| n° 20268 | Fiche technique | 27746 caractères | 27746 4598 Temps de lecture estimé : 19 mn |
19/05/21 |
Résumé: Elle le trompe, il se venge et rebondit. | ||||
Critères: #vengeance #confession fh extracon vidéox | ||||
| Auteur : Volnay-a (Écrire pour passer le temps) | ||||
Profs dans le même lycée, Catherine et moi étions mariés depuis neuf ans et je croyais qu’entre nous c’était et serait amour toujours, romantisme et fidélité. Autant dire que, quand j’ai découvert qu’elle me trompait, j’ai été bouleversé. Je sais, ça fait un peu ridicule. À notre époque, être cocu, on n’est pas censé en faire un drame. La preuve, les centaines d’articles, tous signés par des pros, tendant à prouver qu’avec un peu de bonne volonté et quelques visites chez le psy, rien n’est plus facile que de surmonter ce genre d’épreuve. Sauf que les gens comme moi, quand la nouvelle leur tombe dessus, ça leur fait le même effet qu’à Napoléon apprenant qu’en fait de renforts, c’était les Prussiens de Blücher, et pas les Français de Grouchy qui arrivaient à Waterloo.
Mais prenons les choses depuis le début. L’informatique est ma spécialité. Comme je suis un type serviable, je ne refuse jamais de dépanner mes amis quand leurs ordis leur font des misères. C’est donc en bossant sur le PC de Valérie, une collègue du lycée, que le pot aux roses m’a explosé à la figure. Pour vérifier le bon fonctionnement de la machine, j’avais ouvert un dossier a priori inoffensif : Pot de fin d’année 2017-2018. Les trois premières photos étaient sans surprise : Granjean, notre proviseur, remettant son cadeau de départ en retraite à la mère Lebay, conseillère principale d’éducation et emmerdeuse patentée. Lucie Capderoc, adjointe et souffre-douleur de la précédente qui, voyant se lever l’espoir d’une vie nouvelle, osait enfin l’esquisse d’un sourire. Cribeau, prof de physique, et amateur de foot en conversation avec Morain, le gestionnaire, autre accroc du ballon rond.
Ça s’est gâté à la quatrième. Une dizaine de mètres derrière les quatre types du premier plan, il y avait un couple. Mal caché par les plantes vertes posées au coin du buffet, ils étaient en train de se rouler une pelle. Marrant ça ! pensais-je, en voilà deux qui devaient être en manque ! Alors, un peu par curiosité, un peu aussi en me disant que j’allais pouvoir me moquer de ces joyeux lurons en glissant quelques allusions grivoises à leur sujet en salle des profs, j’ai zoomé, et je les ai reconnus. Lui, Trivé, Michel de son prénom, beau gosse et prof de gym, pardon d’EPS, et elle, Catherine, ma femme. Au même moment, Valérie est entrée. J’ai réussi à me contrôler, mais j’étais si pâle qu’elle s’est inquiétée. J’ai mis ça sur le compte d’un coup de fatigue. Ce qui m’a servi d’excuse quand, sous prétexte de revoir avec elle le bon fonctionnement de son ordi, j’ai fait une « fausse » manœuvre qui a expédié le dossier « Pot de fin d’année », à la poubelle.
En revenant chez moi, j’ai essayé de me raisonner. Après tout, ce baiser ne tirait peut-être pas à conséquence. Rien d’autre qu’un flirtouillage justifié par le laisser-aller des prochaines vacances et d’une consommation exagérée de crémant. Quand j’entrai dans notre appartement, Catherine se précipita vers moi. Valérie lui avait téléphoné pour lui parler de mon début de malaise. Elle joua avec conviction l’épouse modèle, tellement soucieuse de la santé de son petit mari chéri qu’elle me supplia de consulter au plus vite mon médecin. Je pris un rendez-vous chez mon toubib. Il me trouva en pleine forme. Un reste de méfiance fit que je racontai à Catherine que, tout en me recommandant de poursuivre mes activités sportives, il m’avait prescrit d’éviter toute relation sexuelle, pendant les deux semaines suivantes. Cette énormité ne la fit pas sourciller. Se gardant de me demander la moindre explication, elle imita même si parfaitement la déception que je faillis y croire.
Mes illusions ne durèrent pas longtemps. Ce que je découvris après quelques discrètes manipulations sur son smartphone et son ordinateur ne laissa pas de place au doute. Les échanges entre Catherine et son sportif ne cessaient d’être torrides que pour se moquer du mari et de l’épouse trompés. J’appris à cette occasion qu’il y avait une madame Trivé, ce qui permettait à son mari de faire rimer Thérèse, le prénom de la malheureuse, avec le verbe qu’on devine dans des distiques d’une sordide goujaterie.
Quant à moi, depuis un accident survenu pendant mon adolescence, je suis affligé d’une très légère claudication. Ce petit handicap m’interdit les compétitions de course à pied, mais il ne m’empêche pas de pratiquer plusieurs sports, en particulier le cyclisme, la natation et la randonnée. Sans être athlétique, ma silhouette est restée agréable. Dans ces conditions, découvrir qu’ils m’avaient baptisé Quasimodo ne fit qu’ajouter à ma fureur. En lisant le dernier message de Catherine : « Viens samedi après-midi. On aura tout notre temps, Quasimodo va faire du vélo avec ses potes. », je me dis que la mesure était comble et qu’il me fallait réagir.
Mais on est bête quand on est amoureux. Malgré ma colère, je ne pouvais m’empêcher de penser que je m’inquiétais à tort. Tout cela n’était peut-être que du virtuel, une façon de tromper l’ennui d’une vie trop lisse. Un marivaudage un peu poussé qui cesserait dès que j’aurais le courage d’en parler. Mais avouer à ma femme les manœuvres auxquelles je m’étais livré me paraissait difficile. Alors, me rappelant une émission vue quelques mois plus tôt, je décidai d’user de mes compétences pour en avoir le cœur net. J’installai dans notre appartement plusieurs caméras-espionnes et je les programmai pour qu’elles filment l’après-midi du samedi. La veille, je confirmai que j’irai faire la balade à vélo dont je lui avais parlé. Elle m’y encouragea tout en me recommandant de ne pas abuser de mes forces.
Le visionnage du contenu de mes caméras m’ôta le peu qui me restait d’illusions. Il paraît qu’il y a des maris qui, non contents d’apprécier ce genre de spectacle, encouragent leur femme à le pratiquer. Tous les goûts sont dans la nature et je me garderais bien de les juger, mais moi, en voyant Catherine sucer avec gourmandise un sexe qui – je le dis au passage – n’avait rien d’extraordinaire, puis en l’entendant demander à son complice de, je cite « bien lui fourrer la chatte », la seule envie que j’eus, était de vomir. Ce fut d’ailleurs ce que je fis un peu plus tard, quand son amant lui annonça qu’il allait, je cite de nouveau : « t’enculer bien profond parce que t’aimes ça, ma salope ! ». Elle lui avait répondu, je cite encore : « ramone-moi à fond, j’adore ça ! », et ils étaient passés à l’acte pour leur satisfaction réciproque.
En revenant de la salle de bain où je m’étais infligé une douche froide pour me calmer et reprendre mes esprits, je n’avais plus qu’une idée en tête : me venger. Je ne savais pas encore très bien où quand et comment, mais j’étais déjà certain de la chose. N’éprouvant plus pour ma femme d’autre sentiment qu’un dégoût mêlé de mépris, je voulais lui faire ressentir ainsi qu’à son complice autant de honte et de désespoir que ceux que je venais d’éprouver.
Le soir même, j’informai Catherine que, me sentant encore faible, j’avais pris un nouveau rendez-vous chez mon médecin. C’était naturellement faux, mais à la nouvelle que la Faculté m’avait recommandé de prolonger mon abstinence sexuelle, l’infidèle, quoiqu’avec un peu moins d’enthousiasme, me rejoua la scène de la déception. Je fis, moi aussi, semblant d’être désolé, puis je déclarai que pour éviter des tentations qui pourraient retarder ma guérison, le mieux était que nous fassions chambre à part. Catherine se laissa facilement convaincre et je n’eus guère à insister pour qu’elle admette qu’en attendant que mon état s’améliore, il était normal qu’elle trouve dans des sorties entre collègues ou avec des amis, une compensation au manque causé par notre jeûne forcé.
Bientôt, elle ne passa plus chez nous que de rares soirées et j’eus tout le temps – et la liberté nécessaire – pour préparer ma vengeance. Celle-ci me fut inspirée par la mythologie antique. Un temps, j’ai hésité entre les études littéraires et les mathématiques. Si j’ai choisi finalement les secondes, j’ai continué à m’intéresser aux premières… Quelques jours après avoir découvert mon infortune, j’étais tombé sur le passage de l’Odyssée qui raconte la vengeance de Vulcain. Ce dieu, qui avait contre lui d’être moche, boiteux et un peu bossu, découvrit que Vénus, sa femme, le trompait avec Mars, Dieu de la Guerre et bien fait de sa personne. Un peu par flemme, un peu par provocation, la frivole déesse faisait ça dans le lit conjugal. Vulcain prit très mal son infortune. Pour se venger, il fabriqua un filet fait de chaînes à la fois invisibles et indestructibles. Il le plaça au-dessus de sa couche puis il fit semblant de s’absenter. Aussitôt qu’ils le virent parti, Mars et Vénus se rejoignirent sur le lit pour s’y livrer au stupre et à la fornication. À peine y furent-ils étendus que le piège les immobilisa et qu’il leur fut impossible de se libérer. Là-dessus, le cocu revint, ramenant avec lui la totalité des dieux de l’Olympe. En voyant la position ridicule des deux amants, ceux-ci les accablèrent de leurs moqueries. Un seul, Neptune, ne prit pas part au charivari (normal… née de l’écume de la mer, Vénus est sa fille). Mieux, il proposa d’indemniser largement le mari trompé pour qu’il délivre les deux coupables. Acceptant le marché, Vulcain les libéra et ils s’enfuirent sans demander leur reste.
Cette histoire me donna l’idée que je cherchais. Vulcain et moi avions de nombreux points communs. Certes, je n’étais pas difforme, mais, comme lui, j’étais boiteux, marié à une belle femme, trompé par elle, et comme lui, j’allais me venger. L’idée du piège invisible était séduisante, mais sa réalisation, en l’absence de pouvoirs divins, problématique. J’allais y renoncer quand je me rappelai qu’en anglais « filet » se dit « net », d’où, comme chacun sait, Internet. Grâce à ma maîtrise de l’informatique et à mes dons pour le bricolage, j’allais fabriquer un piège si efficace que lorsqu’il se refermerait sur mes proies, elles ne pourraient pas s’en dépêtrer.
Je prétextai alors qu’il me fallait suivre un traitement chez un psy qui, bien que surchargé, avait accepté de me recevoir trois fois par semaine pour des séances individuelles de deux heures auxquelles s’ajoutait une heure de méditation de pleine conscience. J’avais situé le cabinet de ce praticien imaginaire à plus d’une demi-heure de notre résidence, Catherine disposait donc de quatre heures pour recevoir son complice chez nous. Elle ne manqua pas d’en profiter. Les caméras qui continuaient de vidéo-surveiller notre appartement ne me laissèrent rien ignorer des multiples façons dont ma volage épouse tirait parti des qualités de souplesse et d’endurance de son amant.
J’en plaisante maintenant, mais à cette époque je n’avais pas la moindre envie de rire. Tout au contraire, plus j’en voyais, plus ma haine était forte et plus violent était mon désir de vengeance. Cependant, tout furieux que j’étais, je ne laissais rien paraître. Tout en peaufinant mon piège dans ses moindres détails, je continuais de jouer les maris souffreteux et aveugles.
Trompés par ma prétendue cécité, les deux amants abandonnèrent toute prudence. Catherine ne m’accordait plus qu’un semblant d’attention. Quand je la prévins que j’allais faire équiper notre appartement d’un dispositif anti-cambriolage, c’est à peine si elle me demanda si cette installation supposait une caméra. Je lui répondis qu’il n’en était pas question. Il s’agissait simplement, lui dis-je, de cellules photo-électriques pour alerter le commissariat du quartier en cas d’intrusion. Toute à sa passion, elle goba cette bourde sans sourciller. Après quoi, avec l’aide d’un artisan spécialisé, je réalisai les travaux indispensables à la réussite de mon plan.
Quand tout fut prêt, j’annonçai à Catherine que pendant la soirée du samedi suivant, je participerai chez mon psy à un groupe de paroles qui ne se terminerait que fort tard et, en tous cas, pas avant minuit. Le jour venu, je quittai notre appartement vers dix-neuf heures et j’allais garer ma voiture sur un parking situé à quelques centaines de mètres. Une demi-heure plus tard, mes mouchards m’avertirent que l’amant avait rejoint sa maîtresse et j’allumai ma tablette pour suivre les événements.
Je ris encore en pensant à la tête que firent les deux tourtereaux quand ils se virent pris dans le faisceau de deux projecteurs LED, et qu’une voix sépulcrale (la mienne qu’un logiciel ad hoc rendait méconnaissable) leur intima l’ordre de se tenir immobiles. Naturellement, ils n’en firent rien. Peur et surprise mêlées, ils interrompirent sur-le-champ leur étreinte et, chacun de son côté, ils voulurent sauter du lit. Dès qu’ils posèrent le pied par terre, ils reçurent une décharge électrique. Sans réel danger, ce choc était pourtant assez dissuasif puisqu’il avait la même intensité que ceux qui interdisent l’accès des champs cultivés aux sangliers. Il les fit aussitôt remonter sur leur couche.
De nouveau, ma voix se fit entendre, leur enjoignant de reprendre la position qui était la leur avant qu’ils ne se séparent et de ne plus en bouger sans autorisation. Je les vis se rapprocher et se parler à l’oreille… Précaution fort inutile puisque le lit était équipé de micros ultra-sensibles. Je leur annonçais donc que la totalité du sol étant électrifié, il ne fallait pas qu’ils espèrent s’en sortir en sautant loin du lit. J’ajoutais que ma patience avait des limites et que, s’ils ne prenaient pas au plus vite la position que je leur avais indiquée, j’allais actionner des rayons laser dont le contact risquait de leur être très peu agréable. Là-dessus, j’enclenchais le système projetant un réseau de rayons lumineux, totalement anodins, mais très impressionnants, que j’avais copié sur des effets spéciaux d’un film hollywoodien.
Cette mise en scène eut le résultat escompté. Trivé se glissa entre les cuisses de Catherine. Cependant, ce qui venait de se passer l’avait si bien privé de ses moyens que l’engin dont il était si fier avait perdu toute superbe. En fait, il était impossible à l’objet rabougri qui flageolait à l’extrémité de son bas ventre de pénétrer, ne serait-ce que de quelques millimètres, l’intimité de sa maîtresse. Je me permis à ce propos quelques plaisanteries qui n’étaient pas du meilleur goût, mais qu’excusait ma situation, puis je réitérais mon ordre de ne pas bouger et, quittant ma voiture, je revins chez moi.
En effet, pour que ma mise en scène suive l’histoire de Vulcain, il me fallait des spectateurs. Prétextant une surprise que je voulais faire à ma femme pour célébrer les dix ans de notre première rencontre, j’avais invité une dizaine de personnes, parents et amis proches. J’avais eu soin, en particulier, de m’assurer de la présence de Max et Sandrine, mes beaux-parents. Ces parvenus ne perdaient pas une occasion de me faire sentir à quel point ils regrettaient que leur si merveilleuse Catherine se soit entichée d’un médiocre dans mon genre. Tout ce petit monde m’attendait en papotant dans le hall de mon immeuble. J’expliquai en quelques mots que partie pour faire des courses, Catherine ne serait là que d’ici un petit quart d’heure. Nous avions donc tout juste le temps de monter et de préparer la surprise que je lui avais réservée. Puis je me dirigeai vers mon appartement dont j’ouvris discrètement la porte, m’effaçant pour laisser mes invités y pénétrer.
À leur habitude, Max et Sandrine entrèrent les premiers. Le reste du groupe leur emboîta le pas. Quand tout le monde fut à l’intérieur, j’appuyai sur un bouton qui commandait l’ouverture de la porte de notre chambre. Je renonce à décrire l’intense jubilation que me procurèrent les minutes qui suivirent. Il y eut des cris (celui de ma belle-mère, bien que particulièrement perçant, me fut une douce musique), des exclamations, les unes indignées, les autres ironiques, et quelques rires mal étouffés. Assez vite pourtant le silence se fit et tous les regards se tournèrent vers moi.
Je m’étais préparé à ce moment et c’est d’une voix assurée que je débitais les trois phrases qui me suffirent à expliquer qu’ayant découvert l’infidélité de ma femme, j’avais décidé de la rendre si publique qu’elle ne pourrait que supporter tous les torts dans la procédure de divorce que j’allais engager. Ensuite, après avoir précisé que toutes paroles ou tous gestes menaçants de leur part entraîneraient une réactivation immédiate du piège que j’avais mis en place, j’annonçai aux deux amants que j’allai les libérer, mais qu’aussitôt délivrés, ils devraient quitter les lieux au plus vite et en silence. Ils me crurent d’autant plus aisément qu’en même temps que disparaissait le réseau dont ils s’étaient crus prisonniers, un mince rayon de lumière vint les frapper au milieu du front et ne les quitta plus jusqu’à ce qu’ils soient sortis, suivis de Sandrine, de Max et des autres spectateurs.
Une fois ma vengeance assouvie, je m’aperçus que je n’éprouvais plus à l’égard de Catherine d’autre sentiment qu’une indifférence teintée de mépris. Il me parut donc inutile d’engager une procédure pour faute. Par avocat interposé, je lui proposai un accord dont l’article premier était qu’elle demande sa mutation. Elle l’accepta et nous divorçâmes par consentement mutuel. Quant à son amant, dès le lendemain de ces événements, il me téléphona pour me supplier de ne rien dire de sa liaison avec ma femme à son épouse légitime. La fortune personnelle de celle-ci lui assurait en effet un niveau de vie bien supérieur à ce que lui aurait autorisé son salaire de prof. Pour prix de mon silence, j’exigeai qu’il parte lui aussi pour un autre établissement. À la fin de l’année, ils quittèrent tous les deux le lycée. On ne sera pas surpris d’apprendre qu’on ne les vit pas à l’habituel pot de fin d’année, auquel pour ma part j’avais choisi d’assister sans prévoir qu’au cours de cette réunion, ma vie prendrait un tour nouveau.
Après les discours officiels, profitant du brouhaha ambiant, Maud Frontignac, une brune charmante et professeure de biologie, me demanda un rendez-vous pour me parler, dit-elle, d’affaires sérieuses. Cette jeune femme avait tout ce qu’il fallait pour me faire oublier la trahison de Catherine. Pensant trouver près d’elle un réconfort dont le besoin se faisait urgemment sentir (six mois sans relation sexuelle, c’est long) j’acceptai de la rencontrer. Mes espoirs furent déçus. Deux jours plus tard, assise dans un coin du bar où nous nous étions retrouvés, au lieu des propositions indécentes sur lesquelles je comptais, elle me dit qu’elle était presque certaine que son mari la trompait avec une autre. Une de nos connaissances communes lui avait parlé de la façon dont j’avais piégé ma femme et son amant. Pouvais-je lui rendre le service de faire de même pour son époux et sa maîtresse ? Un peu dépité de m’être trompé sur ses intentions, je commençai par refuser. Intervenir dans les affaires d’un couple qui n’était pas le mien, lui dis-je, me semblait contraire à la morale. D’autre part, une opération comme celle que j’avais menée contre Catherine demandait un tel investissement en temps et en argent que je n’avais ni l’envie ni les moyens de recommencer.
Cette rebuffade ne la découragea pas. Elle insista : moi qui avais souffert de l’infidélité de mon épouse, comment pouvais-je être indifférent à sa peine ? Je gardai un silence prudent. Elle tenta une nouvelle approche. Si la simple compassion qu’on se doit entre personnes frappées du même malheur ne suffisait pas à me décider, elle pouvait, dit-elle, m’assurer que je trouverais un intérêt pratique à accepter sa proposition. Je n’avais qu’à lui dire combien m’avait coûté le piège tendu à Catherine. Un héritage qu’elle venait de faire lui permettrait de me donner autant, voire beaucoup plus.
Cet empressement renforça ma méfiance. Et si tout cela n’était qu’une manigance de mon ex-femme et de mes beaux-parents. Fonctionnaire d’État, il m’était interdit d’exercer toute autre activité que l’enseignement, a fortiori lorsqu’elle flirtait dangereusement avec l’illégalité. Pensant la décourager, je multipliai mentalement par deux le montant global des frais engagés pour piéger Catherine. La somme était plus que conséquente. Je l’écrivis sur une page de mon agenda et la lui montrai. Entrant dans mon jeu, Maud tira un stylo de son sac et griffonna « d’accord » sous les chiffres que je venais de lui présenter. L’appât du gain et la pensée de pouvoir mettre à profit la préparation de l’opération pour créer avec elle des liens de confiance – et plus si affinité – me persuadèrent de revenir sur mon refus. Je me levai et lui fis signe de me suivre. Elle se plia sans discuter aux conditions que je lui imposai pour m’assurer de sa discrétion et de sa bonne foi. Quand je fus certain qu’elle ne cherchait pas à me piéger, je lui déclarai que j’étais prêt à l’aider. La joie qu’elle manifesta en apprenant cette nouvelle me donna des raisons d’espérer que je pourrai retirer de cette affaire autre chose qu’une augmentation de mon compte en banque.
Je ne me trompais pas. Pour commencer, je n’eus pas grand mal à vérifier que les soupçons de Maud à propos de la conduite de son mari étaient justifiés. Non content de la tromper avec une de ses meilleures amies, ce triste individu entretenait des relations très intimes avec une de ses collègues de travail et avec la serveuse d’un bar de la périphérie. Le triple adultère de cet époux du genre « inconstant » me rappela l’aventure du Troyen Pâris… Trois déesses lui demandèrent de donner la pomme qu’il s’apprêtait à déguster à la plus belle d’entre elles. J’en tirai l’idée du traquenard dans lequel je le fis tomber.
Se croyant invitées par lui, ses trois maîtresses se présentèrent au même moment dans la chambre de l’hôtel de chaîne où il avait ses habitudes. Appelée en urgence par le réceptionniste, une équipe de Police Secours arriva tout juste à temps pour l’arracher aux mains des trois furies qui, faute de pomme, menaçaient de le priver de ses attributs virils. Après l’avoir conduit au commissariat en assez piteux états, les flics téléphonèrent à sa femme pour qu’elle vienne l’y chercher. Elle se fit accompagner par son frère, un judoka d’une carrure respectable. Le parcours entre le commissariat et leur appartement fut glacialement silencieux. Arrivés chez eux, elle s’offrit le plaisir de lui jouer la grande scène de la révolte de l’épouse bafouée découvrant l’ignominie de son conjoint. Elle la termina en lui ordonnant de quitter les lieux pour ne plus y revenir. La crainte que lui inspirait son encore beau-frère aidant, il obéit sans protester.
Une fois la procédure de divorce en bonne voie, Maud m’invita dans un restaurant d’excellent niveau pour m’y remettre la somme qu’elle m’avait promise et fêter le succès de cette opération. Pendant les semaines qui avaient précédé, je lui avais fait une cour discrète. Il me semblait qu’elle n’y avait pas été insensible. Je décidai de tenter ma chance au cours de ce dîner. Je refusais donc d’accepter le chèque qu’elle me tendait. Elle m’en demanda la raison. Je répondis qu’il était beaucoup trop élevé. Elle insista disant qu’elle voulait absolument me récompenser. Alors je me jetai à l’eau, en fait de récompense murmurai-je, je n’en désirai qu’une seule que je savais bien ne pouvoir obtenir. Elle rougit légèrement en me demandant à quoi je pouvais bien penser. Je répondis qu’elle devait certainement en avoir une petite idée. Ce marivaudage nous mena au dessert à la suite duquel elle accepta de venir partager chez moi un dernier verre « en toute amitié ».
Au cas où, j’avais préparé un Sauternes sur lequel je fondais de grands espoirs. Ils ne furent pas déçus. Au premier verre, Maud m’abandonna sa main. Après le second, nous avons échangé notre premier baiser. Le troisième nous donna le courage qui nous avait manqué jusque-là. Je risquai des caresses plus audacieuses, elle s’y abandonna. La bouteille étant presque vide, il n’y eut pas de quatrième verre. C’était sans importance. Maud me fit goûter un autre nectar : le sien. Je prodiguai à la source, qui commençait à suinter, les soins attentifs. Ils se révélèrent si efficaces que loin de se tarir, elle se fit de plus en plus abondante jusqu’à ce qu’un léger geyser me fasse comprendre que ma partenaire connaissait un premier bonheur. Une fois qu’elle eut repris ses esprits, elle voulut me rendre la pareille. Je la remerciai, mais, lui dis-je, ce serait pour plus tard. Maintenant, tout ce que je souhaitai c’était la pénétrer. Pour toute réponse, elle m’attira contre elle et je m’enfonçai avec délices dans sa délicieuse moiteur. La suite me prouva que la première nuit passée dans les bras d’une amante longtemps désirée est un des plus beaux cadeaux que peut vous offrir la vie.
Le lendemain quand je m’éveillai, elle dormait encore à mes côtés. Je me surpris à avoir une pensée reconnaissante pour Catherine. Après tout, c’était grâce à elle que j’avais vécu ces merveilleux moments. Mais presque au même moment Maud s’éveilla, elle me tendit ses lèvres, je l’embrassai et j’oubliai tout ce qui n’était pas elle. Depuis, nous vivons un amour qui n’a rien de platonique et nous donne toutes les raisons de ne pas regretter nos malheurs passés.
Ce n’est pas tout. Pour bâtir une réputation, rien ne vaut le bouche-à-oreille. Ayant entendu vanter ma discrétion et mon efficacité par une sœur de Maud, un certain Alexandre fit à son tour appel à moi pour lui fournir le même genre de prestation. Je lui donnai satisfaction en m’inspirant de Thésée et du Minotaure. Il y eut ensuite une Chloé, puis une Virginie, un Sébastien, un Jules et une Stéphanie, toutes et tous trompés et désireux de s’en venger. Je sus leur rendre le service qu’ils attendaient en le personnalisant. Naturellement, pour me renouveler, je dus aller chercher l’inspiration dans d’autres périodes que l’Antiquité gréco-romaine, mais du Moyen-Âge à notre XXIe siècle, l’Histoire et la littérature offrent tant de possibilités qu’il est impossible de ne pas trouver l’intrigue correspondant à la situation et aux attentes des demandeurs. N’étant pas amoureux de ces personnes, je n’avais pas les mêmes raisons que pour Maud de refuser leur reconnaissance financière. Celle-ci fut à la mesure de leur satisfaction et me permit de me mettre en règle avec la loi. Abandonnant l’Éducation nationale à son triste sort, je me consacrai à plein temps à cette nouvelle activité.
Depuis, les rapports au sein des couples étant ce qu’ils sont, ma clientèle ne cesse de s’étendre et de se renouveler. D’abord autoentrepreneur, j’ai pu recruter un, puis plusieurs collaborateurs et créer une PME inscrite au registre du tribunal de Commerce dans la catégorie Services à la personne. Son activité officielle est l’organisation de fêtes de divorce (concept directement importé des USA où il fut inventé au début des années 2000).
Je dois l’idée à une avocate pour laquelle j’avais réalisé avec succès une opération assez délicate basée sur l’histoire de Merlin et de la fée Viviane. Cette petite astuce de procédure me permet de présenter aux futurs clients et clientes de mes « Divorce party » (le globish aide à faire passer les pratiques commerciales les plus douteuses) un devis qui, outre le gâteau obligatoire et l’animation de l’événement par des comédiens professionnels, comporte une ligne rédigée en très petits caractères. Elle précise que l’entreprise se charge de toutes les démarches nécessaires à la bonne réalisation de l’événement ce qui sous-entend la conception et la réalisation du piège à infidèle. En effet sans un bon clash préalable, pas de divorce réussi et sans divorce réussi pas de fête.
Si un jour, vous pensez avoir besoin des services de ma boîte, cherchez dans les annuaires professionnels à la lettre V. Je l’ai appelée : Vulcain SA.