Le vieux peintre venait de brûler toutes ses œuvres. Pourtant il avait encore du succès, on réclamait ses toiles dans les musées et galeries, des amateurs lui achetaient régulièrement des portraits ou des nus. Il était si désespéré qu’il se préparait à jeter au feu sa palette et ses couleurs, quand on sonna à la porte d’entrée. Par réflexe quasiment pavlovien, il alla ouvrir. Une jeune fille se présenta.
- — Je m’appelle Evelyne et j’ai appris que vous cherchiez toujours de nouveaux modèles.
- — Vous avez bien fait d’employer l’imparfait, Mademoiselle. Je cherchais, je ne cherche plus.
- — Vous avez trouvé ?
- — Non, je n’ai rien trouvé malheureusement.
- — Je vois : vous brûlez vos toiles avant de vous brûler la cervelle, et moi qui vous dérange !
- — De toute façon, vous ne feriez pas un bon modèle. Vous êtes trop bavarde, à la limite de l’impertinence.
- — Mais, cher Monsieur, je ne suis pas en train de poser pour le moment. Nous conversons.
- — Vous êtes tout de même un peu poseuse.
- — Écoutez, vous me dites : « Circulez, il n’y a plus rien à voir. » Alors quoi ? Je n’avais plus qu’à partir en respectant votre douleur ?
- — Vous avez préféré la technique du pied dans la porte.
- — Tant qu’il existe une infime chance, je veux la saisir.
- — Revenez demain après-midi et on verra…
- — Non, non. D’ici là, vous allez broyer du noir au lieu de mélanger toutes les autres couleurs. On commence maintenant.
Elle se déshabilla en un tour de main, n’ayant sur elle qu’une robe et rien d’autre.
- — Vous savez, des nus, j’en ai faits des centaines. Je n’y arrive plus. Je suis arrivé à une impasse. Je n’ai pas envie de me répéter, de refaire la même pose académique ou sensuelle, aucune envie…
Evelyne avait de petits seins, mais de belles jambes et un fessier bien rond. Elle prenait çà et là dans l’atelier des attitudes, comme des arrêts sur image. Parfois des poses suggestives, presque impudiques, puis au contraire des airs de vierge faussement effarouchée.
- — Bon, bon, puisque vous êtes là, puisqu’on en est là, je vais essayer quelque chose. Allongez-vous sur cette peau de bique, la jambe droite relevée légèrement, la main gauche sur la cuisse et le regard dirigé sur votre intimité précieuse…
Le vieux bonhomme fit quelques esquisses à grands traits, puis il s’appliqua durant une heure à un dur labeur apparemment, car il suait à grosses gouttes. Puis brutalement, il s’arrêta, accablé.
- — Désolé, il n’y a rien à faire, je n’arrive à rien. Je peins une nudité de plus… Je vais même vous dire : je me sens dans la peau d’un vieux dégueulasse qui profite de la situation pour se rincer l’œil devant une fille à poil. Pardonnez-moi, je n’ai jamais eu envie de vous peindre, juste de vous voir nue, comme un vieux vicelard. Je ne sais même pas si vous êtes belle ou pas… Comprenez-moi, je ne peux plus continuer ce métier parce que ce n’est pas la nudité jolie ou pas qui m’intéresse ; j’avais l’ambition de peindre le plaisir.
- — Très ambitieux, c’est vrai, mais pourquoi y renoncer ? Ensemble, on pourrait y arriver.
- — Ensemble ?
- — Bien sûr. Je suis sûre que si le modèle ressent du plaisir, le peintre saura le fixer sur sa toile.
- — Vous allez vous masturber ?
- — Oui, mais c’est seulement pour satisfaire le vieux vicelard qui sommeille encore en vous. Dites-vous seulement qu’il n’y a aucune honte à être vieux, ni même à être vicelard. Et demain, si j’ai réussi ce soir à vous émouvoir en tant que vieux dégueulasse, demain nous irons à la recherche du plaisir, ensemble. Maintenant, en tant que jeune vicelarde, je mets un doigt dans mon intimité comme vous dites, la discussion a mis mon sexe en éveil, voyez-vous, et l’introduction en est facilitée. Je fais des allers-retours avec un, puis deux doigts. C’est du plaisir, mais du plaisir bon marché. Je ne sais si je vais réussir, mais parfois je deviens une jeune dégueulasse, qu’on appelle joliment femme-fontaine.
Le lendemain, Evelyne est revenue dans l’atelier, mais elle n’était plus seule. Elle présenta Demian au vieil artiste, qui s’étonna de sa présence, mais qui n’en dit mot par politesse.
- — Cher maître, je vous présente le garçon avec qui je prends le plus de plaisir actuellement. Il a compris notre requête, si je peux m’exprimer ainsi. Et il est prêt à collaborer à la grande œuvre.
- — Mais…
- — Je vous ai dit hier que le plaisir, on devait le trouver ensemble.
- — Bon, bon…
- — Voilà comment nous allons procéder. Vous allez nous laisser un petit moment et en profiter pour aller boire un café en face. Disons que trente minutes nous suffiront pour arriver à notre nirvana habituel. Bien entendu, il faut que vous prépariez maintenant tout votre matériel, car je ne sais combien de temps je pourrais retenir mon orgasme.
Tout s’arrangea comme il avait été dit par Evelyne. Le peintre alla consommer son petit noir. Les deux amants, d’abord intimidés par le cadre, s’en donnèrent à cœur joie, à fesses rabattues, à sexes déployés. Quand l’artiste revint, Evelyne se détacha de Demian. Elle était échevelée, les yeux brillants. Elle se mit à quatre pattes, et Demian la fourragea par-derrière avec un plaisir non dissimulé. La jeune modèle avait le visage comme ébloui, ébahi, étourdi par le plaisir.
Le peintre se mit à l’œuvre, lui non plus ne boudait pas son plaisir. Il avait retrouvé la joie de travailler la toile. Il allait à toute allure, mais ne faisait aucune retouche, il lui semblait que tout était facile, évident, limpide. Au bout d’une heure, il avait presque terminé, il lui restait un petit problème : comment peindre ces yeux exorbités par le plaisir. En réalité, dans sa quête de la perfection, il lui sembla qu’il manquait un degré d’absolu… Il s’en ouvrit à Evelyne qui lui répondit :
- — Je sais, je ressens la même chose. Demian prend le godet de peinture rouge, c’est de la peinture à l’huile, n’est-ce pas ? Tu m’en badigeonnes l’anus et tu t’occupes du reste.
La sodomie rouge, et pas de honte. Car il n’y avait plus un peintre honteux, mais un coloriste endiablé qui allait finir un tableau si rare qu’il n’y en aurait jamais deux identiques. Car Evelyne jouissait de l’anus comme une damnée de l’Enfer de Dante, en poussant des cris d’épouvante qui venaient du plaisir pour retourner au plaisir. Puis elle s’écroula sur le tapis-peau de bique, laissant voir des fesses sanglantes et un vit criminel qui dégoulinait comme un pinceau. Le tableau était terminé.
Quand tout le monde eut repris ses esprits, on s’assit autour d’une table où trônait une bouteille de vin argentin, un Malbec de Mendoza.
Le peintre prit la parole après avoir célébré une telle association, si productive.
- — Il me reste à vous payer. Mais je ne sais comment faire, je ne peux considérer qu’il s’agit d’une séance de pose habituelle. On va faire le contraire de d’habitude.
- — C’est à dire ?
- — D’habitude, l’artiste paie le modèle et touche de l’argent s’il vend sa toile.
- — Oui, évidemment.
- — Cette fois, vous êtes les artistes. Le peintre n’a fait que retranscrire sur la toile votre travail. Aussi, vous allez me payer pour ce travail et emporter la toile.
- — Vous êtes fou !
- — Pas du tout. Disons 150 euros. C’est bien payé pour une heure de travail, non ?
- — Mais attendez, c’est vous qui avez signé ce tableau, il est à vous légalement.
- — Justement, je ne l’ai pas signé. Quand vous êtes arrivée, hier, j’étais au comble du désespoir. Vous m’avez rendu la joie et ma raison de créer. L’acte d’amour que nous avons réalisé ensemble, Demian, vous et moi, mérite plus que ça, que ce soit vous qui emportiez le tableau. Peindre le plaisir m’a redonné le plaisir de peindre.
- — Finalement, vous n’êtes pas un vieux dégueulasse…