- — Compresse. Mademoiselle épongez-moi, s’il vous plaît. Enlevez l’écarteur. Aiguille. Voilà, on recoud.
- — Docteur, on vous demande de toute urgence, vite !
- — Sébastien, tu termines la suture, s’il te plaît ? Pansement et c’est terminé. J’arrive. Qu’est-ce qui se passe ?
- — Je ne sais pas trop, une accidentée, une véritable furie, elle vous réclame.
- — Merde ! Allons-y.
Ils quittent le bloc et marchent d’un pas vif jusqu’aux urgences. Ça hurle :
- — ,Mais putain j’ai mal ! Appelez le docteur Rézzin, vite, viiiiite !
- — Qu’est-ce qui se passe ?
- — Accident de scooter, fracture ouverte, mais elle refuse qu’on la touche, elle ne veut que vous, personne d’autre. Ça urge, elle a perdu beaucoup de sang. Une vraie folle, complètement hystérique.
- — Caroline ? Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
- — Ah, Jérôme, enfin. Sauve-moi, je vais crever.
- — Injection de morphine. Paire de ciseaux. Je découpe ton pantalon, calme-toi. Tu ne vas pas crever. Comment t’as fait ça ?
- — Un connard qui m’a refusé la priorité. J’ai valdingué dans un banc. Je vais perdre la jambe, hein ? Je vais finir en fauteuil roulant, c’est sûr.
- — Mais non. C’est vrai que c’est pas beau, mais ici on fait des miracles. Compresses. Plus. Allez, salle d’op, anesthésie. Et prévoyez-moi deux poches de sang A négatif.
- — C’est toi, dis ? Toi et personne d’autre, y a qu’en toi que j’ai confiance.
- — Mais oui, mais oui. Allez, compte de dix à zéro.
- — Dix, neuf, huit, sept, six. Cinq. Qua…
Une heure et demie plus tard, l’interne épuisé confie la suture finale à son confrère :
- — Et tu t’appliques, hein ? N’oublie pas que c’est ma nana, du travail de brodeuse ! Les filles, vous êtes parées pour le plâtre ? Fais-moi voir la radio. Bon, ça me paraît impec. Mais elle va douiller sévère pendant au moins trois semaines. Catherine, tu lui trouves un lit ? Chambre seule, s’il te plaît. Débrouille-toi. Merci.
Il va se laver, poser sa tenue ensanglantée et se passe la tête sous l’eau. Un café, un clope à fumer sous l’auvent en compagnie de son assistante, les yeux cernés. Toujours comme ça quand la pression retombe.
- — Bravo deux fois Jérôme ! T’as fait du super boulot et puis c’est une sacrément belle fille.
- — Ouais, pas facile de réparer quelqu’un qui t’es proche. Ça m’a fait tout drôle, je ne m’y attendais pas.
- — Allez, dans un mois il n’y paraîtra plus.
- — Hum. Je voudrais en être sûr. Mais elle a bien dû trinquer pour que ça lui pète le fémur comme ça. Il faudra lui faire un examen général. On a paré au plus pressé, mais il peut y avoir d’autres traumas, genre côtes, articulations, crâne peut-être.
- — Elle avait un casque, il est dans ses affaires. Il n’a pas de traces.
- — Bien. On regardera quand même. Prévois-lui un scanner. J’ai vu quelques hématomes qui commencent à noircir, l’épaule, le coude.
- — Apparemment, la bagnole a tapé le scoot, pas elle directement, heureusement.
- — Tu lui feras une numération globulaire aussi, elle a perdu beaucoup de sang. Je ne sais pas si les deux poches suffiront.
Caroline n’est pas une patiente facile, elle fait chier tout le service. Mais comme c’est la nana de l’interne sympa, on lui passe tout. Lui, il fait ce qu’il peut dans cette folle ambiance des urgences. Dès qu’il a cinq minutes, il monte à la chambre 216.
- — Et mon boulot, t’as prévenu ?
- — Bien sûr que je les ai prévenus. Ils te disent de prendre le temps qu’il faut pour te rétablir.
- — Tu parles, on était déjà au taquet. Et les papiers ? La mutuelle, la sécu ?
- — Pas de problème, le secrétariat s’occupe de tout.
- — Et mes affaires ? T’as récupéré mes affaires ? Mes papiers, mon sac ?
- — Oui, tout est là dans l’armoire. Tu as besoin de quelque chose ?
- — Ben non, je suis coincée dans ce putain de lit, je ne peux rien faire que de regarder cette connerie de télé.
La première nuit, il l’a passée près d’elle, dans le fauteuil basculant. Mais il s’est réveillé plus fatigué que la veille. Désormais, il lui file un comprimé de sommeil chimique et rentre chez eux, un joli petit nid dans le 6e. Il ne l’a pas acheté, il n’aurait jamais pu se le permettre. C’est sa tante qui avait acheté son premier studio là avant la guerre, pas très cher, au sixième étage sans ascenseur, les toilettes au fond du couloir. Quelques années plus tard, elle a acheté une autre chambre sur le même palier. Et puis elle a fait venir sa sœur de province quand l’autre studio s’est libéré. Jérôme a hérité soixante ans plus tard de tout cet étage, qui possède maintenant un ascenseur, dans un des quartiers les plus prisés de Paris. Quand il est venu y faire ses études de médecine, les deux tantes avaient déjà déménagé Avenue du Maine et louaient le Cherche-Midi. Elles ont vite rompu les baux et lui en ont fait donation, manière pour ces deux vieilles filles de laisser une trace à leur unique postérité.
Au fil du temps et de ses rentrées d’argent, le jeune homme avait cassé de nombreuses cloisons, racheté le couloir à la copropriété, et aménagé agréablement cet espace d’une centaine de mètres carrés, une perle dans ce quartier. Depuis, les tantines étaient mortes en lui laissant en plus des assurances-vie qui furent les bienvenues. Car depuis douze ans qu’il étudiait la médecine puis la chirurgie sans véritable salaire, il fallait avoir les reins solides, et ses parents étaient modestes. Chaque soir, il faisait un peu des tâches ménagères que Caroline assurait précédemment avec une parfaite bonne volonté. Elle était restauratrice, non, pas dans une pizzeria, mais dans les antiquités. Ils s’étaient connus cinq ans auparavant alors qu’il visitait une chapelle, un de ces petits bijoux niché dans un quartier perdu, au fond d’une vieille allée pavée. Elle grattait des couches d’enduits et de peintures appliquées au fil des siècles sur des gravures polychromes de toute beauté. Sa dextérité l’avait fasciné :
- — Vous savez que nous utilisons les mêmes instruments, lui avait-il dit, moi aussi je travaille avec des scalpels et des compresses.
Depuis, ils ne s’étaient plus quittés. Il avait trouvé une compagne jolie, agréable et cultivée, elle se voyait déjà l’épouse d’un mandarin de la chirurgie. Il y avait peut-être plus de raison que de passion dans leur relation, mais chacun se disait que c’était peut-être le secret des relations durables. Ils s’en satisfaisaient pleinement. Et le vide que créait l’absence de Caroline dans cet appartement, qui semblait soudain avoir perdu son âme, prouvait à Jérôme combien il était attaché à sa compagne. C’était décidé, attendre la fin de ses études était vraiment trop long, l’été prochain il l’épouserait.
De jour en jour, Caroline se remet. Elle déambule maintenant dans les couloirs avec ses cannes anglaises et le support à roulettes de ses perfusions. Progressivement, on diminue la morphine en compensant avec des antalgiques oraux, du paracétamol. Mais elle devient de plus en plus nerveuse.
- — Jérôme, j’tiens plus. Baise-moi, j’t’en supplie.
- — Allons Caro, pas ici. Je ne l’ai jamais fait dans mon service et je ne le ferai jamais. Si une infirmière entrait…
- — Putain, mais j’m’en fous ! Fais quelque chose, merde !
- — Allez, sois raisonnable, tiens prends ça et tu vas nous faire un gros dodo. Et puis avec ton plâtre, je ne vois pas comment je pourrais faire. Dors, à demain.
Bizarre ce soudain appétit sexuel pour une nana plutôt calme de ce côté-là. Habituellement, c’était toujours Jérôme le demandeur, toujours lui qui entamait les caresses et les sollicitations, les soirs où il n’était pas trop épuisé par sa journée, c’est à dire assez rarement. Elle se laissait faire avec beaucoup de bienveillance, mais n’était jamais demandeuse. Or là. L’interne est étonné, voire désappointé. Il met ça sur le compte du choc et n’y pense plus. L’important est que le scanner soit bon et qu’elle se remette rapidement. Chaque soir avant de rentrer, il la masse avec des onguents à base d’arnica sur tous ses hématomes qui se résorbent rapidement. Elle ne se rend même pas compte de sa chance : pour les autres on laisse faire la nature.
Au bout d’une quinzaine de jours, Jérôme ne peut plus tirer sur la ficelle, il faut libérer la chambre occupée sans réelle justification. On remmène Caroline dans l’appartement, évidemment pas assez propre ni bien rangé à son goût. Jérôme subit sans mot dire, tentant d’effectuer la liste de courses chez l’épicier arabe du coin, seul encore ouvert à ses heures de liberté. Il a pris la précaution de se munir d’une réserve de pilules de sommeil artificiel qui lui laissent au moins quelques heures pour se reposer. Il y a retour à la case-hôpital pour retirer le plâtre, on verra dans quelques mois pour retirer la plaque lors d’une dernière intervention. Clopinant avec une seule canne, Caroline n’a plus qu’une séance quotidienne de kiné pour se remettre. Son premier travail de « femme libérée » est de solliciter son compagnon qui n’a plus d’entrave pour la lutiner.
Comme la privation a été partagée, Jérôme se fait une joie d’accéder aux désirs de sa dulcinée et de la faire bénéficier de ses fonds de réserve. Bien vite épuisés, comme lui du reste. Par devant, par-derrière, par-dessus, par dessous, rien ne semble pouvoir assouvir les besoins démentiels de sa partenaire. L’épuisement seul et la pilule de sommeil en viennent à bout. Et dès le lendemain, elle attend son chéri derrière la porte pour le mettre à l’ouvrage avant même d’avoir grignoté un morceau. Cette furie sexuelle, pour inhabituelle qu’elle soit, n’est pas franchement désagréable, mais un brin épuisante et perturbante. Jérôme croyait que ça allait se tasser, pensant toujours que c’était une conséquence du choc. Mais les semaines passent et Caroline est toujours aussi furieusement gourmande.
Et puis il y a ce triste épisode de l’installation de la fibre. Le très haut débit, la télé haute définition, le téléphone, tout dans un fil de verre plus fin qu’un cheveu. Jérôme en demande l’installation. Un matin, Caroline l’appelle pendant le boulot pour lui demander si elle doit laisser entrer les installateurs, un sous-traitant de sous-traitant de France Télécon. Il lui répond « bien sûr » et qu’il viendra dès qu’il le pourra, ce qu’elle interprète pour « ce soir ». Or c’est un de ces rares jours calmes aux urgences, où en plus ils sont deux internes de permanence. Jérôme s’éclipse et fait un saut à son appartement. Il trouve sur le palier un rouleau de câble et une caisse à outils, preuve que les ouvriers sont toujours là, et la porte entrouverte. Il entre sans bruit grâce à la moquette et perçoit quelques gémissements. Personne dans la cuisine ni dans le salon, il pousse jusqu’à la chambre où il reste tétanisé devant la porte à demi ouverte. Deux salopettes gisent sur le sol au pied du lit sur lequel Caroline, sa Caroline, sa future femme, sa chérie depuis cinq ans, se fait embrocher à quatre pattes par un gros black et un grand maigrichon. Le black pistonne sa chérie furieusement avec des bruits humides et une collerette de mayonnaise autour du zob, prouvant que l’endroit a déjà servi, et l’autre se fait sucer fougueusement par cette salope qui s’interrompt juste pour lui dire :
- — Hum. Viens que je te la mouille bien, tu vas me la mettre dans le cul, mon salaud.
Ce qui ne manque pas d’arriver dans l’instant. Elle bascule sur le côté, fait étendre le black et le chevauche, invitant l’autre à la sodomiser profond, ce qu’elle a toujours refusé à Jérôme, il n’a d’ailleurs jamais insisté. Il recule de trois pas, il vient de prendre un direct de Mike Tyson. Il fait demi-tour, descend quelques marches de l’escalier en colimaçon autour de la cage d’ascenseur et s’assied là, sonné. Il plaque ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre les braiments de plaisir de sa compagne et finit par descendre jusqu’à la rue, par les escaliers comme autrefois. Il fume un clope nerveusement, il ne sait plus quoi faire. Pour la première fois de sa vie, le jeune chirurgien urgentiste est complètement désemparé et n’a aucune réponse à l’urgence. Il chemine sans but précis le long du trottoir et entre dans le premier bistrot.
- — Un double scotch, s’il vous plaît.
- — Oh ! Voilà un mignon qui a bobo au cœur, j’me trompe ? demande une femme d’une quarantaine bien tassée maquillée comme une voiture volée.
- — Laissez tomber.
- — Comme tu veux mon mignon. Mais si t’as besoin, j’suis là !
Il avale son verre d’un trait, faillit en commander un second puis se ravise. S’il avait une intervention cet après-midi, sa main ne devait en aucun cas trembler. Il paye et sort. Là-bas, les deux gugusses rangent leurs outils dans la camionnette. Il remonte chez lui, par l’ascenseur cette fois. Il marche droit sur Caroline qui sort de la douche.
- — Tu prends toutes tes affaires et tu fous le camp ! Et ne me demande pas pourquoi.
- — Mais chéri c’est pas de ma faute. Je sais pas ce que vous m’avez injecté à l’hosto, mais depuis je ne peux pas me retenir.
- — Je ne veux rien savoir ni pourquoi ni comment. Tu fous le camp, tu m’entends ? Tu laisses les clés, tu claques la porte, tu te démerdes. Mais ce soir tu n’es plus là et je ne veux plus entendre parler de toi.
- — Mais…
- — Ta gueule ! Tu as entendu ? Tu as compris ? Tire-toi !
Il tourne les talons et regagne son service, livide.
- — Oh là-là ! Il ne va pas bien mon chef préféré, dit son assistante au premier coup d’œil.
- — Mais si, ça va. Enfin, ça va aller.
- — C’est cela oui, et si ma tante en avait on l’appellerait mon oncle ! Jérôme, y a presque un an qu’on bosse ensemble, on se connaît par cœur et on s’apprécie. Pas de craques avec moi, ça ne prend pas. Tu as confiance en moi pour le boulot, non ? Pour le reste c’est pareil. J’ai tout d’une vraie amie : de grandes oreilles pour t’écouter et muette comme une tombe après. Dis-moi tout. Lâche-toi, ça te fera du bien.
L’infirmière-chef ferme le verrou et bascule les stores à lamelles du bureau. L’interne se lâche et, en racontant, pleure pour la première fois. Émue, la grande femme blonde, d’une quarantaine elle aussi, mais sans maquillage, les yeux embués, fait le tour du bureau, lui prend la main et serre sa tête contre sa poitrine.
- — Là mon grand, on passe tous par-là tu sais. Moi c’était un jour de grève, je suis rentrée à l’improviste et j’ai trouvé mon mari au pieu avec ma sœur. Oui, ma sœur ! J’ai divorcé le même jour de mon mari et de ma famille ! C’est pour ça que je suis si disponible : fuyez les mecs, ou je vous les taillade à coup de bistouri !
- — Donc en fait tu ne t’en es jamais remise.
- — Oh si ! Il y a une vie aussi sans les mecs. Bon, dire que de temps en temps ça ne manque pas, ce serait mentir. Mais au moins, je ne connaîtrai plus jamais ce moment que tu es en train de vivre, cet alien qui te bouffe le ventre et la tête.
- — C’est exactement ça. C’est horrible, mais merci de mettre des mots sur ce que je ressens.
- — Allez viens, comme il n’y a pas le feu ce matin, on va aller déjeuner. Pas au self, mais dehors. Je sais que tu n’as pas envie, mais il faut que tu manges. J’avais perdu dix kilos et deux de tension, je ne tenais plus debout. Et pour rien ! Pour des gens qui eux se portent très bien et se foutent de toi.
Ils vont déjeuner. Pour éviter les brasseries bruyantes et les chinois puant l’huile rance, il l’invite dans un resto haut de gamme à l’ambiance feutrée. Les yeux bleus le scannent plus puissamment qu’un rayon gamma.
- — Toi, tu as encore des doutes ?
- — Comment tu sais ? Oui, je repense à sa dernière phrase : « Je ne sais pas ce que vous m’avez injecté, depuis je ne peux pas m’en empêcher ». Et c’est vrai que je ne l’ai jamais vue comme ça.
- — Ben non, sinon tu aurais rompu plus tôt.
- — Non, attends. Je te jure que c’était une fille très sage, tout ce qu’il y a de plus normale et même assez peu portée sur la chose, tu vois ? En gros, elle voulait bien me donner du plaisir, mais elle n’en ressentait visiblement pas beaucoup. Depuis qu’elle s’est réveillée, elle ne réclamait que ça. Quand on lui a enlevé le plâtre, toute liberté retrouvée, elle m’a fait des séances épuisantes. Elle n’avait jamais fait ça. Et elle avait trois ou quatre orgasmes à chaque fois, impressionnant.
- — Ben dis donc. J’étais là pendant que tu l’opérais, j’ai tout contrôlé, on ne lui a rien mis de suspect, c’est sûr, que des produits ordinaires que tout le monde reçoit. Sans effet secondaire.
- — Ouais, bizarre. À moins que…
- — À moins que quoi ?
- — La seule chose différente, c’est la transfusion. Je lui ai mis deux poches, elle avait perdu beaucoup de sang.
- — Exact. Tu crois que quelque chose pourrait se trouver dans le sang d’un donneur ?
- — Ben écoute, je ne vois que ça.
- — À mon humble avis, tu es en plein délire, juste parce que tu refuses d’admettre la vérité. Mais bon. Je vais rechercher. Dans le dossier on a les références des poches et au centre de transfusion, ils ont le nom du donneur.
- — Ils n’ont pas le droit de le donner.
- — Non, sauf en cas de pépin, à la justice. Mais j’ai des copines là-bas. Allez, je suis sûre que dans deux jours tu ne penseras plus à tout ça. Tiens, voilà mon adresse, tu passes quand tu veux. En tout bien tout honneur, je te viderai les testicules, ça te fera beaucoup de bien et à moi aussi. Et puis le lendemain sera comme la veille, garanti !
- — T’es vraiment une amie, toi.
- — C’est dans les moments difficiles qu’on les compte. Mais tu devrais rompre plus souvent, je ne me serais jamais payé un tel resto. Merci !
Quelques jours passent, avec toute la difficulté de tirer un trait sur cinq ans de vie commune, comme sur des images que le pressing du coin ne peut effacer en lavant la literie. Jérôme traîne son spleen et le boulot est un refuge salutaire, avec des journées intenses. Françoise, son assistante, lui glisse un mot entre deux interventions :
- — J’ai des nouvelles du centre de transfusion. Passe chez moi ce soir.
Elle part la première, il fait encore deux ou trois consultations relevant de « bobologie » puis quitte l’hôpital vers vingt et une heure. Il fait nuit, il a plu, il aurait envie d’aller se coucher, mais il veut savoir. Un bus l’emmène près de chez Françoise qui l’attend patiemment, table dressée pour deux.
- — Mets-toi à l’aise et sers-toi un whisky. Dîner chinois, ça te va ?
- — Très bien. Alors, raconte.
- — L’affaire est bizarre. Tiens, débouche le rosé, s’il te plaît.
- — C’est à dire ?
- — Ma copine a retrouvé l’origine des poches de sang. Au total, il y en avait trois du même donneur, prélevées sur trois mois, donc. On en a eu deux, un hasard, une conservée et l’autre plus fraîche, mais le groupe est assez rare.
- — OK. Donc on a transfusé deux poches du même donneur sans le savoir ?
- — Tout à fait.
- — Et la troisième ?
- — Elle remonte à plus longtemps et elle est partie sur Bichat, une fille qui s’était tailladé les veines, tentative de suicide assez banale.
- — OK. Et on a l’adresse du donneur ?
- — Oui, mais attends. La fille a Bichat a foutu un joli souk dans le service. Une fois transfusée, elle a essayé de se taper tous les mecs du service.
- — Hein ?
- — Oui, oui. Ils en parlent encore. Une furieuse du cul, elle sautait sur tout ce qui passait et portait pantalon. Ils ont mis ça sur le fait qu’elle était dérangée, tu vois, tentative de suicide, sexualité exacerbée, ils l’ont envoyée à Sainte-Anne.
- — Putain ! Ça, c’est un scoop ! Donc Caroline, si ça se trouve…
- — Je n’ai rien dit. Mais j’ai évidemment fait le rapprochement. Comme tu dis, si ça se trouve ce n’est pas complètement de sa faute. Et le sang transfusé pourrait bien contenir un truc pas clair.
- — Pourtant il est analysé, non ?
- — Oui, enfin surtout la première fois. Or la première poche, c’était la première fois pour cette donneuse, c’est une femme, qui n’avait encore jamais donné son sang.
- — Il faut qu’on la retrouve.
- — Ouais, attends, elle a donné une adresse à Paris qui semble bidon. Et après la troisième poche, plus signe de vie.
- — Une SDF tu crois ? Ou une immigrée clandestine ?
- — Non, apparemment pas, elle a laissé le souvenir d’une fille plutôt jolie, normale, bien française.
- — Putain, si je m’écoutais j’irais tout de suite taper à toutes les portes de cette adresse.
- — Ouais, ben en attendant, finis donc ces rouleaux de printemps, ils ne seront plus bons demain.
Ils discutent encore longtemps, et il est près de deux heures du matin quand Jérôme s’apprête à partir.
- — Tu n’auras plus ni bus ni métro à cette heure, lui dit Françoise.
- — Alors, appelle-moi un taxi.
- — On va faire mieux que ça, je t’héberge. Depuis un moment j’ai le fri-fri qui me démange. Allez viens, et demain sera comme aujourd’hui, bien d’accord ? Pas de privautés au boulot et surtout pas de main au cul, j’ai horreur de ça !
- — Promis.
La grande infirmière, malgré son âge, est en fort bel état et semble ravie de se faire lutiner par son chef de service. Ils y vont de bon cœur tous les deux et se donnent mutuellement beaucoup de plaisir, ce qui vide pour un temps la tête du toubib des tracas qui le torturent.
Le samedi, n’étant pas de permanence de week-end, Jérôme se rend à l’adresse indiquée. Aucun nom sur les boîtes aux lettres ne correspond à celui déclaré : Mathilde Le Vissec. Un nom aux consonances bretonnes. Il se lance donc dans un laborieux porte-à-porte. Et bien sûr, le samedi, nombre de portes restent sans réponse : on part en week-end ou on va faire les courses pour la semaine. Et quand on lui répond, c’est toujours le même visage étonné :
- — Ah non, désolé je ne connais pas. Et dans l’immeuble ça ne me dit rien.
Il lui faut arriver au dernier étage, sous les toits, dans les appartements les plus modestes pour qu’un type hirsute, pas rasé et en T-shirt sale, visiblement tiré de sa sieste, lui ouvre de façon peu amène :
- — Qu’est-ce que vous voulez ? On a besoin de rien.
- — Mathilde Le Vissec, ça vous dit quelque chose ?
- — Adèle, y a un type qui cherche ta cousine, crie le ronchon en retournant se vautrer sur son canapé télévisuel.
- — Voui, qu’est-ce que c’est ? demande une souillon avec un marmot dans les bras et un autre dans les jupes.
- — Je cherche Mademoiselle Mathilde Le Vissec. Vous la connaissez ?
- — Ben voui, vu que c’est ma cousine. Qu’est-ce que vous lui voulez ?
- — Oh, rien de mal, elle a donné son sang récemment et on a tiré son nom au sort pour une petite récompense, histoire d’encourager les gens à donner plus souvent, voyez ?
- — Ben voui, mais elle est plus là. Donnez toujours, on lui fera passer.
- — Non, je dois lui remettre en main propre contre sa signature, c’est la règle.
- — Ben mon gars, z’êtes pas rendu ! C’est qu’elle est repartie chez elle, dans le fin fond de la Bretagne. Elle était venue accompagner la grand-mère qu’avait besoin d’une greffe de rein. C’est comme ça que le chirurgien lui a dit que ce serait bien de donner son sang, vu que la mamy en a consommé pas mal. On l’a logée ici pendant ce temps-là, mais au bout de trois mois la vieille a calanché. Alors elle est repartie.
- — Vous pouvez me donner son adresse ? Je vais essayer de la contacter.
- — Attendez, je vais chercher ça parce que c’est des noms à coucher dehors. Pourtant je suis bretonne aussi, mais moi je suis de la ville, je suis de Saint-Brieuc.
- — Ah ? Oui, bien sûr, dit Jérôme dubitatif.
- — Tenez, voilà, les Le Vissec, ils habitent une ferme Chemin de Kermorwesan à Trévou-Tréguignec. Le père est éleveur.
- — Ah oui. Ah en effet ! Et ça se situe où, ça ? Je veux dire dans quel coin de la Bretagne ?
- — Côte d’Armor, pas très loin de Saint-Brieuc. C’est joli, vous verrez si vous y allez.
- — Bien, je vous remercie infiniment, Madame, et pardon de vous avoir dérangée.
- — Y a pas de mal, si c’est pour une récompense.
Il est trop tard pour foncer en Bretagne, d’autant qu’il doit reprendre une garde de nuit dès le dimanche soir. Le week-end suivant il est aussi de garde, la seule possibilité serait de poser des RTT pour le week-end prolongé de l’Ascension. Il va tenter le coup auprès des confrères, juste retour d’ascenseur pour lui, habituellement si disponible. Mais en attendant, la Mathilde Le Vissec risque de faire encore des dégâts si elle continue de donner son sang. Il faut l’en empêcher sans l’affoler. Il recherche sur Internet le numéro des Le Vissec et appelle :
- — Pourrais-je parler à Mademoiselle Mathilde Le Vissec, s’il vous plaît ?
- — C’est moi-même.
- — Bonjour, je suis le Docteur Rezzin, à Paris. Vous avez très gentiment donné votre sang récemment ?
- — Oui, en effet, trois fois si je me souviens bien. Ce n’est pas suffisant peut-être ? C’est que là. c’est moins facile.
- — Non, non, au contraire, c’est très bien, d’ailleurs il y a une petite récompense pour vous, vous avez été tirée au sort. C’est pour inciter les gens à donner leur sang, les besoins sont importants.
- — Oui, je comprends, c’est très sympa. Mais ici, y a juste un camion qui passe deux ou trois fois l’an, surtout en été.
- — Non, mais justement. Je voulais vous demander de ne pas y aller. On a fait des analyses.
- — Oh mon dieu ! J’ai quelque chose de grave ?
- — Pas du tout, rassurez-vous, tout va bien. Mais il semble que vous ayez des plaquettes très intéressantes, un peu rares, et on ne peut pas donner les deux, sang ou plaquettes il faut choisir. Donc ce serait mieux de ne pas donner votre sang pour l’instant. Vous comprenez ?
- — Oui, très bien. Même dans un centre où l’on prélève les plaquettes ?
- — Oui, pour le moment, s’il vous plaît, abstenez-vous. Je voudrais en être certain, vous comprenez, et pour cela il faudrait que je fasse de nouvelles analyses plus poussées.
- — D’accord, si ça peut rendre service.
- — Je compte faire un saut jusque chez vous pendant le week-end de l’Ascension. Je pourrai vous remettre votre récompense et effectuer un petit prélèvement, rien de méchant, juste un ou deux petits tubes.
- — Pas de problème pour moi, je suis en recherche d’emploi et hélas, disponible.
- — Très bien. Je vous rappellerai pour confirmer et prendre rendez-vous.
Les semaines qui suivent sont les plus longues de la vie du jeune toubib. Il travaille éperdument pour accélérer le temps, mais la Bretagne l’obsède autant que cette Mathilde inconnue. Le week-end de l’Ascension arrive enfin. Il prend la route, désespérément longue elle aussi. Bien sûr, comme il n’a pas réservé, il ne trouve pas de chambre disponible dans l’unique hôtel de Trévou-Tréguignec. Et il doit se rabattre sur Perros-Guirec. Là, il peut enfin rappeler Mathilde et lui donner rendez-vous le lendemain, sur le parking de la salle polyvalente de Trévou.
Rien qu’à son allure, la fille le surprend. Une grande rousse déliée, athlétique et saine, vêtue d’une robe légère de cotonnade chamarrée, marchant à grands pas, superbe dans le soleil et dans le vent.
- — Docteur Rezzin ?
- — C’est bien moi. Donc vous êtes Mathilde Le Vissec.
- — Exact. Enchantée de faire votre connaissance.
- — Vous connaissez un endroit où l’on pourrait discuter tranquillement ?
- — Si la nature ne vous dérange pas, je vous emmène à la Baie des Choux, c’est à cinq minutes à pied.
- — Parfait. Ah, j’y pense, votre récompense.
Il lui tend une enveloppe « recyclée » à l’en-tête de l’EFS, Établissement Français du Sang, où il a glissé un billet de cinquante euros et un bla-bla de félicitations. La jeune fille semble ravie. Ils marchent environ cinq cents mètres jusqu’à une adorable petite crique jonchée de blocs de granit rose, face à l’île Tomé, l’une des fameuses « Sept Îles ». L’endroit est charmant et parfaitement désert.
- — Alors, dites-moi, qu’en est-il exactement des propriétés de mon sang ? J’avoue avoir été un peu inquiète depuis trois semaines. Maladie rare ? Cobaye médical ? Que cherchez-vous au juste ?
- — Vous me désarçonnez un peu. J’ai rencontré votre cousine, c’est elle qui m’a donné votre adresse, mais vous êtes fort différentes.
- — Oh vous savez, moi, la différence, je la cultive depuis ma naissance.
- — C’est à dire ?
- — C’est une longue histoire. Ma mère était fille d’immigrés italiens, venus chercher du travail. Pour faire simple, comme toutes les filles à cette époque, les familles voulaient les marier pour s’en débarrasser au plus vite, une bouche de moins à nourrir. Le Vissec, vieux garçon vivant seul avec sa mère malade, cherchait quelqu’un pour tenir sa maison et s’occuper de sa maman. Vous voyez le genre ? Un vrai mariage d’amour. Tout se passa plutôt bien pendant quelques mois, la nuit de noces avait dû être efficace puisque Raymonda, ma mère, fut aussitôt enceinte. Un peu trop vite. Le bébé qui arriva, moi en l’occurrence, rousse aux yeux verts, ne ressemblait ni à sa mère, brune à la peau mate des Italiennes, ni à son père, breton bon teint, mais brun lui aussi. Or, un skipper irlandais avait fait une escale forcée à Trégastel, où habitaient mes grands-parents maternels, pour réparer son bateau.
- — Ah d’accord. Scandale en famille.
- — Même pas. Ici, on ne dit rien, tout est tu. Simplement, celui dont je porte le nom m’a toujours ignorée et n’a plus jamais touché ma mère, qui est tombée dans l’alcool. Moi j’ai vécu les affres des roux à l’école, plus les ragots dans le village : la rouquine, la bâtarde . Et ça dure depuis près de vingt ans.
- — Oh ma pauvre ! Sacré début dans la vie. Cependant, vous donnez l’impression de vous en tirer pas mal. Je veux dire que vous semblez éduquée, moderne, vive, intelligente.
- — N’en jetez plus ! Que faire quand le monde entier, de ce que j’en connaissais, est contre vous ? Je me suis enfermée dans les études, seuls les profs me reconnaissaient des qualités. Et puis je savais qu’à seize ans, limite de l’obligation scolaire, pour moi tout serait fini. Ce qui s’est passé, du reste, hors de question de poursuivre des études. Alors j’ai eu mon bac à seize ans, plus jeune du département, de la région et une des plus jeunes du pays. Des journalistes sont venus, Le Vissec les a chassés en les traitant de fainéants et de bons à rien. Et il n’y a rien eu à faire. Il faut reconnaître qu’il bosse de cinq heures du matin à onze heures du soir juste pour survivre.
- — C’est quand même très dur. Et vous auriez aimé faire quoi ?
- — J’aurais bien aimé travailler dans la santé, infirmière ou pourquoi pas médecin, sauver des vies, aider les autres. Vous savez de quoi je parle.
- — Et donc, au lieu de ça, vous faites quoi ?
- — J’aide beaucoup à la ferme, ma mère n’est plus capable de rien faire. Et puis je prends tous les petits boulots : un peu caissière au supermarché de Perros, je distribue des journaux gratuits, je remplace des commerçants qui s’absentent. Un peu tout et n’importe quoi du moment que je rapporte un peu d’argent pour que Le Vissec ne me mette pas à la porte. Cependant, il semble que ce soit urgent que je parte. Il a maintenant des attitudes avec moi, depuis que je suis majeure…
- — Quelles attitudes ?
- — Ça fait deux fois qu’il entre dans la salle d’eau pendant que je fais ma toilette, et il me mate sans rien dire. J’ai peur de lui, maintenant. J’ai eu trois mois de répit quand j’ai accompagné sa pauvre mère à Paris, mais là il a recommencé et j’ai peur.
- — Vous avez raison, il faut partir.
- — Mais pour aller où ? Et puis il y a ma mère.
- — Votre mère, il va falloir l’envoyer dans un centre de désintoxication. Je vais m’en occuper. Mais vous, il ne faudra plus être là quand elle sera partie. Vous ne pouvez pas retourner chez votre cousine ?
- — Euh… À vrai dire, je n’en ai pas trop envie. Là encore, je ne voudrais pas me retrouver seule avec son mari. Je lui ai échappé de justesse la dernière fois.
- — Bon Dieu, mais c’est pas possible ça ! Qu’est-ce qu’ils ont tous, ces hommes-là ?
- — Je ne sais pas, je ne fais pourtant rien pour cela. Alors, et ma « maladie » ou ma particularité ?
- — Je vais vous le dire. Mais d’abord j’ai deux ou trois questions à vous poser, très personnelles, voire intimes. C’est pour cela que je souhaitais un lieu discret, mais c’est parfait comme confessionnal en beaucoup plus joli. Vous avez un petit ami ?
- — Non. Personne ici ne se commettrait avec « la rouquine » ou « la bâtarde ». Et puis c’est très catho, ici, et les roux, c’est un peu le diable.
- — Vous en avez eu un, avant, au lycée, je ne sais pas ?
- — Non, jamais. Et je n’ai pas cherché.
- — Avez-vous déjà eu des rapports sexuels ?
- — Ben du coup, forcément non. Je suis un peu bête et arriérée, je fais toujours le rêve du prince charmant qui viendra me délivrer de mes malheurs sur son beau cheval blanc. Romantique, en somme.
- — Non, pas du tout. Enfin, ça vous regarde. J’en conclus donc que vous êtes…
- — Pucelle, oui, vierge si vous préférez. C’est mal ? J’ai une maladie sexuellement transmissible ? Le SIDA ?
- — Non, absolument pas, on vous l’aurait dit dès le premier don. Ça a pourtant un certain rapport avec la sexualité. Puisque vous m’avez tout déballé de votre vie, je vais vous déballer ce qui m’amène. Voilà : vous avez donné trois fois de votre sang quand vous étiez à Paris…
- — Oui, c’est le chirurgien qui a tenté la transplantation sur la grand-mère qui l’a suggéré, parce qu’elle avait été transfusée. Une sorte de compensation.
- — Très bien. En trois mois, trois dons, trois poches de sang. Écoutez bien ce qui suit, même si je trahis un peu du secret médical. Une première poche a été transfusée à une femme victime d’une tentative de suicide. Elle a failli violer tous les hommes du service où elle était hospitalisée. Ils ont pensé qu’elle était dérangée et qu’il lui fallait des soins psychiatriques. La seconde personne était ma petite amie, une femme très sage, brillante, intelligente et tout. Elle a reçu les deux autres poches suite à un accident de scooter. Il se trouve que c’est moi qui l’ai opérée. Dans mon service, elle s’est tenue à peu près calme. Mais quand je lui ai retiré son plâtre, c’est devenu une furie au lit. Au point que je l’ai trouvée un jour attelée à deux types qui venaient installer la fibre chez moi.
- — Oh ! Ho-ho-ho ! Oh pardon, docteur. Mais avouez que… Et vous croyez que c’est à cause de moi ? De mon sang ?
- — Je n’en sais rien, ce n’est qu’une hypothèse. Il faut faire des analyses plus poussées. Mais comprenez que quand ça touche directement un scientifique comme moi, je ne peux que chercher à comprendre. Aucun des produits injectés par les perfusions n’a jamais eu ce genre de conséquences. Et je n’ai connu le premier cas cité qu’en faisant des recherches. Le seul point commun, c’est vous et votre sang. Vous comprenez pourquoi j’ai fait un gros mensonge pour vous empêcher de donner encore votre sang.
- — Oui, bien sûr. Mais enfin. C’est bizarre, parce que je ne me sens pas particulièrement attirée par le sexe. Bon, j’avoue que je me suis masturbée ado, mais qui ne le fait pas ?
- — C’est très, très, très mystérieux en effet, et c’est pour cela que je suis là. Mais peut-être que je fais totalement fausse route. Ça ne fait rien, j’aurais passé un bon week-end au bord de la mer en compagnie d’une jolie fille !
- — Ha-ha ! Vous êtes gentil, vous. Mais dites, les cinquante euros, c’était du pipeau aussi ?
- — Euh… oui. Désolé. Mais gardez-les, ce n’est pas un problème. Acceptez-vous que je vous examine et que je vous fasse un prélèvement sanguin ?
- — Ben bien sûr. Vous n’avez pas fait tout ce chemin pour rien, et puis j’avoue, encore pardon, que ce mystère m’amuse, m’intrigue et me pose question : qu’est-ce que j’ai dans le sang ?
- — Bon, je ne vais pas vous ausculter ici. Ça vous ennuie si on fait ça dans ma chambre d’hôtel à Perros ?
- — Non, pas vraiment. Et puis si quelqu’un me reconnaît, ça les fera parler un peu plus.
- — Alors, allons-y. Je n’ai pas de destrier, mais une BMW blanche. Ça conviendra ?
- — Ha-ha ! Très bien.
Jérôme a préparé une mallette très complète en prévision de cet examen, fut-ce même dans une chambre d’hôtel. Il pose sa veste, enfile une blouse blanche, psychologiquement importante pour rassurer sa patiente avant de lui demander de se dévêtir complètement. Elle le fait sans difficulté. Mais là, c’est lui qui reste un instant la mâchoire pendante.
- — Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai quelque chose d’anormal ? Hou-hou, Docteur, dites-moi.
- — Non, non, pas du tout. Excusez-moi, en tant que médecin et chirurgien des urgences je vois beaucoup de femmes nues, mais des comme vous. Pardonnez-moi l’expression, mais vous êtes faite au moule !
- — Merci, vous êtes vraiment très gentil, dit-elle en rougissant jusqu’à la naissance des seins.
Des seins qu’elle a superbes, avec de larges bases bien accrochées qui propulsent en avant deux coupoles parfaitement rigides surmontées de deux tétons roses dressés pointant droit sur le toubib. Thorax en V sur une taille fine, ventre plat et musclé, hanches rondes, fessier pommé, jambes aux muscles saillants sans excès, chevilles et poignets fins, mains et pieds petits, le tout d’une blancheur immaculée, des taches de rousseur se cantonnant au visage et aux bras. Une déesse à la gloire de la féminité.
- — Vous faites du sport, je suppose ?
- — Non, jamais, je n’ai pas le temps. Mais le travail à la ferme vaut toutes les salles de sport.
Il la mesure, la pèse avec la balance extra-plate apportée, inspecte ses yeux, ses oreilles, son nez, sa bouche, écoute son cœur, ses poumons, prend sa tension, lui donne un bocal pour son urine qu’il analyse ensuite avec des bandelettes. Et il note tout scrupuleusement sur des fiches. Vient ensuite le moment des palpations, du ventre, des ganglions du cou, sous les bras, dans les aines, puis des seins, ce qui l’excite furieusement. Heureusement, avec un pantalon et une blouse, elle ne peut pas remarquer qu’il bande comme un bourricot.
- — Alors Docteur ? Tout est normal ?
- — Disons que vous êtes une jeune femme en pleine forme, capable de courir un marathon ! Et de le gagner, qui sait. On va passer au plus désagréable, je vais devoir vous piquer.
- — Allez-y sans crainte, ça ne me dérange pas.
- — Si vous permettez, je vais prendre trois petits tubes.
Quand tout est terminé, elle se rhabille au vif regret de l’interne. Il lui demande le nom de son toubib local et l’appelle, espérant qu’il soit là ce vendredi. Il est bien là, très au fait de la situation de la famille Le Vissec. Il le prie instamment d’intervenir auprès de la mère pour qu’elle soit traitée, et son confrère lui promet de s’en occuper dès le lundi. Mathilde le remercie chaleureusement et lui demande de la raccompagner à Trévou, à l’endroit où il l’a prise.
- — Je vous revois demain, lui demanda-t-il ?
- — Ce ne sera pas facile, mais j’essayerai. Je vous téléphone si je peux.
Jérôme retourne flâner au bord de la mer et, poussant un peu plus loin que la baie des Choux, découvre le charmant Port Le Goff, qui n’a de port que le nom et les quelques embarcations amarrées à des bouées.
De son côté, Mathilde en rentrant croise son père légal qui l’interpelle vivement :
- — Où est-ce que t’as été traîner encore ? T’as été faire la pute ? On t’a vu dans la voiture d’un parisien.
- — Non, je ne fais pas la pute. Tiens regarde, je suis allée chercher mon prix, gagné avec mon sang. La remise se faisait dans un hôtel de Perros, c’est pour ça qu’on est venu me chercher. Eh oui, c’était un grand Docteur de Paris, si tu veux tout savoir.
Elle lui jette l’enveloppe à la figure et rentre précipitamment retrouver sa mère, ivre morte comme d’habitude. En sanglotant, elle lui fait un café très fort et l’aide à vomir. Ça ne peut plus durer, elle n’en peut plus. Se faire traiter de pute, c’est la dernière étape, montrant bien comment il la considère. Sa mère absente, c’est sûr que plus rien n’empêchera cet abruti de passer à l’acte, il ne fera pas que la mater. La seule solution serait peut-être d’accompagner sa mère, à Rennes ou à Brest, c’est le docteur de famille qui le dira lundi. Mais surtout ne pas rester là, dans les griffes du loup.
De son côté, Jérôme pense à Mathilde. En permanence, et même par-dessus les superbes paysages de ces rochers roses et de la mer bleue dans le couchant, l’image du corps superbe de cette fille revient devant ses yeux. Elle n’a rien de ces mannequins frelatées et maigrichonnes qu’on voit dans les magazines. Au contraire, c’est plus l’archétype de la fille saine, baraquée sans excès, fine de taille et des attaches. Et intelligente par-dessus le marché, un langage parfait, un esprit vif, le bac à seize ans. Et vierge, de surcroît ! Quel gâchis ! Elle aurait sûrement pu faire une excellente infirmière, et elle croupit dans ce trou, agréable pour des vacances, mais pour y vivre de petits boulots sans intérêt sous le joug d’un tyran. Il a peut-être des raisons de ne pas être heureux, ce Le Vissec, le sentiment de s’être fait avoir, mais la jeune fille n’y est pour rien. Il appelle Françoise et lui narre sa rencontre, lui demandant son avis.
- — Mon petit docteur, je te sens bien émoustillé par cette petite. Maintenant, j’aurais deux choses à te dire. Un, je commence à croire que tu as fait fausse route dans ta quête de l’explication du comportement de Caroline. Si la fille est vierge et ne présente aucun symptôme d’excitation sexuelle, c’est probablement raté. Deux, si tu ne fais pas quelque chose pour elle, alors que tu es sur place, c’est non-assistance à personne en péril.
- — C’est bien ce que je me dis, mais que faire pour la tirer de là ?
- — C’est simple, elle fait son balluchon et tu la ramènes. On se débrouillera, quitte à ce qu’elle dorme sur mon canapé. Et puis je l’aiderai à préparer le concours et on en fera une infirmière, on en manque.
- — Tu ferais ça ? C’est trop sympa. Pour la loger, pas de souci, j’ai deux chambres.
- — Ha-ha ! Je lis en toi comme dans un livre ouvert. Coquin ! Mais ça te regarde, tu es libre.
C’est bien ce qu’il y a de mieux à faire, en effet. Jérôme le savait déjà, mais il avait besoin de l’encouragement de sa collègue et amie pour sauter le pas. Il craignait que son jugement soit faussé par l’attrait qu’il éprouve déjà pour cette fille. Il attend son appel en bouillant d’impatience. Sa nuit est tourmentée et le lendemain matin il n’ose pas sortir. Il a bêtement oublié de lui donner son numéro de mobile, elle ne peut l’appeler qu’à l’hôtel. Il déjeune donc sur place, elle n’appelle que vers quinze heures trente.
- — Je ne pouvais pas avant, mon père est reparti aux champs et ma mère s’est endormie. Mais je suis désolée, j’ai beaucoup de travail, elle a vomi partout. Je ne peux pas sortir.
- — Mathilde, écoutez-moi. Ça n’a pas d’importance pour aujourd’hui. Mais faites vos bagages discrètement, je vous emmène.
- — Où ça ?
- — À Paris, avec moi. J’ai bien réfléchi, je ne peux pas vous laisser seule ici, vous êtes en danger.
- — Mais. Qu’est-ce que je vais faire à Paris ? Et où je vais loger ?
- — Pas de problème. Je vous loge, j’ai de la place. Et j’ai téléphoné à mon infirmière-chef, elle est d’accord pour vous aider à préparer le concours de l’école d’infirmière. Elle fait partie du jury.
- — Oh mon dieu ! C’est magnifique ! Merci, merci, merci. Vous savez quoi ? On nous a vus en voiture hier. Il m’a dit que j’étais allée faire la pute avec un parisien. C’est horrible. Je n’en peux plus.
- — Allez, séchez vos larmes et prenez tout ce à quoi vous tenez, il y a de la place dans la voiture. C’est un départ sans retour.
- — D’accord. Ce qui serait bien c’est que vous avanciez jusqu’au bout du chemin de Kermorwesan, en toute discrétion, ce sera moins loin avec les bagages. Et ce serait bien pendant la traite, entre six et sept. C’est possible ?
- — Pas de problème, à demain matin.
Une sorte d’allégresse emplit soudain la poitrine de l’interne, qui traîne sa grande carcasse jusqu’à la falaise surplombant la mer et une petite anse où des gamins font des châteaux de sable. Il se promène ensuite dans la petite ville, dîne d’une crêpe et d’une bolée de cidre et rentre vite se coucher, programmant à cinq heures son portable et son réveil de voyage, par sécurité.
Au bout du chemin, dans un léger brouillard, Mathilde l’attend déjà assise sur sa valise, bardée des bandoulières de deux sacs de voyage et de son sac à main. Ils ne disent pas un mot, il ferme le coffre silencieusement en s’appuyant dessus et ils regagnent la rue principale.
- — Il faut quand même que je vous montre des choses insolites. Prenez à droite.
Ils traversent le village de Plougrescant où elle lui montre le clocher tordu, puis descendent jusqu’au Four, lieu improbable où une maisonnette est construite en bord de mer entre deux énormes blocs de granit. Sur la quatre voies, la BMW oublie un peu la limitation de vitesse, au prétexte que les gendarmes ne sont pas encore réveillés. Mais après Rennes, le régulateur fait son office. Ils sortent de l’autoroute à Chartres pour déjeuner, Jérôme redoutant la cuisine des aires d’autoroutes, et Paris s’annonce vers quinze heures trente, heure idéale pour éviter les bouchons du dimanche. En entrant dans l’appartement, Mathilde est stupéfaite :
- — Waouh ! Mais c’est un palace ! Rien à voir avec l’appartement de ma cousine.
- — Merci, oui, je connais. Voilà votre chambre, la mienne est à côté. Il y en a une troisième plus petite, mais c’est mon bureau. Vous pourrez y travailler, utiliser l’ordinateur, les bouquins, tous de médecine à l’exception de quelques polars pour me détendre. Là, les toilettes et la salle de bains.
- — Hum… avec une vraie baignoire.
- — Oui, ça aussi ça détend. Le must, c’est de lire un polar dans le bain en écoutant un bon CD.
- — Dites, ça gagne bien d’être docteur !
- — Non, pas vraiment, plus tard j’espère. Ça, c’est un héritage de famille, enfin le lieu. Il y avait deux studios, une chambre et un grand couloir avec les toilettes au bout, j’ai tout réaménagé.
- — Bravo, c’est très sympa.
- — Oui, et dans ce quartier, maintenant ça vaut une fortune.
- — J’aime bien la cuisine ouverte, aussi. J’aime beaucoup faire la cuisine.
- — Alors ne vous gênez pas, moi je rentre tard, et crevé, et je me sers surtout du micro-ondes ou de la même casserole pour les pâtes. Ma copine cuisinait, elle, avant sa transfusion !
- — Je suis désolée, vraiment, si toutefois j’en suis responsable. Je ferai de mon mieux pour la remplacer. Enfin… pardon… je veux dire pour faire la cuisine, précise-t-elle en rougissant.
- — J’avais bien compris. Tiens, voilà un pot vide, je vous mets un peu d’argent pour les courses, et je vous donne un trousseau de clés. Voilà. Que vous vous sentiez un peu chez vous, libre et à l’aise.
- — Merci, merci beaucoup. Je ne sais pas comment vous remercier. On n’a jamais autant fait pour moi. J’étais persuadée de ne pas en valoir la peine.
- — Allons. Vous avez la larme facile, vous.
- — Mais rendez-vous compte, la bâtarde de Trévou… Pardonnez-moi, mais c’est comme une petite merde dans le trou du cul du monde. Être accueillie chez un chirurgien à Paris. Je ne réalise même pas encore.
- — Au fait, je ne vous ai pas encore précisé, mais que ce soit clair : ça reste valable même si votre sang n’a aucun intérêt. Moi je suis convaincu que vous en valez la peine.
- — Merci.
- — Allez vous installer, et ce soir on sort dîner en ville. Je vais vous faire rencontrer votre second mentor, Françoise, mon infirmière préférée.
Jérôme s’enferme dans son bureau pour contacter l’un de ses camarades de promotion qui travaille en tant que chercheur dans un labo privé et dispose de gros moyens techniques. Il lui fera porter deux des tubes prélevés dès le lendemain. Ensuite il passe un coup de fil à Françoise pour l’inviter à dîner puis range ses affaires de voyage. Mathilde réapparaît vêtue de la même petite robe, avec juste une courte veste en plus.
- — Désolée, mais je n’ai que ça d’à peu près correct.
- — Pas de souci, on ne va pas dans un palace.
Ils descendent la rue du Cherche-Midi jusqu’au Boulevard Raspail, prennent la rue de Sèvres jusqu’à la rue du Dragon, tout près de Saint-Germain-des-Prés. C’est là que se trouve un de ses restaurants favoris, spécialisé dans les produits du sud-ouest.
- — Ce n’est pas particulièrement léger, mais vous verrez, c’est terriblement bon. Et puis, une fois de temps en temps…
Françoise est déjà là, elle est venue en taxi.
- — Salut, mon infirmière préférée. Voici Mathilde Le Vissec, Françoise Lecourt.
- — Ha, ha ! La demoiselle au sang spécial !
- — Bonjour Madame. Je ne sais pas, pour l’instant je crois que ça n’a rien de certain.
- — Mon petit, comme on doit bosser ensemble, si j’ai bien compris, tu m’appelles Françoise et on se tutoie.
Quelques canapés de foie gras accompagnés d’un verre de Saussignac pour la mise en jambes, puis une cassolette de cassoulet au confit avec une bouteille de Montravel à tomber.
- — Rhoo… ce que c’est bon, dit la jeune fille, faisant sourire ses voisins de table !
Ils la regardent s’empiffrer goulûment, Françoise cale à mi-chemin, mais le grand chirurgien termine allègrement son assiette. Ils conversent tranquillement de l’épopée bretonne quand la jeune fille intervient à nouveau :
- — Vous… tu ne penses pas que ce serait trop dommage d’envoyer cela à la poubelle, demande-t-elle à Françoise ?
- — Tu veux terminer ma cassolette ? Vas-y, mais tu m’épates ! Elle n’a pas mangé depuis six mois, cette petite.
- — Si, si, je t’assure qu’on est même sorti de l’autoroute pour déjeuner correctement à Chartres, se défend Jérôme.
- — Mais non, mais c’est trop bon ! Je préfère ne pas manger demain.
- — Ne te rends pas malade, tout de même.
- — Ça m’étonnerait, je ne suis jamais malade.
Cette fois, ils rient de la voir manger de si bon cœur, saucer son assiette avec du pain et terminer son verre de rouge. Le serveur qui avait observé le manège du coin de l’œil vient même lui proposer un petit supplément.
- — Ah non merci, là vraiment je peux plus. (Puis vers ses amis) En plus, je suis un petit peu pompette. D’habitude je ne bois que de l’eau, parfois un peu de cidre.
- — Bon, c’est pas tout ça, mais il va falloir en venir aux choses sérieuses, dit Françoise. Je t’ai apporté ce cabas, tu y trouveras quelques bouquins essentiels et les sujets des trois derniers concours, sans les corrigés. Je te donne un mois pour les lire et les comprendre, ce serait mieux, et pour essayer de traiter l’un des trois sujets, si possible en quatre heures et sans piocher dans les bouquins. Ça te va ? Si tu as des questions, tu t’adresses au toubib ou tu me téléphones.
- — Bon, je vais essayer.
- — Tu as eu combien au bac en biologie ?
- — En SVT tu veux dire ? Seize.
- — Pas mal ! Et en physique-chimie ?
- — Quatorze, je crois, je me suis un peu plantée.
- — Pas trop quand même. Tu as eu une mention ?
- — Mention Bien.
- — Mention bien à seize ans, que demande le peuple ? Y a du répondant. Bon, tu es nature, tu me plais.
En sortant du restaurant, c’est comme si la porte avait rétréci pour Mathilde. Jérôme se charge du lourd cabas, ils disent bonsoir à l’infirmière et la jeune fille sécurise ses pas incertains en s’accrochant au bras du chirurgien.
- — Excusez-moi, je suis même plus atteinte que je ne pensais.
- — Ce n’est pas grave, l’air frais et un peu de marche vont dissiper tout ça.
- — Oui, mais… il ne faut surtout pas que je devienne comme ma mère.
- — Demain, on est tous à l’eau. Moi non plus, ma main ne doit pas trembler.
- — Dites, je peux vous poser une question indiscrète ?
- — Allez-y, on mettra ça sur le compte de l’alcool.
- — Vous avez couché avec Françoise ?
- — Pourquoi me demandez-vous ça ?
- — Parce que ça se voit, ça se sent.
- — Nous travaillons ensemble, nous formons une équipe de choc, très soudée. J’ai confiance en elle et elle a confiance en moi.
- — Ouais, mais y a autre chose, une petite flamme dans ses yeux quand elle vous regarde, une façon de poser sa main sur votre bras quand elle vous fait la bise. Quelque chose qui se situe au-delà de la collaboration et de la confiance, et même de la complicité.
- — Vous êtes aussi un peu sorcière à vos heures ? Oui, j’ai couché avec Françoise depuis que je suis seul. Mais juste comme ça, dans un souci… hygiénique. Pas d’histoire d’amour entre nous.
- — Non, non, mais ça ne me regarde pas. Je voulais juste vérifier une impression. Merci d’être sincère.
Elle semble avoir recouvré toutes ses capacités et pourtant elle reste accrochée à son bras, elle se sent bien au contact de ce grand bonhomme si sympa avec elle. Et lui aime particulièrement se sentir frôlé par un sein, une hanche, et percevoir le rayonnement de ce corps chaud qu’il sait si beau. Quand Jérôme est couché, son portable gronde. SMS de Françoise :
- — Trop bien cette petite. Ton cœur est en danger, mon grand !
Le lendemain soir, quand il rentre, une bonne odeur flotte dans l’appartement.
- — J’ai fait une quiche lorraine avec de la salade. Ça vous va ?
- — Très bien, merci. Et moi j’ai des nouvelles de votre maman.
- — Ah, alors ?
- — Comme prévu, votre docteur a fait ce qu’il fallait. Elle est internée dans un centre à Plouguernével.
- — Ah ben c’est bien, ce n’est pas trop loin. J’espère que tout ira bien.
- — Je le souhaite aussi. Elle y est pour un mois minimum, plutôt deux, pense le toubib.
Elle fait le service pieds nus, en T-shirt et petite jupette, ses cheveux flamboyants attachés en touffe derrière la tête. Il y a chez elle un reste du côté petite fille attendrissant, et puis ces longues jambes musclées et ces pointes de seins qui tendent le coton de femme fatale.
- — Vous avez trop chaud ici, peut-être ?
- — Oh non, je suis bien. Mais chez moi on a très chaud dans la salle où il y a la cuisinière et plutôt froid ailleurs. Ce qui est terrible, c’est l’humidité ambiante qu’il n’y a pas ici. Et mon sang ?
- — Mercredi les premiers résultats.
Dans la journée du mercredi, Jérôme reçoit un appel de son copain chercheur.
- — Il faut que tu viennes, vieux. Tu dois voir ça.
- — Je ne peux pas avant dix-huit heures.
- — Bon, ça ira, je t’attendrai à l’entrée.
L’urgentiste laisse Sébastien et Françoise terminer les consultations en cours et s’éclipse. Le chercheur le fait entrer avec son badge et ils se rendent dans son labo.
- — Tu vois, là, en première analyse tout semble normal. Les graphiques montrent les hématies, les leucocytes, etc. Tout d’un sang parfaitement normal en spectroscopie infrarouge. J’étais prêt à abandonner et puis je me suis dit qu’un coup d’œil au spectroscope Raman permettrait d’éliminer tous les doutes. Regarde ce que je trouve : d’abord, tout semble normal, on retrouve tous les composants. Et puis plus loin, une série de pics qui ressemblent à une erreur, un dérapage de la machine. J’ai changé de machine, pareil. J’ai utilisé le second tube, pareil. Un truc jamais vu. Une série de pics totalement atypiques. Tu as là la dopamine, la sérotonine, l’ocytocine, la progestérone, la noradrénaline, les œstrogènes et la testostérone. Un bouquet d’enfer et à des taux incroyables. Là nana qui a ça dans son sang est une bombe sexuelle ambulante !
- — Putain j’en étais sûr ! Merci vieux, ça me rassure, je ne suis pas tombé sur la tête.
- — Explique-moi, d’où ça vient, qui est-ce qui se balade avec ça ? Je veux comprendre.
- — Oh c’est une longue histoire. Juste que cette fille-là a donné son sang, il se trouve qu’on l’a transfusé à deux nanas qui sont devenues folles perdues.
- — Ben tu m’étonnes ! C’est comme si tu refilais une boîte complète de Viagra à un mec. De la dynamite !
Après avoir chaleureusement remercié son copain, Jérôme rentre chez lui, à pied et pensif. Dans sa tête trottent ses cours de biologie. Le sang se renouvelle un peu tous les jours, les globules rouges vivent le plus longtemps, environ trois mois, un peu plus dans certains organes, le foie ou la rate. C’est-à-dire qu’aujourd’hui, au bout de six mois, Caroline doit être redevenue parfaitement normale. Mais c’est trop tard, il l’a perdue. Et Mathilde, la « bombe ambulante », pourquoi est-elle encore vierge et apparemment si tranquille ? Tranquille, mais tellement attirante. Est-ce que c’est lié ? Est-ce que l’attrait qu’il ressent pour elle est lié au fait qu’elle est potentiellement une bombe sexuelle ? Est-ce une affaire de phéromones ? Mais non, c’est seulement qu’elle est très belle et qu’il est seul et qu’elle vit chez lui. Il en est là de ses réflexions quand il ouvre sa porte, pensant la trouver. Déception, elle n’est pas là, à son grand étonnement. Il trouve un mot sur le comptoir de la cuisine :
- — Je fais du baby-sitting chez les gens du troisième, vous avez une salade composée dans le frigo.
Bien la salade, comme il aime, avec des oignons, du thon, des œufs durs et du maïs. Il aurait pu lui donner la recette. Et en plus elle a décroché un petit boulot en trois jours, elle est étonnante. Avant de s’endormir, il passe un coup de fil à Françoise, lui donne les résultats et lui fait part de son questionnement.
- — Moi je dirais que c’est comme le mec qui a l’oreille absolue. Il n’imagine même pas que les autres n’entendent pas comme lui.
- — Là, je ne te suis pas bien. À part Gargantua sorti de l’oreille gauche de Gargamelle, ce n’est pas dans l’oreille que ça se passe.
- — Bon, si tu veux. Je te prends un autre exemple : un type a un fabuleux talent pour le dessin. Mais il ne le sait pas tant qu’il n’a pas pris un crayon et une feuille de papier. Mathilde est née comme ça, vraisemblablement, ou ça s’est développé à l’adolescence plus certainement. Elle est habituée à cet état de surexcitation sexuelle et elle n’imagine même pas que les autres soient différents. En plus comme elle n’a jamais pratiqué, elle ne peut pas avoir de point de comparaison. Elle ignore donc sa différence.
- — Là, je comprends mieux. Tu as peut-être raison.
- — Oui, et toi ça te fait une raison « scientifique » de plus pour avoir envie de la sauter, curieux !
- — Arrête. Elle est mignonne, cette fille. Elle m’a préparé mon dîner et elle est partie faire du baby-sitting. C’est vraiment une perle, tu sais. Je m’en voudrais de jouer les profiteurs.
- — Oh oh ! Des scrupules, mon petit docteur ? Tu remontes dans mon estime.
- — Ça va, arrête tes sarcasmes. À ton avis, je lui dis ce qu’il en est ou pas ?
- — À toi de voir, mais elle attend le résultat.
- — Bon, je vais lui donner la moitié des résultats : en spectrométrie infrarouge, tout est normal. Pas de mensonge.
- — Si, par omission.
Peu importe pour Jérôme, inutile de déstabiliser cette jeune fille, il ne lui donne que des résultats partiels. Elle est ravie qu’il soit confirmé qu’elle est « normale ». D’autant qu’elle semble heureuse de vivre ici, commence à être reconnue par les commerçants du quartier, recommandée comme baby-sitter par le bouche-à-oreille. Ses soirées de garde lui rapportent en général une soixantaine d’euros, ce qui lui permet de s’acheter quelques vêtements. Un soir, quand l’urgentiste rentre, elle termine de mettre leurs couverts dans une petite robe noire moulante et décolletée, juchée sur des escarpins noirs à talons hauts.
- — J’ai acheté ça pour éviter de vous faire honte si vous m’emmenez au restaurant. Ça vous plaît ?
- — Il faudrait être difficile. Cependant, puis-je vous faire une remarque ?
- — Bien sûr, je l’ai enfilée pour ça.
- — La marque de votre culotte sur vos fesses, c’est… dommage. Autrement c’est parfait.
- — Ah mince ! Comment je peux faire ?
- — Trois solutions : ne rien mettre du tout, mettre un string ou alors un boxer qui couvre le tout.
Sans se démonter, elle se baisse, soulève le bas de sa robe et retire sa culotte.
- — Et comme ça ? J’avais déjà remarqué pour le sous-tif, mais je n’ai pas pensé à la culotte.
- — Hum… C’est mieux que bien, fit Jérôme en s’étranglant.
Et il bande comme un âne toute la soirée. Elle semble tellement naturelle et spontanée. Il ne sait plus si elle le fait exprès pour le provoquer ou… Non, c’est vrai qu’il l’a vue nue pendant près de deux heures à Perros, donc il est normal qu’elle n’ait plus de pudeur avec lui. Mais merde ! Pour être toubib, il n’en est pas moins homme. Le lendemain, il dit à Françoise :
- — Lecourt, il faut que tu me rendes un service.
- — Si je peux, tu sais que ce sera avec plaisir. De quoi s’agit-il ?
- — Pas ici, je passe chez toi ce soir.
Arrivé chez Françoise, il n’y va pas par quatre chemins :
- — Il faut que tu me vides les couilles, j’en peux plus.
- — Ah-ah ! La jeunette t’excite à ce point ? Alors je veux bien te rendre ce service, mais à condition que j’en profite aussi. Pas question d’une simple petite pipe. À poil, toubib…
L’infirmière gardait en mémoire la séance épique qui suivit la perte de Caroline, mais cette fois il la démonte carrément en la pilonnant comme un forcené. Quand ils refont surface, elle s’exclame lucidement :
- — Eh bien, merci Mathilde !
Il part sans un mot. Mathilde est en baby-sitting, il avale rapidement le croque-monsieur qu’elle a préparé sans même le faire réchauffer et va dormir. Un mois s’écoule dans cet équilibre précaire où Mathilde joue sans le savoir le rôle de « boute-en-train », ce jeune étalon utilisé pour exciter la jument avant une saillie, et c’est Françoise qui se fait saillir par son jeune patron n’en pouvant plus de désir. Un week-end, Mathilde s’installe sur la table du salon avec sa trousse et des feuilles de papier, et demande à Jérôme de lui choisir un sujet entre les trois disponibles et de la surveiller dans les conditions d’un examen. Ils règlent la minuterie du four sur quatre heures et elle compose. Le week-end suivant, Françoise s’annonce pour donner la correction, ils l’invitent à déjeuner et Mathilde se surpasse aux fourneaux avec un bar en croûte de sel, une fondue de poireaux et un far breton en dessert.
- — Ma petite, je n’ai pas l’habitude de faire des compliments, mais là, chapeau bas. La copie que tu as rendue est une des meilleures, sinon la meilleure, que j’ai vue depuis de nombreuses années. D’abord, c’est lisible, belle écriture, et sans fautes d’orthographe ni de français. Et ça déjà, ça donne un a priori favorable. Ensuite, les questions sont plutôt bien traitées, je veux dire que tes réponses sont justes. Ça vaut seize ou dix-sept, ce qui te placerait en tête de la liste d’aptitude avant l’oral. Toubib, les conditions ont été remplies au niveau de la passation de l’examen ?
- — Tout à fait, horaire respecté, seule face à ses feuilles blanches, juste une mini-pause pour un petit pipi, et de surcroît c’est moi qui ai choisi le sujet parmi les trois proposés.
- — Oui, mais… je connaissais les sujets à l’avance, alors tout était déjà en place dans ma tête.
- — Bien sûr, mais nous en sommes au stade de l’entraînement, la première barre ne doit pas être trop haute, sinon tu risquerais de te décourager. Alors, pourquoi pas vingt ? Parce que tu as le défaut de tes qualités. Tes réponses sont trop délayées. Le métier auquel tu te prépares est un métier de rigueur et de précision. Quand le toubib me dit « ciseaux » , je ne me demande pas s’il veut des ciseaux à broder. Je prends par les lames la paire de ciseaux qui est sur le plateau et je lui colle dans la main en frappant la paume. Je ne lui fais pas de caresse, mais un geste sec et clair, il n’a pas besoin de regarder, il sait qu’il vient de recevoir une paire de ciseaux. Donc, quand on se prépare à ce métier, il faut se montrer concis : clair et précis. Tu donnes la bonne réponse, mais avec trop de mots, tu comprends ? Il faut que tu apprennes à simplifier, à épurer tes réponses, à leur donner l’impact des ciseaux dans la main du toubib. Vois-tu ce que je veux dire ?
- — Oui, je crois.
- — Bien, on va reprendre un point et tu vas essayer de le remettre en forme. Ne pas tronquer l’essentiel, mais ne pas le diluer avec des mots inutiles.
- — Bon, les filles je vous laisse, je vais me faire un petit jogging.
- — Grand lâche ! Tu nous abandonnes.
C’est vrai que pour Jérôme, de les voir ainsi toutes les deux, c’est assez difficile : celle qu’il baise, mais ne désire pas et celle qu’il désire, mais ne baise pas. Il descend vers la Seine, pousse jusqu’à la pointe du Vert-Galant et remonte par la rue Dauphine, une belle balade de près de deux heures qui le vide de son trop-plein d’énergie. En regagnant son immeuble, il tombe sur Françoise qui en part.
- — Mon vieux, pour une perle c’est une perle. Elle t’a beaucoup mis à contribution ?
- — Non, pas du tout. Et toi ? Des coups de fil ?
- — Aucun. Sûr qu’elle pourrait faire médecine. Mais bon, si on peut lui fournir un boulot en trois ans, c’est déjà pas mal.
- — Oui, comme tu dis. Ah, il faut que je te dise. Mon copain qui a analysé son sang en a parlé à son patron, le con ! L’autre a tout de suite vu un truc juteux, genre le « viagra féminin ». Ils voudraient lui faire d’autres analyses : ADN, moelle osseuse, etc. Qu’est-ce que tu en penses ?
- — C’est toi qui vois, mais si tu me le demandes c’est que tu as peur qu’ils ne te la gâchent. Je me trompe ?
- — C’est tout à fait ça.
- — Pour moi, c’est du commerce, alors il faut les faire raquer un max. Pour elle.
- — Je vais y réfléchir. J’ai… j’ai pas envie qu’ils la touchent.
- — Ah ! Déjà jaloux ? Je vais te dire une chose : elle est folle amoureuse de toi.
- — Elle te l’a dit ?
- — Mais non grand benêt. C’est des choses que l’on sent, nous les femmes. Salut, à demain !
Jérôme prend l’ascenseur en bougonnant.
- — Les femmes, les femmes. Y en a une qui devine que je couche avec l’autre, l’autre qui devine qu’elle est amoureuse de moi, et moi qui ne sais rien, qui ne vois rien et qui me fait traiter de benêt. Marre !
Il rentre bourru, encore perdu dans ses pensées. Elle est déjà en train de préparer le dîner.
- — Alors, ce jogging, c’était bien ?
- — Oui.
- — Françoise vient de partir.
- — Oui je sais, je l’ai croisée. Je vais prendre une douche.
- — Eh ! J’ai fait quelque chose de mal ? Vous avez l’air de m’en vouloir.
- — Non, non. Pas du tout.
- — C’était plutôt… positif, ce premier test, non ?
- — Oui, mieux que ça. C’est très bien.
- — Vous devriez être content alors, vous ne faites pas tout ça pour rien ?
- — Quoi, tout ça ? Je ne fais rien, moi…
- — Ben si. Vous m’avez sortie de mon trou, vous m’hébergez, vous me préparez au concours.
- — Et vous faites la cuisine, la vaisselle, les courses, le ménage, la lessive, le repassage, tout mieux que personne. Vous bossez toute seule, vous réussissez vos tests, vous faites du baby-sitting et vous êtes toujours de bonne humeur. Mademoiselle « zéro défaut » , en somme ?
- — Mince alors… je croyais… j’espérais que ça vous ferait plaisir… je ne sais plus ce qu’il faut faire.
- — Allons, allons. Non, ne pleurez pas. Ces beaux yeux ne sont pas faits pour pleurer, mais pour voir de belles choses. Excusez-moi, je suis un peu… perturbé… fatigué, perdu. Et ça m’irrite.
- — Oh la ! Si c’est contre vous que vous avez quelque chose, c’est plus grave. C’est dépressif, non ? Vous voulez qu’on parle, tout mettre sur la table et on fera le tri ?
- — Je… je ne sais pas… après tout si vous voulez. Les abcès, il vaut mieux les percer avant de faire une septicémie.
- — Allez-y, balancez tout comme ça vous vient.
- — Eh bien. Vous êtes… comme je viens de vous le dire, du genre parfait. Et en plus, vous êtes très belle, et je sais de quoi je parle, je vous ai auscultée.
- — Mouais, si vous voulez. Moi je me trouve très ordinaire, mais bon. Et après ?
- — Après ?… Après je vous ai sous le nez tous les jours et dans la tête le reste du temps. Vous comprenez ça ? Je suis un homme encore jeune, seul, et… Je suis toubib, certes, mais je suis un homme !
- — Vous voudriez que je déménage ? Je peux essayer de trouver un boulot et un logement.
- — Non, je crois que ne plus vous voir ce serait pire encore. J’ai envie de vous, là !
- — Mais, euh. Vous avez Françoise, pour ça, non ?
- — Bien sûr. Et je baise Françoise en pensant à vous. Je crois que je suis amoureux et… parfois, ça fait souffrir.
- — Bon, on se dit tout, hein ? Moi aussi je suis amoureuse de vous, depuis le tout début. Je pense, depuis la balade à la Baie des Choux. Je vous ai trouvé si beau, si rassurant, si… séduisant. J’étais prête à partir avec vous n’importe où, c’est ce que j’ai fait du reste, et je ne le regrette pas. Seulement voilà, je suis vierge. Les hommes, je ne connais pas… et j’ai tellement peur de passer encore pour une gourde.
- — Ha ha ! Vous plaisantez ? L’homme qui cueillera votre fleur sera certainement le plus heureux du monde, pour peu qu’il ait conscience de l’incroyable cadeau que vous lui ferez.
- — C’est joli ! On peut être docteur et poète.
- — Oh, poète, n’exagérons rien. Allez, cette fois je vais vraiment prendre une douche parce que je pue la sueur et l’air pollué parisien.
Quand Jérôme sort de la douche, une serviette autour de la taille, il s’arrête interdit sur le seuil de sa chambre. Elle est étendue, nue, sur son lit ouvert, fabuleux bronze dans l’orangé du jour déclinant. Son attitude n’a rien de provocant ou de prétentieux, du genre « admire comme je suis belle ». Non, elle l’attend tout simplement, mais résolument. Elle plante son regard vert dans ses yeux et déclare :
- — C’est vous et c’est maintenant !
Il s’allonge près d’elle et fait ce qu’il rêve de faire depuis des semaines, il couvre sa bouche pour un long et tendre baiser. Elle y répond assez maladroitement, mais quelle importance ? Elle l’entoure d’un bras et le serre contre elle, avide de sentir sa peau contre la sienne. Sa peau, si douce, si chaude. Même étendue, ses seins gardent toute leur arrogance, dressés vers le plafond. Les tétons érigés trouvent l’un après l’autre refuge dans la bouche et la main gourmandes du docteur. Il n’en finit pas de parcourir les courbes harmonieuses de ce corps parfait, d’en palper les monts et les vaux, d’en éprouver la douceur et la fermeté. La langue fouille le creux du nombril alors qu’une main s’attarde encore sur un téton et que l’autre plonge ses doigts dans l’épaisseur de la toison flamboyante. Instinctivement, les cuisses s’écartent pour mieux s’offrir et le sillon s’ouvre avec un bruit de bulle de savon qui éclate. Les doigts agiles viennent s’y engouffrer et en palper tous les recoins déjà humides. À gestes lents, l’homme en érection s’installe entre les longues jambes musclées, observe longuement ce coquillage grand ouvert avant de le déguster à grands coups de langue. Mathilde halète et geint doucement, murmurant les mots de ses rêves :
- — Oh, mon beau chevalier, comme c’est bon ce que vous me faites. Continuez pour l’éternité, je vous en supplie. Docteur… Jérôme… je vous aime.
Les doigts de Jérôme explorent l’entrée du temple d’amour et rencontrent l’obstacle de la fine membrane de l’hymen. Elle est effectivement parfaitement vierge. C’est la première fois qu’une authentique pucelle s’offre à lui, les autres disaient toutes qu’elles s’étaient dépucelées malencontreusement avec des tampons ou leurs applicateurs, baratin servi à lui, à ses prédécesseurs et à ses successeurs. Mais là, c’est bien vrai. Il se souvient des quelques pages sur le sujet qu’il avait dévorées, comme ses copains, au tout début de ses études, disant qu’il valait mieux fragiliser cette membrane avec l’ongle avant la première pénétration. Il se dit que c’était le moment d’utiliser tout son doigté de chirurgien et toute sa psychologie aussi.
Il commence par détourner l’attention de Mathilde en s’occupant fougueusement de son clitoris, bien décapuchonné, qui finit pincé entre ses lèvres pendant que le bout durci de sa langue le fouette rapidement. Le résultat ne se fait pas attendre, et la belle tremble, s’agite et miaule comme une chatte prise dans une porte. C’est là que son majeur cherche puis trouve les failles de l’hymen, ces ouvertures qui permettent l’évacuation des règles, qu’il les agrandit à petits coups d’ongles sans cesser sa succion. Quand Mathilde se tétanise dans un premier orgasme, tout le doigt de l’homme habile est entré dans le vagin virginal. Il en ressort légèrement maculé de sang, mais surtout inondé d’une cyprine qui coule à flots. Pendant cette opération, il a absorbé une bonne quantité de ce suc fabuleux qu’il trouve délicieux, une vraie liqueur sans presque d’acidité aux pointes de musc et de poivre. Libéré de sa première préoccupation et pensant la jeune fille prête à le recevoir, il prend soudain conscience d’un bouleversement qui s’opère dans son bas-ventre. Son érection n’a plus rien de normale. Son sexe devient hyper dilaté, plus gros, plus long qu’à l’habitude ; ses testicules ramassés en un gros paquet compact roulent sous la peau comme des fous et une vague de chaleur intense diffuse dans son ventre.
- — Je risque de lui faire mal avec un gourdin comme ça, pense-t-il. C’est fou le désir que m’inspire cette fille. Après tout, un conduit conçu pour laisser passer la tête d’un bébé, ça devrait le faire quand même.
Il se redresse et vient se placer sur elle, lui offrant un nouveau baiser. Elle a encore des étoiles dans les yeux et une sorte de lointain sourire de Joconde. Il positionne son gland apoplectique à l’entrée de sa grotte, exerçant une légère pression. Comme miraculeusement, l’orée du vagin s’agrandit comme une bouche avide et gobe la tête ovoïde, se resserrant aussitôt derrière elle. Étonné par l’aisance de cette pénétration, il s’aventure précautionneusement de quelques centimètres supplémentaires et perçoit une sensation incroyable. C’est comme si des vagues successives partant des petites lèvres parcouraient son membre et l’aspiraient vers le fond. C’est comme si sa queue venait d’être avalée par un boa constrictor en train de la digérer. Il lui suffit de se laisser aller pour que ses testicules butent contre la vulve, son gland repoussant et étirant le fond de cet extraordinaire vagin jusqu’alors vierge. Mathilde a les yeux et la bouche écarquillés, ses jambes et ses bras se referment puissamment sur le corps de son amant et elle murmure :
- — Oh, mon amour, vous avez fait de moi une femme. Je suis VOTRE femme pour toujours.
Merveilleuse et adorable déclaration. Cependant, le cerveau de Jérôme mouline à plein régime. Car en bas, les vagues qui lui martyrisent délicieusement la queue continuent sans interruption, et visiblement de façon naturelle et incontrôlée par Mathilde. Il a soudain une réminiscence : les rares fois où Caroline jouissait vraiment, au moment de son orgasme, son vagin avait de telles contractions. Mais une ou deux, tout au plus, pas des vagues permanentes comme cela. C’est bien de penser ainsi à autre chose, car il ne va pas tenir longtemps dans cette… pompe à bite. C’est incroyable, elle a dû piquer un bout de la trayeuse électrique de son père. Contrer le mouvement par d’autres, la seule solution envisageable. Il desserre l’étreinte de Mathilde et commence à la pilonner doucement.
En deux minutes, elle connaît un second orgasme, ce qui renforce encore les contractions de son vagin. Ensuite, Jérôme totalement désorienté et n’obéissant plus qu’à sa queue survoltée sans plus rien maîtriser, se laisse aller à une folle ruée dans le vagin de cette pucelle, tout ce qu’il ne faut, en principe, ne surtout pas faire. Mais Mathilde ne s’en plaint pas, au contraire. Elle rebondit d’orgasme en orgasme, de plus en plus dévastateurs, le souffle court, les yeux injectés de sang, la sueur couvrant son corps en délire. Elle râle, crie, s’agrippe à son amant, lui laboure le dos de ses ongles, lance son bassin vers le sien comme une furie. Jérôme tient le temps qu’il peut, mais à ce rythme et avec cette intensité, il sent les prémisses de son propre orgasme monter dans son ventre. Il veut se retirer, ne pas risquer de la mettre enceinte dès la première fois. Mais impossible de se détacher de la jeune fille, accrochée à lui comme une rescapée du Titanic à une bouée. Quatre ou cinq jets de semence brûlante inondent le fond du vagin fraîchement défloré, et le grand bonhomme retombe vaincu sur sa maîtresse secouée des soubresauts d’un orgasme encore plus dévastateur que les autres. Il roule sur le côté, épuisé et béat, Mathilde se love contre lui, ronronnant comme une chatte.
- — Évidemment, je n’y connais rien, mais j’ai beaucoup aimé. Et vous ?
- — Il faudrait être difficile, lâcha-t-il hors d’haleine.
- — C’est vrai ? Vous ne dites pas ça pour me faire plaisir ?
- — Mathilde, ma chérie, de toute ma vie, je n’ai jamais vécu ça. Vous n’imaginez pas.
- — Ben non, bien sûr. Appelez-moi encore « ma chérie »…
- — Ma chérie, il faut que je vous dise. Votre sang est parfait, complètement normal. Sauf, sauf un petit truc au bout à droite du spectrogramme. Un bouquet d’hormones à des taux très, très élevés. Et mon copain m’a dit :
« Cette femme est une bombe sexuelle ! » Mais à ce point-là, je n’imaginais pas.
- — Oh ! Vous m’aviez caché la vérité. Ça, c’est pas gentil, pas digne d’un beau chevalier.
- — Le beau chevalier, il essaye quand même de vous protéger. Les mecs du labo flairent la bonne affaire, et ils voudraient vous faire d’autres analyses, comprendre le mécanisme de cette exception hormonale. Avec au bout, l’espoir de créer une sorte de « viagra » féminin. Mais je refuse qu’ils vous touchent ou qu’ils vous gâchent. Je voudrais être le seul à pouvoir vous toucher.
- — Oh ! Alors ça, c’est gentil. Et je suis pleinement d’accord. Je vous appartiens tout entière, mais à vous et personne d’autre. Vous pouvez me faire tout ce que vous voulez, mais vous et rien que vous, pour la vie.
- — Adorable Mathilde. Vous allez me rendre complètement fou de vous.
Elle ronronne encore contre lui, lui embrasse la poitrine et lui mordille un téton, puis elle se lève pour aller prendre une douche. Un bref instant, elle s’arrête dans son élan pour rattacher ses cheveux, bras levés, un pied au sol, l’autre genou encore sur le lit.
- — Stop ! crie Jérôme la faisant sursauter. Ne bougez plus, non, même vos doigts, rien du tout, je vous en supplie restez un instant exactement dans cette position, immobile.
Il court dans le bureau, revient avec son Nikon et se met à mitrailler, tournant autour de Mathilde et shootant sous toutes les coutures.
- — Un jour j’aurai le bon logiciel et l’imprimante 3D qui me permettront de faire de vous une œuvre d’art, une magnifique statuette, plus belle que celles de Rodin ou de Michel-Ange. Je n’ai pas leur talent et je le regrette, car j’ai le plus beau des modèles. Cette chute de reins, ce cul pommé, ces seins dressés… vous êtes magnifique.
- — Pfiou ! Vous m’avez fait peur. J’ai cru que j’avais un scorpion sur l’épaule ou une tarentule au-dessus de la tête.
- — Vous lisez trop de polars !
- — C’est de votre faute, ils sont dans votre bibliothèque.
- — Belle excuse. Allez, venez vite sous la douche, ça coule sur vos cuisses.
Ils continuent de s’embrasser, de se caresser en se savonnant mutuellement sous le jet d’eau tiède. Elle va pour mettre une culotte et un peignoir, il l’en empêche et ferme les volets roulants. Il gave son regard de cette silhouette somptueuse qui reste élégante dans les gestes les plus simples de la vie. Ils grignotent rapidement d’un peu de charcuterie et d’une salade, puis elle sort du frigo une petite charlotte aux fraises qu’elle a préparée, plante deux petites bougies dessus et les allume.
- — En quel honneur ?
- — Si vous aviez lu vos fiches, Docteur, vous sauriez que j’ai vingt ans aujourd’hui.
- — Bon sang, ce n’est pas vrai. Quel imbécile je fais ! Oh pardon, bon anniversaire.
- — Pas grave, vous venez de me faire le plus merveilleux des cadeaux. J’en suis encore bouleversée. D’ailleurs, il faut que vous m’expliquiez certaines choses, c’est un monde nouveau que je découvre. Alors c’est ça l’amour ?
- — Oui. Enfin… oui et non. Comme je vous l’ai dit, vous êtes exceptionnelle. Je veux dire que tous les hommes et les femmes sont faits pareils, d’un côté les pénis, de l’autre les vagins, les pénis coulissent dans les vagins jusqu’à éjaculation, point. C’est d’une banalité rare. Mais ça donne du plaisir, surtout à l’homme, même s’il faudrait distinguer jouissance et orgasme, la jouissance faisant du bien, répondant à une quasi nécessité d’expulser le trop-plein de sperme, l’orgasme étant d’atteindre une sensation de plaisir suprême, ce qui est beaucoup plus rare.
- — Et pour les femmes ?
- — C’est beaucoup plus compliqué. À part certaines femmes qui ont un comportement sexuel proche de celui des hommes, une minorité, pour beaucoup le plaisir semble être beaucoup plus « cérébral » . Si elles ne sont pas vraiment amoureuses, elles ne ressentent pas de plaisir, mais parfois le simulent pour faire plaisir. Tiens, je vais vous faire écouter quelque chose.
Il met en route la platine CD, la guitare égrène les notes du refrain et la voix de Georges Brassens entonne ses « Quatre-vingt-quinze pour cent ». Mathilde écoute d’abord avec amusement puis avec attention.
- — En somme, il dit que le sexe sans amour ça ne fonctionne pas et que même avec de l’amour la femme n’a pas obligatoirement de plaisir, 95 fois sur 100. C’est ça ?
- — C’est bien ça. Avant la triste histoire qui nous a séparés, je crois sincèrement que nous nous aimions avec Caroline. Comme il nous paraissait inutile de simuler, je peux vous dire que ses orgasmes étaient rares, que nous avions plus de rapports « hygiéniques » que de séances de folie furieuse. Je ne l’ai pas reconnue à sa sortie d’hôpital.
- — Mais alors, pourquoi faites-vous l’amour avec Françoise, ou plutôt pourquoi fait-elle l’amour avec vous ?
- — Il faudrait lui demander, mais c’est essentiellement hygiénique aussi. Ça fait du bien, ça vide la tête, ça fait fonctionner ces organes qui, sans cela, deviendraient inutiles. On produit des endorphines aussi qui mettent de bonne humeur. Un Belge vous dirait : ça est pour pas que ça cicatrise, une fois !
- — Ha-ha-ha ! Elle ne serait pas un peu amoureuse de vous ?
- — Je ne sais pas, je ne crois pas. On forme une bonne équipe, elle a confiance et je crois qu’elle sait que je ne vais pas l’emmerder avec des sentiments qu’elle ne souhaite pas.
- — J’espère qu’elle ne m’en voudra pas d’avoir… pris sa place auprès de vous.
- — Je ne crois pas, je sais qu’elle s’y attendait. Au fait, vous m’avez tellement accroché que je n’ai pas pu me retirer. Je vais peut-être vous faire une ordonnance pour une pilule du lendemain, par précaution.
- — Inutile. Normalement j’ai mes règles demain ou après-demain. Pas folle la guêpe !
- — Je vois, c’est très bien. Mais dans ce cas je vais quand même vous en faire une pour la pilule classique.
- — Ah ça, volontiers. Merci.
- — Pas de merci, je pense aussi à moi, hé hé ! Pas trop éprouvée par cette première expérience ? Pas de douleurs, d’irritations ?
- — Hum… non. Chamboulée, ça c’est certain, d’autant que je viens de m’entendre dire être atteinte de « nymphomanie chronique » , puisque je me sens prête à recommencer.
Ils retournent à la chambre pour s’aimer jusqu’à n’en plus pouvoir. Mathilde faisait une confiance aveugle à son amant et lui obéissait totalement, apprenant au passage tous les gestes d’amour qu’elle ignorait encore. Le toubib se délectait sans fin de ce corps qu’il trouvait parfait, de cette fraîcheur inédite et de cette gourmandise frénétique à laquelle il n’était pas habitué.
Le lendemain, il arrive à l’hôpital dans un état paradoxal, portant à la fois les stigmates d’une nuit presque blanche, mais également une humeur de jour de fête.
- — Hou-là-là, mon p’tit docteur ! Qu’est-ce qui t’arrive ce matin ? Tu as mal dormi, voire pas du tout ?
- — Assez peu en vérité, mais ça va.
- — Aurais-tu conclu avec ta locataire ?
- — Chut, fit-il en plaçant son index sur ses lèvres.
- — Et… c’est aussi bien qu’espéré ?
- — Bien mieux.
- — Vache ! Tu m’appelles si elle te plaque.
- — Vilaine !
- — C’est vrai, un peu. Tu vas me manquer, je commençais à m’habituer et à trouver ça agréable.
Ils rient et prennent leur service avec entrain, tellement de personnes ont besoin d’aide et de secours. Le bonheur est pour le soir, ouvrir la porte et voir une beauté se pendre à son cou, dressée sur la pointe de ses orteils, toujours pieds nus. Une bouche et des yeux qui vous font oublier d’un coup toutes les affres de la journée. Pourtant rien d’autre n’a changé, l’appartement est propre, comme d’habitude, la cuisine délicieuse, comme d’habitude. Il y a juste un lit pour deux et plein de tendresse à partager. Mathilde a ses règles et Jérôme est HS.
Dans la tête du docteur, un tas de points d’interrogation tournent en permanence, à la fois éthiques et techniques. Maintenant qu’ils sont devenus amants et amoureux, va-t-il l’embêter avec de nouvelles analyses ? Pourtant, il aurait bien aimé savoir un tas de choses : si le fait d’avoir fait l’amour avait changé ses taux d’hormones, si ces mêmes taux changeaient juste avant et juste après avoir fait l’amour, si les règles changeaient ces taux, si la prise du contraceptif allait également les modifier. Et enfin, si ses sécrétions vaginales contenaient également un stimulant masculin, au regard de la réaction qu’il avait eue, une sorte de Viagra naturel. Autant de questions qui mériteraient prélèvements et analyses, mais oserait-il le faire sur sa propre maîtresse ?
Voilà ce qu’il faut éviter, que les sentiments mettent à mal la démarche qui avait débuté comme une simple recherche, à partir de deux évènements. Après plusieurs jours de réflexion, Jérôme remet ses idées en place. La toute première question qu’il faut se poser, c’était bien celle de la direction dans laquelle effectuer des recherches. Les hormones sont certainement en cause, mais pourquoi et comment ? Il décide de prendre l’avis d’un spécialiste, endocrinologue, et lui montre les premières analyses. Le mandarin est sidéré.
- — Bon Dieu, s’exclame-t-il, cette femme a des taux invraisemblables, jamais vu ça. Une chose est certaine, elle n’a pas besoin de pilule. En l’état, elle est dans l’impossibilité de procréer. Elle a dix fois plus d’œstrogènes et de progestérone que lui en apporterait un contraceptif !
Soudain, Jérôme se sentit profondément stupide, il n’avait pas pensé à ça. Le bonhomme continue :
- — Vous avez d’autres mesures à plusieurs jours d’intervalle ?
- — Non, pas encore.
- — Ça permettrait de voir l’évolution des taux, de chercher une corrélation avec le cycle ovarien, parce qu’en fait, c’est le système nerveux central qui régule la production d’hormones qui, elles, sont fabriquées par différents organes. Tenez, prenez ce taux époustouflant de testostérone, plus qu’un homme en train de regarder un film X (on a des études là-dessus), eh bien ce sont les ovaires qui la produisent. Donc, était-elle en état d’excitation, était-ce durant une ovulation ?… Voyez ce que je veux dire. De toute manière, ce cas est hyper-intéressant.
- — Ce qui est étonnant, c’est que cette femme a un comportement tout à fait normal. Alors que quand on transfuse son sang à d’autres, elles deviennent raides dingues !
- — Oui bien sûr. Donnez un verre de whisky à quelqu’un qui n’a jamais bu une goutte d’alcool, il vous fait un coma éthylique. Mais quelqu’un qui boit cinq whiskies tous les jours va l’absorber sans sourciller. Il se fera peut-être retirer son permis, mais il ne se sentira même pas ivre. Elle vit avec ça certainement depuis son adolescence et la mise en place de ses fonctions reproductives, donc elle est habituée et se comporte comme vous et moi. Quoique je la soupçonne d’avoir une libido assez démentielle et une activité sexuelle plutôt explosive.
- — Je vous remercie infiniment pour le temps que vous m’avez accordé, conclut Jérôme sans commenter ce dernier propos.
- — Avec plaisir. Mais si vous pouvez obtenir d’autres éléments, revenez quand vous voulez, ce cas est vraiment passionnant.
Passionnant, c’est le cas de le dire. Jérôme décide cette fois de mettre cartes sur table avec Mathilde et de lui narrer tout de ses démarches et recherches. Elle en est cependant un peu affectée :
- — Vous voulez dire que si vous vouliez un enfant de moi, ce ne serait pas possible ?
- — Je n’ai pas dit cela. Il faudrait consulter cet endocrinologue et faire baisser le taux de certaines hormones. On sait le faire monter, l’inverse doit être possible.
- — Ah, vous me rassurez. Pour le reste, je vous l’ai dit : je suis toute à vous. Si vous souhaitez effectuer d’autres prélèvements, allez-y. Du moment que c’est vous.
- — Ne dites pas cela, Mathilde. Nul être humain ne peut appartenir à un autre être humain. Qu’on se choisisse pour partager des choses, une tranche de vie… mais on n’appartient pas à l’autre.
- — Bon, je ne le dirai plus, je ne ferai que le penser. Je m’en moque, moi j’ai trouvé mon beau chevalier qui est venu me chercher et m’emporter sur son cheval blanc, me libérer de ma prison, me réveiller, me révéler en tant que femme. Promettez-moi une chose : vous n’achèterez que des voitures blanches. D’accord ?
Il adorait ces élans de petite fille chez cette jeune femme par ailleurs si responsable, intelligente et efficace. Il en était follement amoureux. Il avait hâte de rentrer le soir pour la retrouver, l’embrasser, la toucher, la caresser, hâte d’entendre sa voix, de croiser son regard si vert et si profond. Un soir elle lui dit :
- — J’ai téléphoné en Bretagne pour prendre des nouvelles de ma mère.
- — Vous avez bien fait. Alors ?
- — J’ai pu lui parler, elle va bien, bien mieux. Elle était heureuse de me parler, de me savoir loin de la maison, en train d’étudier pour devenir infirmière et atteindre mon rêve.
- — En effet, ça va vraiment mieux.
- — Oui, je crois. Le Vissec n’est pas venu la voir et ne prend même pas de ses nouvelles, comme si elle n’existait pas. C’est curieux, elle m’a parlé comme à une femme et m’a fait ses confidences.
- — C’est normal, vous êtes une femme maintenant, à vingt ans passés.
- — Je sais comment j’ai été conçue, une belle histoire. Mon père biologique était irlandais, une sorte de géant roux qui courait les mers à bord d’un bateau qu’il avait conçu. Il venait de boucler un tour du monde en solitaire, neuf mois de navigation sans voir âme qui vive, et puis à moins de cinq cents kilomètres de l’Irlande, l’erreur fatale sur le rail d’Ouessant, un flotteur endommagé par une collision, heureusement pas trop grave. Il a dérivé jusqu’à la côte bretonne où il s’est échoué, et la première personne qu’il a rencontrée c’est une belle Italienne, ou presque, mélancolique qui tentait de dissiper son spleen, seule dans les dunes.
- — Votre maman, donc ?
- — Oui. Elle allait épouser un ours qu’elle connaissait à peine, lui donner sa jeunesse et sa beauté dans un mariage plus ou moins arrangé, contre un peu d’argent et la nationalité française. Elle fut fascinée par ce colosse hirsute rejeté par la mer, prit cela comme un signe du destin et tomba dans ses bras dans un ultime espoir. Neuf mois de navigation solitaire, neuf heures d’amour ininterrompues suivies par neuf mois de grossesse. Elle en sortit bouleversée autant qu’émerveillée, le ventre plein de sa semence qui avait déjà fait son œuvre, moi. Le géant répara et repartit vers l’Irlande, elle ne savait même pas son nom.
- — Une histoire touchante et émouvante. Une fenêtre de bonheur total dans une vie morne et difficile.
- — C’est tout à fait ça. Les seuls instants de vrai bonheur de sa vie. Et si elle m’en a parlé, dans cette période très difficile pour elle, je suppose que c’est parce qu’elle ne fait qu’y penser, qu’elle s’accroche à cette petite lumière dans les ténèbres de sa vie et de l’alcool.
- — Elle devrait partir en Irlande, essayer de le retrouver.
- — Mais comment ? Elle n’a rien à elle. Elle est complètement dépendante de Le Vissec qui n’est pas près de lui payer un billet pour l’Irlande.
- — Nous l’aiderons, dès que nous le pourrons. Vous êtes peut-être étudiante, mais moi aussi, je vous le rappelle. Je n’ai pas encore terminé ma spécialisation ni ma thèse.
- — Oui, c’est vrai. Souhaitons qu’elle tienne le coup jusque-là.
- — Mais que cela vous serve de leçon : étudiez si vous en avez la possibilité, le courage et l’envie, aussi loin que vous le pouvez de façon à être libre et indépendante. Je ne suis pas Le Vissec, mais je suis comme tout le monde, je peux casser ma pipe demain matin en traversant le boulevard.
- — Vous avez raison, j’y mettrai toutes mes forces.
Le Docteur Jérôme Rezzin met sa thèse de chirurgie réparatrice en suspens pendant quelque temps, n’enrichissant que son recueil de notes rapides quotidiennes. En revanche, il fait sur son cobaye, Mademoiselle Mathilde Le Vissec, des dizaines de prélèvements et des pages et des pages d’observations. Il devient un habitué du service d’endocrinologie dont le patron l’autorise à utiliser le spectromètre pendant la nuit, quand le service tourne au ralenti. Les découvertes qu’il y fait sont étonnantes. Les taux d’hormones extraordinaires du sujet ne varient pratiquement pas, et restent très élevés. Sauf une : lorsque le sujet est sexuellement très excité, son taux de testostérone diminue drastiquement, alors qu’on aurait pu penser le contraire. En revanche, les prélèvements de cyprine effectués dans ces moments-là présentent un taux extrêmement élevé de testostérone. Ceci explique cela, l’absorption de cette cyprine par un homme revient à peu près à prendre un ou plusieurs comprimés de Viagra. Cependant, rien ne permet d’expliquer comment la testostérone passe du sang dans les sécrétions vaginales ni ce qui provoque ces taux d’hormones anormalement élevés. L’endocrinologue penche, lui, pour un rôle combiné de la sérotonine et de la dopamine. Mais d’où, pourquoi, comment ? Jérôme lui raconte alors les conditions de la conception de son cobaye, assez peu ordinaires.
- — Peut-être que les conditions de vie du père biologique dans les mois qui ont précédé auraient pu modifier son équilibre hormonal ?
- — C’est possible, mais de là à influer sur les gènes de ses spermatozoïdes… Pour en être certain, il faudrait rechercher une anomalie génétique chez le cobaye, mais aussi chez ses deux parents. Et en l’occurrence, cela risque d’être difficile.
- — Je vais essayer.
Pour la maman, ce n’est pas très compliqué. Jérôme se fait envoyer un prélèvement sanguin par le centre où est traitée la mère de Mathilde. Cette dernière est assez enthousiasmée par le projet de rechercher son père biologique. Elle passe beaucoup de temps sur Internet et à la Grande Bibliothèque. Après des semaines de recherches et de croisement des informations, elle finit par se faire une certitude : le navigateur irlandais « malchanceux » du Golden Globe s’appelle Mike Rosoft. Irlandais du nord, il a été anobli par la Reine pour son exploit, bien qu’étant arrivé près de deux mois après les autres sur un bateau de sa conception complètement rafistolé. « Il a été récompensé pour son courage, sa ténacité et sa débrouillardise », citent les journaux de l’époque. Il faut ensuite passer une bonne cinquantaine de coups de fil, aux diverses sociétés de yachting, qui n’ont que de vagues indications, aux comtés, aux districts et enfin aux paroisses pour retrouver la trace du navigateur. Enfin, on suppose l’avoir localisé puisqu’il existe un Rosoft Manor sur la côte sud-est de l’Eire, mais il faudra attendre les congés de Jérôme pour entreprendre le voyage.
Et Mathilde n’a pas que cela à faire, puisqu’elle prépare son concours, sous la tutelle ferme de Françoise. Pour la préparer à l’oral, celle-ci décide de lui faire vivre quelques journées d’une infirmière, au moins elle saura justifier son choix et surtout de quoi il retourne en réalité. Elle la fait inscrire à Pôle-Emploi pour qu’elle ait un statut légal, avec un stage d’immersion en entreprise. Première étape, deux jours à accompagner une de ses copines infirmières à domicile. Des kilomètres depuis six heures du matin jusqu’à dix-neuf ou vingt heures, selon la circulation, à toiletter les petits vieux, changer des pansements, faire des prises de sang. Un intérêt, le contact humain, mais une énorme contrainte, le chronomètre. Tout temps passé à parler et réconforter se traduit immédiatement en une course effrénée contre la montre. Ensuite, deux jours avec une équipe de l’hôpital qui, en gros, fait la même chose, mais en courant à travers d’interminables couloirs. Plus les appels, le beeper, la garde de nuit qu’elle effectue aussi. Enfin, pour terminer la semaine en beauté, c’est une journée aux urgences avec elle, dans le bloc opératoire où œuvre son preux chevalier. Pas de doute que si elle ne sort pas vomir, elle est faite pour ce métier. Et elle a des occasions ce jour-là qui, comme un fait exprès, est un jour de folie. Fracture ouverte, éclatement de la rate, trépanation sur un AVC, appendicite avec péritonite et grossesse extra-utérine. Que de l’urgence et… que de sang ! Mathilde tient bon, sans trop de mal. En fait, étant déjà amoureuse et admirative devant son toubib d’amant, elle en devient totalement subjuguée. Le sang-froid, l’aptitude à la décision, la sûreté des gestes et l’efficacité de l’action placent Jérôme au pinacle dans l’esprit de Mathilde. Elle en sort épuisée en disant :
- — C’est ça que je veux faire, c’est là que je veux être, au bloc.
- — Spécialisation infirmière-anesthésiste ? suggéra Françoise au chirurgien.
- — Pourquoi pas, elle en est capable.
Il les emmène toutes les deux dîner au restaurant, puisqu’aucune n’a eu le loisir de cuisiner, et ça permet également de bien clôturer cette semaine de stage.
- — Tu passes ton examen quand, demande l’infirmière ?
- — Jeudi et vendredi prochain.
- — OK. Tu me fais un petit compte-rendu sur cette semaine de stage pour mercredi soir, je passerai faire le point, si le maître des lieux le veut bien.
- — Il le veut bien.
- — Et je nous préparerai un bon dîner. Je trouve cette brasserie assez moyenne.
- — Voyez-vous ça ? C’est invité et ça critique, en plus.
- — Désolée, mais rien de tel que la cuisine familiale, enfin… à mon goût.
Françoise faisait cela très consciemment pour empêcher Mathilde de trop réviser juste avant l’épreuve, et de mettre le bazar dans des connaissances qu’elle maîtrisait déjà. Et puis c’était également une façon de la préparer à l’oral, car, si elle était sûre d’elle à l’écrit, elle ne savait pas ce qu’elle valait à l’oral, où la clé de tout est d’exprimer clairement ses motivations.
Mathilde est admissible à l’écrit, passe l’oral fin juin et sort numéro deux sur la liste, très vexée par cette deuxième place. La rentrée sera en septembre, mais d’ici là, l’Irlande.
Rouler à gauche, même avec une voiture de location avec le volant à droite, ne plaît pas du tout à Jérôme qui n’arrête pas de râler contre ces « rosbifs », qui font tout à l’envers des autres : la conduite, des mesures différentes du système métrique, pas d’euros et une bouffe dégueulasse, à tel point que seuls les MacDo lui semblent potables dans ce pays de m… ! Quant à trouver Rosoft Manor, inutile de compter sur le GPS, seules quelques bonnes âmes les sortent des impasses dans lesquelles ils se sont malencontreusement engagés. Tout cela pour arriver devant une caricature de manoir, celui des films et des photos sur les pubs de vacances en Irlande. Une bâtisse de pierres sombres, étroite et haute, avec des fenêtres ressemblant à des meurtrières, des créneaux, le tout perché sur un éperon rocheux au-dessus de la mer, battu par les vents, presque en face de l’île de Man. Sinistre à tous points de vue.
Ils agitent la cloche d’une grille haute comme à Birmingham et un molosse accourt. Plus impressionnant que redoutable puisqu’il s’agit d’un Terre-Neuve. Il s’assoit devant la grille et se met à faire la sirène de bateau, cri étrange qui n’a rien d’un aboiement. La porte du manoir s’ouvre et, ô miracle, on déclenche de loin une gâche électrique et le portail s’ouvre. Une femme au visage sévère toise les visiteurs, les fait entrer et s’asseoir dans un hall immense éclairé par le haut, et seulement occupé par un grand escalier et de multiples portes. Elle les prie de patienter, elle va prévenir le Lord. On est en juillet, et pourtant il fait frais dans ce grand hall, et le vent de la mer trouve des ouvertures pour y chanter par à-coups. Vraiment sinistre, ce que vient soudain confirmer un gémissement plaintif suivi d’un rugissement d’ogre en furie. Quelques instants plus tard, une soubrette en petite robe noire, tablier et coiffe blancs sort d’une double-porte, rouge écarlate et les yeux injectés, se rajustant tout en marchant, et disparaît par une autre ouverture. Terrifiant ! Un vampire vient-il d’œuvrer sur la pauvrette ? Quelques minutes plus tard, la « pincée » en vêtement de majordome les invite à la suivre et les fait pénétrer derrière cette fameuse double-porte qu’elle referme en partant. Enfin une pièce chaude, par ses boiseries, ses tapis, ses meubles de merisier et de cuir et sa grande cheminée où ronfle un feu d’enfer. Devant l’âtre, un colosse fume un énorme cigare, un verre de whisky à la main.
- — Hello ! Call me Lord Rosoft.
- — Bonjour, my Lord. Parlez-vous français ?
- — Un petit peu, mais je le comprends assez bien. Pourquoi vous venez ici ?
- — Pour une vieille histoire. Pendant votre fameux tour du monde, vous avez heurté un bateau au large de la Bretagne.
- — Non ! C’est lui qui m’a heurté. Avec mon bateau à voile, j’avais priorité. C’est le règle !
- — C’est juste, mais un pétrolier n’a pas de freins.
- — Shit ! J’aurais pu retourner mon bateau et un trois coques ne peut pas être remis debout par un homme seul.
- — Bien. Vous vous êtes donc dérouté vers la Bretagne pour réparer.
- — Oui, sur une petite plage et j’ai attendu le marée qu’il soit basse.
- — Et vous avez rencontré quelqu’un.
- — Non !
- — Mais si, bien sûr. Des gens sont venus vous voir réparer, il y a des photos dans les journaux de l’époque.
- — Oui, mais ils sont restés loin. C’est le règle.
- — C’est vrai, mais vous avez rencontré quelqu’un avant, le soir, en arrivant.
- — Non ! Je vous dis non.
- — Quelqu’un qui est monté sur votre bateau.
- — Impossible ! J’aurais été… comment dites-vous ?… disqualified, yes, disqualifié.
- — Soyez tranquille, nous ne sommes pas ici pour faire un scandale vingt et un an après. Vous avez rencontré une jolie jeune femme de type italien, n’est-ce pas ?
- — Hum. Peut-être j’ai aperçu dans les diounes.
- — Oui, souvenez-vous, une jeune femme très triste, très jolie et très triste.
- — It’s possible. dont’remember.
- — Vous l’avez vue de beaucoup plus près, puisqu’elle est montée sur votre bateau à la tombée de la nuit et qu’elle est partie avant l’aube, n’est-ce pas ?
- — Non, impossible, vous mentez… ça suffit, partez !
- — Allons My Lord, intervint Mathilde, muette jusque-là. Vous étiez bien sur cette plage de Bretagne, bateau cassé. Vous avez vu cette jeune fille dans les dunes. Jusque-là, vous êtes sincère. Avouez que vous avez passé la nuit avec cette jeune fille, dans les dunes peut-être ?
- — Hum. Ah ! Dans les dunes, oui peut-être…
- — Dans les dunes ou sur le bateau, c’est égal. Vous vous êtes aimés la nuit durant, n’est-ce pas ?
- — Hum. Je n’ai pas souvenir.
- — Mais si, nous ne sommes ni des policiers, ni des journalistes. Avouez que vous lui avez fait l’amour ?
- — C’est vrai. Elle. Elle était si belle, si triste. Et je n’avais pas vu de femme depuis neuf mois… de femme aussi belle et aussi triste que la Joconde de Leonardo Da Vinci.
- — Nous y voilà ! Et cette femme a gardé un souvenir de cette nuit-là, un enfant. Moi !
- — Oh my God ! Not true ! Vous ma fille ?
- — Oui. Je suis Mathilde, votre fille.
- — Mathilda.
Le colosse s’approche d’elle, met un genou en terre et lui prend la main. Le géant se sent soudain ému, attendri, des larmes lui perlent aux paupières et il fixe Mathilde sans pouvoir en détacher le regard. Puis il se redresse lentement et ouvre grand ses bras, laissant son enfant venir s’y blottir. Et bien des larmes mouillent également les yeux de Jérôme. Le colosse revient très vite à la réalité, prend deux autres verres de cristal épais et les remplit de liquide ambré.
- — C’est une énorme nouvelle ! Buvons, buvons.
Mathilde manque s’étouffer.
- — Mais comment pouvez-vous boire ça ? C’est de l’alcool pur !
Le Lord court jusqu’à un meuble, sort un petit verre plus fin et une carafe de liquide rougeâtre. Il revient vers sa fille avec un empressement de serviteur attentif.
L’arrosage peut se faire, et pour la peine le colosse boit son verre et celui laissé par sa fille. Mathilde lui raconte son histoire, et le colosse la sienne. Il avait mis dix ans à concevoir et construire son bateau, révolutionnaire à l’époque. Il y avait englouti tout ce qu’il possédait. Ensuite presque un an de course au large et enfin la gloire : les journalistes, les plateaux de télévision et cet anoblissement par la Reine. Certes, une rente allait avec le titre, mais quand on part de zéro… Alors il avait vendu son bateau à un musée maritime, les plans de son bateau à un constructeur qui en fabriqua quelques-uns. Puis il avait écrit un livre avec quelques photos de son périple et enfin il put acheter ce manoir.
- — C’est mon nouveau bateau ! Il ne va pas à la mer, c’est la mer qui vient à lui les soirs de tempête ! Ces vieilles pierres sont solides, mais froides, et je suis obligé de faire du feu en juillet. Il faut attendre la fin de l’été pour qu’il y fasse bon, et l’hiver revient aussitôt. Vous restez ici, je vous fais préparer des chambres. Des chambres ou une chambre ?
- — Une chambre suffira, daddy.
- — Hum. daddy ! Marvellous ! Tu as raison ma fille, il faut baiser pour libérer la pensée. Et que fait ce beau jeune homme ?
- — C’est un grand chirurgien.
- — Non, seulement chirurgien urgentiste, rectifie Jérôme. Et c’est aussi un peu pour cela que je suis ici.
Jérôme explique alors la particularité du sang de Mathilde et les recherches qu’il a entreprises pour comprendre. Et il exprime son souhait de prélever un peu du sang de son père. Le colosse tend le bras en retroussant sa chemise :
- — Il est possible que vous trouviez quelques traces d’alcool, mais c’est pour lutter contre les microbes !
Mathilde profite de l’occasion pour révéler les problèmes d’alcool de sa mère, Mike en est navré.
- — Mais est-elle toujours aussi belle, demande-t-il ?
- — Elle a vingt ans de plus et quelques bouteilles. Mais après son traitement, je pense qu’elle sera beaucoup mieux.
- — Et as-tu des frères et sœurs ?
- — Non, quand son mari a compris que je n’étais pas de lui, il ne l’a plus touchée.
- — Oh my God ! Vingt années sans amour, normal qu’elle boit beaucoup. Je suis aussi un peu comme ça, je baise mes servantes, mais je n’ai pas d’épouse, pas de grand amour. Alors, je bois un peu.
Ils trouvent une chambre fleurant le petit champignon, mais le lit est fraîchement refait et un grand feu brûle dans la cheminée. Le dîner est… anglo-saxon. On sert de grandes assiettes couvertes de cloches argentées, grand style, les deux soubrettes et la gouvernante pincée viennent se placer auprès de chaque convive et retirent les cloches en même temps. Il s’agit d’agneau de l’élevage du manoir et de légumes de son jardin. Voilà qui aurait pu être grandiose, mais le tout est bouilli et servi sans pain donnant un résultat navrant. À tel point que Mathilde ose demander à son père :
- — Daddy, me permettez-vous d’ajouter ma « french touch » ?
- — Here is your home, Mathilda, tu es ici chez toi.
Elle prend les assiettes, aidée des soubrettes, et retourne en cuisine où elle demande de l’huile d’olive et une poêle. Elle doit se contenter de beurre qu’elle fait fortement chauffer avant d’y passer les morceaux de viande jusqu’à ce qu’ils soient bien colorés. Elle allonge ensuite le jus avec un peu de beurre et de farine, ajoutant ici et là sel et poivre et quelques oignons frits, elle essore les légumes pleins d’eau et les fait revenir avant de dresser à nouveau les assiettes avec ces ingrédients transformés. Le parfum qui s’en dégage fait rugir le Lord :
- — Oh my God ! Mais tu es aussi une cuisinière fabuleuse ! Hum… mais c’est délicieux ! Congratulations ! Je me crois à Paris, merveilleuse ville pour manger, manger et baiser ! Je vais chercher une bonne bouteille, je ne peux faire autrement.
Il revient tenant fièrement une bouteille de bordeaux très ordinaire, mais qu’il avait dû payer très cher, et qui est trop fraîche. Décidément, ces Anglais… Une chose est certaine, Mike Rosoft est le plus heureux des hommes, ce soir-là, malgré l’infect et inévitable pudding. Il ouvre à Jérôme une grande armoire renfermant des dizaines de whiskies tous différents, et le conseille sur ceux qu’il faut prendre en digestif. Ils s’installent ensuite tous trois devant l’âtre, les hommes buvant et fumant.
- — Mathilda, you’re my daughter. Tu es mon fille et je suis très content. Je vais faire tous les papers et Rosoft Manor restera dans le family.
- — Mais daddy, je ne demande rien. Je suis simplement heureuse de t’avoir retrouvé.
- — Elle est vraiment merveilleuse ! Quand tu l’épouses, demande-t-il à Jérôme ?
- — Quand nous aurons fini nos études.
- — C’est bien. Tu ne demandes rien, mais tu auras quand même. Tu en feras ce que tu voudras, c’est décidé. Je sais que ce n’est pas un beau cadeau, il y fait froid, il faudrait faire des travaux, il faut beaucoup de money. Mais c’est toute ma vie dans ces murs et sur ces terres. Et tu es mon seul enfant.
Le couple va se coucher rapidement, un peu fatigué par ce voyage compliqué. Peut-être que Mathilde a un peu forcé sur le sel, toujours est-il qu’une petite heure plus tard elle a besoin d’un verre d’eau. Elle se lève discrètement et descend silencieusement, pieds nus comme à son habitude. En ouvrant la porte de la salle à manger qu’ils avaient quittée un peu plus tôt, elle se fige, interdite. Son père est toujours dans son fauteuil devant la cheminée, où l’on avait rajouté des bûches, mais nu en compagnie des deux soubrettes, nues aussi comme des vers à l’exception des petites coiffes qu’elles ont gardées. L’une agenouillée entre les jambes du géant lui pompe le sexe énergiquement, branlant et massant les lourds testicules, l’autre debout près de lui se fait sucer un sein et explorer l’intimité par de gros doigts fureteurs. Une main de Mathilde se crispe sur sa chemise de nuit au niveau de son intimité, l’autre sur son sein. Elle n’ose plus ni avancer ni faire demi-tour. Le spectacle la pétrifie et l’excite en même temps. Le trio change fréquemment de position, une jeune fille s’asseyant sur le sexe dressé et humide, l’autre venant à son tour lécher les couilles du maître et le clitoris de sa collègue. Cela dure un bon moment, jusqu’à ce que l’une des soubrettes se retrouve à genoux sur le fauteuil et se fasse enfiler par-derrière. Mais vraiment par-derrière. Mathilde horrifiée n’avait jamais vu cela : elle se faisait enfiler par « le » derrière, par son trou du cul pour être trivial. Et elle semble aimer cela. C’en est trop pour la jeune bretonne qui remonte très vite sans avoir bu.
- — Que se passe-t-il, chérie ? Vous avez vu le diable ?
- — C’est à peu près ça.
Et elle narre ce qu’elle vient de voir et qui l’a tant bouleversée.
- — Vous savez, c’est une pratique courante dans la mesure où elle donne du plaisir sans risque de grossesse.
- — Ah bon ? Je n’imaginais pas. Mais c’est… sale, non ?
- — Effectivement, ce n’est pas sans risque. Du point de vue médical, c’est l’homme qui peut contracter une infection urinaire s’il n’est pas protégé, je veux dire par un préservatif.
- — Je sais bien que vous me tripotez souvent cet endroit-là. Il vous fait envie ?
- — Ma foi, pourquoi pas, il faudrait essayer si vous le supportez bien.
- — Venant de vous, je supporterai tout.
Le lendemain, Lord Rosoft leur fait visiter le domaine, de la lande à perte de vue avec une superbe côte complètement sauvage. Des murets de pierres sèches séparent des parcelles, et dans certaines des moutons paissent paisiblement. Ils visitent également le potager, entouré de murs beaucoup plus hauts pour le protéger des coups de vent, et les légumes sont beaux et abondants.
- — Je cultive avec la crotte de mouton et la paille de la bergerie. C’est très pouissant !
Enfin, le clou du spectacle, c’est l’ascension à la terrasse de la plus haute tour du manoir. De là, le spectacle est saisissant. On embrasse l’ensemble de la côte rocheuse sur des kilomètres, où les vagues viennent se fracasser dans des gerbes d’écume. Alors qu’au sol le portable de Jérôme dénonce une absence de réseau, au sommet de la tour il lâche une bordée de beeps indiquant l’arrivée de nombreux messages. Il les parcourt rapidement puis pâlit.
- — Je suis désolé, mais nous allons devoir mettre fin à notre séjour précipitamment. On cherche désespérément à nous joindre depuis vingt-quatre heures, il y a eu un drame à Trévou-Tréguignec.
- — Ma mère ? s’écria Mathilde soudain angoissée.
- — Je ne crois pas, elle est toujours en maison de repos pour consolider sa guérison. Puis-je utiliser votre téléphone, Sir Mike ?
- — Of course, you can. J’aime « Sir Mike » !
Effectivement, il s’agissait bien de Le Vissec : un suicide. Des orages de grêle avaient haché ses récoltes et l’une de ses vaches présentait des symptômes potentiels de « vache folle ». Les autorités sanitaires ont ordonné l’abattage de tout le troupeau. Le Vissec, seul, n’a pas supporté tout ça. Lorsque la dernière carcasse fut hissée dans le camion, il a pris son fusil de chasse chargé de chevrotines et a tiré en se le plaçant sous le menton. Une horreur !
- — Oh my God ! Oh my God ! répétait le Lord.
L’urgentiste prend immédiatement les bonnes décisions : Mathilde se doit d’être présente à Trévou pour les obsèques, il l’accompagnera. Il a déjà vu des mutilations par balles ou explosions, il se doit de la protéger, car, quoi qu’elle en dise, ce bonhomme lui a servi de père pendant près de vingt ans. Le vol le plus direct part de Dublin, tant que le brexit n’est pas en vigueur ils changent de pays sans souci. Avion, arrivée à Orly tard dans la soirée, nuit rapide et départ dès le matin pour la Bretagne, Rennes, Saint-Brieuc, Trévou. Jérôme ordonne à Mathilde de rester dans la voiture. Après les premiers constats ; prélèvements et analyses, il s’agit bien d’un suicide et il s’agit bien de Le Vissec, car bien malin celui qui aurait pu le reconnaître. On ne l’avait identifié qu’avec ses empreintes digitales. Il avait chargé un fusil à deux coups et actionné les deux gâchettes en même temps. Ses doigts étaient restés coincés dans l’anneau, et l’autre main crispée sur le canon. En revanche, de sa face et de sa tête, il ne reste que des lambeaux éparpillés sur les murs et le plafond, cheveux, peau, cervelle. Le gendarme ne le laisse entrer que parce qu’il est urgentiste.
Sympas, dès que la police scientifique en donne l’autorisation, les pompiers du village nettoient la pièce à grande eau. Il reste encore quelques traces, mais le plus gros est effacé. Jérôme cherche une corde, des clous et fouille les armoires pour trouver des draps, avec lesquels il fait une sorte de couloir vers les chambres, car, comme souvent dans les fermes, la seule porte d’entrée est celle de la cuisine, pièce à vivre principale. Ce n’est pas tant pour Mathilde, qui n’a plus grand-chose ici, que pour sa mère qu’il faut bien aller chercher dans sa maison de repos. Ensuite, il remonte sur Perros-Guirec et retient deux chambres à l’hôtel qu’il connaît, et ils partent quérir Madame veuve Raymonda Le Vissec. Ils la trouvent assez peu affectée par le décès de son mari. Son principal souci est de retrouver les vêtements noirs qu’elle a portés au décès de son père.
D’emblée, Jérôme la trouve remarquablement belle. S’il savait d’où venait le roux de la chevelure de Mathilde, désormais il savait à qui elle devait cette silhouette exceptionnelle. Bien sûr, Raymonda a un peu plus de quarante ans, comme Lecourt, l’infirmière, et elle aussi reste parfaitement désirable, avec cette infinie tristesse de Joconde flottant sur son visage régulier, à peine ridé, çà et là. On va à la ferme, elle trouve ses vêtements, ne cherche même pas à voir la scène du suicide, jette un regard circulaire dans la cour en disant d’une voix douce et atone :
- — Que vais-je faire de tout ça ? Que vais-je devenir ?
Les obsèques ont lieu le lendemain après-midi au petit cimetière de Trévou, où il faut aller à pied depuis l’église sous un crachin bien breton. En pleine prière autour de la tombe, soudain Jérôme sursaute. Là-bas dans le portail du cimetière vient d’apparaître une haute stature vêtue d’un trench-coat et coiffée d’un deerstalker, la casquette de Sherlock Holmes, portant une élégante mallette de voyage en cuir : Lord Mike Rosoft en personne. Il reste à l’écart et fume son cigare en attendant la fin de la cérémonie pour un homme qu’il n’avait pas connu. Alors que tout s’était bien passé jusque-là, lorsque le regard de Raymonda se porte sur Mike, son visage s’éclaire soudainement puis s’éteint tout à fait, comme une ampoule survoltée qui claque en jetant un dernier éclair. Jérôme la récupère de justesse, elle aurait pu finir au fond du trou elle aussi. Elle reprend vite ses esprits, et tout le monde met ce malaise sur le compte du décès. Quand les condoléances sont terminées, on rejoint la voiture et l’irlandais.
- — Hello daddy, c’est très gentil à vous d’être venu.
- — Sir Mike, je vous présente Madame Raymonda Le Vissec. Raymonda, voici Lord Mike Rosoft, mais vous aviez déjà fait connaissance, je crois.
- — Mon dieu, je n’arrive pas à y croire. J’ai l’impression d’un rêve étrange.
- — Sir Mike, vous étiez un peu en retard pour la cérémonie, si je peux me permettre.
- — Mais je suis veniou en bateau, moi, Monsieur !
- — En bateau ? Mais quel bateau ?…
- — Un ferry, de l’Irlande jusqu’à Roscoff, tout à côté, et le reste en taxi.
Le quatuor repart pour Perros, Mike prend une chambre dans le même hôtel, et les jeunes gens laissent les plus anciens se retrouver dans un petit salon. Quand ils reviennent deux heures plus tard pour le dîner, Mike en est à son troisième whisky, servi avec une technique consommée : il tend son verre au garçon et place son index sur le goulot pour obtenir une dose… convenable. Raymonda boit une eau minérale citronnée. Ils en sont à :
- — Mais ma chérie, ta place est avec moi, à Rosoft Manor. Je sais que je suis parti comme un coureur autour du monde, sans demander ton adresse ni même ton nom. Et après j’ai conniou quelque temps de gloire, la presse, la télévision. J’ai été anobli par Sa Majesté la reine, j’ai écrit un livre, j’ai acheté le manoir. Mais je ne t’ai jamais oubliée. Notre fille est bien meilleure que moi, elle m’a retrouvé.
- — Mike, tout cela est si soudain. Je sors de trois mois d’hospitalisation. Et puis ce drame. Et puis toi.
- — Oui, je suis là. Je suis veniou pour toi, pour te dire que je t’ai toujours gardée dans mon cœur. Je suis seul, tu es seule, notre vie est maintenant ensemble.
Que se passe-t-il après le dîner, eux seuls le savent. Les jours suivants sont redoutables, paperasses, notaire, assurances, etc. Raymonda et Mathilde héritent pour moitié de l’exploitation Le Vissec, mais aucune ne souhaite la conserver. Elle est donc mise en vente, mais, personne ne se portant acquéreur de l’ensemble, le notaire modifie l’offre pour une vente « à la découpe ». Plusieurs exploitants du coin veulent bien racheter les terres, d’autres du matériel, et les bâtiments sont vendus… à des Anglais. Mathilde tient à conserver un champ, où Le Vissec faisait ses artichauts, parce qu’il a une superbe vue imprenable sur l’anse de sable fin et blanc du Trestel. Elle y verrait bien une villa, pour des vacances d’abord et pourquoi pas pour y vivre un jour, loin du tumulte de la capitale. Raymonda sait rapidement comment investir sa part d’héritage, forçant Mike à installer le chauffage central dans le manoir humide et froid. Mais à part cela, ce lieu isolé et cette nature sauvage conviennent parfaitement à son esprit mélancolique.
Entre temps, Jérôme et Mathilde reprennent leur vie commune à Paris. L’une entame ses études d’infirmière, l’autre termine son cursus de chirurgie. Un peu à la hâte, mais pour être débarrassé, Jérôme valide une spécialisation en chirurgie traumatologique et reste dans le service des urgences où il a ses habitudes et une bonne équipe. La seule différence, c’est qu’il est mieux payé. Il poursuit ses recherches sur le sang de Mathilde et de ses parents. Leur spécificité est telle qu’il faut cumuler les compétences et les moyens du service d’endocrinologie et du labo de son copain. Au final, après plus de deux ans de recherches intenses, ils finissent par débusquer le processus. À des taux très élevés, les molécules de sérotonine et de dopamine fusionnent en une seule molécule relativement instable, reconnue parfois comme dopamine et parfois comme sérotonine par les appareils.
En travaillant sur ce couple de molécules et après des centaines d’essais infructueux, les chercheurs réussissent à mettre au point un modèle artificiel similaire, n’engendrant pas d’effets indésirables de l’un ou de l’autre, mais perturbant notablement le système nerveux central responsable de la production hormonale. Testé en secret sur plusieurs sujets, quelques gouttes de cette molécule diluée provoquent rapidement une terrible bouffée hormonale qui rend la personne folle de sexe pour quelques heures, le temps que ce produit instable soit éliminé. Ils font une publication remarquée dans des revues médicales spécialisées, en évitant de révéler la technique très particulière d’association des molécules, puis commence le long parcours du combattant de l’autorisation de mise sur le marché qui dure trois ans.
Mais l’attente est largement récompensée. Le Docteur Jérôme Rezzin, inventeur (au sens découvreur) du phénomène, reçoit une première somme considérable ainsi qu’un pourcentage sur les ventes du « Matildor », le booster de la libido féminine qui connaît un succès mondial, considérable. Son présent et son avenir sont assurés. Mathilde et ses parents biologiques, en tant que sujets d’étude et détenteurs du modèle « original » sont également grassement récompensés. Ce qui permet à Lord Rosoft de parfaire son installation de chauffage par des forages et des pompes à chaleur qui assainissent définitivement le manoir, pour le plus grand bonheur de Raymonda qui semble épanouie. Au point qu’elle devient Lady Raymonda Rosoft, car ils convolent en justes noces, le même jour et au même lieu que leur fille Mathilde, devenant Madame Rezzin.
Le couple Rezzin s’installe en Bretagne dans une superbe et immense villa toute neuve, mais construite dans le respect du style local. Ils s’investissent professionnellement dans le petit centre hospitalier de Tréguier, qui devient rapidement couru de toute la région pour la qualité de son chirurgien, assisté de son infirmière-anesthésiste préférée. Jérôme poursuit des recherches en parallèle, pour lui le problème étant : comment faire baisser le taux de cette molécule double dans le sang de son épouse, afin qu’elle puisse avoir des enfants ?