| n° 20081 | Fiche technique | 12771 caractères | 12771 2266 Temps de lecture estimé : 10 mn |
22/02/21 corrigé 31/05/21 |
Résumé: On est six dans ma tête. Ce n'est pas facile au quotidien ; alors quand il s'agit d'inviter une jeune femme pour un café ! | ||||
Critères: humour #délire fh hh amour | ||||
| Auteur : Serafin Envoi mini-message | ||||
| Concours : Faites l'humour et pas la guerre |
Concours Faites l’humour et pas la guerre, texte classé 8ème. Plus de détails dans le forum.
Dans le cadre du concours, ce texte est publié tel qu’il a été proposé, sans aucune correction.
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Je me réveille doucement, le nez dans l’oreiller. Sur le mur de droite, Gontran râle déjà qu’on est lundi. Je le laisse râler, mon humeur s’y accorde. Cela fait bien longtemps qu’Esméralda n’arrive plus à le faire taire. Elle qui incarnait ma joie de vivre, broie du noir depuis ma dernière rupture.
Ma dernière rupture… J’avais voulu partager avec ma douce l’existence des Six à Moi.
J’avais souri devant son air perdu.
L’air perdu de ma douce s’était teinté d’amusement.
Ma douce avait éclaté de rire.
Elle avait compris. J’étais heureux comme un roi.
Un sourcil dubitatif s’était élevé vers le ciel.
La question à éviter. Je n’avais pu m’empêcher de bafouiller.
Un second sourcil dubitatif s’était élevé.
On en était resté là pour cette discussion.
Elle m’avait quitté une semaine après. Elle se sentait observée en permanence, m’avait-elle dit. J’avais bien remarqué que, lorsqu’on faisait l’amour, elle jetait des regards inquiets vers le haut de l’armoire.
Le réveil sonne, m’arrachant à mes pensées. Elias sifflote en rythme sur le requiem de Mozart. Ce morceau est un compromis pour mettre d’accord les Six à Moi : ça va avec l’humeur de Gontran, c’est suffisamment tragique pour Roméo et Esméralda. Quant à Elias, il ne jure que par Mozart avec un pétard. Ute et Rita s’en fichent, ils sont respectivement absorbés par le ronronnement des camions garés derrière le frigo et par le potin du chenil dans la machine à laver.
Je prépare le café et me dirige péniblement vers la douche. Roméo regarde par la fenêtre comme à son habitude et me fait un clin d’œil.
Je l’ignore et ouvre à fond le robinet d’eau froide. Gontran râle dans son coin contre l’inconséquence de la jeunesse qui regarde passer les jolies filles. Les bruits de la rue me parviennent comme ouatés derrière le rideau d’eau ; la sérénité règne à nouveau. Ute parvient néanmoins à identifier le vrombissement d’une Yamaha - toujours là dès qu’il s’agit d’un moteur, lui. Je coupe l’eau et m’ébroue comme un chien - ça fait rire Rita - avant de saisir ma serviette. On est lundi, mon transilien est dans exactement 47 minutes.
Je remplis ma tasse de café - une des rares routines pour lesquelles les Six à Moi sont tous d’accord - et parcours le journal d’un œil. Gontran bougonne sur le monde qui va à vaut-l’eau et Rita pousse de hauts cris devant la rubrique des chiens écrasés. Elias saute de joie à l’annonce d’une remasterisation de Queen tandis qu’Ute s’est emparé du supplément voiture.
Je repose ma tasse vide dans l’évier, saisis mon sac à dos et hésite devant ma veste. Esméralda s’installe sur mon épaule droite.
Rita s’installe sur mon autre épaule avec sa chienne Otri, laisse et écuelle prêtes pour la journée.
Ute arrive en trombe dans son 36 tonnes favori et le gare derrière mon oreille gauche.
Elias enlève ses écouteurs et se tourne vers Ute.
Je me hâte d’intervenir avant que la situation ne dégénère. Je vais prendre une écharpe.
Sous mon aisselle droite, Gontran proteste contre le chaud-et-froid à venir.
Quatre minutes d’attentes. Sur le quai, le vent glacial fait relever les cols des manteaux et disparaître les visages. Quoiqu’en dise Rita, la température reste supportable. Contrairement à ma journée à venir. On ne devient pas ingénieur en résidus par vocation.
Je me retourne, arraché à mes divagations. Un joli nez rouge m’apparaît, assorti à une bouche plus rouge encore. Tout ça au milieu d’un manteau beige et d’un gros bonnet blanc. Roméo se hisse sur mon crâne en quatrième vitesse pour mieux voir la jolie jeune femme.
Rien de plus ne me vient à l’esprit. Que dit-on à un joli nez rouge sous un bonnet tricoté ?
Je réponds comme un automate. Les Six à Moi sont bouche bée devant la demoiselle - pour une fois que j’aurais besoin de leurs conseils !
L’arrivée du train m’accorde quelques instants de répit.
Elle s’est tout naturellement installée à côté de moi. Heureusement, elle se charge de la majeure partie de la conversation. Elle a de jolies dents pointues qui lui donnent un sourire malicieux. Rita approuve les canines d’allure canine. Roméo esquisse de petits pas de danse tandis que Gontran lui jette des regards noirs.
Rita le regarde dédaigneusement.
Le nez rouge me regarde fixement ; le flot de paroles s’est interrompu. Merde, elle a posé une question ? J’y vais au bluff.
Vu son regard, ce n’était pas ça la question. Tant pis, j’enchaîne.
« On », j’ai dit « on » ! Je lui montre l’écharpe bleue choisie par Roméo dans l’espoir de détourner son attention. Roméo est au bord de la crise cardiaque, tandis que Gontran et Ute se donnent de vigoureuses claques dans le dos.
Son regard est à moitié moqueur, à moitié intrigué, à moitié… déçu. Elias enlève nonchalamment ses écouteurs, sort un pétard, en prend une taffe et lâche :
Je tente un sourire timide. Elle me sourit en retour, visiblement ravie de ma réponse, et enchaîne sur les détails son propre rhume.
Roméo revient sur mon épaule en enfilant ses gants de cheval, l’air sûr de lui.
Un cheval blanc apparait, que Roméo enfourche aussitôt.
Le cavalier l’ignore avec superbe et talonne son étalon en direction de mon avant-bras.
Les lèvres assorties au nez s’entrouvrent de surprise, semblent réfléchir.
Un Panzer allemand, encore cabossé de 39-45, se matérialise sur mon épaule. Ute se rue à l’intérieur sous le regard ahuri d’Elias, et tire sans sommation dans la direction prise par Roméo.
Comment expliquer que je me suis pris un obus de la dernière guerre dans le poignet, tiré par un de mes « colocs » ?
Rita s’époumone devant un patchwork de poils et de collier, au milieu des empreintes de chenilles du tank.
Le nez rouge devant moi se fronce. Sur mon bras gauche, une course-poursuite entre un cheval blanc, un tank rouillé et une douzaine de chien-loups enragés s’engage. Sur mon épaule droite, Esméralda s’approche d’Elias, occupé à regarder les papillons d’un air béat, et lui flanque un mémorable coup de pied au séant.
Un obus perdu la frôle à brûle-pourpoint.
Gontran se dresse, seul, perdu, au milieu des empreintes laissées par le tank sur mon pull.
Gontran s’époumone du haut de mon épaule gauche ; les poursuivants s’arrêtent, indécis.
Sur le bout de ma manche, le cheval fait un tête-à-queue ; son cavalier le presse de revenir sur mon épaule gauche.
Roméo descend de cheval sous le regard défiant de Gontran.
Roméo porte une main à la joue mal rasé de Gontran et, sans formalités, l’embrasse.
Je regarde le wagon quasi-vide autour de moi ; un bonnet blanc tricoté disparaît dans la foule qui sort à Gare de Lyon. Une chemise vole sur la tête d’Elias ; une autre suit aussitôt. Un jean à motifs floraux et une paire de chaussettes trouées atterrissent sur le tank.
Gontran achève de sculpter un cœur avec son Opinel.
Elias lève les yeux au ciel et se renfonce dans mon col de T-shirt.
Esméralda lui lance un regard sardonique.