- — Lieutenant !
- — Oui, Duchemin…
- — Le capitaine veut vous voir ! Dès que vous arrivez, il a dit !
- — Oui, eh bien j’arrive, Duchemin, je me pose et j’y vais… Sinon, bonjour déjà, Duchemin !
- — Oui, euh, bonjour lieutenant, mais il a dit aussitôt que vous arrivez lieutenant !
- — J’ai entendu, Duchemin, j’y vais…
Angélique Quercy pesta tout en grimpant les escaliers, à peine le pied dans l’immeuble et déjà sur la brèche.
- — Ça commence fort, se dit-elle.
Angélique est lieutenant de gendarmerie à la Section de Recherche de Colmar. Elle dirige un des trois groupes d’enquête composant la SR.
Elle rentrait de deux semaines de repos bien méritées, faisant suite à une période compliquée. Professionnellement, les enquêtes se sont succédé à un rythme effréné. Dans sa vie personnelle, son père, qui est le seul membre restant de sa famille, part doucement, atteint par un cancer, alternant les séances de chimiothérapie et les séjours en maison de repos. Si on ajoute à ça, une rupture difficile remontant à un mois, ces deux semaines de congés tombaient à point nommé. Enfin, elle avait pu souffler un peu.
Mais les vacances, c’était de l’histoire ancienne maintenant. La revoilà projetée à nouveau dans la réalité de la vie de lieutenant de Gendarmerie en à peine trente secondes.
Angélique a vingt-neuf ans. Elle n’est, certes pas la plus belle femme du monde, mais on se tourne sur son passage. Grande, pas loin d’un mètre soixante-quinze, mince, l’allure sportive, une chevelure blonde, de jolies formes, elle attire les regards intéressés des hommes et celui plus envieux de certaines femmes. Si on ajoute des yeux bleu émeraude, soulignés par des sourcils bien dessinés, une fois qu’elle a attiré les regards, elle les aimante.
Elle est lieutenant à la SR de Colmar depuis deux ans. Son premier poste en tant qu’officier. Même si les choses ont évolué dans la Gendarmerie, le milieu reste machiste et sa nomination a suscité quelques jalousies. Elle a dû se bagarrer pour se faire sa place.
Avec son équipe, ça se passe bien. Eux attendent d’elle qu’elle soit une bonne cheffe de groupe, rien de plus.
- — Mes respects, mon capitaine !
- — Ah Quercy ! Asseyez-vous… Alors ces congés ? Bien ?
Le capitaine Blanchard, un vieux de la vieille, bougon, l’appréciait plutôt. Il dirigeait la SR de Colmar d’une main de fer. Il voulait des résultats. Pour lui, peu importe que ça soit une femme qui dirige le premier groupe. Des résultats, Angélique et son équipe en avaient. Tout allait donc pour le mieux.
- — On a un meurtre sur les bras Quercy…
- — Original, mon capitaine…
- — Attendez de voir, celui-là il est… spécial… Vous vous collez sur l’affaire !
- — En quoi il est spécial ?
- — Une femme a été retrouvée morte tôt ce matin. C’est les voisins qui ont donné l’alerte. L’odeur sur le palier ! Et pour cause, a priori, d’après les premiers éléments, elle est morte depuis une semaine.
- — Ça se passe où ?
- — C’est là que ça devient original ! Ici à Colmar, en centre-ville.
- — Ici, mais c’est la zone Police, pas la nôtre ! On n’a pas à intervenir !
- — Attendez Quercy, laissez-moi finir…
Sur ce, le téléphone sonna. Le capitaine répondit par monosyllabe et raccrocha.
- — Elle vivait seule cette femme ?
- — Non, elle est mariée.
- — Mariée ? Et le mari, il est où ?
- — Justement, c’est là que l’affaire prend toute sa dimension, et par la même occasion se corse, le mari est flic !
- — Un flic ?
- — Oui, l’inspecteur Guillaume Dalmasso. C’est pour ça qu’on nous refile l’enquête à nous, la Gendarmerie…
- — Et qu’est-ce qu’il a foutu pendant une semaine le mari ?
- — À priori, il bossait, comme si de rien n’était. Il est au commissariat. J’ai envoyé deux de nos hommes le récupérer. Il devrait arriver d’ici peu chez nous. Menottes aux poignets ou pas.
- — On le colle au frais dans une salle d’interrogatoire dès qu’il arrive, je l’interrogerai plus tard. On va le faire poireauter un peu. Vu son profil, il connaît les ficelles du métier, mais parfois, quand on vit les choses de l’autre côté de la barrière, on panique. Là, je vais me rendre au domicile, où la morte a été trouvée, voir un peu sur place et discuter avec la scientifique et avec le médecin légiste…
- — Et voilà, elle s’emballe ! Laissez-moi finir Quercy, bon sang ! Sur ce coup-là, vous allez devoir mener l’enquête en duo.
- — En duo ?
- — Eh oui, avec l’IGPN. Un inspecteur doit arriver dans la journée de Paris. Évidemment le principal suspect est toujours le mari, le mari est flic, donc les bœufs-carotte sont sur le coup.
- — Un seul inspecteur ? Ça ne marche pas par deux ces bêtes-là, d’habitude ?
- — Que voulez-vous, Quercy, c’est comme partout, restrictions budgétaires, restrictions d’effectifs sûrement… Aucune raison que l’IGPN soit épargnée ! Manquerait plus que ça ! En route, lieutenant, le temps presse…
- — À vos ordres, mon capitaine.
En sortant de chez Blanchard, Angélique se dirigea vers le bureau qui héberge son groupe.
- — Salut tout le monde !
- — Salut, lieutenant, alors les vacances ?
- — Que du bonheur… Bon, on une affaire et pas une simple. On laisse tomber les enquêtes en cours et vous vous mettez tous sur le coup…
- — C’est chaud à ce point-là ?
- — Oui, le suspect est un flic.
- — Je vois…
- — En plus, on va faire équipe avec l’IGPN.
- — Carrément…
- — Bon, moi je file sur le lieu du crime. Thierry, tu fouilles et tu vois ce que tu peux trouver sur l’inspecteur Guillaume Dalmasso du commissariat de Colmar et sur sa femme, Jessica Dalmasso, la défunte.
Thierry Raynal, la quarantaine bien tassée, pas vraiment un homme d’action, était très doué pour utiliser un ordinateur et fouiller sur internet.
- — Vincent, tu prends contact avec le commissaire de Colmar. Je veux passer cet après-midi, lui parler et interroger les collègues de Dalmasso. Vaut mieux que tu t’occupes de ça plutôt que Leila. SI tu te présentes comme étant l’adjudant-chef Vincent Morel de la SR, ça passera mieux que si c’est la gendarmette Leila Boukhari. Chez les flics, ils sont encore plus sexistes que chez les gendarmes. Ensuite Vincent, tu réceptionnes le suspect qui doit arriver, tu remplis les formalités et tu le colles dans une salle d’interrogatoire. On l’interrogera tous les deux quand je rentrerai.
Vincent Morel, la trentaine, lui c’était l’homme d’action du groupe. Sa taille et sa carrure de rugbyman étaient souvent primordiales en cas d’interpellation. En plus, son esprit d’analyse et sa finesse d’esprit se révélaient souvent plus qu’utiles pour les investigations. Un excellent enquêteur en quelque sorte, qui remplissait à merveille le rôle d’adjoint d’Angélique.
- — OK, patronne ! Pour les keufs, je rajouterai que tu viendras les voir avec un inspecteur de l’IGPN, ça devrait les amadouer, s’ils sont réticents pour collaborer.
- — Bonne idée… et Leila, du coup, tu m’accompagnes sur la scène du crime.
- — OK, lieutenant…
Leila Boukhari, troisième et dernier membre du groupe d’Angélique était une petite brunette pétillante de vingt-sept ans à la peau mate, plutôt mignonne. Elle, c’était la pragmatique de l’équipe. Les autres, Angélique comprise, étaient plutôt bordéliques. Leïla réorganisait ce que les trois autres désorganisaient. En plus, l’empathie qui émanait d’elle était toujours utile pour rassurer et prendre en charge les victimes ou les témoins choqués lors des enquêtes. Angélique avait avec elle une équipe compétente, mais aussi complémentaire et soudée. Ces trois-là aimaient travailler ensemble, même si les sarcasmes fusaient entre eux.
Angélique et Leïla partirent pour le domicile des Dalmasso. Dans l’escalier et dans la cour de la Gendarmerie, le regard d’Angélique se posa sur le postérieur de Leïla qui était devant elle. Angélique est lesbienne. Il y a un an, quand Leïla était arrivée à la SR et avait intégré le groupe, Angélique avait flashé sur elle. Ça aurait pu en rester là, ce n’est pas la première qu’elle flashait sur une fille, mais le truc, c’est que Leïla, de son côté, n’était pas insensible aux charmes de sa lieutenante. Elles s’en étaient rendu compte, et les allusions entre elles devenaient de plus en plus fréquentes et ostensibles.
Quelques semaines plus tard, à l’occasion d’une fête de fin d’année, elles s’étaient isolées, avaient un peu flirté et s’étaient même embrassées. Le fait qu’Angélique soit la cheffe de groupe et qu’elle applique à la lettre la doctrine « No sex in job », les avaient forcées à passer à autre chose. Cet épisode avait créé une certaine complicité entre elles deux. Elles auraient pu être amantes, elles étaient devenues amies, voir confidentes.
- — Je conduis, dit Angélique.
Leila lui tendit le trousseau de clés de la voiture de fonction banalisée. Les deux jeunes femmes s’installèrent aux places avant :
- — Alors Angélique ? Ces vacances ?
Quand elles étaient toutes les deux, Leila oubliait le « lieutenant » ou le « Cheffe ».
- — Écoute, je me suis bien reposée.
- — Cool ! Et les amours ? Vous vous êtes rabibochées avec Sandra ?
Leïla était au courant des déboires amoureux d’Angélique. Il y a un mois, alors qu’elle rentrait chez elle au milieu de l’après-midi à cause d’une migraine carabinée, elle avait surpris sa compagne Sandra au lit, non pas avec une autre femme, mais avec deux autres femmes. L’une était la prof de yoga de Sandra et l’autre une illustre inconnue. Angélique n’avait rien dit, avait récupéré quelques affaires et avait quitté l’appartement. Elle s’était installée provisoirement à l’hôtel, avant de trouver un nouvel appartement, où elle avait emménagé juste avant ses congés.
- — Tu plaisantes Leila ! Hors de question que je lui pardonne.
- — Je peux te comprendre.
- — Je ne peux pas passer l’éponge là-dessus. Bon, elle a essayé de me téléphoner, de m’envoyer des messages, je n’ai pas répondu. Pour moi, c’est définitivement terminé. Je crois qu’elle l’a compris maintenant.
- — Donc, tu es à nouveau sur le marché ?
- — Non, enfin oui… Tout dépend des circonstances. Et puis, ce n’est pas comme ça que ça se passe ! On ne prévoit pas ! Je n’ai pas un planning… Pourquoi tu me poses cette question ? Tu es intéressée ?
- — Non, non, ce n’est pas ça… Tu avais raison bien sûr, ce ne serait pas tenable au niveau boulot comme situation, si on était ensemble.
- — Bien sûr que j’ai raison !
- — C’est peut-être dommage, mais c’est comme ça…
- — Comment ça, dommage ?
- — Angélique, tu sais bien les sentiments que j’ai encore pour toi, mais je me suis fait une raison, j’ai mis mon mouchoir par-dessus et je suis passée à autre chose… Prends à gauche après le feu…
Les deux jeunes femmes gardèrent le silence pendant un moment. Puis Leila dit d’un air taquin :
- — Mais au fait, quand toi et moi on a… on s’est embrassées, tu étais déjà avec Sandra ! Aujourd’hui c’est elle, peut-être que tu pourrais être un peu… comment dire… être… compréhensive… Je ne cherche pas à te dire ce que tu as à faire, mais je sais que tu vas traîner ton spleen pendant des semaines et je n’aime pas te voir comme ça.
- — Je sais que tu ne cherches pas t’occuper de mes affaires. Mais toi et moi ça n’a rien à voir, on s’est juste embrassées un soir dans l’euphorie d’une fête. Ça n’a pas été plus loin. Elle, elle a partouzé dans notre chambre, dans notre lit.
- — Et si ça avait été plus loin, toi et moi, ce soir-là ?
- — Eh bien, j’aurais pris mes responsabilités… J’aurais fait un choix entre toi et Sandra, mais en tout cas, j’aurais été honnête vis-à-vis de vous deux… Je conçois complètement qu’amoureusement, on puisse passer à autre chose, mais je ne tolère pas la tromperie et le mensonge. D’ailleurs, on ne fait pas un plan à trois avec deux greluches lors de la première tromperie. Ça devait faire un moment que ça durait, ces écarts.
- — On est arrivées, c’est là sur la gauche…
Angélique se sentit soulagée d’être à destination. Cela allait mettre fin à cette conversation avec Leila.
Bien sûr que la jeune gendarmette lui plaisait. Bien sûr, qu’elle n’avait pas été complètement honnête avec Sandra, avec Leila et avec elle-même, à l’époque et encore maintenant.
Lorsqu’elles avaient flirté, ce soir-là, il y avait plus que la tension du moment et de l’envie sexuelle. Leila lui plaisait. Encore aujourd’hui, elle se serait bien laissé aller à poser sa main sur la cuisse de la jeune femme assise sur le siège passager. Elle aurait bien arrêté le véhicule sur le côté pour la prendre dans ses bras et pour l’embrasser.
Ce soir-là, elle avait fait marche arrière, mais elle aurait pu tromper Sandra sans problème.
Mais ce qui est certain, c’est qu’elle croyait dur comme fer à son honnêteté. Sandra, elle… Depuis quand la trompait-elle ? Combien de filles s’étaient succédé dans leur lit ?
Leila n’était pas seulement une jolie fille qui lui faisait de l’effet. Non, elle éprouvait des sentiments pour elle. C’était déjà le cas ce fameux soir… C’est surtout pour ça qu’elle avait reculé. Pas pour juguler son envie sexuelle. Il n’y avait pas eu seulement un chaste baiser. Angélique se souvenait parfaitement, de sa langue dans la bouche de Leila et de ses mains sur ses seins et ses fesses. Aller plus loin ce soir-là, n’aurait pas empiré les choses. Elle avait déjà bien entamé son capital fidélité vis-à-vis de Sandra. Parler d’honnêteté était un peu hypocrite. Ce n’était pas arrivé par hasard. Elle en avait envie toutes les deux, mais ça faisait des semaines qu’elles se tournaient autour avec Leila. Elle était amoureuse de la gendarmette. Et c’était réciproque. Et aujourd’hui, c’était encore le cas.
- — No sex in job, c’est certain, mais c’est surtout « No love in job », qui la préoccupait. Quitte à en souffrir, et même si elle était sur le marché à nouveau, comme lui avait dit Leila, pas question de vivre cette situation.
Elles étaient arrivées devant une résidence de trois bâtiments de trois étages.
Angélique dit à Leila :
- — Je parie qu’il y a trois apparts par palier. Symétrie quand tu nous tiens…
Au pied du premier des trois immeubles, plusieurs voitures étaient garées. Des véhicules banalisés, des voitures de gendarmerie bleu foncé étaient stationnées dans tous les sens.
Hasard ou préméditation inconsciente, Angélique laissa encore Leila passer devant. Elle profitait à nouveau de la vue sur ses petites fesses serrées dans le pantalon bleu marine d’uniforme de gendarmerie.
Son regard suivait le déhanchement de la gendarmette, de droite à gauche, de haut en bas, à chaque nouvelle marche gravie.
Tu es incorrigible ! Tu as beau être en manque de sexe, laisse tomber avec Leila, se dit-elle intérieurement.
- — Ah Doc, bonjour ! Vous me faites un topo ?
Une forte odeur de mort leur agressait les narines depuis le premier étage. Le Docteur Sanchez, médecin-légiste de son état, mâchonnait un sandwich tout en rangeant ses affaires dans sa valisette :
- — Lieutenant Angélique ! Toujours fraîche, même tôt le matin !
- — Il est 10 h 30, on n’est plus tôt le matin, enfin pour les gens qui se lèvent de bonne heure… L’odeur de cadavre ne vous coupe pas l’appétit, dites-moi !
- — Pâté de campagne maison que fait ma maman, vous en voulez un bout, lieutenant ?
- — Euh, non merci Doc…
- — Et votre charmante assistante ? Non plus ?
- — Non ! Merci Docteur, d’ailleurs, je vais aller sonner chez les voisins pour recueillir leurs témoignages, lui lança Leila l’air pincé.
- — Bon, Jessica Dalmasso, reprit le Doc, trente ans d’après sa carte d’identité, enfin en principe c’est elle… C’est son domicile du moins, mais il faudra que la famille reconnaisse le corps. Enfin, s’il y a une famille…
- — Oui, il y en a une. Un mari, déjà !
- — Un mari ? Il est où ?
- — Justement, c’est ce qu’on va voir…
- — Bon, passons ! Jessica Dalmasso, disais-je, trente ans, retrouvée morte dans l’eau de son bain…
- — Dans sa baignoire ?
- — Oui, comme Marat… Dans sa baignoire donc. Cause de la mort, plaie profonde au niveau de la carotide, égorgée donc. Radical ! Du travail net et précis, une belle incision. L’assassin savait ce qu’il faisait. La mort remonte à plusieurs jours. Je vous en dirais plus après l’autopsie. À priori, une petite semaine selon la rigidité cadavérique, blablabla…
- — Vous comptez pratiquer l’autopsie quand ?
- — Je vous attendais pour l’embarquer et je m’y mets en début d’après-midi. J’ai du boulot par-dessus la tête, mais je sais que vous allez me harceler tant que je n’aurai pas officié ! Autant me débarrasser de ça tout de suite. Non pas que me faire harceler par vous, lieutenant, soit désagréable, mais je n’ai vraiment pas le temps… Vous me harcèlerez plus tard ! À tête reposée !
- — Merci Doc, appelez-moi dès que vous aurez terminé. J’aurai besoin des éléments rapidement. Je n’aurai vos conclusions écrites que dans trois ou quatre jours…
- — Ça à l’air sensible comme enquête dites-moi, pour que vous soyez pressée à ce point-là !
- — On peut voir ça comme ça, Doc ! Merci ! Je vais jeter un coup d’œil au cadavre et à la salle de bain, avant que vous n’embarquiez le corps.
- — Dépêchez-vous, avant que la scientifique ne détruise tous les indices… Vous les connaissez !
Angélique se dirigea vers la salle de bain, où un homme en tenue de cosmonaute était en train de prendre des photos.
Le corps de Jessica était encore immergé dans l’eau du bain rougie par le sang qui avait coulé de la large plaie qu’elle avait au niveau du cou. Elle était nue. Un peignoir était posé, plié, sur un tabouret près de la baignoire. Des roses rouge vif bien flétries flottaient à la surface de l’eau.
- — Salut, Fred, dit Angélique à un des cosmonautes, vous avez terminé, je peux entrer ?
- — Ah Lieute ! Oui c’est terminé pour nous, tu peux entrer… Pas joli-joli, hein ? Et encore on a aéré !
- — C’est quoi ces fleurs ? C’était dans l’eau du bain ?
- — Oui, six roses rouges.
- — Quoi d’autre ?
- — On a trouvé sur la table de salon l’emballage des fleurs avec la carte du magasin, « Irène Fleurs ». On a pris les empreintes partout dans l’appart. Je les passe au fichier pour vérifier au cas où.
- — Dès que vous avez quelque chose, tu me préviens. Ça peut m’être utile. J’interroge un suspect tout à l’heure.
- — Déjà ? On peut dire que tu ne lambines pas, Lieute !
- — Le mari !
- — Le mari ? Elle est mariée ? Elle est morte depuis une semaine dans son bain et le mari ne s’est pas manifesté !
- — C’est là qu’est l’os ! Ou pas. On va voir ça…
De retour de son enquête de voisinage, Leila passe la tête à la porte et fit une grimace :
- — Pas joli-joli ! Bon lieutenant, j’ai fait tout l’immeuble. Rien de particulier à signaler. C’est la voisine d’à côté qui a appelé les pompiers à cause de l’odeur.
Un couple sans histoire, le mari, elle ne sait pas où il est. Ils travaillent tous les deux dans la journée en principe. Les autres voisins n’ont rien à nous apprendre non plus.
Ils n’ont rien vu aux alentours du jour du meurtre, pas d’inconnu aperçu dans l’immeuble. Les accès sont bien sécurisés, interphone, deux codes successifs, peu probable qu’un rôdeur ait pu pénétrer facilement, selon eux. C’est ce qu’ils disent en tout cas.
- — OK, Leila, bon on va rentrer à la SR, voir si le mari a été livré… Tu me déposes et tu fonces chez « Irène Fleurs », voir si quelqu’un se souvient d’un achat de six roses, il y a une semaine à peu près… Ce n’est pas gagné, mais il faut vérifier.
- — D’accord lieutenant, je vous dépose et j’y vais.
De retour à la SR, Angélique interpelle Duchemin, le planton :
- — Les collègues sont revenus avec mon suspect ?
- — Oui oui, lieutenant, ils sont là, mais le capitaine veut vous voir. Il a dit aussitôt qu’elle rentre.
- — OK OK, Duchemin, j’y vais ventre à terre…
Comme le matin à son arrivée, elle prit l’escalier jusqu’au bureau du capitaine Blanchard :
- — Entrez ! Ah lieutenant, c’est vous… Je vous présente le commissaire Jehanno de l’IGPN, avec qui vous allez travailler sur l’affaire Dalmasso.
Une femme ! Pour Angélique, commissaire à l’IGPN, rime avec homme et c’est une femme qui est assise dans le fauteuil devant le bureau de Blanchard. Elle se retourne tout en disant :
- — Enchantée, lieutenant, Karine Jehanno…
Avez-vous déjà eu ce sentiment, cette impression ? Au premier abord, une femme peut sembler quelconque, puis elle révèle sa vraie beauté, d’un seul geste, ou d’un seul mouvement, seulement en se tournant à moitié vers vous.
Dans un premier temps, Karine Jehanno apparaissait à Angélique de trois quarts arrière. Elle voyait surtout ses cheveux noirs de jais et raides, tombant sur ses épaules. Le peu de son visage qu’elle pouvait voir, lui semblait quelconque.
Puis la commissaire s’est tournée vers elle pour se présenter.
Elle était finalement d’une beauté stupéfiante, mais qui n’apparaissait pas immédiatement. Il est certain que dans un premier temps, on pouvait la trouver fade, au point même d’à peine la regarder : grossière erreur.
C’était comme si elle avait la faculté de dissimuler son visage splendide et ses formes superbes en fonction de la position qu’elle prenait et de ce qu’elle voulait montrer d’elle. Elle pouvait aussi en mettre plein la vue, d’un simple mouvement de hanche ou d’épaule. Angélique lui donnait quarante ans, peut être quarante-cinq.
Lorsqu’elle s’est levée pour tendre la main vers elle, Angélique a bien cru qu’elle allait défaillir. Le sourire qui a illuminé le visage de Karine Jehanno à cet instant l’a fait passer de « belle femme » à « beauté fatale », aussi vite qu’elle était passée du statut de « femme quelconque » à celui de « belle femme », un instant avant. Elle ne se souvenait pas d’avoir déjà vu quelqu’un capable de jouer ainsi au caméléon.
Elle était de taille moyenne, bien proportionnée, avec une poitrine posée haut et une taille étroite. Elle gardait le dos droit, dans une attitude ferme. Elle avait de jolis mollets bien galbés, et sûrement de jolies cuisses également. C’est du moins ce que laissait supposer le peu que laissait voir la jupe d’un tailleur gris clair qui lui arrivait au-dessus du genou. L’élégance de ses jambes était encore accentuée par des escarpins à talons hauts. Manifestement, cette femme qui avait entamé sa s’entretenait. La sévérité du visage qu’elle montrait au premier abord, disparaissait bien vite, lorsqu’on passait du regard superficiel à l’observation attentive. L’assemblage de son visage frôlait la perfection. Un front large et des pommettes en avant et légèrement rebondies qui mettaient ses yeux couleur noisette en valeur. Des yeux perçants, déjà magnifiés par l’intensité de son regard quand elle fixait quelque chose. Et en l’occurrence le quelque chose, c’était Angélique. Un nez droit, mais peut-être un peu long, une bouche aux lèvres a priori fermes et bien ourlées. Un menton arrondi, avec une légère fossette, au-dessus d’un cou long et mince complétait le tout.
Ce nez un peu trop long, finalement imparfait, était le détail ultime. C’est ce qui l’empêchait d’être une beauté froide et ce qui, en fait, la magnifiait encore plus. Elle passait de femme de magazine de mode à personne charmante. Au final, c’était la cerise sur le gâteau, ce qui la rendait désirable au lieu de la rendre inaccessible. Angélique était certaine que Karine Jehanno était consciente de l’effet et de ce décalage qu’elle provoquait dans l’esprit de ses interlocuteurs, et qu’elle en jouait.
Je pense que cette femme est une grande manipulatrice, se dit-elle intérieurement.
Si c’est le cas, Karine avait attend son objectif, Angélique était complètement désarçonnée :
- — Euh… Moi c’est… lieutenant Quercy… Angélique Quercy…, bafouille-t-elle en ayant l’impression de passer pour une idiote.
La sonnerie de son portable la sauva au bon moment :
- — Excusez-moi, c’est mon enquêtrice qui est sur le terrain… Allo ? Oui… D’accord. Et ? Tu as récupéré la photo ? Bon, on va voir ça avec lui… Merci… À tout à l’heure !
- — Du nouveau, Quercy ? demande Blanchard, dès qu’Angélique eut raccroché.
- — Oui… Mais d’abord, je vous résume ce qu’on a, suite à notre visite sur les lieux du crime.
Angélique fit un rapide résumé des événements de la matinée, des échanges avec le voisinage, le médecin légiste et avec les scientifiques. La commissaire l’écoutait attentivement.
- — Donc mon enquêtrice est passée au magasin de fleurs. La fleuriste a bien entendu vendu plusieurs bouquets de roses rouges dernièrement. Elle ne se souvenait plus trop à qui et quand. Leila, c’est mon enquêtrice, a demandé une photo de Dalmasso aux collègues restés à la SR, qui lui ont envoyé par mail. Elle l’a montré à la fleuriste, qui a reconnu Dalmasso. Il est passé au magasin. Ça ne devrait pas poser de problème de le vérifier et d’avoir la certitude sur son achat ainsi que la date et l’heure, en vérifiant ultérieurement dans la comptabilité de la boutique et avec la banque de Dalmasso.
- — Bien lieutenant, dit Karine Jehanno, je vois que vous n’avez pas perdu de temps.
- — Reste à interroger Dalmasso. Il est à la SR. Il attend dans une salle d’interrogatoire. Il va être à point.
- — Je vous laisse faire, lieutenant. Vous l’interrogerez seule, je reste en retrait derrière la glace sans tain.
- — Comme vous voulez, commissaire. On y va ?
Karine Jehanno se leva du fauteuil, et se dirigea vers la sortie :
- — À plus tard, capitaine. Je crois qu’avec Angélique, nous allons faire du bon travail et avancer vite.
Angélique s’est écartée pour la laisser passer, arrivée à la porte du bureau. Le sourire de remerciement que lui servit Karine la fit fondre littéralement. Ce sourire qui semblait franc, comme son nez un peu long, la rendait plus proche de vous. Il creusait de petites rides de chaque côté de sa bouche et la rendait encore plus charmante, si c’était possible :
Non, pas charmante, charmeuse plutôt. Ne te laisse pas impressionner par cette femme. Elle est belle, le sait et en joue. Elle prend le dessus sur toi. C’est ton enquête. Réagis, ma vieille. Professionnelle, jusqu’au bout des ongles…
- — Vous en pensez quoi lieutenant ? lui demanda Karine, une fois dans le couloir.
- — Eh bien, commissaire…
- — Appelez-moi Karine. Si on doit travailler, ça sera plus simple.
- — D’accord Karine. J’en pense que soit Dalmasso est un crétin, soit ça ne colle pas du tout.
- — Oui, c’est bizarre. Sa femme se fait assassiner dans leur appartement. Il ne déclare pas le meurtre, il continue à travailler comme si de rien n’était, alors qu’il sait qu’on va découvrir rapidement le corps. En plus il achète, a priori, les fleurs qu’on retrouve sur le lieu du crime. C’est incohérent ! Ou bien, comme vous dites, c’est un parfait imbécile.
- — On va voir ça rapidement…
Angélique s’installa en face de Dalmasso dans la salle d’interrogatoire. Dans son dos, Karine prit place dans la petite pièce adjacente, derrière la vitre sans tain, comme prévu :
- — Ah enfin ! On s’occupe de moi ! Vous allez peut-être m’expliquer ce que je fais là ? Vos sbires n’ont rien voulu me dire… Je sais bien que les gendarmes sont tatillons, mais vous imaginez l’effet sur mes collègues ! Deux pandores qui m’embarquent en plein boulot !
- — On ne va pas jouer le film de la guerre des polices, inspecteur ? Si ? Vous devez bien vous douter du pourquoi de votre présence ici ?
- — Alors là ! Pas du tout ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Un excès de vitesse ? J’ai été flashé sur l’autoroute ?
- — Votre femme…
- — Quoi, ma femme ? Elle porte plainte ? Elle a envoyé un avocat ? Elle a décidé de m’en faire baver ?
- — Pas vraiment, non !
- — Alors quoi ?
- — Elle est morte, elle n’en fera plus baver à personne.
- — Quoi ?
- — Non seulement morte depuis une semaine, mais surtout manifestement assassinée.
- — Mais…
Dalmasso semblait complètement désarçonné. Sa morgue et son ironie avaient fait place à l’effarement. Il semblait complètement abasourdi :
- — Assassinée, vous dites ? Comment…
- — La gorge tranchée et retrouvée dans son bain. Mais peut-être allez-vous m’expliquer pourquoi votre femme est morte et que vous n’avez rien signalé à personne. Vous avez juste continué votre petite vie.
- — En fait… bafouilla-t-il, c’est que…
- — Oui ? C’est que quoi ?
- — J’ai… quitté ma femme, je n’habite plus chez moi. Je suis à l’hôtel depuis une semaine. Vous pouvez vérifier.
- — Nous allons vérifier. Vous vous êtes disputés ?
- — Oui…
- — Et vous êtes parti, comme ça ?
- — Oui…
- — Et votre femme est assassinée juste après ! Il semble qu’il n’y avait pas vraiment de problèmes entre vous et votre femme avant… Cette dispute… Avant mardi dernier… parce que ça a eu lieu mardi, c’est cela ?
- — Oui…
- — Vous avez même acheté des roses pour elle ce même mardi, n’est-ce pas ?
- — Oui…
- — Des roses rouges. Ce n’est un secret pour personne, la rose rouge est LA fleur de l’amour passionnel, de la puissance et la profondeur des sentiments. Je me trompe ? Vous avez acheté ces roses rouges pour elle ? On n’achète pas des fleurs à une femme si on est en froid avec elle, ou qu’on s’apprête à la quitter ! En tout cas, pas des roses rouges…
- — …
Angélique décida de porter l’estocade, de voir ce que Dalmasso avait dans le ventre.
- — On a retrouvé ces fameuses roses rouges qui flottaient dans l’eau de son bain. Il n’y a aucun doute, c’est vous qui avez acheté ces fleurs. La fleuriste vous a identifié. On est en train de vérifier auprès de votre banque pour confirmer l’achat. Vous achetez des fleurs à votre femme, vous vous disputez, vous la tuez. Pourquoi ? Elle n’a pas aimé votre bouquet ?
- — Mais non, voyons, répliqua l’inspecteur d’une voix aiguë.
En plus de l’effondrement qu’il montrait depuis qu’Angélique lui avait annoncé la mort de sa femme, perçait maintenant une pointe de panique. Cet effondrement était-il une façade seulement ?
- — Écoutez lieutenant, c’est ridicule… Pourquoi serais-je allé dans un hôtel et pourquoi aurais-je continué à travailler, à vivre… si je l’avais assassinée. On parle de mon épouse, là !
- — Expliquez-moi alors…
- — J’ai bien acheté ces fleurs. C’était l’anniversaire de Jessica mardi. Je suis rentré plus tôt. Je voulais préparer un dîner, une soirée romantique avant qu’elle ne rentre de son boulot, lui faire la surprise.
- — Et ?
- — Quand je suis rentré, elle était au lit avec un autre.
Cela rappela à Angélique, un passé récent. Elle avait vécu cette mésaventure, il y a peu de temps. Il ne fallait pas que ça influence la suite de son interrogatoire. Elle devait rester professionnelle.
- — Je suis parti en claquant la porte. Fin de l’histoire. Je suis dans cet hôtel depuis. Je ne sais pas ce qui s’est passé après.
- — C’est la première fois qu’elle vous trompait ?
- — J’en sais rien… Peut-être… Peut-être pas… On croit connaître parfaitement les gens, et puis, peut-être que je suis cocu depuis le début…
- — Un peu léger, quand même ! Votre femme vous trompe, vous la surprenez, vous partez. À priori, pourquoi pas, ça se tient. Et ça explique l’histoire des roses. Pendant une semaine, vous n’êtes pas étonné qu’elle n’a pas repris contact avec vous ? Pour s’expliquer au moins ?
- — Je n’ai pas eu de nouvelles. Et moi, je n’avais pas envie de faire le premier pas. C’est suffisamment difficile à vivre, cette situation…
- — Je tente de me mettre à sa place. Mon mari me surprend avec un autre homme. Il quitte le domicile conjugal. En une semaine, j’essaye de l’appeler, de le voir. De m’expliquer, de m’excuser, au moins d’arrondir les angles. Bon, je ne suis pas mariée, je ne trompe aucun mari, mais je suppose que c’est ce que j’aurais fait à sa place.
- — Mardi soir, on n’a pas échangé un mot. Je suis parti, c’est tout.
- — Mais encore ?
- — Je vous jure que je ne l’ai pas tuée.
- — Et l’homme ? Vous le connaissez ?
- — Non ! C’est la première fois que je le voyais.
Le ton de la dernière phrase était ferme. Ça ne collait pas vraiment avec le reste du discours de Dalmasso, où il hésitait, bafouillait même sous le coup de l’émotion. Angélique crut distinguer, malgré la fermeté de façade, une légère hésitation, avant qu’il ne réponde.
- — Réfléchissez bien, Inspecteur. L’amant est peut-être suspect. Du moins, c’est un témoin qui peut vous disculper. Parce que pour l’instant, notre suspect, c’est vous, en l’absence de témoignage ! Vous êtes de la maison, vous savez de quoi je parle.
- — Je vous dis que je ne le connais pas ce type. Et je n’ai pas envie de connaître celui qui a baisé ma femme.
- — Bon, une dernière question, ça s’est passé à quelle heure, tout ça ?
- — Vers 16 heures.
- — Et après, vous avez fait quoi ?
- — Rien, j’ai marché un peu. Puis j’ai récupéré ma voiture. J’avoue, j’ai chialé un peu. Je suis allé à l’hôtel réserver une chambre dans la soirée.
- — Vers quelle heure ?
- — 21 heures, je pense
- — Et entre 16 et 21 heures, vous avez juste attendu que ça se passe ?
- — Non, ma décision était prise. Je ne voulais pas retourner chez moi. Avant d’aller à l’hôtel, je suis passé m’acheter quelques bricoles pour tenir jusqu’au lendemain.
- — Quel genre ?
- — Vêtements pour le lendemain, nécessaire de toilette, ce genre de trucs…
- — Bon, on va en rester là pour le moment. Vous êtes en garde à vue. Mes adjoints vont venir s’occuper de vous, lui dit Angélique en se levant et en quittant la pièce.
Dans le couloir, elle retrouva la commissaire.
- — Alors ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
- — Je ne sais pas… D’un côté, il paraît sincère, de l’autre tout l’accable…
- — J’ai quand même noté une hésitation, quand je lui ai demandé s’il connaissait l’amant. Il m’a répondu que non, mais j’ai des doutes.
- — Vous croyez ? L’amant est également un suspect. Mais comment le retrouver ?
- — Les voisins n’ont rien vu, le mari semble le seul à l’avoir vu et il nous dit qu’il ne le connaît pas. Je vais mettre Leïla sur le coup, pour fouiller la vie de la morte. Venez, commissaire, je vais vous présenter mon équipe.
- — Karine, pas commissaire
- — D’accord Karine… Ah téléphone… Excusez-moi, c’est le légiste, je réponds… Allo ?
- — Ah charmante lieutenante… Ça se dit, lieutenante ? Ou bien on n’a pas féminisé les grades dans votre institution ?
- — Oui, ça se dit Doc… Vous avez réalisé l’autopsie ?
- — Mais oui, charmante lieutenante, c’est fait. Vous m’avez dit que c’était urgent et comme je ne peux rien vous refuser, je m’y suis mis aussitôt ! Séance tenante !
- — Alors ?
- — J’aime votre impatience… La mort remonte à mardi dernier, je le confirme. L’heure, on ne sait pas trop. On va dire entre 20 et 23 heures. Je ne peux pas être plus précis, vu le temps écoulé.
- — Je comprends…
- — La mort est due à la plaie à la gorge. Il n’y a pas d’autres séquelles, ni blessures. Cette plaie est faite avec un objet tranchant, genre couteau de boucher. Comme je vous l’ai dit ce matin, la plaie est franche et nette, donc un couteau très bien aiguisé. Aucune hésitation de la part de l’assassin. Un pro, ou au pire un type déterminé.
- — Quoi d’autre ?
- — Rapports sexuels avant la mort, euh, ça va être un peu cru, là, lieutenante…
- — Doc, allez-y.
- — Quelle détermination ! Quelle femme d’action ! J’y vais, rapport vaginal et rapport anal.
- — Carrément ? Des traces d’ADN ?
- — Ouiiii lieutenante… Pas de sperme, il portait un préservatif, on a retrouvé des traces sur les parois vaginales et anales du lubrifiant qu’on trouve sur les préservatifs. Je peux même vous, donner la marque si vous voulez… Un poil pubien par contre, retrouvé dans le vagin.
- — C’est peut-être un poil appartenant à la victime.
- — À priori non ! Elle a le pubis bien glabre. Pas un poil qui dépasse !
- — Bon d’accord, j’envoie quelqu’un récupérer votre indice. Si on passe par la voie réglementaire, ça va traîner des semaines. On va le porter directement au labo et faire activer les choses. Vous m’envoyez votre rapport au plus vite, Doc ?
- — Je ne peux rien vous refuser, lieutenante, je m’y attelle de ce pas !
Après avoir raccroché, Angélique fit un résumé à Karine de sa conversation avec le médecin-légiste.
- — Si on a un poil pubien, on va peut-être identifier l’amant. Du moins, s’il est fiché.
- — Exactement ! Au cas où, je mets quand même Leila sur l’entourage de la victime.
Elles étaient arrivées dans les bureaux du groupe d’Angélique.
- — Salut tout le monde. Un petit débrief, mais tout d’abord, je vous présente la commissaire Jehanno de l’IGPN, qui va travailler avec nous sur l’affaire Dalmasso.
Angélique s’amusa de voir Thierry et Vincent, le regard fixé sur Karine, subjugués par le physique de la policière. La tête de Leila la fit presque sourire. Ses yeux ne lâchaient pas Karine. Elle avait la bouche légèrement ouverte. Elle semblait encore plus béate que ses collègues masculins. Angélique donna à ses trois collaborateurs l’ensemble des éléments rassemblés sur l’affaire :
- — Bon, avec cette histoire d’ADN, on met le paquet sur l’amant. Il faut l’identifier. Leila, tu vas fouiller dans la vie de Jessica Dalmasso. Tu interroges la famille, les amies, les collègues de travail. Tu essayes d’en savoir plus sur cet amant. Elle en a peut-être parlé autour d’elle…
- — C’est même sûr, reprit Vincent, les femmes, ça jacasse sur tout et rien… Alors sur les histoires de cul…
- — Leila, tu ne t’occupes que de ça. Tu laisses tomber tout le reste. Vincent, justement, puisque tu la ramènes ! Tu passes à l’institut médico-légal, tu récupères l’ADN que le Doc a trouvé et tu le portes au labo à Strasbourg directement. Tu leur mets la grosse pression pour que les analyses soient faites en urgence absolue. Et qu’ils nous préviennent aussitôt qu’il y a un résultat. Qu’ils ne se contentent pas d’envoyer leur rapport.
- — OK, Patronne.
- — Tu n’auras pas le temps d’ici ce soir, mais demain matin, tu passeras au commissariat de Colmar. Je devais y aller, mais je n’aurai pas le temps. Tu discutes avec le commissaire et avec les collègues de Dalmasso. Approche informelle, plutôt qu’interrogatoire en règle. L’objectif est de les faire collaborer, pas de les braquer. Tu vois ce qu’ils ont à dire sur notre type. Ah ! et comme tu le proposais ce matin, si besoin, dis-leur qu’on a l’IGPN avec nous, ça les forcera peut-être à nous aider, n’est-ce pas Karine ?
- — Tout à fait. Dites-leur si ça coince que je leur passerai une petite visite beaucoup plus officielle !
- — D’accord, M’dame…
- — Je l’aurais bien fait moi-même, Vincent, mais le capitaine vient de m’envoyer un SMS, le colonel arrive et veut un topo. Je suis coincée jusqu’à ce soir. Et demain matin, ça risque encore d’être la galère. Cette affaire met tout le monde sur les dents ! Si besoin, tu prends Duchemin avec toi…
- — Oh non, pas Duchemin, je m’en occupe tout seul !
- — Thierry, toi aussi tu fouilles dans la vie de Jessica et de Guillaume Dalmasso, depuis ici. Tu interroges tous les fichiers que tu peux. Ah ! Et tu vois sur Ficoba, pour t’assurer du paiement des fleurs. Si c’est un compte joint, tu épluches aussi les dépenses de madame. Sinon, tu trouves son compte et tu regardes. En clair, tu fouines ! Demain, tu passes à l’appartement du couple et tu fouilles dans leurs papiers. Tu fouilles partout même, histoire d’affiner la psychologie et la vie de Jessica et Guillaume Dalmasso.
- — Je m’y mets tout de suite.
- — Bon, OK tout le monde, prochain débrief demain matin, quand Vincent revient. Karine, je vais voir le colonel et le capitaine et on se retrouve après ?
Deux heures plus tard, Angélique ressortit du bureau de son supérieur et retourna vers les bureaux de son groupe retrouver Karine. Hormis la commissaire, le bureau était désert, vu l’heure tardive. Karine était penchée sur son ordinateur portable. Elle leva la tête et sourit à l’arrivée d’Angélique :
- — Alors ? les formalités hiérarchiques sont terminées ?
- — Oui et ça m’épuise tout ça, quelle perte de temps !
- — Je suis en plein dedans, la chance que j’aie par rapport à toi, c’est que je suis à distance. On échange juste des mails avec mes supérieurs. Je viens juste de leur faire mon rapport.
Angélique prit note que Karine venait de passer du vouvoiement au tutoiement. Dont acte !
- — Euh, vous avez… tu as une chambre réservée ?
- — Oui oui, dans un hôtel à Colmar.
- — Je t’y dépose en rentrant chez moi si tu veux, ça t’évitera de prendre un taxi.
- — Avec plaisir, Angélique, je termine mon envoi et on y va.
Elles s’installèrent dans la voiture d’Angélique. Après avoir roulé quelques minutes et discuté des avancées récentes de l’enquête, Karine demanda à Angélique :
- — Peut-être pourrions-nous dîner ensemble ? Je pense qu’il y a des bons restos à Colmar ?
Angélique fut surprise de cette demande.
Ouh la la, elle me drague ? se dit-elle. Cela n’était pas pour lui déplaire évidemment. Cette femme l’impressionnait depuis la première seconde. Si elle était honnête avec elle-même, elle était même un peu plus qu’impressionnée, elle était sous le charme. Une femme si belle, si classe qui s’intéresse à moi, c’est plutôt valorisant.
Par contre, il y avait toujours sa règle de vie « No sex in job ». Elle l’avait appliquée pour Leila, alors qu’elle avait très envie de passer outre. Mais Karine n’était pas Leila. Dans quelques jours, Karine allait repartir et quitter la ville et sa vie. Après tout, elle se faisait son cinéma, mais peut être que Karine ne la draguait pas. Peut-être que tout simplement, elle voulait juste éviter de passer sa première soirée seule dans sa chambre d’hôtel. Peut-être qu’elle la trouvait seulement sympathique. Oui, c’est plutôt ça en fait, c’était logique. C’était complètement ridicule de penser que Karine avait une idée derrière la tête. Elle réagissait comme une ado amourachée.
- — Écoute, Karine, pourquoi ne pas dîner ensemble. Par contre, on va passer chez moi avant, que je me change. Je suis en uniforme. Je connais un restaurant plutôt sympa, qui propose des spécialités alsaciennes, et c’est à deux pas de chez moi.
- — D’accord.
- — C’est un jeune chef qui vient de s’installer, il revisite les plats typiques. En principe, « revisiter » en cuisine à une connotation bobo et signifie la plupart du temps, qu’il n’y a rien dans l’assiette et que c’est hors de prix, mais là, ce n’est pas le cas. C’est plutôt magnifier les plats traditionnels que revisiter.
- — On a la même opinion concernant les tentatives culinaires de certains, dit Karine en riant.
Après avoir roulé une vingtaine de minutes dans la circulation de Colmar, assez dense en ce début de soirée, elles arrivèrent devant l’immeuble d’Angélique. Au pied de l’escalier, Angélique dit à Karine :
- — C’est au deuxième, je passe devant.
Elle regretta aussitôt de ne pas avoir laissé passer Karine devant, comme à son habitude lorsqu’une femme qui lui plaisait l’accompagnait, afin de profiter de la vue sur ses fesses.
Au moins, c’est elle qui profite, pour le coup, se dit-elle. Après tout, j’ai un assez joli cul aussi, rajouta-t-elle.
- — Ne fais pas attention au désordre, je viens tout juste d’aménager ici, une partie de mes affaires est encore dans des cartons qui sont entassés partout.
- — Pas de souci ! Ah pas mal ! Quand tu auras terminé ton aménagement, ça sera magnifique. Tu aimes les meubles design ? demanda Karine en désignant un fauteuil Charles & Ray Eames.
- — Oui, j’ai encore pas mal de choses à installer. Les meubles et objets de designer, c’est mon péché mignon. J’y laisse mes économies dans les salles de vente !
- — Belle pièce en tout cas, et ça aussi, dit-elle en montrant le canapé. C’est italien, je suppose ? Années 70 sûrement ?
- — Oui…
- — Tout à fait mon style, je vois que nous avons pas mal de goût en commun. Le design italien ou le design scandinave, c’est intemporel.
D’abord ravie par le compliment, Angélique sentit ses joues s’empourprer lorsqu’elle s’aperçut que le regard de Karine était posé sur une œuvre accrochée au mur. Ce tableau, quoique stylisée était ambigu. Les traits de l’art contemporain ne masquaient pas complètement les formes féminines enlacées.
Elle avait l’impression d’être au fond du puits quand Karine se tourna vers elle, et qu’elle découvrit le petit sourire qui apparaissait au coin de ses lèvres :
- — Belle œuvre ! C’est de qui ?
- — Euh… Ce n’est pas signé…
- — Dommage !
- — Oui… En effet… Bon, je vais téléphoner pour réserver une table et je vais me changer.
Une fois, dans sa chambre et la porte fermée, Angélique souffla en ouvrant la porte coulissante de son placard. La situation devenait de plus en plus équivoque. Les allusions de Karine, son petit sourire devant le tableau laissaient de moins en moins de place au doute.
Reprends-toi ma chérie, elle peut apprécier l’art contemporain sans pour cela en vouloir à tes fesses. Tu es ridicule ! se dit-elle en choisissant ses vêtements.
Prise dans ses pensées, elle avait choisi inconsciemment des vêtements plutôt sexy. Un haut échancré et une jupe courte et près du corps :
Te voilà repartie à faire ta midinette, se reprocha-t-elle en s’apercevant des vêtements sélectionnés.
Malgré tout, elle prit dans sa commode une parure de sous-vêtements rose pâle avec de la dentelle noire, avant de la reposer. Avec les habits près du corps qu’elle avait pris, ce n’était pas l’idéal. Son choix se porta sur un string rouge et le soutien-gorge qui allait avec :
Avec ta jupe serrée, c’est beaucoup mieux.
Elle s’empara enfin de collants noirs, qui assurément mettraient en valeur ses longues jambes. Elle compléterait ensuite avec des escarpins qui la feront culminer à plus d’un mètre quatre-vingt :
Là, ce n’est plus midinette, c’est vamp, se dit-elle. On va voir ce qu’elle a vraiment dans le ventre, la Karine !
Pour parfaire le tout, elle relâcha ses cheveux blonds en les libérant de la queue de cheval réglementaire, qu’elle arborait pour le boulot. Et la réaction de Karine ne se fit pas attendre. Dès son retour d’Angélique dans le salon, la commissaire s’exclama :
- — Mais tu es magnifique ! C’est un plaisir d’aller au restaurant avec toi, ce soir. Le truc, c’est que moi à côté, je vais paraître bien fade, dit-elle en souriant.
- — Mais non, impossible d’être fade pour une femme comme toi, répondit Angélique en rougissant.
- — Vraiment ? On y va ?
Le dîner fut très agréable. Elles discutèrent d’abord de l’enquête. Puis de leur travail plus généralement :
- — En principe, je suis rarement sur le terrain, en tant que commissaire principale, dit Karine.
- — Commissaire principale ? Carrément ! Tu es donc une huile, à l’IGPN.
- — Oh, pas vraiment. La hiérarchie est beaucoup plus touffue que tu ne l’imagines à l’IGPN, et très pyramidale. Je dirige un département seulement. Là, je n’avais personne sous la main, toutes mes équipes étaient occupées, j’ai donc pris cette affaire en charge, moi-même. Ça m’arrive de temps à autre. Je ne regrette pas, le terrain me manque et… le séjour risque d’être agréable.
- — Et sinon, tu as une famille ? Tu es mariée ?
- — Non, célibataire. C’est un métier prenant, pas vraiment l’idéal pour la vie de couple. Toi, tu es célibataire, j’ai constaté que tu vivais seule.
- — Oui… Oh pas depuis longtemps, j’étais en couple, mais c’est terminé depuis deux mois. D’où mon déménagement récent.
- — Cette séparation, c’est à cause de ton boulot ? Il ne supportait plus tes absences, tes horaires décalés ? dit Karine, en insistant sur le « il », mais peut-être, suis-je indiscrète.
- — Non, c’est à cause d’autre chose.
- — Je suis vraiment indiscrète, passons à autre chose…
- — Non, c’est dû à une tromperie, que du banal… Je reste sur des principes de fidélité dans le couple.
- — Oui, eh bien, passons quand même à autre chose, c’est récent, ne remuons pas le couteau dans la plaie. Parlons plutôt projets, avenir… Rêves… En tout cas, ce restaurant est parfait. La cuisine est fine et excellente. En plus du goût, on en a dans l’assiette. Je crois que je ne finirai pas. Excellent choix de vin, Angélique, en Alsace vous avez de quoi faire.
- — C’est un Pinot gris. Un de mes préférés. Mais je ne suis pas Alsacienne. À l’origine, je suis du nord de la France, Hardelot-Plage près de Boulogne-sur-Mer.
Angélique sursauta. Elle venait de sentir quelque chose la frôler sous la table.
Manifestement c’était Karine. Elle avait ôté sa chaussure et elle frottait son pied contre sa cheville, puis elle remonta doucement tout le long de son mollet, avant de le redescendre et de le poser sur le pied d’Angélique.
- — Tu fais une drôle de tête Angélique ! il y a quelque chose qui te dérange ? dit Karine, le regard rivé dans celui d’Angélique.
- — Non… non, rien du tout, bafouilla Angélique
- — Dis-moi, si quelque chose ne va pas !
- — Non, tout va bien…
- — Tu me rassures, tu es devenue toute pâle d’un seul coup…
Angélique venait de retirer sa propre chaussure et caressait à son tour le pied de Karine du bout des orteils. Mal à l’aise, elle jetait des regards autour d’elle, afin de s’assurer que personne ne les observait ou aurait pu repérer leur manège. a priori, non. Elles étaient installées à une table au fond du restaurant. Dos au mur. De plus, la nappe cachait en partie le dessous de la table et la lumière était tamisée.
Aucun risque donc, sauf si la serveuse se rapprochait de la table, et là Angélique aurait le temps de la voir arriver.
Karine, remonta son pied, cette fois plus haut, jusqu’au bas de la jupe d’Angélique, puis le posa carrément sur le dessus de sa cuisse, après avoir frotté légèrement sa voûte plantaire dessus.
Angélique posa sa main sur le pied ainsi offert, le caressa, d’abord avec une, puis avec ses deux mains, qu’elle venait de glisser sous la table. Elle le pressa entre ses paumes, massa le dessus, puis la plante des pieds, caressa, les orteils, un à un.
Elle pouvait lire sur le visage de Karine, l’effet que cela lui procurait. La bouche légèrement entrouverte, on sentait bien que sa respiration et son cœur venaient de s’accélérer légèrement. Par contre ses yeux étaient toujours rivés dans ceux d’Angélique, qui elle non plus ne détournait pas le regard. L’intensité et l’érotisme exacerbé de la situation étaient visibles sur les traits de leurs visages crispés. Elles ne prononçaient plus un mot.
Karine, profitant qu’Angélique venait de la lâcher pour changer de position, tenta de passer son pied sous sa jupe. Elle put remonter légèrement le long et entre ses cuisses, mais à son grand désarroi, n’eut pas la possibilité d’aller bien haut, la jupe d’Angélique étant trop serrée.
Karine retira sa jambe des cuisses d’Angélique et héla la serveuse :
- — Vous nous apportez la carte des desserts, s’il vous plaît, Mademoiselle. Je crois qu’il va falloir que nous partions…
Elle reprit à l’attention d’Angélique :
- — Je crois qu’on a assez joué au chat, enfin à la chatte et à la souris toutes les deux. Il n’y a plus aucune ambiguïté…
- — Non, plus aucune. Tu tiens vraiment à prendre un dessert ? On peut y aller tout de suite, ajouta Angélique en se rechaussant sous la table.
- — J’aime finir sur une note sucrée. Et puis le goût du sucre sur tes lèvres, ça justifie amplement de patienter un peu… Ah merci Mademoiselle ! Vous nous recommandez quelque chose ?
- — Vous avez le kouglof à la compotée de quetsches avec une boule de glace à la cannelle. C’est une spécialité du Chef. Le tout, maison, bien sûr !
- — C’est tentant en effet, je prends ça ! Et toi Angélique ?
- — Pareil…
- — Et mettez-nous deux coupes de crémant. D’Alsace, bien sûr ! Ah et l’addition aussi, nous partirons juste après.
Les desserts et l’addition arrivèrent rapidement :
- — L’addition est pour moi Angélique !
- — Mais non, on partage…
- — T’inquiète, ça passera en note de frais… C’est surtout que ça me fait très plaisir de t’inviter. Succulent ce kouglof avec ces quetsches ! Et cette glace à la cannelle ! À tomber ! On trinque ?
Elles quittèrent rapidement le restaurant. Ce fut Angélique qui prit l’initiative. Arrivées à son véhicule, elle saisit Karine par les hanches, colla son corps au sien et posa ses lèvres sur les siennes.
Karine se trouva coincée entre Angélique et la portière. Elle serra les épaules d’Angélique. Elles s’embrassèrent d’abord du bout des lèvres, puis leurs langues se trouvèrent et leur baiser devint plus passionné, puis complètement volcanique. Les langues s’entrelacèrent. Les mains de Karine descendirent dans le dos d’Angélique, puis sur ces reins et enfin agrippèrent ses fesses. Angélique étant plus grande qu’elle, Karine s’était levée sur la pointe des pieds. Enfin leurs bouches se séparèrent. Angélique, reprenant son souffle, lâcha :
- — Viens, on y va, je n’en peux plus d’attendre. On ne va pas aller à ton hôtel à cette heure-ci, on va chez moi.
- — D’accord, moi aussi j’attends ça depuis ce matin. Depuis que je t’ai vue pour la première fois dans le bureau de ton capitaine. Tu m’as tout de suite tapé dans l’œil. Au fur et à mesure de la journée, je n’ai pensé qu’à ça. Qu’à toi.
Pendant le trajet, Karine posa sa main sur la cuisse d’Angélique et put enfin la passer sous sa jupe, là où elle avait échoué avec son pied au restaurant.
De son côté, Angélique tentait de rester concentrée sur la route et la circulation. À chaque changement de vitesse, elle en profitait néanmoins pour, elle aussi, caresser la cuisse de Karine.
Arrivées enfin devant chez Angélique, elles s’embrassèrent à nouveau avant de descendre de voiture. Devant sa porte close, Angélique fouillait fébrilement dans son sac à main, avant de trouver son trousseau de clés, qui lui échappait. Elle mit enfin la main dessus et eut du mal à l’introduire dans la serrure afin d’ouvrir. Karine ne lui facilitait pas la tâche. En effet, elle lui caressait le dos et l’embrassait dans le cou, derrière elle.
Enfin, elle déverrouilla la porte. À peine fut-elle refermée, que Karine la plaqua littéralement contre le mur et l’embrassa à nouveau, une main agrippant la poitrine de la lieutenante, gonflée par l’excitation. Angélique de son côté essayait de faire remonter la jupe de la commissaire sur ses cuisses.
- — Viens, on va dans la chambre, on ne va pas faire ça ici, souffla-t-elle en libérant ses lèvres de la bouche de Karine.
- — Humm, par terre, comme ça, ça peut être excitant, mais ton lit sera plus confortable…
C’est un rayon de soleil qui lui tapait droit dans l’œil, depuis la fenêtre dont les rideaux n’avaient pas été tirés la veille au soir, qui réveilla Angélique. Six heures du matin, dans son dos, Karine se mit à remuer. Elle se retourna pour profiter du spectacle de la femme magnifique qui dormait encore à côté d’elle. Sa poitrine superbe dépassait au-dessus de la couette. Elle avait un parfait souvenir de ces deux seins, comme du reste du corps de Karine, dont elle avait profité la veille au soir et une partie de la nuit. Leurs ébats avaient duré longtemps. À un moment, pensant être repues, elles s’étaient allongées l’une à côté de l’autre. Mais au bout de quelques minutes, elles recommencèrent à se caresser du bout des doigts, puis de façon plus appuyée et avaient roulé l’une sur l’autre et refait l’amour.
Angélique se leva sur la pointe des pieds. Les vêtements et sous-vêtements des deux femmes jonchaient le sol autour du lit, en vrac, preuve de l’excitation de la veille et de l’empressement qu’elles avaient eus à se déshabiller mutuellement et à jeter ces parures inutiles hors du lit. Elle prit au passage le kimono en soie, qu’elle déposa à l’attention de son amante lorsqu’elle se réveillerait. Elle enfila une nuisette qui était posée à côté. Elle prit dans sa main la culotte noire en dentelle que portait Karine la veille, avant de la reposer sur le plancher.
Elle introduit une dosette dans la machine et se prépara un café qu’elle dégusta assise devant l’îlot central qui séparait la petite cuisine du séjour, en consultant les sites d’infos sur son smartphone.
Une vingtaine de minutes plus tard, Karine la rejoignit, a priori encore à moitié endormie. Elle était toujours aussi belle, les yeux mi-clos et ses cheveux bruns en bataille.
Le kimono rouge à motifs asiatiques ne cachait rien de ses cuisses parfaites. Cela eut pour effet d’émoustiller à nouveau Angélique.
Karine s’approcha d’elle et déposa un baiser sur son front :
- — Quelle nuit, dit-elle en bâillant, courte, mais intense…
- — Café ? Jus d’orange ?
- — Les deux… Et un double café, s’il te plaît, je vais avoir besoin d’un cocktail de caféine et de vitamine C. Ce genre de soirée et de parties de jambes en l’air, ce n’est plus de mon âge.
- — Plus de ton âge ? Tu n’es pas vieille !
- — Quarante-deux, tout de même. D’ailleurs, qu’est-ce qu’une jeunette comme toi trouve à une femme de mon âge ?
- — J’ai toujours aimé les femmes plus âgées que moi… Enfin dans une certaine mesure, bien sûr ! Et merci pour la jeunette, ça fait plaisir à entendre, mais j’ai vingt-neuf ans quand même.
- — Où sont mes vingt-neuf ans ?
- — De toute façon, ce n’est pas une question d’âge. C’est surtout que tu es magnifique, quarante-deux ans ou pas ! On a le temps de prendre une douche pour nous rafraîchir et nous remettre d’aplomb. Je te propose de la prendre en même temps pour gagner du temps. J’ai une douche à l’italienne, on y rentre à deux sans problème !
- — Tu as testé déjà, à deux sous la douche ?
- — Non, je viens d’arriver, je n’ai pas encore eu l’occasion !
- — De toute façon, si on manque de place, on se serrera…
Angélique déposa Karine à cent mètres de la SR. Elles avaient convenu de ne pas arriver ensemble pour éviter les ragots. Elle ne pouvait pas sortir de son esprit la douche qu’elle avait prise avec Karine et son corps contre le sien sous le jet, puis lorsqu’elle s’était accroupie devant Karine, son visage sur son entrejambe. Cette journée allait être compliquée. Si proche d’elle et ne pas pouvoir la toucher, l’embrasser, le temps allait être long jusqu’au soir :
- — Salut, Duchemin !
- — Oh bonjour, lieutenant !!
- — Le capitaine veut me voir, je parie ?
- — Non, lieutenant, il ne m’a rien dit ce matin.
- — Vous êtes sûr, Duchemin ?
- — Ah oui lieutenant, je suis sûr.
- — Ah, Duchemin, dès que la commissaire de Paris arrive, vous l’accompagnez à mon bureau.
- — C’est noté, lieutenant.
Il n’y avait que Thierry qui était arrivé. Il pianotait, comme à son habitude sur son clavier :
- — Salut, Thierry !
- — Oh bonjour, lieutenant…
- — Débrief dès que les autres et la commissaire seront arrivés. Sûrement pas avant dix heures au moins. Vincent est au commissariat de Colmar ce matin, pour interroger les collègues de Dalmasso. Quand la commissaire arrive, tu l’installes sur un des bureaux vides. Elle aura sûrement besoin de place pour travailler.
- — OK, lieutenant.
Angélique s’installa dans son bureau et ouvrit son ordinateur. S’isoler de Karine pour le moment, c’était le mieux. La côtoyer de trop près aujourd’hui, allait sûrement être une torture et pire, risquait de la trahir, notamment vis-à-vis de Leila qui avait un regard acéré.
Je crois qu’il va falloir que tu te calmes, ma grande, elle va s’en aller dès que l’enquête sera bouclée et tu ne la reverras pas. Peut-être un ou deux coups de téléphone au début, trois SMS, rien de plus. Ne commence pas à te monter le bourrichon, comme à ton habitude.
Elle entreprit de consulter sa boîte mail, ce qu’elle n’avait pas pu faire la veille, vu la journée de folie qu’elle avait vécue. Après deux semaines de vacances, ça débordait. Rien de passionnant ni d’important. La plupart des messages atterrirent dans la corbeille directement.
Quelques minutes plus tard, elle la vit arriver, discuter avec Thierry et s’installer à un bureau. En passant devant les parois vitrées du bocal qu’occupait Angélique, elle lui fit un signe de la main. À priori, elle était elle aussi soulagée de ne pas être trop près d’Angélique.
Quelques minutes plus tard, Leila arriva à son tour, et elle aussi la salua de la main à distance.
Enfin, vers dix heures quinze, Vincent arriva en lâchant un tonitruant « Bonjour ».
- — Bon, tout le monde est là, on fait notre débrief. Qui commence ? Thierry ?
- — Bon, j’ai d’abord essayé de tracer le paiement des roses. L’achat est confirmé, une carte bancaire à 15 h 04, le jour du meurtre. La carte utilisée est celle de Guillaume Dalmasso. D’autres achats dans la soirée, a priori des vêtements, des produits d’hygiène. Les transactions ont eu lieu entre dix-neuf et vingt heures. Dalmasso a payé sa chambre d’hôtel vers vingt heures trente.
- — Ça lui laisse donc le temps de retourner chez lui après et d’assassiner sa femme. Le meurtre a eu lieu entre vingt heures et vingt-trois heures, d’après le légiste.
- — Exact ! Rien de particulier à signaler sur le compte de Dalmasso les jours précédant, comme les jours qui ont suivi. Avant le meurtre des transactions réalisées par les deux époux, c’est un compte joint, ensuite seulement par Dalmasso. Normal, Madame était morte.
Rien que des dépenses courantes : RAS pour notre enquête.
- — Et Jessica Dalmasso justement ?
- — Jessica Dalmasso a son propre compte personnel, en plus du compte joint. Le gros des dépenses, factures et frais courants du couple, est fait sur le compte des deux époux. L’autre semble être réservé à des dépenses plus exceptionnelles. Ce compte est dans une autre banque.
Vu la nature des dépenses, a priori, l’ouverture de ce compte a été cachée à son mari.
- — C’est-à-dire ?
- — Pas vraiment de transactions régulières. Une fois ou deux des dépenses hôtelières, a priori de courte durée, vu le montant des factures.
Par contre, rien depuis plusieurs semaines. Mais avant ce genre de dépenses revenaient ce temps en temps, avant de s’arrêter, puis de répondre, etc. Apparemment, au rythme des rencontres. C’est toujours dans le même hôtel de la périphérie de Colmar, réputé pour louer des chambres à des couples illégitimes.
- — Genre, la fille paye l’hôtel, pour les mecs ? Jolie mentalité…
- — Non, pas forcément. Je me suis rendu dans cet hôtel ce matin en présentant une photo de la victime à la réception. Ils l’ont tout de suite reconnue. C’était une cliente plus que régulière, assidue même, en gros une fois par semaine, parfois deux. Ils ont même suspecté de la prostitution à un moment, surtout que ce n’était pas un amant régulier, mais généralement des personnes différentes. Mais le fait que Jessica Dalmasso payait la chambre de temps en temps les a rassurés. Mais en général, c’est les mecs qui sortaient leur CB.
- — À part ça ? Quoi d’autre ?
- — Après, on un prélèvement mensuel, un abonnement à un site de rencontres sur internet, et pas le genre de site où des célibataires cherchent le grand amour.
- — Carrément…
- — Ce n’est pas tout ! Plusieurs achats sur les derniers mois auprès de la société RGH.
- — RGH ?
- — En fouillant, j’ai trouvé que c’était un site d’articles coquins en ligne. Jessica Dalmasso avait donc une double vie, a priori, pas un amant, mais des amants, et ça ne remonte pas à mardi dernier, même si ces derniers temps, ça semblait s’être calmé. On peut supposer donc, que son dernier amant, elle venait tout juste de le rencontrer.
- — Peut-être… Ça ne nous arrange pas en fait. Il va être plutôt difficile à tracer…
- — Ça reste une supposition. Après tout, elle l’a reçu chez elle et n’est pas allée à l’hôtel.
- — Avec les horaires de travail de son mari, c’était peut-être difficile de prévoir et de recevoir. D’où ses habitudes à l’extérieur. Mardi, elle a peut-être eu l’assurance d’être tranquille.
- — Raté, en tout cas…
- — Oui, après cette histoire d’amant, ce n’est que la version de Dalmasso. Aucun indice tangent n’a été retrouvé sur place. La seule certitude, c’est que des amants, elle en a eu, et pas qu’un apparemment. Rien ne nous prouve que mardi dernier, elle recevait un homme. Les rapports sexuels constatés par le légiste peuvent remonter à la veille, pourquoi pas.
- — En tout cas, pas avant que nous ayons les résultats de l’analyse ADN.
- — C’est tout, Thierry ?
- — Oui, rien de plus. Sur d’autres fichiers, je n’ai trouvé que des broutilles. J’ai consulté ses relevés téléphoniques, portable et fixe, j’attends qu’on me donne la concordance de certains numéros. En tout cas, pas d’appels récurrents ces derniers temps, hormis la famille et les copines, dont j’ai pu identifier le numéro. Elle a peut-être un deuxième portable pour ses activités parallèles, comme elle a un second compte bancaire. D’ailleurs, pas de trace d’un second abonnement sur les comptes. Un téléphone à carte prépayée peut-être. Vous avez trouvé quelque chose à l’appart à ce sujet ?
- — Non, mais on va procéder à une deuxième fouille, au vu de nos résultats récents. On va retourner l’appart et on va fouiller la cave, le garage où je ne sais quoi.
- — Merci Thierry, du bon boulot. Puisqu’on parlait d’ADN, Vincent, à ton tour.
- — Bon, je suis passé hier au laboratoire à Strasbourg. J’ai bien insisté pour qu’ils fassent les analyses rapidement. J’ai tellement insisté, que pour se débarrasser de moi, ils m’ont promis de s’y coller hier après mon départ. Tu sais comme je peux être chiant !
- — Je confirme !
- — S’ils ont tenu parole, on devrait avoir les analyses avant midi aujourd’hui.
- — Bien ! Cette analyse ADN est primordiale. Dans le meilleur des cas, le type est fiché et on a son identité. Sinon, on pourra au moins déterminer que cet ADN n’appartient pas à Dalmasso.
- — Tu es passé au commissariat ce matin ?
- — Oui, alors rien de vraiment intéressant. J’ai vu le commissaire et quelques collègues. Je te la fais courte, lieutenant, bien vu, bien noté, bon flic, bon collègue, sans histoire. J’ai été obligé de lâcher le morceau aux collègues sur le pourquoi de son arrestation pour qu’ils collaborent, sinon, j’aurais parlé à des murs. Ils regrettent ce qui s’est passé, mais ils comprennent, à la place de Dalmasso, ils auraient fait pareil… blablabla… Tu vois le genre… Esprit de corps, on va appeler ça !
- — Rien de passionnant donc ?
- — Non, mais ça méritait d’être vérifié. Les collègues me confirment que Dalmasso n’a jamais parlé avec eux de problèmes de couple. Aucun n’était au courant qu’il était séparé de sa femme depuis une semaine.
- — Bien, parfait… Leila ?
- — Pas grand-chose qu’on ne savait déjà, en fait. J’ai interrogé l’entourage de Jessica Dalmasso. Du côté de la famille, rien de particulier, pas de problèmes de couples à leur avis. Avec eux, je n’ai pas abordé l’amant. Les collègues de travail, Jessica travaillait dans une compagnie d’assurance. RAS aussi, sauf qu’une collègue a évoqué quelques bruits de couloir, sur une liaison entre Jessica et un ancien employé. Bon, rien de certain, seulement des ragots. J’ai pu voir quelques amies, trouvées dans son carnet d’adresses. Celle qui semble sa meilleure amie et sa confidente, une certaine Elodie Gaillard m’a lâché qu’elle savait que Jessica avait des amants, mais n’a pas pu ou voulu m’en dire plus. On peut la convoquer ici, dans le cadre plus formel d’un entretien dans nos locaux, elle pourrait être impressionnée et lâcher le morceau…
- — Pourquoi pas. Rien d’autre ?
- — Non, rien, c’est léger…
- — C’est ça une enquête Leila, parfois, on avance d’un seul coup, parfois on fait du surplace. Mais il faut toujours vérifier chaque détail. Ce n’est jamais du temps perdu d’écarter des pistes.
- — Je sais, mais c’est frustrant !
- — J’ai un mail du labo pour l’ADN, s’exclama Vincent
- — Alors ?
- — Attends que je l’ouvre et que je le lise !! Voilà, j’y suis… Super, on a une concordance… Le type est fiché…
- — C’est qui ?
- — Quelle impatience ! Attends, faut que je consulte la pièce jointe… Oh putain !
- — Quoi ?
- — Regarde…
- — Oh merde…
- — C’est qui ?
- — Paul Kowalski
- — Oh merde Kowalski, manquait plus que ça…
- — Paul Kowalski, le tueur en série ? L’Amant ? demanda Karine.
- — Lui-même !
Paul Kowalski avait défrayé la chronique six ans plus tôt pour une série d’assassinats sur une période de quelques mois. Deux dans la région d’Aix-en-Provence, trois autres en Gironde, puis trois en Alsace, notamment deux à Colmar. Il avait revendiqué ces assassinats à chaque fois, dans une lettre envoyée aux différents enquêteurs.
Les médias, toujours prompts à donner des surnoms aux tueurs en série, l’avaient surnommé « l’Amant ». Son modus operandi était toujours le même. Il séduisait des femmes, mais uniquement des femmes mariées, couchait avec elles, et les assassinait avant de disparaître. Il semblait faire une fixette sur les femmes volages.
Lors de son passage à Colmar, la police l’avait identifié grâce au témoignage d’un réceptionniste d’hôtel, où il avait donné rendez-vous à une nouvelle et potentielle victime. Il s’était enfui, mais la plaque d’immatriculation de la voiture qu’il avait louée avait permis à la police de remonter sa piste jusqu’à une maison, louée aussi, toute proche de Colmar. La police l’avait arrêté alors qu’il s’apprêtait à disparaître dans la nature.
La suite est encore plus rocambolesque. Il avait réussi à s’évader lors d’un interrogatoire avec le juge d’instruction au Palais de Justice. Il avait subtilisé l’arme de service d’un gardien, tiré sur un autre gardien et un policier présent sur place et pris en otage la greffière. Il s’était enfui avec son otage dans une voiture. Une chasse à l’homme s’était mise en place, mais Kowalski réussit à passer entre les mailles du filet. On a retrouvé le corps de la greffière dans la voiture volée au milieu d’une forêt près de Nancy, violée et égorgée, mais l’Amant avait disparu dans la nature. Depuis six ans, il n’avait plus fait parler de lui.
- — Il est de retour !
- — On dirait bien… Et il a assassiné à nouveau… Une femme mariée…
- — Tu en penses quoi, Angélique ?
- — Ça ne colle pas…
- — L’ADN ne ment pas, c’est lui, c’est sûr…
- — Non, ce n’est pas ça, mais j’ai un gros doute là… C’est bien les policiers de Colmar qui ont arrêté Kowalski, il y a six ans ?
- — Oui…
- — J’appelle le commissaire… Je reviens, dit-elle en se précipitant dans son bureau.
Elle revint cinq minutes plus tard.
- — On convoque tout de suite Dalmasso pour un nouvel interrogatoire. J’ai eu le commissaire, il m’a bien confirmé que Dalmasso était déjà en service, il y a six ans et même si à l’époque c’était un jeune flic, il a activement participé à l’enquête, à l’arrestation et aux interrogatoires de l’Amant…
- — Donc, il nous a menti quand il a prétendu qu’il ne connaissait pas le type qui était au lit avec sa femme, enchérit Karine.
- — Exactement ! On va tirer ça au clair tout de suite…
- — Je m’en occupe illico, ajoute Vincent. Leïla, tu viens avec moi ? On va chercher Dalmasso.
- — Je te suis…
Les deux gendarmes quittèrent la pièce. Karine et Angélique se dirigèrent vers la salle d’interrogatoire.
Comme la veille, Karine se mit dans la pièce contiguë derrière la glace sans tain.
- — Vous avez du nouveau lieutenant ?
- — Ah oui, Monsieur Dalmasso, on en a !
- — C’est-à-dire ?
- — On connaît l’assassin…
- — C’est qui ?
- — Vous le savez comme moi, non ?
- — Comment voulez-vous que je le sache ! Je suis enfermé ici, je ne participe pas à l’enquête…
- — Allons, allons, Dalmasso, vous vous êtes assez foutu de nous !
- — Comment ça ? Je ne l’ai pas tuée, je vous l’ai dit hier, je le répète aujourd’hui ! D’ailleurs, il est où mon avocat ?
- — Vous ne l’avez pas tué directement, non…
- — Soyez plus claire, lieutenant, je ne comprends rien…
- — Oh si, Dalmasso, vous comprenez très bien. Vous n’avez pas tué Jessica de vos mains, mais vous connaissez parfaitement son assassin. Paul Kowalski, dit l’Amant !
- — Paul Kowalski ?
- — Ne me prenez pas pour une conne, Dalmasso. Vous avez participé à l’enquête et à l’arrestation de l’Amant il y a six ans. Une arrestation de ce genre, on s’en souvient, surtout vous, qui étiez un tout jeune flic à l’époque. Vous ne pouvez qu’avoir été marqué par ce personnage. D’autant plus que tous ceux qui l’ont croisé disent de Kowalski qu’il a énormément de charisme. Vous ne pouvez pas avoir oublié son visage, vous avez été directement et physiquement confronté à lui. Ne me faites pas croire ça…
Un silence s’ensuivit… Dalmasso avait baissé la tête et semblait fixer une tache sur la table qui le séparait d’Angélique.
- — Alors ? demanda Angélique après une trentaine de secondes.
- — Oui, je l’ai reconnu…
- — Vous saviez très bien que votre femme était avec l’Amant, vous saviez très bien ce qui allait lui arriver !
- — Je vais vous dire une chose, lieutenant.
- — Je vous écoute.
- — Trouver sa femme au lit avec un autre homme, c’est déjà très difficile à vivre…
- — J’en conviens, répondit Angélique.
Elle faillit rétorquer qu’elle était bien placée pour le savoir. La vision de Sandra au lit avec ces deux filles lui revint à l’esprit.
- — Mais à la limite ce n’est même pas ça le pire dans l’histoire. Ce qui m’a fait le plus mal, c’est ce que j’ai lu dans le regard de Jessica. Pas de remords, même pas de honte sur ce qu’elle avait fait. La seule chose que j’y ai vue, c’est que Jessica regrettait seulement de s’être fait chopper. Pas d’autre forme de regrets… Elle a juste eu un soupir énervé quand je suis entré dans la chambre. Puis elle a détourné le visage. Pas une phrase d’excuse… rien… Pas de justification, d’explication. Elle a juste soupiré et a semblé énervée, comme si je la dérangeais en fait. Seulement ça !
- — Et c’est une raison pour la laisser entre les griffes d’un prédateur ? Vous étiez parfaitement conscient de ce qui allait lui arriver…
- — Lui, je ne l’ai même pas regardé dans un premier temps. J’ai juste fixé Jessica, attendant, je ne sais quoi… une explication, un mot d’excuse. Vous croyez qu’on réagit comment quand on surprend l’amour de sa vie, celle en qui on avait confiance, celle avec qui on voulait bâtir un truc, en train de se faire prendre en levrette sur le lit conjugal, juste vêtue de bas résille et de hauts talons, en train de gémir et de dire au mec qui la saute, « Je suis ta pute ? »
Lui, je l’ai vu après, dans un second temps. Je ne pense pas qu’il m’a reconnu, moi si, tout de suite. Un regard comme celui de Kowalski, ça ne s’oublie pas…
Vous croyez que c’est facile à vivre ce genre de chose depuis une semaine ? Vous croyez que je n’éprouve aucun regret ? Bien sûr que si. J’y pense… Je ne pense qu’à ça même… Sans arrêt… Mais sur le moment, c’est ce que j’ai fait… La colère ne s’est pas exprimée par des cris. Les doutes, les remords sont venus après. J’aurais pu sauter sur Kowalski, j’aurais pu mettre une paire de gifles à Jessica. J’étais dans un état second, le temps s’est comme suspendu… J’ai tué Jessica. Je l’avoue. Kowalski n’était qu’un intermédiaire, l’instrument de ma vengeance. Sur le moment, je n’ai pas réfléchi à mon acte, j’ai quitté la chambre, sans un mot, un peu comme un zombie. J’ai eu un moment de doute dans le couloir, les implications de mon acte ne sont apparues, ma conscience de mari, ma conscience de flic aussi me disaient de faire demi-tour. Et puis, le regard et le soupir excédé de Jessica se sont imposés à nouveau à mon esprit et j’ai quitté l’appartement en la laissant à son destin. Je savais ce qui allait lui arriver.
Je vais vivre avec ça le reste de ma vie.
*************
Les deux femmes s’embrassèrent dans la voiture garée sur le parking de la gare de Colmar.
L’enquête sur Dalmasso étant terminée, Karine rentrait à Paris. Elles avaient profité de la dernière soirée passée ensemble, et de la dernière nuit aussi.
- — Tu m’appelles pour me tenir au courant de la suite de l’enquête concernant Kowalski !
- — Bien sûr… Le fait qu’il soit revenu après ces années n’est pas une bonne nouvelle. J’ai peur que d’autres meurtres se produisent…
- — Oui, c’est probable. Mais c’est bien que vous ayez gardé l‘enquête.
- — Oui, ça risque de nous occuper pour pas mal de temps… Ce type est malin.
- — On a passé de bons moments, toi et moi, non ?
- — Si… c’est dur de te laisser partir.
- — On le savait toutes les deux, que ça se terminerait comme ça. J’étais là pour Dalmasso, pas pour Kowalski. Le sort de Dalmasso est réglé. Je pars.
- — C’est sûr…
- — Ne sois pas triste, en deux jours, même si c’était intense, on n’a pas eu le temps de s’attacher l’une à l’autre.
- — Oui…
- — Et si tu viens à Paris, fais-moi signe. Un dernier baiser ?