| n° 19977 | Fiche technique | 92290 caractères | 92290Temps de lecture estimé : 51 mn | 28/12/20 corrigé 02/06/21 |
| Résumé: Des hommes faibles ou fragiles, des femmes debout et fières, et quelques châteaux de sable menacés par les marées du désir et les courants contraires. Juste quelques croquis doux-amers pour le plaisir de parler d'amour. | ||||
| Critères: fh inconnu plage amour dispute pied fellation cunnilingu pénétratio portrait -occasion | ||||
| Auteur : Amarcord Envoi mini-message | ||||
Elle est en colère. Trop tard. Elle le regarde avec un mélange d’exaspération et d’accablement, face à l’emplacement vide, dans la rue, d’où elle aperçoit encore au loin la dépanneuse emporter la voiture.
Il baisse un peu le regard, hausse les épaules. Hoche la tête en signe de culpabilité. Ses yeux reviennent vers elle, et il marque un long temps d’arrêt avant de prononcer sa formule préférée.
La pièce qui manquait au parcmètre vient d’être lancée dans sa tête, et elle hésite encore sur le côté qu’elle va afficher en retombant. Pile, et elle va lutter quelques secondes encore pour maintenir sa grimace boudeuse, avant que les commissures de ses lèvres ne remontent, que les ailes de son nez ne se plissent, et puis qu’elle ne se mette à rire, tout en lui boxant les pectoraux. Avant qu’elle ne saisisse sa nuque, qu’elle ne colle ses lèvres aux siennes, qu’elle ne l’embrasse goulûment.
Leur vie tombe presque toujours sur le côté pile, depuis ce jour où ils se sont croisés chez des amis communs, trois ans plus tôt, au cours d’une soirée bien arrosée. Il l’a vue, il a été foudroyé. Elle l’a regardé, elle ne lui avait pas encore parlé, mais tout était déjà dit. Tout, à part la déclaration d’amour improbable qu’il lui fit, un peu grisé.
Elle aurait pu trouver ça lourd, nul, déplacé. Mais c’est exactement ce qu’elle voulait entendre elle-même ce soir-là, et tous les autres depuis lors. Il est son amoureux, son refuge, son bon petit sauvage, le Vendredi qu’elle choisirait aussitôt s’il fallait se résoudre à l’exil sur l’île déserte. Finalement, tout l’essentiel serait réuni, on y vivrait d’amour et d’eau fraîche. L’amour qu’ils vivent, l’amour qu’ils font, est tellement naturel.
Seulement voilà, aujourd’hui, la pièce retombe sur face. Parce que non, l’amour et l’eau fraîche ne suffisent pas toujours, hélas, parce qu’il y a les mille petits embarras de la vie, et parce que c’est décidément pas de chance, cette absence de chance en cascade. Celle de la dépanneuse de la fourrière et toutes les autres, auparavant.
C’est pas tant qu’il soit crétin, fainéant ou égoïste, au contraire. Il fait de son mieux, et il y met du cœur. C’est lui qui fait les courses, lui qui cuisine, plutôt bien d’ailleurs, lui qui nettoie la cuisine, passe l’aspirateur, cire les chaussures. Elle s’est réservé la salle de bains et la lessive, de peur qu’il ne bousille par mégarde les machines, et puis le repassage surtout. Toutes ses tentatives maladroites se sont conclues en catastrophes textiles et en fous rires.
Il ne roule pas sur l’or, il se débrouille tout juste, c’est pas une voie royale, auteur de bandes dessinées, il s’en publie tant, il s’en publie trop. Mais il a du talent, elle y croit, elle l’encourage. Il va avoir trente ans, elle en a vingt-huit, ils savent l’un et l’autre que c’est l’heure où jamais de poser les bons choix, le temps passe si vite, ils le découvrent à peine.
C’est plutôt qu’il est distrait, désordonné. Qu’il compte un peu trop sur elle pour gérer le quotidien, pour lequel il semble, il est vrai, parfois mal équipé.
Rien de grave.
Mais là, sur le moment, ça fait chier. Grave.
Elle sort son téléphone, pianote l’écran.
Pas de réponse.
⁂
Jean-Patrick remonte au ralenti l’avenue Lippens, il prend tout son temps, trop heureux de parader avec sa nouvelle acquisition. Tout devrait le rendre heureux : le soleil brille, il est riche, il a réussi, il dirige une entreprise de patrimoine immobilier prospère, sans plus n’avoir rien d’autre à foutre que d’y paraître de temps en temps, entre deux dîners et quelques cinq à sept, et il circule à bord de son dernier joujou, une Porsche 911 Carrera 4S Cabriolet, l’ultime accessoire capable de rendre un peu de lustre à sa séduction déclinante.
Il voit la place vide, hésite à la prendre, et puis non, tout compte fait, elle est bien trop loin du centre, de la zone la plus chic de la station balnéaire, celle où il entend parader avec sa décapotable. Il ne peut s’empêcher de ralentir, pourtant, et de regarder ce jeune couple proche de l’emplacement vide. Ils ont l’air soucieux. La jeune femme qui consulte son téléphone est magnifique. Habillée tout simplement, un débardeur de coton côtelé dont les fines bretelles dégagent ses épaules et un petit short en jean surmontant de longues jambes hâlées, un beau visage, une grâce naturelle… Si elle avait été seule, il se serait garé là, c’est certain. À condition toutefois que sa femme ne soit pas elle-même à bord, comme c’est le cas à l’instant. Déjà qu’elle tire la gueule, Marie-Hélène…
Elle n’approuvait pas l’achat de la Porsche. Tout au plus a-t-elle influencé le choix de sa couleur, plus subtile que celle qu’il avait lui-même retenue. Depuis lors, il regrette d’ailleurs de lui avoir accordé cette concession. Il l’aurait préférée argentée, comme tout le monde.
Marie-Hélène soupire. Vingt-cinq ans de vie commune avec ce type, et un évident excès de kilométrage conjugal au compteur. La mécanique grince, les pièces ne sont depuis longtemps plus ajustées. Dieu sait qu’il lui avait fait la cour, à l’époque, et il n’était pas le seul. Elle était jeune, plutôt mignonne, et puis riche aussi. Fille unique d’un promoteur immobilier prospère et d’une des héritières d’une grande dynastie industrielle. Ce qui s’appelle à la fois un joli petit lot et un beau parti. Pourquoi le choisit-elle, lui ? Il était de huit ans son aîné, charmeur sans être beau, distrayant sans être vraiment intéressant. Mais sûr de lui, un peu trop d’ailleurs. Sans doute fut-elle convaincue par l’énergie qu’il mit à la conquérir. Malin, il fit tout pour flatter sa mère, en faire une alliée. Son père était bien plus circonspect. Mais son père était un homme bon, il adorait sa fille. Il ne s’opposa pas au mariage, qui fut célébré en grande pompe, en présence du Tout-Bruxelles. Jean-Patrick rentra dans l’entreprise paternelle, sur l’insistance de la mère de Marie-Hélène. Le père ne le souhaitait pas davantage, mais ce que sa femme voulait…
Les premières années furent insouciantes. Ils sortaient beaucoup. Il la baisait beaucoup aussi, et pas trop mal, à l’époque. Elle avait peu de références en la matière, à vrai dire. Mais elle aimait ça, sans pourtant retrouver l’émotion des étreintes avec ce beau garçon italien un peu farouche, rencontré sur un voilier, lors de vacances avec la jeunesse dorée. Riche, il ne l’était pas. Un passager clandestin, en quelque sorte, admis pour ses compétences à la barre. C’est dans cette cabine microscopique et inconfortable qu’elle s’offrit pour la première fois. Et Dieu que ce fut bon ! Peut-être idéalisait-elle cette première expérience. Ou peut-être tâcha-t-elle plutôt de s’en convaincre ensuite, pour étouffer ses regrets, à mesure que le désenchantement la gagnait, après la naissance de ses deux garçons.
Quelle erreur ce fut que de rester cloîtrée dans cette villa de prestige, au jardin bordé de rhododendrons, à s’occuper des enfants, les conduire à l’école huppée dans sa Range Rover ! À se contenter de gérer le ballet du personnel de maison : gouvernante, femme de ménage, jardinier… Et puis à se faire belle, bien sûr, comme si elle ne l’était pas davantage au naturel. Belle comme il le voulait lui, en tout cas. À la façon des icônes bourgeoises, bien mises, bien coiffées, bien habillées, bien éduquées, conformes à l’étiquette de leur milieu. Le soir, il la souhaitait au contraire de plus en plus salope. Alors elle s’exécutait docilement, se révélait en porte-jarretelles, se prêtait à ses fantaisies si prévisibles, entretenait la fiction qu’elle y prenait du plaisir, ouvrait ses jolies cuisses et feignait de gémir quand il la labourait sans émotion ni talent.
Son père mourut prématurément d’un AVC à la veille de Noël. Le conseil de famille fut restreint. Marie-Hélène partageait désormais les doutes du défunt envers son époux. Mais elle n’osa pas contredire sa mère. Et si elles restaient les actionnaires, Jean-Patrick prit la tête de l’entreprise, ce qui lui donna toutes les excuses pour être de plus en plus absent, pendant qu’elle se morfondait dans sa prison dorée. Fut-elle naïve ou simplement indifférente ? Il lui fallut du temps pour comprendre qu’il accumulait les maîtresses. Elle sentait leur odeur, lorsqu’il se glissait tardivement dans le lit, à la sauvette, où il la baisait avec de moins en moins d’enthousiasme. Elle se résigna tant qu’il fut discret. Mais quand il commença à s’afficher ouvertement avec une blondasse vulgaire, et qu’elle les aperçut en photo dans la rubrique mondaine d’un magazine en papier glacé feuilleté dans la salle d’attente du dentiste, elle le convoqua et l’avertit que cocue, passe encore, mais humiliée, pas question. Après tout, c’était bien elle l’héritière, et lui le prince consort, même si elle lui foutait une paix toute royale, elle aussi.
Alors il fit amende honorable, elle fit mine de le croire, et ils entretinrent le compromis. Pour le bien des enfants, prétendait-elle, sans même les avoir consultés, les désormais post-adolescents qui n’hésitaient pas, eux, à revendiquer leur part d’autonomie et de plaisir, de plus en plus lucides sur la nature du lien ténu qui unissait encore cette mère affectueuse à l’évidente élégance à ce père absent qui en manquait tellement. Ce sacrifice familial l’ensevelit bientôt dans le confort, le mensonge et le désert affectif. L’amertume, aussi. Pourquoi avait-elle toujours pris les mauvaises décisions ? De quoi s’était-elle punie ? Bien sûr, elle aurait pu lui en vouloir à lui, d’être toujours plus lamentable, prévisible, veule, égoïste. Sans même parler du dernier incident, deux semaines auparavant, lorsqu’elle revint prématurément d’une excursion culturelle à Paris avec une copine, pour le surprendre en train de fourrer une jeune gourde accroupie, le cul tendu en offrande, et dont l’opulente poitrine ballottait en rythme sous les coups de piston de l’homme qui n’était plus le sien que selon l’état civil.
Qu’il baise le petit gibier qui est encore à sa portée, elle s’en fout, désormais. Mais pas dans son lit. Pas question. Non, c’est plutôt à elle qu’elle adresse des reproches, tandis que la Porsche remonte l’avenue. Pourquoi a-t-elle attendu l’âge de quarante-huit ans pour se révolter, et s’autoriser enfin à vivre ?
Il lui lance une œillade misérable. Pauvre mec, se dit-elle en le dévisageant. Jean-Patrick considère qu’il faut vivre avec son temps. C’est d’ailleurs pour ça qu’il s’allonge sous le banc solaire toute l’année, ce que personne ne fait plus depuis Jacques Séguéla. Qu’il laisse ses cheveux redescendre en vagues argentées sur sa nuque, ce qu’aucun coiffeur ne tenterait plus sur un footballeur. Qu’il porte des blazers à boutons dorés, ce que personne n’ose plus depuis Tino Rossi.
Elle claque la portière et s’éloigne.
⁂
Et une de plus – nog een ! – murmure en flamand Jos Vermeersch dans la cabine de sa dépanneuse. Ah si seulement il pouvait emballer les gonzesses comme il embarque les bagnoles en ce bel été ! Il en a déjà déplacé huit ce matin, jusqu’à l’annexe saisonnière de la fourrière, improvisée sur un grand terrain damé et clôturé, entre dunes et polders. Remarque, se dit-il, elles n’étaient pas toutes des prix de beauté, les caisses, et sûrement pas la Toyota antédiluvienne qu’il vient de hisser sur son plateau.
Elle n’est pas un top modèle non plus, Inge, la femme-flic qui occupe sans cesse ses pensées, mais elle a un charme étrange. Grande et puissamment bâtie, sans toutefois être grosse, mollig, comme on dit en flamand : un terme presque flatteur auquel la traduction de « potelée » ne rend pas vraiment justice. Peau claire, hanches larges et fesses généreuses : un Rubens, dit-on dans ces cas-là, faute d’une image plus originale, et elle serait de surcroît excessive. Elle n’est pas grasse, mais généreuse. Chaque fois que le heureux hasard d’un véhicule à emporter place Jos en sa présence, il tâche d’interdire à son regard de se poser sur la chemise d’uniforme bleu clair de la fliquette, dont le tissu est aussi tendu que lui, en s’efforçant de contenir une aussi massive paire de loches. Mais ce qui achève de le troubler, c’est l’expression un peu lasse, presque absente, qui s’affiche sur ce visage à la fois poupin et buté, cette carnation de porcelaine aux joues rosies, ces yeux au bleu délavé. Et puis il y a bien sûr la voix d’Inge, au téléphone, feutrée, son intonation un peu détachée, qui lui confère une évidente et involontaire charge érotique. « Une voix d’aéroport, » dirait le vieillissant père de Jos, en évoquant avec nostalgie le temps d’avant Ryanair, celui où l’on glissait dans les aérogares enveloppé de ces annonces suaves. On se sentait aussitôt léger, élégant, gracieux, désiré, prêt à s’envoler pour le septième ciel.
Ce ne sont pas les appels des flics qui manquent sur le portable de Jos, pour lui signaler une nouvelle mission. Certains sont brefs, secs, précis, comme s’il n’était qu’une machine à enlever les bagnoles. Seul l’agent De Strooper est au contraire cordial et blagueur ; ils se donnent du « Jos » et du « Koen », et cela lui fait du bien, ces petits moments de complicité, après de longues journées tout entières consacrées à faire chier les distraits touristes d’un jour, ceux dont le bourgmestre, que tout le monde appelle plutôt « le Baron », a solennellement déclaré ne plus vouloir dans sa plage huppée. Ils font tache avec leurs frigobox, leur teint pâlot et leurs fauteuils de camping achetés chez Action, entre deux rangées de plagistes aux impeccables transats immaculés, alignés comme dans un cimetière militaire. Tout un arsenal a été prévu pour les décourager, comme on place des bornes aux devantures des magasins de luxe pour éloigner les SDF. L’absolue rigueur du stationnement très limité, sauf dans ses tarifs, en fait partie.
Il y a eu aujourd’hui un élément nouveau. En soi, un détail parfaitement dérisoire, et il se reproche déjà de lui attribuer une signification excessive. En l’appelant pour faire enlever la Toyota, elle n’a pas prononcé le formel « Met agent Vanbeek, van de politie Knokke-Heist », mais plus simplement « Hallo… Met Inge ». Salut, c’est Inge. Il a bredouillé, hésité, d’autant plus qu’il a aussitôt reconnu cette voix qui lui flanque des frissons. Elle lui offrait son prénom, et si ce minuscule progrès ne résonnait pas véritablement comme une promesse d’intimité, c’était au moins le signe qu’il existait à ses yeux. Qu’il n’était plus seulement un chauffeur anonyme, mais Jos, un homme à qui elle concède à présent une forme de distante cordialité. Il s’était grouillé de rejoindre l’endroit indiqué, espérant qu’elle y serait encore. Il l’avait effectivement aperçue, vingt mètres plus loin, contrôlant d’autres véhicules en stationnement. Il lui avait adressé un salut, qu’elle avait capté d’un simple hochement de tête. Mais après avoir treuillé la voiture sur le plateau et entravé les roues avec des cales, il avait senti une présence dans son dos. C’était elle.
Tout en conduisant la dépanneuse, il revoit à présent ce moment où elle lui a même glissé « En hoe is’t met de koers ? » Comment ça se passe, la course cycliste ? Comment sait-elle qu’il est fan de vélo ? Ça ne peut être que Koen, son jovial collègue, le good cop avec lequel il lui arrive de boire une Duvel ou une Chouffe, hors service. Lui seul connaît la passion qu’il nourrit pour la petite reine. Les vélos, il les a enfourchés tout petit, puisque ses parents tenaient un commerce de location sur la digue : bicyclettes de fantaisie, voiturettes pour tout petits, et ces fameux cuistax, go-karts à pédales loués dans toutes les tailles, et où les touristes peuvent s’installer jusqu’à huit. Il a pratiqué le sport cycliste toute son adolescence, dans les sélections d’âge. Mais il lui a fallu se résoudre : il n’était pas assez bon, il ne serait jamais un de ces « Flandriens », ces sprinteurs puissants ou baroudeurs obstinés qui écument les pelotons professionnels. La course, il la suit toujours, pourtant, au sens littéral. En semaine, il embarque les voitures avec sa dépanneuse, et le dimanche, c’est lui qui conduit le camion-balai qui recueille les attardés et les éclopés des critériums provinciaux. Il pourrait en sourire, de cette ironie du destin, mais elle le laisse plutôt mélancolique. De la vie, il n’a finalement jamais vu les avant-postes, elle ne lui a offert ni la coupe, ni le bouquet, ni le baiser de la miss.
Et puis là, quelques mots à peine ont suffi à lui rendre la vie plus légère. Elle lui a parlé. Il existe. Peut-être pourrait-il être autre chose qu’un dépanneur, rêve-t-il.
⁂
Marie-Hélène avait toujours été superstitieuse. Déjà enfant, elle s’inventait de mystérieux interdits à observer, des dalles choisies aléatoirement sur le trottoir, et sur lesquelles elle s’interdisait de marcher, comme si y poser sa sandale allait déclencher des événements funestes, et elle y sautillait alors comme si elle jouait à la marelle. Encore aujourd’hui, elle s’infligeait la contrainte de respecter des serments un peu idiots, mais auxquels elle s’accrochait obstinément. Celui qu’elle venait de prononcer face à son mari, sous l’emprise de la colère, l’effrayait déjà, tant il lui paraissait ridicule, gênant. Tant elle savait aussi qu’elle s’imposerait pourtant la charge embarrassante de lui obéir, et de ne fut-ce que tenter d’accomplir ce projet de sexe avec un inconnu. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Et puis comment s’y prendre, surtout ? Elle se voyait mal en cougar draguant des hommes solitaires sur la plage ou sur une terrasse, déployant une stratégie de séduction voyante et de pure pacotille. À tout prendre, autant choisir l’approche brute et directe, même si celle-ci risquait de la faire rougir de honte.
Elle prit son courage à deux mains, s’approcha d’un homme qui devait avoir à peu près son âge, et qui faisait tourner le présentoir rotatif à cartes postales, devant l’entrée d’un magasin de souvenirs.
L’homme leva les yeux vers elle, aussitôt rejoint par sa femme, dont elle n’avait pas détecté la présence, et qui tenait entre ses doigts deux kitschissimes clichés de couchers de soleil maritimes.
Marie-Hélène s’éloigna, non sans avoir surpris le regard soupçonneux de la femme, posé sur son poignet entouré d’une montre de prix. L’embarras la gagnait déjà, alors qu’elle n’avait même pas prononcé la fameuse proposition indécente. Il y avait peu d’hommes seuls en vadrouille sur la digue. Et ceux qu’elle aperçut lui semblèrent tout sauf enclins à réagir à son offre autrement que par une réaction outrée : ici, un vieillard tremblotant dans sa voiturette électrique, là, un membre de la très rigoureuse et austère communauté juive hassidique anversoise, enveloppé de son long manteau et couvert de son chapeau noir, sous le soleil du mois d’août. Un type à la mine sympathique s’approcha alors, une paire de jumelles suspendue autour du cou, et cette fois, elle osa.
Le type lui répondit avec un sourire d’impuissance en levant les mains, lui faisant comprendre en flamand qu’il ne comprenait pas le français, n’était pas du coin, et qu’il ne pourrait pas l’aider à trouver son chemin.
Elle vit alors l’homme assis sur le banc, seul, regardant l’immense surface de la plage à marée basse. Il était encore jeune, trente ans peut-être, plutôt beau garçon. Un regard clair souligné par de longs cils, un air un peu perdu. Cette fois au moins, le hasard avait vraiment bien fait les choses. Elle s’approcha à pas lents, croisant les doigts pour conjurer le sort et s’encourager à prononcer les paroles tant redoutées.
Le voilà qui parlait sans s’interrompre, qui la prenait à témoin. Un flot continu. C’était étrange et doux. Marie-Hélène ignorait qui était cette « elle », mais elle se dit que ça devait être ça, l’amour. Une évidence et une urgence.
Et pour elle, une terre inconnue, ou presque, elle y fit juste une brève escale nautique, il y a bien longtemps. Tromper Jean-Patrick, elle aurait pu le faire, bien sûr. Elle en avait les moyens. Pourquoi s’en était-elle abstenue, quand plusieurs femmes de son milieu laissaient parfois flotter dans leur conversation des sous-entendus sur leurs propres aventures, non sans un accent de fierté ? Elle le savait parfaitement, pourquoi. Elle ne cherchait pas une occupation, une distraction, un amant occasionnel avec qui baiser comme on prend rendez-vous avec le coiffeur ou le moniteur de tennis. Celui-ci avait pourtant tenté sa chance, il était monté au filet, ce jour-là. L’air de mai était léger, la sève montait dans les arbres, et sa propre envie de sexe fleurissait. Alors elle lui céda, ils roulèrent jusqu’à un motel sans grâce, aboutirent dans une chambre sans âme, et elle s’offrit à lui sans émotion.
Il ne la pénétra même pas. Il la déshabilla, s’attarda sur ses cuisses, ses jambes, et davantage encore sur ses pieds dont il suça avidement un par un les orteils. Il plaça ensuite sa queue entre ses voûtes plantaires et la pria de le branler de la sorte, ce qu’elle fit, un peu surprise. Il ne tarda pas à gémir, à lui demander de renforcer la cadence et accentuer la pression, et il éjacula prématurément dans un râle, couvrant ses chevilles d’un filet de semence tiède. Il s’excusa d’avoir joui si vite, trop excité par le spectacle de ses pieds comprimant sa bite, désormais flasque, lui réclama un peu de patience, lui promit de s’occuper à présent de son plaisir. Mais elle en avait perdu toute envie. Elle s’essuya les pieds d’un Kleenex, renfila sa jupe et son débardeur de sport, chaussa ses tennis blanches, quitta la chambre, paya à la réception, et roula plus d’une heure sans destination particulière. Elle venait de renoncer au tennis. Entre autres.
Le jeune homme avait fini sa longue tirade, il se taisait. Il finit par relever la tête, et pour la première fois, la dévisagea. Comme s’il venait seulement de s’apercevoir de sa présence.
Elle se figea, lâcha un profond soupir, le regarda en silence.
Elle haussa les épaules. Elle n’avait pas l’air dans son assiette, se dit-il. Alors il chercha quelque chose à lui dire, quelque chose de sincère et d’aimable, et ça tomba sur la première chose qui lui passa par la tête.
Elle ne réagit pas vraiment, seul un demi-sourire apparut sur ses lèvres, tandis que son regard se perdait au large.
Elle le regarda cette fois en riant, lui adressa un clin d’œil amical, se leva d’un bond et se cassa, avant de se retourner un bref instant.
⁂
Inge Vanbeek raccroche le combiné du téléphone. Toujours la même explication à fournir. D’abord en flamand. En enchaînant souvent sur le français, ensuite, bien que ce soit officiellement déconseillé, à défaut d’être formellement interdit. Parfois même en anglais ou en allemand. Oui, vous pourrez récupérer votre voiture à la fourrière. Oui, il vous faudra payer, et immédiatement. Non, ce n’est pas tout. Il y a encore l’amende dont il faudra vous acquitter, au commissariat, ou bien ici, dans ce poste mobile, sur la digue. Non, ce n’est pas pratique, en effet. C’est même l’intention, que de vous pourrir la journée, mais ça, elle s’abstient de le dire.
Elle allume le PC, soulève le hublot au plafond de la fourgonnette pour laisser entrer un peu d’air. Dans cinq minutes, elle ouvrira la porte coulissante pour accueillir le long défilé des contrevenants, leur PV à la main. Dans leur cas, ce sera rapide, aussi simple que quatre chiffres tapés sur un terminal de paiement. Mais il y aura les autres, à commencer par les mères en panique, à la recherche d’un enfant égaré sur la plage. Il faudra rester calme et pourtant empathique, faire le tri entre ce qui est vraiment inquiétant et ce qui est prématuré. Et puis il y aura le reste, tout le reste, les vols à la tire, les distraits, les mythomanes et les débiles, venus se plaindre de Dieu sait qui, Dieu sait quoi.
Alors elle les laissera d’abord expulser leur rage, leur angoisse ou leur frustration. Et puis elle leur parlera, peu importe de quoi, mais elle leur parlera de sa voix suave, et rapidement ils se calmeront, se raisonneront ou obtempéreront.
Elle le connaît, le pouvoir de sa voix. Combien elle prend le contrôle sans en imposer, en douceur. Combien de fantasmes elle inspire, aussi. Elle est la diva du téléphone. La chavireuse des hommes solitaires, sur Skype, elle s’y rend parfois la nuit, en rôdeuse. Non, vous n’aurez pas l’image, leur dit-elle, vous vous contenterez du grain de ma voix, et de l’impudeur de mes mots. Et puis elle se plaît à les affoler, en s’inventant des apparences sans cesse différentes, mais toujours éloignées de la sienne.
Un soir, elle est la coquine Sonia, sensuelle brune à la peau mate et aux gourmandises ensoleillées. Le lendemain, elle sera Ingrid, la jeune étudiante ingénue aux cheveux blonds réunis en couettes, complexée par sa poitrine plate et sa virginité prolongée, ou encore Rachel, la rousse incendiaire multipliant les fausses confidences sur une vie sexuelle débridée. Elle rabroue les imbéciles ou raccroche au nez des impatients, ces masturbateurs précoces obnubilés par leur bite, et incapables de mettre leur dialogue au diapason de sa petite musique de nuit, du rythme qu’elle impose, dosant de façon savante les silences éloquents et les confessions intimes. Mais quand elle trouve un correspondant anonyme plus troublé ou plus docile, elle laisse lentement mijoter le plat, l’assaisonne peu à peu des subtiles épices qui le rendront plus affamé encore, plus enclin lui-même à se révéler nu, dans la crudité ou la sophistication de ses fantasmes les mieux enfouis. Alors ses soupirs ne seront plus factices, et la description de ses gestes se fera plus fidèle, elle s’abandonnera au vertige de la confrontation de deux plaisirs solitaires, qui pour une fois ne seront pas glaçants.
Elle n’a pas l’impression de mentir, Inge, en incendiant les hommes de sa voix sucrée et de ses propos torrides, elle se reconnaît bien davantage dans sa face cachée que dans son apparence visible. Elle est autant Inge que Sonia, Ingrid ou Rachel, à tel point qu’elle n’a jamais l’impression de jouer un rôle, mais simplement d’assumer à l’abri du mystère nocturne toutes leurs envies et tous leurs doutes confondus, qui sont autant les siens que les leurs.
Elle n’est pas vraiment complexée, d’ailleurs elle n’est pas moche. Elle a parfois surpris, au commissariat ou ailleurs, des commentaires qui la jugent appétissante. Elle voudrait simplement être une autre sur commande, une autre que celle qu’elle voit dans le miroir, une autre que celle qu’elle fut, confrontée bien trop tôt au sexe, au sexe atroce du voisin, celui qui se proposa de la ramener un jour du collège, dans sa camionnette. Il y eut cette fois-là et celles qui suivirent, la laissant inerte, passive, éteinte, résignée, bâillonnée par l’effroyable culpabilité des victimes. Consentante, aurait dit le porc. Il n’est plus loin d’être vieux, à présent. Il vit toujours à côté de ses parents. Elle s’y rend rarement, mais quand elle le fait, elle veille toujours à s’y rendre en uniforme, espérant presque le trouver devant la façade de briques, taillant la haie, papotant avec ses parents venus l’accueillir sur le seuil. Elle le dévisagerait alors sans un mot, sans un salut, méprisante et glaciale, la main toute proche du fourreau du Glock 17 de service, pour qu’il vive désormais lui aussi en permanence avec le doute, avec l’effroi. Voilà donc à quoi ressemblait un monstre ordinaire, quelle était la misérable apparence d’un briseur de vies.
Des hommes, elle en a pourtant connu quelques-uns au lit, des coups d’un soir, sans jamais y trouver autant d’émotion ni de plaisir qu’au téléphone, sous ses identités et apparences d’emprunt, là où s’exprime sa toute-puissance érotique. Et puis à présent, il y a celui-là, celui auquel elle n’a de prime abord pas prêté attention. Sa voix troublante le transporte aussi sûrement que les confidents nocturnes. Mais son apparence, tout autant. Nul besoin de s’inventer d’autres morphologies ou d’autres histoires, cet homme-là la désire intensément telle qu’elle est, c’est inédit et c’est à la fois agréable et inconfortable. Est-il beau ? Non, pas vraiment. Mais il y a en lui une fragilité qui la touche.
Elle regarde l’écran de son téléphone, sélectionne son numéro, hésite. Comme une envie de l’appeler à nouveau, pour une urgence. Entendre sa voix s’étrangler sous la caresse de la sienne. Venir vite : dans son camion ou ailleurs, elle éprouve une furieuse envie de contact physique.
⁂
La femme-flic avait été formelle : il était inutile de se précipiter aussitôt à la fourrière. Elle avait été plutôt de bonne volonté aussi, en acceptant de mélanger dans leur conversation le français et le néerlandais, puisque l’une comme l’autre étaient un peu maladroite dans la langue qui ne leur était pas maternelle. Lou fut surprise de remarquer que la policière avait une voix peu banale, un peu éthérée et sensuelle, feutrée. Une voix d’aérogare, pensa-t-elle en se remémorant ses voyages d’enfance. Toujours est-il qu’elle l’avait prévenue qu’il faudrait attendre un délai raisonnable avant que la bagnole ne soit transférée, que la paperasse ne soit préparée, et qu’elle puisse payer la caution et franchir au volant la barrière du parc grillagé. Pendant ce temps, conseillait la policière, il serait peut-être plus efficace que son compagnon aille lui-même s’acquitter de l’amende au poste de police mobile, une fourgonnette garée sur la digue. Le Baron avait imposé le paiement immédiat de la part des non-résidents locaux, et des pénalités astronomiques s’appliquaient en cas de virement différé. Il faudrait faire la file, parfois longtemps.
Elle avait pesté, bien sûr. Sur ces tracasseries administratives volontairement dédoublées, qui s’acharnaient à décourager la fréquentation des non-résidents. Elle avait à nouveau mentalement reproché à Bastien d’avoir ruiné une si belle journée à la mer, et pourtant elle sentait déjà s’effilocher sa colère, qu’une brume de tendresse et d’indulgence commençait à envelopper. Au moment de le quitter pour se répartir les corvées administratives, c’était elle qui avait été gênée de glisser trois billets de cinquante dans la poche revolver de son jean propre. Elle l’avait fait sans commentaire, pour ne pas l’humilier davantage, en se contentant d’une petite grimace douce-amère.
Alors, après avoir marché en direction du parc de la fourrière, elle avait fini par s’arrêter sur une terrasse, pour y boire un verre, patienter en regardant les gens défiler sur la promenade de la digue. Un type entre deux âges s’était installé seul à la table voisine, tempes grisonnantes et Ray-Ban sur le nez, et il n’avait pas tardé à lui faire du plat. Elle lui prêtait à peine attention, un simple coup d’œil à sa gourmette gravée d’un « Jean-Patrick », à son foulard noué autour du cou, et aux clefs de la Porsche laissées bien en évidence sur la table, avait suffi à le cataloguer, entre Don Juan sur le retour et péteux du Zoute*, abonnés aux premières loges de sa célèbre place M’as-tu-vu. Elle n’opposait à ses compliments appuyés qu’une indifférence polie, un peu incommodée pourtant par l’insistance avec laquelle il jaugeait les jolies proportions de sa poitrine, ni trop marquées, ni trop mesquines, et qui offraient à son simple débardeur une élégance absolue, propre à éclipser la haute couture.
L’homme insistait, encouragé par le sourire qu’il voyait s’élargir sur ses lèvres douces, mais qui ne s’adressait pas à lui, pourtant : il vagabondait plutôt en songe vers ce garçon qu’elle aimait comme une chanson étrangère dont on n’est pas sûr de toujours comprendre les paroles, mais dont la mélodie vous chavire le cœur. Elle pensait à l’imagination amoureuse qu’il mettrait, lui, à contempler ou effleurer son corps, avec une délicatesse émue, aux mille façons qu’il trouverait pour lui dire qu’elle était la plus belle et la seule, et à la bouleversante sensation de savoir alors qu’il dirait vrai, que jamais son cœur ne s’autoriserait à lui mentir. Elle souriait aussi à tous ces marmots poussés dans des voiturettes, et elle se surprit à sentir sourdre en elle un désir d’enfant, un enfant de lui. Il ne serait pas un père classique, rassurant, mais nul comme lui ne saurait raconter les histoires, consoler un chagrin, couper et évider des branches de sureau pour en faire des sarbacanes.
Elle revoyait toutes ces fois où elle l’avait cru volage, aux scènes féroces qu’elle lui avait faites pour ses infidélités supposées, et pire encore aux larmes qu’elle avait refoulées, tant chaque incident la perçait comme un poinçon planté en plein cœur. Et puis elle sourit en se rappelant avoir à chaque fois démasqué le malentendu. Il ne la trompait pas, il l’aimait plus que jamais, plus que tout, il flottait simplement à la surface de la vie, désarmant et désarmé, et le courant de celle-ci s’ingéniait à multiplier sous ses pas les pièges les plus machiavéliques. Il était l’heureux prince de son cœur et le malchanceux roi du quiproquo, il se plaçait sans cesse et involontairement dans des situations impossibles, il attirait les ennuis comme la confiture attire les guêpes. Il attirait les femmes, aussi, sans jamais le chercher, sans jamais consommer ; elles ne résistaient pas à sa grâce un peu lunaire. Et ce n’était pas seulement les salopes qui cherchaient à le lui piquer, elle surprenait parfois le regard de ses amies les plus proches et les plus sincères, elle y reconnaissait cette lueur de désir si particulière, cette envie de se blottir contre un homme à la fois viril et vulnérable, en consolant ses doutes, comme on le ferait avec un enfant perdu dans un supermarché.
Le mec d’à côté ne cessait pas de l’abreuver de ses vantardises et de ses plaisanteries poussives, et elle fut lassée de hocher la tête distraitement en faisant mine de l’écouter. Pour qui et pourquoi afficher tant de politesse ? Pour un pignouf qui n’en avait pas la moindre, et qui de toute façon ne s’inquiétait même pas de ne pas la voir répondre, tout occupé qu’il devait être à convoiter son cul ? Alors elle ferma les yeux pour que rien ne vienne parasiter l’image qui l’occupait.
Elle souriait encore les yeux clos sous le soleil d’août, en repensant au samedi précédent, quand elle était montée à l’étage lui apporter un café alors qu’il terminait une planche de bédé. Il s’était arrêté, l’avait prise dans ses bras, l’avait déshabillée lentement, comme s’il se fût agi d’une cérémonie, avant de l’allonger nue sur le vieux canapé de cuir défoncé et de l’y couvrir de baisers, de la tête aux pieds. Il avait saisi un bloc de Canson, un fusain, et ses yeux la caressaient autant que ses doigts caressaient le papier. Bientôt elle en voulut davantage, et pour une fois, c’est elle qui se chargea de réinventer la formule consacrée : « Je tremble sous ton regard quand tu me dessines nue, je t’en supplie, est-ce que tu voudrais me baiser ? » Et bien sûr il voulut, et bien sûr ce fut fort et ce fut tendre, et sauvage et torride, et émouvant aussi, elle n’en était toujours pas revenue, elle n’en reviendrait jamais de lui.
Elle s’en voulait déjà de l’avoir rabroué sans la moindre indulgence, elle avait hâte de le voir, de le toucher, de le retrouver chez les flics, si maladroit, si malhabile, il aurait certainement encore gaffé, compliqué son cas. Il la regarderait tout penaud, et elle, elle éclaterait de rire. Et sans doute qu’à ce moment-là, il lui dirait : « J’aime bien quand tu ris, on voit tes fossettes. T’as pas envie de baiser ? » Alors, elle se jetterait dans ses bras et elle l’embrasserait et elle lui dirait je n’ai envie que de ça, que de toi, que tu aimes mes fous rires et que tu aimes mes colères, que tu aimes mes yeux embrumés quand j’ai le vague à l’âme, que tu aimes ma bouche quand elle dévore la tienne, que tu aimes mon odeur, que tu aimes la morsure de mes ongles griffant ton dos, que tu m’aimes de partout et que tout ça te donne sans cesse envie de me baiser, me baiser tout le temps, me baiser partout, me baiser en morceaux et me baiser toute entière, que j’enlève alors ta chemise et ton froc et ton slip, que je te foute tout ça au linge ou au diable, qu’il garde la monnaie, et que je te baise alors moi-même comme une folle, jusqu’à en perdre haleine, jusque qu’à ce que tu n’en puisses plus, jusqu’à ce que nous soyons épuisés de jouir sans cesse, jusqu’à ce que tu cries grâce, jusqu’à en user nos sexes, jusqu’à ce qu’enfin tu comprennes. Parce que même si tu ne me facilites pas toujours la tâche, mon amour, je t’aime comme t’en as pas idée.
Elle se redressa sur sa chaise. Elle s’aperçut qu’elle tremblait un peu. Le vieux beau aux Ray-Ban avait rapproché sa chaise, il était tout proche, il puait l’after-shave. Il lui fit une tentative de sourire enjôleur, condamnée à l’avance.
⁂
Le soleil était radieux, et Jean-Patrick Verschueren était d’humeur sombre. Non seulement sa femme lui avait-elle fait une scène, mais il venait aussi de se prendre l’équivalent verbal d’une gifle cuisante, ou plutôt d’un violent coup de genou dans les gonades, qui était précisément l’endroit désormais douloureux où il plaçait son amour-propre. Et voilà à présent qu’il pestait sur son nouvel iPhone, un truc hors de prix dont il venait à peine d’acheter la nouvelle version, six mois à peine avoir renouvelé le précédent modèle, sans même savoir ce qu’il lui apporterait de plus, mais juste histoire de ne pas passer pour un has-been.
Il l’employait pourtant essentiellement pour deux choses : téléphoner, ce dont l’appareil s’acquittait d’ailleurs assez mal, et recharger les parcmètres, et là, on peut dire que la merveille technologique était aux abonnés absents, l’application de la municipalité maritime n’étant pas compatible avec le nouveau système d’exploitation du bijou technologique. Peut-être était-il surtout malhabile, c’est en tout cas la rumeur que colportait un compte twitter anonyme et très suivi par le personnel de son entreprise, dont il cherchait avec rage à deviner l’identité du propriétaire. « La nouvelle conquête du vieux s’appelle Yvonne. Il a toujours la gaule, dommage qu’il ne parvienne toujours pas à lui tripoter comme il faut le bouton. »
Il dut se résoudre à payer à l’ancienne, ce qui contrariait sa foi en l’avenir, et limitait le montant disponible pour prolonger la durée du stationnement. Il maugréait en récupérant son ticket, lorsqu’il aperçut une créature de rêve en arrêt devant son carrosse. Il sut alors aussitôt que cet argent-là avait été bien investi, et que le ramasse-minettes venait de piéger sa première proie.
C’était son jour de chance. Tomber sur une fan de la marque. Elle était parfaite, elle aussi, un châssis d’exception.
Elle hésita un peu, releva vers lui son visage aux pommettes hautes, sourit :
Ils descendirent les escaliers menant vers le sable fin et Jean-Patrick se précipita vers le plagiste pour réserver une cabine ainsi que deux transats et un parasol. Il lui proposa d’utiliser en priorité la cabine, mais elle lui dit que ce ne serait pas nécessaire, elle portait déjà le maillot sous sa fine et longue robe de plage. Il alla se changer, et se dirigea vers les transats en rentrant le ventre. Il la découvrit à l’horizontale, fine et bronzée. La surface des verres de ses lunettes solaires Gucci devait être supérieure à celle des deux petits triangles roses qui tentaient l’impossible exploit de masquer les charmantes rotondités de sa poitrine. Un troisième triangle de la même couleur était stratégiquement placé pour masquer son pubis, maintenu par un lacet minimaliste.
Jean-Patrick s’allongea à côté de la fille, simultanément en proie à une trique d’enfer et à une bouffée d’angoisse. Les sarcasmes de Marie-Hélène résonnaient encore dans ses oreilles. Cette tentatrice au corps de rêve aurait pu être sa fille, en effet, et la perspective de passer deux heures à ses côtés, transpirant sous le soleil, tout en matant son corps à la dérobée, avait quelque chose de douloureux et désespéré. Il se rappela aussi sa tentative infructueuse auprès de la belle inconnue de la terrasse, qui lui avait brutalement fait comprendre que s’il lui était encore permis d’éprouver du désir pour de jeunes et jolies femmes, il était illusoire d’espérer de leur part la réciproque, à moins qu’elles ne soient vénales. Leur faire du plat ne faisait qu’aggraver les choses. Puisque la fille se taisait, offerte au soleil, toute proche, il choisit cette fois de garder lui aussi un silence prudent.
C’est elle qui le rompit, une demi-heure plus tard.
C’était évidemment un pur mensonge. Il dégoulinait.
Elle s’était levée, rassemblait ses cheveux auburn en chignon, et ce geste fit saillir ses seins modestes, mais à la forme délicieuse.
Le sourire qu’elle afficha était explicite, et provoqua un court-circuit le long de sa colonne vertébrale. Il marcha à ses côtés, les chevilles baignées par l’eau de la mer du Nord. Elle avançait plus vite que lui à présent, et l’eau salée ne grimpait sur ses jambes appétissantes que lentement, tant la pente était douce. Bientôt, les vagues se mirent pourtant à lécher les cuisses de la nymphe, de quoi le rendre jaloux. Elle sautillait pour les surmonter, et il ne sut définir ce qui était le plus excitant : les petits cris qu’elle poussait en franchissant chaque obstacle, ou le spectacle de ce joli cul à peine couvert qu’il voyait alors s’élever, les yeux magnétisés et la bite en plein éveil. Elle se jeta de tout son long dans la vague suivante, plus haute, et il crut de son devoir de mâle de l’imiter. Un choc glacé vint frapper sa queue raide et ses couilles durcies sous son bermuda de bain à motif hawaïen. Elle nageait bien, l’ondine, bien mieux que lui qui tentait laborieusement de se rapprocher à la brasse, en rêvant de mains sous-marines et baladeuses dénouant la ficelle, et de la volupté contrastée qu’il y aurait ensuite à plonger son membre dans un milieu humide plus chaud et intime.
Elle ne nagea que peu de temps, juste celui de rafraîchir son épiderme. La voici qui revenait déjà debout et souriante, l’eau jusqu’à la taille. Son petit haut de maillot humide épousait la protubérance de ses mamelons congestionnés par la fraîcheur du bain. Ils rejoignirent les transats, se séchèrent avec leurs serviettes éponges. C’est le moment qu’il choisit pour en avoir le cœur net.
La fille lui tendit le flacon, s’allongea sur la chaise longue, passa les mains dans son dos et défit prestement l’agrafe de son haut de maillot.
⁂
Jos avait l’oreille collée au transistor, c’est bien pourquoi il n’avait pas entendu retentir la sonnerie de son téléphone oublié dans la dépanneuse. C’était la troisième étape de la Vuelta, aujourd’hui, le Tour d’Espagne, une étape de plat, et il tenait absolument à suivre la diffusion de l’arrivée en direct. Il aurait pu vérifier sur son téléphone, mais cela ne lui aurait pas communiqué la même émotion que la voix du commentateur sportif décrivant la furieuse bataille tactique se livrant depuis la flamme rouge. Elle était d’autant plus aiguë et nerveuse qu’un jeune espoir du cyclisme flamand figurait dans le groupe de tête, tiré par la locomotive de son équipe, chargée de le mettre sur orbite pour le sprint. Les mots du journaliste se bousculaient, les cadors du peloton jouaient des coudes, la voix accélérait elle-même le rythme avec urgence, et puis elle redescendit en roue libre une fois la ligne franchie.
Le jeune Flandrien n’avait pas gagné. Il fut un peu déçu, se dirigea lentement vers sa dépanneuse, s’arrêta pour laisser passer la Toyota de tout à l’heure. Sa propriétaire avait probablement dû régler la somme à la guérite, elle roulait prudemment vers la sortie. Increvables, ces bagnoles, mine de rien. La barrière se leva, la voiture s’éloigna, il franchit les derniers mètres, grimpa dans la cabine, laissant la porte ouverte pour qu’y circule un peu d’air. Plus que deux heures de travail : le stationnement payant cesserait à 19 heures. Et de toute façon, plus l’aiguille se rapprochait de l’échéance fatidique, moins les agents faisaient du zèle. La recette avait été bonne aujourd’hui, et puis les touristes d’un jour commençaient probablement à plier bagage et se mettre en route pour Bruxelles, Gand ou Anvers. À moins qu’ils ne retardent leur départ, par crainte des embouteillages, et en profitent pour aller savourer leur premier « moules et frites » de la saison, puisque celle-ci n’obéissait désormais plus de façon rigide à la célèbre loi restreignant la consommation des savoureux mollusques aux mois dont le nom comporte un « r ». Qu’allait-il faire lui-même, Jos ? Probablement rentrer chez lui, prendre une douche. Peut-être appeler un copain, lui proposer d’aller casser la croûte ou boire un verre ?
C’est alors qu’il loucha sur le cadran de son téléphone et s’aperçut qu’il avait manqué un appel. Merde, encore un enlèvement, à cette heure avancée de l’après-midi ? Il poussa le bouton permettant de rappeler le correspondant manqué et tomba sur une boîte vocale dont la voix, reconnaissable entre toutes, lui flanqua le frisson. Injoignable. Il s’aperçut alors qu’elle avait elle-même laissé un message. Il prit une longue inspiration, interrogea sa messagerie, et cette même voix lui parla longuement, avec une douceur et une sensualité plus troublantes que jamais, lui indiquant où se rendre. Il ferma la porte et mit aussitôt le contact.
⁂
Jean-Patrick boutonna sa chemise, enfila sa veste, ajusta sa Rolex, vérifia l’heure. Et fut soudain pris d’une crise d’angoisse. 17 h 11. Il n’avait alimenté le parcmètre en pièces de monnaie que jusqu’à l’échéance de 16 h 58. Il repensa au ballet des dépanneuses sur la digue. Une bonne vingtaine d’années lui volèrent aussitôt dans la tronche, celles que la 911 avait miraculeusement effacées dans les yeux de cette jolie biche si peu farouche. Si près du but. Il avait fait l’essentiel, il avait littéralement touché l’objectif du doigt.
Il sortit de la cabine, courut vers les escaliers, les grimpa quatre à quatre, malgré le rappel à l’ordre de cette récente sensation de pesanteur dans sa poitrine. Il plaça sa main en visière. La ramasse-minettes avait manifestement déjà été emportée, un gros tout-terrain prenait à l’instant la place libérée par les agents de la fourrière.
C’est le moment que choisit sa prostate pour se rappeler à son pressant souvenir. Il tourna le regard vers la terrasse du café, hésita à se précipiter vers les toilettes, mais se ravisa, de peur d’y croiser la fille, puisqu’elle venait elle-même de s’y rendre en lui confiant ses effets. Il fut saisi par la honte, par une peur panique aussi, celle du ridicule, celle du nouveau râteau, il se sentait incapable de lui expliquer la déconvenue, de la supplier d’attendre, de la regarder même, dans cette robe qui la révélait à lui mieux que nue ; il dévala les escaliers vers la plage, abandonna le cabas de paille tressée contenant la serviette, le maillot et les sous-vêtements féminins devant la cabine, au cas où elle les chercherait. Il hésita un instant, puis préleva sans gêne la délicieuse petite culotte ajourée de dentelle et la glissa dans son blazer, avant de se diriger à grands pas de Churchs vers les dunes, le visage crispé, sous le regard étonné des touristes en maillot.
Il n’avait pas fait 200 mètres qu’il sentit une coulée chaude imprégner son pantalon. Il continua de marcher vers les contreforts sablonneux parsemés de touffes d’oyats. Il marche encore. Peut-être a-t-il à présent franchi la clôture de la réserve naturelle du Zwin, il y marche le pantalon trempé dans les marais salants, au milieu des nids d’avocettes et de sternes.
⁂
Ce serait bientôt son tour. Pas trop tôt, se dit Bastien. Ils étaient bien une dizaine à le précéder devant le poste mobile de police, tout à l’heure. Plus qu’une, à présent, et encore : la femme vient d’entrer dans la fourgonnette. La femme de tout à l’heure. Ils se sont reconnus, bien sûr, ont échangé un bref salut de la tête. Elle est étrange, cette femme, étrange et élégante. Touchante aussi, un peu désemparée, bref, autant de qualificatifs dont on use volontiers pour le décrire lui-même, s’amuse-t-il. Elle lui plaît bien, et pas seulement pour ses pieds. Enfin, façon de parler, il ne s’agit pas de désir, juste d’une forme d’intérêt admiratif et bienveillant. Et puis c’est vrai qu’ils sont jolis, ses pieds, ce n’est pas si fréquent, mais il avait dit ça pour dire quelque chose. Peut-être aurait-il mieux fait de se taire, comme souvent, se dit-il, et de se contenter de la dessiner.
D’ailleurs c’est ce qu’il a fait, en attendant tout à la fois Lou et son tour de passer à la caisse. Bastien a saisi son sac à dos, en a extrait son carnet et ses crayons gras, et s’est mis à croquer les visages des gens en attente. Rapidement, c’est pourtant sur elle qu’il s’est concentré. Rien à faire, son visage était bien plus intéressant, traversé par des expressions aussi changeantes que les nuages qui commencent à apparaître à l’horizon. Il les aime bien, ces dessins qu’il vient de coucher sur le papier en quelques traits, et il l’aime bien, elle aussi. Pour un peu, il se serait risqué à les lui offrir, comme un geste amical, s’il n’avait craint de l’effrayer ou de provoquer un de ces malentendus dont il a involontairement le secret.
À vrai dire, il préfère dessiner les femmes. Enfin, certaines en tout cas, toutes ne l’inspirent pas. Elles n’ont pas besoin d’être parfaites et sculpturales. Il lui suffit d’un regard, d’un instantané de grâce ou de fatigue, d’un simple indice de force ou de fragilité pour être ému, et se faire le témoin de l’admiration ou de la tendresse qu’il leur porte. Les hommes, il les croque tels qu’ils sont, parfois avec cruauté, parfois avec indulgence. Mais ils lui semblent moins mystérieux, plus faciles à cerner.
Bastien tourne la feuille de papier Canson sur la spirale métallique et se met à dessiner pour Lou, à dessiner Lou aussi, bien sûr, comme pour compenser son absence et se convaincre qu’elle sera bientôt là, dans ses bras, fraîche, souriante et apaisée. Il s’abstiendra cette fois de lui avouer qu’elle sent merveilleusement bon, et que ça lui donne une folle envie de baiser. Il la fait plutôt danser dans les cases qu’il trace au crayon, où elle virevolte, donnant aux scénarios les plus sommaires et les plus banals de son quotidien une touche de magie inespérée.
Un gosse s’est approché, intrigué.
La mère tire le gamin par le bras, tout en jetant à Bastien un regard réprobateur. Il s’en amuse, et poursuit son esquisse. Ce ne sont pas vraiment des dessins qu’il exécute là, ce sont autant de petites déclarations d’amour. Tout à l’heure, quand elle sera de retour, il ne reviendra pas sur l’incident, il ne lui présentera pas d’excuses ni de regrets. Il cachera les feuillets dans le sac de Lou, pour qu’elle les y trouve, plus tard. Pour qu’elle les parcoure seule, amusée ou émue, qu’elle s’y découvre, que les feuillets de papier la touchent comme des caresses, et puis pour qu’elle sache combien ce qu’elle représente pour lui échappe aux mots.
Il la dessine, encore et encore, il s’attarde sur chaque expression, inventorie la moindre moue ou gracieuse petite grimace, chaque détail de son anatomie qui lui donne envie de la serrer contre lui, l’embrasser, l’aimer, la respirer, la lécher et la goûter, la faire frémir. Il la dessine à présent au volant de la Toyota, cherchant une place sur la digue. Introduisant une pièce dans le parcmètre. Marchant d’un bon pas vers lui, souriante, irrésistible.
Lou, Lou, je suis là…
Ses dessins se mettent à s’animer, ils se superposent à son champ de vision à mesure qu’elle s’approche, ils défilent à 24 émotions par seconde, il n’a plus le temps d’achever les détails, il lui reste à peine celui de tracer sur la page des lèvres, les siennes, si douces et parfumées, et bientôt, ce gros-plan là se concrétise lui aussi en baiser.
⁂
L’accent était prononcé et la syntaxe approximative, mais la voix agréable, quoiqu’un peu lasse. Marie-Hélène entendit la question de la fliquette flamande, mais marqua un long temps d’arrêt, ponctué d’un soupir, avant de tenter de répondre. Elle était prise de vertige, après ces heures de cauchemar. L’air était trop chaud dans le poste de police mobile, un panier à salade transformé en bureau plutôt bien équipé. Les questions de la jeune femme, émises par cette voix à la douceur inattendue, lui parvenaient un peu étouffées.
Que répondre ? La vérité ? C’était impossible. La dispute. Ses pitoyables tentatives de racolage par dépit, se faire sauter par le premier venu, un misérable défi pour combler le vide et se prouver… Se prouver quoi, au juste ?
Il y en avait pourtant un qui avait fini par accepter. Peau tannée, visage buriné, nez aquilin, cheveux gominés un peu grisonnants, eau de Cologne trop présente et lunettes solaires de pilote, le genre vieux macho rastaquouère à deux balles.
Elle avait aussitôt éprouvé un moment de panique. Mais cette satanée superstition l’avait malgré tout empêchée de renoncer à son audacieuse résolution.
Il avait passé sa main sur son épaule, et l’avait guidée avec assurance sur le chemin s’enfonçant dans les dunes, avant de l’entraîner à l’écart du sentier, derrière un large et dense buisson d’argousier. Il avait ôté ses espadrilles pour marcher dans le sable, et elle l’avait imité en se débarrassant de ses sandales. Le sable était brûlant, et elle poussa un petit cri de douleur en marchant sur une épine. L’homme la prit dans ses bras, la porta, et la posa délicatement à l’ombre du buisson.
Il se saisit de son pied meurtri, l’inspecta, posa sa bouche sur la plante, à l’endroit où dépassait la cruelle écharde, et aspira. Elle crut un instant être tombée sur un autre fétichiste des pieds, mais l’homme fit bientôt remonter de légères caresses sur ses jambes, ses cuisses…
Il tenait parole, faisant preuve d’une délicatesse inattendue. L’homme ôta sa chemise, révélant un torse velu, il posa celle-ci à plat sur le sol, formant un drap pour la protéger du sable, où il l’installa. Il la déshabilla peu à peu, par étapes successives, hésitantes, timides, la débarrassant de son chemisier et de sa jupe, non sans lui adresser des compliments maladroits, mais touchants, qui semblaient sincères. Elle tremblait un peu, pourtant, et il s’en aperçut.
Il posa la main à plat sur son ventre, se rapprocha de son oreille.
D’une invitation de ses bras, il l’encouragea à rouler sur le ventre, et elle se laissa faire. Il préleva un peu de lotion solaire et commença par en enduire ses épaules.
Les mains de l’homme étaient à présent descendues jusqu’à ses reins. Avec lenteur et soin, il dégrafa le soutien-gorge, fit descendre la culotte, et se superposa à ses cuisses, les genoux écartés, pour la manipuler avec plus d’aisance.
Son appréhension s’était évanouie, sa gêne aussi. Les doigts de l’homme soulageaient sa nuque, étiraient son dos, faisant naître en elle un vrai bien-être mêlé de trouble sexuel. Cet homme à l’aspect peu engageant la manipulait avec patience et talent, à tel point que, le visage posé sur ses mains réunies contre le sable, elle se sentit envahie par une agréable torpeur, une demi-somnolence traversée de quelques décharges d’excitation, chaque fois que ses mains puissantes glissaient sur son dos ou striaient son cul, chaque fois aussi qu’à la faveur d’un étirement, elle sentait la rigidité du bas-ventre de l’homme appuyer sur son sillon fessier, à travers la toile de son pantalon. Elle se reprocha alors sa lâcheté. Elle avait allumé ce type, et n’assumait pas vraiment ses actes.
Elle se redressa, fit allonger l’homme qui parut surpris, défit sa ceinture et baissa d’autorité son caleçon, faisant surgir sa queue massive. Elle emboucha le sexe de l’inconnu, et se mit aussitôt à le téter avec une avidité d’affamée, tout en lui enserrant des mains le membre et les bourses. Il se mit bientôt à gémir, luttant manifestement pour ne pas céder prématurément à cette stimulation féroce, et elle se mit à le pomper avec davantage de vigueur encore, goûtant à la fois la palpitante sensation de ce large membre prisonnier de ses lèvres et l’émoi de l’homme sucé avec une telle conviction.
Il se mit à haleter plus vite, plus fort, et c’est le moment qu’elle choisit pour l’enjamber, comme pour bien marquer qu’il n’était là que par la volonté de son désir, et que celui-ci s’imposerait comme elle le déciderait. Il émit une petite plainte quand elle fit lentement redescendre sa vulve sur sa queue épaisse, et elle fut elle-même traversée par un frisson. Elle déclencha alors un lent tangage, accordé à des vagues encore douces et régulières, mais se fracassant parfois avec davantage de violence. L’homme la caressait toujours d’une main délicate, s’attardant sur les larges aréoles de ses seins en poires un peu affaissés, mais qu’il disait trouver merveilleux et émouvants, dans son français approximatif. Elle les offrit à sa bouche et se mit à gémir, elle aussi, quand il en aspira et suça les extrémités.
Il reprit alors l’initiative, la souleva, la fit rouler sur le dos, aligna ses fesses sur sa chemise étendue, et enfouit son visage contre la touffe sombre et soignée coiffant son sexe. Elle ne voulait pas d’une telle intimité et tenta de se dégager, mais c’est à présent lui qui assouvissait son furieux désir de la goûter en maintenant fermement ses cuisses ouvertes et se passant de toute permission, et il s’y employa avec tellement d’appétit que les mouvements de son bassin ne furent plus résistance, mais purs tremblements, des répliques de tempêtes si lointaines qu’elle avait fini par oublier le chaos qu’elles annoncent. L’homme la vit proche de la délivrance, s’interrompit, la retourna, elle souleva spontanément son cul et émit un long gémissement quand il la pénétra à nouveau, avant de la pilonner de plus en plus virilement. L’orgasme survint brutalement, interminable et intense, la secouant de spasmes, crispant ses pieds, ses mains, ses bras, elle se débattit dans les mains de l’homme agrippé à son bassin, qui déchargea lui aussi dans une plainte, avant de s’affaler de tout son long sur son corps nu.
Elle fit le vide, s’abandonnant à la chaleur du sable, à celle du soleil, cuisante dans ce coin de dunes abrité du vent, à la sensation présente sans être oppressante du poids de l’homme allongé sur son dos, silencieux, aux minuscules et soyeuses stimulations que faisaient courir sur sa peau les poils de son torse. Elle tâchait de prolonger ce moment d’abandon, sachant déjà que dans quelques minutes, elle ne ressentirait plus que de la gêne vis-à-vis de cet étranger à qui elle s’était donnée sans scrupules. Elle n’aurait de cesse de se rhabiller et trouver une forme digne de s’éloigner à la hâte.
Mais là, elle se sentit tellement en paix qu’elle finit par s’assoupir.
Elle se réveilla brutalement, consciente que quelque chose avait changé. Elle planta ses coudes dans le sable, se redressa. Personne. L’homme avait disparu. Son sac Hermès, sa montre et ses vêtements, tous ses vêtements, aussi.
Il l’avait bien baisée.
Elle resta de longs moments hébétée, tétanisée, incapable de penser ni prendre une décision, respirer était déjà un effort. Le type l’avait détroussée de son sac et de tout son contenu, téléphone et portefeuille compris, l’abandonnant volontairement à poil en pleine nature pour décourager toute poursuite. Elle finit par se lever et se résolut à marcher, mécaniquement. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle entreprenait de la sorte, traversant courbée le terrain sauvage à l’écart du sentier, tâchant pitoyablement de couvrir ses seins d’un bras et de masquer sa chatte de l’autre, guettant le moindre bruit de promeneurs pour se cacher à l’abri d’un églantier, au risque de s’y érafler l’épiderme.
À force de surveiller le sentier, elle négligea de scruter les alentours, contourna un épais massif broussailleux pour aussitôt se retrouver nez à nez avec un homme à l’arrêt, qui la regarda avec stupeur.
Cheveux argentés, blazer bleu marine, pantalon de toile beige inondé par une large trace plus sombre, c’était Jean-Patrick. Tout en reniflant une petite culotte, il astiquait sa queue dépassant de l’orifice de la braguette.
Impossible de dire lequel des deux fut le plus surpris ni le plus honteux. Elle fut prise d’une envie de vomir, et se mit aussitôt à fuir, son corps nu livré à la griffure des ronces, et rejoignit le sentier qu’elle remonta en courant à perdre haleine, sans plus se préoccuper de protéger sa pudeur. Au détour d’un coude, le chemin déboucha sur un banc de bois. À défaut du sac, le voleur y avait laissé ses sandales et ses vêtements, pliés avec un soin méticuleux.
Marie-Hélène consentit enfin à répondre à la fliquette.
Elle repensa au voleur. À quoi bon ? C’est surtout à elle-même qu’elle en voulait, à sa propre connerie, imprudence et naïveté. Elle revit le mot qu’il avait tracé sur le petit carnet rangé sur ses affaires, seul rescapé du contenu du sac.
Sorry. I need the money. Tu es très belle femme, vraiment. So beautiful. Merci. Pardon. I was blessed. I feel so miserable. Bogdan pas un homme pour toi. Choisir mieux.
Elle se dit qu’en dépit des circonstances humiliantes, ce simple mot griffonné à la hâte était peut-être le geste le plus sincère et le plus bienveillant qu’on lui ait destiné depuis longtemps. Il pouvait bien garder le sac et le reste. Bon débarras. Aujourd’hui, elle recommencerait à zéro, sans mari, sans papiers ni carte de crédit, et surtout sans honte. Et tant pis si ça commençait tout de suite par un problème pratique : comment rejoindre Bruxelles sans une balle et sans téléphone ? Elle se débrouillerait. C’était d’ailleurs comme une première victoire : apprendre à nager, sans bracelets ni bouée.
Elle signa la déposition, prit congé de la policière, passa la porte du fourgon, huma l’air marin, et sourit. Elle se sentit libre comme jamais, et belle aussi, c’est vrai. Elle se jura qu’elle venait de prononcer le dernier des mensonges de sa vie, qui n’en avait accueilli que trop. Elle sentit grandir en elle une confiance inédite et un formidable appétit de vivre, libre, sans s’encombrer de faux-semblants ni de convenances inutiles. Elle laisserait libre cours à ses envies, retrouverait la férocité de vivre et de jouir, de ne dépendre de rien ni de personne. Qu’ils aillent tous se faire foutre.
Choisir mieux, en effet.
En quittant le véhicule de police, elle croisa l’homme avec lequel elle avait eu cette conversation étrange, sur le banc. Une ravissante jeune femme aux cheveux courts l’attendait au-dehors. Elle, la fameuse « elle ». Quel couple magnifique ils formaient… Elle quémanda une cigarette à la beauté.
Elle faillit lui dire qu’elle lui ôtait une fameuse épine du pied, et puis s’en abstint, en pensant à l’épisode des dunes.
Marie-Hélène se figea, se rendant compte qu’elle eût probablement mieux fait de se taire.
Marie-Hélène lutta de toutes se forces pour renoncer à son serment et extraire un dernier mensonge. Mais une fois de plus, sa satanée superstition l’en empêcha.
La jeune femme écrasa sa cigarette et se leva.
Elle se retourna et vit le jeune homme les regarder s’en aller à travers la vitre du fourgon, avec dans les yeux plus que de la surprise, une forme de mélancolie résignée, comme s’il avait l’âme enmazoutée.
Quelque chose de profondément injuste était en train de se nouer entre ces deux-là, et elle maudit déjà sa nouvelle franchise qui l’avait permis. Elle comprit pourtant qu’il était sur le moment inutile de s’en mêler, de plaider pour lui.
C’était simplement pas de chance. Comme si une pièce avait été jetée en l’air, et qu’une malheureuse pichenette du destin l’avait fait basculer du mauvais côté.
Ces deux-là se retrouveraient, une autre issue était impossible. L’amour qu’ils éprouvaient, l’amour qu’ils faisaient devait être une pure merveille, une cascade de frissons, un festin des corps, un éboulement du cœur.
En rentrant dans la Toyota, Marie-Hélène ne se posa aucune question sur sa couleur incertaine. Pas plus qu’elle ne prêta attention au type baraqué en veste fluo, une casquette Quickstep Cycling Team vissée sur le crâne, qui la croisa en quittant sa dépanneuse et se dirigeant vers le fourgon de police. Il n’y avait à vrai dire rien d’extraordinaire dans son allure, à part le maigre bouquet de roses qu’il tenait à la main, un peu incongru. Un bouquet qu’il avait manifestement acheté au supermarché voisin, à en juger par le logo figurant sur la feuille de cellophane.
⁂
En remontant l’avenue du large, Tatiana goûtait à la fois la caresse du soleil, le ronflement métallique du six cylindres à plat et le plaisir sensuel de caresser de ses pieds nus les pédales en aluminium brossé.
Tout lui avait paru si facile. Rejoindre la cabine, enlever son maillot, enfiler cette robe de soie parfaitement impudique, puisqu’elle épouserait intimement son corps nu. Éveiller ses tétons sous la fine étoffe pour achever d’étourdir le pigeon, prélever la clef de la voiture dans le pantalon de l’homme, ne toucher à rien d’autre, surtout. Revenir vers lui d’un pas nonchalant, prendre un air ingénu, celui d’une proie facile. Prétexter un besoin pressant, qu’elle irait soi-disant satisfaire aux toilettes de la terrasse. Et puis lui confier le sac contenant l’essuie et le maillot humides, mais aussi une petite culotte et un soutien-gorge, en lui lançant un clin d’œil. Il serait ravi, mais s’étonnerait.
L’affaire était conclue. Il n’y avait plus qu’à l’encourager à se changer dans la cabine, lui recommander de prendre tout son temps, se faire chic. Mettre son blazer à boutons dorés, son foulard, tout son attirail de vieux coq empâté. On se retrouverait bientôt sur la digue, avant de rejoindre ensemble le bolide.
Elle revoyait encore sa glotte en mouvement et la bosse sur son short de bain, et elle se mit à rire.
Elle ralentit instinctivement en doublant une fourgonnette de flics rangée sur le côté, à proximité d’une dépanneuse de la fourrière. On ne voyait rien à travers les vitres dépolies et grillagées du panier à salade, mais le véhicule oscillait sur ses suspensions. Des pickpockets, des amateurs, peut-être les caves de la bande à Zlatan, avaient dû se faire choper, et elle se dit qu’ils devaient passer un mauvais quart d’heure. Ça sentait la bavure.
Elle se rappela les consignes du boss en cas de succès. Ramener la bagnole à l’endroit convenu et l’enfermer dans le box anonyme. Et sur le trajet, brouiller les pistes. Si on suspectait une fille seule, s’arranger pour prendre un passager, offrir l’apparence d’un couple d’amoureux en goguette. Prendre des chemins de traverse.
Elle vit sur le bord de la route un homme qui faisait du stop. Assez jeune encore, plutôt séduisant. Le profil parfait. Elle donna un coup de volant, sauta sur les freins, lui fit signe. Il monta à bord, se lança dans une explication confuse, qu’elle interrompit en lui adressant un grand sourire charmeur. Pas de problème, quelle coïncidence, elle y allait justement.
Elle bascula le levier du clignotant, fit rugir le boxer de la Carrera ; elle ne se lassait pas de ce bruit métallique et sourd, de l’élan brutal que la débauche de chevaux mécaniques communiquait alors à ses reins, aussi jouissive que le sexe, ni du vent qui se mit à faire danser ses cheveux. Elle freina un peu plus loin pour s’immobiliser au feu rouge, juste à côté d’une vieille Toyota grise. Le passager clandestin était distrait, comme absent, absorbé par le trajet de la flèche défilant sur l’écran du GPS. C’est à peine si elle l’entendit murmurer :
Elle sourit. Dans la Toyota un peu cabossée, elle aperçut deux femmes dont la classe évidente s’assortissait mal à la guimbarde fatiguée. Elle savoura de les voir toutes deux dévorées par la jalousie. L’aînée, sur le siège passager, raide et un peu hallucinée, n’avait d’yeux que pour la Porsche. La conductrice, une vraie beauté aux cheveux courts, fixait l’auto-stoppeur avec des yeux incrédules. Et lui, l’innocent, ne s’en rendait même pas compte, le regard mélancoliquement perdu dans le vague. C’est vrai qu’il était très attirant, cet homme, avec son air un peu perdu, un peu ailleurs. Elle lui volerait volontiers son cœur.
Le feu passa au vert, elle écrasa l’accélérateur, et bientôt le tacot ne fut plus qu’un petit point lointain dans le rétroviseur. C’était vraiment une journée parfaite, ou presque. Tatiana passa nerveusement la 7e. Avant de répondre à cette question à peine audible, elle laissa négligemment traîner son bras en le ramenant vers elle, et la fine pelure de soie remonta sur ses cuisses dorées.
* – Le Zoute est la partie la plus prestigieuse et huppée de la plage de Knokke-le-Zoute. – Retour