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n° 19919Fiche technique124612 caractères124612
Temps de lecture estimé : 69 mn
29/11/20
corrigé 02/06/21
Résumé:  Tous les chemins mènent à Rome, mais où conduit celui de l'amour ? Une comédie romantique sur les routes parfois tortueuses de la vie.
Critères:  fh hplusag campagne autostop douche cérébral revede voir exhib
Auteur : Onyx31      Envoi mini-message
La seconde chance




Le feu passe au vert, je démarre tranquillement.

Quel bonheur de ne plus être continuellement stressé, de ne plus courir après le temps, ne plus conduire en gérant simultanément mails, téléphone, SMS et planning.

Aujourd’hui, je suis simplement bien dans mon camion. Je l’appelle « camion », mais c’est bien présomptueux. Ce n’est qu’un « van », d’après le terme consacré à la mode. Mais même là, la réalité est bien plus modeste. Il n’est question que d’une camionnette d’occasion que j’ai aménagée comme j’ai pu, en fonction de mes envies et besoins. Le résultat est à l’avenant de mes talents de bricoleurs, c’est-à-dire des plus sommaires, mais en totale adéquation avec ma vie rustique. Je suis un homme heureux et tout roule pour moi.


Effectivement, cela roule plutôt bien sur la D707 malgré l’alerte orange de Météo France. Pour une fois, ils ne se sont pas trompés : le ciel vire rapidement au noir profond et la pluie ne tarde pas, légère au début, puis franchement violente. Le grabuge sur le toit est assourdissant et la visibilité chute pour devenir proche de zéro, mais cela ne m’inquiète pas. Je dirais même que j’aime ce genre de situation, cette confrontation à la puissance des éléments qui force à l’humilité. Peut-être l’expérience, car je dois avouer que j’ai pas mal bourlingué à deux ou quatre roues à travers quatre des cinq continents. Rouler est pour moi une seconde nature, ou la première, qui peut savoir. Je ne sais pas si la génétique a identifié un gène nomade, mais, si c’est le cas, j’en suis porteur, c’est sûr, et chez moi, il est hyper dominant.


Merde ! Je ne le vois qu’au dernier moment. Un coup d’œil rapide dans les rétroviseurs et je freine au plus court.

J’enclenche les warnings et baisse la vitre passager alors que le piéton, évité de justesse, arrive à ma hauteur.



Je vais redémarrer quand, soudainement, il frappe à la porte :



La porte s’ouvre et…


Tout d’un coup, je réalise. Cette voix, mais bien sûr, c’est celle d’une femme. Pour ma défense, je dirais que dans une relative obscurité, qui plus est, sous une pluie battante, une silhouette avec un sweat à capuche est asexuée, juste une personne en détresse. Et dans cette tempête en devenir, le confort spartiate de mon camion devient miraculeusement un îlot de sécurité. Un truc de voyageur, toujours porter assistance à l’autre. Un jour, ce sera peut-être moi qui serai à sa place.



Elle s’installe tout en posant entre ses jambes un sac de sport pour tout bagage.



Merde, celle-là, je ne m’y attendais pas.



Au moins, c’est clair et direct. Pour tout dire, cela me déstabilise. Je n’ai pas toujours été comme ça, mais depuis le temps que je vis seul dans mon camion, toujours par monts et par vaux, je ne suis plus qu’une caricature de vieil ours solitaire et grincheux. Sur ce, je redémarre et change de sujet de conversation pour masquer mon trouble :



Une fois passée, je ferme le rideau isolant la cabine et me focalise de nouveau sur la route.



La pluie redouble de virulence, je me reconcentre rapidement sur le ruban noir qui se déroule devant moi.



C’est que je ne peux pas m’arrêter n’importe où. Je roule jusqu’à trouver une échappatoire, une aire pour bus scolaire apparemment. J’ouvre le rideau et…


Oh putain ! Non, je n’ai rien dit, juste pensé. Elle est là, derrière, nue comme un ver. Je détourne rapidement la tête.



Évidemment, la cinquantaine passée, ce serait diablement triste si je n’avais jamais vu de fille nue, mais c’était il y a si longtemps. Pour le coup, ce n’est plus déstabilisé que je suis, mais complètement déboussolé. Je prends sur moi et, fébrile, me dirige directement vers un placard. Je dois bien avouer qu’en passant, je la reluque du coin de l’œil, juste un peu, un tout petit peu, enfin, pas trop quoi. Et alors, où est le mal ? Verdict ? Elle est canon, c’est clair. Bon, je le confesse, pour le vieux barbon que je suis devenu, toute jeunette bien fichue est ravissante. Je finis par lui trouver une chemise de flanelle douillette, néanmoins bien trop grande, et un gros pull à col roulé qui lui fait office de mini robe. J’ai bien un jean, mais je crois que c’est sans appel. Je le sors quand même pour lui montrer. Elle s’esclaffe, un rire franc, presque enfantin, qui d’un seul coup vient embraser l’atmosphère, distillant une chaleur humaine qui déglace mon âme et mon corps. Depuis combien de temps n’avais-je pas ressenti cela ? La solitude de ma vie m’apparaît alors encore plus pesante. Elle me sort de ma rêverie :



Décidément, elle a le chic pour me faire perdre mes moyens. Contrairement à elle, je me sens empoté au possible, ne sachant trop ni où regarder ni que dire. J’en reviens donc aux choses concrètes.



Elle les enfile et se retrouve presque avec des mi-bas qui lui arrivent sous les genoux.



J’en profite pour tendre la corde à linge au-dessus du lit et lui propose de mettre ses affaires à sécher. Je repasse alors à l’avant et redémarre.


Quelle drôle de fille. Sa première idée est d’avoir peur de tomber sur un pervers et, quelques instants plus tard, elle s’exhibe nue sans aucune pudeur, tout ça en moins d’un quart d’heure. Et moi, avec toutes ces incohérences, quelle conduite dois-je adopter ? Existe-t-il un mode d’emploi ? En tout cas, par sa seule présence et son rire débridé, elle a transformé cette vieille carcasse métallique en un endroit chaleureux, même si, par la même occasion, elle a pourfendu tous les repères de mon univers.


Elle vient s’installer sur le fauteuil passager dans une incomparable dégaine que complète une serviette nouée autour des cheveux.



Je n’ai aucune honte à mentir de la sorte. Marseille ou ailleurs, peu importe. L’important n’est pas la destination, mais le voyage. Sa présence me fait chaud au cœur, alors, autant faire durer le plaisir. Sur la tablette qui me sert de GPS, je tape le nom de la capitale provinciale en excluant les autoroutes.



Quelques kilomètres plus tard, je me gare à une station-service.



Je descends et vais faire le plein, vider ma vessie, et reviens.



Eh bien oui, vieil ours solitaire ne rime pas forcément avec rustre sans éducation. Et il semble que j’ai visé juste, vu comme elle se jette sur les petits gâteaux et le Coca-Cola, à croire qu’elle n’avait pas mangé depuis plusieurs jours.


Je rattrape la N7, toujours sous la pluie battante. Si mes sens sont toujours aux aguets, vu les conditions climatiques, mon esprit, lui, s’évade, comme il sait si bien le faire. Qui est-elle et que fait-elle là ? Ce n’est pas une routarde, pour sûr : elle n’en a ni le style ni l’équipement. Non, c’est une sédentaire, une fille de la ville, cela se voit. Je jette un œil vers elle et constate qu’elle s’est endormie. Je continue de rouler à mon rythme, imaginant mille scénarios dont bon nombre deviennent vite torrides.


Parce qu’évidemment, j’aime le sexe, même si les derniers plaisirs partagés remontent aux calendes grecques. Je ne peux m’empêcher de repenser à ce jour, non pas celui du premier french kiss, mais, la première fois où mon exploratrice de main s’est glissée dans une culotte, ce premier contact avec des poils pubiens autres que les miens, un plaisir excessivement jouissif. Pourtant, j’avais très souvent caressé la chatte de ma mère, une vieille boule de poil de race persane à laquelle elle tenait comme à la prunelle de ses yeux. Eh bien, croyez-moi, cela n’avait strictement rien à voir, garanti ! Et cela n’était rien ! Que dire lorsque mon pérégrin de doigt s’est faufilé dans cet antre chaud et humide, c’était divinement affolant ! C’est à cet instant-là que je suis devenu addict. Vous connaissez l’expression : qui vole un œuf vole un bœuf ? Elle n’a rien à voir, exact, alors il faudrait inventer quelque chose, du genre qui un jour y glisse un doigt, voudra toujours l’y glisser… bon, là, je ne trouve pas de rime, je donne ma langue au chat ! Quoi ? C’est nul ? Allez, je le concède volontiers. Ça fait longtemps que je me suis fait une raison, mes blagues sont très souvent foireuses. Mais pas de soucis : « Si t’en veux pas, pas d’malaise, je la r’mets dans ma culotte » comme chantait Renaud.


Le temps passe et les kilomètres défilent. Toujours aussi alerte, malgré l’âge, mon esprit vagabonde, virevolte d’une idée à l’autre, parcourt un monde sans limites où tout devient possible. Je suis un voyageur-nomade-rêveur. Mais cet esprit, aussi fertile soit-il, habite un corps bien tangible soumis aux lois de la physique. La réalité finit toujours par me rattraper, en l’occurrence, ici, la météo. Heureusement, elle s’améliore progressivement au fur et à mesure que nous nous rapprochons du sud, et, pour tout dire, cela me met du baume au cœur.


L’heure tourne, il est temps de chercher un spot pour la nuit et j’opte alors pour une petite ville. Nous y trouverons du pain frais pour le petit déjeuner et un bistro où aller un boire un coup ce soir, si éventuellement la situation s’y prête. Je regarde ma carte, récupère la N88 et décide de chercher du côté du Puy-en-Velay.


C’est là que les choses se corsent. La France est un pays d’interdictions, les panneaux rouges y fleurissent partout, mais, malheureusement, jamais ne se fanent. Il devient de plus en plus difficile de trouver un endroit où se poser une nuit, sans prendre le risque de se faire déloger, parfois même violemment. Je m’y suis habitué. Les gens rejettent naturellement ceux qui leur sont différents et qui ne partagent pas leur style de vie. Qui disait : vivons heureux, vivons cachés ?


Mais maintenant, je suis rodé. Je trouve une petite bourgade de quelques milliers d’âmes tout au plus, avec un petit parking en retrait derrière l’église où nous ne devrions déranger personne. Je repère les lieux, mais ne m’arrête pas, continuant mon tour de ville afin d’identifier les commerces disponibles et trouver un super-marché, sur le parking duquel je décide de m’arrêter.


À peine ai-je coupé le moteur qu’elle remue et ouvre un œil. La pluie a cessé et le calme est total. Grâce au chauffage, allumé depuis longtemps, il fait bon. Je regarde l’heure : 19 h.



Elle me cherche ou quoi ? Une fois de plus, je reste coi, alors, tel un autiste cherchant à se rassurer, j’enchaîne machinalement sur un ton neutre :



J’hésite un instant.



Malin ou crétin, je n’en sais rien, mais je sors, prends un caddie et passe la porte automatique. Pourquoi lui ai-je laissé les clés ? Je me suis dit que c’était une façon de lui montrer ma confiance, un juste retour des choses, en quelque sorte. Elle a osé monter avec moi et, ce qui est encore plus incroyable, n’a pas hésité à se montrer nue. Quelques minutes plus tard, me revoilà.



Le Massif central est vraiment une belle région. Elle semble apprécier les paysages, mais nous ne nous attardons pas. De retour sur le parking, nous nous organisons.



J’ai pris de quoi improviser un apéritif maison, charcuterie, fromage et du pain pour faire des tapas.



C’est vrai, nous ne nous sommes même pas présentés.



C’est vrai que je m’y sens bien. Il correspond parfaitement à mon style de vie. Certains le jugent rudimentaire, personnellement, je dirais : essentiel. Face à la porte coulissante, côté droit, une banquette en L avec une table, là où nous sommes installés. À l’opposé, à côté de l’ouverture principale, une mini kitchenette avec évier, plaque de cuisson et mini four. Tout au fond, un lit surélevé sous lequel se loge le frigo et de nombreux rangements. Ajoutez-y des réserves d’eau claire et grise conséquentes, deux panneaux solaires sur le toit, et vous avez de quoi être autonome plusieurs jours.


Elle me bombarde de questions : d’où je viens, où je vais, pourquoi je vis dans un camion. J’en élude les trois quarts et me concentre sur mes voyages de jeunesse, en moto et 4×4. Jamais l’ambiance dans mon van n’a été aussi chaleureuse. Je suis littéralement hypnotisé par ses yeux, pétillants et débordants de vie, mais tout aussi charmé par cette bouche d’où s’envole un flot ininterrompu de mots. Elle est tout ce que je ne suis pas, tout ce que je n’ai jamais été.



Je me lève et vais vers le frigo. À ce moment-là, quelqu’un frappe à l’extérieur.



Toujours vêtue de sa tenue on ne peut moins conventionnelle et, pour tout dire, un poil provocante, elle ouvre la porte coulissante et aperçoit une femme, la soixantaine bien frappée, tenant un petit chien au bout d’une laisse.



J’imagine le spectacle. Le camion étant surélevé, elle se retrouve le nez pratiquement en face du haut des cuisses nues de Jo que la chemise et le pull, trop ample, peinent grandement à cacher. Dans le feu de l’action, il est même probable que notre visiteuse puisse entrapercevoir sa petite chatte glabre.



Et la dame de reprendre :



Oh putain ! Là, elle n’y est pas allée avec le dos de la cuillère ! Elle a balancé sévère et je ne suis pas sûr que la bourgeoise en reste là.


Elle referme violemment la porte et se retourne vers moi.



Personnellement, j’opterais plutôt pour des origines andalouses, mais je ne suis pas généticien.



Oh putain ! Elle a ses cardinales ou quoi ? J’ai juste proposé de bouger, pas la peine d’en faire tout un plat ! Mais bon, d’un autre côté, elle n’a pas entièrement tort. Il fut un temps où… je reste songeur quelques secondes avant de reprendre :



Je suis estomaqué par sa réaction si violente et la rapidité avec laquelle elle s’emporte. Elle chamboule tout dans mon quotidien, mais, même si j’aime ma petite vie tranquille, j’avoue que je ne suis pas entièrement insensible à ce petit vent de fraîcheur. Il me rappelle un peu ma jeunesse, à l’époque où j’étais bien plus impulsif, un peu à son image.


Mais ce n’est pas tout, je dois anticiper l’arrivée des forces de l’ordre. Je m’en vais préparer deux trois bricoles et je lance les pâtes pour le repas, car, effectivement, il commence à faire faim. Quelques minutes plus tard, comme je m’en doutais, quelqu’un toque à la porte. J’éteins la lumière, ouvre et les aperçois, l’habituel tandem, tout de bleu marine vêtus, juste éclairés par le lampadaire du parking.



Poisse, c’est les pires, ceux-là. En plus, ils mettent la barre haut, direct : une plainte. Négocier ne va pas être simple. J’aurais grandement préféré les gendarmes, bien plus respectueux et humains. Eux, au moins, ils se contentent de faire leur boulot correctement. Là, je vais me farcir deux cow-boys à la solde du maire et de ses électeurs, prêts à tout pour faire du zèle.



Ben voyons, il aurait pu dire « honnête contribuable », pour être plus juste. Mais l’heure n’est pas à philosopher.



Merde, ma tentative d’humour pour calmer le jeu est tombée à l’eau. Va vraiment falloir que je travaille mes blagues. Je ne vais pas avoir le choix, le plan B, alors, et il n’y a plus qu’à espérer.


Ayant prévu la question, je lui tends la carte grise du camion que j’avais préparée. Il commence à faire le tour du van. Durant ce temps, j’observe le plus jeune, devant moi, que je sens nerveux. C’est lui le maillon faible des deux.



Bon, là, le coup de l’OPJ et de l’agent de surveillance, je parie qu’il va mal le prendre, où je n’y connais rien. Son collègue revient alors et me rend les documents du camion.



Dans sa liste des indésirables citoyens de seconde classe, dois-je lui faire remarquer qu’il a malencontreusement oublié les Maghrébins ? Ou, peut-être par ignorance, les a-t-il confondus avec les Arabes ? Je m’abstiens, non que le moucher puisse être jouissif, mais il est suffisamment échauffé, inutile d’en rajouter une couche. Je peux porter l’estocade finale.



Instantanément son regard se fige. Il vient de voir l’appareil photo monté sur un trépied, juste face à lui.



Ses yeux sont injectés de sang, ses lèvres tremblent, mais aucun son n’en sort. Durant quelques secondes, personne ne parle.



Sur ce, je remonte dans le camion, referme la porte et vais voir Jo.



Je suis plutôt fier de moi, c’est vrai. En me secouant de la sorte, elle m’a fait réaliser que je n’étais pas si vieux, juste encroûté dans ma routine. Alors, autant dire que lorsqu’elle me saute au cou pour me claquer une bise sur la joue, je me sens retrouver l’âme de mes vingt ans, même si, au final, je reste quand même planté là comme un vieux con, à ne pas savoir que faire.


Je ne me rappelle même plus la dernière fois où j’ai senti la douceur de lèvres féminines sur ma peau. C’est que je deviendrais sentimental, avec tout ça. Mais pourquoi cela semblait si important pour elle ? Il nous suffisait d’aller un peu plus loin, ce n’était pas la mort non plus !



Nous nous mettons à table. Par sa simple présence, elle donne une saveur inespérée à ma vie jusque-là si monotone. Elle est intarissable et m’inonde d’une avalanche de paroles. D’ordinaire, tant de verbiage m’aurait grandement indisposé, mais, aujourd’hui, il n’en est rien. Ses mots s’insinuent en moi comme une source de bien-être. Je suis là, un peu gauche, ne sachant pas toujours quoi répondre, profitant juste de cet instant hors norme et de cette soudaine chaleur qui emplit ma vie. J’aimerais juste pouvoir suspendre le temps. Mais c’est elle qui brise le charme de l’instant et nous ramène à la réalité.



Elle se déshabille et, une fois de plus, me fait face complètement nue.



Oh putain ! J’hallucine, comme disent les jeunes. Elle est là, incroyablement excitante. Mon regard reste bloqué sur sa chatte, enfin… sans poils, elle ne ressemble plus guère à un minou. C’est une première pour moi. Ce sexe lisse est troublant, envoûtant. Habituellement dissimulées sous leur toison, ses deux lèvres pulpeuses sont ici offertes. Elles m’attirent inexorablement, j’ai envie de les embrasser et d’en goûter les délices avec ma langue.


Jamais je ne me suis retrouvé dans une telle situation. Je suis torturé. Elle est évidemment infiniment désirable, mais elle me propose quoi, en fait ? De l’utiliser comme un sex-toy en chair et en os ? Je ne sais pas faire, et, surtout, ce n’est pas ma conception du sexe ni ma vision des femmes. Mais d’un autre côté, celui d’en bas, dans mon boxer, se dit qu’une occasion pareille ne se reproduira jamais et que je devrais sauter dessus. Une fois de plus, je suis perdu, je n’ai pas le mode d’emploi, ou alors je suis trop vieux, c’est trop pour moi. Je panique.



Je suis complètement sonné, non, anéanti. D’un côté, elle est là, terriblement fragile, et puis, l’instant d’après, elle déverse sa bile avec cette vulgarité outrancière. Non, je ne capte décidément rien, ce n’est vraiment pas mon truc. Si jeune et déjà tant de colère en elle, pourquoi m’agresser de la sorte ? Et baiser juste pour me remercier, inimaginable, je ne suis pas comme ça. Et puis, son âge, il me fait penser à…



L’atmosphère a soudainement viré au froid polaire. Je ne comprends plus. Comment peut-elle passer si vite du tout au rien ? Décidément, quelle journée ! Météo France était très en deçà de la vérité. C’est un véritable ouragan que je me prends de plein fouet, balayant toutes mes certitudes et habitudes sur son passage. Elle me fait passer des sommets aux abysses, aux antipodes de la vie que je me suis choisi. Demain elle sera partie, cela me ravit, mais m’afflige à la fois.


Je me réveille tôt. Quant à elle, elle est toujours au pays des rêves, ou des cauchemars, qui sait. De sa tête dépassant de la couette émane un air angélique. Elle est troublante, je remonterai bien sa mèche de cheveux qui lui barre le visage, mais je m’abstiens. Je me contente de la regarder dormir. Quelle jeune femme étrange, à la fois apaisante et explosive, fragile et féroce, incarnation du yin et du yang. Qui sera-t-elle au réveil ?


Je me lève, sors en essayant de faire le moins de bruit possible et vais à la boulangerie. De retour, ne sachant que faire, je me prépare un café le plus silencieusement possible. Elle ouvre un œil en s’étirant et en bâillant.



Me voici rassuré.



Je m’exécute et fais chauffer l’eau. Je sors le plateau, y dispose les chocolatines et un verre de jus d’orange. Je rajoute aussi quelques fleurs, cueillies dans les parterres de la municipalité, que je place dans une chope à bière faute de vase. L’eau est bouillante, je la verse sur les feuilles séchées d’Earl Grey et lui apporte.



À la vue du presque festin que je lui apporte, son visage s’éclaire, inondant le camion d’une lumière invisible, mais à la chaleur bien palpable.



Elle se relève et cale son dos sur la paroi avec le traversin. Sa poitrine menue fièrement dressée s’offre alors à moi, tentatrice à souhait. Je me retourne et vais cacher mon trouble dans la cabine, faisant mine de m’occuper sur le GPS de la tablette.



Je l’observe de temps en temps, de quelques coups d’œil furtifs dans le rétroviseur central. Elle semble apprécier son petit déjeuner tout en jouant avec les fleurs de façon très juvénile, en arrachant un à un les pétales d’une marguerite. Mentalement, je ne peux m’empêcher de dire : je t’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, comme lorsque j’étais gamin.



Elle semble naturellement à l’aise sans ses vêtements, comme portée par une sorte d’innocence infantile. Pour tout dire, maintenant, cela me met un peu mal à l’aise, tiraillé entre cette envie irrésistible de me repaître de ce spectacle si érotique et, paradoxalement, rongé par cette culpabilité à m’extasier devant un corps si jeune.


Elle s’occupe de faire chauffer de l’eau tandis que je me contente de l’épier du coin de l’œil, le plus discrètement possible. Elle a trouvé le tapis de bain, et, une fois l’eau à température, elle entreprend sa toilette. Je ne peux m’empêcher de jouer les voyeurs et ce que je vois me perturbe terriblement. Pourtant, j’ai toujours eu un faible pour les femmes plantureuses aux formes bien marquées, alors qu’elle, tout en finesse, en est l’exact opposé.


À détailler chaque partie de son corps, elle n’a rien d’extraordinaire, de menus seins ornés de larges aréoles sombres, des hanches quasi inexistantes, des fesses certes tout en rondeurs, mais manquant cruellement de volume. Non, son arme secrète est ailleurs, dans l’expression de son visage, envoûtante, qui par magie donne à l’ensemble une harmonie globale, un charme émouvant. Sortilège ou non, elle m’attire inexorablement. Plus je la regarde évoluer, et plus le rapport décomplexé vis-à-vis de son corps m’interpelle. Cette absence de pudeur me rappelle ces déesses noires qui ont jalonné ma vie, du temps où je bourlinguais en Afrique.



Le retour à la réalité est brutal et quelques secondes me sont nécessaires pour reconnecter mes neurones à la conversation.



Sur ce, je lave le peu de vaisselle et range le tout avant de reprendre la route. Elle en profite pour se coiffer et se maquiller, s’accommodant naturellement de la promiscuité du camion. Parfaitement consciente de ses atouts, elle officie en virtuose, apportant un soin particulier à ses yeux et ses lèvres, achevant ainsi sa mutation de jeune fille en femme, troublante et irrésistible.


Je démarre le moteur et laisse chauffer la mécanique avant de prendre la route. Je fais un détour par un quartier résidentiel et m’arrête à la première maison. Je demande à Jo de m’accompagner et nous allons sonner. Nous trouvons porte close, pas de chance, mais la seconde est la bonne.



La dame, initialement méfiante, pose le regard sur Jo et, instantanément, son visage s’ouvre en la gratifiant d’un sourire maternel.



Je laisse les deux femmes entre elles. Avant de franchir le pas de la porte, Jo se retourne et me récompense d’un large sourire agrémenté d’un clin d’œil.


De longues minutes s’écoulent et, enfin, revoilà ma jeune compagne de route vêtue de sa petite robe noire fraîchement repassée. Elle est sublime et très sexy, comme ça, l’antithèse de la fille trempée et mal fagotée dans un sweat informe que j’ai recueillie, il y a moins de vingt-quatre heures. Je la complimente sur sa beauté et son charme. La flatterie semble faire son effet : elle sourit et dépose sur mes lèvres un petit baiser, un tout petit, très chaste à vrai dire, mais à l’effet dévastateur. Il s’ensuit une réaction en chaîne de sensations plus voluptueuses les unes que les autres d’un bout à l’autre de mon corps.



Encore tout troublé, j’essaie de recouvrer mes esprits pour reprendre le volant. C’est la dernière ligne droite : destination Marseille. L’espace-temps est plus que jamais distordu. Ces quelques heures passées avec elle ont été tellement riches en émotions qu’elles m’ont semblé défiler à la vitesse de la lumière, alors que les derniers cent kilomètres, eux, semblent durer une éternité, me rapprochant inexorablement de l’instant fatidique : la séparation. Le silence est pesant. Elle est ailleurs, ses earpods dans les oreilles, balançant sa tête au rythme de la musique qu’elle écoute.



Elle enlève un de ses écouteurs avant de se tourner vers moi.



Et elle s’enferme de nouveau dans son monde. Je trouve un endroit où stationner momentanément et cherche sur ma tablette, programme le GPS et nous voilà repartis. Je me gare finalement sur le parking d’un centre commercial, près du métro La Rose.



J’allais dire : « là où le vent m’emportera », mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus approprié pour un camion. Néanmoins, cela me fait penser aux paroles de Bertrand Cantat :


« Le vent l’emportera

Le vent nous portera


La caresse et la mitraille

Cette plaie qui nous tiraille »


La caresse et la mitraille lui correspondent parfaitement, à croire qu’elle fut l’égérie à l’origine de la chanson. Le vent va l’emporter dans quelques instants et tout disparaîtra avec elle, seul la grisaille persistera. Ainsi va la vie, ma vie en l’occurrence.



Merde, j’ai basculé dans le sentimentalisme, j’ai abandonné le vouvoiement.



Je l’accompagne lorsqu’elle descend du camion avec son sac. Elle me prend dans ses bras et m’enlace fortement. Son parfum suave vient éveiller mes sens et vaincre mes dernières résistances. Je la serre tout contre moi. Elle pose sa tête contre mon épaule. Le temps semble suspendu. Je ferme les yeux et sens le contact de ses lèvres dans mon cou. Pas un petit baiser, non, mais une caresse prolongée, de plus en plus appuyée.

Panique à bord, mes sens s’affolent. La chaleur envahit mon corps et la raison déserte mon esprit.


Je m’arrache littéralement de ses bras où j’ai failli me perdre, juste avant que je ne balance tout un tas de conneries trop fleurs bleues que je regretterai inévitablement dans cinq minutes, voire pire, que je ne fasse n’importe quoi.



J’allais lui demander de donner des nouvelles, mais je n’ai même pas de téléphone. Et puis cela ne sert à rien, elle a sa propre histoire à écrire. C’est cela, être voyageur : partager des instants de vie avec des inconnus que l’on ne reverra jamais. Ne jamais s’attacher, telle est la règle d’or à ne pas oublier.



Si elle s’éternise trop, je risque de craquer. Elle prend son sac et s’éloigne. Elle fait quelques pas et se retourne, radieuse, m’envoyant un baiser en soufflant sur sa main.


Voilà, ce coup-ci, c’est bien fini. Je retourne dans mon camion, plus seul que jamais. Elle n’y est plus, mais l’odeur de son parfum est toujours présente. J’ai envie de m’y lover et de m’y perdre. J’inspire un grand coup en fermant les yeux. Je la revois devant moi, nue, divine, ses yeux débordant de vie et ses lèvres, à la fois si douces sur ma peau, mais pouvant déverser des flots d’insultes. J’ouvre les yeux. Je suis tristement seul. Heureusement, il me reste ma fidèle compagne. Je m’installe sur la banquette et me sers un verre de whisky, puis un autre.


Après avoir bu plus que de raison, dormi, rangé, être passé à la laverie et avoir effectué le ravitaillement, je suis sur le point de partir. Je consulte la carte, mais n’y vois que son image rayonnante. Soudainement, un besoin immesurable de chaleur se fait sentir. Ce sera donc cap au sud. Je vais pour démarrer quand quelqu’un frappe à la porte.


C’est elle, le visage défait, la coiffure en vrac et le maquillage ravagé par un torrent de larmes. Tout en reniflant, elle me demande d’une voix tremblante :



Interloqué, je réagis instinctivement :



Je lui tends la main pour l’aider à entrer et, à peine à bord, elle se jette dans mes bras, le corps secoué par de profonds spasmes. Je l’entoure de mes bras, que j’espère protecteurs, tout en lui caressant légèrement le dos d’une main.



Sa peur semble progressivement se dissiper, son rythme cardiaque revient petit à petit à la normale et ses muscles se détendent. Les pleurs s’estompent, seul son corps reste parfois pris de soubresauts accompagnés de reniflements.



Je l’entraîne sur la banquette.



Je sors la bouteille de Vodka entamée la veille et lui sers un verre.



Je reste là, médusé, ne sachant que dire ou que faire, excepté me servir un verre. Je ne comprends rien. Elle reprend alors tout en reniflant.



Je suis atterré par ce que j’entends. Je ne la juge pas, non, ce serait même le contraire, elle m’inspire un immense respect pour le courage qu’elle a eu. C’est qu’elle du chien cette petite, vraiment.



Elle n’arrive pas à finir sa phrase.



Les sanglots reprennent de plus belle. Véritable handicapé des sentiments, je ne suis vraiment pas à l’aise dans ce genre de situation. Je ne sais que faire, mais le silence est mortifère. Alors, je lui prends les mains et je me lance :



Faire diversion, le temps de réfléchir.



Elle réfléchit quelques instants avant de reprendre :



Son visage reprend quelques couleurs malgré l’étrangeté de son maquillage.



Son sourire prend le pas sur les pleurs. Mes plaisanteries, aussi douteuses soient-elles, semblent quand même avoir un effet positif. Elle se débarbouille rapidement.



Elle enlève sa robe et, une fois de plus, se retrouve nue devant moi. Maintenant, je comprends mieux son attitude si distanciée envers son corps-objet qu’elle s’empresse de couvrir avec ma chemise, le pull trop long et les chaussettes.



Vu mon peu d’empathie pour les autres et mes difficultés relationnelles, je suis plutôt satisfait du dénouement, même si, pour l’instant, ce ne sont que des mots qu’il va falloir concrétiser. J’ai au moins gagné un peu de temps.



Je range rapidement verres et bouteilles tout en l’observant du coin de l’œil. Elle a pris ses marques et se comporte comme si elle était chez elle, et, pour tout dire, c’est le plus beau cadeau qu’elle puisse me faire. Alors qu’elle se glisse sous la couette, tout habillée pour une fois, je me mets au volant, démarre et prends la route.


Je réfléchis où aller. J’ai envie de lui offrir une soirée que j’espère inoubliable, enfin, au moins dépaysante, histoire qu’elle puisse décompresser et prendre un peu de recul vis-à-vis des récents chamboulements de sa vie. Je roule à l’instinct, réservant ma concentration à peaufiner l’idée qui commence à germer. Quelques coups d’œil rapides dans mon rétroviseur m’indiquent qu’elle dort toujours, ce qui, vu sa journée, ne m’étonne nullement.


Je m’arrête au premier gros village traversé, où je passe rapidement chez le boucher et à la boulangerie. J’ai enfin trouvé où je veux l’emmener. Une heure plus tard, je quitte l’asphalte pour emprunter un chemin de terre. Non, je ne suis pas frappadingue : mon camion est un Sprinter 4×4 préparé et, qui plus est, j’ai une longue expérience de la conduite tout terrain. Je connais le coin et je sais que je vais passer même si ce ne sera pas forcément simple.


Pourquoi me donner tant de mal ? Si je n’ai jamais été doué pour exprimer un quelconque sentiment, chez moi, un paysage époustouflant génère une foule de sensations qui me remplissent d’énergie positive. Quand je me sens submergé par la société, me reconnecter à la nature devient salvateur. J’espère qu’il en sera de même pour elle, car aujourd’hui, je la sens au bord du gouffre. Si je ne veux pas qu’il l’engloutisse définitivement, il me faut agir. Ne rien faire serait de la non-assistance à personne à danger. S’il y a bien quelque chose que mes nombreux voyages m’ont enseigné, c’est que l’être humain, quel qu’il soit, ne peut survivre seul et que l’entraide est plus que nécessaire : elle est vitale.


Malheureusement, s’éloigner de la civilisation en France est souvent une gageure, alors j’avance sur cette piste, doucement, non pour préserver la mécanique, mais pour ne pas la réveiller. Le chemin est d’abord large et plutôt facile, jusqu’à la bifurcation que je reconnais du premier coup d’œil. Là, c’est une autre paire de manches : un sentier étroit et défoncé, normalement interdit aux véhicules. Mais peu importe, l’heure n’est plus à tergiverser, mais à prendre quelques risques. C’est ballottés de droite à gauche que nous progressons précautionneusement. Blocage des différentiels, l’ascension est lente et difficile, mais la récompense est là, tout en haut. Enfin, le spot que je cherchais, sur les hauteurs du parc des Calanques, un coin de paradis vierge de toute présence humaine. Je me gare tant bien que mal, l’arrière du camion faisant face à la mer.


Je vais la voir et la trouve enfin réveillée.



Et là, j’ouvre la partie haute de la porte arrière. La vue est imprenable, avec, à nos pieds, les falaises, les calanques et l’immensité de la Méditerranée qui s’offre à nous.



On dirait une gamine découvrant les paquets cadeaux au pied du sapin de Noël. J’en suis ravi plus que tout. Je n’étais pas sûr d’arriver à lui changer les idées, mais là, je reprends espoir.



Elle acquiesce et place sa petite menotte dans ma grande paluche. L’effet sur moi est immédiat, électrisant, mais ce n’est pas le moment de me laisser attendrir. Je l’aide à se lever et, délicatement, la guide dehors profiter de cette nature grandiose, toujours préservée de la folie des hommes, perdue au milieu de nulle part. Il fait étonnamment bon pour une soirée de printemps. L’air marin est vivifiant et nous avons encore deux bonnes heures de jour devant nous. Elle s’émerveille en contemplant le paysage, alors que pour ma part, mon attention est focalisée par une autre nature, moins minérale, plus organique. Elle, la plus belle plante de ce décor de garrigue, qui, telle une muse, inspirerait une œuvre d’art à tout peintre un tant soit peu doué.


Mais trêve de rêveries, j’ai dans l’immédiat d’autres plans plus en adéquation avec mes maigres compétences. J’ouvre la soute arrière du camion et en extrais deux chaises de camping et une table que j’installe face au point de vue.



Je l’entends farfouiller et vais la rejoindre.



Nous nous installons, je sors de quoi boire et grignoter pendant qu’elle accorde la guitare. Je sirote tranquillement mon pastis quand elle commence à plaquer quelques accords pour enchaîner ensuite, avec dextérité, sur des arpèges. Je tends l’oreille. Elle se débrouille plutôt bien. Et là, stupéfaction, elle ne fait pas que jouer, elle chante aussi. C’est Angie des Rolling Stones.


Angie, Angie, when will those clouds all disappear ?

Angie, Angie, where will it lead us from here ?

With no loving in our souls and no money in our coats,


Je me laisse transporter par sa voix mélodieuse. Quand j’entends les paroles « quand les nuages disparaîtront ? Où cela va-t-il nous mener, sans amour dans nos âmes et sans argent en poche », je ne peux que faire le parallèle avec sa vie. Que va-t-elle devenir ? Le problème n’est nullement résolu. Demain, nous verrons bien, mais ce soir, profitons juste de l’instant. À la fin de la chanson, j’applaudis chaudement.



Et elle se remet à jouer. Bien sûr que je reconnais, c’est Child in Time de Deep Purple. Mais effectivement, rapidement je note des différences. Elle joue tout en arpège et mixe la version originale avec des accords de flamenco. Je dois l’avouer, le tout est plutôt bien réussi, particulièrement harmonieux. Mais ce qui me marque le plus, c’est sa voix. Elle a des tonalités à la Shade, avec néanmoins plus de profondeur, comme celle de Dolores O’Riordan ou de Sinead O’Connor, et, surtout, avec plus de puissance. Le cocktail est détonant, je suis sous le charme de cette petite brune qui, avec ses cheveux presque courts, me fait penser à la Sharleen Spiteri des débuts.


Puis elle entonne les premières notes de Fait Divers de Téléphone :


Elle avait à peine avalé ses quinze ans

Qui d’ailleurs lui restaient coincés dedans

Elle avait grandi arrosée par l’argent

On pousse vite chez ce genre de gens


(…)


Elle s’appelait Fait Divers

Dieu que cette fille était solitaire

Oh, les dents sont plus dures que la chair

Tu sais ici on n’aime que la pierre


Elle avait à peine avalé ses quinze ans

qui d’ailleurs lui restaient coincés dedans

Qu’elle avala une boîte de tranquillisants

Juste histoire de tuer le temps


Et en suivant son enterrement

Les gens ne comprenaient pas vraiment

Qu’ils avaient tué cet enfant

Au fond d’eux enterré depuis longtemps


(…)


Et là, c’est plus que je ne peux supporter. Je ne peux rien faire, je reste tétanisé, incapable de retenir ces larmes qui, trop longtemps refoulées, ruissellent sans interruption. Immédiatement elle s’en aperçoit, pose la guitare et vient me prendre la main.



Je suis là, comme un zombie, sans plus aucun contrôle sur mon corps. Je ne sais pas ce qui me prend, mais, d’une seule traite, je lui déballe toute mon histoire, machinalement, sur un ton monocorde d’outre-tombe. L’enfance dorée en tant que fils unique de diplomate, l’adolescence perturbée, les conneries toujours arrangées par papa. Puis les études, Harvard et Caltech, car il fallait le meilleur pour leur fils. Les voyages autour du monde, toujours avec l’argent de papa et, enfin, le retour en France, avec un mariage à la clé. Deux enfants, la famille idéale vue de l’extérieur, belle maison et tout ce qui va avec. Le travail avant tout et l’argent qui coule à flots.


Deux collectionneurs. Moi, de voitures de sport italiennes, elle, d’amants. S’ensuit l’inévitable : elle qui part avec l’un d’eux. Le divorce, elle me prend tout, même les enfants, que je ne voyais que très rarement. Et le drame, Rachel, ma fille, seize ans à peine, emportée par une overdose. Puis l’enquête, les copines qui parlent et racontent son mal-être. Le naufrage. Elle se pensait abandonnée, sans intérêt pour ses parents. Accident ou suicide, telle est la question qui me hantera jusqu’à mon dernier jour.

À dix-huit ans, mon fils qui part en laissant un message : « On choisit ses amis, pas sa famille. Oublie-moi, c’est ce que tu as de mieux à faire. Quant à moi, c’est déjà fait. Adieu. » Depuis, l’absence cruelle de nouvelles. La déchéance, l’envie d’en finir, une fois pour toutes. Mais c’est la route, mon premier amour, qui me sauvera, d’où le camion.


Durant tout mon monologue, je ne remarque pas qu’elle s’est assise sur mes genoux, sa main autour de mon cou, en me regardant, elle aussi le visage baigné de larmes.



Je ne réponds rien, toujours perdu dans mes pensées mortifères. C’est elle qui brise le silence.



Nous vivions grâce à mon oncle, pilote international à Air France, qui habitait chez nous quand il n’était pas à l’autre bout du monde. C’est lui qui restaurait « le château », comme il disait, et lui aussi qui donnait de l’argent à ma mère pour nous faire vivre. D’aussi loin que je me souvienne, quand il était là, il adorait jouer avec moi.

Quand je suis devenue ado, il cherchait toujours à me voir sous la douche ou quand je faisais pipi. Il me l’avait présenté comme un jeu, alors je le laissais faire. Mais en grandissant, j’ai compris que c’était un pervers et j’en ai eu marre. Alors, un jour, j’ai tout déballé à ma mère qui m’a dit que je me faisais des idées, que ce n’était pas méchant de sa part et que je ne devais pas m’en inquiéter.


Puis à dix-sept ans, un soir, revenant du café avec mon père, il a essayé de me coincer sur mon lit et a commencé à me tripoter. Heureusement, passablement éméché, il n’a pas réussi à me retenir. J’ai couru direct tout raconter à ma mère, qui m’a gentiment expliqué que tout n’était que de ma faute, que j’étais toujours à aguicher mon monde. Mais le pire, c’est qu’elle m’a balancé à la tronche que j’aurais pu être plus conciliante avec celui qui nous faisait vivre. Là, tout s’est effondré pour moi. Tu imagines ? Ma mère, la seule personne en qui j’avais vraiment confiance, la seule sur qui je pouvais compter, eh bien, elle fermait les yeux depuis toujours. C’est comme si c’était elle qui m’avait vendue.


Quelques mois plus tard, enfin majeure, je suis partie à Paris. Là, j’y ai rencontré Marc, le guitariste. On a passé quelques mois ensemble, je chantais dans son groupe. C’est lui qui m’a fait découvrir le sexe. Je passais mes journées à m’entraîner au chant et à la guitare. Le soir, on faisait l’amour comme des fous, sans arrêt. Et le week-end, on jouait avec le groupe dans des troquets. C’était les jours les plus heureux de ma vie.

Mais eux, ils avaient tous un job, la musique était un plus. Moi je n’avais que ça, je voulais en faire mon métier. J’ai essayé, mais sans succès.


Et j’ai eu besoin d’argent.

C’est là qu’il y a eu tout un battage médiatique autour d’une pub pour un site internet qui mettait en relation de vieux riches et de jeunes filles. Sugar Daddy et Sugar Baby qu’ils appelaient ça. Je me suis inscrite, et tu te doutes bien qu’avec mon physique d’adolescente, j’ai eu tout de suite beaucoup de succès. Je n’étais pas naïve, mais je crois que je me suis bercé d’illusions, m’imaginant qu’il ne faudrait que flirter. Mais la première fois, quand j’ai compris que j’allais devoir y passer, ce fut très difficile, j’ai cru que je ne pourrais pas. Puis j’ai appris à me détacher de tout ça, à prendre de la distance. Je ne pensais qu’à l’argent que cela me rapportait. Et c’est devenu mon job, pour payer mes études. Et quand j’ai été diplômée, j’ai cherché du boulot, mais je n’en ai pas trouvé. Alors j’ai continué… jusqu’à hier. Voilà, tu sais tout maintenant.



Je suis sidéré, mais, d’un coup, nombre de ses réactions s’expliquent. Toujours aussi mal à l’aise, ne sachant que faire, je ne trouve rien d’autre à dire.



Et c’est au son de sa voix, si émouvante, que je me suis occupé du repas. Éplucher les pommes de terre, les couper, les faire mariner dans un mélange d’huile et d’herbes de Provence, et disposer le tout sur une plaque avant d’enfourner. Maintenant au tour du barbecue.



Elle retourne au camion et en ressort avec sa petite robe noire.



Elle saisit ensuite son téléphone, en enlève la carte SIM qui va rejoindre le morceau de tissu.



J’asperge abondamment le tout de pétrole.



Sur ce, elle allume le feu. Rapidement, de grandes flammes illuminent le soir naissant.



Une fois le feu de joie fini, je prépare le barbecue. Lorsque les pommes de terre sont en passe d’être à point, je pose la viande sur la braise rougeoyante : une côte de bœuf Angus, maturée comme il se doit. Ce soir, nous nous octroierons un festin afin de célébrer dignement cet évènement qui, je n’en doute pas, sera à marquer d’une croix rouge dans les annales.


De la bonne chère arrosée d’un bon vin, des éclats de rire emmenés par quelques accords de guitare à la lumière vacillante des bougies, des plaisirs simples pour deux êtres perdus dans l’immensité de l’univers.



Nous allons vider nos vessies puis retournons au camion. Brossage de dents expédié, elle se glisse rapidement dans le lit, nue, comme la veille. Alors que je m’apprête à prendre la couverture pour m’installer sur la banquette, je l’entends me demander :



J’hésite, car évidemment, là, c’est jouer avec le feu. Comment pourrais-je éviter le contact de sa peau et son effet irrépressible sur mes corps caverneux ? Mais, d’un autre côté, comment refuser, et, de toute façon, en ai-je réellement envie ? Je décide de garder mon boxer pour tout rempart de ma dignité. Immédiatement je sens la chaleur de son corps qui, entre temps, s’était répandu dans ce cocon douillet constitué par la couette.



Je me retourne, me colle à elle et passe mon bras au-dessus de son épaule. Elle me prend la main, l’enserre, et la colle contre son sein, exactement comme une gamine le ferait de son doudou préféré.


L’effet est presque instantané.


Oh putain, je le sens mal, enfin, non, plutôt trop bien, mon sexe, durci et coincé dans sa prison de coton. Je ne sais pas si ma présence la rassure, mais la sienne m’excite terriblement. J’écarte légèrement mon bassin, honteux de ma réaction inconvenante.



Merde. Je me sens pris en flag, la main dans le sac, les yeux dans le décolleté, la queue dans… Bref, je me sens tout con. Mais à quoi joue-t-elle ? Sait-elle comment ça fonctionne, un mec ? A-t-elle conscience du tsunami qui déferle dans ma tête et mon corps ? Imagine-t-elle la torture qui est la mienne, moi qui n’ai pas fait l’amour depuis des années ? Déjà, la voir nue comme ça, et maintenant, sentir son corps chaud contre le mien, ma main contre son sein. Et son sexe, tout épilé… Oh bordel, non, ne pas y penser, sinon je ne jure plus de rien. L’envie est trop forte, je n’ose pas bouger d’un iota de peur que le moindre frottement sur mon sexe tendu comme jamais ne déclenche une éruption honteuse. Je lance toutes mes forces dans la bataille, déploie toutes les stratégies possibles et imaginables pour me retenir, car, là, à l’instant, contre toute raison, je n’ai qu’une envie : me perdre dans son sexe et y jouir. Inconsciemment mes muscles se contractent et je l’enserre plus fort contre moi, elle…


Elle qui pourrait être ma fille, celle que je n’ai pas su entendre, celle que je n’ai jamais comprise, celle que je n’ai pas su protéger, d’elle-même ou des autres. Celle qui est morte par ma faute, moi, le père absent et incompétent.


Étrange chimie des corps que celle qui nous anime, mais une seconde plus tard, mon sexe était revenu à l’état larvaire, comme s’il avait eu honte de s’être laissé emporter de la sorte. J’ai envie de la serrer tout contre moi, à l’étouffer, de lui dire qu’elle ne craint plus rien, que je vais la protéger et m’occuper d’elle comme un père, un vrai. Je sens mes yeux s’humidifier. Trop d’émotions, trop de sensations refoulées si longtemps, trop de confusion, trop de mélange des genres sont en train de me submerger. Je me noie. Je colle mon corps tout contre le sien, à la façon d’une coquille protectrice. Je l’embrasse dans le cou.



Et je pleure en silence.



Un bruit d’oiseau.

Leurs piaillements viennent de me réveiller. Étrangement, je me retrouve dans la même position que la veille au soir, tout contre elle. Quelle belle façon de commencer la journée !


Que va-t-il se passer maintenant ? Qu’allons-nous faire ? Qu’elle peut être notre relation, nous, deux âmes brisées par les aléas de la vie ? Qui est-elle pour moi ? Une seconde chance, celle de me comporter enfin comme un père ? Et moi, qui suis-je pour elle ? Un père, un protecteur, un ami, un… possible amant, ou tout cela à la fois ? Quelle histoire pouvons-nous écrire ? Je dois avoir le double de son âge, elle est à l’aube de sa vie et moi, au crépuscule de la mienne. Toujours immobile, profitant simplement de la douceur de sa peau, je me laisse aller en me perdant en conjonctures et réflexions.



Je prends quelques secondes pour chercher mes mots avant de rompre le silence.



Elle se retourne et me regarde. Elle est là, nature, sans artifice, et toujours aussi belle.



Au fur et à mesure que je parle, ses yeux s’illuminent et s’humidifient. Elle s’approche et pose ses lèvres sur les miennes en un long smack bruyant.



Elle vient se lover dans mes bras, son cœur battant la chamade.



Et elle se remet à monologuer, un vrai moulin à parole, intarissable. Je l’écoute d’une oreille distraite, profitant seulement de cet instant magique. Je suis bien, tout simplement. Je dois l’avouer, avec elle à mes côtés, je ne suis plus le même homme.



Nous éclatons de rire tous les deux. Il y a si longtemps que cela ne m’était pas arrivé.



Nous nous levons, j’enfile un jean et un t-shirt. Elle, uniquement ma chemise, enfin, sa tenue doudou maintenant. Nous sortons, mais il est encore tôt et le fond de l’air est frais. Le paysage est toujours aussi envoûtant que la veille, même si, éclairé par la lumière matinale, il semble légèrement différent.


Je l’amène à l’arrière du camion pour lui en expliquer le fonctionnement.



Je vais lui chercher du gel douche, du shampoing. Elle se déshabille et commence à se mouiller en laissant échapper un petit cri de surprise, vu la température de l’eau. Quant à moi, je profite du spectacle. Je la regarde étaler le savon sur son corps, la mousse blanche contrastant avec le ton mat de sa peau. Mon imagination débordante venant à la rescousse, je me retrouve alors dans une sorte de réalité augmentée, où une projection de mes propres mains se promènent sur son corps, caressent cette peau si soyeuse, ne délaissant nul recoin, explorant chacun de ses reliefs et de ses vallons, découvrant leur douceur, leur roideur ou leur moiteur, passant du lavage, au massage et aux jeux, à l’écoute de la moindre réaction de ce corps offert.


Puis arrive le moment du rinçage, mes doigts qui suivent le mouvement de l’eau ruisselante, descendent entre ses petits seins pour en suivre les contours, de l’intérieur vers l’extérieur, dessinent des cercles concentriques se rapprochent progressivement du centre. Ils arrivent alors à la lisière des aréoles, d’ordinaire lisses et plates, qui, au contact conjugué de la caresse et de la fraîcheur de l’eau se fripent, laissant progressivement émerger de petits tétons dardés. Je leur imprime une légère pression et voilà la belle qui se cambre un peu plus. Les flots emportent mes mains jusqu’au nombril, puis, par effet de gravité, vers son sexe si ostensiblement exhibé en absence de tous poils. Elles s’affairent alors méthodiquement à effacer toute trace de savon pour, ensuite, laisser place nette au trio infernal. L’index et l’annulaire à l’extérieur de chacune des grandes lèvres, le majeur tout en douceur à leur jointure. L’effet des légers va-et-vient est inéluctable, le calice s’ouvre progressivement laissant poindre son petit…



Tel un uppercut, sa voix me ramène brutalement à la réalité. Malheureusement, les meilleures choses ayant une fin, je dois me résoudre à lui tendre un peignoir en éponge pour qu’elle puisse aller se sécher à l’intérieur sans attraper froid.

Elle me demande si je ne veux pas prendre sa place, mais non, je suis trop frileux pour me doucher au petit matin, surtout dans l’état d’excitation qui est le mien ! Je prends quelques instants pour laisser retomber la pression et, pendant qu’elle s’apprête, je m’affaire à ranger le barbecue et à préparer le petit déjeuner.


Enfin nous sommes prêts. Je refais un dernier tour pour vérifier qu’il ne persiste aucune trace de notre passage, et c’est le retour à la civilisation. Madame a besoin de se refaire une garde-robe complète en adéquation avec une vie nomade, essentiellement à l’extérieur et par tout temps. Alors, direction Cassis et son centre commercial. Nous commençons par écumer les rayons outdoor d’une grande enseigne de sport, pour finir dans la galerie commerciale pour ses effets plus personnels. Je lui laisse quelques billets en lui proposant de faire comme elle l’entend. Quant à moi, j’ai des courses personnelles à finir. Un moment plus tard, nous nous retrouvons tous deux chargés de sacs.



Poisse, j’espérais qu’elle l’aurait oublié ! Je n’ai qu’une parole, alors faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je m’exécute et la suis. Elle nous emmène dans une boutique où, visiblement, elle avait déjà tout manigancé. Je me retrouve sur un fauteuil, tel un cobaye entre les mains d’apprentis sorciers, elle donnant ses instructions, lui, jouant des ciseaux et de la tondeuse.



Eh, oh là, j’existe ! Et puis, hein, ils ont quoi mes sourcils ? Ils n’ont rien fait à personne. Est-il possible de les laisser en paix ? Il me tend alors un miroir et me demande si je suis satisfait. Je n’ai pas le temps de répondre que, déjà, Aria annonce que c’est parfait. Alors, soit. Je dois quand même avouer que je fais moins désordre, moins… plus… enfin, je ne sais pas et, de toute façon, je ne comprends pas ce qu’il se passe. Pourquoi se préoccupe-t-elle de mes cheveux et de mes sourcils ? Je n’avais pas vraiment réalisé toutes les conséquences de mon acceptation. Si j’avais su, eh bien, non, finalement, je ne changerais rien. Mais ma vie va certainement être radicalement bouleversée, pour le meilleur et pour le pire. Enfin, la dernière fois que j’ai entendu cette expression, cela a fini en fiasco. Le pire, j’ai déjà donné. Saurais-je ne garder que le meilleur cette fois-ci ?


Me voici en terre inconnue, sur le point d’entamer une nouvelle aventure, humaine avant tout. Y suis-je vraiment prêt ?

Étrange sensation, mais là j’en ai plus qu’assez. Je suis dans cette foule bruyante depuis trop longtemps, tout va trop vite. Je n’ai plus qu’une envie : retourner dans mon camion et fuir au calme, loin de cette société. Je propose à Aria de repartir et nous rentrons. Je ne dis mot, la laissant combler le vide en me racontant par le menu l’ensemble de ses emplettes.


Ouf, enfin au volant.

C’est encore là que je me sens le mieux. Je prends le temps de me calmer un peu, mais Aria a besoin de place dans les placards pour ranger ses nouvelles acquisitions. Je la rejoins, fais un peu de tri et, pendant qu’elle s’affaire à tout caser, je cherche sur Park4night un lieu où vidanger les eaux grises et faire le plein d’eau propre avant de reprendre la route.



Je ne comprends pas trop comment mon regard pouvait être si révérencieux au vu de mes pensées, mais tant mieux. Car sans le savoir, en m’ôtant cette culpabilité que je pensais malsaine, elle soulage grandement ma conscience. Nous avons encore beaucoup de choses à apprendre l’un de l’autre, nous devons nous apprivoiser, prendre nos marques et trouver un certain équilibre, surtout dans un espace aussi réduit qu’un camion où toute forme d’intimité est proscrite. Tout au fond de moi, je suis très satisfait d’avoir reçu le feu vert pour la dévorer des yeux, avec respect, gourmandise, mais sans goujaterie.


Elle décide d’agrémenter le trajet en chantant au son de la guitare. Je suis aux anges. La musique adoucit les meurs, paraît-il. Là elle me transporte au Nirvana et les kilomètres défilent sans que je ne m’en rende compte. Une fois encore, il nous faut prendre un chemin de terre à peine carrossable pour arriver à la rivière. Un très beau spot pour passer une fin de journée tranquille.


À peine le camion garé, Aria ne peut résister à l’appel de l’eau, se dévêt et file directement se baigner. Ayant un peu de temps devant moi, je me sers un verre de pastis bien frais, sors ma tablette, et m’installe confortablement à l’ombre afin de profiter au mieux des dernières publications sur RVBB. Je viens juste de finir le dernier Radagast avec sa partouze mémorable entre bourgeoises, truand et flicaille, qu’Aria, telle une naïade, sort de l’eau. Décidément, je ne me lasse pas de l’admirer, particulièrement à cet instant où la lumière de fin de journée et les gouttes d’eau de son corps trempé s’acoquinent pour la faire briller tel un diamant brut.


Une fois de plus, je suis subjugué, ce qui ne lui échappe évidemment pas. Elle se plante alors juste devant moi, jambes à peine écartées et mains sur les hanches, légèrement provoquante.



Faire des clichés d’elle nue en pleine nature, humm, voilà un concept intéressant à creuser… et déjà quelques idées prennent forme.



Je lui laisse la tablette et m’occupe de remplir les verres.



La soirée se passe ainsi, à lire des textes sur Revebebe et en discuter tout en grignotant. Je lui fais une sélection de mes nouvelles et auteurs préférés. Elle ne cesse de m’étonner, sa vivacité d’esprit est telle que les questions et les remarques fusent dans tous les sens. J’aime sa curiosité et son côté candide. Mais parallèlement, je suis atterré par l’image qu’elle a d’elle-même et des hommes en général, ce qui ne devrait pourtant pas me surprendre. Elle semble redécouvrir avec bonheur que le plaisir peut être partagé, que beaucoup d’hommes, non seulement respectent les femmes, mais en plus, les vénèrent et pensent à les satisfaire avant leur propre jouissance. Elle avait oublié que le sexe peut être un jeu, une connivence, un vecteur d’épanouissement et non d’avilissement.




*****




Ljubljana et Riga sont mes deux capitales européennes préférées, mais la Lettonie est vraiment trop loin. Aussi, c’est vers la capitale slovène que nous roulons, puis où nous posons nos valises, quelques jours plus tard. Mais au diable le tourisme : aujourd’hui est le grand jour, sa première fois, comme elle dit. Nous en avons longuement discuté. Malgré ses appréhensions et ses peurs abyssales, j’essaie de la rassurer tant bien que mal, car l’exercice est loin d’être habituel pour moi. C’est qu’être rabaissée au rang de simple objet sexuel durant des années a laissé chez elle de lourdes séquelles, notamment en réduisant sa confiance à néant. Elle va devoir relever un véritable défi, et, malheureusement, je suis partagé entre l’envie de croire en elle et la peur d’un échec dont je n’ose imaginer les conséquences.


Nous arrivons fébriles sur la place Preseren. Elle cherche un endroit passant, pose l’étui de sa guitare par terre et commence à jouer et à chanter. Les débuts sont laborieux, elle est crispée et ne me quitte pas des yeux ; son regard transpire la peur et le trac la sclérose. Je sens qu’elle veut arrêter, mais j’insiste en lui faisant signe de continuer. Heureusement, quelques chansons plus tard, la magie de la musique opérant, elle se libère progressivement au fil des accords, redevient elle-même, enjouée, respirant la vie tout en communiquant sa bonne humeur. Sa voix se fait plus sûre, plus profonde, pour enfin toucher les cœurs et les âmes. Les touristes commencent alors à s’arrêter pour l’écouter et, ô joie, les premières pièces et billets tombent. Elle a gagné son pari et je suis fier d’elle, mais c’est son triomphe, à elle et à elle seule. Je la laisse alors en profiter et vais m’installer à une terrasse de café, histoire de siroter avec délice quelques bières fraîches.


Plus d’une heure après, la voilà qui me rejoint, visiblement exténuée.



Effectivement, car dans un premier temps, nous voulons écumer les Balkans et partir à la rencontre de ces peuples que j’admire tant. J’espère simplement qu’elle s’ouvrira suffisamment pour en apprécier leur simplicité et leur humanité à leur juste valeur.



Elle se met alors à tout me raconter, dans les moindres détails, comme à son habitude. Je me contente simplement de la regarder, encore et encore. Je ne m’en lasserai jamais, semble-t-il. Tout à ma contemplation, je commence à percevoir les premiers changements s’opérer. Quand je l’ai rencontrée, elle était belle, incontestablement. Mais une sorte de beauté froide, de beauté photoshopée sur papier glacé pour magazine people. Elle a perdu son côté sophistiqué et semble plus rustique, mais surtout plus naturelle, plus vivante. Ses yeux pétillent d’énergie et débordent de passion. Son corps, autrefois figé, semble se libérer progressivement. Elle a radicalement remodelé sa proxémie, et sa communication corporelle participe grandement à cette nouvelle façon qu’elle a de rayonner et de propager sa formidable envie de vivre.


Elle est aussi beaucoup plus apaisée. Finies les colères noires ravageuses. Elle a découvert un nouveau style de vie, plus calme, où il existe un temps pour flâner, rêver et réfléchir. Elle a appris à relativiser. Elle travaille beaucoup sa voix et la guitare. Elle s’est même lancée dans la composition de morceaux originaux et m’a demandé de lui écrire des paroles. J’ai hésité, mais je me suis pris au jeu. Je ne dis pas que le résultat soit des plus heureux, mais j’y prends beaucoup de plaisir. Cela crée une nouvelle complicité entre nous. Elle me raconte ce qu’elle ressent, ce qu’elle voudrait dire, et j’essaie alors de trouver les mots justes qui s’accordent à ses mélodies.




*****




C’est ainsi qu’après avoir traversé la Slovénie, la Croatie et la Bosnie, nous arrivons en vue des bouches de Kotor au Monténégro. La descente offre une vue prodigieuse sur la baie, une des plus belles du monde, paraît-il.



Nous sommes en pleine saison touristique et roulons au ralenti sur l’unique route. C’est infernal, mais, malheureusement, c’est le prix à payer pour y arriver. Nous finissons par trouver une place juste au bord de l’eau. Un jardin aménagé, une cabine de douche en bois bricolée, des toilettes du même acabit, tout de bric et de broc. Il y a là deux familles et deux autres couples, des jeunes, tous venant de pays différents. Aussitôt arrivés, Aria se met en maillot de bain et se jette à la baille.


Quant à moi, j’en profite pour retravailler sur les paroles d’une de ses chansons et de peaufiner mon dernier texte avant soumission à RVBB. Enfin, la revoilà sortant de l’eau, à la limite de la décence. Son maillot de bain blanc, une fois mouillé, laisse transparaître ses larges aréoles sombres ainsi que ses poils pubiens. C’est que madame ne s’épile plus le sexe et les aisselles. Elle les taille, en même temps que ma barbe et mes cheveux d’ailleurs. Je trouve que cela lui va mieux, elle fait plus femme. C’est un des changements notables de ces derniers temps, elle se réapproprie petit à petit son corps, indépendamment des diktats de la mode, et cela la rend encore plus désirable. Heureusement, dans l’intimité elle ne rate jamais une occasion pour être nue, et ce pour mon plus grand plaisir.


Le soleil n’est plus très haut sur l’horizon lorsqu’Aria se met à jouer et, rapidement, tous les occupants du camping improvisé viennent l’écouter. L’un apporte de quoi boire, l’autre à manger et tout est mis en commun. Il règne là une ambiance festive d’auberge espagnole, au-delà des nationalités et des âges. Une fois les enfants couchés, l’alcool coule à flots, libérant les discussions et les rires. L’atmosphère est des plus décontractées, malgré la frustration d’Aria dont l’anglais, insuffisamment maîtrisé, lui interdit de participer à sa guise. Nous nous endormons, comme tous les soirs, dans les bras l’un de l’autre, profitant de la vue imprenable sur la baie illuminée. Je suis comblé par cette vie simple que j’aime par-dessus tout. Je commence à somnoler, bercés par les bruits de nos voisins hollandais qui, semble-t-il, se sont lancés à cor et à cri dans une joute amoureuse sans fin. Cette nuit, mes rêves seront érotiques, à n’en pas douter.


Aria désire mettre à profit cette ville classée au patrimoine mondial de l’UNESCO pour chanter, certes, mais aussi jouir de ces charmes, notamment la citadelle, tout en haut de la montagne. Nous y flânons donc quelques jours durant, mais sans plus. C’est qu’elle a attrapé elle aussi le virus : nous sommes maintenant deux vrais nomades, nous avons la bougeotte, la route est notre chez-nous. Notre quotidien est avant tout le voyage, rythmé par les nombreuses heures passées à rouler, où Aria travaille sans relâche ses chansons, mais aussi ses langues étrangères.




*****




Nous venons de passer la frontière albanaise et sommes sur une piste de montagne étroite et défoncée, près du village de Theth. La fin de la journée approche et nous décidons de faire escale chez une famille dont la maison, entièrement rénovée, fait aussi office de guesthouse. Nous dormirons dans le camion, mais nous partagerons leur repas. Notre hôtesse, au doux nom de Livanda, est adorable et aux petits soins pour nous. Elle nous raconte son quotidien dans son pays à l’économie sclérosée, nécessitant courage et débrouillardise pour survivre, à défaut de vivre. Aria a beaucoup progressé en anglais ces dernières semaines et participe activement à la conversation. Je laisse les femmes bavarder entre elles, intervenant juste si nécessaire, pour traduire un mot ou une expression. Le repas est fini depuis longtemps, mais nous sommes toujours là, à papoter, les verres de rakija défilant les uns après les autres.


Livanda trouve en Aria une oreille compréhensive et, rapidement, la discussion prend une tournure très féministe. L’Albanie est un pays très masculin, voire machiste, et il est difficile pour les femmes de trouver leur place. L’alcool aidant, notre hôtesse la bombarde de questions, notamment sur notre relation. Je sens Aria troublée, hésitante. Elle s’empêtre dans une explication évasive. Confusion dans sa tête et dans ses sentiments ou, plus simplement, manque de maîtrise de la langue de Shakespeare ?


Lavinda voulant visiter le camion, les deux filles se lèvent et partent main dans la main. Je reste seul à rêvasser quand, soudainement, son mari s’approche tout en me saluant pour remplir mon verre et s’en resservir un. Le visage buriné, paraissant bien plus âgé que sa femme, il ne baragouine que quelques mots d’anglais excluant, de facto, toute conversation digne de ce nom. Il semble désappointé. J’essaie alors en russe et, miracle, son visage s’éclaire. Il m’explique alors sa frustration, son sentiment d’inutilité, regrettant amèrement les temps soviétiques où les hommes, en tant que chef de famille, faisaient bouillir la marmite. Aujourd’hui, la région vivant du tourisme, la gestion de la guesthouse incombe à sa femme qui, seule, maîtrise l’anglais.


Les filles finissent par revenir plus excitées que jamais. Le mari de Lavinda sonne la fin du match et je me lève pour aider à débarrasser la table. C’est là que notre hôtesse, passablement éméchée, me glisse à l’oreille :

« Aria est dingue de toi, ça saute aux yeux ». Cette révélation me trouble, mais vu son état d’ébriété, je ne sais trop quoi en penser.


Le lendemain matin, nous sommes sur le départ. Lavinda est là, visiblement très émue. Les filles s’enlacent longuement et nous reprenons la route. Je sens Aria perturbée, plongée dans ses pensées.



Elle cherche ses mots. Elle vient de piquer ma curiosité au vif, mais je ne réponds rien, lui laissant le temps de réfléchir pendant que je repense à ce que m’a avoué notre hôtesse la veille.



Je ne peux cacher ma surprise, m’attendant à bien des choses, sauf à celle-là.



Après, elle s’est blottie tout contre moi et m’a raconté sa vie, c’est très dur pour elle, d’autant plus que ses deux filles ont émigré en France et que depuis trois mois, elle n’a plus de nouvelles. Tu vois, toi, tu m’as recueillie, et elle, qui va le faire ?





*****




Cela fait maintenant plusieurs mois que nous sommes sur la route et déjà une semaine que nous résidons à Istanbul. Il y a tellement à faire ! J’adore me perdre dans la foule, marcher au hasard, juste pour l’ambiance. Et le Grand Bazar, une ville dans la ville, un lieu grouillant de vie. C’est toujours ici que je ressens les premiers effluves de l’Orient, contraste saisissant avec nos métropoles occidentales déshumanisées.


La mutation d’Aria s’est accélérée et, au fur et à mesure que sa personnalité s’affirme, son talent se développe, si bien qu’aujourd’hui elle est devenue une artiste accomplie. Elle écrit de plus en plus de chansons qu’elle améliore au fil du temps, à chacune de ses nombreuses représentations. Sa musique s’enrichit des tonalités locales et raconte beaucoup de scènes et d’histoires vécues sur la route. Son succès est grandissant, son public est séduit par sa prestance à jouer ainsi que par sa voix, toujours aussi troublante, qui parle directement à l’âme et au cœur. Je suis à la terrasse d’un café à déguster mon Çay et à rêvasser, car aujourd’hui cela fait trois semaines que je n’ai plus bu une goutte d’alcool. Je ferme les yeux et repense à sa rencontre, à cette gamine apeurée et perdue qu’elle était. Mais quand je les ouvre, je la vois là, femme épanouie et heureuse à chanter au milieu de la foule. La vie nous réserve parfois de belles surprises.




Épilogue




Manoir de Gouette, quelque part dans le Volvestre.


Une femme s’active à la cuisine jetant un œil distrait à l’écran du téléviseur posé sur le buffet.



Le direct est coupé et Carole Gaessler apparaît alors à l’écran depuis son studio parisien.



La journaliste apparaît alors à l’image, jouant des coudes pour se frayer un chemin dans la foule.

Enfin on l’aperçoit…



Le mari entre alors et rejoint sa femme.



Et la femme fond en larmes. Lui, stupéfait, ajoute :



Sur l’écran, une jeune chanteuse entourée de touristes est chaudement applaudie. La journaliste s’approche :



Aria semble décontenancée, tourne la tête, visiblement à la recherche de quelqu’un.



La journaliste marque un temps d’arrêt, la main sur son oreillette.



La journaliste ne semble pas tout comprendre, elle enchaîne alors sur les questions qu’elle semble recevoir dans son oreillette.



Quelques heures plus tard, loin de la cohue stambouliote, à la sortie de la mégalopole, perdu sur un chemin, un camion.