| n° 20373 | Fiche technique | 18486 caractères | 18486Temps de lecture estimé : 11 mn | 17/07/21 |
| Résumé: Vienne la nuit sonne l’heure Les jours s’en vont je demeure | ||||
| Critères: fh amour nonéro confession | ||||
| Auteur : Roy Suffer Envoi mini-message | ||||
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Je la regarde à la dérobée. Elle ne se soucie pas de mon regard comme depuis plusieurs mois, je fais partie des meubles. Elle continue tranquillement à peindre ses ongles avec soin, concentrée sur ses gestes. Elle est nue, sortant juste du bain qui, comme toujours, a duré un temps infini, ne portant qu’une serviette en turban sur ses cheveux humides. Sa silhouette se découpe en sombre sur la porte-fenêtre et met cruellement en valeur tous ses défauts. C’est vrai qu’elle a les fesses basses et plates, malgré la cambrure que devraient lui donner ses mules à hauts talons. Du sommet du crâne au pli fessier, une seule ligne légèrement courbe, comme un « C » aplati, résume son dos. Ensuite s’enchaînent les courbes inverses puissantes de ses cuisses musclées, que gâchent un peu des genoux trop saillants, puis des jambes trop courtes et trop arquées, des chevilles trop épaisses, sans grâce. Ses seins généreux, que j’ai tant aimé palper et sucer, commencent à tomber sous l’effet naturel de leur poids et des années, étirés par des mains étrangères voraces et sans respect. Elle reste cependant une belle femme, mais tous les défauts que j’ai ignorés jusque-là, masqués par l’aura de mon délire amoureux, frappent soudain mon regard devenu sans concession.
Et nos amours
Je crois que j’en suis tombé amoureux à l’instant même où elle a franchi la porte de l’amphithéâtre. Ce jour-là, j’ai cru voir entrer une madone, quand son pâle visage encadré par ses longs cheveux châtain, pardon il faut dire « blond cendré » d’après elle, est apparu. Elle a jeté un regard froid sur l’assemblée bruyante, rieuse et bigarrée qui occupait les gradins en désordre, a détecté une place libre, et son corps très mature s’est avancé à pas lents et sûrs vers le siège convoité. Vêtue d’un costume strict, veste ras-cou et pantalon de jersey bleu marine, juchée sur des talons d’au moins dix centimètres, petite serviette de cuir noir balançant négligemment au bout de ses doigts, ce n’était pas une gamine qui pénétrait notre univers de grands potaches. C’était une femme, c’était LA femme. Assis deux rangs au-dessus d’elle, et comme elle au bord de l’allée, je la regardais sortir ses outils, bloc de feuilles, stylo-plume, règle, avec des gestes précis et soigneux. Tout cela sentait le neuf, fraîchement acheté pour cette rentrée qu’elle devait vouloir parfaite. Une fois assise, j’admirais la longueur des cuisses qui tendaient le jersey, comme des fesses que la position épatait. La poitrine paraissait très généreuse, traversée en biais par la fermeture à glissière qui allait de l’épaule à la hanche opposée. Quand le cours commença, elle prit des notes d’une écriture rapide et ronde, très soignée, à l’encre bleu turquoise, seul signe de fantaisie.
Faut-il qu’il m’en souvienne
J’eus toutes les peines du monde à l’aborder, non par timidité, mais parce qu’elle n’était jamais là où on l’attendait. Elle disparaissait dès les cours terminés, ne se mêlait pas aux conversations, ne déjeunait pas à la cafétéria, en un mot elle était insaisissable. La seule occasion qui me fut donnée de lier conversation a été l’inauguration d’une exposition photographique que j’avais organisée en tant que responsable du club. J’avais été brillant pour l’occasion, tant par la technique que par l’originalité. C’est elle qui m’aborda, à mon grand étonnement, pour me complimenter et me demander comment j’avais fait tel ou tel cliché. Mon cœur battait à cent cinquante, je crois que j’en fis trop ce soir-là. Malgré tout, j’obtins d’elle que nous passions un après-midi ensemble au labo photo pour lui montrer développement et tirage. Je pensais ainsi qu’enfermés dans le noir et dans cinq mètres carrés, j’aurais quelques chances d’aller plus loin. En fait, le jour venu, je parlais, expliquais, montrais avec toute la conviction que je possédais, mais la lumière inactinique me révéla un air absent, lointain, un certain ennui que seule la politesse lui interdisait d’avouer. J’en fus ulcéré. Je pense qu’elle m’aurait remercié poliment et serait très vite partie si je ne lui avais proposé ma dernière cartouche : faire une série de photos d’elle. Elle devint soudain intéressée, accepta sans chichis, et nous prîmes rendez-vous pour la semaine suivante.
La joie venait toujours après la peine
Elle arriva à l’heure dite, vêtue de nouveau de son costume bleu marine, les cheveux domestiqués dans un chignon parfait, comme un enroulement vertical à l’arrière du crâne qui dégageait deux oreilles délicates et bien collées, libérait un cou long et lui conférait un profil de médaille. Dieu qu’elle était belle ! Nous arpentâmes le parc, cherchant les meilleurs fonds et la meilleure lumière, nous terminâmes chez elle, utilisant miroir de salle de bain et fenêtre au voilage léger pour des portraits de toute beauté. Je sus capter cet air lointain, absent, détaché du réel qu’elle arborait si souvent. Puis elle me dit devoir travailler, me congédiant ainsi gentiment. Je lui remis une pochette d’épreuves la semaine suivante, elle apprécia avec un léger sourire et me demanda plusieurs tirages du portrait à la fenêtre, « pour ma famille et je te paierai », dit-elle. Bien sûr, je ne lui fis pas payer ces tirages, me sentant déjà tellement récompensé d’avoir passé deux après-midi avec ma « madone ».
Les mains dans les mains restons face à face
À mon grand désespoir, ce furent les deux seules occasions de ce temps des études qui me permirent de partager son intimité. Dans toutes les autres occasions que nous fournirent nos vies d’étudiants, soit elle était absente, soit elle était accompagnée de cavaliers inconnus, jamais les mêmes, et c’était encore pire pour moi. Je n’étais pas beau, pas baraqué, pas… bien dans ma peau de post-adolescent maigrichon, je ne pouvais pas lutter, elle n’était pas pour moi. Mais j’avais trop de mal à tourner sa page, encore plus à l’oublier. Je ne la revis que plus d’un an après la fin de nos études, par hasard, un samedi, alors que je traînais en ville sans but précis. J’eus presque du mal à la reconnaître, car elle avait les cheveux très courts et auburn, ce qui ne lui allait pas du tout, donnant à son visage un arrondi excessif semblant du même coup épaissir son corps aux formes généreuses. Mais peu importait, les cheveux repoussent. Nous échangeâmes nos impressions sur notre première année d’activité, ce qui me permit de situer l’endroit où elle travaillait, une petite sous-préfecture à une soixantaine de kilomètres. La promesse de nous revoir bientôt mit un souffle d’allégresse dans ma poitrine…
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Je l’appelai, elle me répondit chaleureusement. Visiblement, elle s’ennuyait un peu dans son village où elle ne connaissait personne, trop éloigné de la ville pour y habiter et faire le trajet quotidiennement en toute saison. Elle me demanda de nouveaux tirages des photos que nous avions faites. Je lui répondis que c’était possible, mais qu’elles n’étaient plus d’actualité, me souvenant de sa nouvelle coiffure, et que le mieux serait d’en refaire. Elle accepta avec empressement, nous prîmes rendez-vous pour le week-end suivant. Sa sous-préfecture était une bourgade adorable, nichée au creux d’une vallée verdoyante et boisée, avec une rivière serpentant mollement, de jolies bâtisses trahissant une certaine aisance passée. Mais l’exode rural avait fait ses ravages autant que le remembrement qui était en passe de détruire cet harmonieux bocage. Elle était vêtue d’une robe de jersey, décidément une matière qui lui plaisait, courte et moulant parfaitement ses formes généreuses. Collants et bottines toujours à hauts talons complétaient cette silhouette de rêve, ses cheveux avaient repoussé jusqu’aux épaules et repris une teinte naturelle. S’approchant d’un coupé sport rouge orangé, elle me tendit les clés :
Quand elle s’installa près de moi dans le siège baquet, je constatai que ses collants étaient en fait des bas. Délicieuse découverte qui créa une boule dans ma gorge. Elle me fit visiter les alentours, château charmant, bords de rivière, mon appareil photographique crépita jusqu’à la fin des trente-six poses. Je repassai en ville faire provision de pellicules, elle m’emmena chez elle pour se changer. Son studio était sympathique, mais chichement aménagé ; contrastant avec sa voiture ! Je lui confiai mon envie de faire des clichés plus sensuels, elle ne se déroba point. J’hallucinais. Seins nus dans un premier temps, puis entièrement nue avec une guitare, plus ou moins dissimulée par l’instrument. Comme la guitare, son corps n’était qu’un enchaînement de courbes que je situais au niveau de la perfection. Mon émoi était visible, elle le remarqua et s’en amusa et… ce qui devait arriver arriva. Baiser, caresses, baisers, caresses… Elle agit avec circonspection et ne se laissa pas prendre au jeu, devançant mon désir par une phénoménale fellation. J’étais au nirvana. Je la quittai sur un nuage.
Des éternels regards l’onde si lasse
Les fellations durèrent un temps, jusqu’à cette soirée d’une chaleur estivale. Elle était vêtue d’une mini-robe de cotonnade fleurie, dos nu jusqu’à la naissance des fesses parcouru d’un entrelacs de fines brides identiques aux petites bretelles. Elle paraissait plus nue qu’habillée. Sirotant un verre de rosé bien frais, elle vint s’asseoir sur mes genoux. Mes doigts caressaient son dos avec la légèreté d’un papillon, elle frissonnait de temps à autre. Mon autre main se posa sur ses cuisses charnues, découvertes presque jusqu’à l’aine, et folâtra de même. J’eus soudain une sensation humide sur ma jambe, ses sécrétions abondantes avaient traversé les étoffes. Mes caresses devinrent plus pressantes. Une main s’insinua du dos jusqu’à un sein effectivement libre et dressé, l’autre s’engagea entre les colonnes de son temple. Elle se laissa aller sur ma poitrine, je cajolai avec délice et érection ses zones érogènes. La petite culotte de dentelle ne résista pas longtemps, mon sexe apoplectique fut libéré de sa prison, elle s’assit dessus pendant que je tétais goulûment ses mamelles dilatées. J’aurais voulu avoir dix mains, dix bouches, dix pénis pour profiter pleinement de ce corps de rêve qui se donnait sans mot dire et m’inondait d’un liquide merveilleusement épais et odorant.
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Je l’épousai un jour de pluie. « Mariage pluvieux, mariage heureux », proclame le dicton. Au début, oui. D’amoureux, je devins fou d’elle. Elle se montrait complaisante, je la troussais quotidiennement dans toutes les situations possibles, inondant ses orifices de mon plaisir sans cesse renouvelé. Ses soutiens-gorge restaient le plus souvent dans le tiroir, ses culottes dans le sac à main, laissant le champ libre à mes mains avides pour empoigner sa motte charnue et velue, ou pour les insinuer entre ses larges fesses pour y prélever des parfums excitants. Elle se laissait faire, acceptait ces jeux érotiques avec une facilité déconcertante, mais sans cependant y participer activement. Cet air lointain, absent, qu’elle arborait sur mes premières photos était son attitude la plus fréquente. Même dans nos ébats les plus fous, elle ne desserrait pas les dents. J’aurais dû m’en inquiéter, mais comme son corps parlait à sa place, tétons dressés et sécrétions abondantes, je pensais naïvement que c’était une « taiseuse ».
Passent les jours et passent les semaines
Quel curieux sentiment d’infinie puissance quand on promène à son bras une créature sur laquelle tous les hommes lorgnent ou se retournent. Non pas que sa beauté fut parfaite, même si je la croyais ainsi avant d’être lucide. Mais elle avait ce quelque chose d’inexplicable, de terriblement sensuel qui faisait que, où qu’elle entre, on ne voyait plus qu’elle, les hommes par le désir qu’elle inspirait instantanément, les femmes par l’agacement d’être soudain occultées. Je ne sais pas à quoi cela tenait. Était-ce son port altier, son long cou et ses épaules dégagées, sa forte poitrine, sa taille fine, la puissance de son corps athlétique ? Je l’ignore encore, mais je fus vite gagné par le douloureux sentiment de jalousie. Car j’eus beau « veiller au grain », un couple ne vit pas collé l’un à l’autre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et les nuages s’amoncelèrent sur notre idylle. Les premiers coups de canif dans le contrat de mariage furent autant de coups de poignard dans mon cœur, me laissant à son égard l’amertume du temple profané.
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente
Il me fallut des années pour comprendre qu’il n’y a de « coureurs de jupons » que parce qu’il y a des jupons à courir. À plusieurs reprises, je la pris en flagrant délit de provocation en règle. Les explications furent orageuses, les postures opposées. L’amour qui présidait à mon désir, toujours présent, se mua progressivement en une rage de reprendre possession de celle qui avait accepté d’être ma compagne pour la vie. Nos rapports physiques devinrent rugueux, elle s’en lassa rapidement. Sa complaisance muette se transforma en « dépêche-toi, je suis fatiguée », puis « je n’ai jamais rien ressenti avec toi » et enfin « je n’ai jamais rien éprouvé pour toi, tu étais juste quelqu’un qui pouvait me sortir de mon isolement… ».
Je suis allé « voir ailleurs » pour me rassurer, confirmer que j’étais encore capable de séduire et de faire jouir une femme. Si je fus tranquillisé sur ces points, je lui en voulus de m’avoir contraint à la tromper, chose que je n’aurais jamais souhaité faire, je lui en voulus de nous réduire à l’état de « couple ordinaire », chacun ayant ses aventures de son côté. Tout cela finit par se savoir, bien sûr. Au grand dam de certains, sincères, au bonheur de beaucoup d’autres. Car dans notre entourage, les hommes qui avaient bavé pendant des années par leur envie retenue de la sauter ne se privèrent plus : elle était devenue une « femme facile », ils profitèrent de l’aubaine. Le vide se fit ainsi autour de nous, mes seules relations sociales étant celles du travail où en plus je lisais parfois de la compassion dans les regards. Terrible ! La vie commune devint impossible, pour moi tout au moins qui me sentais tiré vers le bas, plein de rancœur, de dégoût et d’incompréhension. Qu’avais-je fait pour mériter cela ? Osé aimer celle qui n’était pas faite pour moi ? Mais en fait, qui était-elle pour prétendre à beaucoup mieux ?
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Je la regarde et elle continue de se peindre les ongles. Elle a levé une jambe et posé son pied sur le bord de la table. C’est vrai qu’en plein hiver il est important que les ongles des orteils soient peints ! Tout dépend si la dame se dévêt couramment hors de la maison… Nouveau haut-le-cœur. Dire qu’en d’autres temps une telle position m’aurait immédiatement fait partir à l’assaut, baïonnette au canon ! Mais désormais, mon sexe reste inerte dans sa housse de coton, je sais que le désir n’existe enfin plus, que plus rien ne nous lie. Comme tant d’autres, il faut bien en faire le constat et en tirer les conséquences. Il est donc temps pour la « surprise du chef », après que ce moment d’observation ait fini de dissiper tous mes doutes :
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Parvis du Palais de Justice, la messe est dite, je suis soulagé, libéré. Je mesure toute l’exactitude du proverbe, « mieux vaut être seul que mal accompagné ». Quelques semaines plus tard, je promène mon spleen jusqu’au fleuve, car l’effet « cœur léger » n’a duré qu’un temps. Le poids soudain de la solitude tire sur mes épaules comme deux lourdes valises. Je me penche au-dessus du parapet, les eaux glauques ne sont pas attirantes ni le remède à ma mélancolie. Soudain traversé par une pensée subite, je plonge la main dans ma veste et sors de mon portefeuille deux photos d’elle, vestiges oubliés de l’autodafé récemment pratiqué. Je les confie aux turbulences boueuses du fleuve…
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure
« Le pont Mirabeau » de Guillaume Apollinaire (Alcools, 1913) convient à ma nostalgie. Pardon à sa mémoire de l’avoir mêlé à la vulgarité de mon propos.