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Temps de lecture estimé : 23 mn
14/10/20
corrigé 05/06/21
Résumé:  Marc Aurèle, talentueux business man, va tomber sur un os, enfin, pas exactement, plutôt sur un corps de chair et d'esprit. Premier épisode d'une fiction où la technologie froide et impersonnelle mène les deux héros à la découverte de l'érotisme.
Critères:  #rencontre inconnu voyage train telnet collection cérébral voir
Auteur : Onyx31      Envoi mini-message

Série : BlackBerry vs iPhone : ou la quête de l'érotisme

Chapitre 01 / 04
BlackBerry vs iPhone : Rencontre des plus troublante

Il y a plus d’une dizaine d’années apparaissait un nouveau style de téléphone, les smartphones. Ces objets sans âme allaient petit à petit radicalement changer notre vie, les relations entre les humains… et être source de nouvelles aventures.


Cette fiction se déroule à cette époque déjà lointaine…




Je sors de l’immeuble climatisé et me retrouve illico dans la fournaise de l’esplanade de la Défense. Je regarde mon bracelet-montre.

11 h 30.

Très bien. J’ai le temps de passer acheter quelques macarons pour mon assistante qui les affectionne tant. J’ai ce petit geste à chacun de mes passages dans la capitale, enfin, quand mon planning me le permet.


Je hèle un taxi. La berline allemande s’arrête à ma hauteur, j’ouvre la porte et m’installe confortablement sur la banquette arrière. J’inspire un grand coup tout en profitant de la fraîcheur de l’air conditionné.



Il s’insère dans la circulation.



Mais je suis déjà ailleurs. Il n’insiste pas, devinant qu’il ne tirerait de moi rien d’autre que les indispensables formules de politesse.

Machinalement j’extrais de ma poche mon BlackBerry et le remets en position vibreur. Je regarde mes mails. Vingt-huit pendant l’heure et demie qu’a duré ma réunion, mais rien d’essentiel pour aujourd’hui.

J’appelle mon associé.



Je l’entends soupirer au bout du fil.



Je sens comme un sarcasme dans sa voix.



Je raccroche.

Dans la foulée j’appelle mon assistante.



À peine le temps de lire quelques mails que le chauffeur me signale que nous sommes arrivés. Je lui demande de m’attendre, je n’en ai pas pour longtemps.


Je m’extirpe du taxi et m’engouffre dans le hall de la vénérable maison parisienne. Je perds cinq bonnes minutes à attendre mon tour et commande deux réglettes de macarons, une à la pistache et l’autre à la fraise mentholée. Ce sont les préférés de Pauline. Je sors ma carte de crédit, demande une facture, tout en me remémorant le jour où je l’ai recruté.


Cela devait être le dixième entretien d’embauche. Elles étaient toutes aussi compétentes les unes que les autres, mais aucune ne sortait du lot. Je pestais intérieurement en pensant au temps perdu quand elle entra dans mon bureau. J’aurais dû la prier de s’asseoir, mais j’ai préféré la laisser mariner debout un certain temps en la dévisageant. J’use souvent de ce subterfuge pour déstabiliser les plus faibles. Enfin, je l’invite à prendre place en face de moi.


Je laissai le silence inconfortable se prolonger un peu, tout en m’enfonçant dans mon fauteuil. Elle se balançait d’une fesse sur l’autre, ne savait pas quoi faire de ses mains, et ses yeux, comme apeurés, cherchaient où se poser. Je décidai alors d’abréger son calvaire en lui posant les questions d’usage. Enfin soulagée, elle débita sans respirer son laïus pendant que je relisais distraitement son CV tout en l’observant du coin de l’œil.


J’écoutais d’une oreille peu attentive sa voix mélodieuse, mais si peu assurée. Je la dévisageais, essayant de mettre à nu sa personnalité. Ce n’était ni la plus diplômée ni la plus belle, juste une jeune femme peu expérimentée. À ce moment-là, mon sixième sens me sortit de ma torpeur. Elle avait ce petit quelque chose d’indéfinissable qui m’empêchait de la quitter du regard. J’étais comme hypnotisé. Elle n’avait pourtant rien d’extraordinaire, mais il y avait cette petite voix au fond de ma tête, celle qui me pousse parfois à tenter l’impossible et qui soudainement me susurrait, vas-y, fonce. Une fois de plus, je vais suivre mon instinct. Ma décision était prise. Ce serait elle ma nouvelle secrétaire.



Retour brutal à la réalité.

Tout à ma rêverie je n’ai pas remarqué la vendeuse qui me tend le terminal. Je règle et sors rejoindre mon taxi.



Mon téléphone vibre, c’est justement Pauline. Elle veut quelques précisions avant de m’envoyer par mails tous les détails et documents sur mon trajet.


Je ne me lasserai jamais de sa voix. C’est une de ses armes fatales. Je me demande comment elle est habillée ce matin. Cette fille regorge de talents souvent insoupçonnables. Elle a ce don si particulier de porter naturellement la tenue adaptée à la situation, d’avoir le bon mot et le bon geste au bon moment.


Depuis maintenant cinq ans qu’elle travaille pour moi, je ne sais toujours pas ce qui me charme le plus en elle. Dès que je le peux, je l’emmène lors de négociations difficiles. Plusieurs fois, alors que je sentais que le contrat allait nous échapper, elle a su retourner la situation de façon magistrale. Comme je le dis souvent à mon associé, il y a trois choses qui font tourner le monde : le sexe, l’argent et le pouvoir. Mais, parfois, je l’avoue, je ne comprends pas comment elle réussit ce tour de force. Ce doit être certainement un talent secret hérité d’une ancêtre ensorceleuse. Chaque jour je me félicite de l’avoir choisie. Elle est aujourd’hui devenue ma première collaboratrice et est indispensable au bon fonctionnement de la société, et, cerise sur le gâteau, elle ne rechigne jamais à…


Brrr brrr, encore mon téléphone.



Quelques mails et coups de téléphones plus tard et voici que la gare se profile devant nous.

Je règle, remercie le chauffeur et file m’engouffrer dans le hall des départs.


J’ai peu de temps. J’expédie les formalités, trouve le bon quai, le bon train et monte à bord. Les numéros de compartiments défilent, enfin le mien. J’ouvre la porte, salue machinalement ses occupants et m’installe à ma place près de la fenêtre. Je pose mon ordinateur portable sur mes genoux et me mets au travail.


4 h 30 de trajet

Quatre heures plus tard, mes dossiers terminés, je suis fin prêt pour aller rencontrer ces deux vieux chnoques. Enfin, je ne devrais pas médire sur les clients qui me font vivre.

Encore trente minutes à tuer.


Je me détends et replie lentement l’écran de mon ordinateur sur le clavier. Au fur et à mesure qu’il descend, je vois se dévoiler une paire de jambes parfaitement épilées, au grain de peau incroyablement fin et régulier, annonciateur très certainement d’un toucher des plus agréable. Dans leur prolongement, des pieds effilés aux ongles parfaitement manucurés enchâssés dans des escarpins à hauts talons et aux lanières d’un cuir finement travaillé caractéristique d’une ancestrale maison parisienne.

Je reste stoïque.


Elle décroise les jambes, le tissu de la jupe d’un noir mat profond se tend légèrement au-dessus des genoux, mais sans rien dévoiler. Mon activité neuronale se décuple soudainement alors que les idées les plus folles affluent vers mon cortex cérébral. Cet entrejambe m’attire inexorablement et ma créativité fertile s’emploie à imaginer ce qu’il pourrait bien receler.


Zut. Je viens de réaliser que, tout absorbé par mon business, je n’avais pas le moins du monde porté attention aux occupants de mon compartiment.

Je vais lever les yeux pour découvrir à qui appartenait la magnifique paire de jambes qui se trouve juste en face de moi.

Mais non, je me retiens.

Je veux profiter encore un peu de ce moment hors du temps.

Et si j’étais déçu ?

Voulant retarder au maximum l’instant de vérité, je commence par dévisager ma voisine de droite.


C’est une mamie, vêtue d’un tablier à petites fleurs bleues, les jambes passablement gonflées et violacées. Problème de circulation sanguine certainement. Elle tricote de petites moufles ou peut être des chaussons, probablement pour un nourrisson à venir. À côté d’elle, un adolescent boutonneux au casque rivé sur les oreilles s’échine à tapoter des textos dans un langage certainement incompréhensible par le commun des mortels. Sur l’autre banquette, en face, un petit garçon est entièrement accaparé par sa console de jeu. À ses côtés, un homme âgé, certainement le mari. Le ventre proéminent affublé d’une chemise largement ouverte sur le devant qui laisse apparaître un marcel dont la blancheur n’était plus qu’un lointain souvenir.


Il ne me reste plus qu’à découvrir l’inconnue en face de moi. Je déglutis. Il y a neuf chances sur dix que la réalité ne soit pas à la hauteur de ce que j’imagine. Mais tant pis, je me lance.


Elle porte une veste de tailleur blanc façonnée dans un taffetas léger et fluide rehaussé d’arabesques aux motifs variés. La veste est ouverte sur un chemisier de mousseline crème dont le haut laisse deviner par une très légère transparence les reliefs de broderie d’un soutien-gorge de couleur sombre, dans les tons violet ou mauve, je dirais. Un modèle à corbeille à ce qu’il me semble, mais qui magnifie parfaitement son décolleté qu’elle a orné d’un collier à chaîne d’or retenant un pendentif enchâssant trois saphirs et un diamant.


Son visage, détendu, est encadré par de magnifiques cheveux noirs remontés en un chignon faussement négligé. Une frange rebelle donne à sa coiffure un effet plus glamour et moins sévère. De grands yeux d’un vert profond, rappelant l’eau de certains lagons des mers Australes, sont parfaitement assortis à la teinte des pierres précieuses trônant sur sa poitrine. Son visage laisse transparaître un petit air mutin, accentué par de très légères ridules encadrant ses yeux mis en valeur par une subtile pointe de mascara.


S’il y avait neuf chances sur dix que je sois déçu, j’ai eu droit, Dieu merci, à la dixième possibilité. Le silence du compartiment, à peine perturbé par les vibrations du train, donne à cet instant une dimension magique, hors du temps. Je suis subjugué par cette inconnue, n’osant pas bouger de peur de rompre le charme de cette vision.


Elle lit le dernier numéro du Cosmopolitan qu’elle annote par moment avec son stylo laqué noir.


Mon cerveau quitte le mode contemplatif pour enclencher le mode action. Comment l’aborder tout en gardant l’émotion de cette rencontre exceptionnelle ? Je la dévisage ouvertement tout en réfléchissant. La complimenter sur sa beauté, connerie d’ado faussement romantique. Lui demander directement son numéro de téléphone, méthode de rustre. Non. Elle mérite beaucoup mieux. Certes, mais quoi ?


D’instinct je sors de ma sacoche le journal pris ce matin à l’aéroport et un stylo. C’est l’édition du Herald Tribune. Sur la première page j’écris mon numéro de téléphone et dessous, gribouille un smiley tout sourire avec une bulle de bande dessinée contenant les cinq lettres suivantes : HELLO.


J’hésite.


Est-ce une bonne idée ? Allez mon gars, mouille-toi un peu, sois sûr de toi et c’est déjà cinquante pour cent du résultat ! C’est ce que je me dis en général avant de me lancer dans une négociation difficile. Je prends le journal, le lui tends tout en la regardant dans les yeux. D’une voix calme et grave, je me lance :



Son stylo s’immobilise net.

Elle relève la tête, croise mon regard. Ses yeux oscillent entre le journal et moi.


Secondes interminables.


Surtout rester calme et serein, ne pas lui dévoiler mon trouble et ma fébrilité. Elle remonte son stylo près de sa bouche sans toutefois le mordiller. Je soutiens son regard et pense très fort : « allez, vas-y, prends-le ».


Son visage reste impassible. Quelques secondes plus tard, me fixant droit dans les yeux, elle esquisse un sourire contenu et s’empare du journal, ne laissant paraître aucun signe d’étonnement.


Merci beaucoup, me dit-elle.


Un frisson me parcourt l’échine. Cette attitude, ces gestes lents et calculés sont signe d’une parfaite maîtrise de soi. Du grand art. La partie va être rude.

Ses yeux se posent sur le journal quelques secondes avant de le ranger dans son sac à main. Elle reprend alors sa lecture le plus naturellement du monde.


Ma belle assurance d’il y a quelques secondes s’effondre.

Vite, penser à autre chose pour le pas rougir de honte et ne pas donner l’image d’un chien battu quittant la bataille la queue entre les jambes.


C’était suicidaire. J’aurais dû essayer quelque chose de plus classique. Heureusement qu’elle ne connaît pas mon nom ! Je serre les fesses en priant secrètement le conducteur du train d’accélérer afin d’abréger mon calvaire.


Tout entier à mes déprimantes pensées, je ne me suis pas rendu compte que je la fixais toujours. Au moment où j’allais passer à autre chose, elle pose son magazine, prend son sac à main et en sort un étui en cuir griffé d’un grand maroquinier. Délicatement elle en extrait un iPhone noir.


Mon cœur ne fait qu’un bon.

Yes ! Je suis le meilleur !

Elle commence à taper un SMS.

Ma joie n’est que de très courte durée. Elle n’a pas pris le journal, elle n’a donc pas mon numéro. Ce SMS n’est pas pour moi. Elle a décidé de m’humilier jusqu’au bout.


Mon gars, pendant la curée, reste digne coûte que coûte. Ne lui donne pas le plaisir de pouvoir se délecter de la honte du vaincu.


Je tourne la tête vers la fenêtre et laisse mon regard s’égarer dans la campagne limougeaude.


Brrr brrr, brr brrr, brrr brr


Merde, mon portable, quel est le connard qui va encore m’emmerder.

Rageur, je sors mon BlackBerry.

Nouveau SMS du 06 XX XX XX.


« Bonjour. Vous pensiez que j’allais tomber à vos pieds ou me jeter dans vos bras avec un simple Hello ? »


Un seul mot me vient à l’esprit : putain ! (Je précise que dans ma région, le mot putain n’est nullement vulgaire ou péjoratif, mais qu’il s’emploie familièrement pour exprimer la surprise.)

Elle est très forte.

Elle a retenu mon numéro et a attendu pour me répondre uniquement dans le but de me faire mariner. Tu crois m’avoir mouché, c’est ça ? Tu veux jouer ? OK, je suis ton homme.

Surtout ne pas s’emballer. La prendre à son propre jeu. Elle n’a pas cherché uniquement à me remettre à ma place, mais elle a pris le temps d’affûter à sa réponse. C’est une pro.


Réfléchir vite.

Difficile.


C’est que la situation de troublante qu’elle était est soudainement passé au niveau excitante. Ses lèvres esquissent un léger sourire.


« Qui sait ? »


À peine envoyé, je tape un second SMS sans lui laisser le temps de répondre. Il faut dire que je suis d’une extrême habileté pour écrire avec mon BlackBerry.


« Mais vous avez souri.

C’est un bon point de départ pour une conversation… »


« Je n’ai pas souri. »


« Si, si, je vous l’assure. »


Avant même que son iPhone ne vibre, j’avais discrètement relevé mon smartphone, cadré ses lèvres carmin et pris une photo que je lui envoie par MMS avec le commentaire suivant.


« Vous voyez ? »


À peine lu mon message et vu la photo que déjà elle se ressaisit.

Ça y est, je reprends la main, je l’ai mise sur la défensive. Il me faut pousser encore un peu mon avantage, mais pas trop ouvertement.


Brr brr


« Moi aussi je sais prendre des photos. »


Surtout ne pas rougir.


Je projette mon esprit à la vitesse de la lumière dans les grandes étendues gelées du pôle Nord en plein blizzard. J’utilise souvent cette technique pour me ressaisir et ne pas montrer mon trouble.


Je regarde pour la deuxième fois la photo. C’est mon entrejambe et, vue sous cet angle, la bosse de mon pantalon est sans équivoque. Dans le feu de l’action, je n’avais même pas fait attention à mon sexe qui commençait à se manifester, signe qu’il appréciait la tournure des événements.


« Beau costume Cerutti, n’est-ce pas ? »


Elle ose me narguer. La garce ! Comment me sortir de ce pétrin ?


« Je vois que vous êtes une connaisseuse… »

« Je crois tout simplement que, vu à la vitesse à laquelle vous vous êtes enflammé, vous ne ferez pas long feu. »


Là, c’est carrément de la provocation !

Sous-entendre que je suis un petit joueur ! Elle pense me clouer le bec ? C’est mal me connaître !


« Supposition sans fondement ! »

« Changer de sujet pour cacher votre trouble n’y changera rien. »


Et toc, renvois à l’expéditeur.


« Cacher mon trouble ? Il me semble que c’est vous qui ne maîtrisez plus rien. «

« Détrompez-vous, je suis absolument serein. »

« Vous croyez ? »

« Sans vous offusquer, Madame, parfaitement. »

« Ah oui ? »


Aïe, cela sent le roussi, elle accélère sa frappe. Elle me prépare un mauvais coup, je le sens. Je guette anxieusement son nouveau SMS.

Rien. Je relève la tête.


Stupéfaction.


Elle plante son regard dans le mien tout en affichant un sourire victorieux, le genre de mimique qui traduit la jouissance de celle qui va mettre échec et mat son adversaire. Lentement, comme dans un ralenti de cinéma, sa main droite se lève, arrive à son chignon et retire négligemment l’aiguille dorée qui le maintenait en forme. D’un geste de tête savamment maîtrisé, elle libère ses longs cheveux noirs qui reprennent naturellement leur volume initial en un mouvement très sensuel.


C’est irrésistible.


La tension dans mon pantalon décuple instantanément.

Ne pas rentrer dans son jeu.


« Et maintenant toujours aussi serein ? »

« Belle crinière, en effet, votre côté sauvageonne, je suppose ? »

« Pirouette de mâle aux abois. »

« Je devrais vous donner une leçon. »

« Oui, une leçon… »


En lisant cette dernière ligne, je pense au fond de moi : oh oui, vas-y, lâche-toi !


« Oui, la numéro 8 ! »


Merde, c’est quoi ce baratin ? Numéro 8 ? Elle a trop mouillé et cela lui a inondé le cerveau ! Qu’est-ce que je vais répondre moi ?


Instinctivement je lance mon navigateur. Pourvu qu’il y ait du réseau dans ce trou. Oui, ça y est.


Recherche : leçon numéro 8.


Je fais défiler les réponses. Merde, je ne trouve rien qui m’inspire. Je poursuis, page suivante… plus vite !


STOP !


Peut-être cela, je clique sur le lien et l’image s’affiche bien trop lentement vu mon niveau de stress.


Leçon N°8 d’Aubade …

Wouah ! Chaud devant ! Mettre à l’épreuve son self-control qu’il y a marqué !


C’en est trop. Je sens mon sexe turgescent frémir. Ça y est, j’ai compris son stratagème, me pousser à bout pour me faire exploser, là, devant elle, histoire de se repaître du spectacle de ma mise à mort qu’elle immortalisera par une photo de mon entrejambe tâché. Ce sera son trophée.


Elle est redoutable.


Zen, rester zen.

Faire le vide dans ma tête.

Si je survis, je vends ma boîte et je monte une usine de boxers étanches avec réservoir récupérateur de sperme, histoire de pouvoir jouir tranquillement en toutes circonstances !


Ne pas me laisser démonter.

Respirer, contenir la pression sans rougir. Et si ce n’était pas cela ? Non les coïncidences n’existent pas.


« Belle guêpière de dentelle, chute de rein vertigineusement sensuelle… »

« Bien joué, mais je suis sûr que vous bluffez. »

« Je suis la mise … »

« Et… »

« Demande à voir… »


Grrzrrrzrrrz. Le haut-parleur crachote d’une voix nasillarde teintée d’un fort accent provincial :



Ah non, pas déjà ! Que fais-je ? Dupond et Dupond, ou la leçon N°8 ?


Business is going on ….


Je suis bouleversé, j’ai le plus grand mal à me lever. Je récupère la sacoche de mon ordinateur, salue longuement de la tête la belle inconnue tout en plongeant sans retenue aucune mes yeux dans les siens. Je laisse se déverser dans mon regard toutes les émotions refoulées durant ce moment d’une si rare intensité, lui signifiant ainsi qu’elle avait gagné, que oui, j’étais tombé entièrement sous son charme. Je ne puis rien articuler d’autre qu’un laconique :



Je quitte le compartiment en souhaitant bonne fin de journée à ses occupants. Une fois sur le quai, je m’arrange pour ne pas passer sous sa fenêtre. Je sais être bon perdant. Je reprends mon BlackBerry :


« Madame, je tiens à vous remercier pour ce moment d’une exceptionnelle qualité. Votre esprit et votre charme ont trouvé dans votre tailleur Chanel un écrin à leur hauteur. Je vous souhaite une très agréable fin de journée.

Je me nomme Marc Aurèle, pour vous servir. »

« Monsieur, telle la plus brillante des étoiles de la Voie lactée, vous avez illuminé ma journée. »

« Vous avez mon numéro, faites en bon usage… »




*****




7 h du matin, je suis au bureau.

J’ai toujours aimé arriver tôt bien avant tout le monde, le calme est propice au travail efficace. Si d’habitude je ne lève pas la tête de mes dossiers, aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de m’octroyer une petite pose, le dos bien calé dans le cuir de mon fauteuil.


Mon BlackBerry est posé sur mon bureau comme à son habitude. Je le fixe. Mon esprit est ailleurs, entre Paris et Brive. Je prends mon téléphone. J’ai créé un contact avec son numéro. Ignorant son nom, j’ai mis : inconnue du train.


Mon doigt hésite, lui écrire, appeler, ne rien faire …


Déjà une semaine, sept jours durant lesquels régulièrement je prends mon téléphone, le tourne dans tous les sens et le repose.

Jeudi dernier, j’ai quand même réussi à écrire deux lignes… puis les ai effacées.

Je suis perdu.

Je ne sais pas quoi faire.


J’ai peur.

Peur de gâcher ce doux rêve.


Comme chaque jour, je repose mon téléphone sur le bureau. J’allonge mes jambes sur ma table de travail et repense à elle. Mon sexe durcit à cette seule évocation. Ma main se pose machinalement sur la bosse de mon pantalon. Non, c’est pathétique, je ne vais pas me masturber sur sa photo… elle mérite beaucoup mieux.

Mieux, oui, certainement, mais quoi ?

Voilà mon problème existentiel.


Business is going on…


Comme à chaque fois.

Je dois vous dire que depuis toujours, je suis un bourreau de travail. Étant jeune, alors que je faisais mes études d’ingénieur dans une prestigieuse école, je menais en parallèle un cursus d’art couronné par un titre de Docteur en art moderne, d’où mon attrait pour les beaux objets.


Mais depuis sept jours, je n’ai plus le cœur à l’ouvrage. Philippe, mon associé, l’a bien vu même s’il ne s’en inquiète pas vraiment. Il m’a même proposé de partir quelques jours. Pauline, qui me connaît mieux que personne, n’est pas de son avis. Elle a bien vu qu’un ressort s’était cassé, que j’étais devenu une sorte de coquille vide, chose proprement impensable d’ordinaire tellement mon énergie débordante pouvait soulever des montagnes.


Mais là, je n’ai plus goût à rien.


8 h. Le claquement régulier de talons sur le plancher m’indique que Pauline arrive. Je l’entends frapper. Elle entre sans attendre ma réponse, me salue et me propose un café.

J’accepte.

Elle est radieuse comme toujours.

Quelques minutes plus tard la revoici qui dépose une tasse fumante accompagnée d’un macaron.


Elle s’assoit sur l’angle du bureau, légèrement penchée en avant, laissant infuser un thé particulièrement odorant. Le tissu de son chemisier est tendu par ses seins m’offrant ainsi une vue imprenable sur son décolleté généreux. Elle n’ignore nullement que je suis amateur de belles courbes féminines que je nomme d’ailleurs le premier art. Dans sa grande mansuétude, Pauline a toujours eu la délicatesse de ne jamais s’offusquer de mes coups d’œil indélicats.



Je ne réponds pas.

Signe de mon mal-être, les traits de mon visage n’ont pas bougé d’un iota. D’ordinaire je l’aurais au moins complimenté sur sa tenue.


Le silence est pesant.

Enfin, j’ouvre la bouche.



9 h 12 : On frappe, Pauline entre.



Elle tient dans sa main une enveloppe de papier Craft. Elle la pose sur mon bureau, tourne les talons et quitte la pièce sans oublier de refermer la porte.

Je regarde le colis. Aucune adresse ni indication. Étrange.


Je l’ouvre.


À l’intérieur, un papier de soie vert pâle entouré d’un ruban doré à la manière d’un paquet cadeau. Je tire une des extrémités du cordon… doucement, comme si je m’attendais à voir surgir quelque chose.

.

Le nœud cède. Les pans de l’emballage s’ouvrent telle une fleur en train d’éclore.


Je reste sans voix.


J’avance ma main, attrape la magnifique guêpière que le paquet contient et la contemple tel un chef d’œuvre.


Mon cerveau se vide.


Je la soulève plus haut à bras tendu pour mieux l’admirer. Un morceau de bristol s’en échappe. Je le saisis frénétiquement et lis le message.


« Je vous devais quelque chose. Une leçon, la N°8. Je tiens toujours parole. »


L’écriture manuscrite est régulière, bien formée, maîtrisée. Sur les mots une légère trace de rouge à lèvres carmin. Je porte à mon nez la pièce de lingerie. Poison de Dior. Je le reconnaîtrais entre tous.

La soie délicate glisse entre mes doigts. Délicieuse sensation qui renvoie illico mon esprit dans le passé, dans ce compartiment, là où tout a commencé.


Je plonge ma tête dans l’étoffe et inspire longuement. Si mon cerveau est figé, mes tempes, elles, sont au bord de l’explosion tellement mon cœur en tachycardie sévère est entré en zone rouge.


Je vais mourir.


Mais non, contre toute attente je suis toujours vivant.

Amorphe il y a quelques minutes, je sens monter en moi une puissante vague d’énergie qui me propulse tel un fou furieux dans le bureau de Pauline.

Je perds la notion de la réalité et hurle :



Je me retrouve planté devant elle, surexcité, en nage, un dessous féminin à la main. Je vois ses yeux s’écarquiller… puis un sourire naître sur ses lèvres.



Je rentre dans mon bureau, claque la porte et retourne à ma table de travail. Je balaie d’un geste vif mes dossiers, manquant de faire valser mon ordinateur.



Enfin, je trouve mon téléphone. Mes mains moites tremblent. Je le fixe. Je me retiens de le lancer par terre. Je tourne en rond tel un lion en cage.



Retour dans le bureau de Pauline.



Je blêmis.

Elle est en ville, à deux pas d’ici, dans un palace.

Enfin un élément tangible. Je reprends mes esprits et bascule instantanément en mode action, là où j’excelle.



L’excitation étant retombée, je retourne dans mon antre, m’affale sur le canapé, me relève quasi instantanément pour finalement aller me servir un scotch que je siffle d’un trait. Je reprends mon téléphone et regarde pour la dix millionième fois la photo de son visage prise à son insu dans le train.


Quelques minutes plus tard qui m’ont paru une éternité, Pauline entre sans même frapper.



Je me lève d’un bon et embrasse Pauline sur les deux joues.



J’ai besoin de reprendre mes esprits. Je m’assois calmement, la tête coincée entre les mains.

Qu’est-ce que cela signifie ? Elle m’envoie la plus chaude des cartes d’invitation, s’arrange pour que je la retrouve, et elle part ? Sans même attendre ? Cela n’a pas de sens.


Ou plutôt si, tout est clair.

Je me redresse, inspire et expire profondément plusieurs fois.

Je suis à la croisée des chemins. Si je ne fais rien, je deviens fou, si je pars à sa recherche, je ne sais pas ce que je vais trouver, combien de temps cela prendra et je risque de m’y perdre.

Je tourne la tête, je vois mes dossiers… et la guêpière. Mes yeux passent de l’un à l’autre sans arriver à se décider.

Je sens sourdre en moi un flot d’énergie et une folle envie de …


Et toujours cette petite voix dans ma tête qui marmonne : mais non, ce n’est pas raisonnable, non, vraiment pas. Tu ne peux pas tout plaquer d’un coup de tête, non, ce n’est pas toi. Tu es un homme, réfléchis avec la tête sur les épaules… Elle n’a pas tort…


Business is going on ….


Je remets alors de l’ordre sur ma table de travail, ouvre mon ordinateur et me force à me concentrer.


Quelques minutes plus tard, Pauline entre sans même frapper.

La surprise se lit sur son visage en me voyant calmement assis le nez sur mon écran.



Soudainement son visage change radicalement.



Elle s’approche et m’arrache de mon fauteuil.



Je la regarde, médusé. Je ne vois plus la jeune fille gauche que j’ai embauchée il y a quelques années de cela, mais une femme à l’aplomb incroyable. Je suis vraiment fier de qui elle est devenue.



Tout se mélange en moi, je ne suis plus sûr de rien, mais pour la première fois de ma vie j’allais oser.


Adventure is going on…


Je sens l’énergie affluer dans tout mon être, plus rien ne pourra me retenir. Je lui donne les clés des bâtiments et la carte bleue de la société. Voilà Pauline. Je vais appeler Philippe pour lui expliquer. Je la regarde droit dans les yeux.



Pour la première fois en cinq ans, je venais de la vouvoyer.


Je pose un baiser sur ses lèvres, tourne les talons et me dirige vers l’ascenseur.



À peine dans le couloir, j’attrape mon BlackBerry, contact, inconnue du train, nouveau SMS…



À suivre…