| n° 19963 | Fiche technique | 15950 caractères | 15950Temps de lecture estimé : 12 mn | 22/12/20 |
Résumé: Je m'appelle Charlotte, Charlotte Clark, mais tout le monde m'appelle Charlie. | ||||
Critères: jeu -jeux | ||||
| Auteur : Laetitia Envoi mini-message | ||||
Bonjour,
Je m’appelle Charlotte, Charlotte Clark, mais tout le monde m’appelle Charlie. Je vis à San Francisco, j’ai trente-quatre ans. Je suis joueuse de poker professionnelle et j’arrive à en vivre.
Oh, je ne suis pas ce qu’on appelle riche, mais ça me paye mon loyer, mes factures, mes quelques loisirs et une petite folie de temps en temps. Ça me permet aussi de financer les inscriptions et les frais annexes (voyage, hôtels) pour les tournois auxquels je participe.
Je suis célibataire, j’ai peu de frais. Quelques amants, souvent de passage. Je n’ai pour le moment trouvé personne à qui m’attacher.
Je joue également dans les casinos et dans certaines soirées avec des adversaires triés sur le volet. J’évite les cercles et clubs. On ne sait pas toujours contre qui on joue. Il n’y a pas que des gens fréquentables dans le milieu.
Pourtant ce soir-là, j’étais entrée dans un cercle de jeu. Je devais participer le lendemain à un tournoi bien doté en ville. Nous étions à Orlando.
Je tournais et j’observais les tables. Rien d’intéressant. Des petites mises, des petits coups, des petits joueurs. Mon intention dans un premier temps, était de rejoindre une table, plus pour me préparer pour le tournoi que pour les gains. Là, les joueurs en lice n’avaient rien à m’apporter. Je n’en aurais fait qu’une bouchée. Aucun intérêt.
Je me suis rabattue sur le bar où je me suis juchée sur un tabouret :
Sean, le barman, a disparu par une petite porte au fond de la salle. Il est revenu rapidement et a rejoint son bar.
J’ai regardé Sean préparer les verres. Ce que boit un adversaire peut aussi donner quelques indications. Un gin-tonic, un bourbon avec glace, un bourbon sans glace, un verre d’eau gazeuse avec une rondelle de citron. Humm, le plus dangereux est sûrement celui qui boit de l’eau gazeuse, me suis-je dit.
Je n’aime pas me vanter, mais j’ai une plastique plutôt agréable. J’en joue avec mes adversaires. Pendant qu’ils regardent mes seins, ils ne cherchent pas à analyser mes réactions. Pour les tournois, je mets en général un léger décolleté, juste histoire d’occuper les regards. Bon, ça, ça ne marche pas avec les meilleurs joueurs, et pas vraiment non plus avec les joueuses.
J’ai un joli visage également. Je suis rousse, mes cheveux tombent dans mon cou, et j’aime remettre, innocemment, une mèche derrière mon oreille pendant une partie. Et d’un, c’est le genre de geste typiquement féminin, qui peut déconcentrer un adversaire masculin. De deux, ça peut donner une fausse piste à mes adversaires lorsqu’ils cherchent à me décrypter. Mais je reviendrai tout à l’heure sur le décryptage.
J’ai les yeux noisette. Ça tombe bien, ça va très bien avec mes cheveux roux. Ils sont très clairs, et tendent presque sur le jaune or. Un regard tranchant en quelque sorte. Voilà encore un atout pour le poker. Un bon joueur cherche à accrocher le regard de ses adversaires. Pour l’intimider, pour le perturber, pour le déconcentrer et pour l’analyser. Un regard perçant et tranchant permet parfois de faire détourner le regard des adversaires.
Le poker est un jeu où les meilleurs joueurs sont ceux qui prennent les bonnes décisions au bon moment.
Les gens ne connaissant pas, ou mal, le poker… assimilent ce jeu au seul bluff, comme s’il se résumait à ça. C’est quelque chose d’important pour gagner, mais il n’y a pas que ça. Bluffer nécessite surtout d’avoir fait le tour des choses avant, d’avoir fait le tour de la table surtout. Bluffer en aveugle est suicidaire.
Le bon joueur de poker est celui qui va faire moins d’erreurs que ses adversaires. À ce jeu-là, je me défends. Je suis une bonne joueuse.
Le poker est un jeu mental qui nécessite du sang-froid et un grand niveau de concentration. Ça se travaille surtout. Le bon joueur de poker est un athlète qui s’entraîne. Qui entraîne son cerveau surtout. D’où mon souhait de faire cette partie dans ce club le veille du tournoi.
Il faut du mental, disais-je, de l’analyse, mais aussi de l’instinct, de l’audace et de la discipline, de la patience.
Mais surtout, la possibilité de se projeter dans la tête des adversaires. Anticiper, repérer leurs tics nerveux, masquer les siens, les mettre sur de fausses pistes. Les décrypter, quoi.
Vous le voyez, ce jeu ne tient pas tant que ça au hasard et à la chance. Bien sûr, une bonne main rend les choses plus faciles, une quinte flush est toujours mieux qu’une paire de deux. Par contre, on gagne aussi avec son mental, autant qu’avec ses cartes.
Sean m’emmena dans la salle du fond. La pièce était petite. Une seule table occupait le centre.
Quatre personnes étaient assises autour en train de jouer. Trois hommes et une femme. J’allais donc faire la cinquième. J’aime les nombres impairs autour d’une table. Superstition sûrement, mais tous les joueurs le sont. J’avais pris soin d’enlever un bouton supplémentaire à mon chemisier avant d’entrer.
Bel homme, me dis-je en le dévisageant, puis en regardant rapidement les trois autres, le Gin tonic pour la fille, le bourbon avec glace pour le jeune blanc-bec et le bourbon sans glace pour le gros. Puis en voyant Sean poser les verres devant les joueurs tout juste ! :
Celui-là, c’est le chien alpha de la table, me suis-je dit. À surveiller ce type, il a l’air retors.
Le Texas Hold’em est la variante de poker la plus répandue. Celle utilisée dans les tournois notamment : deux cartes cachées que seul le joueur voit et cinq cartes communes retournées progressivement.
Eux jouaient à une version plus classique, celle des films noirs, celle des malfrats, le poker fermé. Les cinq cartes restent invisibles aux autres joueurs.
J’ai laissé passer les premières mains, mettant au pot puis me couchant rapidement. C’était les rounds d’observation. L’objectif était d’essayer d’analyser mes adversaires. Et eux faisaient de même. Je n’eus aucun mal à décrypter Martin et Cassie. Lui était un grand nerveux. Il ne tenait pas en place sur sa chaise. Par contre, quand il avait de bonnes cartes en main, il se calmait soudainement. Elle était moins lisible. Toutefois, lorsqu’elle avait du jeu, son regard allait rapidement et presque imperceptiblement de ses cartes aux autres joueurs. C’était furtif, mais j’ai l’expérience.
Jack et Tom allaient me donner plus de fil à retordre. Jack multipliait les faux tics et donc les fausses pistes. Mais c’est sous la table que je l’ai découvert. En posant ma cuisse contre le pied de la table, j’ai senti comme un très léger tremblement. Jack laissait son pied s’agiter sous la table, ça provoquait de légères vibrations, presque indiscernables, si on ne se concentrait pas dessus.
Et voilà. Restait Tom. Lui ne me montrait rien. J’avais beau le dévisager, tenter de l’analyser, rien n’y faisait. J’allais devoir jouer en aveugle contre lui et n’utiliser que mon instinct. Et je n’aime pas ça.
On va voir ce qu’ils ont dans le ventre ! Sur le coup suivant, Tom a monté de cent dollars. J’ai observé Cassie jeter ses cartes et se coucher. Martin s’est agité sur sa chaise. Il est nerveux, donc il n’a rien en main. Soit, il se couche, soit il va bluffer.
Il a suivi Tom. Tu bluffes, mon petit Martin, tu bluffes, me suis-je dit.
Jack a jeté ses cartes à son tour en faisant mine d’allumer un cigare :
Je déteste l’odeur du cigare. Par contre, si Jack avait quelque chose à la main, il allait sûrement me donner plus d’indications pour la suite que s’il ne tenait que ses cartes. Un léger tremblement, par exemple, sera un peu plus visible.
Tom a monté à nouveau. Martin a pris peur et s’est couché.
Règle de base, mon petit Martin, quand on commence à bluffer, on va jusqu’au bout. Tu as encore beaucoup à apprendre, me dis-je.
Il ne restait plus que Tom et moi en lice, les trois autres s’étaient donc couchés.
Je laissais un léger sourire se dessiner sur mes lèvres, à dessein. Prends-le comme tu veux, ce sourire.
Il a surenchéri de cent dollars.
Je jetai négligemment une poignée de jetons sur le tapis, en prenant l’air de m’ennuyer :
Les mains suivantes furent catastrophiques. Tom raflait régulièrement les mises.
Tour à tour, Martin, puis Cassie furent lessivés. Jack a tenté de s’accrocher. Ça n’a pas duré longtemps. Il rendit les armes à son tour. Il ne restait plus que Tom et moi en lice.
Je n’avais pas de jeu. Surtout, je ne lisais pas en Tom. Je ne me projetais pas dans son cerveau. Dans ces conditions, je ne bluffe jamais. Dans cette configuration, c’est du jeu ou rien et les bonnes cartes m’échappaient ce soir.
J’ai perdu mes jetons au fur et à mesure. Tom, quant à lui, marchait sur l’eau et alignait les bonnes mains :
Je suis revenue des toilettes, mon string roulé en boule dans la paume de ma main. Je me suis rassise à la table et j’ai jeté négligemment la petite boule de tissu et dentelles noires sur le tapis.
Les trois autres autour de la table me regardaient comme une extra-terrestre. Cassie avait les yeux ronds, la bouche légèrement ouverte. Martin ne quittait pas mon string des yeux. Jack ne me quittait pas des yeux.
Son regard allait de mon string, étalé maintenant sur la table, à mon visage. Pour la première fois de la soirée, je le voyais un peu décontenancé. Moins sûr de lui.
Jack a distribué la main. J’ai soulevé mes cinq cartes : deux 8, cœur et trèfle, un as de pique et deux cartes dépareillées. Je fais quoi ? J’assure ou je tente ? Je jette deux cartes en gardant l’as au cas où et en cherchant le brelan ou bien les deux paires. Si ça fait paire de 8 au final, ça risque de faire juste.
Je peux tenter de changer trois cartes en ne gardant que les 8. Plus risqué. Mais j’aime bien les combinaisons cœur/trèfle. Elles me portent chance… Toujours cette superstition des joueurs… Je vantais tout à l’heure nos qualités mentales. La superstition est aussi notre talon d’Achille parfois.
Après tout, qu’est-ce que je risque ? De perdre un de mes strings ? La belle affaire ! Je m’en tape, j’en ai d’autres ! Non ! On ne s’en fout pas. Loin de là ! Entre lui et moi, c’est plus qu’une histoire de petite culotte :
Nos regards ne se sont lâchés que lorsque Jack nous a distribué nos trois cartes. Aussitôt après, ils se sont à nouveau rivés l’un dans l’autre.
Tom a pris les siennes et les a ajoutées à son jeu.
J’ai juste soulevé légèrement les miennes pour les regarder. Je les ai reposées et j’ai balancé mes deux autres cartes par-dessus.
La tension était palpable dans la pièce. Personne ne pipait mot. On entendait distinctement le bruit du ventilateur au plafond :
Il jouait avec ses jetons. En faisant des petits tas, qu’il superposait et déplaçait ensuite. Il a réfléchi longtemps avant d’annoncer :
J’ai repris en main mes cinq cartes.
La déception a envahi mon visage. J’ai levé les yeux au plafond avant de baisser la tête et poser mes cinq cartes, face contre la table d’un geste de dépit.
Tom, arborant toujours son sourire satisfait, a tendu la main vers le centre de la table afin de s’emparer de ma culotte et des jetons pêle-mêle :
J’ai retourné mon jeu :
Le regard de Tom s’est relevé, sa main a fait marche arrière. J’ai bien vu son regard déçu.
J’ai ramassé les jetons et mon string. Puis devant leurs regards ébahis, je me suis levée de la table, j’ai remonté ma jupe et j’ai remis mon string, avant de me réajuster. J’ai achevé Jack et Martin, Cassie était toute rouge.
Tom, quant à lui, a laissé éclater un rire cristallin.
En me retournant et en partant, j’ai lancé :
En quittant la pièce, j’entendais encore le rire de Tom résonner.
En partant, je suis repassée au bar. J’ai pris une pochette d’allumettes publicitaires du cercle, à disposition dans une corbeille. Je l’ai ouverte, et j’ai griffonné quelques mots à l’intérieur.
J’ai inscrit dessus : Hôtel Regency, chambre 1522…
PS : Même si j’y ai un peu joué, je ne suis pas une grande spécialiste du poker. Si des pros de ce jeu lisent ce récit, ne m’en veuillez pas de ne pas être au top sur les combinaisons et les tactiques. Pour moi, l’essentiel n’était pas là en écrivant cette petite histoire sans prétention.