| n° 19815 | Fiche technique | 21043 caractères | 21043 3618 Temps de lecture estimé : 15 mn |
25/09/20 |
Résumé: Porthos s'ennuie... Il ne fait plus la loi chez lui et les aventures lui manquent. Heureusement, d'Artagnan est de retour. | ||||
Critères: #théâtre #humour #nonérotique #historique | ||||
| Auteur : Brodsky Envoi mini-message | ||||
Personnages :
– Baron Porthos de Pierrefonds du Vallon de Bracieux
– Mousqueton (valet de Porthos)
– Adélaïde de Pierrefonds (femme de Porthos)
– D’Artagnan
____________________________________
Porthos – Mousqueton
Porthos est en train de petit-déjeuner en trempant des rillettes dans son café.
Porthos : Ah Mousqueton, sais-tu que, selon le nutritionniste Garant, le petit déjeuner est le repas le plus important de la journée ? Celui qui permet de rendre la vie joyeuse et décide que notre humeur sera bonne ou mauvaise en fonction de la richesse des mets que nous ingurgitons.
Mousqueton : Bien sûr, mon Maître, je sais tout cela. Souhaiterez-vous continuer avec quelques œufs au plat.
Porthos : Oui. Quatre œufs, s’il te plaît… Avec quelques mouillettes bien beurrées. Ou plutôt non… Pas de beurre. Tartine-les avec du saindoux… et… ne reste-t-il pas quelques tripes d’hier soir ?
Mousqueton : Si fait, mon Maître…
Porthos : Alors… fais-les réchauffer un peu. Je me sens de belle humeur ce matin.
Mousqueton : À vos ordres, mon Maître…
Porthos : Mousqueton ! Viens donc ici… Il me déplaît que tu m’appelles encore Maître après toutes ces années passées à mon service. Eh quoi ! Ne suis-je pas devenu un gentilhomme libéral, acquis aux idées du temps. Contente-toi de m’appeler par mon nom. Plus de « chichi » entre nous.
Mousqueton : Bien, Monsieur Porthos.
Porthos : Non, non… Pas « Monsieur Porthos ». Libéral ne signifie pas familier… Il faut que tu ajoutes mes titres également.
Mousqueton : Monsieur le Baron alors ?
Porthos : Hum…
Mousqueton : Monsieur le Baron de Pierrefonds ?
Porthos : Hum…
Mousqueton : Je ne vois pas…
Porthos : C’est pourtant simple… De quel titre suis-je propriétaire, mon bon Mousqueton ?
Mousqueton : De celui de Baron du château de Pierrefonds, Maître.
Porthos : Par ma femme. Et de ?
Mousqueton : Du domaine du Vallon, peut-être ?
Porthos : Pas peut-être, Mousqueton… Je l’ai acheté fort cher. Ainsi que celui de Bracieux.
Mousqueton : Alors vous désirez qu’on vous appelle Baron Porthos de Pierrefonds du Vallon de Bracieux ?
Porthos : Hum… Baron Porthos de Pierrefonds de Bracieux du Vallon plutôt. Oui, cela sonne plus juste.
Mousqueton : Et c’est effectivement plus libéral que Maître Porthos.
Porthos : Oui, n’est-ce pas ? Et puis Maître Porthos, cela sent son patron de taverne. On ne doit pas dire Maître Porthos, comme on dirait Maître Jean, Maître Jacques…
Mousqueton : Ou Maître Corbeau…
Porthos : Parfaitement… Ce crétin de Maître Corbeau grimpé sur son arbre perché et tout empli de son immense fatuité.
Mousqueton : Et à qui Maître Renard dit : Eh, bonjour Monsieur de Pierrefonds, que vous êtes joli, que vous me semblez bon… Sans mentir, si votre parure se rapporte à vos aventures, Vous êtes l’Apollon de toute la Région…
Porthos : Ah ah ah… Mon brave Mousqueton… Décidément, tu ne comprends jamais rien ! Dans la fable de Monsieur de la Fontaine, le renard ne croit pas un mot de ce qu’il dit. Et alors le corbeau, qui n’est qu’un fat, tombe dans le piège… Toi, tu ne fais qu’exposer des évidences lorsque tu parles ainsi de moi. Mais je ne te blâme pas, va… Tu n’es ni poète ni moraliste. Tu es serviteur… Le meilleur qui soit d’ailleurs, car je ne m’entoure pas de n’importe qui, mais comme on dit chez nous… Chacun à sa place et les girafes seront bien gardées.
Mousqueton : Mais… Monsieur le Baron Porthos de Pierrefonds de Bracieux du Vallon…
Porthos : Non ! Finalement, je préfère « du Vallon de Bracieux ».
Mousqueton : Monsieur le Baron du Vallon de…
Porthos : Oh, mais tu ne comprends rien, mon pauvre Mousqueton. « Monsieur le Baron Porthos de Pierrefonds du Vallon de Bracieux ».
Mousqueton : Soit ! Toujours est-il qu’il n’y a pas de girafes en Picardie. On doit donc dire « les moutons seront bien gardés ».
Porthos : Il y a deux girafes dans mon domaine de Pierrefonds. Je les ai fait venir d’Afrique à grands frais. On peut donc dire depuis mon règne, « les girafes seront bien gardées ».
Mousqueton : Et chacun sa place…
Porthos : Et de la place, il m’en faut beaucoup… C’est pourquoi mon domaine est le plus grand de tous les domaines de la région. D’ailleurs, je pense y faire planter quelques nouveaux arbres à corbeaux.
Mousqueton : Des arbres à corbeaux ?
Porthos : Des arbres perchés… Ils doivent être rares, car je n’en ai trouvé aucune trace dans mes livres sur la botanique. Et je veux que mon grand domaine soit empli de choses rares, afin que le bon peuple puisse s’instruire en le visitant.
Mousqueton : Monsieur est d’une immense générosité…
Porthos : Immense en effet… Car je veux être l’ami des arts, de la science et du peuple. À l’entrée de mon domaine, je veux faire ériger une statue de ma personne en grand uniforme de mousquetaire, avec une plaque afin d’accueillir les visiteurs.
Mousqueton : Une plaque sur laquelle vous écrirez : « Monsieur le Baron Porthos de Pierrefonds du Vallon de Bracieux, amis des arts et des sciences vous accueille dans son domaine empli d’arbres perchés et d’animaux étranges ».
Porthos : Magnifique, mon bon Mousqueton…
Mousqueton : Au fait, j’allais oublier… une lettre est arrivée ce matin.
Porthos : Une lettre ? Voilà qui n’est pas courant. En es-tu bien sûr ?
Mousqueton : Ah que oui… Attendez… Elle doit être dans ma poche.
Porthos : Une lettre… Adressée à monsieur le Baron Porthos de Pierrefonds du Vallon de Bracieux ?
Mousqueton : Ah non… À Porthos, Mousquetaire du Roy.
Porthos : Donne-moi ça, tout de suite… (il lit la lettre)
Mousqueton : Une bonne nouvelle ?
Porthos : Bien sûr… d’Artagnan sera ici la semaine prochaine. Il viendra nous rendre visite… Il faut bien vite organiser tout cela. Des victuailles de premiers choix… et… du vin, beaucoup de vin… du vin du Loiret, je sais qu’il affectionne cela. Des perdrix, du gibier… Mon Dieu, il faut que je parte à la chasse… Va donc me chercher mes bottes au lieu de rester là les bras ballants… Allons…
Mousqueton : C’est que…
Porthos : C’est que quoi donc ?
(Mousqueton montre la porte… Adélaïde de Pierrefonds vient d’apparaître)
Adélaïde – Porthos – Mousqueton
Porthos : Ah, vous étiez là, ma douce.
Adélaïde : Oui…et depuis un moment déjà. Et j’ai tout entendu…
Porthos : Alors vous connaissez la nouvelle. Notre cher d’Artagnan sera là bientôt, aussi nous faut-il…
Adélaïde : Cela suffit, Porthos. Que vous ai-je dit plus de cent fois déjà cette semaine ?
Porthos : Que vous m’aimiez, ma douce…
Adélaïde : Non… pas cela…
Porthos : Ah si, ma douce, je vous assure… Hier encore, et cette nuit même, vous ne cessiez de me le répéter.
Mousqueton : J’ai tout entendu…enfin, si je peux me permettre.
Adélaïde : Je ne vous permets pas. Et si vous intervenez à nouveau, je vous ferai donner du bâton, Mousqueton.
Mousqueton : Du bâton ? Est-ce ainsi que l’on traite ses valets dans la noblesse libérale ?
Adélaïde : Libre à Porthos d’être libéral, mais moi je ne le suis pas. Taisez-vous. Quant à vous, mon ami…
Porthos : Oui, ma douce…
Adélaïde : Je ne cesse de vous répéter de moins manger. Et je vous entends préparer la venue de votre d’Artagnan en parlant de charcuterie, de saucisses, et je ne sais quoi…
Porthos : De charcuterie ? Grand Dieu que nenni, ma douce…
Mousqueton : Il a juste parlé de gibiers…
Porthos : Et de quelques bouteilles de bon vin…
Adélaïde : Oui, je vois… des perdrix, des sangliers, des chevreuils… Mais pas de charcuterie.
Porthos : Ah non, ma douce… Pas question de prendre du poids.
Adélaïde : Et ça ? (montrant le petit déjeuner)
Porthos : Ça ?
Mousqueton : Ça !
Porthos : Ah ça… Du… du café. Et… des tartines.
Adélaïde : Des tartines de rillettes…
Porthos : Non… Ah… Ah oui… Mousqueton, combien de fois faudra-t-il que je te dise que je ne prends plus de rillettes au petit-déjeuner ? Ma douce, pardonnez-moi, mais il s’agit d’une vieille habitude de soldat, et je n’avais pas fait attention ce matin que cet âne bâté m’en avait apporté. C’est que… voyez-vous, je pensais à vous.
Adélaïde : À moi, vraiment…
Porthos : Oui, je me disais que vous seriez heureuse de contempler ma statue à l’entrée de notre domaine.
Adélaïde : Vous ferez sculpter cette statue lorsque vous aurez vingt kilos de moins, mon ami.
Porthos : Mais Madame, pour perdre vingt kilos… Il ne faut plus manger.
Adélaïde : Il faut manger raisonnablement.
Porthos : Raisonnablement ? Il faut donc mourir de faim…
Mousqueton : Comme a écrit Monsieur Molière, il faut manger pour vivre et non vivre pour manger.
Porthos : Il faut manger pour vivre ! C’est bien ce que je dis… Et moi je vis beaucoup, alors il me faut beaucoup manger.
Adélaïde : Alors vous trouverez d’autres juments à chevaucher.
Porthos : Pourquoi cela ma douce, nos dix-huit étalons ne vous conviennent plus ?
Mousqueton : Euh, Monsieur… Madame entend par là…
Adélaïde : Et madame entend par ici également Mousqueton. Une dernière fois, mêlez-vous de vos affaires. Quant à vous, Porthos, j’entends bien que désormais vous viviez à ma fantaisie. J’ai épousé un mousquetaire, pas le rejeton de Mars ou de Bacchus. C’est d’un homme dont j’ai besoin pour faire vivre ce domaine, pas d’un goinfre, ni d’une outre pleine de vin. J’entends donc que vous remisiez par devers vous vos habitudes de soldat, votre langage de corps de garde, et que vous preniez soin désormais à administrer nos affaires comme il se doit. Quant à votre ami d’Artagnan, qu’il vienne ici vous rendre visite, je n’y consens qu’à l’ultime condition que ce ne soit pas afin de vous entraîner dans une de ces fâcheuses aventures dans lesquelles vous seriez une fois de plus amené à risquer votre vie.
Porthos : Mais, ma douce…
Adélaïde : M’avez-vous bien compris, cette fois ?
Porthos : Ma colombe…
Adélaïde : Et je ne partagerai à nouveau votre couche que lorsque vous vous serez décidé à honorer le contrat que je viens de mettre entre vos mains.
Porthos : (désespéré) Oui, Ma Dame…
Noir
D’Artagnan – Mousqueton
D’Artagnan : Ah, Mousqueton ! Quelle joie de te revoir, Capedediou…
Mousqueton : Monsieur a fait bon voyage ?
D’Artagnan : Excellent ! La route était bonne, le temps était beau, les auberges accueillantes…
Mousqueton : Mais le vin certainement moins frais qu’ici, je vous le parie (il sert une coupe à d’Artagnan).
D’Artagnan (boit) : Hé hé… Ce diable de Porthos fait toujours venir les meilleurs crus, je vois. À propos, comment va-t-il ?
Mousqueton : Eh bien…
D’Artagnan : Attends, laisse-moi deviner… Il est à la chasse. Je me trompe ?
Mousqueton : Eh bien…
D’Artagnan : Eh bien ?
Mousqueton : Eh bien… Non.
D’Artagnan : Eh bien… Quoi ?
Mousqueton : Il est… souffrant.
D’Artagnan : Diable ! Est-ce grave ?
Mousqueton : Je ne saurais dire, Monsieur. Disons qu’il est d’humeur… mélancolique.
D’Artagnan : Porthos ?
Mousqueton : Oui.
D’Artagnan : Porthos est d’humeur mélancolique ? Ah ah ah… Tu te moques de moi, sacripant ?
Mousqueton : Hélas non, Monsieur. Il est triste, sombre, erre de-ci de-là comme une sorte de fantôme…
D’Artagnan : Comment diantre cela est-il possible ?
Mousqueton : Vous allez pouvoir lui demander vous-même. Le voici qui vient…
Les mêmes – Porthos
D’Artagnan : Porthos… (il le prend dans ses bras)
Porthos : D’Artagnan… ce cher d’Artagnan… (plus bas) Ce cher d’Artagnan…
D’Artagnan : Alors… Que t’arrive-t-il ? Mousqueton m’apprend que tu serais malade.
Porthos (tristement) : Malade ? Oh non… (il s’assoit lourdement) As-tu fait bon voyage ?
D’Artagnan : Excellent… Je disais à Mousqueton justement que tout était parfait, hormis le vin qui était moins bon qu’ici.
Porthos : Le vin ? Ah oui… Mousqueton, sers donc du vin à mon ami.
D’Artagnan : Avec plaisir… Et trinquons à nos retrouvailles.
Porthos : Oh tu sais, moi, je ne bois plus que de l’eau…
D’Artagnan : De l’eau ? Que me racontes-tu là ?
Mousqueton : Parfois le soir, il prend aussi une camomille…
Porthos : Oui… Avec de la verveine. Cela égaie les longues soirées d’été.
D’Artagnan : De la camomille ? Diantre… Tu es vraiment malade alors. Serait-ce ton foie ?
Porthos : Bof… Non…
Mousqueton : Madame de Pierrefonds l’a mis au régime.
D’Artagnan : Au régime ? Porthos au régime ? Ah ah ah ah ah… Allez, bas les masques, bande de vilains farceurs.
Mousqueton : Il ne s’agit pas d’une farce, Monseigneur. Mon Maître n’a plus le droit qu’à des viandes maigres et des légumes verts. Salades, brocolis, courgettes, carottes…
Porthos : Des navets aussi, parfois. C’est bon les navets…
Mousqueton : Et des fruits… Beaucoup de fruits.
Porthos : Savais-tu que les tomates étaient un fruit, d’Artagnan ? Et le melon aussi…
Mousqueton : Mais attention, le melon c’est sans porto, et sans jambon de pays bien entendu.
D’Artagnan : J’entends… Mais quel est le but de tout cela…
Porthos : Oh… Bof…
Mousqueton : Madame assure qu’elle acceptera que mon Maître pourra faire ériger sa statue à l’entrée du parc lorsqu’il aura perdu vingt kilos. Et qu’il pourra également rejoindre à nouveau sa couche…
Porthos : Il paraît que notre lit nuptial ne supporte plus mon poids…
Mousqueton : Les autres non plus, d’ailleurs…
Porthos : Dès lors que je bouge un peu, les bois de lit s’affaissent, paraît-il…
Mousqueton : Il ne paraît pas, Monseigneur, la semaine dernière encore…
Porthos : Ah tais-toi donc, Mousqueton ! Est-ce ma faute si l’époque est au raffinement et qu’on ne construit plus rien de solide ? 130 kilos ? Est-ce si anormal lorsqu’on possède ma force herculéenne ?
Mousqueton : Mais vous avez également de gros os, affirme Madame !
Porthos : De gros os, de gros os… Et alors ? Ils ne diminueront pas avec des salades cuites ou des choux de Bruxelles. Et au début de notre mariage, Madame ne se plaignait pas que tout soit gros chez moi. Bien au contraire… Pfft… Mais laissons cela, d’Artagnan. Tu avais quelque chose à m’annoncer, disais-tu dans ta lettre.
D’Artagnan : Oui. Et sans doute une nouvelle qui te comblera puisque tu pourras ainsi échapper aux tortures que l’on te fait subir. Le Roi a besoin de nous…
Porthos : Tu veux dire que nous partons en mission ?
D’Artagnan : C’est cela !
Porthos : Ah, mon ami, tu ne pouvais me faire plus plaisir… Allons, Mousqueton, prépare nos affaires et…
Mousqueton : Oh… Mais je crains que Madame ne s’y oppose fermement.
D’Artagnan : Comment cela ?
Porthos (retombant dans son apathie) : Tu vois d’Artagnan, avant nous délivrions des femmes en détresse enfermées dans des donjons gardés par des dragons. Aujourd’hui, c’est moi que tu vas devoir délivrer…
D’Artagnan : Allons, mon ami, Adélaïde n’est pas un dragon.
Porthos : Oh…
Mousqueton : Hum…
Porthos : Elle crache pourtant du feu…
Mousqueton : Elle est terrifiante quand elle se met en colère…
Porthos : Elle règne sans partage sur le domaine…
Mousqueton : Et elle se moque bien des ordres du roi…
Porthos : Elle te dira qu’elle est d’accord, et puis…
Mousqueton : Quand vous serez parti, elle l’enfermera dans sa chambre…
Porthos : T’ai-je dis qu’elle goûtait jusqu’à mon café afin de s’assurer que je n’y ajoute pas d’Armagnac en cachette ?
Mousqueton : Aussi vous avais-je prévenu qu’elle le ferait !
Les mêmes – Adélaïde
Adélaïde surgit alors, furieuse
Adélaïde : Ah, le monstre, le fourbe, l’ingrat (elle jette à Porthos tout ce qui lui tombe sous la main), le menteur, le serpent, le Mazarin…
Porthos : (se protégeant comme il peut) Mazarin vaut mieux qu’on le dit, ma Douce…
Adélaïde : C’est cela, et tu es comme lui, menteur, vicieux, faquin, lâche, immonde…
Porthos : (fuyant) Allons, viens Mousqueton, il est temps d’abandonner la place… (Il sort)
Mousqueton : (geignard) Mais… moi, je n’ai rien fait…
Adélaïde : Va-t-en rejoindre ton Maître, vipère, ectoplasme, sapajou.
Mousqueton : (sortant à son tour) Vous vous égarez, Madame… Ces mots ne sont pas de vous…
Adélaïde : Sac à vin, bachi-bouzouk… (elle se met à pleurer) Bouh… quel monstre ! Après tout ce que j’ai fait pour lui…
D’Artagnan : (vient la consoler) Allons, Madame, allons… Séchez donc ces larmes qui risquent de ternir votre beauté…
Adélaïde : (pleurant dans ses bras) Taisez-vous, Monsieur, vous êtes du complot, je le sais bien. Tout est votre faute, d’ailleurs… sans votre venue…
D’Artagnan : Hé quoi ? Sans ma venue, votre mari continuerait de dépérir et de devenir l’ombre de ce qu’il a été. Souhaitez-vous régner sur une ombre de colosse ?
Adélaïde : Mais enfin… l’avez-vous bien regardé ? Il est en train de se transformer en barrique… Il ne cesse de manger, de boire comme un trou sans fond. Il se ramollit chaque jour un peu plus…
D’Artagnan : C’est pourquoi sans doute, un peu d’exercice lui fera du bien…
Adélaïde : Un peu d’exercice ? Sur les routes, pleines d’auberges, de mangeaille et de soubrettes…
D’Artagnan : Porthos n’est pas Aramis, Madame… Il est et restera toujours l’homme d’un seul amour. Et on le comprend aisément à vous regarder.
Adélaïde : Toujours aussi flatteur… Vous avez une langue de miel, d’Artagnan, mais c’est pour mieux arriver à vos fins.
D’Artagnan : Ma langue et mon épée, Madame, je l’avoue, m’ont permis de forcer bien des places…
Adélaïde : Des places qui tombent toutes les unes après les autres, qu’elles soient protégées par des fortifications de pierres ou des vertugadins.
D’Artagnan : Vous me faites trop d’honneur, Madame…
Adélaïde : On ne prête qu’aux riches !
D’Artagnan : Quand je suis pauvre comme Job.
Adélaïde : Je ne puis me résoudre à laisser mon Porthos seul sur les routes, en proie à toutes ces tentations.
D’Artagnan : Il ne sera pas seul, il sera avec moi…
Adélaïde : C’est vrai… J’oubliais le tentateur.
D’Artagnan : Adélaïde… Ma mission est de la plus haute importance, et j’ai besoin de Porthos.
Adélaïde : Moi aussi, j’ai besoin de lui. Et pas seulement pour une mission.
D’Artagnan : Il nous faut donc négocier…
Adélaïde : N’est-ce pas ce que nous sommes en train de faire ?
D’Artagnan – Porthos – Mousqueton
Mousqueton prépare les bagages sous la surveillance de Porthos.
Porthos : N’oublie pas de prendre mon baudrier d’argent, Mousqueton
Mousqueton : Mais… Il pèse une tonne.
Porthos : Et alors ? Crois-tu que je puisse assister à une réception sans une garde-robe convenable. Un baron doit faire honneur à son rang ! Ah quelle joie de repartir à l’aventure, d’Artagnan… L’aventure, les voyages…cela me manquait tellement.
Mousqueton : Il serait peut-être bon que nous en sachions un peu plus sur la nature de la mission afin que…
Porthos : Eh quoi ? Quelques têtes à fracasser, quelques places fortes à faire tomber, quelques auberges à visiter… C’est toujours plus ou moins la même chose, Mousqueton. De quoi te mets-tu en peine ?
Mousqueton : Ce que j’en dis, Maître Porthos, c’est rapport aux bagages…
D’Artagnan : Oh, c’est un peu compliqué à vrai dire… Nous partons en Angleterre.
Mousqueton : Encore ? Encore le bateau… Le mal de mer…
D’Artagnan : Le Roi Jacques a été démis de ses fonctions par le parlement, et si on laisse faire ces bavards, ils finiront par lui trancher la tête. Aussi le Cardinal nous demande-t-il de lui porter secours.
Mousqueton : À deux ? Vous allez rétablir Jacques 1er sur son trône à vous deux ?
Porthos : Que tu es bête, Mousqueton… Athos et Aramis doivent déjà être en route.
D’Artagnan : Euh… Ce n’est pas certain.
Mousqueton : Comment cela ?
D’Artagnan : Athos et Aramis frondent contre Mazarin. Alors ce dernier m’a demandé d’intervenir seul… avec mon brave Porthos, s’il le souhaitait.
Porthos : Et comment que je le souhaite. Ah ah ah… De toute façon, d’Artagnan est le plus intelligent et moi je suis le plus fort. Cela devrait suffire… Au fond, cette mission n’est pas si compliquée.
Les mêmes – Adélaïde
Adélaïde entre en tenue de cheval.
Porthos : Ah ma douce… Vous êtes venue nous dire adieu… Ne vous inquiétez pas, d’Artagnan vient de nous expliquer la mission. Je serai promptement revenu.
Mousqueton : Madame part à la chasse ce matin ? Vous auriez dû m’avertir… Souhaitez-vous que je vous prépare un cheval ?
Adélaïde : Il est déjà prêt, Mousqueton… Et vous, mon ami, l’êtes-vous ?
Porthos : (montrant Mousqueton) Je termine mes bagages, Madame.
Adélaïde : Bien, alors nous serons bientôt partis…
Porthos : Comment cela, « nous » ?
(D’Artagnan sort discrètement de la pièce)
Adélaïde : D’Artagnan ne vous a donc rien dit ? Je vous accompagne…
Porthos : Vous… Quoi ? (il se retourne et cherche d’Artagnan qui a disparu) D’Artagnan ! D’Artagnan !
Adélaïde : Allons… Laissez donc tranquille ce brave d’Artagnan qui a obtenu que je vous laisse partir sur les routes à condition de pouvoir vous accompagner.
Porthos : Mais pourquoi donc, ma colombe… Les routes sont dangereuses, elles sont pleines de chausse-trappes, pleines…
Adélaïde : D’auberges et de soubrettes… Il n’est pas question que moi, votre femme, je vous laisse ainsi seul et sans protection. Je vous aime, et je veux veiller sur vous…
Porthos : (en sortant, furieux…) D’Artagnan… D’Artagnan…
Adélaïde : Mousqueton, lorsque tu auras terminé de charger les affaires de ton Maître, tu monteras prendre les deux grandes malles que j’ai préparées dans la chambre.
Mousqueton : Deux grandes malles ? Mais… qui va porter tout cela ?
Adélaïde : (sortant) Réjouis-toi un peu, Mousqueton… Tu voulais reprendre la route ? Eh bien, nous partons !
Mousqueton : Tu voulais reprendre la route… gnagnagna… Deux grandes malles… gnagnagna… Adieu ripailles et orgies… Eh bien, nous partons… gnagnagna…
(Il sort)