses doigts aux miens :
- — Et si j’aimais trop cette perle rare pour l’entraîner dans mes turpitudes ?
- — Tu sais, il a nettement pire comme turpitudes…
Sans lâcher ma main, il bascule vers moi, allongé sur le flanc, son visage surplombant le mien. Il est très près de moi, peut-être trop près…
- — Ce sont quand même des turpitudes pas très… racontables… Je préfère te garder éloignée de tout ça.
- — Naunau, pourquoi m’as-tu invitée à visiter le club ?
- — Euh… pour que tu saches ce que c’est…
- — Es-tu vraiment certain que tu n’avais pas en tête cette troisième piste ? Te disant « on ne sait jamais » ?
C’est rare que Naudin ne réponde pas tout de suite. Visiblement, il réfléchit à ce qu’il va me répondre. Je coupe court :
- — Naunau, ne te torture pas les méninges et dis ce que tu as à dire sans faire de circonvolutions. Appelle un chat un chat.
- — C’est que… je ne voudrais pas te…
- — Je suis une princesse moderne, figure-toi… Je te rappelle au passage que Blanche-Neige vivait entourée de sept nains.
Un certain sourire s’affiche sur le visage de mon voisin :
- — Oh oh, tu laisses supposer qu’elle en faisait un peu plus que de faire la soupe, de raccommoder les habits usagés et de passer le balai ?
- — On a beaucoup glosé sur cette proximité… Alors, tu accouches ?
Délicatement, il pose sa main sur mon ventre, continuant à me regarder avec beaucoup de tendresse dans le regard :
- — C’est vrai que tu me plais, Claudine, je ne peux le nier.
- — Ah, on avance…
- — Mais de l’autre côté, je me voyais mal t’entraîner dans mes turpitudes, alors je me suis dit que ce ne serait pas plus mal de bien séparer les choses.
Tout en couvrant de la mienne sa main posée sur mon ventre, je lui fais remarquer :
- — Tu m’as quand même entraînée dans tes turpitudes, puisque tu m’as tout déballé.
- — Oui, mais c’était à la confidente.
- — Et nous faisons quoi ici, dans ce club libertin ? Est-ce toujours la confidente ?
Il soupire :
- — Je me suis demandé jusqu’à quel point nous pouvions… disons… être synchrones…
- — Jusqu’à quel point être synchrones… c’est bien dit…
- — Euh oui…
- — Bon, à mon tour de dire les choses, tu me laisses parler sans m’interrompre. Tu me laisses dire ce que j’ai à dire, tout déballer, histoire que je vide mon sac. D’accord ?
Il me regarde d’un air inquiet. J’insiste :
- — D’accord, Naunau ?
- — Euh… Ai-je le choix ?
- — On a toujours le choix. Peut-être que ça fera mal, mais je te rassure tout de suite, je n’ai pas l’intention de te chasser de ma vie.
- — Tu me rassures… D’accord, même si ça peut faire mal.
Je tapote sa main :
- — Très bien. Tu n’es pas le premier garçon auquel je m’intéresse, mais tu décroches le pompon dans la catégorie « Circonvolution ». Dans le genre « tortueux », t’es pas triste, mon Naunau !
- — C’est que…
Je l’interromps aussitôt :
- — STOP !! C’est moi qui cause !
- — Excuse-moi…
- — T’es quand même un type torturé dans ton genre ! Je comprends que tu cherches à avoir le beurre et l’argent du beurre, nous en avons déjà causé. Mais, mine de rien, tu te mens à toi-même. Posons les choses bien à plat : oui, je suis attirée par toi, et toi aussi, tu es attiré par moi. Est-ce que je me trompe ? Oui, tu dois répondre !
- — Non, tu ne te trompes pas.
Un grand poids s’envole de mon corps. Finalement, cette soirée dans ce club libertin aura été une bonne chose, même si les choses ont tourné autrement. Je continue :
- — T’es crétin dans ton genre ! Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ?
- — Je… j’imaginais te conserver comme ma plus grande amie, ma confidente… Je me suis dit que ça serait mieux comme ça, que notre relation resterait pure…
- — En clair, tu me collais le rôle de la sainte, et tu conservais tes putes hygiéniques !
Je vois bien qu’il est assez gêné :
- — Hem… il y a de ça…
- — Tu sais que le rôle de la sainte n’est pas toujours évident à porter ?
- — J’imagine…
- — Bon, justement, Naunau, imagine un peu qu’un autre homme me fasse la cour, me séduise et que je vive avec. Cet autre homme aurait pu être jaloux et m’interdire de te voir.
- — Tu lui aurais obéi ?
- — Je ne sais pas, je ne pense pas, mais qui sait ?
Il ne répond pas, assez confus. Je suppose qu’il s’était imaginé un déroulé sans accro, comme du papier à musique, mais la vie vous réserve bien des surprises. De plus, je n’allais pas attendre cent sept ans après lui. Néanmoins, si je veux que les choses s’éclaircissent, je sens que c’est à moi de faire le fameux premier pas, celui qui coûte le plus, comme il me l’a si bien dit auparavant.
Je poursuis sur ma lancée :
- — Je suis ta Princesse, n’est-ce pas ?
- — Oui, tu es ma Princesse.
- — Et en tant que Chevalier servant, tu obéis à ta Princesse, n’est-ce pas ?
Il se met à sourire :
- — Oui, je suis censé t’obéir… dans les limites du raisonnable…
- — Tu m’aimes, plus qu’une simple amie, n’est-ce pas ?
Il marque un certain temps d’arrêt. Je vois bien qu’il hésite, qu’il l’a sur le bout de la langue, qu’il souhaite me dire quelque chose, mais qu’il semble avoir peur de briser notre lien si particulier. Puis, je l’entends me dire :
- — Oui, je t’aime énormément… Mais je ne veux pas perdre ma grande amie.
De mon autre main, je caresse sa joue :
- — Tu peux avoir les deux en même temps, tu sais…
- — Le beurre et l’argent du beurre ?
- — En quelque sorte.
- — Et la crémière en prime ?
- — Tu fais allusion à quoi quand tu dis ça ?
- — À ceci…
Sans crier gare, il pose ses lèvres sur les miennes, tandis que sa main posée sur mon ventre s’empare avidement de mon sein par-dessus l’épaisseur du bustier. Ça commence très doux, puis ça s’enfièvre de façon exponentielle ! J’ai l’impression que Naudin rattrape le temps perdu, ce qui n’est pas une mauvaise idée, mais s’il continue ainsi, il va finir par me dévorer toute crue !
Emportée par sa fièvre, mes doigts dans ses cheveux, moi aussi, je le dévore, l’attirant contre moi !
Dans la foulée, je m’aperçois que Naudin en a profité pour extirper mes deux seins de leurs coquilles, et que sa main joue avec eux, titillant mes tétons exacerbés, et qu’il fait ça plutôt bien. Je suppose que son expérience dans le club y est pour quelque chose…
Soudain, il délaisse ma bouche pour venir s’emparer avidement d’un sein, le léchant, le suçant, l’aspirant, tandis que sa main malaxe voracement l’autre rondeur de ma poitrine. C’est trop bon, je ferme les yeux, me laissant faire.
Puis, à nouveau, ses lèvres s’emparent des miennes pour un long baiser très passionné. Je suis aux anges, même si j’ai l’impression que les choses se précipitent un peu…
Nos bouches se séparent. Sa main câline caresse toujours mon sein conquis. Je respire un grand coup, puis je lâche :
- — Toi, c’est tout ou rien !
- — Je reconnais que je suis assez manichéen dans mes élans… Je ne t’ai pas trop choquée ?
- — Je ne suis plus une petite fille, tu sais. Je ne déteste pas qu’un homme me montre à quel point il me désire.
- — Tous les hommes ?
- — Non, Monsieur Naudin, pas tous les hommes, je suis sélective !
- — Je suis sélectionné ?
Je glousse :
- — Limite, limite… ça peut aller !
- — Très bien ! Passons donc à la suite.
- — La suite ? Quelle suite ? Hééé !
Sans effort, il me soulève dans ses bras, puis enjambant la chaîne dorée, il sort avec moi de la loge.
Le franchissement du gué
Après un long couloir plutôt sombre, il ouvre une porte, me gardant toujours dans ses bras. Nous entrons alors dans une chambre tapissée de miroirs, aux murs comme au plafond, avec au centre un lit rond rouge. Une véritable chambre de lupanar !
Toujours dans ses bras, avisant tous les miroirs, je me gausse :
- — De mieux en mieux ! Tu aimes t’admirer ?
- — Non, non, j’adore voir les corps féminins démultipliés, et j’ai énormément envie de te contempler sous toutes les coutures !
- — Tu as de ces goûts ! Je ne suis pas un top model !
- — Tu as tout ce qu’il faut, là où il faut !
- — Qu’est-ce t’en sais ? T’as pas tout vu !
- — Le reste, je vais le découvrir très vite !
Je frissonne. Décidément, avec Naudin, rien ne se passe comme de coutume. À peine le premier baiser qu’on bascule déjà dans la baise ! Mon ravisseur s’approche du lit, il m’y allonge, puis à quatre pattes, il me surplombe, son corps par-dessus le mien.
- — T’es pas très romantique !
- — Je sais… J’ai une énorme envie de toi ! Depuis le temps que j’en rêve !
- — Ça fait à peine trois mois qu’on se connaît !
Sa réponse fuse aussitôt :
- — Trois mois de trop !
- — Ah oui ? Et à qui la faute ? C’est toi qui t’es embourbé dans des histoires de meilleure amie !
- — Dois-je comprendre que tu étais consentante dès le début ?
- — Euh… dans les règles de l’art… J’aurais aimé un premier baiser dans un cadre romantique.
- — Comme en pleine rue, à travers une vitre ouverte de voiture ?
- — Euh…
Il penche sa tête vers la mienne :
- — Tu ne crois quand même pas que je n’avais pas remarqué ton petit manège ? J’aurais peut-être dû pivoter un peu la tête quand tu m’as embrassé sur la joue…
- — Si tu avais fait ça, on aurait sans doute gagné du temps !
- — Peut-être… mais peut-être aussi que nous nous serions moins découverts l’un l’autre. Sinon, peut-être que tu n’aurais été qu’une simple fille comme une autre, rencontrée lors d’un concert, et vite oubliée… J’ai pris le temps de te découvrir, de te connaître, et je n’ai pas été déçu.
C’est vrai qu’il y a aussi cette façon de voir les choses. De toute façon, Naudin va se faire un plaisir de défendre sa position, et tel que je connais l’oiseau, il n’admet pas facilement ses plantages. Comme je n’ai pas envie de mettre de l’huile sur le feu, je réponds placidement :
- — Je dois reconnaître que tu n’as pas tort… mais ne t’envoie pas trop de fleurs pour autant !
- — Je sais, je ne suis pas fleuriste.
- — Tu te souviens de ça, aussi ?
- — Je me souviens de tout en ce qui te concerne, ma Claudine.
Je décide de l’asticoter :
- — Ma Claudine ? On progresse !
- — Je peux aussi dire : ma chérie !
- — Waow ! On progresse vraiment !
- — T’as fini de te foutre de moi ? Je vais fermer ton joli clapet pour quelque temps !
Il m’embrasse fiévreusement, et je dois reconnaître que ça me retourne de fond en comble. Je me dis que je ne me suis pas trompée de partenaire et que c’est bien Naudin qu’il me faut. Je me laisse aller à ses baisers en feu, j’attends ça depuis un certain temps !
Allant un peu vite en besogne, Naudin est déjà en train de peloter mes seins qu’il a extirpés de mon bustier à paillettes. Ou bien il rattrape le temps perdu, ou bien il a l’habitude de foncer droit devant, sans faire de circonvolution. Mais j’aime ce qu’il est en train de me faire subir, ses caresses restent douces, il sait jouer avec mes tétons, il sait câliner mes chairs sans me les broyer, contrairement à bien des garçons morts de faim !
Je constate avec plaisir qu’il a de l’expérience, je le ressens au fond de moi. En même temps, ça me chagrine, car je suppose qu’il a fricoté avec bien des femmes et des filles avant moi, grâce à ce foutu club ! Mais globalement, c’est positif, surtout quand je vois comment il me caresse, ça m’excite déjà très fortement, j’en suis à la limite de faire pipi dans ma culotte, c’est dingue !
- — Claudine, je te veux ! J’ai trop envie de toi !
- — Ah oui ?
Tout en mordillant mon cou, mes seins dans ses mains, il gronde un peu :
- — Arrête de te moquer de moi ! Ça m’excite encore plus ! Et là, je vais avoir un mal de chien à me freiner !
- — Qui te dit de freiner, hmm ?
- — À tes risques et périls !
Il ne croyait pas si bien dire ! Naudin se déchaîne carrément sur ma petite personne, j’ai l’impression d’être une simple feuille dans un cyclone ! En un rien de temps, je me retrouve toute nue, avec des lèvres brûlantes et des mains avides qui explorent la moindre parcelle de mon corps !
Je ne suis pas une oie blanche, ce n’est pas la première fois qu’un garçon ou qu’un homme me désire, mais ce soir, c’est autre chose ! C’est comme si je n’avais connu que de simples collines et que je passais directement à la haute montagne ! C’est à la fois terriblement grisant et terrifiant, ça me donne des frissons partout !
- — Je te veux, Claudine ! Je te veux complètement à moi !
- — Tu pourrais demander la permission avant de te servir de la sorte !
Sans cesser d’embrasser mes seins, il demande :
- — J’en fais de trop ?
- — Avec toi, c’est tout ou rien ! Je savais que tu… que je ne t’étais pas indifférente, mais je ne pensais pas que c’était à ce point ! Mais… mais ça ne me dérange pas…
- — Dans ce cas, je continue !
Ses baisers se font beaucoup plus voraces, et ses mains tellement brûlantes. J’en viens à me demander s’il n’a pas versé quelque chose dans ma boisson, mon corps est devenu si réceptif ! Ses mains me farfouillent partout, visage, cou, seins, ventre, pubis, cuisses, genoux, et j’arrête là l’énumération. Actuellement, ses doigts s’égarent entre mes poils soyeux.
- — Tu as une mignonne petite touffe !
Je me contente de sourire. Soudain, Naudin change de position et s’installe entre mes jambes. Il se plaque contre moi, me faisant bien sentir son sexe si dur, tandis qu’il m’embrasse fiévreusement. J’adore son poids sur moi. Puis il se relève :
- — Une très mignonne petite touffe…
Impudiquement, il frotte son gland écarlate sur mes poils soyeux, s’amusant ainsi durant de longues secondes. Puis, devenant plus précis, sa verge entrouvre mes lèvres déjà humectées. Je pousse un petit cri quand son méat vient titiller mon clitoris ultra-sensible.
Vicieusement, Naudin frotte sa tige sur mon petit bouton en feu, ce qui me fait frémir de façon dantesque. Ce petit vicieux s’y connaît, dirait-on. Je suis certaine que diverses femmes l’ont initié à des tas de choses dans ce club, voire dans cette loge que nous occupons.
Frémissante, je proteste faiblement :
- — Oooh ! Dou…doucement… c’est… c’est trop fort !
- — Rien n’est jamais trop fort dans le plaisir, petite coquine !
Avec un sourire insolent, il continue longuement son manège vicieux, je me laisse faire, comme abandonnée sous cette verge impertinente. Je commence à comprendre pourquoi certaines femmes sont prêtes à faire des folies pour un homme qui sait s’y prendre avec elles.
Soudain, il penche son visage vers le mien :
- — J’ai trop envie, Claudine… beaucoup trop…
- — Alors, viens…
Je sursaute quand sa verge entre en moi avec facilité. À moitié dans la pénombre, je vois une colonne de chair disparaître dans mon bosquet, puis envahir mon intimité détrempée. Ça me procure une telle sensation de plaisir que j’en oublie de respirer, tellement l’intensité est forte !
C’est quand il commence à me pistonner lentement que je retrouve mon souffle et ma voix. Ses va-et-vient s’amplifient, s’intensifient crescendo. Sans aucune honte, je me laisse aller, sans me soucier de qui peut m’entendre :
- — Oooh oui… oooh oui ! Vas-y ! Oui, comme ça !
Son sexe en moi, son corps collé contre le mien, je décolle une première fois vers d’autres cieux, complètement ballottée par d’innombrables vagues de plaisir qui me ravagent sans répit de la tête aux pieds. Je suis ailleurs, perdue dans les nuages, à cent mille lieues du sol, à la fois étonnée, ravie et comblée.
Naudin possède une vitalité hors norme, il continue à me faire jouir encore et encore. Je crois mourir plusieurs fois dans un grand cri, et à chaque fois, je renais dans mille soupirs.
Je crois que je sais enfin ce que veut dire « faire l’amour » !
Soleil et nuages
Je plane sur mon petit nuage, Naudin est enfin devenu mon petit ami. Ma mère est très contente pour moi. Curieusement, mon père est plus réservé. Les jours, les semaines et les mois passent vite, trop vite.
Naunau conserve toujours la même attitude en journée, n’étant pas trop expansif, alors que j’aurais pu croire le contraire. Mais dans l’intimité, il se rattrape allègrement ! Je sens que, parfois, il se freine dans les cochonneries, et qu’il ne tient pas à me confondre avec ses anciennes copines de sexe. Parfois, je me demande jusqu’où il a pu aller avec elles, mais quand j’aborde le sujet, il évite d’y répondre et il s’arrange pour changer systématiquement de sujet.
- — Mais enfin, Naunau, y a pas de honte !
- — Ça me gêne vis-à-vis de toi.
- — Le passé est le passé. De plus, ça t’a donné de l’expérience dont je profite !
- — Tu es décidément très ouverte d’esprit !
Je me mets à rire, l’aguichant de façon éhontée :
Il n’est pas resté de marbre, sauf son cinquième membre qui était heureusement dur comme du marbre !
Petit à petit, je découvre que mon Naunau était un sacré tombeur et que bien des femmes et des filles ont bénéficié de ses faveurs. À prime vue, il les prévenait tout de suite : qu'il n’était pas du genre à s’attacher, mais qu’il était toujours d’accord pour accorder de l’attention aux dames et demoiselles en détresse sexuelle. J’ai su, au passage, que certaines d’entre elles étaient des régulières, et qu’elles n’avaient pas trop apprécié que je joue les éléphantes dans un magasin de porcelaine, puisque j’étais devenue la seule et l’unique.
C’est justement de tout ça dont je parle avec Ghislain, un soir que j’étais dans sa discothèque, Naunau étant parti se pencher sur les livres de comptes :
- — Eh bé, je ne pensais pas que ton frangin était si populaire !
- — Il ne déteste pas les expériences et il aime goûter à tout, aussi bien pour les genres de nourriture que pour les types de filles.
- — C’est un peu effrayant, non ?
Le grand frère hausse légèrement les épaules :
- — C’est un butineur… pardon, c’était un butineur. Je suis même étonné qu’il se soit rangé si sagement avec toi.
- — Ah bon ?
- — Oui, il a quand même de gros besoins. Tant mieux si tu les combles.
En entendant cette répartie sans détour, je rougis :
- — Je suppose…
- — Dans ce cas, ça doit être la java tous les soirs ou presque !
- — Ben… ce n’est pas toujours possible. Lui et moi, nous avons nos études et nos petits boulots.
Pour tout dire, Naudin et moi décollons vers d’autres cieux deux-trois fois par semaine, en moyenne, aidés par les week-ends (quand nous pouvons nous voir), ce qui est déjà bien, même si nous avons des périodes plus intenses. Ghislain me tire de mes pensées :
- — En tout cas, félicitations pour ton permis, ma mignonnette !
- — Ah merci ! J’ai eu du pot, l’inspecteur était plutôt cool.
- — Laisse-moi deviner : tu étais en petite tenue d’été ?
Pff, ces fichus clichés machos ! Je mets les points sur les i :
- — Ah, tout de suite ! Bon, ce jour-là, j’étais en débardeur, oui, c’est vrai, mais il fait quand même trente degrés dehors ! Je n’allais pas y aller en col roulé !
- — Si le pull était moulant, ç’aurait été tout aussi bien !
- — Halala, ces hommes !
Il me capture dans ses bras, me pressant contre lui. Il s’exclame tout en frottant le sommet de ma tête avec sa main à plat :
- — Je te fais grimper à l’arbre, et tu grimpes vite, petit écureuil !
- — Ah, c’est malin !
Soudain il change de sujet :
- — Au fait, pendant que j’y pense, j’ai une grosse probabilité de te faire bénéficier d’une petite voiture pas trop chère.
- — C’est gentil, Ghislain, mais mon père s’est déjà occupé de tout.
- — Dans ce cas, je n’ai rien dit.
Mais lentement, quelque chose s’est grippé. Parfois Naunau me semble plus distant. Ça dure un jour ou deux, puis ça disparaît. Puis c’est devenu plus rituel. Un beau jour, une âme charitable m’a avertie que je n’étais plus la seule à bénéficier des faveurs de Naudin. Je n’y ai pas cru. Puis un peu plus tard, une autre âme charitable m’a avertie à son tour, me donnant plus de précisions. Un peu trop de précisions…
Alors je me suis renseignée, et il a bien fallu que j’admette l’évidence : il semblerait que mon petit ami est en train de reprendre petit à petit ses anciennes habitudes. Alors je décide ce soir de mettre les choses à plat, en ayant une conversation sérieuse avec l’homme de ma vie.
Je tombe des nues, il ne nie même pas, considérant tout ça comme normal :
- — Rappelle-toi, tu es ma plus grande amie, mais j’ai aussi des besoins à satisfaire.
- — Mais… mais… nous formons un couple, non ?
- — Oui, je suis très bien avec toi, tu es la seule fille avec qui je puisse bavarder sans arrière-pensée, vivre en continu, mais sexuellement, j’ai besoin de changement.
Il a besoin de changement ? Et moi alors ? Je compte pour du beurre ?
- — Tu es en train de me dire que je ne suis pas sexuellement à la hauteur ?
- — Tu n’es pas en cause, ma Claudine. Mais, même si le poulet, c’est très bon, j’aime aussi le porc, le bœuf, le poisson et j’en passe.
- — En clair, je suis juste une petite poulette, mais pas une cochonne ou une grosse vache ?
- — Ah ces femmes ! Tu détournes ce que je dis !
Il existe un proverbe latin qui dit que la Roche Tarpéienne est proche du Capitole. Pour info, cette roche était l’endroit d’où on précipitait les condamnés à mort pour qu’ils aillent se fracasser plus bas. Quant au Capitole, il s’agissait du haut lieu du pouvoir romain.
Je suis en train de mieux comprendre la signification de ce proverbe très ancien…
Bifurcation
J’ai du vague à l’âme, toutes les choses que j’avais planifiées ne se déroulent pas comme prévu. J’ai fait ce que j’ai pu pour remettre mon petit ami dans le droit chemin. J’ai aussi essayé de composer, de trouver une solution à moyen terme. Peine perdue ! Finalement, Naudin et moi avons rompu, c’était inévitable. Je ne suis pas assez importante pour qu’il me donne l’exclusivité. À ses yeux, je reste surtout sa bonne copine, celle qui répare les bobos.
Bref, pour lui, c’était une histoire d’amitié et non d’amour. Ça pourrait faire le titre d’une chanson, un truc pareil ! Mais ça me fait à peine sourire…
J’ai essayé de prendre sur moi, mais je n’y arrive pas, il faut que je me confie, que je me déverse. Je constate que je n’ai personne de sérieux à qui me confier. Je vois mal expliquer ça à ma mère. Idem pour mes copines avec qui je ne suis pas très proche quand je réfléchis bien.
Sauf peut-être Ghislain…
Je pèse le pour et le contre, puis je décide de lui téléphoner, je sais qu’il doit être chez lui à cette heure-ci. Au ton de ma voix, sans que j’aie besoin d’en dire beaucoup, il se propose de venir tout de suite. Je proteste :
- — Tu ne vas pas faire tout ce chemin. De plus, pour qu’on se rencontre où ? Mis à part ma chambre chez mes parents, je n’ai pas de chez-moi.
- — J’ai une solution pour couper la poire en deux. J’ai la clé d’un bureau pas trop loin de chez toi, un local que je partage avec d’autres personnes. Je m’en sers parfois avec des contacts ou des clients français. À cette heure-ci, il est libre.
- — Ah… pourquoi pas…
Il me communique l’adresse. Environ quarante minutes plus tard, nous nous rencontrons au bas de l’immeuble où est situé le bureau. J’ignore comment il a fait pour être déjà là. Il a dû rouler vite ! Il me fait la bise, son contact me rassure. Peu après, nous pénétrons dans un local divisé en trois parties : une petite entrée qui fait aussi salle d’attente, un bureau, et ce que j’appellerai une salle de repos ou de détente. C’est dans cette dernière que nous sommes à présent.
Ghislain me montre une sorte de gros pouf :
- — Assieds-toi, tu seras mieux.
- — Je préfère rester debout.
- — Comme tu voudras…
Compatissant, il pose sa main sur mon épaule :
- — Inutile de demander ce qui ne va pas. Mon petit frère ne sait pas faire la part des choses.
À ces mots, je me rebiffe vertement :
- — À qui la faute, hein ? C’est toi qui l’as entraîné dans ce monde-là ! Il était trop jeune !
Puis réalisant que je pousse le bouchon un peu loin, je me reprends :
- — Excuse-moi, Ghislain… je… tu n’es pas responsable de notre séparation…
Flegmatique, mon vis-à-vis répond calmement :
- — Je reconnais que je suis en partie responsable de l’éducation de mon petit frère, mais c’est à lui de faire ses choix. Et à prime vue, tu n’es pas assez importante pour qu’il t’offre l’exclusivité.
Je serre les dents, ce foutu Ghislain a raison : je suis la bonne amie de Naunau, mais pas la femme de sa vie. Je dois faire une drôle de tête, je le vois à la façon dont il me regarde. Soudain, le grand frère me serre contre lui, je ne résiste pas, moi aussi, j’ai besoin d’une épaule compatissante. Et puis, je reconnais qu’être blottie contre sa large poitrine a quelque chose de très reposant et de très sécurisant. Sa voix grave retentit à nouveau :
- — Tu te souviens de ce que je t’avais dit, il y a quelques mois ?
- — Euh… et quoi donc ?
- — Que, si un jour, tu souhaites passer à plus consistant, fais-le-moi savoir, je me ferais un plaisir de te faire rattraper le temps perdu !
- — Tu… tu plaisantes ?
- — Non, ma mignonnette. Ma proposition tient toujours, et même mieux qu’avant.
Déboussolée, je ne sais pas quoi répondre, je me contente d’un banal :
- — Ah bon ?
- — J’ai eu le temps de t’observer entretemps, et tout ce que j’ai pu voir et découvrir me plaît énormément. Donc, je te propose de devenir ma compagne.
Le ciel me tombe sur la tête :
- — Ta compagne ! ? Comme ça ? Directement ?
- — Pour ma part, il n’y a pas de souci.
- — Et Danielle, ta copine, tu en fais quoi ?
- — Tu retardes de deux mois. Danielle est une bonne copine, mais entre nous, il y avait des anicroches. De plus, elle n’était pas ultra fidèle.
Toujours plaqué contre lui, je tombe de nues :
- — Et c’est toi, le patron d’un club libertin, qui dit ça ?
- — Beaucoup de patrons de troquet ne boivent pas d’alcool. J’avoue que j’ai eu ma période libertine à folâtrer de fille en fille, mais je me suis vite lassé.
Ma joue contre sa poitrine, je lève le bout de mon nez vers le haut, pour mieux regarder le visage de Ghislain penché vers le mien :
- — Comme tu te lasses assez vite de tes copines…
- — Je suis certain de ne pas me lasser de toi. Naudin et moi avons les mêmes goûts, y compris pour les femmes. La grosse différence entre lui et moi est la maturité. J’ai assez de recul pour peser le pour et le contre. Et je sais que toi, tu serais pour moi une merveilleuse compagne, et même plus…
Je frissonne, il a l’air terriblement convaincu de ce qu’il me dit.
- — Attends… pourquoi tu ne… enfin…
- — J’ai attendu mon heure. Je savais que, tôt ou tard, il y aurait un problème entre vous deux. Entretemps, ça me permettait de vérifier si je me trompais ou pas. Maintenant, j’en ai la certitude : pas d’erreur, c’est bien toi qu’il me faut.
Il me caresse doucement les cheveux, je continue de frissonner, ce qui ne m’empêche pas de protester :
- — Attends, Ghislain, ne nous emballons pas ! Tu es carrément en train de me dire que tu veux prendre la place de ton frère parce qu’il m’a trompée et que nous avons rompu ? Ça ne fonctionne pas comme ça !
- — Mon frère et moi, nous sommes très ressemblants, aussi bien physiquement que dans notre façon de nous comporter, c’est vrai. Tu ne seras pas dépaysée. La grosse différence, je te l’ai déjà dit : je suis plus mature et je sais ce que je veux et comment je le veux. Et sans détour, c’est toi que je veux.
- — Avec toi, tout est simple !
Il caresse mon dos, toujours délicatement :
- — Avec moi, tu aurais une vie plus simple, plus agréable, je saurais bien m’occuper de toi et tu ne manquerais de rien. Si tu veux bien de moi, bien sûr.
- — Encore heureux que tu me demandes la permission ! Est-ce que tu peux me relâcher, s’il te plaît, j’ai besoin un peu d’air pour réfléchir.
- — Tu ne vas pas te sauver, j’espère ?
- — Non, non, je ne vais pas m’enfuir à l’autre bout de la planète.
Il me relâche, j’en profite pour m’asseoir, j’en ai les jambes coupées. Ghislain reste debout, je le regarde. Je ne m’attendais pas trop à ce genre de déclaration ! Il faut que j’aie les idées claires. Alors je décide de faire ce que j’ai déjà fait avec Naudin :
- — Ghislain, est-ce que je peux te poser quelques questions auxquelles tu répondras franchement ?
- — Tu veux savoir sur quel pied danser ?
- — Mets-toi à ma place ! Ma relation avec ton frère s’est royalement cassé la figure, et toi, tu débarques par-dessus tout ça. Je t’aime bien, Ghislain, mais de là à ce que je devienne ta petite amie, il y a de la marge !
Il vient s’asseoir à côté de moi :
- — Je comprends. Mais vu la situation, j’ai préféré me lancer à l’eau tout de suite. Je ne voulais pas que tu sombres dans la dépression…
Je ricane :
- — C’est pas toi qui viens de dire que tu avais attendu ton heure ? Permets-moi de te dire que tu as mal joué ton coup : tu aurais attendu encore un peu, et tu me ramassais carrément à la petite cuillère.
- — Je sais, mais je t’aime trop pour te faire ce genre de coup, je ne souhaite que ton bonheur.
Cette phrase vient de faire bondir mon cœur. Assez troublée, je riposte :
- — Si tu souhaites mon bonheur, alors rabiboche-moi avec ton frère !
- — Tu risques d’attendre encore quelques années avant que Naudin ne s’assagisse. Tel que je le connais, ça va être une histoire d’au moins quatre-cinq ans.
- — Comment tu sais ça ?
- — Je le sais pour être passé par là, et parce que je connais très bien mon frérot qui en fait toujours de trop. Ces dernières années, c’est moi qui lui ai servi de père et de mère. Excuse-moi de te dire que je le connais mieux que toi.
Il s’accroupit à côté de moi, passant son bras autour de mes épaules. Une fois de plus, je me sens vraiment protégée. Je me sens toute faible, lasse. Je sens confusément au fond de moi que Ghislain a raison, que je risque d’attendre encore longtemps un revirement de Naudin. Non, je ne suis pas apte à le partager, je ne veux pas. J’exige que celui que j’aime m’appartienne, comme moi, je lui appartiendrais. Tant pis si je suis possessive !
Posant ma tête contre son épaule, je lui demande :
- — Je peux te poser mes questions, au moins une ?
- — Vas-y, ma mignonnette…
- — Tu crois qu’un homme et une femme peuvent rester ensemble toute une vie, sans qu’un jour, l’un des deux ne trahisse l’autre ?
- — Oui, je pense que c’est faisable, mais pas n’importe quel homme et pas n’importe quelle femme. De plus, il faut que tous les deux entretiennent la flamme.
Je retrouve bien là le pragmatisme de Ghislain, et je pense qu’il a raison dans sa façon d’appréhender la chose. Je lève mon nez vers lui :
- — Donc, tu crois sincèrement que c’est possible ?
- — Oui, mais ce n’est pas donné à tout le monde. De plus, comme je te l’ai dit, il ne faut pas que les deux parties se reposent sur leurs lauriers.
- — Je suppose que les deux parties auront des exigences…
- — Exigences, c’est un peu fort comme terme. Disons plutôt des souhaits.
- — Moi, j’exige que celui que j’aime s’occupe de moi, j’exige qu’il me protège, qu’il soit là avec moi, aussi bien dans les épreuves que dans les joies, j’exige qu’il m’aime comme moi, je l’aimerai.
Histoire de me taquiner, il réplique :
- — En clair, tu souhaites un grand amour fusionnel.
- — Nan, nan, nan, je ne souhaite pas, j’exige !
- — Très bien, mon exigeante mignonnette. Et toi, qu’est-ce que tu offres en retour ?
- — Moi !
Assez surpris par mon exclamation, Ghislain me regarde un air dubitatif :
- — Tu peux répéter ?
- — Je m’offre moi. Totalement, complètement.
- — C’est très fusionnel…
- — C’est vrai, c’est très fusionnel et ça fait peur à pas mal d’hommes. Je veux de l’amour, du vrai, du grand, du beau, une passion qui dépasse les montagnes, même les plus hautes !
- — Quand il s’agit d’amitié, tu es particulièrement cool, mais quand il s’agit d’amour, tu ne fais pas dans le détail !
Baissant un peu la tête, je ferme les yeux :
- — C’est à prendre ou à laisser, Ghislain. Et ton frère a préféré laisser, même si j’étais intimement persuadée qu’il était celui que j’attendais. Je me suis trompée, voilà tout, mais ça fait drôlement mal !
- — Oh, tu ne t’es pas trompée de beaucoup, ma mignonnette !
- — Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
- — Tu t’es juste trompée de frère.
Étonnée, levant à nouveau la tête, j’ouvre les yeux vers Ghislain :
- — Attends ! Tu veux dire que tu es d’accord avec mes exigences ?
- — Ça me convient. Mais tu comprendras aussi que j’ai les miennes.
- — Et c’est quoi, les tiennes ?
- — Elles sont identiques aux tiennes. Je recherche une amie fidèle, une compagne dévouée et une maîtresse dévergondée.
Ghislain y va franco, c’est là l’un de ses moindres défauts. Je tente de rectifier :
- — Euh… c’est pas tout à fait ça que j’ai demandé… Pour l’amie fidèle, pas de soucis. Pour la compagne dévouée aussi. Quoique… j’aurais inversé les termes : amie dévouée et compagne fidèle… Quant à la maîtresse dévergondée… ça…
- — Je t’apprendrai…
- — Ben voyons !
Toujours accroupi, pivotant pour se mettre face à moi, il capture mon visage entre ses mains, puis il me regarde droit dans les yeux. J’apprécie la douce chaleur qui envahit mes joues. Il demande sans détour :
- — Alors, tu en penses quoi, Claudine ? C’est oui ? C’est non ?
- — Tu sais que tu vas un peu vite en besogne, Ghislain ? C’est ton côté entrepreneur et investisseur qui parle ?
- — Oui, il y a de ça… il faut battre le fer pendant qu’il est chaud.
- — Je vois ça… J’ai quand même droit à un délai de réflexion, j’espère ?
- — Tu peux dire oui tout de suite et faire jouer plus tard la clause de rétractation…
Je me mets à sourire :
- — On dirait que tu veux mettre toutes les chances de ton côté…
- — Mets-toi à ma place, ma mignonnette !
- — Mets-toi aussi à la mienne, gros impatient ! Je suis quand même en pleine peine de cœur !
- — Avec moi, ce sera le changement dans la continuité.
Je m’exclame :
- — T’as de ces arguments !
- — Puis-je me permettre de prendre un acompte ?
- — Euh… c’est-à-dire ?
Il dépose délicatement un baiser sur mes lèvres. Ça me fait frissonner de la tête aux pieds. On dirait que c’est Naudin qui est en train de m’embrasser, mais avec une saveur un peu différente. C’est très troublant ! Puis il s’enhardit et m’embrasse de plus en plus fiévreusement, je me laisse faire dans un premier temps, puis je réponds à ses baisers.
Après un certain temps, je le repousse gentiment :
- — Tu avais parlé d’un petit acompte…
- — Je n’ai jamais dit qu’il serait petit…
Pas faux. Je pose mon front sous son menton :
- — Écoute, Ghislain. C’est trop rapide. Laisse-moi le temps de digérer tout ça et d’y voir plus clair, s’il te plaît.
- — Faisons ainsi…
Puis il me serre longuement contre lui, me faisant un câlin très tendre, ses mains caressantes parcourant mon dos et allant se noyer dans mes longs cheveux…
Une autre vie
J’ai fini par dire oui, en précisant que nous devions d’abord nous lancer dans une période d’essai, avec possibilité de rétractation, pour reprendre ses propres paroles. Je lui ai aussi demandé de ne pas aller trop vite, car je ne suis pas du style à valser aisément d’un homme à un autre, fut-il très proche du précédent. Ghislain est bienveillant :
- — Je comprends… Je saurais me montrer patient. Tu ne regretteras pas ta décision.
- — Je l’espère… Tu es un garçon très bien, pardon, un homme très bien, c’est vrai, mais je me demande si je ne fais pas une grosse bêtise en me mettant avec toi. Je ne peux pas te garantir d’être à la hauteur de tes attentes.
- — Tu es sincère et tu te soucies aussi de moi. C’est aussi pour ça que je t’aime, ma mignonnette.
Avec un naturel désarmant, il me capture dans ses bras et m’embrasse. Je dois reconnaître que ces paroles me touchent beaucoup, et que ce baiser me chamboule, à la fois doux, passionné et exigeant. Pas tout à fait la même chose qu’avec Naudin…
Depuis, ma vie a pris un nouveau tournant. Ghislain me loue un studio pas loin de l’université, et m’y rejoint très souvent. Le week-end, c’est moi qui habite chez lui. Je suis un peu grisée par ma nouvelle liberté, même si à bien y réfléchir, je suis désormais une jeune femme entretenue par un homme plus âgé que moi, un schéma un peu trop classique.
À ce propos, je me souviens très bien d’une conversation avec ma chère maman :
- — Ton Ghislain, il a combien de plus que toi ?
- — Neuf ans, si je ne me trompe pas. Pourquoi tu me demandes ça, maman ?
- — Pour savoir, ma fille… Neuf ans, ça va, c’est pas le bout du monde. N’empêche que passer du petit frère au grand frère…
Je préfère ne pas me fâcher. Ma mère avait une inclination pour mon ex, moi aussi au début, mais ça ne s’est pas passé comme je l’aurais souhaité. Et je ne suis pas une femme de marin qui attend patiemment que son homme daigne bien revenir au port. Je réponds calmement :
- — Je te rappelle que c’est arrivé à cause de Naudin et de ses inconstances. Et Ghislain en a profité pour tenter sa chance…
- — Tu aurais pu dire non, ma fille…
- — Je sais que j’aurais pu dire non, j’ai même failli refuser. Mais Ghislain a su me démontrer qu’il avait les mêmes avantages que Naudin, mais sans les inconvénients…
Pragmatiquement, je n’éprouve pas la même chose pour mon actuel petit ami que ce que j’éprouvais pour Naudin, c’est différent, moins tourmenté, je me laisse porter, je me laisse chouchouter. C’est d’autant plus facile que Ghislain pourvoie à tout ou presque. Les féministes hurleront au patriarcat éhonté, mais pour l’instant, je trouve mon avantage d’être la petite chose adorée par un grand sentimental très demandeur de câlins.
Bien sûr, on va dire que je paye en nature tous ces avantages, on n’a pas rien sans rien. Mes nuits ne sont pas de tout repos. Et je sais pertinemment que Ghislain est en train de faire mon éducation. Déjà que je n’hésite plus trop à m’habiller sexy, et que, parfois, je joue la maîtresse de maison lors de certaines soirées au club, sans toutefois participer aux ébats.
Avec Ghislain, mon rôle est sans ambiguïté : je suis sa petite amie. Mon amant n’a pas vraiment besoin d’une confidente, d’une bonne copine pour réparer les bobos. Cependant, il me tient au courant de tout ce qu’il fait, une chose que j’apprécie.
- — Au moins, toi, tu ne me caches rien !
- — Tu sais, ma mignonnette, c’est beaucoup plus facile de dire la vérité que de s’embrouiller à dire des mensonges !
Parfois, je profite de la discothèque pour me déchaîner. Comme Ghislain ne peut pas être toujours à mes côtés, c’est l’un de ses videurs qui a pour rôle de garder un œil sur moi afin qu’on ne m’importune pas. Non, ce n’est pas de la jalousie de la part de mon nouveau compagnon, il aime veiller sur moi, même par personne interposée.
Début septembre, nous sommes partis quelques jours en vacances, et je dois avouer que ça m’a fait du bien. Un peu poussée par Ghislain, j’ai même fait du topless sur la plage. Il est vrai que je n’étais pas la seule, loin de là. Mais je me suis dit que, mine de rien, cet homme me poussait à faire des choses totalement inenvisageables, il y a quelques semaines. On dit aussi que le relâchement des mœurs est proportionnel à la distance qui vous sépare de la mère patrie…
Ghighi (je sais, je ne suis pas originale dans les surnoms que je donne) applique visiblement à mon égard la stratégie de la grenouille ébouillantée. Pour ceux qui ne connaissent pas, la voici : si on plonge une grenouille dans une casserole d’eau bouillante, elle se dépêchera illico d’en sortir. Mais si on plonge cette même grenouille dans une casserole d’eau froide ou tiède qu’on fait chauffer lentement jusqu’à ébullition, le batracien s’habituera petit à petit à la chaleur et finira par cuire sans avoir essayé de s’échapper.
C’est à moi de faire attention à la cuisson. Mais comme Ghislain sait très bien présenter les choses, finalement, il me manipule sans problème, d’autant que, pour l’instant, je suis consentante. Néanmoins, je me demande jusqu’où mon petit ami a décidé de m’emporter. Déjà que nos nuits sont torrides, nous faisons avec naturel des tas de choses bien cochonnes !
- — Rhooo ! T’as pas honte de me faire subir ce genre de… de… de truc ?
- — Absolument pas, ma mignonnette ! D’ailleurs, sauf erreur de ma part, tu es toujours là, tu ne t’es pas réfugiée chez papa-maman…
- — Disons que… euh… que je m’instructionne…
Avant-hier, c’était la Saint-Nicolas, une fête très populaire en Belgique et un peu aussi dans le nord de la France. Selon la tradition, le Saint passe dans les maisons pour apporter aux enfants sages des friandises, le Père Fouettard n’étant jamais bien loin.
Bien sûr, en bon petit belge faisant une régression, Ghislain a voulu recevoir ses friandises… Ce fut très très hot ! Si on m’avait dit un jour que j’aurais fait ce genre de truc, j’aurais trucidé sur place mon interlocuteur !
Je suis tirée de mes réflexions par l’arrivée de Naudin qui sonne à ma porte. J’ai presque failli oublier le fait qu’il devait venir dans mon studio !
- — Bonjour, ma Claudine !
- — Bonjour, mon Naunau !
Nous nous faisons la bise. Depuis que je suis avec Ghislain, nos relations sont apaisées, mais nous nous voyons beaucoup moins souvent, et c’est mieux ainsi. Naudin est venu me faire un petit coucou après les cours, ce qu’il fait parfois quand il n’a pas compris un cours ou qu’il a envie de s’épancher, car je suis restée sa grande confidente.
Aujourd’hui, à mon grand étonnement, il me contemple longuement. Il faut dire que j’ai un peu changé depuis quelques mois, je fais plus femme, aidée par un peu de maquillage et une garde-robe rafraîchie. Mais c’est comme si mon ex n’avait pas vu le changement !
- — On dirait que ça te réussit d’être avec mon grand frère…
Je n’aime pas trop le ton goguenard qu’il a employé pour me dire ça, alors je riposte :
- — Ne remue pas le couteau dans la plaie, Naunau. Initialement, c’est avec toi que j’avais envisagé tout ça.
- — Désolé de ne pas avoir été celui que tu croyais.
Une façon élégante de me dire que c’est ma faute à moi !
Puis il prend son air de chaton perdu, et il se confie à moi. Je retrouve le même garçon, celui de nos débuts, celui d’après le concert. Non, il ne changera pas, je suis sa grande amie, pas sa petite amie. Quelque part, ça vaut mieux, car un bon nombre de filles ont déjà défilé dans son lit, l’une chassant l’autre.
Mais cette frénésie ne semble pas l’apaiser, Naudin se sent incomplet, comme il dit. Il ajoute qu’il a le sentiment d’avoir raté quelque chose. Bien sûr que tu as raté quelque chose, espèce d’andouille ! C’est moi que tu as ratée ! C’est avec moi que tu aurais dû être au lieu de te disperser comme tu le fais actuellement, sombre crétin !
Et c’est alors que je me laisse aller à une grosse bêtise, une très grosse bêtise !
Effet après chaton
Je me donnerai des baffes, des tonnes de baffes, mais ce qui est fait est fait. Je pourrais très bien ne rien dire, mais ce ne serait pas honnête, et je finirais par m’en vouloir, d’autant que j’ai fait une énorme entorse à mes propres principes. Je n’ai pas trop le choix, je vais attendre le retour de Ghislain pour tout lui avouer.
En espérant vivement que ça ne se passe pas trop mal !
Justement, le voici qui arrive tout guilleret. Me tordant les mains, le visage livide, je me présente devant Ghislain. Sans lui laisser le temps de m’embrasser, je tends les bras pour l’empêcher de m’approcher :
- — Ghighi, je… j’ai quelque chose à te dire…
- — Laisse-moi deviner : tu as couché avec mon petit frère.
Les bras m’en tombent, je suis ébahie :
- — Mais… mais… comment tu sais ça ?
- — Parce que c’est écrit sur ton visage, ma mignonnette. Je te connais bien, beaucoup plus que tu ne le crois.
- — Je… tu… tu me pardonnes ? Je ne sais pas ce qui m’a pris…
Sa réponse est moqueuse :
- — Oui, je vois ça, surtout de la part d’une femme qui exige un grand amour exclusif et fusionnel qui dépasse les montagnes !
- — Je… je sais que j’ai fait une grosse bêtise…
- — Viens ici !
L’ordre est sans appel. Assez apeurée, je m’approche de lui. Je crains de recevoir une gifle. Plantée devant lui, la tête baissée, les yeux fermés, je bredouille :
- — Pardonne-moi… je ne le referai plus…
Soudain, il me capture dans ses bras et me serre contre lui. Soulagée, je me laisse aller. Sa voix apaisante retentit :
- — Je parie qu’il t’a fait le coup du chaton en détresse…
- — Euh… il y a de ça…
- — Comme il a eu quelques déboires, il s’est confié à toi, et là, de fil en aiguille…
- — Je vais finir par croire que tu étais présent !
Il me serre un peu plus contre lui :
- — C’est tout comme. Je te connais, ma mignonnette, je connais aussi Naudin, je devine aisément comment ça s’est déroulé.
- — Pardonne-moi, je n’ai pas su résister…
- — Vu ton attitude, je présume que tu as les idées plus claires à présent. Je suis content que tu aies réussi à me le dire, sans rien me cacher.
Je me blottis un peu plus contre lui :
- — Oui, j’ai compris que c’est toi que j’aime.
- — À la bonne heure !
- — J’ai compris que c’est avec toi que je veux bâtir quelque chose. C’est avec toi que je veux être. Tu me pardonnes ?
Il caresse mes cheveux :
- — À ton avis, petite idiote ?
- — Je suppose que c’est oui…
- — Tu supposes bien. Mais si tu recommences, je ne serais sans doute pas aussi cool. Tu auras sans doute droit à une fessée monumentale qui t’empêchera de t’asseoir pendant une semaine !
Je suis rassurée, je m’en tire à bon compte. Je me fais plus câline :
- — Je te promets que je ne le ferai plus ! Juré, promis !
- — Je l’espère bien. Mais ne crois pas que j’ai déjà passé l’éponge. Tu as à te faire pardonner, ma mignonnette…
Aïe, ça se passait trop bien. J’attends la suite… Elle arrive aussitôt :
- — Durant la semaine qui vient, tu auras droit à un gage différent par jour.
- — Et… quoi comme gage ?
- — Exemples parmi d’autres : pas de soutif ou pas de petite culotte sous une jupe durant une journée, seins nus ou cul nu durant toute une soirée, etc. Je n’ai pas encore réfléchi.
- — Pas de petite culotte sous une jupe ? Même si je vais à l’Université ?
- — C’est l’intérêt de ce genre de gage.
Je lève le bout de mon nez vers lui :
- — Qu’est-ce que tu cherches vraiment à faire, mon Ghighi ? À me transformer en coquine et en libertine ?
- — Coquine, c’est un de mes buts. Libertine, non.
- — Je ne vois pas bien la différence entre les deux…
- — Coquine, c’est être une femme libérée qui aime plaire, de préférence à son homme. Libertine, c’est se donner à différents hommes. Or, je ne suis pas d’accord pour être mis sur le même plan que plein d’autres hommes. Je veux rester le primo, ma mignonnette.
Cette déclaration me soulage, j’ai craint momentanément qu’il veuille me convertir au libertinage, à l’image des femmes qui fréquentent son club. En revanche, il faudra que je me renseigne auprès de Ghislain sur sa définition de « primo ». Quelles en sont les limites et les exigences ?
Plutôt rassurée par la tournure des événements, je souris, reposant ma joue contre sa poitrine :
- — Je vois que tu sais profiter des occasions…
- — Comment crois-tu que je sois devenu gérant d’une discothèque et d’un club ? Sans parler de divers autres investissements ci et là.
- — As-tu pensé que je pouvais devenir perverse, et te tromper uniquement pour que tu me donnes des gages ?
Il me serre un peu plus contre lui :
- — Tu cherches à me faire peur ?
- — Je ne suis même pas obligée de te tromper, il suffit que je te fasse croire que je l’ai fait.
- — Bonne stratégie, mais je verrai tout de suite si tu mens ou pas.
Je me demande si Ghislain exagère ou pas, quant à sa possibilité de lire en moi. Je préfère le prendre à la légère :
- — Tu te gargarises un peu trop…
- — Tu n’as qu’à essayer pour voir, ma mignonnette…
Je préfère ne rien dire. Le silence s’installe quelques instants, je le brise en demandant :
- — C’est quoi le premier gage ?
- — Celui de demain sera de m’accueillir, nichons à l’air pour que je puisse en profiter.
- — Ça me semble raisonnable… Et pour aujourd’hui ?
- — Hmmm… laisse-moi réfléchir…
Il se tait quelques instants, puis son visage s’illumine :
- — Je sais ! Déguise-toi en pom-pom girl, en cheerleader !
- — C’est quoi, ça ?
- — Tu ne connais pas le film « Lâchez-moi les baskets » sorti, il y a peu de temps ? Ce sont des sortes de majorettes, version américaine, qui paradent afin d’encourager les sportifs.
Je m’attendais à pire, mais je trouve sa demande un peu… comment dire… étrange et fantasmée. Conciliante, je réponds :
- — Ah OK, je vois le genre. Et je fais ça comment ?
- — Bah, tu mets un petit top ou un chemisier qui montre ton nombril, une jupette courte… et tiens, ajoutes de grandes chaussettes blanches et des couettes à tes cheveux ! Et rien en dessous, bien sûr !
- — T’es un gros pervers dans ton genre ! T’es sûr que c’est une pom-pom girl que tu veux ou une écolière poussée en graine ?
- — Un mélange des deux serait bien, ma mignonne !
- — Si tu me lâchais, je pourrais aller me changer…
Quelques instants plus tard, je change d’habits dans notre chambre. Je me regarde devant la glace, je suis surprise de constater que ça me va, je m’attendais à être ridicule. Mais je n’ai pas intérêt à sortir vêtue de la sorte ! Ma réputation serait ternie sur dix générations !
Quand je me présente à nouveau devant Ghislain, je constate tout de suite que ma tenue lui plaît énormément. Une seconde plus tard, il me serre contre lui en m’embrassant comme un fou. Quelque chose me dit que le repas du soir attendra un peu !
- — Mon Ghighi, je ne savais pas que tu avais un penchant pour les lolitas ! Quoique…
- — C’est quoi, ce quoique ?
- — Je suis tout de même plus jeune que toi, c’est indéniable…
- — Je te rappelle que tu es majeure…
Je lui adresse un grand sourire faussement angélique :
- — En France, oui… Pas en Belgique…
- — Peu me chaut, tu es française. Tiens, en parlant de pays, tu sais comment les cheerleaders encouragent les sportifs aux USA ?
- — Aucune idée, mais je sens que tu vas me le dire…
- — Oh, c’est très simple, pas besoin d’avoir pratiqué la danse artistique : elles se trémoussent, les bras en l’air, en scandant des choses comme donnez-moi un G, donnez-moi un H, etc.
J’ouvre de grands yeux étonnés :
- — Tu veux dire qu’elles remuent comme des tarées en épelant des lettres ?
- — En simplifiant, oui.
- — Et tu veux que je fasse ce genre de truc ?
- — C’est ton gage d’aujourd’hui.
Je me disais aussi que je m’en tirais à trop bon compte. Je ne comprends pas bien l’intérêt de la chose, mais puisque c’est mon gage, plus vite j’aurais épelé son prénom, plus vite j’en aurais fini ! De ce fait, je lève les bras vers le plafond, je me trémousse, puis m’adressant à mon pervers amant aux idées saugrenues, je lance :
Amusé, il joue le jeu, je continue sur ma lancée :
- — Donne-moi un H !
- — H !
- — Donne-moi un I !
- — I !
Je constate au passage qu’il me regarde avec un air très intéressé. Je comprends très vite pourquoi : ayant les bras en l’air, ma jupe dévoile un peu trop ce qu’elle devrait cacher, et m’agitant dans tous les sens, mes seins ballottent joyeusement allégrement sous mon chemisier !
J’en arrive déjà au second I :
- — Redonne-moi un I !
- — I !
- — Et enfin, donne-moi un N !
- — N !
Cette consonne à peine lancée, mon amant se jette sur moi, puis me renversant sur le canapé, il me viole purement et simplement ! Je reconnais que je suis quand même un peu consentante…
Le mot de la fin
Après le canapé, le lit où Ghislain s’est fait un plaisir de continuer à me faire subir les pires outrages, avec une joyeuse vigueur. Nous sommes allongés tous les deux, l’un à côté de l’autre, récupérant petit à petit nos forces, ce qui ne m’empêche pas de jouer avec une verge qui durcit lentement sous mes doigts. J’aime beaucoup ce genre de démonstration de ma puissance sur un homme !
Sa main sur mon ventre, Ghislain me dit :
- — Rappelle-toi, ma mignonnette, la Saint-Nicolas fut aussi une bonne surprise, à la fois pour toi et pour moi.
- — Surtout pour toi, Ghighi !
- — Ah bon ? N’est-ce pas toi que j’ai entendu jouir ce jour-là comme une petite folle ?
- — Je… tu… tu me fais toujours jouir…
Capturant mon sein à sa base, il embrasse le bout de mon téton :
- — Je suis flatté que tu le reconnaisses. Mais cette fois-ci, ça a été un peu différent, non ?
- — Bon, bon, bon, d’accord, ça a été un peu différent. Oui, dans le feu de l’action, on fait parfois beaucoup de choses. Mais je n’aime pas trop qu’on en discute ensuite, si tu veux bien. Ça me gêne…
- — Il y a ce qu’on fait dans les parenthèses et ce qu’on fait en dehors des parenthèses ?
- — Oui, c’est tout à fait ça…
Tout en continuant de le masturber, de mon autre main, je caresse sa joue :
- — Mon chéri, je reconnais que tu m’aides beaucoup à me débloquer, à me libérer, et même que parfois, ça va plus loin que je ne l’aurais imaginé. Mais… mais je ne suis pas encore capable d’en discuter aussi sereinement que toi.
- — Peut-être plus tard, dans ce cas…
- — Peut-être, je ne sais pas. Avec toi comme compagnon très cochon, je préfère ne rien prédire.
- — Moi ? Un compagnon très cochon ? Moi, qui suis fou d’amour pour toi ?
- — L’un n’empêche pas l’autre… C’est quelqu’un que je connais bien qui m’a appris ce genre de dualité.
Il se met à rire, et moi aussi. Puis nous nous embrassons à nouveau, tandis que je délaisse son sexe pour mieux enlacer mon amant. Ma vie est devenue plus simple avec Ghislain, c’est indéniable. Cependant, j’aurais aimé que ce soit Naudin qui vive avec moi, à condition de l’avoir transformé à l’image de son grand frère. J’aurais eu ainsi le plaisir d’avoir façonné mon homme, mais bon, le destin en a décidé ainsi, me faisant jouer un autre rôle.
Je sais qu’aux yeux de certaines personnes, je passe plus ou moins pour une femme entretenue. D’autres me voient comme le jouet d’un homme plus âgé. Je m’en fiche, car je sens confusément que, pour Ghislain, je suis la femme de sa vie ; à moi de répondre un minimum à ses attentes, ce qui n’est pas difficile, d’autant que je me sais désirée et aimée par une version plus mature et expérimentée de mon indécis de Naudin.
- — Ghighi ?
- — Oui, ma mignonnette ?
- — Tu m’aimes ?
- — Quelle question ! Bien sûr que je t’aime ! Je t’adore tellement que je voudrais te dévorer toute crue !
Je me mets à rire, puis je le repousse gentiment :
- — Non, non, gros cannibale ! C’est à moi de te dévorer tout cru !
J’approche ma tête de son entrejambe, où gît un sexe redevenu un peu flasque. La tige se redresse quand je la prends à nouveau en main. Je joue un peu avec la colonne de chair qui durcit entre mes doigts. Puis lentement, suavement, je lèche la verge bien raide de mon amant. Il y a peu de temps de ça, jamais je n’aurais fait ce genre de chose avec autant de facilité et même de plaisir. Fugacement, j’imagine que cette colonne de chair soit celle d’un autre homme. Je m’étonne moi-même d’avoir ce genre de pensée. Peut-être qu’un jour, ce sera le cas lors d’une soirée au club. Qui sait ?
Mais ceci est une autre histoire…