- — Asseyez-vous, je vous en prie… Alors, jeune homme, dites-moi, que vous arrive-t-il ? J’ai regardé votre dossier, vous étiez un élève brillant en troisième, et voici que soudain vous vous écroulez. Moyenne de français en berne, idem pour l’anglais, pour la biologie, et même pour le dessin et l’éducation physique avec deux retenues à la clé. J’avoue ne pas comprendre, expliquez-moi.
- — Pourtant il travaille, Monsieur le Proviseur, je peux vous l’assurer…
- — Permettez, Madame, laissez parler votre fils.
- — Ben je… en fait, ce sont des retenues ou des zéros parce que j’avais oublié mes affaires…
- — Mais enfin, Pascal…
- — Laissez, Madame, je vous en prie. Laissez-le aller jusqu’au bout. Vous avez oublié vos affaires, expliquez-nous.
- — Ben… Je… Voilà, il y avait sport et je n’avais pas mon sac, dessin et je n’avais pas le matériel. Alors j’ai été collé…
- — Dans un sens, ça paraît normal, non ? Comprenez que si on n’a pas envie de faire ceci ou cela et qu’il suffise de ne pas apporter ce qu’il faut pour y échapper, ce serait trop facile.
- — Non, non, c’est pas ça… juste j’avais pas vu qu’il y avait sport ce jour-là.
- — Un principe de base, jeune homme, quand on prépare son sac le soir pour le lendemain, on regarde l’emploi du temps.
- — Ben oui, mais… comme on en a changé trois fois, je ne sais plus trop…
- — Faites voir votre emploi du temps, s’il vous plaît… Ah ! En effet, c’est illisible et incompréhensible. J’aperçois la première version qui était propre, mais ensuite c’est barré, raturé, modifié. Évidemment, avec ça vous pouvez faire des erreurs. Bien, vous savez ce que l’on va faire ? Je vais vous en tirer un propre… seconde B4, c’est bien ça ? Voilà… Tout beau, en couleurs et avec même le nom des professeurs. Un deuxième pour afficher au-dessus de votre bureau à la maison, et puis on va marquer en rouge, le mardi « sac de sport », le jeudi « carton à dessin », et puis ? D’autres choses particulières ?
- — Oui, le vendredi y a musique, il faut une flûte… mais je la laisse tout le temps dans mon sac.
- — Vendredi, « flûte à bec », qui risque de se casser très vite en restant dans le sac. Et l’autre, on le colle dans le cahier de textes, par-dessus ce gribouillis incompréhensible. Voilà…
- — Pascal, qu’est-ce qu’on dit ?
- — Merci, Monsieur.
- — Monsieur le Proviseur, je te prie.
- — Oh laissez, Madame, « Monsieur» était déjà bien. Combien de fois les élèves me crachent un « bonjour » tout sec dont il faut que je me contente. Bien, mais cela n’explique pas tout. Il y a aussi ce zéro en anglais, étonnant pour quelqu’un qui avait dix-huit l’an passé ?
- — Pareil, devoir oublié…
- — Toujours à cause de l’emploi du temps ?
- — N… non, pas vraiment… j’ai pas vu qu’il y avait un devoir à rendre…
- — Vous ne l’aviez pas noté sur votre cahier de textes ?
- — Si, mais… je l’ai pas retrouvé… pas vu…
- — Comment cela, pas retrouvé ? Ce devoir était bien noté pour le jour où vous deviez le rendre, non ?
- — Oui, oui, j’avais bien mis la date. Mais ce jour-là on nous avait donné beaucoup d’autres devoirs et… je ne l’ai pas vu, il était de l’autre côté de la page…
- — Montrez-moi encore ce cahier de textes… Où était-ce ?
- — Euh… c’était un mardi, je crois… oui, là…
- — Hou la ! Ah oui, bien sûr… Aïe-aïe-aïe ! Charlemagne se retourne dans sa tombe… Pffff ! Pas étonnant. Bien, alors jeune homme, voici ce qu’il se passe : vous ne savez pas utiliser votre cahier de textes, tout simplement. Madame, nous avons mis le doigt sur la seconde cause des problèmes de votre fils.
- — Ah bon ? Il a fait quelque chose de mal ?
- — Non, il a fait ce qu’il a pu. Mais il se trouve que c’est exactement l’opposé de ce qu’il faut faire. Pascal, dites à votre maman comment vous utilisez votre cahier de textes.
- — Ben, le lundi j’ouvre sur la page de lundi et j’écris tout ce qu’on me demande en mettant la date. Et puis le mardi, pareil, comme les autres jours…
- — Et ? Désolée, je ne comprends pas. Ce n’est pas comme ça ?
- — Eh bien non, c’est le contraire. Aujourd’hui, on vous a donné quelque chose à faire ?
- — Euh… oui, une recherche à faire en biologie… voilà, c’est là : pour le lundi 13, trouver le plus possible de noms de poissons de mer.
- — Voilà, et vous l’avez noté à la page de ?
- — Ben… mercredi, puisqu’on est mercredi.
- — Bien sûr, et ce week-end, vous allez feuilleter tout votre cahier pour savoir qu’est-ce qu’on a bien pu vous donner à faire pour lundi, n’est-ce pas ?
- — Oui…
- — Et c’est comme ça que vous avez oublié au moins trois devoirs et que vous avez eu trois zéros ?
- — Oui… des fois, il y a des choses à faire très vite et des fois dans longtemps… alors les choses se rajoutent et je ne les retrouve plus.
- — Normal. Bon, venez, je vais vous installer dans le bureau voisin et, page par page, proprement avec une règle, vous allez rayer tout ce qui a déjà été fait. Qu’il ne reste bien visible que ce qu’il vous reste à faire. Et ce qui reste à faire, vous le surlignez avec ce feutre jaune, qu’on le voie bien. D’accord ?
- — Oui, Monsieur.
- — Je vous laisse, j’ai à parler avec votre maman. Vous frapperez à la porte lorsque vous aurez terminé.
Le garçon se met docilement au travail et le proviseur regagne son bureau.
- — Chère Madame, ne soyez pas inquiète, il n’y a pas péril.
- — Tout de même, je savais que le lycée est plus dur que le collège, mais une telle chute des notes…
- — Oui, c’est bien ce qui m’a alerté aussi et c’est pourquoi je vous ai également convoquée. Nous sommes confrontés à tellement de situations difficiles que nous pensons immédiatement au pire.
- — Qu’est-ce que vous entendez par « le pire » ?
- — Quand on est face à un décrochage subit d’un élève, en général on tombe sur des situations compliquées : drogue, harcèlement, éclatement familial par exemple. Ce n’est pas votre cas, n’est-ce pas, bien que je ne voie pas de papa sur mes fiches ?
- — Non, il n’existe pas. Enfin, je veux dire… Une erreur de jeunesse. J’étais folle amoureuse et je me suis retrouvée enceinte de Pascal, heureuse de l’être, bien qu’encore étudiante. Mais dès que le père a su que j’attendais un bébé, il est parti sans laisser d’adresse…
- — Excusez-moi, c’est votre histoire et elle ne me regarde pas. C’est juste pour situer Pascal dans son contexte familial. Mais depuis vous avez refait votre vie, je suppose ?
- — Non, surtout non. J’ai payé assez cher la première fois. Je dirais même : nous avons payé assez cher, mes parents et moi. Ils se sont beaucoup occupés de Pascal quand il était petit.
- — Bien sûr, et heureusement qu’ils étaient là, je suppose. Mais, vous ne vivez plus chez eux ?
- — Si, enfin… oui, je vis chez eux, mais pas avec eux. Je travaille à Creusenton, à une trentaine de kilomètres. J’y suis clerc de notaire, un métier très prenant. J’y avais loué un petit appartement quand Pascal est rentré en primaire. Il y a eu des moments difficiles, les horaires pour le récupérer à la garderie, par exemple. Et quand il était malade, j’étais obligée d’appeler ma mère à la rescousse. Heureusement, je suis fille unique. Mes parents sont des gens merveilleux. Quand ils ont eu soixante-cinq ans, retraités tous les deux, ils ont décidé de quitter leur maison pour une résidence « seniors » et ils me l’ont donnée. J’économise ainsi un loyer et ils sont tout près pour me donner des coups de main en cas de besoin.
- — Quels grands cœurs, en effet. Il y a tellement plus de gens qui restent attachés à leurs maisons et veulent y rester le plus longtemps possible.
- — Oh, je crois que c’était aussi leur projet initial, mais ils nous aiment tant, le petit et moi. J’aurais voulu les en empêcher, mais ils avaient déjà acheté leur appartement avant même de m’en parler. Je n’avais plus qu’à m’arranger avec mon patron pour régulariser la situation à moindres frais. Je suis donc dans leur maison, mais j’en suis maintenant propriétaire.
- — C’est une belle histoire au final, malgré un triste début. Et la relation avec Pascal est bonne ?
- — Oui, excellente, Pascal les adore. Ils ont un petit deux-pièces dans la résidence, avec leurs meubles : une chambre et un living avec un coin cuisine. Ils y ont mis un canapé convertible, et Pascal y va dormir de temps en temps. Son papy, c’est le Bon Dieu en personne. L’image du père qu’il n’a pas eu.
- — Très bien, je comprends mieux. Cependant, de nos jours, l’écart se creuse entre les générations, avec l’informatique, les portables, les réseaux sociaux…
- — Pas tant que cela, vous savez, du moins pas chez nous. Papa a un ordinateur et pianote quotidiennement, surtout l’hiver ou quand il pleut. Et quant à Pascal, je refuse qu’il ait un de ces smartphones hors de prix, que l’on risque de casser, de perdre ou de se faire voler. Attendez, il doit être là dans son sac… oui, voilà. Juste un téléphone qui sert à téléphoner ou éventuellement envoyer et recevoir des textos. Solide, pas d’écran tactile, personne ne lui volera. Il peut me joindre ou ses grands-parents en cas d’urgence, mais pas de photos, de vidéo ou de réseaux sociaux où l’on s’insulte. Moins de trente euros…
- — Hum ! Ça me plaît, ça. Faites voir la marque ? Je le note, vous me donnez une excellente idée pour la prochaine rentrée. Bon, pour en revenir à votre fils, donc j’exclus du paysage un harcèlement sur Internet, des problèmes familiaux même s’il y a absence de père, mais ce n’est pas récent, et aussi la prise de substances illicites : j’ai bien regardé ses pupilles et il a l’air parfaitement « clean », comme on dit. Il ne réclame pas d’argent, ni à vous ni à vos parents ?
- — Non, juste le minimum vital d’argent de poche pour des petites courses, comme un livre ou un stylo.
- — Qu’entendez-vous par « minimum vital » ?
- — Dix euros par semaine, qu’il puisse s’acheter un croissant si la cantine ne lui a pas plu. Mais en fait, il dit que c’est très bon et il fait des économies pour s’acheter une tablette.
- — Bien, je crois donc que nous en resterons aux problèmes purement techniques d’adaptation au lycée. Et là, chère Madame, la balle est dans notre camp. Pascal n’a pas de grand frère ou de grande sœur, il n’est pas interne ou dans un groupe de copains, n’est-ce pas ?
- — Eh non, puisque nous arrivons de Creusenton depuis la rentrée. Ses copains de collège sont restés là-bas.
- — C’est bien cela, et donc personne ne lui a expliqué comment se servir d’un cahier de textes. On ne lui a pas fourni d’emploi du temps à jour et lisible. Résultat, un élève largué qui doit angoisser en permanence et risque d’être dégoûté par un système qu’il ne comprend pas. Je note aussi.
- — Tout de même, je vous remercie de nous recevoir un mercredi après-midi, pendant votre repos.
- — Ha ha, vous plaisantez ? Les élèves sont en repos, mais pas nous. Vous savez, un établissement c’est un paquebot. Il y a huit cent quarante-trois passagers à bord, les élèves, soixante-huit personnels d’équipage, les professeurs, vingt personnes aux machines, les agents de service et d’entretien, douze agents de sécurité, les conseillers et adjoints d’éducation, et sept administratifs pour aider le commandant et son second, le proviseur adjoint. L’objectif commun de toutes ces personnes, ce doit être le confort et la sécurité des passagers et ce, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Si je vois un passager se noyer, je me dois d’aller le secourir. C’est mon devoir, et si je ne le fais pas, il me faut exercer un autre métier !
C’est à ce moment que le téléphone sonne.
- — Excusez-moi… Oui ? Passez-le-moi. Monsieur Tincré, alors ? Où en sommes-nous ? Comment ? Non, mais, non, mais… C’est un dossier qui date déjà de deux ans. La somme a été votée l’an passé, me semble-t-il, et rien n’a encore été fait… Attendez, et la sécurité des élèves, ce n’est pas une urgence ? Je sais bien qu’un devis de deux ans sera dépassé. Mais ce n’est pas difficile : au lieu de faire du béton lavé hors de prix, vous mettez des plaques gravillonnées. Mais si, c’est pareil. D’aspect c’est très proche et c’est également antidérapant. Bon, ce n’est pas difficile. Si rien n’est fait dans cet escalier, un, je le condamne et je condamne par là même l’entrée principale ; deux, je fais venir la presse pour expliquer pourquoi et à qui la faute. C’est clair ? Et vous me connaissez, je suis prêt à le faire… Au revoir.
Le ton est péremptoire, la voix posée, lente et ferme, les mots pesés et appuyés. Madame Berthine est impressionnée, baisse les yeux et prend une partie de la tension pour elle et son gosse. Le proviseur a été mis de mauvaise humeur par ce coup de fil, ce n’est pas bon pour eux. Elle est nerveuse, se tord les mains et ne cesse de croiser et décroiser ses jambes. En répétant ce geste, elle produit un léger bruit auquel elle ne prête pas attention, tant elle y est habituée. Mais dans les oreilles du proviseur, ce crissement du nylon gainant les cuisses féminines qu’il devine charnues et fuselées, d’après la silhouette, résonne comme un hymne érotique envoûtant. En reposant le combiné, l’espace d’un instant, il scrute à la dérobée ce visage baissé à l’ovale parfait, paraissant encore si jeune qu’il en est presque enfantin, avec ce petit menton pointu, ce petit nez retroussé, ces longs cheveux bruns qui l’encadrent et ces immenses yeux de biche qui lui confèrent un air perpétuellement étonné. Elle est très belle, cette madame Berthine, sobrement vêtue d’un loden classique fermé par une ceinture nouée, sur une robe de lainage vert-de-gris. Elle est troublante avec sa beauté discrète sans presque de fard, et il est troublé. Il reprend :
- — Pardonnez-moi, voyez, il faut être sur tous les fronts. Vous avez vu l’escalier de l’entrée principale, trop raide, carrelé, ce qui le rend glissant à la moindre pluie. J’ai proposé de l’allonger jusque sous le porche en faisant des marches plus profondes. Ça a été accepté, voté par les élus du Conseil Régional, mais rien ne se fait. « Le lycée Machin » n’a plus de chauffage, il a fallu trouver de l’argent en urgence ! Et ici, combien faudra-t-il de jambes cassées pour qu’on s’en occupe ? Enfin, ce sont mes problèmes…
- — C’est vrai qu’il semble dangereux et qu’on doit se tenir fort à la rampe.
- — Revenons-en à votre fils. D’après la description que vous m’avez faite, il semble donc qu’il vive seul avec vous. C’est bien cela ?
- — Tout à fait.
- — Alors, même si cela ne me regarde pas vraiment, veillez bien à ce qu’il reste « l’enfant », à ce qu’il ne se prenne pas pour « l’homme de la maison ». Pour faire un raccourci, c’est à vous de veiller sur lui et pas l’inverse, ça me paraît essentiel pour son développement. Il n’a pas de petite amie ?
- — Pas que je sache, il y a trop peu de temps que nous sommes ici.
- — C’est juste. Si cela arrive, ne vous en offusquez pas, c’est normal.
- — C’est un peu jeune, tout de même…
- — Ah ça, tout a bien changé depuis notre époque, chère Madame, même si cela nous paraît encore récent. Il n’y avait pas d’Internet, de réseaux sociaux, et ils sont de plus en plus précoces. Pour certains du moins et même surtout certaines, car les filles ne sont pas les dernières. Donc vous laissez faire, mais sachez que vous êtes là pour ramasser les morceaux lorsque ça casse, ce qui arrive invariablement.
- — Oh hélas, je ne le sais que trop. Mais je n’avais pas quinze ans, mais vingt. Au moins lui ne tombera pas enceinte…
- — Certes, mais il peut contracter une MST et c’est tout aussi ennuyeux.
On frappe à la porte, c’est Pascal qui revient avec son cahier trié. Alors, devant la mère et le fils médusés, le proviseur arrache toutes les pages écrites, remettant le cahier à spirale presque à l’état neuf, mais avec moins de feuilles. Il étale les pages arrachées en cinq tas sur sa grande table de réunion, prend son roller et commence à recopier de son écriture fine et soignée.
- — Voilà, tout ce qui est à faire pour lundi prochain en notant la matière en première colonne, la date donc le 13 novembre, et ensuite le contenu… Et comme ça, samedi ou dimanche, vous ouvrez à lundi pour voir tout ce qui est à faire. Et si vous voulez prendre un peu d’avance, vous passez ensuite au mardi. Compris ?
- — Oui, Monsieur.
- — C’est simple et efficace. La seule chose dont il faut vous méfier, ce sont les devoirs à long terme, comme les dissertations. On vous les donne en général quinze jours avant de les rendre, tout simplement parce que c’est un travail long, qui nécessite des recherches, de la réflexion. On ne s’y prend pas la veille au soir. Au bac, vous aurez quatre heures pour la faire, mais sans documents, tout dans la tête. Quand c’est un devoir à la maison, on estime que vous avez le temps de chercher des citations exactes, et donc que le devoir doit être plus développé, plus fouillé. Il faut donc compter au moins huit heures de travail. Madame, est-ce que vous disposez d’une bibliothèque ou de quelques ouvrages classiques ?
- — Euh… non, pas vraiment, quelques livres seulement que mon père a laissés, pour Pascal justement. Un dictionnaire, une petite encyclopédie et des livres de français de tous les siècles… je ne sais plus comment ils s’appellent.
- — Lagarde et Michard ?
- — Oui, c’est ça.
- — Parfait, c’est une source excellente. Et puis n’oubliez pas qu’il y a le CDI, avec un documentaliste pour vous guider et vous aider. Mais, dites-moi, cette note très basse en français qui fait chuter votre moyenne, ce ne serait pas justement une dissertation ?
- — Si, Monsieur…
- — Alors ? Vous l’aviez oubliée ?
- — Non, Monsieur. Mais la prof a écrit « C’est charmant, mais ce n’est pas une dissertation. Deux points pour l’effort, deux points pour l’orthographe ».
- — Aïe ! Vous m’apporterez votre copie, que j’y jette un œil, d’accord ? Disons mercredi prochain, comme aujourd’hui. J’ai vu qu’on ne vous en a pas demandé, on a le temps de voir ce qui ne va pas.
- — Je pourrai venir également ? Ça me permettra peut-être de mieux l’aider à l’avenir. Parce que là, je n’ai pas trop compris. Il est vrai que je ne suis pas littéraire. Mais il avait vraiment travaillé et écrit quelque chose qui me semblait bien.
- — Nous verrons cela mercredi. Veuillez m’excuser, mais j’ai un autre rendez-vous. Vous avez bien compris comment utiliser votre cahier de textes ? Allez, emmenez tout cela pour finir de recopier, demandez à votre maman de vous aider, elle retrouvera les jours et vous dictera les contenus. Bon courage, vous allez y arriver et vite retrouver votre niveau du collège.
- — Merci, Monsieur le Proviseur, pour le temps que vous nous avez accordé. Si vous en faites autant pour vos huit cent quarante élèves, je vous plains…
- — Quarante-trois, Madame, huit cent quarante-trois, il ne faut oublier personne, tous comptent. Au revoir, à la semaine prochaine et prenez bien soin de Pascal qui va sûrement faire des progrès fulgurants.
Il les regarde s’éloigner, traverser la cour, longer les grilles sur le trottoir. Cette femme a réellement une démarche gracieuse et une élégance naturelle, quoiqu’un peu épaisse. Il est vrai qu’à trente-six ans, ce n’est plus une jeunette, mais plutôt une femme accomplie, dans sa plénitude et son apogée. En fait, il n’a pas d’autre rendez-vous, mais il leur a déjà consacré trop de temps, une heure pour un seul élève. S’il en faisait autant pour les huit cent quarante-deux autres…
Les problèmes quotidiens reprennent le proviseur jusqu’au mercredi suivant, au point qu’il est presque surpris lorsque Pascal frappe à sa porte.
- — Bonjour, Monsieur. Je vous ai apporté ma copie de français…
- — Ah oui, Pascal. Bonjour et asseyez-vous. Votre maman n’est pas là ?
- — Elle nous rejoindra dès qu’elle rentrera de Creusenton.
- — Bien, voyons cela…
Le chef d’établissement lit avec attention le devoir, laissant paraître un léger sourire au fil des pages.
- — Désolé jeune homme, mais je ne peux être que pleinement d’accord avec l’appréciation de votre professeur. C’est une bonne rédaction, mais pas une dissertation.
- — Oui, mais… euh… je… je ne sais pas ce que c’est qu’une dissertation.
- — Attendez, vous avez été absent, manqué des cours ?
- — Non, Monsieur. Jamais.
- — Alors, vous êtes en train de me dire qu’on vous a donné une dissertation à faire sans vous expliquer ce que c’est, ni vous donner de méthode ?
- — Ben… non. J’ai fait ce que j’ai pu. En fait, je croyais que c’était une rédaction, mais en plus… long, plus complet.
- — Vu sous cet angle, il est vrai qu’en partant des vers de Ronsard, « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain : Cueillez dès aujourd’huy les roses de la vie » , prendre l’exemple de vos grands-parents n’était pas une mauvaise idée… pour une rédaction. Mais une dissertation, c’est toute autre chose. Il s’agit de comprendre ce qui est affirmé dans le sujet, d’y réfléchir et de se forger son propre avis. Tout ceci en s’aidant de la pensée d’autres auteurs sur le même sujet et en les citant. Et la dissertation traduit votre réflexion, le pour, le contre, et au final votre propre avis. Autrefois, on résumait cela par trois mots : thèse, antithèse, synthèse. Voyez qu’on est loin de la rédaction, qui n’était que raconter une histoire autour du sujet.
- — Oui, j’y vois un peu plus clair, mais pas encore vraiment…
- — Ah… Oui, entrez ? Bonjour, Madame Berthine, entrez, asseyez-vous.
- — Veuillez m’excuser, je suis un peu en retard, mais le travail, la route…
- — Vous êtes tout excusée. J’ai lu le devoir de votre fils et je lui disais que je ne pouvais qu’abonder dans le sens de son professeur. Il s’agit d’une rédaction et non pas d’une dissertation. Nous en étions à expliquer ce qu’est une dissertation.
- — Bien, bien, continuez…
- — Je disais donc qu’il fallait d’abord comprendre le sujet. D’où viennent ces vers de Ronsard ?
- — …
- — Si vous ne les connaissez pas, il faut chercher. C’est là que les Lagarde et Michard sont utiles, ou éventuellement Internet. Et vous trouverez : « Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, assise auprès du feu, dévidant et filant, Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant : Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle… ». Il s’agit d’un sonnet adressé à Hélène, femme dont il était éperdument amoureux. Au passage, savez-vous ce qu’est un sonnet ?
- — …
- — C’est un court poème de quatorze vers, en général des alexandrins, c’est à dire de douze pieds ou syllabes, répartis en deux groupes de quatre suivis par deux groupes de trois. Pour remettre cela dans son contexte du moyen-âge, il s’agissait « d’amour courtois », entendez « pratiqué à la cour », les femmes se faisant « courtiser » par des amoureux transis qui les inondaient de billets doux, de poésies louant leur beauté et leur disant leur amour. Un peu comme les textos d’aujourd’hui, mais je doute que dans quatre ou cinq siècles, il en reste grand-chose…
- — Ah oui ! Et donc « Vivez si m’en croyez, n’attendez à demain » , c’est qu’il veut la pousser à… conclure ?
- — Exactement, mais n’utilisez pas cette expression triviale dans un devoir, sinon avec de gros guillemets. Et donc par quels mots pourriez-vous remplacer « roses » dans le vers suivant : « cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » ?
- — Euh… je ne sais pas… « les bonnes choses » par exemple ?
- — Oui, c’est le sens général, on peut dire : les plaisirs de la vie. Il l’invite à profiter maintenant, sans attendre d’être vieille et de le regretter. Êtes-vous d’accord avec cela ?
- — Euh… oui, il me semble. Il me semble qu’il vaut mieux se faire plaisir que d’avoir des regrets.
- — C’est ce qu’il fallait démontrer. Un, que vous aviez compris, deux, que vous avez une opinion et que pour étayer cette opinion vous vous référez à d’autres auteurs qui l’ont également, même si d’autres prêchent plutôt pour plus de sagesse. D’accord ?
- — Oui, là maintenant je vois beaucoup mieux. Mais c’est bien plus compliqué qu’une rédaction…
- — Eh oui, mais vous êtes grand, maintenant, et vous devez être capable de vous faire une opinion, d’émettre un avis sur les choses, les idées, les faits. Mais pas un avis en l’air, un avis qui est le fruit d’une réflexion sérieuse, qui pèse le pour et le contre en se référant à des penseurs qui y ont réfléchi avant vous.
- — J’aimerais bien la faire vraiment, cette dissertation, pendant les vacances par exemple. Je la ferai pour ma mère qui reste toute seule rien que pour prendre soin de moi et qui le regrettera sûrement un jour.
- — Pascal ! Mais je t’interdis… Excusez-le, Monsieur le Proviseur…
- — Pas de souci, Madame. Mais voyez-vous, Pascal, pensez aussi que votre maman a dû mener cette réflexion mentalement et parvenir à un autre avis que le vôtre, et il faut le respecter. Madame, en vertu du vieil adage disant que « la vérité sort de la bouche des enfants », peut-être pourriez-vous réfléchir à nouveau et revoir votre position. Mais cela ne me regarde aucunement, pardonnez-moi cette remarque toute personnelle que je n’aurais peut-être pas dû faire…
- — Vous êtes tout pardonné, parce que je crois que Pascal se souviendra très bien de la manière de faire une dissertation.
- — C’est tout ce que je souhaite. Eh bien, je crois maintenant que nous avons balayé toutes les sources des problèmes de ce jeune homme : emploi du temps propre, utilisation correcte du cahier de textes et mode d’emploi de la dissertation. Pascal, nous espérons maintenant de très bonnes notes et une moyenne en forte hausse.
- — Un immense merci, Monsieur le Proviseur. Vraiment, je ne sais comment vous remercier de tout le temps que vous nous avez consacré.
- — C’est bien normal, je n’ai fait que mon travail. Au revoir et bon courage, Pascal.
Il les raccompagne jusqu’à la porte et contemple la jolie silhouette s’éloigner, appréciant le galbe des hanches, de la croupe et des mollets gainés de nylon, les chaussures vernies à talons sages claquant sur le parquet… Quelque part, il regrette de ne plus avoir à la revoir…
**********
Le trimestre se termine, suivi par les vacances de Noël. On repart pour le suivant, plus fatigué qu’avant par les agapes, en entamant par les inévitables séances de vœux. Les boîtes de chocolats circulent dans tous les services, la salle des profs, le secrétariat, et Jérôme Rézin, le proviseur, y contribue largement. Ce mercredi, il se plie à la traditionnelle cérémonie des vœux au Rectorat et ne rentre qu’assez tard. En venant jeter un coup d’œil aux mails et courriers, il trouve sur son bureau un élégant petit sac de papier, qui contient un ballotin de chocolats fins et coûteux, accompagné d’une carte de visite :
Acceptez s’il vous plaît ce modeste remerciement pour votre dévouement. Nous serions, Pascal et moi, ravis que vous partagiez avec nous la traditionnelle galette des Rois, ce dimanche vers seize heures à la maison.
La carte n’était pas signée puisqu’elle portait le nom, l’adresse et le téléphone de Madame Julie Berthine. L’idée de revoir cette jolie femme ne déplaît pas au proviseur qui consulte sa montre, estime que l’heure est convenable pour un coup de fil.
- — Madame Berthine ? Tout d’abord tous mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année… également… oui, merci beaucoup… Ensuite, je tenais à vous remercier chaleureusement pour votre envoi, vous flattez ma gourmandise… Et puis merci aussi pour votre invitation. J’y mettrais une condition : c’est moi qui apporte la galette… Non, non, je serai seul… Merci… Oui, à dimanche vers seize heures.
Il raccroche le cœur léger, laisse tomber le courrier et s’ouvre une bouteille de Bourgogne qu’il entame tout en se préparant son péché mignon, un onglet au roquefort. De son côté, Pascal trouve ce soir-là que sa mère est particulièrement souriante et gaie, riant pour un rien.
Le froid est vif, mais le ciel est d’un bleu pâle uniforme, le soleil de janvier étire déjà des ombres gigantesques. Jérôme marche tranquillement, un sac de courses à la main, retenant de l’autre le col de son manteau. La maison est petite, en pierres de taille, avec juste une porte d’entrée et une vaste baie en façade. Il sonne. Julie rajuste sa petite robe de jersey bordeaux serrée à la taille par une large ceinture. Elle se précipite sans omettre de jeter sur elle un coup d’œil latéral en passant devant le miroir de l’entrée. Le feu aux joues, elle ouvre.
- — Entrez vite, il fait si froid…
- — Hum, c’est vrai qu’il fait meilleur chez vous. Tenez, comme promis, la galette et le cidre qui va bien avec.
- — Oh, il ne fallait pas, je l’avais prévu aussi… Ah, je vois que nous avons les mêmes adresses, ce sont les meilleures de la ville.
- — Bien, alors je remercierai ma secrétaire qui me l’a indiquée.
- — Débarrassez-vous et entrez, je vous en prie. Je vais vite la mettre à réchauffer doucement. Pascal ? Viens vite, ton Proviseur est là…
Jérôme accroche son manteau et suit son hôtesse en franchissant une double porte classique aux vitres biseautées qui apporte de la lumière dans l’entrée, laissant à sa gauche un escalier tortueux menant à l’étage.
- — Magnifique ! De la rue, on n’imagine pas trouver de si beaux espaces.
- — Oui, j’ai beaucoup cassé, sourit-elle. Le couloir donnait directement sur le jardin et il y avait là deux pièces, une salle à manger assez petite et une cuisine assez grande. J’ai réuni les deux en créant une cuisine ouverte dans le bout du couloir et j’ai fait faire cette véranda qui supporte une terrasse pour les chambres au-dessus, je vous montrerai.
- — Et vous avez un jardin.
- — Oui, pas très grand et entouré de murs, mais c’est tout de même très agréable à la belle saison. Cette année, je vais faire crépir tous les murs ton pierre, pour apporter plus de lumière. L’été, il n’y a qu’un arbre, mais il est très gros et très vieux. C’est un cerisier qui donne des kilos de fruits délicieux et beaucoup d’ombre. Le seul problème, c’est d’éliminer les feuilles à l’automne. Alors mon père se moque de moi en me disant :
- — Tu vois à quoi il servait ce couloir que tu as supprimé ? Parce qu’évidemment, il me faut passer les sacs de feuilles par le salon. Mais je parle, je parle… Asseyez-vous, je vous en prie. Ah, te voilà enfin, Pascal. Que faisais-tu ?
- — Bonjour, Monsieur. Ben je faisais mon sac, évidemment.
- — Sans rien oublier, j’espère, demande l’enseignant ?
- — Non, rien. Merci, c’est super maintenant.
Ils dégustent la moitié de la galette, mais personne ne trouve la fève. Un peu déçu, Pascal annonce :
- — Je vais voir papy et mamy. J’espère qu’ils en ont une aussi.
- — Oh, mais il fera nuit quand tu vas rentrer…
- — Bien sûr, mais j’ai l’habitude. Il fait nuit quand je pars et que je reviens du lycée.
- — Oui, c’est vrai. Habille-toi chaudement, il fait froid… et ne rentre pas trop tard… j’ai aussi peur pour lui maintenant que lorsqu’il avait cinq ans.
- — Vous croyez que vos parents n’ont pas encore peur pour vous ? Je crois que sans cela ils ne vous auraient pas donné leur maison.
- — Vous avez certainement raison. Mais vraiment, j’ai osé cette invitation pour vous dire combien Pascal a été transformé après nos entrevues. Il a retrouvé confiance en lui, dans l’établissement aussi, il a des copains maintenant et il est content d’aller au lycée. Je vous en suis très reconnaissante et je pense que les notes vont suivre.
- — C’est tout ce qu’il faut souhaiter, mais mon intervention n’a fait que combler certaines carences de mes professeurs et je veillerai à y remédier pour l’année scolaire prochaine.
Elle lui fait visiter la maison, insistant sur sa bonne idée d’avoir fait transformer l’escalier d’une seule volée en un escalier à trois volées, permettant de placer des toilettes à gauche de la porte d’entrée, d’avoir de grands placards dans la cuisine et une grande penderie dans l’entrée. La chambre de Pascal et une chambre d’amis un peu plus petite donnant sur la rue, sa grande chambre et un petit bureau donnant sur le jardin avec une terrasse au-dessus de la véranda. Elle est volubile, le feu aux joues, visiblement fière de sa réalisation, un cocon douillet d’une propreté maniaque. Ils reviennent s’installer au salon. Jérôme jubile intérieurement de ce que la petite robe de jersey, très moulante, révèle un corps aux formes généreuses et appétissantes.
- — Pardonnez ma curiosité, et vous n’êtes pas forcée de me répondre, mais je voudrais comprendre…
- — Allez-y, je vous dois bien cela.
- — Je voudrais comprendre comment une femme comme vous reste seule, enfin je veux dire sans conjoint, sans partenaire, sans homme. C’est vrai, vu de l’extérieur, vous avez tout : vous êtes jeune et belle, pleine de charme, de gentillesse, vous êtes intelligente, vous avez une bonne situation, une jolie maison…
- — Arrêtez, vous me faites rougir. Et en plus vous parlez comme mes parents. « Mais quand donc vas-tu ramener un homme dans ta maison ? ». C’est un peu leur obsession, ils craignent de mourir un jour en me laissant seule au monde, l’horreur pour eux qui ne se quittent pas depuis plus de quarante ans. Je ne sais pas comment vous expliquer… D’abord il y a eu cette expérience malheureuse, celle de la pauvre fille qui croyait au grand amour. Il me disait qu’il m’aimait, mais ce connard, pardon, mais c’est ce que je pense, n’aimait que lui. Quand il a su que j’étais enceinte, sa première idée fut de me demander d’avorter. Je n’ai pas voulu, je lui ai dit qu’on allait se débrouiller, avec l’aide de mes parents, des siens peut-être. Là, il est monté sur ses grands chevaux : « Tu ne comprends pas ? Mais j’ai de l’ambition, moi. Je fais mon droit, puis ensuite Sciences-po et après l’ENA si je peux. Ça ne colle pas du tout avec un môme qui chiale toutes les nuits. Si tu n’es même pas capable de comprendre ça, alors salut, je me casse… »
- — Le terme que vous avez employé n’est pas déplacé, je confirme.
- — Alors vous imaginez la claque d’abord, et la galère ensuite. J’ai suivi les cours presque jusqu’à la veille de l’accouchement, j’ai repris dès que j’ai pu. Ma mère venait avec le bébé sur le parking de la fac et je le faisais téter dans la voiture. Mais j’ai validé mes U. V., suffisamment pour ne pas perdre une année. Je me suis intégralement consacrée à Pascal et à mes études. J’ai validé mon diplôme dans les temps et j’ai été recrutée dans cette étude de Creusenton où j’avais fait mon stage. Pascal restait chez ses grands-parents, et déjà je faisais la route quotidiennement. Quand il a eu l’âge d’entrer en primaire, j’ai loué un petit appartement sur place et, en me démenant comme une folle, j’ai réussi à me débrouiller avec cantine et garderie. Sauf quand il était malade, j’étais bien obligée d’appeler ma mère à la rescousse. Bon an, mal an, je m’en suis assez bien sortie. Les années de collèges ont été plus dures. D’un côté, au boulot, je voulais progresser, mieux gagner ma vie, et donc on exigeait plus de moi, normal. De l’autre, les horaires du collège sont plus fluctuants, il n’y a pas de garderie, il a fallu lui faire confiance et lui donner une clé. Mais je le savais seul dans la rue et j’étais toujours très inquiète. Et puis la suite vous la connaissez, retour ici avec ce fantastique cadeau de mes parents. Pendant près de six mois, j’ai géré les travaux pour mettre cette maison à mon goût. Ensuite j’ai passé les week-ends et les vacances à nettoyer, briquer, poncer, faire les peintures et les papiers peints. Je vous pose juste une question : comment voulez-vous que j’aurais trouvé le temps de faire une rencontre et de… même pas refaire, mais faire ma vie ?
- — Vu de cette façon, évidemment. Cependant, parfois ça vous tombe sur la tête sans crier gare, l’amour ne choisit pas forcément en fonction de votre emploi du temps.
- — Ah, oui, c’est ce qu’on dit. Je ne suis pas en train de vous dire que quelques messieurs n’ont pas tenté leur chance. Mais voilà, la dame n’est pas seule, elle a un fils. Et ça, ça les fait fuir. Déjà ses propres enfants, ça n’est pas toujours facile, mais ceux des autres… Ou alors si, pour ceux qui en ont déjà trois à prendre un week-end sur deux et la moitié des vacances. Et là c’est moi qui dis non. Quant aux amours d’un soir, très peu pour moi, je connais les éventuelles conséquences. Ma réponse vous satisfait ?
- — Elle m’éclaire, Madame, elle m’éclaire et m’indique que vous avez également beaucoup de mérite.
- — Non, je crois que j’ai fait ce que je devais faire et surtout que j’ai été considérablement aidée. Mais je n’ai pas fini, aujourd’hui je suis premier clerc, mais je compte reprendre des études pour passer le CAFN, certificat d’aptitude aux fonctions de notaire, pour devenir notaire associé et un jour avoir ma propre étude.
- — Hé-hé ! L’ambition n’est pas seulement chez ceux qui la proclament ! C’est bien, il faut avancer.
- — Je sais surtout que les études supérieures coûtent cher, et même si mon salaire est correct, selon ce que Pascal fera, il me faudra plus pour assurer.
- — Hélas, vous avez mille fois raison. L’enseignement supérieur pratique encore la discrimination par l’argent. Rien qu’en fac, sans trop de frais, il faut quand même le logement, la nourriture, le transport et un peu de matériel, des bouquins. Quant aux grandes écoles, n’en parlons pas, ça fait peur.
- — Mais, assez parlé de moi, maintenant vous savez tout ou presque. Et vous, cher Monsieur, parlez-moi de vous ?
- — Oh moi, il n’y a pas grand-chose à dire. Je suis le « raté » de la famille. Je préférais la fête aux études, alors ça m’a mené là où je suis…
- — C’est tout de même pas si mal, vous plaisantez !
- — Non. Ma sœur aînée est une brillante ingénieure et responsable d’opérations à Kourou, en Guyane.
- — Dites donc ! Vous la voyez peu, j’imagine ?
- — Une fois par an ou tous les deux ans. J’y suis allé une fois, c’est l’enfer pour moi. Une chaleur moite, des moustiques et des tas de bestioles pas sympathiques, je n’y retournerai pas.
- — Et vos parents ?
- — Morts, de leur ambition, dirais-je. Mon grand-père était ébéniste et vivotait de son beau métier. Mon père n’a guère fait d’étincelles dans les études, alors le grand-père l’a pris avec lui. Ce n’était pas un excellent ouvrier, mais il avait des idées. Comme il leur manquait toujours la petite pièce dont ils avaient besoin, serrure, poignée, etc., et que ces pièces étaient très chères à l’unité, beaucoup moins par cinquante ou cent, il a ouvert une petite quincaillerie à côté de l’atelier et il y a placé sa femme, ma mère. Beau petit succès. Ensuite, de nouveaux matériaux sont arrivés sur le marché : l’aggloméré de particules, le contreplaqué, le lamifié, et avec, une nouvelle mode de meubles cubiques, fonctionnels, sans presque de travail qu’un coup de scie et quelques vis. Il s’y est lancé en proposant du sur mesure. Gros succès, notamment en ce qui concerne les cuisines et les salles de bains. Il a construit un immense hall en périphérie, a formé des équipes pour fabriquer et installer du sur mesure. Et en plus de la quincaillerie, il s’est mis à vendre tout ce qui va avec : la robinetterie, les éviers, les lavabos, les douches, les accessoires et le matériel de plomberie, d’électricité. Bref, un supermarché de bricolage avant l’heure.
- — Superbe ascension !
- — En effet. Mais tout cela leur est un peu monté à la tête. Ils ont acheté et rénové un superbe manoir où ils jouaient aux riches, là où j’ai passé mon enfance. Joli cadre de vie, mais parents absents. Ensuite ils ont acheté une maison en Charente-Maritime, au bord de la mer. Très agréable pour les vacances, très bien pour faire la fête quand les parents ne sont pas là. Le ciel s’est assombri lorsqu’ils m’ont sommé de trouver du boulot, sinon ils me coupaient les vivres. Avec mes diplômes de fac, je suis entré à l’Éducation nationale. Je suis devenu prof, mais ça ne me plaisait pas vraiment. Mes relations avec la hiérarchie étaient tendues, jusqu’au jour où mon proviseur m’a dit : « Si vous croyez que c’est si facile, faites-le ! ». C’est comme ça que, sur un coup de colère, j’ai passé le concours de chef d’établissement, et j’ai été reçu.
- — C’est drôle, parce qu’à vous voir œuvrer, j’étais persuadée que c’était pour vous une vocation.
- — Au départ, pas du tout, la vocation est venue après, avec la pratique du métier. En fait, se colleter avec de nouveaux problèmes tous les jours, c’est usant, mais passionnant. Dans l’intervalle, j’avais épousé une collègue prof, très jolie, très agréable, très… tout. Mais nous nous étions promis de ne jamais travailler ensemble, dans le même établissement. C’est mieux pour tout le monde.
- — Sage décision, ça paraît évident. Même avec ses collègues, elle aurait pu être en difficulté.
- — Oui, mais… Mais un prof, ça a beaucoup de temps libre ; dix-huit heures de cours par semaine, trente-six semaines par an.
- — Ah oui ? Je n’avais jamais compté. Maintenant que vous le dites, le temps que Pascal est en cours…
- — Oui, mais le proviseur lui n’a pas les mêmes horaires, c’est du 24/24 sept jours sur sept au niveau de la responsabilité. Il a des vacances, certes, mais beaucoup moins : S+2 et R-2, deux semaines après la sortie et deux semaines avant la rentrée, pour tout boucler et tout préparer.
- — Ah mince, un mois de moins…
- — Plus des permanences pendant les petites vacances, en partage avec les autres personnels, ce qui représente entre deux et trois semaines selon la taille de l’établissement.
- — Presque deux mois de moins, en somme.
- — À peu près, en effet. Plus l’écart hebdomadaire, car les agents commencent à sept heures le matin, et il est bon de les voir. Le soir, quand tout le monde est parti, c’est l’unique moment où vous êtes à peu près tranquille pour travailler et faire avancer les dossiers, jusqu’à dix-neuf ou vingt heures, parfois plus. Vous êtes de tous les conseils de classe, de tous les conseils d’administration, de toutes les réunions parents-profs ainsi que les réunions de profs, fréquemment pris. Je dis souvent que j’ai fait mes trente-cinq heures le mercredi à midi, au mieux le mercredi soir. Chaque semaine donc, mon épouse disposait d’une cinquantaine d’heures de liberté totale, partait en vacances seule jusqu’au vingt juillet et les continuait seule du vingt août à la rentrée. L’hiver, elle allait au ski, seule, et ainsi de suite. Il est bien évident que le couple n’a pas tardé à exploser. Heureusement, nous n’avons pas eu d’enfant, car elle ne pouvait pas en avoir, encore une liberté supplémentaire pour elle.
- — En fait, nous sommes tous les deux des « cabossés » de la vie.
- — Oui, on peut dire ça. Surtout que mes parents avaient poussé le bouchon un peu loin. Pour aller en Charente, trois heures et demie de route, sept heures avec le retour. C’était beaucoup pour un week-end. Ils ont donc pris l’habitude de s’y faire emmener en avion, il n’y avait rien de trop cher ! Pas un gros, un petit Cesna qui faisait le trajet en un peu plus d’une heure. « Génial, disait mon père, pas de bouchons dans le ciel même les jours de grands départs ! ». Sauf qu’il a suffi d’un coup de tabac pour que l’avion n’arrive jamais, crashé à une dizaine de kilomètres de l’arrivée, en pleine forêt. Il n’y avait pas besoin de crémation pour eux et le pilote.
- — Oh-là ! Quelle fin tragique…
- — Stupide surtout, mais c’est comme ça, c’est là que mène la folie des grandeurs. Je n’avais aucune envie de reprendre l’entreprise qui était en perte de vitesse depuis plusieurs années, à cause de la concurrence des grands groupes qui, eux, n’achètent pas par cent ou mille, mais à la tonne. Ma sœur encore moins, alors on a vendu. Quand l’État se fut servi, on s’est partagé le reste. Elle a gardé le manoir comme pied-à- terre en France, et moi la maison de la mer. Mais au moment de mon divorce, mon ex a déployé tous ses atouts pour faire valoir que j’étais « riche » et qu’elle n’avait rien. La bataille a duré trois ans par avocats interposés qui en ont largement profité. J’ai fini par céder pour être définitivement débarrassé de cette harpie. Au final, d’un pactole qui m’aurait permis de m’arrêter de bosser à tout moment, il ne me reste que de quoi me faire un gros plaisir de temps en temps. Mais je ne me plains pas.
- — Moi aussi, j’ai touché mon héritage par avance. Nous avons beaucoup de points communs, toutes proportions gardées.
- — C’est vrai, mais je crois que c’est le cas de beaucoup de gens. Allez, je vais vous quitter, il se fait tard.
- — Vous ne voulez pas rester dîner avec nous ? En toute simplicité…
- — C’est très gentil, mais je préfère être parti quand Pascal va rentrer, qu’il n’aille pas s’imaginer quoi que ce soit entre sa mère et son proviseur, ça pourrait le perturber.
- — Votre argument me convainc. Alors bonne soirée, peut-être aurons-nous une autre occasion aussi agréable que celle-ci…
- — Merci pour ces délicieux instants, je le souhaite également. Je vous inviterais volontiers dans mon logement de fonction, mais… là encore, je serais gêné que Pascal puisse raconter à ses copains qu’il connaît l’appartement du proviseur.
- — Je comprends, il faut éviter cela. Mais j’y pense, bientôt c’est la fermeture de la pêche, le dernier dimanche de janvier, un jour spécial avec un concours, et mon père et Pascal ne le manqueraient pour rien au monde. Alors je serai libre, si vous l’êtes aussi.
- — Tout à fait. Donc je vous attends pour déjeuner le dernier dimanche de janvier. Vous passerez par l’allée latérale, il y a une sonnette à mon nom.
- — D’accord, à bientôt alors. Au revoir, et merci encore.
Elle le regarde s’éloigner au travers de la vitre de la porte, longue silhouette dans la nuit. Une bouffée de chaleur l’envahit soudain.
- — Quel homme charmant, se prend-elle à dire tout haut.
Jérôme Rézin rentre tranquillement, flânant en souriant dans le froid. Il avait réellement passé un moment rare avec une femme délicieuse. Il y avait bien longtemps que ça ne lui était pas arrivé.
**********
Ce dimanche matin, le proviseur trouve que la femme de ménage se moque un peu de lui quand il passe un doigt sur la cheminée avant d’allumer un feu. Il repasse donc un coup de chiffon général et mérité et, par acquit de conscience, un coup d’aspirateur, maugréant contre cette dilettante qui le met en retard. Enfin il peut passer en cuisine pour préparer ses joues de porc au cidre, une de ses recettes favorites. Foie gras, kiwis et figues tendres en entrée, avec un Gewurztraminer, fromages locaux, crème brûlée et jésuite aux amandes en dessert, tout sera prêt si elle n’arrive pas trop tôt. L’interphone vibre en même temps que résonne la minuterie. Il coupe le gaz, pose son tablier et enfile son veston.
- — Entrez, je vous ouvre et je viens à votre avance.
Il déclenche l’ouverture du portail et dévale le vieil escalier.
- — Bonjour, comment allez-vous ?
- — Très bien, merci.
- — Je vous fais passer par les communs, un vieil escalier qui n’est pas sous alarme. Il n’est pas très frais, il est très peu utilisé sauf comme issue de secours pour les bureaux. Voilà, nous y sommes.
- — Ouah ! Mais c’est gigantesque !
- — En effet, mais je n’occupe pas tout, une chambre, une salle de bains, la cuisine et le séjour, c’est très suffisant. Tenez, entrez… Voyez le séjour, une vraie salle de bal !
- — Et cette hauteur de plafond…
- — Hélas oui, c’est inchauffable malgré que le plafond ait été rabaissé de cinquante centimètres. C’est pour cela que j’ai remis cette vieille cheminée en service.
- — Oh ! J’adore les feux de bois. Ça me manque chez moi.
Il la débarrasse, elle lui offre une bouteille d’un vieux Bordeaux conservé dans la cave de son père, espérant qu’il soit bon. Elle est vêtue d’un pantalon noir très ibérique, à large ceinture très haute, très moulant jusqu’aux genoux et large du bas, et d’un chemisier rouge à jabot. Il ne lui manque que les castagnettes pour danser le flamenco, mais le popotin et les cuisses charnues tiennent tous les fantasmes que Jérôme avait pu avoir à son égard. Ils boivent le champagne au salon, passent à table, elle s’extasie sur les talents culinaires de son hôte :
- — Moi qui imaginais manger des plats « traiteur », j’avoue que je suis bluffée.
- — Et moi je suis bluffé par votre vin, une merveille.
- — Contente qu’il vous plaise, parce que j’ai dû aller le chercher à la cave sur les indications de mon père et j’ai peur des araignées et des souris…
- — Et il y en avait ?
- — Des araignées oui, plein. Des souris, je n’en ai pas vu.
Elle mange de bon appétit et boit bien, répétant à chaque verre qu’elle va être ivre, mais le buvant quand même. Quand il se lève pour sortir du frigo les coupelles de crème, les saupoudrer de sucre et les flamber avec une lampe à souder, elle s’esclaffe :
- — Fantastique ! Je n’oserais jamais faire ça, j’aurais trop peur de mettre le feu à la maison ! Bravo, et en plus, c’est délicieux. Et ce gâteau aux amandes, c’est à se damner. C’est quoi ?
- — On appelle ça un « jésuite ». Ne me demandez pas pourquoi, mais ce n’est pas moi qui l’ai fait. On en trouve parfois dans certaines pâtisseries, et j’adore ça.
À la fin du repas, ils passent prendre le café au salon, Jérôme remet des bûches et le feu repart de plus belle.
- — Vous souhaitez aller faire un tour dans le parc ?
- — Honnêtement, non. Je souhaite profiter de ce feu de cheminée. J’aime vraiment cela. Mais c’est quoi ce grand truc noir au-dessus ? Une œuvre contemporaine ?
- — En quelque sorte… C’est la télé.
- — Ouah ! Si grand ? Si plat ? C’est génial !
- — Il me faut bien un peu de distraction parfois… Il y a un film que vous aimeriez voir ou revoir ?
- — Oh oui, « Tous les matins du monde » si vous aviez…
- — Je crois que oui.
Il prend une tablette et tape le titre, et soudain la pièce s’emplit du son de la viole de gambe. Son « surround », programme connecté « VOD », images fantastiques de finesse et de luminosité.
- — Vous permettez que je me mette à l’aise ?
- — Bien sûr.
Elle quitte ses bottines et Jérôme s’aperçoit de la petitesse de ses pieds.
- — Ne m’en parlez pas, je fais du 34. Inchaussable ! Sauf des chaussures de petite fille ou sur Internet à prix d’or. L’une des particularités de la grosse moche que je suis.
- — Je vous interdis de dire cela, vous êtes superbe.
- — Fait rien, je le pense quand même. Oh, j’ai trop bu, moi.
Comme elle replie ses jambes sur le canapé, il lui propose d’appuyer sa tête sur son épaule, elle accepte et se love contre lui. Il pose sa main, dont il ne sait que faire, sur sa hanche, tâtant ainsi un galbe moelleux et tendre. Ils restent ainsi tout au long du film. Quand l’écran redevient noir, sortant de sa torpeur, elle se lève d’un bond en détournant la tête, remet ses bottines et sort prendre son manteau. Interloqué, Jérôme la suit dans le couloir, elle pleure.
- — Pardonnez-moi… Faut que je rentre…
- — Julie… Pardon, Madame Berthine, ai-je fait ou dit quelque chose qui vous a blessée ?
- — Non… non… Vous êtes… parfait… absolument parfait… J’ai passé un moment… trop merveilleux… une espèce de rêve… Je ne le supporte pas… C’est trop fort, trop bien… C’est pas pour moi… Au revoir et merci.
Et elle s’enfuit dans l’escalier sans se retourner. Il appuie sur le bouton du portail, par une fenêtre il la voit trottiner dans la cour, il la revoit passer devant les grilles à grandes enjambées.
Décidément, les femmes sont bizarres, pense le proviseur. Comment voulez-vous que les enfants soient équilibrés ?
Embarrassé par le tour imprévu qu’a pris cette invitation, il décide de ne pas réagir et d’attendre. Il verra bien. Mais cela lui laisse un goût amer, il aurait bien aimé comprendre. Il lui faut attendre une dizaine de jours pour enfin recevoir un courrier, d’une écriture fine et régulière sur un beau vélin.
Cher Monsieur Rézin,
Par la présente, je viens vous présenter de plates excuses pour mon comportement de l’autre dimanche, qui a pu vous sembler aberrant. Je vous assure cependant que je ne suis pas folle, du moins pas identifiée comme telle, et je vous suis redevable de quelques explications. Mais, vous sachant fin psychologue, je ne doute pas que vous me comprendrez.
Je dois dire tout d’abord que votre environnement, fût-il professionnel, est grandiose, impressionnant, mais vous convient parfaitement. Vous êtes également un hôte remarquable, aux grandes compétences culinaires et très attentionné, et j’ai passé près de vous des instants de grande qualité que je qualifierais d’oniriques. L’alcool aidant, j’avais certainement trop bu, mais c’était tellement bon, j’ai véritablement eu la sensation de vivre un rêve éveillé. En fait, durant ces quelques heures, je me suis trouvée plongée dans une situation paradoxale dans laquelle je vivais exactement ce que j’ai toujours souhaité vivre, rêvé de vivre. Je m’explique : j’étais en présence d’un homme grand, solide, rassurant, attentionné, donnant l’impression de tout savoir et de tout savoir-faire, prenant soin de ma petite personne, sans jamais rien exiger de moi. Je me suis sentie en pleine confiance, au point de m’abandonner tout contre cet homme le temps d’un film, paisible, dans la chaleur d’un feu de cheminée. Il ne manquait peut-être qu’un chat, un gros matou qui serait venu se lover sur mes jambes en ronronnant. J’étais infiniment bien.
La fin du film a été comme un gong, une sonnerie stridente sonnant la fin de la récréation, la fin du rêve… D’un coup, la réalité m’a rattrapée. Je ne suis qu’une pauvre fille, petite clerc de notaire avec une erreur de jeunesse sur les bras, moche et grosse, qui joue les Cendrillons. J’ai pris une claque monumentale, ayant soudain conscience que j’étais totalement déplacée auprès d’un Monsieur qui devait s’ennuyer comme un rat mort en supportant mon fantasme de midinette. Et je vous présente toutes mes plates excuses pour vous avoir imposé ce moment pénible. Je me suis enfuie comme une voleuse, car j’étais incapable de juguler le flot de larmes qui me submergeait au regard de ma médiocrité et de l’abus de votre temps que je venais de commettre. J’avais tellement honte d’être aussi nulle.
Aussi, je vous prie de croire en mon sincère repentir, je saurai désormais rester à ma place. Je vous remercie également pour ce beau rêve qui reste gravé dans ma mémoire, pour votre empathie et surtout pour tout ce que vous avez fait pour Pascal.
Julie Berthine
Jérôme sourit un bref instant, secoue la tête et murmure :
- — C’est plus grave que je ne pensais… mais ça se soigne !
Lui aussi laisse passer le temps avant de répondre. Il ne le fait que lors de la seconde semaine des vacances d’hiver, il était de permanence la première, depuis le bord de mer. Il fait une superbe photo d’un coucher de soleil sur le phare de Cordouan, depuis une fenêtre de l’étage, en fait un tirage 21x29,7 qu’il glisse dans une feuille A3 pliée en deux sur laquelle il écrit sa réponse.
Très chère Madame Berthine,
Votre propension à vous dénigrer me stupéfie. Je ne la trouve pas, mais pas du tout, en adéquation avec le futur notaire que vous serez bientôt, fonction qui semble encore être celle d’un notable pour une majeure partie de la population. Contre cela, je ne peux pas grand-chose, c’est peut-être un traumatisme d’enfance, mais je serais étonné d’apprendre que vos parents vous auraient entretenue dans le sentiment permanent d’une nullité supposée. Pardonnez-moi ce reproche, mais vous n’êtes pas objective avec vous-même, car je trouve au contraire que la nature vous a gâtée, que vous êtes une mère attentive, une femme de goût et une professionnelle installée dans une voie de réussite. Mais ce n’est que mon avis.
Navré de vous contredire encore, mais ce fameux dimanche où vous m’avez fait l’honneur de votre présence, je ne me suis pas ennuyé une seule seconde. Car moi aussi, j’ai rêvé. « I have a dream », disait ce bon pasteur Luther King. Je me suis senti enveloppé dans la douceur affectueuse de l’aura d’une femme aimante, avec laquelle je passais un délicieux après-midi, reposant, paisible et confortable. Et mon rêve se poursuivait au-delà. Après le film, nous allions regarder un concert, de rock ou de classique, dîner légèrement d’un potage de légumes et d’une salade de fruits. Et puis, même si cela ne se dit pas à une dame, mais autant être sincère jusqu’au bout, nous aurions fait l’amour, tendrement d’abord, follement ensuite et furieusement enfin, jusqu’au milieu de la nuit, quitte à partir au travail le lendemain un peu vaseux, mais terriblement heureux par nos corps rassasiés. Las, ce n’était qu’un rêve. Le rêve que vous pouviez être cette femme espérée auprès de laquelle je souhaiterais vieillir, dans la paix et une tendresse réciproque.
Mais brisons les rêves et revenons à la réalité. Ce qui me navre dans cette histoire qui n’a pas commencé, c’est de me dire que nous sommes peut-être passés à côté d’une relation claire, lumineuse, saine et vraie, l’une de ces relations rares, franche et sincère, simple, totale et magnifiante, que l’on nomme, je crois, « le bonheur », état que nous ignorons l’un comme l’autre. Et je trouve cela regrettable. Si toutefois vous changiez d’avis, si toutefois vous souhaitiez partager le spectacle quotidiennement répété et différent à la fois que vous montre cette photo prise hier, essayez alors de vous libérer un ou deux jours durant les prochaines vacances de printemps, et je vous montrerai cet endroit magique où je souhaite finir ma vie et y passer de belles vacances en attendant.
Sans vouloir faire de la psychologie de « Marie-Claire », je me demande si cette crainte du bonheur ne relève pas de la chérophobie : le bonheur n’est pas pour moi, ou tout bon moment se paye cher, très cher. Et votre expérience malheureuse va dans ce sens. Mais ça y est, vous avez payé, votre compte est à jour, il est temps de passer à autre chose. Pensez-y…
Votre dévoué Jérôme Rézin
Il faut cette fois très peu de temps avant que Jérôme ne reçoive une réponse par SMS :
« Je serai libre pour Pâques, du jeudi midi au lundi soir. Pascal sera en Auvergne avec mes parents ».
La chérophobe. »
Il répond donc dans la foulée :
« Je vous attendrai chez moi, le jeudi vers quinze heures. Sonnez et rentrez votre voiture dans la cour. »
La route qui lui avait parue si longue lorsqu’il l’avait faite le matin même dans l’autre sens semble étonnamment courte à Jérôme. Ils parlent longuement de Pascal, auquel il avait attribué des encouragements après un redressement spectaculaire de ses notes. Il le pense sur la voie des félicitations pour le troisième trimestre et bien parti pour la première et l’épreuve de français du bac. Elle parle de sa chérophobie, disant qu’il avait mis le doigt sur ce dont elle souffrait, la peur de se faire mal encore une fois. Il parle de sa simplicité, ce qui l’avait toujours démarqué du reste de sa famille, dévorée par la folie des grandeurs. Bien sûr il en profite, ne serait-ce que par cette maison du bord de mer ou son compte bancaire. Il pourrait rouler en Porsche et aller skier à Courchevel, mais ça ne l’intéresse pas. Sa petite hybride, respectueuse de l’environnement, lui convient parfaitement et il passe son temps libre à bricoler et pêcher. Si ses parents n’étaient pas morts bêtement, ils couleraient vraisemblablement une retraite prétentieuse dans un somptueux riad marocain, là encore un rêve qui n’est pas le sien.
Ils arrivent dans la bourgade vers dix-neuf heures, et il file droit sur le port, invitant sa passagère dans une brasserie où les plateaux de fruits de mer sont exceptionnels. Ils se régalent. Puis il suit la route de la corniche jusqu’à une petite rue piquant droit vers la mer. D’un clic sur une télécommande, le dernier portail s’ouvre et le jardin s’illumine de nombreux lampadaires. L’allée serpente entre les troncs de pins et la bâtisse apparaît, bien éclairée également. Elle n’est pas immense, guère plus d’une soixantaine de mètres carrés au sol, mais sur quatre niveaux : un sous-sol complètement enterré côté mer et à demi côté rue, un rez-de-chaussée, un étage et des combles aménagés. Ils entrent par une sorte de sas vitré, protégeant du vent et du sable et là, Julie a le souffle coupé. Ce n’est qu’une seule pièce, immense, avec seulement deux piliers soutenant la structure, un bel escalier sans contremarches brisant à peine la perspective. Elle reconnaît un coin cuisine, à peu près identique à celui du lycée, un espace salle à manger, un espace salon avec les mêmes meubles, le même écran géant au-dessus d’une cheminée, et un bar, un piano droit, une bibliothèque, des tables de jeu… Bref, un lieu où l’on peut tout faire en restant ensemble.
- — Vous reconnaissez plein de choses, je suppose. Eh bien oui, je dois manquer d’imagination. Quand je trouve quelque chose qui me convient, je l’achète en double, un pour ici et un pour mon logement de fonction. Comme ça, je ne suis pas trop dépaysé et j’obtiens des tarifs intéressants.
- — C’est… magnifique ! Quel espace et quel aménagement ! Je suis encore une fois bluffée.
- — Venez, on monte à l’étage. Il y avait quatre chambres assez petites et une minuscule salle de bains, j’en ai fait deux grandes, façon « suites », avec de belles salles de bains et des dressings. Voici la mienne, donnant sur la mer, l’autre est pour les invités.
- — Donc pour moi…
- — Pas du tout, c’est bien celle-ci la vôtre, car j’ai bien l’intention de contempler l’océan avec vous dans mes bras.
- — Holà ! Comme vous y allez, Monsieur Rézin. Vous êtes rapide en besogne !
- — Chère Julie, nous sommes tous les deux adultes responsables, et libres de nos choix. Ne comptez pas sur un viol, ce n’est pas dans mon ADN. Mais en étant franc et direct, je pense que l’on peut gagner du temps et profiter pleinement de ces quelques jours pour apprendre à nous connaître vraiment. Non ?
- — Comme toujours, vous avez raison. Je ne serais pas venue si je ne m’étais pas faite à l’idée que cela était inéluctable. Peut-être attendais-je de vous un peu plus de romantisme, cependant…
- — J’y ai pensé. Un feu est prêt dans la cheminée, il n’y a qu’à craquer une allumette. Avec un café pour commencer ?
- — Oui, je veux bien. Mais… quelque chose m’étonne. Il fait chaud ici, le feu prêt dans la cheminée, vous êtes venu tout préparer ?
- — Non, je suis là depuis le début des vacances et je suis allé vous chercher ce matin.
- — Vous voulez dire que vous avez fait deux fois la route dans la journée ? Rien que pour moi ?
- — Bien sûr, tellement heureux que vous ayez accepté.
- — Alors ça, c’est vraiment romantique. J’ai soudain l’impression d’être importante.
- — Vous m’êtes très précieuse, en effet. Allons boire ce café.
Il craque une allumette et les flammes envahissent le foyer. Il met une musique douce qui emplit soudain la pièce, comme dans un film. Il sert le café qu’ils dégustent devant l’âtre en se jetant des œillades timides. Puis il se lève et l’attire dans ses bras, leurs bouches s’approchent, mais soudain elle sursaute :
- — Attendez, il faut que j’aille me laver les dents, avec ces fruits de mer…
- — C’est cela, dit-il en la retenant. Et puis n’oubliez pas de prendre une douche, de passer chez la coiffeuse, la manucure, le pédicure, l’esthéticienne et le gynéco, tant que vous y êtes.
- — Euh… Tout ça, c’est déjà fait.
- — Non ?
- — Je vous jure. Quand on est une grosse moche, il faut au moins soigner les détails !
- — Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié. Eh bien tant pis pour la brosse à dents, j’ai mangé la même chose que vous. Mais peut-être souhaitez-vous un digestif un peu parfumé ?
- — Oui, je veux bien, peut-être que ça me détendra.
- — J’ai ce qu’il faut sous la main, un génépi. Ça vient des Alpes, une fleur qui pousse au ras des glaciers, dans les moraines. Pour tout vous avouer, ça me fera du bien aussi, j’ai un trac d’adolescent.
- — Vrai ? Ha-ha-ha ! Ça me rassure…
- — On est bêtes, non ? À nos âges… Au fait, quel âge avez-vous précisément ?
- — Trente-sept ans.
- — Moi quarante-deux. C’est correct comme écart ?
- — Oui, très.
- — Bon alors là, je dis : Julie, j’ai envie de vous, et vous répondez ?
- — Moi aussi, Jérôme.
- — Bien ! Vous connaissez votre rôle par cœur. Et là, les violons devraient s’affoler et nous tombons dans les bras l’un de l’autre… Tant pis pour les violons.
Un premier baiser très romantique, devant la cheminée. Le second est plus passionné et le troisième ne se fait qu’en haut de l’escalier qu’ils grimpent quatre à quatre. Du palier à la chambre, les vêtements tracent le chemin comme les cailloux du Petit Poucet. Sur le grand lit king-size, Jérôme gave ses mains et sa bouche de ce corps tant désiré. Elle ronronne comme une chatte et s’offre sans retenue. Jérôme déguste sa vulve épaisse avec délectation, boit à sa source et butine son bouton, lui tirant des gémissements de plaisir, avant de la pénétrer lentement, délicatement, comme si elle était vierge. Aussitôt, elle bascule son bassin vers le haut, relevant ses cuisses charnues, et enserre le mâle qui la prend pour la première fois, s’offrant à l’intromission jusqu’aux tréfonds de son ventre chaud et humide. Elle se cramponne à lui des quatre membres, comme un naufragé à une bouée. Jérôme savoure ce vagin étroit qui n’a pas été visité depuis près de deux décennies. Il la pilonne tendrement en cherchant à lire la montée du plaisir sur ce joli visage qui se crispe par instant. Puis elle devient toute rouge et l’air semble lui manquer. Dans un élan désespéré, elle crie :
- — Je t’aime, oh je t’aime…
Puis elle se tétanise dans un râle ultime, reste agitée de soubresauts un long moment avant de retomber inerte et pantelante. Jérôme se recule, son sexe luisant de mouille sort du vagin béant et claque contre son ventre. Il s’étend près de sa maîtresse, écarte quelques cheveux collés et fait mille petits bisous sur ce beau visage. Elle ouvre ses grands yeux et le contemple d’un regard chargé d’émotion :
- — Merci, Monsieur, c’était merveilleux, comme je l’espérais. Je crains de devenir accro. Mais dis-moi, et toi, tu n’as pas joui ?
- — Pas grave, à mon âge il faut du temps pour récupérer. Et comme on a toute la nuit devant nous, tu te souviens : tendrement, follement et furieusement.
- — Je ne sais pas si je tiendrai jusqu’au troisième round.
- — Alors il faut prendre des forces. Que dirais-tu d’une petite coupe de champagne ?
- — Si tu me prends par les sentiments…
- — Non, par la main. Allez, viens !
- — Comme ça ? Toute nue ? Et si on nous voyait ?
- — D’abord il n’y a pas de voisins, ensuite regarde… un bouton et hop, tous les volets se ferment.
- — D’accord, mais même toi, ça me gêne. Tu vas mater mes grosses fesses…
- — Tes grosses fesses, comme tu dis, me font bander. Alors de quoi te plains-tu ?
- — De rien. Juste au passage, je me permets de te dire que tu as une très belle queue.
- — Ça, c’est plutôt gentil. Allez, viens, sans pudeur déplacée après ce qu’on vient de faire. Je vais ranimer le feu.
Ils boivent, font de nouveau l’amour, boivent à nouveau et refont l’amour jusqu’à épuisement. Le soleil est déjà haut quand ils se réveillent et le café et la douche sont les bienvenus. Au jour, la propriété avait une tout autre allure, dedans comme dehors. Julie erre de pièce en pièce, va dans l’antique véranda puis sort dans le parc, émerveillée. La mer est là sans vis-à-vis, et en même temps la hauteur de la falaise protège de toute submersion. On aperçoit Cordouan, plus vieux phare d’Europe, et la silhouette d’un bateau à l’horizon qui rallie un port de la Gironde. C’est paisible, la plage est déserte, elle se croit sur une île. Jérôme la rejoint, l’enlaçant tendrement par les épaules.
- — C’est merveilleux, mon amour…
- — Ça te plaît ? J’en suis ravi. Tu m’accompagnes ? Je vais nous chercher des huîtres.
Il disparaît un instant dans le garage, puis un son caractéristique en sort, précédant le museau carré d’une Méhari, cette ancienne voiture de Citroën, coque en plastique orange, mécanique de deudeuche tout aussi increvable. La plupart ont disparu, calcinées par des crétins, elles brûlaient aussi bien que des balles de ping-pong. Le père de Jérôme avait acheté celle-ci pour rouler sur les plages, depuis c’est interdit, mais toujours aussi agréable pour traîner. Alors Jérôme l’a fait retaper, carrosserie et mécanique et n’utilise qu’elle quand il est à la mer. Avec le plastique, pas de rouille ! Julie a d’abord l’impression qu’ils s’enfoncent dans les terres, à l’opposé de la mer, et puis ils se retrouvent dans un paysage très plat, dégagé et humide. La route étroite serpente à angles droits au milieu de multiples plans d’eau, dans lesquels Jérôme lui montre hérons, avocettes et courlis. Il s’arrête devant une cabane de planches.
- — Salut Jacquot !
- — Té ! Comment il va, le Jérôme ? Hou, mais dis-moi, c’est que tu n’es pas seul, cette fois. Dis, chuchote-t-il, joli petit lot ! Sacré Jérôme. Bonjour mademoiselle, tonne-t-il, venez nous rejoindre puisque le grand-là ne fait pas les présentations.
- — Mais si, voici Julie, Julie, voici Jacques, dit Jacquot, ostréiculteur de son état.
- — Bonjour, Monsieur, enchantée.
- — Oh dites, vous allez pas me la faire façon « prout ma chère » ! Appelle-moi Jacquot comme tout le monde et moi je te dis bonjour Julie, et je te fais la bise, tiens. Faut pas rater une occasion. Alors, besoin de carburant ? Il est en panne le grand ? Parce que tu sais que les huîtres sont aphrodisiaques. Enfin c’est ce qu’on dit, moi je peux pas savoir puisque j’en mange tout le temps. Ha-ha-ha !
- — Ne l’écoute pas sinon dans deux minutes il va ouvrir sa braguette. Allez, prépare-nous un plateau au lieu de raconter des sonneries. Qu’est-ce que tu préfères, Julie, les grosses ou les petites ?
- — Plutôt les petites.
- — Ha-ha ! J’en étais sûr ! C’est pour ça qu’elle est avec toi, mon pote !
- — Tais-toi, on a passé l’âge de jouer à celui qui a la plus grosse. Donc quatre douzaines de numéro quatre et deux de deux, j’en ferai des cuites aussi. Venez les voir, mes mignonnes.
Ils font le tour de la cabane pour découvrir un grand bassin de ciment traversé par un ponton de bois.
- — Vous les voyez dans les panières, elles bayent aux corneilles. Regardez-les bien…
Les huîtres entassées dans des panières de plastique de différentes couleurs sont effectivement grandes ouvertes. Il passe sa main au-dessus de l’eau, à plus de cinquante centimètres au-dessus des huîtres. Instantanément, elles se referment toutes d’un coup sec, provoquant un léger remous en surface. Il en attrape une, sort un vieux canif de sa poche et l’ouvre en un tournemain.
- — Vous avez vu ? Allez, montrez-moi où sont les yeux…
- — Ne t’inquiète pas, il fait le coup à tout le monde. Mais c’est bidon, ton truc. Tu passes entre le soleil et elles et elles le sentent, comme toi quand tu es sur la plage et qu’un connard se penche sur toi pour te regarder le nombril. Les yeux fermés, tu le sens. Et pour elles, une ombre c’est un prédateur potentiel, position de défense en fermant la coquille.
- — Ouais, ouais. Il est pénible, il a réponse à tout, ce gus, dit Jacquot en se tournant vers Julie.
- — J’avais remarqué, réplique-t-elle, et c’est aussi pour ça que je l’aime.
- — Allez, goûtez-la cette belle maintenant qu’elle est ouverte.
- — Hum… qu’est-ce que c’est bon ! Surtout comme ça, ici, là où elles sont élevées, avec le vent et le paysage.
- — Eh bé, ça vous ferait plaisir de les manger ici ? J’ai une petite table, deux chaises et une bouteille de Muscadet.
- — Oh, Jérôme, j’ai tellement envie…
- — Pas de problème, personne ne nous attend.
Jérôme n’est pas ravi, le Jacquot l’agace un peu. Non seulement il est un peu lourd avec ses allusions salaces, mais en plus il mate Julie avec un regard libidineux, tel que ses yeux prennent presque la couleur de ses huîtres. Et puis l’installation est tellement sommaire, table et chaises à peine propres, couvercles de polystyrène en guise d’assiettes… Ils remportent quand même deux douzaines de petites et de grosses. De retour à la villa, Jérôme questionne :
- — Qu’as-tu envie de faire cet après-midi ? Balade sur les plages, chemin des douaniers, visite de sites sympas ?
- — … l’amour, murmura-t-elle très bas.
- — Comment ?
- — Je dis que j’ai envie de faire l’amour, c’est tout. Je sais, je passe de nonne à nymphomane, mais j’ai le ventre qui se tord de désir. Trop de retard à rattraper, sûrement. J’ai besoin de te sentir en moi.
- — Nymphomane, ça ne me dérange pas tant que c’est avec moi et seulement avec moi. Je suis très exclusif.
- — Là-dessus, n’aie pas de craintes. Je n’ai pas eu dix-sept ans d’abstinence pour tromper le prince charmant qui a sorti mon corps de son sommeil.
- — Alors au lit !
- — Ouiiiiiiiiiiiii !
Il y a peu de place, dans les deux jours restants, pour d’autres activités. Juste une escapade à Brouage, et encore Julie faillit-elle violer Jérôme dans une échauguette. Une telle frénésie amoureuse n’est pas faite pour lui déplaire, lui qui n’avait pas non plus eu de relations sexuelles depuis belle lurette. Ils réussissent tout de même à tenir quelques conversations. Notamment, il la remercie pour la bonne idée qu’elle lui a donnée d’une véranda supportant une terrasse. Car il fallait se rendre à l’évidence, celle de la villa avait dépassé son temps de vie et de résistance aux embruns, si charmante soit-elle dans son style rococo des années trente. Il va revenir, après l’avoir raccompagnée, pour rencontrer des entreprises. Elle se sent fière de cette reconnaissance, mais la tristesse l’envahit dès le dimanche, à la perspective de quitter son chéri le lendemain.
- — Mais comment vais-je pouvoir vivre sans toi, sans ta présence, sans tes mains, sans ta bouche, sans ta queue ?
- — Tu feras comme moi, mon amour. Tu patienteras jusqu’à la prochaine fois.
- — Au premier mai ? À l’Ascension ?
- — Hélas non, je suis de permanence. Je ne pouvais pas deviner ton arrivée dans ma vie d’une part, et d’autre part il y a l’organisation du bac à assurer, il faut que j’y sois, mon lycée est centre d’examen.
- — C’est terrible… Mais je pourrais peut-être aller te voir chez toi ?
- — Oui, ça, c’est possible.
- — Et dormir avec toi ?
- — Aussi, oui, bien sûr.
- — Ah chouette ! Mes parents n’auront jamais autant eu Pascal en pension.
- — Attention à ne pas le délaisser, il le vivrait mal. À mon avis, tu devrais tout lui expliquer de notre relation, à lui et à tes parents aussi. Du moins, si tu souhaites qu’elle perdure…
- — Ben évidemment. C’est vrai ? C’est officiel alors ? Je veux dire, on est ensemble pour de bon ?
- — Écoute, tous les indicateurs sont au vert, tout a l’air de fonctionner merveilleusement entre nous, alors pourquoi attendre des mois pour l’annoncer et en profiter au grand jour ?
- — Oui après tout, pourquoi ? Oh là là, ça va leur faire drôle !… Ma mère va être folle.
- — Et puis il faut bien que Pascal soit au courant et qu’il apprenne à gérer cette situation inédite, sa mère avec son proviseur. Parce que j’espère bien que cet été il viendra ici en vacances avec nous.
- — C’est vrai ? Tu voudras bien ? Tu es formidable.
- — Mais non. N’oublie pas que je suis au courant depuis le début que tu as un fils, puisque c’est grâce à lui qu’on s’est connus.
- — Oui, c’est vrai.
- — Et je pense que la chambre du haut dominant la mer va lui plaire, non ? Et puis celle en face de la nôtre conviendra à tes parents, même sans la vue ?
- — Oh là là, je suppose, oui. Parce que tu comptes les inviter aussi ?
- — Bien sûr, j’imagine que ça te fera plaisir.
- — Oh !… Voilà une facette de mon amour que je ne connaissais pas encore, la générosité. Je trouve ça émouvant, surtout que tu ne les connais pas encore.
- — Non, mais voyant ce qu’ils ont fait pour toi, je ne leur arrive pas à la cheville.
- — Je t’aime, tu sais. Et pas que pour le sexe, même si je me sens délicieusement moulue, le ventre et les seins en feu, comme si j’étais passée sous un troupeau d’éléphants.
- — Je réfute, je ne suis pas un éléphant. Même si ma trompe est aussi en feu et reste gonflée même au repos.
- — Ha-ha ! Il n’y a qu’un moyen pour calmer cet incendie, c’est de faire l’amour à nouveau.
- — Si tu le dis…
Cette fois Jérôme décide de lui faire subir les derniers outrages. Elle a beau protester que ce n’est pas propre lorsqu’il lui fait une feuille de rose, elle se calme lorsque la pointe de sa langue pénètre dans sa rosette et fouille son étroit conduit, lui procurant des sensations inédites, loin d’être désagréables. Elle reprend ses protestations de pure forme lorsqu’il y introduit un, puis deux doigts. Elle sait pertinemment ce qui va lui arriver, mais elle est prête à tout pour cet homme tant elle en est follement amoureuse. Alors elle prend le parti de lui obéir aveuglément, de lui faire totalement confiance, se détend autant qu’elle le peut et se laisse pénétrer. Elle fixe sa pensée sur la beauté de cette queue qui force son étroit conduit, peu importe comment pourvu qu’elle soit en elle.
Mais le bougre est habile, ses mains lestes et prodigieusement adroites et inventives. Elles volent de ses pointes de seins à son clitoris, faisant oublier la douleur pour faire place à la montée d’un plaisir fou. Elle se laisse progressivement envahir par des vagues de sensations incroyables qui montent de tout son corps et se fracassent dans sa tête contre les dernières digues de sa raison. Puis soudain un tsunami emporte tout, raison, conscience, temps, douleur, plaisir. Dans un hurlement de bête atteinte par un javelot, elle sombre dans un état de possession dont le plaisir est le maître absolu. Tout son être n’est plus qu’un immense clitoris qui vibre aux coups de boutoir du mâle arrimé à ses hanches. La délivrance vient des puissants jets de semence qui inondent ses boyaux, accompagnés des rugissements orgasmiques de son amant, perçus comme venant d’un autre monde. Elle s’affale sur la couche, trempée de sueur, anéantie, désarticulée, comme morte.
Il fait nuit lorsqu’elle rouvre les yeux. Jérôme l’a recouverte du couvre-lit, il la veille paisible, assis dans un fauteuil.
- — Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Oh oui, ça y est, je me souviens…
Des borborygmes scabreux sortent de ses fesses dès qu’elle bouge, elle se traîne honteuse jusqu’à la salle de bains. Elle en sort en peignoir, Jérôme craint un peu sa réaction. Elle se penche vers lui pour lui donner un petit baiser.
- — Ça va, demande-t-il ?
- — Je suis encore vivante. Je n’ai jamais eu d’hémorroïdes, mais je crois que ça doit ressembler à ce que je ressens actuellement. Je vais avoir du mal à m’asseoir pendant au moins une semaine…
- — Comme ça, tu penseras à moi. J’ai une crème apaisante et cicatrisante, je peux t’en mettre si tu veux.
- — Ayant perdu toute pudeur, je veux bien. Mais j’aurais pensé à toi de toute façon, tu sais. Enfin, ça valait le coup d’être vécu, je ne regrette pas. J’espère seulement que la prochaine fois ce sera plus facile… mais pas moins bien !
Le lundi pointe son aurore et Jérôme ouvre le volet et l’appelle. Ils contemplent ensemble le spectacle extraordinaire d’un coucher de lune dans la mer, presque derrière Cordouan. Le Nikon sur pied immortalise ces instants, puis ils font l’amour de façon plus conventionnelle. Elle y met l’énergie du désespoir, de cette dernière fois avant de se quitter. Il la laisse le chevaucher et prendre son plaisir à plusieurs reprises, avant de la rejoindre dans un ultime orgasme commun. Pour lui aussi, le vide sera immense. Ils ferment la villa pour vingt-quatre heures, il ne reviendra que le lendemain. En arrivant au lycée vers seize heures, elle l’implore de lui faire l’amour une dernière fois, « pour garder sa semence en elle ». Il la prend tendrement sur le bord de la table, jupe troussée et culotte baissée, comme deux amants à la sauvette. Elle remonte sa culotte sans rien dire et s’enfuit, les yeux pleins de larmes comme trois mois auparavant, mais cette fois il sait pourquoi.
Il retourne en Charente, harcèle quelques entreprises et artisans et finit par obtenir ce qu’il voulait. Bizarrement, ce sont deux jeunes chevelus et barbus, à la dégaine de baba-cool, qui comprennent parfaitement ses souhaits. Plutôt charpentiers et tailleurs de pierres, ils disent adorer travailler sur ces villas du début du siècle, « époque où l’on savait construire », et dessinent sur place une structure bois capable de porter la terrasse sans presque empiéter sur l’espace de la véranda. Ils comptent utiliser la pierre d’appui de fenêtre pour compléter l’encadrement de la future porte-fenêtre, et ils proposent de démonter l’ancienne véranda et de l’utiliser en parement de la nouvelle, qui sera en triple vitrage antieffraction et anti-soleil. Un de leurs copains, ferronnier d’art, peut également faire une balustrade de terrasse en s’inspirant de l’appui de fenêtre. Fantastique ! Mais cher… Tant pis, le deal étant d’avoir terminé ça avant le quatorze juillet, engagement signé, incluant un store-banne au-dessus de la terrasse. Jérôme signe un premier chèque du tiers de la commande et leur donne rendez-vous le samedi quinze juillet pour le solde.
Dans l’intervalle, les appétits de Julie sont un brin frustrés. Juste une nuit ou un dimanche volés par-ci par-là aux emplois du temps respectifs, qui se transforment en folie furieuse et débauche totale. Elle se torture l’esprit pendant des jours et des nuits pour trouver le moment propice et les mots convenables pour annoncer la nouvelle à son fils. Finalement, elle lui propose une promenade au bord du lac pour se détendre.
- — Pascal, mon chéri, tu as dû me trouver… un peu bizarre, perturbée, ces derniers temps. Il faut que je te dise : j’ai… rencontré quelqu’un…
- — Non… c’est vrai ? Maman, mais c’est super ! Ha-ha ! Fabuleux, on l’a tellement souhaité, papy, mamy et moi.
- — Quoi ? Vous en parlez tous les trois ?
- — Ben, bien sûr. Mamy ne pense qu’à ça. Elle me demande toujours si un Monsieur vient à la maison, ou si tu téléphones souvent en t’enfermant…
- — Ah, maman !… c’est bien d’elle, ça. Eh bien cette fois, tu pourras lui dire que c’est fait. Ou plutôt non, c’est à moi de le lui dire. OK ?
- — OK. J’ai hâte de voir sa tête. Pourvu qu’elle ne fasse pas une crise cardiaque…
- — J’espère bien que non. Oh, j’ai une idée, et si on les invitait un dimanche a déjeuner avec mon chéri ?
- — Génial ! Comme ça, moi aussi je ferai sa connaissance.
- — Justement, Pascal. Je voulais aussi te dire… c’est délicat…
- — Ben quoi ?
- — Tu le connais… c’est ton proviseur…
- — Oh putain ! C’est pas vrai ! Oh putain de putain de putain !…
- — Pascal ! Arrête de jurer comme ça.
- — Ah si tu savais ! J’ai tellement croisé les doigts pour que ça arrive…
- — Comment ça ?
- — Tu sais, quand il m’a installé dans la pièce à côté pour refaire mon cahier de textes, vous avez continué à parler tous les deux, mais un peu comme des confidences.
- — Oui, je me souviens, il voulait connaître ton environnement familial, si tu voyais ton père, tout ça. Et je n’allais pas raconter ma vie avec un porte-voix. Et alors ?
- — Eh ben quand je suis revenu, je vous ai vu discuter et vous étiez trop beaux tous les deux ! Mais vraiment, si beaux que je me suis dit : ah putain, si ce Monsieur était libre, ce serait super. Il est tellement sympa, ce serait trop bien pour ma mère. Et j’ai croisé les doigts à me les casser. J’étais prêt à faire n’importe quelle connerie pour qu’il te convoque à nouveau. Quand il est venu à la maison pour la galette, je me suis dit : c’est gagné. Mais après, plus rien. Alors j’ai pensé qu’il était déjà marié.
- — Eh non, il est divorcé, depuis longtemps. Et je ne suis pas allée voir une copine à Pâques, j’étais au bord de la mer avec lui.
- — Putain ! Oh putain, ce que c’est bien !
- — Pascal ! Arrête de jurer.
- — Oh !… ça vaut le coup, non ?
- — Oui, bon, mais ne recommence pas. Maintenant, il faut que tu me promettes quelque chose. Défense d’en parler à qui que ce soit et pour quelque raison que ce soit. À personne, tu m’entends ? Per-sonne !
- — Mais attends, j’suis pas con ! « Gna-gna-gna, le chouchou du proviseur », ou « ta mère couche avec le proviseur ». Tu parles, je serai une vraie tombe. Oh ce que je suis content !
Alice et Bernard Berthine arrivent assez tôt. Alice n’a qu’une confiance limitée dans les qualités culinaires de sa fille, et veut toujours mettre sa patte aux plats préparés. Pascal met le couvert et Bernard descend dans son ancienne cave chercher une bonne bouteille.
- — Pascal, dit Alice à son petit-fils. Tu ne sais plus compter, mon garçon. Tu as mis cinq assiettes…
- — Mais si maman, il a raison. Car nous avons un autre invité.
- — Ah bon ? Qui c’est ?
- — C’est une surprise.
- — Oh, tu aurais pu me le dire, j’aurais mis une plus belle robe…
Trop tard ! La sonnette retentit. Pascal court ouvrir.
- — Bonjour Monsieur.
- — Bonjour Pascal. Je suis peut-être un peu en avance…
- — Non, non, crie Julie depuis son coin cuisine. Entre, je t’en prie.
Le grand gaillard entre sous l’œil médusé d’Alice, une brassée de roses rouges dans les bras.
- — Bonjour, Madame, enchanté, Jérôme Rézin. Vous êtes la maman de Julie, je pense. Alors, tenez, il y a deux bouquets, l’un pour la fille, l’autre pour sa maman.
- — Oh !… Mais Monsieur je suis confuse… je… Bernaaaard !
- — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore, maugrée le bonhomme en remontant avec sa bouteille ?
Il voit soudain ce grand inconnu, sa femme avec un bouquet de roses et sa fille et son petit-fils qui se marrent comme des baleines.
- — Bonjour Monsieur. Monsieur Berthine, le papa de Julie, je suppose ?
- — Bonjour, Monsieur, c’est bien cela.
- — Jérôme Rézin. Pardonnez-moi, je me suis permis d’offrir un bouquet à votre épouse. C’est un peu cavalier peut-être, mais comme j’en apportais un à Julie, je me suis dit qu’un autre à sa maman pour la remercier d’avoir mis au monde une telle fille ne serait pas déplacé.
- — Oooohhhh… fait Alice en s’asseyant sur la première chaise venue. Oh, c’est trop gentil.
- — Tiens chérie, ton bouquet. As-tu besoin d’un coup de main ?
- — Non, mais sers-nous une flûte de champagne, si tu veux bien, je crois que maman en a bien besoin.
Le repas n’est pas vraiment parfait, un peu trop de sel dans les haricots verts, pas assez sur le poulet rôti, mais personne ne s’en aperçoit vraiment. Jérôme est le centre des préoccupations, Julie le dévore du regard, Alice le trouve formidable et Bernard se sent obligé de vanter les mérites de sa fille. Pascal, quant à lui, vit sur un nuage : enfin une famille complète, unie, des gens heureux et une maman qui ne cesse de sourire. Et Dieu sait si elle est jolie avec les deux fossettes qui se creusent autour de ses lèvres. Jusqu’à ce moment du dessert, une tarte Tatin très caramélisée, où Jérôme fait tinter son verre avec son couteau.
- — Madame et Monsieur Berthine, vous allez certainement trouver ma démarche un peu précipitée. Mais Julie et moi sommes adultes et responsables, d’âge mûr, mais pas encore blette, et tous deux un peu « cabossés » par la vie. Je crois pouvoir affirmer, je parle sous ton contrôle, Julie, que nous sommes très amoureux l’un de l’autre.
- — Oh que oui, acquiesce Julie.
- — Alors, quand le train du bonheur passe, pourquoi le rater ? Pourquoi attendre le suivant ? D’autant qu’en vous voyant, chère Alice, je crois voir Julie dans une trentaine d’années et ça me rend confiant pour l’avenir. Aussi ai-je l’honneur de vous demander la main de votre fille.
Alice éclate en sanglots, Bernard se penche par-dessus la table, manquant de renverser les verres, pour prendre la nuque de Jérôme dans un acquiescement amical, lui aussi la larme à l’œil. Pascal applaudit, sa mère le suit en s’arrêtant de temps en temps pour s’essuyer le coin des yeux. Alors Jérôme sort de sa poche un petit écrin qu’il offre à Julie, un très beau rubis entouré de diamants. Là, elle fond en larmes.
Plus tard dans l’après-midi, Bernard et Jérôme font un tour de jardin en discutant maison et bricolage, Pascal est monté retrouver sa console et Alice et Julie rangent la cuisine.
- — Eh bien, ma fille, tu y as mis le temps, mais je crois que tu as tiré le gros lot ! Il est vraiment adorable, et puis un bon métier…
- — Oui, et bien plus encore. Vous n’avez pas fini d’être surpris. Avec lui, c’est comme un conte de fées, une surprise à chaque page… La demande en mariage, ce n’était pas prévu, pas plus que la bague.
- — Et puis regarde-moi cette allure, cette tenue, ce langage. Vraiment quelqu’un de bien. J’espère que tu seras heureuse avec un tel homme, mais il faudra le mériter. Méfie-toi, il doit attirer des convoitises.
- — J’en suis consciente. Tu as vu ? J’ai perdu trois kilos.
- — Mais tu manges au moins, ne te rends pas malade.
- — Mais oui maman, je mange, plus qu’avant, même. À midi, j’emporte un œuf dur, une pomme et un yaourt, avant c’était l’un ou l’autre. Mais je vais courir une demi-heure avec une collègue, dans la campagne. Et puis Jérôme a horreur des plats tout prêts : que du frais cuisiné à la maison. Ça me change, d’ailleurs c’est un fin cuisinier, bien meilleur que moi.
- — Vraiment, il a toutes les qualités cet homme-là. Quelle chance tu as !
- — C’est un peu grâce à Pascal. Et tu as vu, ça se passe bien entre eux. J’en suis ravie et rassurée.
Les hommes rentrent, plus complices que jamais. Bernard va droit au pied de l’escalier :
- — Pascal ? PAS-CAL, tonne-t-il !
- — Oui papy ?
- — Tu es prêt pour demain ? Tes devoirs, ton sac ?
- — Oui papy, fin prêt.
- — Alors, prends ton sac et ton pyjama, tu viens dormir chez nous.
- — Chouette !
- — Qu’est-ce qui te prend, Bernard, demande Alice. Tu veux déjà partir ?
- — Tu ne te souviens pas de nous, quand on sortait ensemble avant le mariage ? Laissons nos deux tourtereaux se retrouver. Avec leurs boulots, ils n’en ont pas si souvent l’occasion.
- — Ah oui, tu as raison.
Au moment de partir, Jérôme hèle Pascal :
- — Hé, Pascal, au bahut, motus, dit-il en plaçant un index sur la bouche.
- — Promis, juré, craché, répond le garçon.
Puis Jérôme tend la main que Pascal frappe, puis inversement, et ils se cognent les poings.
- — Mais ma parole, ils sont déjà complices ces deux-là, s’exclame Alice attendrie.
Enfin seuls, mais sans oser le dire. Leurs lèvres se joignent, de ce geste toujours gracieux Julie libère ses longs cheveux de la pince qui les retenait en chignon, les mains de Jérôme s’égarent. En entrant dans la chambre, Julie s’arrête net :
- — C’est une grande première pour cette chambre où aucun homme n’est jamais entré.
- — Alors il faut respecter les traditions.
Il la soulève dans ses bras puissants et la porte pour franchir le seuil, s’écroulant avec elle sur la couche. Un long moment plus tard, alors qu’ils sont déjà en sueur et que Julie offre sa croupe en levrette, Jérôme remarque :
- — Elle est vraiment bien cette chambre, l’armoire aux portes en miroirs surtout. C’est très beau de te voir pourfendue par mon sexe, dit-il en faisant passer de l’autre côté les cheveux qui masquaient le reflet.
- — Oh ! Vilain voyeur ! Mais tu es très cochon, sais-tu ? Rhoooo… il faut bien admettre que c’est sacrément érotique… Oh là là ! C’est même fichtrement excitant… Ah putain je jouis… oh oui je jouis…
L’orgasme passé, Jérôme s’assied au bord du lit et fait asseoir sur lui sa belle amante, sur son sexe dressé face au miroir.
- — Oh la vache ! C’est fou ce que ça m’excite ! Tes mains sur mes seins, ta queue dans ma chatte… Ooohh ! C’est superbe. Tu as vu comme j’ai maigri ? Je n’ai presque plus de bourrelets à la taille !
- — Oui, c’est bien, mais n’en fais pas trop. Je ne voudrais pas que ce fessier pommé perde de son attrait.
- — Ha-ha ! Tu aimes mes grosses fesses ?
- — J’adore ! J’adore fourrer ma queue dans ton cul rebondi et confortable. C’est mieux qu’un cul pointu et osseux, non ?
- — Non, je voudrais en perdre encore un peu, il est trop gros.
- — N’oublie pas que c’est avec lui que suis tombé amoureux de toi. Si tu me prives de mon plus beau jouet, je te quitte…
- — Non ? Tu ferais ça ? Non, dis-moi que tu ne le ferais pas.
- — Bien sûr que non, mais ne cherche pas à te changer, je t’assure, tu es très bien comme ça, tu me plais comme ça. Si tu maigris trop, tu auras trop de peau, elle deviendra flasque et pleine de rides. Regarde ta mère, elle est un peu dodue et elle l’assume.
- — Ah oui, elle te plaît, ma mère. J’ai bien vu ! Remarque, tu lui plais aussi.
- — Ta mère me plaît parce que je te vois en elle, dans vingt ou trente ans, et je me dis que je serai toujours amoureux de toi. Comme ton père l’est d’elle. Arrête de parler et concentre-toi sur ce que tu vois. Occupe tes mains, caresse-toi le clitoris et de l’autre mes couilles. Oui comme ça, Hummmm…
- — Oh ce que c’est érotique de sentir et de voir en même temps… Oh, je vais encore jouir !
Jérôme dénombre sept orgasmes chez sa compagne, lui se contente de deux. Il la laisse épuisée, comme morte sur le lit, il ferme les volets, déclenche le verrou et rentre dans son appartement de fonction le cœur et les testicules légers. Bonne idée que ces miroirs, il faudra qu’il en place dans la chambre de la villa.
Jérôme entre dans les affres du bac, en tant que chef de centre d’examen. Les surveillances, les correcteurs, les copies à anonymiser, à ventiler, à transporter dans les centres de correction ; recevoir les correcteurs, organiser les oraux, les épreuves de toute sorte… l’enfer ! Pratiquement impossible de voir sa Julie. Pourtant elle aurait eu aussi des choses à lui dire. Notamment que, en consultant la législation sur son évolution de carrière, elle avait largement assez d’ancienneté et de diplômes pour se présenter au certificat d’aptitude aux fonctions de notaire. Elle a rencontré son patron et non seulement il n’y voit pas d’inconvénient, mais il l’a encouragée. Mieux, les inscriptions pour la prochaine session de juin étant juste closes, il est intervenu auprès d’un de ses pairs organisateur de l’examen pour inscrire tout de même Julie, prenant à son compte le retard, arguant qu’il ne lui avait pas donné son accord suffisamment tôt. Les candidats n’étant pas pléthore, la cause fut entendue. Donc Julie se met elle-même à bûcher, pire que si elle devait repasser le bac. Ce n’est qu’un examen de contrôle des connaissances techniques, mais le droit évolue tellement vite… Au final, c’est surtout sa pratique de premier clerc qui lui est utile, car au fond le notaire n’intervient qu’en bout de course sur des dossiers bien ficelés par son clerc. Elle est donc brillamment reçue début juillet, ce qui donne lieu à une petite cérémonie festive dans l’étude pour l’intronisation de Julie au poste de notaire stagiaire pour six mois, avant de devenir pleinement notaire.
Enfin se profile le quatorze juillet, date à laquelle Jérôme doit aller faire la réception des travaux de la villa, l’occasion pour eux de se retrouver. Pascal et ses grands-parents sont chez une sœur d’Alice en Auvergne, le bac est terminé, il ne reste plus à Jérôme qu’à peaufiner les emplois du temps de la rentrée. La véranda s’avère être une pure merveille. Ces garçons ont vraiment du goût, presque du génie. Comme ils n’ont pas pu techniquement réutiliser l’ancienne construction, ils ont tout simplement opté pour une structure en aluminium teinté en vert, comme l’ancienne, sur laquelle ils ont ajouté une copie conforme des enjolivures d’époque, des festons de fer forgé, sablés et teintés d’une peinture cuite au four, quasi inaltérable. Sous un aspect presque identique, la véranda est désormais parfaitement étanche, et les verres triplex athermique y rendent la température très supportable. La terrasse, comme la véranda, est carrelée de travertins, carreaux de pierre naturelle, et la porte-fenêtre semble avoir toujours existé. Il les reçoit, les félicite et les paye. Un peu moins cher que prévu, car ils lui demandent l’autorisation d’utiliser les photos du chantier dans leurs book et publicités. Cinq pour cent sur la main-d’œuvre sont toujours bons à prendre.
L’après-midi, Jérôme déclare à Julie avoir un autre rendez-vous, mais il a besoin d’elle et de ses papiers. C’est avec le maire du patelin.
- — Voilà, Monsieur le Maire. Nous voulions vous rencontrer parce nous souhaiterions nous marier ici et avant le vingt août.
Julie qui n’était pas au courant s’empourpre, possiblement de la tête aux pieds. Ils tombent d’accord pour le samedi douze août. D’une voix chevrotante par l’émotion Julie précise que c’est juste la veille de l’anniversaire de mariage de ses parents. Le maire décide que, comme ils payent des impôts à sa commune, ils en sont résidents et que la publication des bans, à un ou deux jours près, ne pose pas problème.
- — Ah vous savez, on fait si peu de mariages ici. Quatre mille cinq cents habitants l’été, mais de passage pour la plupart, et seulement mille deux cents l’hiver. Et ces mille deux cents là payent les infrastructures pour les autres : routes, parkings, station d’épuration, adduction d’eau, assainissement, nettoyage du village et des plages, car ce sont tous des cochons !
Reste le problème des témoins qui demeure pour l’heure sans réponse. À la rigueur, un conseiller ou la secrétaire de mairie pourraient assurer ce rôle, mais il serait mieux de trouver une solution dans la famille ou les amis.
- — Encore une fois, je suis prise au dépourvu, rouspète Julie en sortant. Tu ne cesses pas de me surprendre.
- — Tu le regrettes, tu es fâchée ?
- — Bien sûr que non. Tant que ce sont de bonnes surprises comme celle-là… Et si je demandais à mes parents d’être mes témoins, tu y verrais un inconvénient ?
- — Pas du tout. Tu vois, je n’ai pas trop envie d’un mariage en grand tralala, avec deux cents invités, et voir rappliquer tous les collègues de boulot. Je préférerais quelque chose d’intime, de familial. Et toi ?
- — Ah tout à fait, et pas de messe non plus.
- — Dans tous les cas, pour moi c’est impossible, n’oublie pas que je suis divorcé, et anticlérical de surcroît.
- — Parfait. Alors mes parents feront l’affaire, et puis on fêtera leurs noces d’émeraude en même temps.
- — Moi, je vais essayer d’appeler ma sœur, mais c’est pas gagné.
Tellement pas gagné que Jérôme se fait rembarrer proprement.
- — J’ai fait l’effort il y a quinze ans pour ton mariage qui n’a duré que six ans. Alors cette fois, désolée, mais tu te passeras de moi.
- — Vous n’avez pas l’intention de venir en métropole cette année ?
- — Non. D’ailleurs je vais vendre le manoir, ça me coûte les yeux de la tête en entretien et on n’y vient jamais. Et puis on a acheté un terrain ici pour faire construire, et j’ai besoin d’argent. Tu n’es pas intéressé ?
- — Pas du tout. La villa me suffit amplement. Tu comptes en retirer combien ?
- — Six cents mille, ce serait bien.
- — Mazette ! Je ne sais pas si ça les vaut.
- — Je dis six cents pour en avoir au moins cinq cents.
- — D’accord, et… tu as un notaire ?
- — Il y avait celui de papa, non ?
- — Il y a longtemps qu’il est mort. Je te dis cela parce que ma future épouse est notaire.
- — Ah bien, Jérôme. Oh, mais dis, j’y songe, tu me rendrais bien un grand service : vous vous occupez de la vente, je te fais une procuration et j’économise un voyage et beaucoup de fatigue. Et puis c’est une bonne opération pour ta future petite femme. Maintenant, moi, ma vie est ici. Avec le nouveau programme Ariane, j’ai du boulot jusqu’à la retraite. Je suis bien ici, j’y ai ma vie et j’y reste.
- — OK, ça marche. On s’en occupe.
- — Super. Merci et cette fois, plein de bonheur. Venez nous voir en voyage de noces.
- — Nan ! Je préfère le cap Nord ! Bises.
Pour Julie, apporter à l’étude une opération de cette importance en étant stagiaire, la proposition la fait sauter de joie. Les ventes entre cinquante et cent cinquante mille euros sont monnaie courante, aux alentours de trois cent mille, exceptionnelles, mais cinq ou six cent mille c’est tout bonnement inespéré pour l’office de Creusenton.
- — Dis-moi, Julie, as-tu besoin de deux témoins ?
- — Non, bien sûr.
- — Puisque tu dis que je plais bien à ta mère, crois-tu qu’elle accepterait d’être mon témoin ?
- — Oh génial, ma mère pour toi, mon père pour moi…
- — Et Pascal sera le photographe officiel du mariage, je vais l’initier au maniement du Nikon.
- — Mais c’est formidable, tout ça. Ça mérite d’être fêté dignement. On ferait bien l’amour sur la terrasse, quand il fera nuit, non ? C’est un fantasme, faire l’amour dehors… Tu en as des fantasmes, toi ?
- — Oui, bien sûr.
- — Cite-m’en un, par exemple ?
- — Euh… je ne sais pas, moi, à brûle-pourpoint, comme ça… Si, tiens, faire l’amour dans mon bureau de proviseur, ça m’a plusieurs fois traversé l’esprit.
- — Ha-ha ! Pas mal. En attendant la nuit sur la terrasse, tu m’as dit qu’on ne voyait rien de l’extérieur dans la véranda ?
- — Constate toi-même : les vitres font comme des miroirs. Mais attention, la nuit c’est l’inverse, si la véranda est éclairée, on voit tout de l’extérieur et rien de l’intérieur.
- — Bon à savoir. Donc on peut y aller, sans allumer…
La véranda est testée et validée. Puis ils vont dîner sur le port à pied, profitant de la relative fraîcheur de la tombée de la nuit. La balustrade de la terrasse s’avère vraiment solide. Julie s’y cramponne pour recevoir les coups de boutoir de son fiancé, puis y pose ses fesses quand il la prend de face. Il n’y a plus qu’une semaine de travail avant de revenir pour les vacances, mais il faut bien rentrer. Ce sera beaucoup plus calme avec la présence de Pascal puis des parents Berthine.
- — Oui, Madame Hivégé ?
- — C’est un parent d’élève qui voudrait vous voir…
- — Oh non, pas à cette heure… c’est le cinquième depuis ce matin. Dites-lui de revenir demain.
- — … désolée, mais elle insiste, Monsieur le Proviseur. Elle n’en a pas pour longtemps.
- — Bon, dites-lui de monter et vous pouvez fermer, mettre sous alarme et rentrer chez vous. Je ferai sortir cette personne par-derrière.
- — Merci, Monsieur. Bonne soirée et à demain.
Jérôme repique sur son ordinateur. Quelque chose coince dans l’emploi du temps des premières, les langues comme toujours. Certains font anglais, d’autres espagnol, d’autres encore allemand et même russe pour quelques-uns. Évidemment, ce sont eux qui coincent. On frappe à la porte, « Entrez », et là, surprise !
- — Madame Berthine ? Si je m’attendais…
- — Bonsoir, Monsieur le Proviseur. Pardonnez-moi de vous déranger. Je viens vous voir à propos de Pascal, mon fils.
- — Euh… Asseyez-vous. Y a-t-il un problème ?
Après un instant d’hésitation, Jérôme entre dans le jeu. En un flash, il se souvient de leur discussion sur la côte, son fantasme. Julie a visiblement décidé de le réaliser. Elle est vêtue d’un tailleur gris souris qui la moule à merveille, coiffée d’un bibi noir à voilette, les cheveux coiffés en chignon, collants noirs sous la jupe courte, chaussures noires à talons, pochette noire. Elle s’assoit, croisant haut les jambes, ses cuisses fuselées se dégagent un peu plus et émettent ce très érotique crissement de nylon.
- — Eh bien voilà. Pascal a eu les félicitations du conseil de classe ce trimestre. Et je trouve cela totalement immérité : il ne fait rien, il ne travaille pas. De même pour son passage en première, il en est incapable. Je souhaite qu’il redouble.
- — Comme vous y allez, chère Madame. Ce n’est pas moi qui décide des félicitations, mais un conseil.
- — Que vous présidez.
- — C’est juste. Mais je ne peux pas aller contre la majorité.
- — N’êtes-vous pas le Chef d’Établissement ?
- — Si, bien sûr, mais il serait malvenu que je ne respecte pas la volonté du conseil, dit-il en allant fermer le verrou de la porte du bureau, on ne sait jamais.
- — Oh, Monsieur le Proviseur, s’il vous plaît. Un homme si charmant, vous ne voudriez pas me faire de peine ?
- — Non, bien sûr. Mais vraiment, ce ne sont ni les parents ni le proviseur qui décident.
- — Je vous le demande… Je vous en prie… Je vous implore… Je me jette à vos genoux…
Joignant le geste à la parole, Julie s’agenouille sur l’épaisse moquette et s’attaque à la braguette du proviseur, appuyé à son bureau.
- — Madame Berthine… Oh !… Chère Madame… Hum !… Vos arguments… Ah !… Vous le faites bien… Vous ai-je dit… que vous étiez particulièrement chic… et très en… AH !… très en beauté ce soir… Houlala !… Mais que vois-je ? Serait-ce deux pigeons en liberté ?
- — Mmmmmm !… Presque… slurp… presque en liberté. Ils sont tellement gonflés quand je viens vous voir, juste un petit balconnet pour qu’ils se tiennent sages.
Il lui suffit d’ouvrir l’unique gros bouton de sa veste pour que celle-ci vole à deux mètres, découvrant un mignon soutif à balconnets de dentelle noire, soutenant deux obus superbes pointés vers le proviseur.
- — Ah, Madame Berthine, voilà un bien bel écrin pour aider ma décision.
Le sexe coincé entre deux seins doux et chauds, les testicules frottant délicieusement sur la dentelle, Jérôme ferme les yeux de plaisir.
- — Oh oui, Madame Berthine, je crois que vous avez raison… Votre fils ne mérite pas les félicitations… Juste sa maman… Hummm !…
- — Ahhh ! Enfin ! Et pour le redoublement ?
- — Là je dirais… qu’il faudrait d’autres arguments, bien plus convaincants. Comprenez, la décision est prise, les listes sont faites pour la rentrée.
Alors Julie se relève, dégrafe sa jupe et fait coulisser doucement la fermeture à glissière. Lentement, elle tire sur le tissu, oscillant du bassin, et dégage peu à peu ses hanches, laissant apparaître une nouvelle dentelle, celle d’un porte-jarretelles. Les rubans élastiques s’enfoncent profondément dans la chair tendre de ses fesses. Ce n’est pas un collant, mais des bas dont les sommets apparaissent, en même temps que la toison noire également de son sexe nu. D’une secousse du pied, la petite jupe vole à l’autre bout de la pièce.
- — Nom de Zeus, Madame Berthine, je vous en prie, installez-vous sur mon sous-main que j’étudie à fond votre dossier.
Elle obéit, écartant les cuisses en appui sur les coudes, le proviseur se rassied dans son fauteuil et plonge sa tête entre elles.
- — Vous allez trouver… Ooohhhh !…
La belle dame poursuit ses onomatopées et ses encouragements jusqu’à ce que soudain ses cuisses se referment sur la tête du proviseur, prises de convulsions. Alors Jérôme se lève, ajuste le vestibule détrempé et s’enfonce en elle d’un puissant coup de reins. Il pilonne en pelotant, suce en masturbant, bascule la belle sur le flanc pour mieux la besogner, évitant soigneusement de laisser monter son orgasme ; ce qui n’est pas le cas de Julie qui explose de nouveau. Après un bref instant d’accalmie, il la fait descendre du bureau et s’y appuyer, bien penchée en avant. Il se rue entre les fesses généreuses avec de grands floc-floc, et commence à les claquer rudement.
- — Qu’est-ce que c’est que ça, Madame Berthine ? On conteste les décisions du conseil ? Hein ? On voudrait influencer le proviseur ? Vous n’avez pas honte ?
Julie jouit en permanence comme une folle. Sa cyprine abondante, qui a coulé sur le bord du bureau, glisse maintenant le long de ses cuisses, irisant les bas noirs de longs filets humides. La petite chatte est tellement détrempée que la sensation devient trop ténue pour mener Jérôme à l’orgasme. Il décide donc de changer d’orifice, et sodomise Julie sans prévenir. Elle hoquette et s’écroule à genoux, le sexe de son amant toujours planté dans sa rosette. Il est resté debout, jambes fléchies, et se laisse peser de tout son poids, lui explosant l’anus jusqu’à l’extase.
- — Bon, ben, voilà un costard bon pour le pressing…
- — Arrête, c’est moi qui suis bonne pour le pressing.
- — Tu veux prendre une douche ?
- — Oh oui, s’il te plaît.
- — Vas-y, tu connais le chemin.
Julie se recompose une apparence à peu près digne et embrasse longuement son futur mari.
- — Allez, je te laisse travailler et je vais retrouver mon fils. Le pauvre, les oreilles ont dû lui sonner.
- — Va vite, mère indigne. Et ne t’égare pas dans les rues fringuée comme ça, sinon je ne te retrouverais jamais, sauf à Pigalle ou à Tanger.
- — C’est ça, traite-moi de pute, tant que tu y es ! N’empêche que ton fantasme est exaucé.
- — Au-delà de mes espérances, merci. À samedi, chérie, vers neuf heures, qu’on en profite un maximum.
- — Comment tu as dit ?
- — À samedi, pourquoi ?
- — Non, après…
- — Chérie ?
- — Ouiiiii ! Ça, c’est mignon. J’aime. Je t’aime. Je t’aime au point de faire la pute, la salope, la traînée, rien que pour toi. Tout, pourvu que je te donne du plaisir. À samedi, mon amour. Je suis folle, folle de toi. Et d’impatience aussi…
Dans la voiture vers la côte :
- — Jérôme, est-ce que je peux te dire « tu » ?
- — Je crois que c’est déjà ce que tu es en train de faire, non ? Bien sûr, tu peux, et moi aussi. Mais au lycée, c’est « vous » pour tout le monde.
- — OK. Dis, ça gagne pas très bien un proviseur ?
- — Jamais assez, mais je ne me plains pas. Pourquoi ?
- — Parce que tu as une petite voiture. Je m’attendais à une Mercédès, une BM ou un Porsche Cayenne…
- — Et tu es déçu. J’en ai eu, mais un jour j’ai compris qu’une voiture sert à se déplacer d’un endroit à un autre et pas à montrer comme on est riche ou bête, ou les deux. Celle-ci est pratique, silencieuse et consomme peu, c’est bon pour la planète.
- — Pas faux…
Le garçon change d’avis en arrivant à la villa :
- — Putain, dis donc, là on voit que tu gagnes bien !
- — Pascal, gronde sa mère !
- — Excuse, mais là, c’est super chouette, super grand ! Quand on va à La Baule avec papy-mamy, je dors dans le canapé du salon et le salon est grand comme ma chambre ici…
- — Elle te plaît cette chambre ? Tu as la plus belle vue sur la mer.
- — Ben ouais ! Et la salle de bains juste pour moi ?
- — Exact.
- — La vache ! C’est quoi ce qu’on voit là-bas ?
- — Le phare de Cordouan. Il est très beau, c’est le plus vieux d’Europe. On ira si tu veux.
- — Comment ? À marée basse ?
- — Non, même à marée basse il faut un bateau.
- — Tu en as un ?
- — Non, je n’en ai plus. Il s’est fracassé pendant la tempête de 1999 et je n’en ai pas racheté. Mais ne t’inquiète pas, il y en a qui transportent les touristes à Cordouan.
- — Et tu joues du piano ?
- — Un peu, oui.
- — Oh, c’te chance.
- — Tu aurais aimé ? Je t’apprendrai si tu veux. Et tu pourrais aller au conservatoire à la rentrée.
Julie est ravie de les voir tous les deux s’entendre aussi bien. Le garçon a trouvé enfin son modèle masculin, un homme gentil qui sait rester à sa place, complice, mais pas copain, attentif, mais pas paternel. Ils ne se quittent plus, allant tous les deux à la pêche, jouant du piano ensemble, allant en ville avec la Méhari lui acheter un vélo… Bien sûr, la présence de Pascal limite leurs effusions amoureuses, ils ne font pas l’amour n’importe quand ni n’importe où. Mais peu importe, une harmonie à trois s’est créée. Elle en profite pour bronzer, se baigner et bronzer encore