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n° 20352Fiche technique14001 caractères14001
Temps de lecture estimé : 9 mn
07/07/21
Résumé:  Au départ, les paroles d’une chanson de Frérot : « … Un peu fort, un peu sensible. Un peu fou, un peu tranquille. Un homme au pire, au mieux, perdu. Un homme c’est quoi ? Je sais pas, je sais plus… »
Critères:  fh hbi -regrets -gay -bisex
Auteur : Kannouteki      Envoi mini-message

Série : Un homme, c'est quoi ?

Chapitre 01 / 03
Révélations

À la plus grande surprise des parents qui le fixent, interloqués, se rendant compte que leur cadet n’a rien en commun avec leur aîné, leur fils lâche tout ce qu’il a sur la patate, et il en a gros sur la patate, très gros.

Pour le coup, Thibaut, le père, estomaqué, ne finit pas son repas et reprend le chemin du travail silencieux. Durant tout l’après-midi, les mots de son cadet tournent dans sa tête et lui font mal, très mal.


Les larmes lui viennent aussitôt, il a le sentiment d’avoir tout loupé dans sa vie. Il comprend que jusqu’à aujourd’hui il n’a pas été un père à la hauteur, qu’il n’a pas fait ce qu’il aurait dû faire en matière d’éducation, que son mariage est à la dérive depuis le début, car tronqué d’avance avec ses secrets et que si son fils aîné est en prison il en est tout aussi responsable que sa femme. Sa carrière professionnelle de conducteur de travaux dans le BTP, son épouse Élise qu’il n’honore plus depuis des années, leurs deux fils (l’un en prison et l’autre, pas comme les autres se sentant mis de côté), sa vie sociale (quelle vie d’ailleurs ?), tout se mélange dans sa tête, il comprend que tous les propos de son fils peuvent aussi s’appliquer à lui.

Il n’est pas loin de se considérer comme le plus minable des hommes et des pères. Un gros nul de beauf !


Finalement, ce n’est pas de cette vie qu’il avait rêvée jeune adulte : sans s’en rendre compte, il n’a fait que reproduire à l’identique tout ce qu’il avait connu. Les larmes aux yeux, la gorge serrée au bord de la nausée, cette prise de conscience soudainement lui est difficilement supportable.

Il faut qu’il s’assoie, son corps ne répondant plus, il s’affaisse au sol sous un échafaudage. Un collègue, Tristan, se précipite à son aide en le voyant inerte.



Tristan l’aide à se rendre à la baraque de chantier en le soutenant, l’installe dans le coin détente et lui sert une tasse de café.



Tristan comprend que son ami, malgré de longues années à partager leurs vies sur les chantiers, n’en dira pas plus pour le moment. Jusqu’à la fin de la journée, il ne cesse cependant de l’observer à la dérobée s’inquiétant pour celui qui, il l’espère, dans un espoir incongru, un jour ouvrira les yeux.


Sur le retour en rentrant, Thibaut sait qu’il va falloir parler avec son fils Jim, sa femme, ne pas les laisser dans les silences des non-dits qui tuent, trouver une solution dans l’impasse où se trouve la famille, trouver surtout un sens à sa vie aussi, il ne peut plus continuer ainsi.

Il sait qu’il s’est perdu quelque part dans cette vie d’adulte qui ne lui convient pas (ou plus) depuis longtemps, comme fourvoyé, se trompant lui-même au final. Ce n’est pas sa faute ni celle des autres, juste se tromper de chemin en se mentant…


Des souvenirs affluent le perturbant encore plus : des mains enlacées dans une salle obscure de cinéma, des baisers fougueux et des caresses humides échangés comme ils peuvent l’être quand on découvre le désir et le plaisir d’être avec l’autre, avec lui, son premier amour.

Puis il y a Tristan et sa forte amitié indéfectible, leurs joutes viriles à coups de serviettes mouillées sur leurs fesses à la douche près une dure journée sur les chantiers, les mains pour laver le dos de l’autre sans ne jamais franchir la barrière des fesses, mais s’y attardant un peu plus que de coutume, ses regards échangés, qui ne trompent pas, pendant que chacun se masturbe face à l’autre évacuant ainsi toutes les tensions accumulées dans la journée, avant de rentrer chacun chez lui.


Thibaut secoue la tête comme pour chasser ses souvenirs trop longtemps niés, refoulés et qui lui font maintenant si mal au cœur avec un goût d’inachevé comme égaré dans sa vie désorientée.


Il gare sa voiture au pied de l’immeuble de son fils, monte et sonne à son appartement espérant qu’il ne soit pas trop tard pour lui parler, se parler. Jim, son fils cadet lui ouvre, un peu surpris de sa visite :



D’une traite, Thibaut s’emballe dans ses mots. Jim ne dit rien, il laisse à son père le soin d’aller là où il veut aller.



À peine fini son discours un peu décousu que Thibaut s’effondre en se prenant la tête dans ses mains, incapable de retenir un flot de larmes. Jim est complètement abasourdi, secoué par le discours de son père, un aveu aussi terrible, bouleversant que son père vient de faire devant lui que les larmes lui viennent à son tour sans pouvoir rien y faire.


Jim se rapproche de son père en déposant sa main sur son épaule. Il ne trouve rien à dire, il se sent démuni face à la détresse sincère mêlée de regrets, d’aveux et d’amour, pas habitué à tant d’émotivité de la part de son père.


De longues minutes de silence s’écoulent sans rien pouvoir rajouter, le père et fils demeurent ainsi chacun la gorge serrée.

C’est Thibaut le premier qui reprend la parole après avoir essuyé du revers de sa manche son visage en larmes. Il regarde son fils, pour la première fois comme s’il le découvrait, lui prenant la main et dit :



Jim est décontenancé par cette tirade, il ne reconnaît pas son père, c’est comme s’il le voyait renaître et c’est avec émotion qu’il l’étreint fortement.



Dans la cuisine, un jeune homme, une tasse de café à la main, Jules :



Cependant, sur le bas de la porte, Thibaut se ravise et ne peut s’empêcher de leur recommander d’éviter de faire des bêtises.



Il reprend sa voiture en se sentant plus léger qu’à son arrivée, comme soulagé de prendre en main sa vraie vie.

En chemin, il se dit que Jim et Jules sont bien assortis et semblent déjà très complices, ça le rassure un peu. Il rentre chez lui, là aussi il éprouve le besoin de discuter avec sa femme Élise, avec autant d’honnêteté que possible.

Il sait que la discussion va être durement éprouvante pour elle, pour lui, pour leur couple, mais nécessaire. Leur couple y survivra-t-il ? Il ne sait même pas, mais il sait que parler est vital pour eux pour éviter le clash et le désamour, si amour à sauver il y a encore.


Lorsqu’il se lance dans son monologue, il ne savait trop comment aborder le sujet de leur couple : ses erreurs envers son épouse, de ne pas être présent à ses côtés en lui expliquant ce mal-être qui ne le quitte pas, qui le ronge de l’intérieur depuis avant leur rencontre, ses relations virtuelles sur des sites gay, de son attirance pour les hommes, de ne pas être un bon mari pour elle tout en lui restant loyal et ne pas être un bon père pour leurs enfants, sa culpabilité, sa honte de ne pas être à la hauteur de ses attentes et des siennes propres, de la décevoir en se demandant ce qui ne va pas chez lui, se sentir sale et imparfait.


Thibaut évoque timidement ce premier amour si particulier qui l’a tant marqué, il ne sait plus d’ailleurs son orientation, il avoue avoir été profondément attiré par cet homme autrefois et le sentiment d’inachevé que leur relation a laissé au fond de lui toutes ses années.

Les doutes qui l’ont assailli après sa rencontre avec elle, ses questions sur sa sexualité équivoque, tout ce vrac troublant laissé pour compte qui n’a jamais été approfondi et sur lequel leur relation a été bâtie.


Qu’est-il en fait ? Un homme, une tarlouze, un gay, un pédé, un bisexuel : tout se mélange. Pour lui, être bisexuel c’est avoir le choix non pas d’un sexe, mais bien d’une personne sans genre. Comme les goûts, les plaisirs et les envies, les attirances évoluent et ne sont pas rigides dans le temps, il est donc possible d’avoir des attirances différentes selon les circonstances, les possibilités et les occasions qui s’offrent à nous.

Coucher avec un mec, c’est un tout autre plaisir, mais il aime encore sa femme, Thibaut en est certain. C’est quoi être un homme ? Pas facile tout cela, dit-il.

Il finit par avouer aussi cette attirance pour Tristan, son collègue dont il sait son attachement pour lui bien qu’ils n’aient jamais abordé le sujet franchement tous les deux. Ces choses-là se sentent à la longue, les regards ne trompent pas tels des miroirs de l’âme.


Élise, sa femme, lui tient la main le regardant comme si c’était la première fois, elle redécouvre hébétée un mari qu’elle ne connaissait pas, plein d’une sensibilité à laquelle il ne l’avait pas habituée.

Thibaut n’a pas fini de dire à sa femme tout ce qui lui tenait à cœur qu’il se prend la tête entre les mains, incapable de retenir ses larmes plus longtemps.


Sa femme est complètement secouée par ces aveux tellement sincères que les larmes lui viennent aux yeux tout autant. Élise ne reconnaît plus cet homme qui est son mari, abasourdie, mais elle entend son malaise, ses blessures, ses erreurs du passé, sa promesse de changer ou de faire du mieux qu’il peut. Ils ne savent plus où ils en sont, perdus dans leur vie éclatée.



La soirée se poursuit jusqu’à tard où ils évoquent leurs doutes, leurs certitudes et surtout leurs incertitudes, les promesses de changer leur avenir entre eux ou sans l’autre. Ils se rejoignent encore plus qu’avant, mais comme deux âmes égarées encore plus incertaines du chemin à prendre pour chacun.



« Avec le temps,

Avec le temps, va, tout s’en va

On oublie le visage et l’on oublie la voix

Le cœur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller

Chercher plus loin, faut laisser faire et c’est très bien… »

(Léo Ferré)