| n° 20317 | Fiche technique | 86118 caractères | 86118Temps de lecture estimé : 46 mn | 13/06/21 corrigé 14/07/21 |
| Résumé: Une comédie romantique du samedi soir, dédiée à l’éternelle oubliée de nos contributions. Du naturel, sans additifs porno ni traces de cynisme. Une série rose assumée, pour offrir un sourire à Margot dans ce monde de brutes. | ||||
| Critères: fh travail amour cérébral revede vidéox caresses pénétratio jeu portrait québec -rencontre | ||||
| Auteur : Amarcord Envoi mini-message | ||||
Un long silence s’était invité ce jour-là dans le bureau lumineux où trônait cette femme élégante, juste après que je lui eus fourni le « pitch » du film que je tentais de lui vendre. J’ignorais si je devais le prendre pour un indice d’ennui ou plutôt de mépris. Peut-être mettait-elle dans ce long délai à réagir un soin délibéré. La négociation commerciale avait-elle déjà commencé ? J’étais préparé à ce qu’elle mobilise tous les stratagèmes pour me déstabiliser. Mais pas à celui qu’elle finit par dégainer.
Elle dut savourer mon trouble, car je crus apercevoir un infime étirement à la commissure de ses lèvres.
Dans sa jolie bouche couverte d’un rouge à lèvres d’une teinte discrète, ces mots crus sonnaient comme des intrus. Cette fille était faite d’un alliage étrange : la volonté était manifestement de fer, mais une lueur de malice bien plus douce brillait dans son regard, comme une forme de politesse, une façon de signifier qu’elle pouvait se montrer rude sans vous être hostile. À un peu moins de trente-cinq ans, c’est en tout cas l’âge que je lui attribuais, elle avait probablement dû batailler ferme pour prétendre à de telles responsabilités sur ses seuls mérites, et elle ne voulait sans doute ni abuser de sa féminité, ni l’éteindre pour asseoir son autorité. Féminine, elle l’était pourtant, de façon naturelle, élégante sans être sophistiquée à l’excès. Une longue jupe en crêpe noir, à la coupe fluide et contemporaine, mettait en valeur sa silhouette, alors qu’un pull à col roulé sans manches de la même couleur révélait la peau mate de ses magnifiques épaules et de ses bras fins, tout en soulignant un long cou dégagé par une coupe de cheveux courte et brune, un peu ébouriffée. Pas de bijoux voyants, juste une belle montre d’homme rectangulaire, et aux pieds, une paire de solides bottines montantes à lacets, noires elles aussi. Entre femme fatale et Lara Croft, Alix Averseng avait trouvé un juste milieu ; elle avait en tout cas trouvé son style, à la fois moderne et soigné. Il me parut d’une classe folle, bien assorti à son intelligence si vive.
Elle esquissa un geste du bras qui devait s’adresser à un tiers, au-delà de la paroi de verre, et une ravissante jeune femme blonde, en mini-jupe et bottes montantes, passa la tête dans le vide de la porte entrouverte.
La jeune femme saisit la pochette, promit de faire le nécessaire, et sortit aussitôt. On avait un certain art de vivre, dans cette boîte. Tout semblait ici dessiné avec goût, du strict mobilier contemporain à la plastique des collaboratrices.
Au regard amusé qu’elle me lança, je compris qu’elle se foutait désormais gentiment de ma gueule. Je m’empressai de répondre pour chasser toute équivoque.
La sienne avait murmuré ces mots avec une émotion si particulière, presque tremblante, que je fus parcouru par un frisson.
C’est le moment qu’elle choisit pour se lever, et m’inviter à prendre le chemin de la salle de projection. Alors que je la suivais dans les couloirs, elle me lança encore ce qui était moins une question qu’une suggestion.
⁂
La salle de visionnage était en réalité un tout petit studio de tournage et post-production insonorisé. Face à un vaste écran, on y trouvait des micros, des tabourets. Ainsi qu’un immense canapé Chesterfield poussé dos à la vitre de la régie, pour ceux qui souhaitaient travailler avec davantage de confort ou prendre une pause, et où Alix Auverseng m’invita à la rejoindre.
La jolie assistante blonde nous proposa encore un café ou une boisson, et puis s’éclipsa en refermant précautionneusement la porte capitonnée donnant sur le local technique, nous laissant seuls avec un type un peu massif qui vérifiait distraitement le branchement de quelques câbles.
Le type se dirigea mollement vers la porte qui menait à la cabine de régie, sortit, et s’installa derrière les consoles. Alix en profita pour m’adresser à voix basse quelques confidences.
Sans même se retourner, ma voisine de canapé leva un bras nu qu’elle fit tournoyer, à la façon d’un mécanicien commandant le démarrage d’un moteur d’avion, et je vis l’écran s’illuminer.
Non sans appréhension.
Pour tout vous dire, je suis un gars plutôt consciencieux. Jamais désinvolte, quand il s’agit du travail. Mais dans le cas présent, j’avais pris le relais de Didier au pied levé, pendant que les siens se dressaient eux-mêmes à la verticale dans leur plâtre, suspendus à des poulies. Bref, si j’avais tout juste eu le temps de lire en diagonale le famélique synopsis de cet épisode, une sorte de Trône de Fer porno, je n’avais même pas eu l’occasion de le visionner. Je le découvris donc en même temps que la cliente prospectée. Il y a plus rassurant.
Nous rentrâmes sans transition dans cette œuvre très mineure au moment où le farouche et sanguinaire Shaddokh, un grand guerrier black membré comme un âne, venait d’assister à la victoire de ses troupes sur celles de Shakwanna Boomboom, reine des Molduzz, et bombe anatomique aux ogives thermonucléaires. Le sabre au clair et le membre au vent, il venait prendre possession du trône, et tout autant de la reine captive, avec la manifeste intention de lui faire subir les derniers outrages. On comprenait toutefois aussitôt que la haine entre ces deux personnages aux attributs hypertrophiés n’était que de pure façade, et que si ces deux abrutis laissaient s’entretuer leurs malheureux adeptes à intervalles réguliers sans le moindre état d’âme, c’était pour mieux se rejouer sans cesse et de façon bien perverse la scène du « je t’aime moi non plus ». Parfois le fier guerrier était humilié sous le fouet de la cruelle, parfois il prenait sa revanche de façon rude et virile. Après quoi on se faisait la bise et se séparait bons amis, jusqu’à la prochaine séance BDSM, qui n’était vraiment hard que pour la troupe.
Au départ de la scène, le score en était encore à un-un, balles au centre. Mais Shaddokh semblait sur le point de reprendre l’avantage : après avoir fait voler le rustique soutien-gorge en noix de coco de son éternelle rivale et maîtresse, il la privait sans délicatesse de son petit pagne en peau de zébu, et lui révélait aussitôt les bonnes dispositions de son attribut viril, si spectaculaires qu’on finissait par se demander si la nature, au lieu d’avoir été avec lui des plus généreuse, n’en avait pas plutôt fait un infirme. La suite de leurs aventures était un petit précis d’amour vache, où les protestations de la provocante créature mammaire face aux furieux assauts du taureau en rut semblaient de pure forme. La séquence formait une étonnante leçon de choses qui n’aurait pas dépareillé mes propres productions animalières : le commentaire s’y serait probablement extasié sur les prodiges de la nature, depuis l’élasticité des tissus jusqu’à la large variété de vocalises qu’il est possible d’émettre autour du double thème du « oh non » et du « oh oui ».
Je tâchai d’abord de me rassurer en m’attribuant un point à l’indice Momo : la gonzesse était blonde et outrageusement poumonnée. Mais plus la séquence se prolongeait, plus je m’enfonçais dans le canapé, consterné par le niveau affligeant de cette série Q.
Et s’il n’y avait eu que les images… Didier m’avait assuré à l’hôpital que je n’aurais rien à faire ni préparer. La copie de démonstration m’arriverait en version française par un courrier DHL, la veille du rendez-vous, directement depuis Montréal, où elle était en cours de doublage.
Je suis certain d’avoir ensuite maudit Didier et m’être promis d’aller bientôt le torturer sur son lit d’hôpital pour m’avoir imposé cette humiliation. Si la ville canadienne compte des studios de doublage parfaitement compétents, celui auquel Didier avait fait appel devait surtout être compatible avec son légendaire sens de l’économie, et exclusivement destiné à satisfaire la demande locale. Superposé au kitsch flamboyant de ces images explicites, le doublage propulsait la séquence en pleine science-fiction, au cœur de la quatrième dimension.
- — T’es pas fine, Shakwanna ! Chu tanné de toutes tes misères, là !
- — Maudit niaiseux, va donc te crosser ailleurs ! C’est toi qu’es ben épais !
- — À propos d’épais, t’y jouerais-tu pas, au jeu de ma bibitte qui monte ?
- — Décrisse d’icitte, gros colon ! C’est-y l’chien qui a fourré ta maaère ?
- — Bouge pas tant, j’v’a ranger le char dans le garage ! Mes gosses vont te remplir la plotte, tu vas ben plonger dans la saucière !
- — J’te barre la porte, là. T’es rien qu’une trace de break !
- — Pogne pas les nerfs ! Viens icitte ! Pis suce ma graine, aussi !
- — Face à claques ! Affligé du rez-de-chaussée !
Tétanisé, je surveillais du coin de l’œil le profil de cette femme si distinguée, étonné de la voir contempler la catastrophe avec une apparente impassibilité, à peine troublée par quelques grimaces involontaires.
Enfin, l’inévitable se produisit. Elle leva un bras, toujours aussi délicieusement nu et gracieux, qui intimait très clairement à Momo l’ordre d’arrêter le massacre. Et un long, un interminable silence pesa sur nous.
Je réprimai juste à temps le stupide réflexe qui allait me faire répondre « oui, madame », et me contentai de fermer ma gueule, ce qui sembla être effectivement la réponse la plus appropriée.
Les paupières closes, elle inspira plusieurs fois, lentement et à mignons poumons, ce qui me fit croire qu’elle était furieuse, et réprimait à grand-peine l’envie de laisser éclater sa colère, avant de demander au placide Momo de me dégager d’ici ou d’icitte d’un magistral coup de pied de but dans les roubignoles. Mais contre toute attente, elle parvint à se maîtriser et articuler un commentaire parfaitement rationnel.
L’ombre d’un sourire flotta sur ses lèvres, hésita, et finit par s’évanouir. Elle grimaça, détourna la tête un moment, puis reprit son argumentation.
À la façon dont elle avait laissé traîner ses incisives sur la première syllabe sifflante du dernier mot, je me dis qu’elle était soit vraiment salope, soit vraiment perturbée.
Perturbé, je l’étais moi-même. J’avais une furieuse envie de fuir.
Mais aussi une étrange envie de rester. Les effluves discrets de son parfum végétal me chatouillaient les narines. Plus je la regardais, plus je la trouvais attirante. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Peut-être une volonté d’aggraver mon cas. Il y a des gens qui, quand ils sont acculés, font l’autruche. Moi, je fais plutôt l’andouille. Sur un malentendu, parfois ça peut marcher, paraît-il.
Aussitôt un sourire ravageur éclaira son visage. Comme un domino qui tombe entraîne une réaction en chaîne, elle partit dans un fou rire totalement incontrôlé. Elle riait en se balançant sur l’assise du canapé, les répliques déferlaient en vagues d’hilarité successives, sans faiblir, et il fallut un temps fou pour qu’elle reprenne à peu près sa contenance.
À cet instant précis, la voix de Momo résonna dans les haut-parleurs.
Elle marqua à nouveau une pause, qui me sembla cette fois bien moins calculée.
Le regard qu’elle plongeait dans le mien n’était pas aguicheur, mais curieux et bienveillant. Cette femme avait du chien. Elle n’était pas de celles dont la stupéfiante beauté vous éblouit d’emblée, en vous invitant ensuite à occulter mille et un défauts horripilants : elles se rongent les ongles, elles se regardent sans arrêt dans le miroir, elles parsèment leur conversation de grotesques «Oh my god ! ». Non, Alix avait un charme qui se propageait de façon bien plus insidieuse, mais ne cessait ensuite de monter en puissance. Vous aviez d’abord hésité à la trouver jolie, et vous vous surpreniez à présent à la trouver follement belle, tant elle avait une présence, une personnalité, une aura. Et une voix agile et feutrée, dont les inflexions traduisaient une infinité de nuances.
Elle avait tracé nerveusement sur son calepin un chiffre assez faible, mais suivi de quatre zéros.
⁂
Je rentrai chez moi à la fois euphorique et terrorisé. Ce résultat était inespéré. Mais le défi qu’elle m’avait lancé était intimidant, et je n’avais aucune envie de la décevoir. Si le contrat avait formé le seul enjeu, j’aurais probablement proposé à Didier de se trouver un autre pigeon. Mais c’est bien à moi, personnellement, qu’elle s’était adressée, avec cette petite part d’ambiguïté qui faisait que je bosserais désormais un peu à mon propre compte.
Didier fut plus enthousiaste que moi encore, et il me fallut presque ceinturer cet abruti pour qu’il ne dévale pas tout schuss du lit vers le parking dans sa carapace de plâtre pour se mettre aussitôt sur le fragile pied de guerre. Elle voulait de la surprise, des voix hors du commun ? On allait lui trouver ça !
Il se rabattit alors sur le téléphone pour entreprendre une vaste campagne de recrutement totalement désordonnée, avec pour objectif d’identifier et convaincre le gratin du métier. Un lobbying d’enfer qui supposait l’appui d’un vaste réseau. Il commença par les rares amis qu’il comptait encore dans les milieux de l’audiovisuel et du spectacle, poursuivit par les copines qu’il avait un jour séduites, finit même par contacter ceux qu’il avait un jour fait cocus, et qui constituaient un solide bataillon parmi les élites de la République.
Didier n’était jamais que le rabatteur. Quand il parvenait à débusquer un gibier, il se contentait de lui évoquer sans plus de précisions un projet de doublage sur une production Canaille But, et me laissait ensuite le soin d’aller expliquer aux intéressés, et en face à face, son contenu artistique. Il y eut ceux qui crurent au canular, celles qui me claquèrent la porte au nez, celui qui lâcha ses chiens.
Je vécus deux semaines infernales, de stress total et parfois de déprime. Il faut être solide pour persévérer après avoir essuyé tant de refus outrés, et trouver encore l’audace d’expliquer de but en blanc à une sociétaire du Français, à une fraîche et ravissante star montante du cinéma, ou à une caustique humoriste à succès que vous avez tout spécialement pensé à elle non pas pour un distingué documentaire culturel, mais pour prêter sa voix aux aventures de Nikki Nikmoi, la reine du gangbang.
Au quarante-deuxième refus courroucé, il vous vient comme un léger coup de blues, pareil à celui de l’altermondialiste un peu naïf proposant ses badges «Welcome Réfugiés » au public de la Fête Bleu Blanc Rouge. C’est vous dire combien je ne voulais pas la décevoir, mon Executive Girl de choc.
Et puis il y eut pourtant trois miracles, des gens qui dirent oui par pure gentillesse, ou par lassitude, ou parce qu’ils avaient un peu picolé et s’emmerdaient à cent sous l’heure, ce soir-là, allez savoir.
Les deux premiers étaient des icônes. Ils n’étaient déjà plus tout jeunes, à cette époque. Ils furent particulièrement méfiants, mais après une heure de conversation dans la cuisine à remuer les souvenirs de là-bas, je me mis à parler moi aussi avec l’accent de Bab-El-Oued, et ils se prirent d’affection pour le garnement, le traitant comme s’il était de la famille, et méritait bien qu’on fasse un petit effort polisson pour qu’il se lançât dans la vie. Ils furent adorables.
Pour la scène d’échangisme, convaincre toutes ces voix en une tentative unique fut un mega coup de bol, comme un strike au bowling, un cadeau de la providence, qui n’est finalement pas toujours une ordure.
Quant au troisième succès, j’étais allé le chercher tout seul, presque en désespoir de cause, sous le prétexte de recueillir un autographe dans la loge de ces comédiens célèbres. Contre toute attente, ils m’écoutèrent, fascinés par cette proposition inattendue.
Ils se regardèrent en silence, sourirent, elle acquiesça d’un bref hochement de tête.
⁂
Tout était à sa place. Momo derrière sa console. Moi sur le Chesterfield, dans mes petits souliers. Et Alix assise tout près de moi, dans les siens, une sublime paire d’escarpins à talons hauts prolongeant des jambes pour une fois révélées, et Dieu sait qu’elle pouvait se le permettre.
Croyez-moi, ce n’est pas si confortable d’avoir à la fois le trac et la trique.
Elle ne moufta ni pendant ni après la scène, un surprenant télescopage entre la famille Hernandez et Emmanuelle, et se contenta de m’adresser un charmant petit sourire.
Pour cette scène de partouze, la troupe que j’avais rassemblée avait d’abord longuement débattu de l’opportunité de cette réunion de retrouvailles, goûté mon Meursault, polémiqué sur la répartition des rôles, approuvé mon Condrieu, réécrit tout le dialogue, sifflé mon Vosne-Romanée, et finalement abandonné toute pudeur après avoir vidé le Château Yquem de Didier. Le résultat sonore était assez bavard, et aussi confus que le mélange des corps apparaissant à l’écran. Il y était beaucoup question de gros kiki et de planter de bâton, la scène se terminait quand l’un des hommes prévenait à tout hasard sa partenaire non identifiée qu’il était certain de bientôt conclure, tandis qu’un autre étalon atteignait ce même stade de l’extase en modulant un interminable « OKAAAAAAAY ! »
Je m’attendais au moins à ce qu’elle s’étonne de ce casting inespéré, mais elle ne réagit pas davantage que pour la première scène, son profil de sphinx maintenant une attitude décontracté, mais toute en réserve.
- — Nietzsche a dit… Attention, ma chère, c’est énooorme !
- — Whuuui, hèl y a quèlquè chose qui se paaasss, je suis asssè… exaltè…
Personnellement, ça me faisait rire, et d’autant plus que c’est beaucoup pour moi, et un peu pour elle, que ces monstres sacrés avaient mis autant d’autodérision dans leur généreuse intervention. Mais la belle Alix aux yeux de velours, elle, restait imperturbable. J’étais inquiet.
Avec son éternelle habitude de me dévisager d’un air mi-figue, mi-raisin, je compris qu’elle était à nouveau occupée à me mener en bateau. Et je ne me trompais pas, puisqu’elle partit aussitôt dans un formidable, un interminable éclat de rire.
D’un côté, c’était parfaitement humiliant, et je me demandais si cette gonzesse m’avait signé un chèque uniquement pour le plaisir pervers de jouir une nouvelle fois de ma déconfiture.
Mais de l’autre, elle n’avait pas tort : le raccord entre le son et l’image était des plus improbable, et je n’arrivais donc pas à éprouver la moindre susceptibilité. De toute façon, plus je regardais ce grand brin de fille, plus son charme agissait, jusqu’à me rendre mélancolique. Et lorsqu’elle se mettait à rire de façon si spontanée, en abaissant la garde, elle devenait tout simplement irrésistible.
Médusé, je la vis me tirer par la main pour m’extraire du canapé, m’installer sur un des tabourets placés à proximité des micros, se poser en souplesse sur celui qui me faisait face, et m’adresser un regard malicieux.
5… 4… 3…2…1… Les numéros se succédèrent en apparitions fugaces, et puis l’écran s’illumina. J’étais totalement pris au dépourvu. Mais la voix suave d’Alix s’éleva, comme pour me donner le la, et instinctivement, je lui répondis. J’avais certes la crainte d’être malhabile, emprunté, trop timide ou trop fougueux, mais soutenu par le regard d’une telle cavalière, je ne tardai pas à régler mon pas, et nos voix dansèrent à l’unisson, apportant un peu de grâce à ces images qui en avaient si peu, accélérant la cadence à mesure que les corps s’entrechoquaient toujours plus sauvagement, pour s’évanouir en tourbillons au moment suprême.
Le calme revint, l’obscurité aussi, et nous nous regardions, étonnés de notre performance.
Momo, de l’autre côté du bocal, avait délaissé les écrans du foot. Le casque sur les oreilles, il nous fixait, les yeux écarquillés, dans un état second dont il ne sortit que pour nous adresser un pouce levé. Quelque chose me dit que le geste était synchronisé à l’état d’un autre élément de son anatomie.
⁂
Dans le lumineux biotope de son bureau, Alix avait retrouvé toute son assurance de femme d’affaires, comme si l’épisode du studio avait été un intermède totalement innocent et sans intérêt. Tout ceci me rendait commercialement satisfait et personnellement un peu déçu.
L’idée avait beau être prometteuse, j’étais sceptique sur un point critique : qui donc, parmi la crème de la crème des acteurs et comédiens francophones, allait donc accepter de se compromettre dans une aventure aussi scabreuse, au-delà des quelques inconscients qui avaient accepté par miracle ?
J’avais bien tort. C’était sans compter sur l’intuition d’Alix, son énergie, son acharnement à convaincre, et plus encore, son flair.
Elle avait évité le recours à un présentateur. Chaque séquence se fermait sur un simple fondu au noir, sur lequel apparaissait un titre blanc : « Les avez-vous reconnus ? Tentez votre pronostic sur www.cAnaillebut/versionfrancaise ». Au même moment, retentissait une ponctuation sonore, toujours la même, prononcée par la voix un peu maladroite de Momo :
Les spectateurs de la première émission pilote ne furent pas seulement pliés de rire. Ils en parlèrent à tout leur entourage, et l’émission cul accéda aussitôt au statut d’émission-culte.
Bientôt, la participation à « Version française » ne fut plus vécue comme une tache, mais comme un honneur. On se bousculait parmi l’aréopage césarisé ou molièrisé pour faire partie de l’aventure. La pire humiliation était de ne pas en être : elle vous ramenait aussitôt au rang de has-been de l’écran ou de la scène. Nous croulions sous les candidatures à la fois prestigieuses et bénévoles, et certains parmi les plus anxieux proposèrent même de payer. En vain.
Le succès du programme tenait aussi au défi hebdomadaire lancé au public : avait-il reconnu les voix des joyeux copulateurs ? L’exercice n’était pas bien difficile, et l’émission suivante confirmait la solution en proposant un petit reportage making off qui avait le don de rendre les propriétaires de ces voix d’autant plus sympathiques.
Seules deux voix mystérieuses résistaient à la perspicacité des téléspectateurs. Alors que les autres déclenchaient l’hilarité, celles-ci appelaient tout autre chose. Au milieu de toutes les séquences burlesques, il y avait une unique pépite érotique, dont tous les témoignages disaient qu’elle avait fait naître chez eux une émotion ou excitation peu commune, par le seul pouvoir de la voix. Le public en redemandait.
Et c’est comme cela qu’Alix et moi nous retrouvâmes chaque semaine dans le petit local en sous-sol, pour une séance de doublage toujours plus torride.
Cette nouvelle habitude suivait un rite bien codifié.
Le lundi, c’est Adèle, toujours elle, qui m’appelait en m’annonçant qu’elle allait me passer Alix, et sa voix juvénile formait comme une charmante préface à l’émotion veloutée dont était chargée celle de sa patronne.
Alix ne prolongeait pas la conversation au-delà du strict nécessaire, mais ces simples instructions étaient modulées avec une sensualité si naturelle que j’en avais les poils qui se dressaient sur les avant-bras.
Deux jours plus tard, nous nous retrouvions, pile à l’heure du rendez-vous, dans le studio du brave Momo. Celui-ci nous montrait une première fois la séquence en version originale. « Pour que vous puissiez vous imprégner du rôle » ajoutait-il, comme s’il venait de se découvrir des ambitions de metteur en scène. Alix étouffait un petit rire, regardait à peine la figure qui nous était imposée, et nous nous asseyions enfin sur nos tabourets, d’où nous improvisions notre performance d’une traite, le regard bien davantage tourné vers notre partenaire que vers l’écran.
Je compris alors ce qu’elle avait pressenti dès notre première rencontre. En me complimentant, elle n’avait pas tenté de me provoquer ni me draguer grossièrement. Elle avait dû déceler dans le rythme et le timbre de ma voix une musicalité qui se mariait avec la sienne, en accords tantôt mineurs, tantôt majeurs. Au cours de ces séances d’enregistrement souterraines et clandestines, j’étais parfois la contrebasse et elle la clarinette, parfois c’est elle au contraire qui frappait la caisse claire du rythme et moi qui soufflait mes impros au sax ténor. Et bien entendu, cette complicité ne fut bientôt plus seulement musicale. Alix avait insisté pour que nous soyons plongés dans la pénombre. Seule la lueur de l’écran venait parfois l’illuminer, projetant sur son corps le reflet de ceux qui se mêlaient. Plus nous avancions dans les séances, plus nous plongions dans le mystère de l’autre, celui qui nous invitait à nous dévêtir de toute pudeur, à tresser des bribes de phrases crues ou caressantes. Les yeux dans les yeux, nous laissions cette formidable alchimie érotique s’accomplir, en prenant de plus en plus de libertés avec la scène assez triviale qui occupait l’écran.
Certains disaient que cette séquence, ils préféraient l’écouter les yeux fermés, en substituant leurs propres images à celles que nous étions censés doubler, et qui ne formaient à l’évidence plus pour nous qu’un simple prétexte. C’est pourtant bien les yeux grands ouverts que nous partagions le même dialogue brûlant, comme on partage un lit. Alix surveillait malgré tout l’écran, et tâchait au moins de synchroniser aux expressions de la fille les accidents sonores qu’elle attribuait à son orgasme, jamais les mêmes, mais tous émouvants.
L’écran s’éteignait, nous nous taisions, espérant que Momo s’abstiendrait quelques secondes encore de perturber ce moment rare et un peu cruel, tant je rêvais de vivre avec ma partenaire de doublage des extases bien plus concrètes. Il finissait par se manifester depuis la régie, et nous quittions alors l’apesanteur. Alix m’adressait un dernier regard chargé de désir, hésitait un instant, et puis se rhabillait aussitôt de son strict costume mental de productrice, me remerciant, me vouvoyant, me souhaitant une bonne semaine à venir, avant de me laisser seul dans le studio, chauffé à blanc, et désemparé.
⁂
Alix était-elle une allumeuse ? Je la retins par le bras à l’issue d’un enregistrement du mercredi, lui proposant de l’inviter à dîner un de ces soirs.
Et c’est comme ça que nous avons rejoint la Seine, franchi la passerelle, et gagné l’île Saint-Germain, où elle avait réservé une table. Plus nous nous éloignions de Canaille, plus elle semblait se décrisper. Le repas fut léger, une planche d’antipasti, et les propos tout autant. Elle reçut un appel, je compris qu’il était privé, une voix d’homme. Elle bredouilla quelques mots à peine. « Oui. Qu’est-ce qu’il y a ? Non. Peut-être, je ne sais pas. Je te rappellerai. Je peux pas, là. Un repas d’affaires. » Elle raccrocha, un peu embarrassée.
La bonne humeur est revenue, nous avons entamé le trajet du retour. Et puis alors que nous traversions la passerelle, une averse torrentielle est tombée.
Nous étions trempés. La pluie avait collé ses cheveux sur son front, ça lui faisait des yeux plus grands que jamais, qui me propulsaient tout droit vers le quai des brumes. Elle savait parfaitement que dans un instant, j’allais l’embrasser. Je crois qu’elle l’attendait. Et puis Adèle est arrivée en courant sur le trottoir, un sandwich à la main, et elle a cru bien faire en nous abritant sous son parapluie.
⁂
Nous nous réunîmes la semaine suivante pour l’ultime enregistrement de la saison. Alix était particulièrement en beauté, vêtue d’un chemisier uni et d’une petite jupe courte, m’offrant une vue vertigineuse sur ses longues jambes. Je la trouvai un peu tendue, préoccupée.
Momo n’était guère plus en forme : c’est en pure panique qu’il nous vit arriver alors que le local se vidait des occupants précédents, une brochette de présentateurs du service des sports venus tourner dans le fameux canapé une séquence d’autopromotion pour le prochain match des Bleus.
Et elle s’assit dans le Chesterfield.
C’est là qu’elle se retourna et s’aperçut qu’entre la vitre de la régie et le canapé, une vaste bâche tricolore avait était tendue, barrée du slogan :
Ce soir, on les met toutes au fond !
Alors bien sûr, Alix se mit à rire. Et moi à fondre.
Elle m’annonça ensuite que le sujet du jour serait la fameuse et baroque séquence d’amour vache du premier jour. Une façon de boucler la boucle, disait-elle.
⁂
La suite ? Laissez-moi la revivre au présent…
La lumière rouge « on air » s’allume. Le décompte s’affiche. C’est parti.
Alix démarre en douceur. Plutôt que de s’égosiller sur cette longue scène de confrontation, elle laisse couler le long chapelet d’insultes d’une voix blanche.
Je lui réplique sobrement, prenant bien soin à ce que la tension qui monte soit plus sensuelle que véhémente. Cette scène, nous la jouons cette fois côte à côte et non face à face, plus inspirés que jamais.
Non, cette fois-ci n’est pas pareille, c’est la dernière occasion avant longtemps, avant toujours peut-être, celle où jamais.
Et donc je n’en peux plus, il faut qu’enfin j’ajoute le geste à la parole. Ma main s’approche de sa joue, frôle son cou, dégringole l’encolure. Je la surveille du regard.
Elle ne proteste pas.
Je déboutonne lentement le chemisier. Elle me laisse faire, un peu émue, tressaillit quand le dos de ma main remonte à l’aveugle sur l’infinie douceur de son ventre plat, se heurte à un adorable surplomb, et me révèle un secret délicieux : elle est seins nus sous la toile de coton peigné. Une peau d’ange sous une peau de pêche, un rêve tactile.
Sa cage thoracique se soulève et s’affaisse un peu plus rapidement. Elle garde les yeux mi-clos, les lèvres ouvertes, j’écarte les pans du chemisier.
La provocante petite poitrine révèle elle-même un autre secret : la sage productrice est un peu coquine, les fines barrettes d’un piercing traversent ses mamelons, les minuscules billes chromées encadrant celles, plus volumineuses, de ses tétons.
Dès que le film me laisse l’occasion de me taire, ma langue les parcourt, les emprisonne, les caresse ou les tourmente avec précaution.
Son souffle se fait bruyant, elle gémit, murmure au micro des insanités comme on prononce une incantation, une prière.
Joue-t-elle encore ?
Le film entre peu à peu dans un corps à corps plus rude.
Je la bascule à l’horizontale. Tout comme son avatar à l’écran, elle proteste quand mes mains se referment sur sa taille. Elles trouvent la fermeture éclair latérale de la jupe, qui coulisse sur ses jambes. Je lui ôte ses escarpins, remonte lentement la surface mate et soyeuse de ses bas sombres, jusqu’à rejoindre le large bandeau de l’élastique qui emprisonne ses cuisses sous un délicat motif de dentelle.
Vient alors sous mes doigts le contact de la peau, encore plus soyeuse, celle de l’aine, à la lisière d’un délicieux petit tanga.
La blonde jure, repousse violemment son rival, Alix m’insulte tout en m’attirant brusquement à elle. Elle entreprend un déshabillage sommaire qui ne laisse pas indemnes tous les boutons de ma chemise. Elle prend bientôt les choses en main, elle est décidément une habile femme à poigne.
La lutte s’intensifie à l’écran, elle se reproduit sur le canapé, avec des cris de refus tout aussi factices. Alix se débat comme une diablesse, ses ongles griffent mon dos, jusqu’à la douleur. Je la vois rire, se mordre la lèvre dans une adorable grimace d’excuse un peu ambiguë : elle est mi-embarrassée, mi-excitée d’avoir poussé jusqu’à ce point le mimétisme.
Le guerrier black prévient qu’il est vain de lutter, l’amant meurtri que je suis retrousse le chemisier sur ses avant-bras, le noue, formant une entrave pour ses poignets rejetés dans le dos. Elle pourrait à tout moment s’en défaire, mais elle se résigne, ou plutôt non, son regard est un pur appel à la débauche, il m’encourage à l’action.
La blonde simule un « non » quand son pagne se déchire, ma brune assume un « oui » quand ma main agrippe le petit bout d’étoffe.
La voilà nue. Pourquoi est-il si bavard, cet imbécile ? Je ne peux que poser mes doigts sur cette merveille à laquelle je brûle d’offrir ma bouche.
Et cette fois, c’est une certitude, elle ne joue pas.
Le dialogue des deux poupées porno est toujours plus sommaire, nous n’en avons plus rien à foutre. C’est désormais les yeux rivés dans les miens qu’elle se dégage du lien de coton, fait couler ses bras sur mes reins, m’invite à l’impatience.
Et puis je suis en elle, sans brutalité, mais sans hésitation, et elle émet un minuscule petit cri accompagné d’un sursaut.
Ce n’est plus le temps de parler ni de suivre une partition. Nos voix ne sont plus là que pour accompagner nos corps, en toute humilité. Elles seront souffles, soupirs, plaintes ou gémissements, elles se feront surprendre à chaque attaque ou chaque parade de ce corps à corps furieux. Oubliez le film, nous sommes désormais les vrais sauvages, chevauchant à crû, prêts à tout ravager pour que règne le pur instinct du sexe. Mes assauts sont barbares, ses plaintes sont pur chaos, nous soldons trop de désir contenu.
Ses yeux se brouillent, sa bouche s’arrondit, elle est à la fois le blason et l’arc, il se tend, se tord sous mes doigts, il vibre, me touche en plein cœur, l’atteint en pleine rosace, et elle jouit dans un cri qu’elle n’avait jamais imaginé jusque-là, si sonore que l’aiguille du VU-mètre doit en trembler au bord de la zone rouge.
Nous roulons enlacés sur le sol au pied du canapé ; elle est à bout de souffle, mais encore en transe, elle me renverse, se superpose à moi, rabote mon torse de ses petits seins pointus, dirige ma queue vers sa vulve, et c’est elle qui me prend cette fois brutalement par surprise. Elle établit un rythme lancinant, ondule, le regard fixé sur mon visage où elle guette l’imminence de ma jouissance, qui explose, sur la bande-son et dans son sexe. Son visage se fait tendre, sa chevauchée ralentit en un lent frottement, elle me surplombe en souriant, comme si nous étions des garnements désobéissants venant de vider avec gourmandise le pot de confiture.
Dieu qu’elle est belle, la femme qui vient de m’aimer, avec son sourire de conquérante et ses yeux qui brillent.
Par rapport à la norme des couples, nous aurons tout fait à l’envers. Commençant par les insultes et terminant par le baiser.
Elle finit par se reposer sur moi, sur le flanc, repliée en chien de fusil, en toute confiance, toute innocence. Pour un peu, elle aurait sucé son pouce. S’il n’y avait pas eu le risque de voir à tout moment débouler un témoin, je crois bien qu’elle serait endormie là, nue sur mon corps, bercée par le tendre balayage de mes phalanges sur son joli cul. Je n’aurais pour ma part jamais réussi à trouver le sommeil.
⁂
Le silence revient, nous tâchons de discipliner nos souffles.
Momo qui se manifeste. Nous avions presque oublié sa présence invisible, derrière la bâche. Elle me regarde, ses yeux pétillent, elle rit en silence. Le type n’a pas compris à quel point nous nous sommes imprégnés de nos rôles.
Je risque un coup d’œil par la porte vitrée : la régie est bien vide.
Alix est déjà debout, réajustant sa jupe, reboutonnant à la hâte son chemisier froissé.
Elle a effectivement la mine soucieuse, rien que d’en parler. Levant les yeux, elle voit la déception se marquer sur mon visage. J’aurais volontiers tenté dans un lit le long métrage.
Je lui en veux terriblement, à ce moment précis. Je n’ai le cœur ni à faire l’autruche ni à faire l’andouille.
Elle tremble un peu, les yeux baissés, fronce les sourcils, hoche lentement la tête.
Elle marque un temps d’arrêt, approche son visage du mien, évoque un indice, pose un lent et doux baiser sur mes lèvres, caresse ma joue, murmure encore le mot « lundi », sourit, tourne les talons et disparaît dans le couloir, où elle croise Maurice qui sort des toilettes, à qui elle lance cette boutade, sans même le regarder.
⁂
Le lundi suivant, je rentrai dans le patio de Canaille dans un état second. Je n’avais que faire de ce contrat. C’était ma vie qui allait se jouer en la revoyant, comme celle de celui qui vient de tout miser sur rouge, pair et manque.
Didier était pour sa part aux anges : non seulement était-il certain de rafler la mise, mais nous fûmes aussi accueillis à la réception par la délicieuse Adèle. Son adorable postérieur était moulé dans une jupe minimaliste, et ses longues jambes gainées de cuissardes en daim. Elle nous précéda pour entreprendre le long parcours dans les couloirs de la boîte, ce qui offrit à mon pote un point de vue imprenable sur les cuisses divines de la jeune femme, depuis la chaise roulante que je poussais, et où il avait pris place pour ménager ses membres à peine consolidés. Raffermi, il l’était sûrement, au moment où elle nous fit enfin entrer dans une salle de réunion immaculée.
Adèle me fixa, aussi interdite que navrée.
La suite de la réunion se déroula pour moi dans un brouillard complet. De Mesmaeker se pointa volontairement en retard, tenta l’intimidation, prétendit qu’il ne signerait jamais à de telles conditions, mais Didier géra parfaitement la négo sans faire la moindre gaffe, et l’affaire fut conclue. Je flottais, les yeux perdus dans l’aquarium géant enchâssé dans la paroi, aussi inerte que les poissecailles colorées qui nageaient dans l’ennui en se tournant les nageoires la bouche ouverte.
Et s’agissant d’elle, c’était la stricte vérité, hélas.
⁂
Bien entendu, je remuai ciel et terre pour la retrouver. En vain. Pas d’adresse à Paris : elle devait avoir un numéro privé. Ses comptes sur les réseaux sociaux ? Effacés. Elle avait brûlé ses vaisseaux, partie pour je ne sais quelle guerre. Je fis le siège d’Adèle, lui donnai rendez-vous dans un café, l’implorai de me livrer ses coordonnées. La jeune femme parut embarrassée, elle promit simplement de transmettre mes messages, au cas où elle l’aurait elle-même au bout du fil.
Adèle me gratifia d’un joli sourire et d’un clin d’œil.
⁂
Non, la patience n’est pas une vertu.
On ne la choisit pas, on la subit, elle vous enferme en vous sans vous concéder la moindre promesse. Alors on hausse les épaules et puis on s’abstient d’espérer trop. Je me consolai en musique, en prenant soin d’éviter tout ce qui pouvait me rappeler le frisson d’une voix féminine qui vous murmure à l’oreille. Pas d’Ella Fitzgerald, de Sarah Vaughan, ni de Billie Holiday, mais du jazz pourtant, oui. Charlie Parker, Coltrane, Miles… De merveilleux copains pour me rendre le goût du rythme, sans chercher stupidement à me débarrasser du blues.
J’avais bien entendu décliné la proposition de Didier de poursuivre la coproduction de « Version française ». Impossible sans elle. Mais il fut d’une générosité peu coutumière, m’abandonnant la majeure partie des bénéfices de la première saison. « La moindre des choses », dit-il. Rien ne m’obligeait dès lors à reprendre aussitôt le collier. Mais j’y vis une forme d’hygiène, un nécessaire retour à la normale après cette parenthèse de pure passion qui m’avait laissé fiévreux.
Je commençai par tourner un film sur le blaireau, cet animal si injustement décrié, et même déterré et massacré en France avec une abominable cruauté, quand les pays voisins le protègent. Je commençai le documentaire sans conviction, je le terminai plein de sympathie envers son sujet. Elle dut se ressentir dans la voix off, que j’enregistrai moi-même, comme elle me l’avait conseillé.
J’enchaînai alors sur une pure commande : un documentaire touristique pour Anglo-saxons, consacré aux marchés de France. Une longue collection de cartes postales sans autre intérêt que celui de fournir de jolies images, et probablement soutenir le marché immobilier de la seconde résidence pour traders britanniques si hostiles à l’Europe qu’ils s’empressent ensuite d’en acheter un morceau.
Je filmai les marchés du Vaucluse, ceux du Var, ceux de la Dordogne. Je finis par ceux de la Haute-Garonne. Mon preneur de son attendait ce jour-là à quelques pas, tandis que je tournais quelques plans de coupe à insérer au montage. En l’occurrence, je m’étais accroupi pour filmer des pyramides de pêches et d’abricots joliment exposées dans des paniers posés à même le sol, quand je vis surgir dans le champ de jolis pieds bronzés dans de ravissantes sandales. J’aurais bien protesté si ces doux envahisseurs cerclés de fines lanières ne m’avaient tout compte fait pas parus bien plus sexy encore que les fruits mûrs rangés dans leurs corbeilles. Et puis la voix de leur propriétaire glissa jusqu’à moi.
Je quittai l’oculaire, levai les yeux, et la découvris qui me surplombait, méconnaissable, mais charmante : couverte d’un chapeau de paille, et vêtue d’une salopette légère, brodée d’un logo : « Le Panier du Potager ».
Elle ne releva pas autrement que d’un merveilleux sourire. Et m’expliqua en quelques mots qu’en attente d’autres projets ou envies, elle avait provisoirement décidé de donner un coup de main à sa sœur, qui venait de lancer une exploitation fruitière et maraîchère bio dans leur région natale. Elle se chargeait des finances, du commercial, de la communication, mais n’hésitait pas non plus à mettre la main à la pâte, et c’est d’ailleurs ce qui lui plaisait le plus dans cet exil campagnard, en lui offrant un grand bol d’air frais, après la lucrative, mais brutale interruption de sa carrière télévisuelle.
Sa sœur apparut bientôt, et mis à part l’uniforme, leur ressemblance n’était pas frappante. Je n’eus pas droit aux présentations en bonne et due forme : l’aînée semblait plutôt sympa, mais débordée, et elle se mit à la gronder gentiment.
Les deux sœurs prirent la pose, s’amusant de mes instructions blagueuses.
L’allusion, elle, n’échappa pas à Alix, qui retarda encore quelques instants le moment du service.
Alix m’adressa un clin d’œil, se détourna vers une cliente, prit sa commande. Et trouva encore le moyen de me frôler en se dirigeant vers la balance.
Un peu de rouge apparut sur ses joues, et je crois bien que c’est à cet instant précis, en lui découvrant cet adorable soupçon de timidité inconnue, que je compris à quel point j’étais amoureux d’elle.
⁂
Je ne voulus pas forcer le destin. S’il y a bien une chose que j’avais comprise à propos d'Alix, c’était la nécessité de lui laisser suivre en toute liberté ce que lui commandait son instinct. Celui-ci avait probablement dû aboutir aux mêmes conclusions que moi.
J’ignore comment elle fit ce jour-là pour trouver mon numéro de portable, qu’elle n’avait jamais formé elle-même. Sans doute l’avait-elle réclamé à Adèle, tombant peut-être sur celle-ci au moment critique où la jolie blonde aux cuisses si appétissantes se chargeait de conclure de la plus agréable des façons la rééducation de Didier.
Tout ce que je sais, c’est que je me revois rouler sur une départementale plongée dans l’obscurité, le soir même de notre rencontre inattendue.
Je peux même vous reconstituer chaque détail du trajet, comme si je le revivais à cet instant.
La sonnerie retentit, je prends l’appel en mains libres, au mépris du Code de la route.
Le numéro m’est inconnu, mais le souffle feutré qui suit est reconnaissable entre tous.
Alors je me mets à parler, à lui parler sans arrêt, de tout, de rien, peu importe, tout en pianotant « Panier du Potager » sur le moteur de recherche.
Je commence par lui raconter la vie sexuelle du blaireau.
Son rire éclate et nous libère. Je réalise enfin que ce rire merveilleux qu’elle s’oblige toujours à contenir quand elle est avec moi n’est jamais qu’un autre orgasme. J’en tremble au volant.
Elle doit entendre le ronflement du moteur qui grimpe dans les tours, les rapports de boîte qui passent. Elle doit deviner le frisson qui me traverse, et comprendre que si je me tais, c’est que ma gorge se noue. Le silence qui suit n’est pas vraiment du silence.
Quand je finis par le rompre, je parle en flot ininterrompu. Je lui décris la route, les virages qui s’enchaînent, les silhouettes des panneaux routiers qui se découpent dans le faisceau des phares. Je lui dis l’éternité que dure chaque seconde sans elle, je lui parle de la pluie qui tombe et des yeux qu’elle lui faisait, ce jour-là à Paris, sous ses mèches trempées, je lui révèle sa splendeur nue quand elle se mit à me sourire après que nous ayons baisé, les cheveux cette fois collés par la sueur ; je lui fais écouter le rythme rapide des balais d’essuie-glaces frottant le pare-brise, synchronisé avec les battements de mon cœur. Je lui décris chacune de ses grimaces, chacune de ses manies inconscientes qui forment autant de petits miracles de grâce, comme ce doigt qui tourne une mèche quand elle réfléchit. Je lui parle de ses lèvres douces, de son corps ferme, de sa peau au parfum de tuile aux amandes. Je lui parle des lueurs bleutées de l’ambulance que je croise et de mon propre sentiment d’urgence ; je lui décris chacun des ronds-points que je franchis, je l’entends soupirer et me répondre, m’avouer qu’elle est nue, à présent, et que ses doigts frôlent eux-mêmes son corps en mouvements giratoires.
Je luis dis que j’arrive et elle ne comprend pas.
Je lui décris la masse sombre d’une grande bâtisse sous un vieux noyer, le chien qui aboie, la fenêtre allumée, la seule…
Elle se tait. Une porte s’entrouvre. La voix du téléphone murmure un « Viens… »
Le couloir est sombre, étroit, il mène tout droit à une chambre où vacille une faible lueur, celle d’une bougie.
Et puis elle est là.
Et ce qui suit, ne me demandez pas de vous le décrire de façon précise. Tout se mélange, nos corps et nos cœurs, comme dans un tableau abstrait. Pures formes, lumières, matière ; nous brossons nos corps au pinceau, au couteau. Plus un mot, cette fois nos voix se taisent, elles se sont retirées à petits pas, après s’être confiées l’essentiel : la pure incandescence du désir. Elle n’a jamais été si nue, si offerte, je n’ai jamais été si raide, si bouleversé. La flamme de la bougie lèche son corps nu, et moi je la lèche aussi, je la bois, je lui bouffe la touffe, je lui dévore le cul, elle me mord et me suce et me caresse, nous ne nous refusons aucune couleur sur la palette, des plus tendres douceurs aux plus troublantes cruautés.
Nous ne sommes plus que fièvre, chaleur, musique, Coltrane rugit dans mes veines, Miles Davis souffle l’insoutenable douceur de son corps qui se donne au mien. Nous jouissons ensemble, miraculeusement synchronisés.
Et c’est comme une longue rumeur accordée, celle d’une vague s’échouant sur la terre promise.
⁂
Alix et moi ne nous sommes plus jamais quittés.
Parfois elle me mène encore en bateau. Parfois mes prudences et mes hésitations l’agacent. Il y a de courtes bouderies, de petites disputes, des humeurs mal assorties ou des malentendus sans gravité. Mais rien n’est jamais venu remettre en cause cette évidence : elle est la femme de ma vie, la meilleure cliente de mes pitreries, la complice de tous mes rires et l’unique source de tous mes frissons.
Il paraît qu’on a l’air con, aujourd’hui, quand ose parler d’amour. L’amour qu’on vit avec gratitude, l’amour qu’on écrit à deux comme une aventure, pour que l’autre ne soit jamais une habitude. L’amour qu’on se dit parfois, l’amour qu’on fait tout le temps, sans décodeur, sans modèles, sans script, sans images imposées, sans miroirs déformants, sans attirail, sans plugs, sans ploucs, sans témoins, sans invités, sans cocufiages négociés, sans gang-bangs, sans tous ces parasites sur la fréquence de notre pur désir.
Alors, laissez-moi vous le dire : dans ce cas, je suis vraiment le roi des cons, et elle est bien la reine des pommes.
Depuis, elle est aussi devenue la mère de notre petiote. Et mon associée en affaires.
Nous avons créé ensemble une petite maison d’édition intitulée Version doublée. Nous y publions un catalogue d’audio-livres dont nous assurons nous-mêmes l’enregistrement.
Nos voix y habillent et déshabillent les fantasmes des autres, dansant autour de leurs phrases les plus audacieuses, en articulant de troublantes chorégraphies vocales : valses lentes, tangos langoureux, salsas épicées, pogos déjantés. Parfois, c’est vrai, certains textes nous inspirent plus que d’autres, et nous joignons à nouveau le geste à la parole.
Ce projet n’était pas vraiment commercial. Il se destinait d’abord à ceux dont les yeux sont éteints ou usés, ceux qui ont le corps fatigué, mais l’âme sensible. Des auditeurs attentifs, virtuoses même, capable d’aussitôt reconnaître dans le souffle d’une voix un accent de vérité, une empreinte d’émotion, une trace d’authentique désir. Ce sont eux qui nous ont le mieux écoutés. Ils ont dû comprendre que telle était notre seule façon de conjuguer sexe et partage. Le murmure de nos voix a été porté par la rumeur, amplifié, et notre audience a de loin dépassé cet émouvant cœur de cible.
Une célèbre radio nous a fait une offre pour animer une émission nocturne. Alix hésitait. J’ai fini par la convaincre que c’était bien là, sur ce qui forme le média le plus intime, le plus imbriqué dans notre quotidien, que nos voix pourraient s’épanouir. Juste nos voix, échappées du doublage, définitivement dépolluées de toutes ces images trompeuses ou toxiques. De minuit à une heure, nos chiffres d’audience frisent ceux d’une matinale. Le succès est désormais tel qu’on le décrit comme un phénomène de société.
Et c’est ce qui explique ma présence, à l’instant où je vous parle, sur le plateau télé de « Classé X », l’émission érotico-divertissante animée par la nouvelle coqueluche du PAF, la sémillante Cécilia.
Paul Bismuth se dissimule sous un pseudonyme, qui est aussi mon nom de scène. On ne réfléchit pas trop au moment de passer inaperçu. Mais on multiplie les précautions. Je me suis contenté de « Lui », comme me l’a recommandé « Elle ». Mon visage apparaît masqué sur le plateau. Non par honte de ce qu’Elle et Lui et produisent, et dont ils sont plutôt fiers. Mais plutôt par respect pour nos auditeurs. Si tous ces inconnus nous écoutent avec tant de ferveur, c’est bien parce que nous avons la délicatesse de ne leur imposer aucun visage. Nos voix anonymes portent loin parce qu’elles se confondent avec les leurs, elles se chargent de leurs rêves, leurs souvenirs, leurs émois ou leurs solitudes, et les font voler sur les ondes avec les ailes du désir.
Elle est parfaite, Cécilia, la jeune femme qui présente l’émission coquine. Trop parfaite, dirait Alix. Ses traits sont réguliers, sa coiffure délicieuse, ses yeux pétillent, sa taille est fine, ses courbes parfaitement proportionnées. Qu’il est dommage qu’elle se croie obligée de surjouer, comme elle le fait encore à l’instant en pépiant, pour évoquer les résultats de je ne sais quel sondage sans intérêt. La voilà d’ailleurs qui me relance de sa diction trop étudiée.
Comme dans le bureau de direction d’autrefois, je laisse flotter un long intervalle de silence avant de répondre.