| n° 20106 | Fiche technique | 17684 caractères | 17684Temps de lecture estimé : 10 mn | 05/03/21 |
| Résumé: Atteindre le Panthéon de la littérature érotique n'est pas donné à tous. | ||||
| Critères: nopéné exercice -humour -revebebe | ||||
| Auteur : Jimmychou Envoi mini-message | ||||
Je me trouvais avec mon vieux pote Patrick au café de Flore, la célèbre brasserie de Saint-Germain qui avait vu défiler les plus grands écrivains du début du siècle dernier. Ce lieu chargé d’histoire était particulièrement adapté à l’objet qui nous avait amenés à partager quelques verres par ce bel après-midi automnal.
Nous étions sur le point de terminer notre deuxième pinte de Grimbergen. Et nos esprits légèrement embrumés étaient prêts à aborder avec la distance nécessaire la discussion professionnelle souhaitée par Patrick.
Parce que Patrick est certes mon ami, mais il est aussi et surtout mon éditeur.
D’accord, il prend 60% sur tous mes droits d’auteur. Mais je suis lucide et je sais bien que sans ses conseils éclairés, je végéterais encore à la rubrique « Rencontres Échangistes » de la version en ligne de « la Vie Catholique ».
Et, bien sûr, mes pitoyables histoires de cul auraient fini depuis longtemps dans un de ces conteneurs jaunes que le service municipal des ordures collecte une ou deux fois par semaine.
Patrick se pencha vers moi avec l’air paternaliste qu’il prend quand il souhaite m’entretenir d’un sujet qu’il estime de la plus haute importance.
Et dans ces cas-là, je me contente d’écouter respectueusement ce qu’il a à me dire.
Car Patrick n’est pas n’importe quel éditeur. Dans le domaine de la littérature érotique, c’est « L’Éditeur » – « Ze Editor » comme disent les Américains – universellement reconnu par ses pairs, adulé par certains, craint par les autres et jalousé par beaucoup.
Patrick est un de ceux qui ont donné ses lettres de noblesse à l’Histoire de Cul et il est vraisemblable que sans son apport essentiel, cette industrie n’aurait sans doute guère évolué depuis l’époque de Gutenberg.
Il est vrai, pour sa décharge, que Patrick a eu la chance de rencontrer très tôt Martine, sa muse. C’est en effet cette ravissante jeune femme, qui partage sa vie depuis plus de quarante ans, qui a poussé Patrick à faire ses premières armes en publiant leurs souvenirs communs de jeunesse.
Je recommande donc à ceux que ça intéresse, de (re)découvrir la collection « Martin et Patricia la coquine » – version moderne de « À la recherche du temps perdu » – que Patrick a baptisée ainsi pour préserver l’anonymat de son couple. Cet échange subtil des prénoms des principaux protagonistes montre combien l’auteur est astucieux ce qui me conforte dans l’idée que je n’aurais pu trouver éditeur plus talentueux pour me faire connaître.
Dans son recueil passionnant, Patrick nous a ainsi offert quelques chapitres particulièrement savoureux, notamment le fameux « Démontée chez Swann » et surtout le cultissime « Sodomie et Gros Mots » élégamment sous-titré « Du mou pour la chatte à Patricia ».
Évidemment, depuis la parution de cette œuvre immortelle qui a, soit dit en passant, largement contribué aux plantureux bénéfices de la société propriétaire de la marque Kleenex, Patrick a fait beaucoup de chemin.
Il est en effet désormais l’éditeur des plus grandes stars de la littérature érotique. Conrad Agastin, Jipé Riquelesse, Samantha Uelrich – qui s’est résolue à prendre un pseudonyme masculin pour percer dans ce milieu par nature machiste – ont ainsi signé un juteux contrat avec Patrick. Sans oublier, bien sûr, la drôle de dame Charlie Basse des Reins (avec un r au début et pas un s comme semble le laisser entendre le chahuteur du dernier rang).
Et toutes ces années ont été plus que fructueuses, car la maison d’édition de Patrick n’a cessé d’engranger les prix les plus prestigieux. On peut ainsi citer sans être exhaustif plusieurs prix « Con gourd », deux prix « Rènes au dos » obtenus au Festival BDSM « Dégoût l’aime », la Bourse d’argent à la « Berlinanale » sans parler de la razzia effectuée lors de la dernière « Cérémonie des Bracmar » : Prix spécial du jury, Meilleur rôle féminin et meilleur scénario, et bien sûr last but not least le « Clitoris d’or » au Salon de la littérature saphique de Sitges.
Il ne manque qu’un prix à Patrick pour devenir le Harry Weinstein de la littérature érotique. Mais c’est malheureusement pour lui le plus prestigieux de tous et il ne se retirera pas du monde de l’édition (et de Martine) tant qu’il ne l’aura pas obtenu.
Vous l’aurez subodoré : à son grand dam, Patrick a échoué à trois reprises à obtenir la Paume d’or du festival d’onanisme de Cannes.
Patrick me fixa avec attention avant de se lancer dans le discours qui allait changer ma vie.
Patrick prit le temps de boire une nouvelle gorgée de boisson fermentée avant de continuer.
J’attendis silencieusement que Patrick retrouve sa sérénité et poursuive son explication de texte.
Je ne peux pas nier le côté stimulant de ce genre qui a curieusement beaucoup plus de sympathisants que de pratiquants. Mais c’est un choix de facilité qui est souvent déconsidéré et moqué par les élites de la Nouvelle érotique avec un N majuscule.
L’idéal serait que tu puisses publier sur un site prestigieux une histoire qui plaise à tous et qui coche toutes les cases. Ce texte sera bien sûr porté par une écriture fluide et alerte, à peine alambiquée.
Une pointe d’humour sera bienvenue, mais sans sombrer dans l’excès ; parce que comme tu le sais, le sexe est un sujet éminemment sérieux.
Ton texte devra être saupoudré de sentiments amoureux, mais en quantité raisonnable, car avant toute chose, ce sont quand même des scènes de cul qu’espèrent trouver les lecteurs.
Le scénario devra être original, mais consensuel parce que comme tu as pu le constater par toi-même, les histoires de cul ont tendance à tendre les rapports humains.
Et surtout ta nouvelle devra comporter de belles scènes d’érotisme dans un style sobre, imagé et épuré avec juste ce qu’il faut de nichons et de bites pour contenter l’amateur sans l’écœurer.
Mon ami éditeur me fixa avec un air de conspirateur :
Devant mon air ahuri, Patrick m’apporta quelques précisions.
Patrick prit néanmoins garde à me mettre en garde contre un excès de confiance qui aurait pu me pousser à la facilité.
Un frisson remonta le long de ma colonne vertébrale.
Le laïus de Patrick m’avait beaucoup ému. Sa passion semblait transcender tous les obstacles et ses envolées lyriques auraient converti monseigneur Lefebvre à la lecture de Sade.
J’étais fier que ce grand artiste puisse penser que j’avais un quelconque talent et je n’avais évidemment aucune envie de trahir sa confiance.
C’est pourquoi, même si je pensais que cela pouvait être prématuré, je lui parlai du projet qui me tenait à cœur depuis plusieurs années.
Patrick calma rapidement mon enthousiasme avec une grimace particulièrement expressive :
Patrick entama sa troisième pinte avant de continuer.
« Zut ! » ne pus je m’empêcher de penser en mon for intérieur. Ce n’était pas encore cette fois que j’allais pouvoir me lancer dans l’écriture de la saga dont la simple évocation me procurait tant d’émois depuis ma puberté.
Mais j’ai une confiance aveugle en Patrick. Si je veux devenir un grand parmi les grands, je sais que je n’ai pas d’autre choix que d’écouter ses conseils avisés.
Les paroles de Patrick me troublèrent.
En effet, j’étais bien emmerdé parce qu’à part un coït de 3 minutes 17 secondes, douche comprise, le jour de l’obtention de mon bac, avec Mado les Miches qui tapinait du côté de la gare d’Épinal et 6969 branlettes ponctuées par quelques jets de semence sur les pages centrales de Playboy que j’empruntais à mon père avec la bénédiction de ma mère, ma vie sexuelle était aussi passionnante qu’un article culinaire écrit par un journaliste sportif spécialisé dans les compétitions de curling.
Mais désireux de trouver un compromis satisfaisant pour les deux parties, j’adressai une suggestion quelque peu iconoclaste à mon éditeur :
Je sentais bien que ma proposition n’enchantait guère Patrick. Il s’adressa alors à moi sous le sceau de la confidence.
Malgré tout, je ne pouvais imaginer que Patrick ait pu à un moment ou un autre tromper Martine, sa muse dont il était amoureux comme au premier jour. Je pensais surtout qu’il ne voulait pas m’avouer sa fidélité sans faille de peur de passer pour un loser.
Je me retrouvai donc face à un double défi si je souhaitais réellement devenir une star de la littérature érotique. Dans un premier temps, j’allais devoir me forger une expérience sexuelle significative et diversifiée réellement originale et parallèlement rédiger par anticipation mes mémoires de serial lover confronté à ses doutes existentiels.
J’étais bien conscient que j’avais moins d’un semestre pour mener à bien cette entreprise titanesque.
Je pris donc un air de mendiant roumain avant de regarder mon éditeur au fond des yeux et de déclarer d’une voix traînante.