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n° 19601Fiche technique49640 caractères49640
Temps de lecture estimé : 29 mn
15/05/20
corrigé 05/06/21
Résumé:  Confiné en montagne, un groupe de jeunes voit enfin le bout du tunnel... et l'après.
Critères:  fh fffh jeunes copains forêt froid pénétratio délire -amouroman
Auteur : Roy Suffer  (Vieil épicurien qui aime tout ce qui est beau et bon !)            Envoi mini-message

Série : Coronavirus

Chapitre 02 / 02
Déconfinement

Les jours se succèdent et se ressemblent. Fin janvier, nous vivons une petite période de dégel, la couche de neige diminue, l’eau coule de nouveau dans le tuyau de la cuisine. Nous sortons tous ensemble pour aller chercher du bois et refaire les stocks totalement vides. Trois jours durant, c’est le grand exercice de halage, et de sciage. On en profite pour aérer en grand en ouvrant portes et portières. Mais toujours impossible de pêcher, la couche de glace est trop importante. L’exercice nous fait du bien, réveille les corps engourdis, mais le grand air nous assomme aussi et le soir nous ne traînons pas et dormons vite. Le point sur les réserves montre que nous avons été très raisonnables, je dirais les filles surtout. D’une part parce qu’elles se contentent de peu de protéines, d’autre part parce qu’elles ont fait beaucoup de potages à base de nos légumes, citrouilles, potirons, poireaux et pommes de terre. Des potages longuement mijotés qui, même sans mixer, ressemblent à des purées liquides qui calent bien l’estomac. On commençait à se demander s’il ne vaudrait pas le coup de tenter une descente au village, ne serait-ce que pour avoir des nouvelles fraîches. C’est risqué, mais… La réponse est venue du ciel avec de nouvelles chutes de neige et des températures basses, retour à la belote.


C’est notre jeu favori qui nous réunit tous les quatre, nous y passons des heures, l’après-midi comme aux veillées. Un matin, le ciel est particulièrement chargé, genre il ne fera pas jour aujourd’hui. Mais il fait moins froid. Et soudain, c’est la pluie, la vraie, la « drache » comme on dit dans le nord, pendant des heures. Au fur et à mesure, les sons changent. On entend le petit torrent à côté de notre abri dévaler avec un bruit d’enfer. Ça dure encore toute la nuit. Au matin, hallucinant ! Plus de neige, sauf à quelques endroits côté nord. En revanche, c’est la gadoue et un paysage brûlé, attristant, d’herbe couchée et jaunie. Des blocs flottent encore sur le lac, tout est trempé et dégouline. Beurk le dégel ! On a presque du mal à tenir debout tellement la terre regorge d’eau. Je suppose qu’elle est encore gelée en dessous, à quelques centimètres, et la couche détrempée repose sur une couche encore dure. Tant pis, je vais à la pêche quand même, sans vers de terre, mais en empruntant des bouts de gras de jambon à la cuisine. Et ça marche ! Bonheur de retrouver ces truites fraîches dont on avait marre. À trois maîtresses de maison contre un pauvre diable, truites ou pas, je dois poser mes bottes avant d’entrer. Elles ont doublé de poids et de volume.


Petit à petit, le temps se remet et se stabilise au beau. Ça signifie que tout est blanc de givre le matin, mais qu’on a du soleil l’après-midi avec une impression de douceur. Florence et moi décidons de tenter une expédition dans la vallée. On a bien fait de sécuriser le col, c’est vraiment rock-roll. Sans la corde, nous serions au fond du ravin. Les matelas s’en sont sortis, peut-être que nous aussi, mais il ne vaut mieux pas essayer. Le village est étrangement silencieux. Pas de file d’attente à la supérette. Quand nous arrivons à la porte, le directeur est derrière et nous ouvre, avec masque et gants.



On fait le plein de ce que l’on trouve, un peu de viande fraîche sous blisters, des légumes frais surgelés, ils décongèleront le temps de l’ascension. Et puis nous prenons deux bouteilles d’alcool pour tout nettoyer. On ne touche à rien, tout juste si nous ne sortons pas mains en l’air, comme des voleurs pris sur le fait. Le patron nous autorise à prendre quelques gants neufs pour sortir nos courses à l’arrivée. Et il nous répète :




Nous y retournons, sans le moindre sandwich à nous mettre sous la dent. Déballage avec les gants, passage de tous les emballages à l’alcool, retournement des sacs qui ont droit au même traitement. Pour plus de sécurité, nous stockons tout ça dans le bac à douche, nous n’y toucherons que dans quarante-huit heures. Les filles sont effarées par ces nouvelles catastrophiques. Nous décidons d’un rationnement immédiat pour faire durer nos réserves le plus longtemps possible. Si nous avions tous pris un peu de poids pendant l’inactivité, nous allions le perdre rapidement. Même pour les truites abondantes, nous n’en mangeons qu’une pour quatre, histoire de prolonger la ressource. Le reste, c’est cueillette et prélèvement minimal dans le stock. Notre activité est également très limitée, tout étant fonctionnel et rôdé, nous nous rapprochons progressivement du mode de vie de l’ermite. Des Robinson sur une île en plein cœur de la France.


Le beau temps revient, l’herbe fraîche pousse, les fleurs aussi. Les marmottes sifflent, les gypaètes tournent haut dans le ciel, les filles se dénudent et se font des couronnes de fleurs, elles me font bander et je les baise à n’en plus pouvoir. Bientôt, nos peaux sont tannées par ce bronzage jaunâtre que l’on prend en montagne. Nous faisons provision de bois, de beaucoup de bois, des montagnes autour de notre abri, jusqu’à ce que la scie égoïne casse à son tour. Alors nous empilons du bois mort, écumant toute la petite forêt autour du lac. S’il faut vivre reclus, nous y parviendrons. Les briquets sont vides, mais il nous reste les pierres à feu. Et avec un peu de feu, la relative douceur des grottes et ce que nous donne la nature, nous survivrons. C’est décidé.


C’est fin juillet que c’est arrivé. Les premiers orages étaient passés au début du mois, le ciel était pur et chargé d’étoiles, et pourtant nous percevons des grondements, des explosions. La guerre ? Des fous nous envahissent alors qu’on est à genoux ? Non, les autres le sont aussi. Les frontales, et nous courons vers le col où l’on aperçoit de lointaines lueurs. En approchant, nous entendons d’autres sons, les cloches. Serrés les uns contre les autres sur la barre rocheuse, nous assistons à un spectacle hallucinant. Du plus loin que nous voyions, on aperçoit des feux d’artifice. Pas des feux bien orchestrés de Quatorze Juillet, non, mais des fusées qui explosent ici et là, se répondant presque, alors que les cloches des églises sonnent à toute volée, même celles du village en dessous. Il s’est passé quelque chose, c’est sûr. Demain nous descendrons.

Dès que nous avons passé le col, nous sentons bien qu’il se passe quelque chose. Une sorte de brouhaha monte jusqu’à nous. Plus nous descendons et plus les choses se précisent : grondement de moteurs, odeurs d’échappements, concerts de klaxons…




Les seules personnes que l’on connaisse sont les gens de la supérette, nous y allons directement.




On ressort sur le côté du bâtiment et on attend. Il se pointe au volant d’un gros SUV et nous invite à monter.




Nous arrivons à l’hôpital d’Aix-les-Bains. Il y a une file d’attente d’au moins trois cents mètres. Il nous laisse là pour retourner au boulot en nous souhaitant bonne chance. Cette foule compacte nous oppresse, les gens se bousculent, s’invectivent, nombreux sont ceux qui cherchent à gratter quelques places. Pourtant, ça va assez vite, il doit y avoir du monde à l’ouvrage. Effectivement, dans l’entrée, les gens sont orientés vers une dizaine de pièces. Des mecs en combinaisons d’astronautes nous accueillent, façon de parler, nous ordonnant de poser le haut. Un, passage à la radioscopie obligatoire, un ordinateur indique si c’est bon. Deux, injection dans l’épaule tant qu’elle est dégagée. Trois, un martien nous file une plaquette de comprimés, un à prendre tout de suite puis un par jour jusqu’à la fin de la plaquette, c’est contre les effets secondaires, vomissements, maux de tête. Quatre, un autre vous dit de vous rhabiller, vite, vite, et de passer dans une cabine genre « photomaton ». En trente secondes, on vous file une carte format carte de crédit avec votre photo, c’est le certificat de vaccination.



Oui chef, bien chef, et du balai ! On se retrouve comme des cons sur ce parking à se poser la même question à quatre voix :



On prend le premier venu, et ce n’est pas une brasserie. Le loufiat nous regarde d’un air un peu dégoûté, c’est vrai qu’on ne doit pas correspondre à sa clientèle habituelle, qu’on doit être un peu sales et ne pas sentir très bon. Il nous amène la carte en disant :




Eh bien voyez, mon vieux, il n’y a pas que nous à ne pas être au point !

Les filles se marrent. En fait, il y a deux entrées, deux plats et deux desserts. On décide de prendre deux de chaque et on échangera nos assiettes à mi-plat. C’est quand même très bon, et nous en profitons avec ravissement, de la bouteille de bourgogne également. Bien, et maintenant qu’est-ce qu’on fait ? Au choix, on file à la gare ou on retourne dans notre cirque ?



L’ascension fut laborieuse, pas seulement à cause du bon repas. Les cloches avaient cessé de carillonner et pourtant elles sonnaient dans ma tête. Yvette a rendu à la nature le bon déjeuner et Florence et Zoé serraient les dents sans rien dire. En arrivant vers vingt heures, nous nous sommes jetés dans les duvets sans même allumer le feu. Le lendemain au réveil, notre premier geste a été de prendre le second comprimé de la plaquette et de boire beaucoup d’eau fraîche. Une soif inextinguible. Vers midi, ça allait un peu mieux, mais toujours pas faim. Nous nous sommes assis autour de la table pour discuter de la conduite à tenir.




Elles ont pris leurs fringues, environ cinq kilos de bouffe chacune, et puis quelques bricoles utiles, couteaux, gamelles… et, au vu du poids des sacs, décident de prendre aussi leurs duvets. Avec Flo, nous laissons à peu près tout, sauf nos affaires personnelles. Je fais un mot, posé sur la table.


« Ami égaré,

Trouve ici refuge, du bois pour le feu,

un lit pour dormir, quelque chose à manger.

Quand tu quitteras ce lieu, pense aux autres égarés

et laisse tout bien clos, en bon état. »


J’aurais presque eu la larme à l’œil en partant. Les marmottes nous ont offert un concert de sifflets. Au col, on s’est arrêté un long moment, le cœur serré. Quel bel endroit, rude, mais beau et généreux. Un taxi nous a emmenés à la gare d’Aix-les-Bains. Il a fallu prendre un bus pour Lyon. À Lyon, pas de train pour la région Centre-Val de Loire, la ligne n’est pas encore remise en état. Il faut monter à Paris et reprendre un Paris-Toulouse à Austerlitz. Et à chaque fois, « Certificat de vaccination, s’il vous plaît ». Paris reste Paris, le bordel est reparti de plus belle. Vite, loin d’ici. Le TGV était bondé, mais le train vers Toulouse plus tranquille. Nous étions muets, nostalgiques. À la gare, nous partions vers des directions différentes. Zoé allait squatter dans le petit studio d’Yvette, si toutefois on ne l’avait pas vidé et loué à quelqu’un d’autre. Florence n’a pas envie de rester seule et vient squatter chez moi. À la porte de mon immeuble, les ennuis commencent. Je tape le code une fois, deux fois, trois fois, la porte reste fermée. Je sonne avec insistance et je secoue le battant énergiquement. Un grand black arrive avec masque et gants et nous fait barrage.




Nous nous retapons une traversée de la ville avec notre barda. Super le retour à la vie courante ! L’appartement de Florence est plus petit et plus sombre que le mien, un toit-terrasse au cinquième. Mais il lui ressemble, charmant, discret, d’apparence banale. Pas de trace de mec, juste une bonne couche de poussière. Chez moi, ce doit être pareil. Elle rouvre les compteurs, objectif douche. En attendant que l’eau chauffe, elle m’enlace et me fait un gros et long baiser.




Chez le Chinois, ça pue le graillon. Il est tout content de me voir. Il ne doit pas faire fortune en ce moment. Je lui prends un assortiment et une bouteille de rosé. La boîte aux lettres déborde, j’en mets une partie dans le sac du chinois et prends le reste à la main. L’aspirateur m’accueille, ça fait un boucan ce truc-là, vive le balai de joncs! J’installe une dînette dans la petite cuisine qui a l’air dépoussiérée, plats prêts à chauffer dans le micro-onde. J’entends l’eau couler, ma belle est sous la douche. J’irai après elle, elle fera chauffer.


Nous nous croisons dans le couloir, l’espace d’un baiser, je lui succède. Quand je sors, juste ceint d’une serviette, j’entends la sonnette du four. Mais je trouve ma belle effondrée sur une chaise, de grosses larmes coulent sur ses joues. Le papelard dit qu’ils ont la tristesse de lui annoncer le décès de ses parents, enterrés dans la fosse commune numéro 6 et qu’une stèle avec tous les noms des victimes du Covid-20 sera érigée. La participation pour le monument est de 1 500 €. Merci bien. Je pense qu’un courrier similaire m’attend dans ma boîte. Je lui entoure les épaules de mon bras. Pas de cris, pas de sanglots, juste deux grosses larmes salées. On s’y attend tous, mais rien à faire, ça fait mal quand ça arrive. Je l’admire, elle est vraiment remarquable de retenue.




Je trouve une bouteille de scotch et deux gros verres en cristal. Elle fait la grimace, mais avale. Putain, à quand remonte mon dernier whisky ? C’est vrai que c’est plus raide que l’eau du torrent, vache, ça décape ! Elle tend son verre :



Cette fois, elle boit à petites gorgées en grignotant ces chips blanches qui assèchent la langue. Enfin elle dit :




Elle se lève, mais retombe sur sa chaise, déjà beurrée. Je souris et je nous sers. C’est gras, mais ce n’est pas mauvais. On se torche la bouteille de rosé en mangeant jusqu’au dernier nem. Et puis on va se coucher en se tenant serrés, autant pour se rassurer que pour tenir debout. Elle tombe dans le lit et s’endort instantanément. Je ne tarde pas à la rejoindre.

Je me réveille, elle est nichée contre moi en chien de fusil, ses jambes sur les miennes, petit animal blessé. Je ne bouge pas d’un cil. Quand elle ouvre les yeux, elle recale sa tête bien au creux de mon épaule.



Alors on fait tout ensemble. Le commissariat où l’on contrôle nos Certificats puis nos papiers, on me recherche sur les bases de données officielles.




Nous attendons devant la porte vitrée de l’immeuble, le molosse est derrière, nous regardant l’air méchant. Les keufs débarquent et sortent de leur véhicule bariolé, nouveau contrôle des papiers. Alors l’ami big black sort excité du hall.




Là, j’interviens en les remerciant d’être venus m’aider. Ils partent en disant au gardien qu’ils l’avaient à l’œil. Je vide la boîte aux lettres et nous prenons l’ascenseur. Ouf ! Bonjour la poussière… Il ne fallait pas ouvrir les volets. Florence ouvre de grands yeux :




Même punition, hélas ! On serre les dents, nous voilà désormais sans famille. Pas tout à fait, cependant. J’ai remis la puce dans mon portable et j’ai essayé de joindre nos copines, sans réponse. Mais parmi les deux cent cinquante appels reçus qui ont demandé deux heures à éliminer, l’un d’eux était important. Fred.




J’essaie de le rappeler, en vain. Je recommencerai plus tard…

J’ai essayé pendant des jours, sans succès. On a déménagé Florence après que j’ai changé la batterie de mon petit coupé Volvo, modèle ancien, mais que je trouvais joli. Pas pratique pour un déménagement. Avec son sens de l’organisation, Flo a rationalisé le transfert. Ses effets personnels d’abord et sans tri. Puis elle a fait l’inventaire de ce qu’il y a chez moi, et elle a sélectionné chez elle tout ce que je n’avais pas. Vu la place disponible, il n’y eut aucun problème. Puis Emmaüs s’est chargé du reste. Jour après jour, nous reprenions goût à la vie, laissant passer du temps avant d’aller nous recueillir sur les fosses communes. Je la voyais enfin juchée sur des talons hauts qui mettent si bien en valeur son fessier pommé et compensent sa relativement petite taille, un mètre soixante. Nue en talons, elle est tout simplement divine. Sans réponse, nous sommes allés voir chez Yvette, Flo avait une ancienne adresse. Nous les avons retrouvées, elles aussi vivant à poil dans un petit studio sous les toits.




On parle de nos familles, de Fred et Framboise, de leur projet, et on va se faire une pizza.


J’ai téléphoné partout, finissant par me connecter sur un site national censé recenser tous les morts du Covid-20. J’ai fini par y trouver Fred et Françoise, avec un numéro de fosse et un département. Je téléphone à la préfecture de Moulins, on m’indique un village aux confins de l’Allier et du Cher. On prend les filles et nous y allons.




Mon pote reposait désormais dans ce petit charnier très local, un champ réquisitionné à côté du cimetière. Nous sommes passés voir le maire.




Maudit soit le sale caractère de Françoise qui les a amenés là. En restant avec nous, ils seraient encore vivants. On s’en veut tous un peu de ne pas avoir accepté son comportement comme Fred l’acceptait. On ne refait pas l’histoire.


Pour régler la succession, Florence a recherché son demi-frère, issu d’un premier mariage. Il était toubib sur la côte basque. Même punition. Ils se voyaient peu et n’avaient pas d’affinité particulière, elle encaissa sans trop de mal. Il lui restait donc, comme à moi, enfant unique, à régler la succession. Ses parents avaient une petite maison de ville assez sympathique, mais sans prétention, il n’y a pas de mystère. Les miens avaient fait construire un pavillon dans un village satellite. Continuant de tout faire ensemble, nous avons pris l’essentiel dans les deux maisons, les papiers, les photos, les bijoux, réservant le reste aux brocanteurs avant de vendre. J’étais en train de rédiger des annonces quand soudain Florence s’exclame :




Visite. Emballement total de nos deux copines qui s’y voient déjà :




Je retourne au Centre pour la première fois. En quelques minutes, je suis assailli de questions, de la plus pertinente à la plus saugrenue. Une impression d’un monde totalement assisté où aucune initiative ne peut être prise si elle ne vient pas de moi. Je me retrouve les coudes sur le bureau et la tête dans les mains, à la limite de craquer. Je file chez mon toubib, j’y reste deux heures, tant pis pour les autres. Je lui balance tout sans pouvoir m’arrêter, la longue marche, les Bauges, le confinement, la survie, le retour, les décès des proches, la sensation d’incapacité à reprendre le boulot…




J’en ressors avec un dossier à valider par la médecine du travail. On verra bien. Flo de son côté s’aperçoit en retrouvant quelques collègues des immenses dégâts provoqués par les deux années qui viennent de s’écouler. Les enfants ont été très impactés, directement ou à travers des parents. Quantité de couples ont explosé pendant ces confinements et les mômes ont assisté au naufrage, témoins impuissants. Résultat, explosion des comportements anormaux et des « dys », dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, dysphasie… Un boulot énorme pour une psychomotricienne, l’occasion ou jamais d’ouvrir son propre cabinet. Elle avait donné son congé pour son appartement, elle se ravise et court à l’agence pour l’annuler. Ce sera son cabinet. Elle se dit qu’en travaillant essentiellement le mercredi et le samedi et tous les soirs de seize heures trente à dix-neuf heures, ça lui fera une trentaine de consultations par semaine, à cinquante euros c’est très jouable avec plein de temps libre. Nous réaménageons son appartement, petite salle d’attente, bureau et grande salle d’activités motrices. Moquette, couleurs gaies, mobilier adapté. Avec son petit héritage, elle peut même se permettre de se planter.


Je passe en commission de la médecine du travail. Ils sont très, très emmerdants. La seule chose qui les chagrine, c’est mon poste à responsabilité, ils voient bien que je ne tiendrais pas dans la durée. Alors ils me filent un an en congé longue durée, mi-salaire. Pas mal, sans rien faire, et ma mutuelle en ajoute un quart. C’est comme quand je posais mon sac en arrivant de la supérette, j’ai l’impression de voler. La journée, je vais bosser chez les filles pour les aider à aménager la maison de Flo. Ça avancerait plutôt bien, sauf que nous faisons des pauses de temps en temps, et que croyez-vous qu’il arrivât ? Ben oui, forcément, on se retrouve régulièrement à poil sur un lit, lutinant à tout va. Florence le sait, je ne m’en cache pas, ça ne la dérange pas. Le soir, je lui prépare de bons petits dîners et ça se passe super bien.


En parallèle, j’ai entrepris une thérapie : j’écris, j’écris notre marche, notre confinement, j’utilise des notes prises de temps en temps sans être un véritable journal, mais ça aide à régénérer les souvenirs. Je ne triche pas, rien que la vérité, mais la vérité de mon point de vue qui n’est pas forcément celle des autres confinés, je le dis en préambule. Je fais un long chapitre spécial sur Fred et Françoise, je change juste les prénoms. Quand je donne le paquet de plus de deux cents feuilles à lire à Flo, elle le dévore en un dimanche.




Les filles aussi sont enthousiastes et me disent la même chose : il faut publier. Alors je tire une douzaine d’exemplaires et les envoie aux différents éditeurs connus. Quand ça plaît, ça va vite. J’ai quatre réponses positives, quatre propositions de contrat bien différentes. Je choisis la plus avantageuse, évidemment. Le bouquin sort à l’été suivant, presque un anniversaire. Il n’est pas unique dans le genre, mais celui-là plaît par son originalité. C’est un carton en France, Belgique et Suisse, il est traduit en cinq langues. Bingo ! Mon compte en banque grimpe et m’affole. Je suis invité sur des plateaux de télévision. Je ne veux pas y aller, mais Flo me dit que ça dopera les ventes. Les Allemands font cela très bien et nous invitent tous les quatre, histoire de valider l’authenticité des faits rapportés. Je ne regrette pas d’avoir arrêté le boulot.


Quand mon compte en banque prend six zéros, comme en plus j’ai vendu la maison de mes parents, nous nous offrons une jolie villa un peu ancienne dans un petit parc, comme Flo en rêvait. Pas très chère, avec un million et demi de Français en moins, l’immobilier s’est un peu effondré. Pour un partage loyal, je finance la devanture du magasin des filles. Et puis… et puis, je lance une recherche tous azimuts. Je charge un notaire de répertorier les propriétaires, s’ils existent. Le cirque perdu des Bauges ne fait pas partie du parc régional qui le borde. Quelques-unes de ses pentes appartenaient, par habitude ancestrale d’utilisation en pâturages, à des éleveurs aujourd’hui décédés. Il s’agit donc d’un « bien sans maître » pour partie et d’un « bien en déshérence » pour une autre, une histoire entre État et communes. Les pentes, je n’en ai pas besoin tant que j’ai le droit d’y passer. Ce que je veux c’est le cirque, et le cirque il appartient à l’état. Or l’état n’a plus de pognon, mais ça traîne, pas de réponse…


Je tape plus haut, préfet et député du coin. Enfin, au bout de deux ans, le dossier se débloque, grâce aussi au succès de mon bouquin. Je suis désormais le propriétaire de ce qui figurera sur les cartes comme « le cirque du confinement ». Je n’ai envie de rien changer, ou pas grand-chose. Je m’offre tout de même un tour d’hélicoptère pour y monter une barque, de quoi faire un ponton sur le lac et une génératrice à installer sur un torrent. Je ne choisis pas celui qui nous apporte de l’eau, mais un autre, un peu plus loin, et plus puissant. J’ai de quoi nous éclairer, brancher un ordinateur et éventuellement un ou deux appareils que nous n’avons pas pour le moment. Je n’ai rien dit à Florence, j’ai mis mon escapade dans les Bauges sur le compte de plateaux télé en Espagne et en Italie.




L’histoire pourrait s’arrêter là, « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants… ». Cependant, je ne peux m’empêcher de narrer certains détails de cette fin heureuse.


Au bout d’un mois de vacances, tous les deux seuls dans notre ermitage, les filles débarquèrent début août. Un brin étonnées par les transformations, fussent-elles modestes, elles posèrent quelques questions.



J’ai un peu laissé tomber mon bouquin pour me mettre vraiment en mode vacances. Il est vrai qu’avoir en permanence ces trois grâces sous les yeux n’aide pas à la concentration. Cette fois, j’ai monté un appareil photo, un excellent compact Canon, et je m’en donne à cœur joie. Le corps parfait de ma Flo, le corps athlétique de Zoé et celui plus massif, mais non dénué de charme, d’Yvette. Elles s’exposent en permanence, le ponton et la barque sont plus des outils de bains de soleil que de pêche à la ligne. Et puis j’ai décidé de ne pas faire de jalouse et de les honorer toutes les trois quotidiennement. Délice que de passer impunément d’une chatte à une autre, de multiplier par trois les sensations jusqu’au paroxysme. Pourtant, une chatte est une chatte et rien ne ressemble plus qu’une chatte à une autre. Mais elles sont aussi si différentes, la chatte étroite et bicolore de Flo, la chatte avide et musclée de Zoé, la chatte fontaine et molletonnée d’Yvette. Je me fais des souvenirs pour le temps qui me reste à vivre.


Yvette a réalisé une robe de mariée blanche à volants et jupons de style Belle Époque, avec un bustier proche d’un corset, mettant merveilleusement en valeur la poitrine et la chute de reins de ma future épouse. Elle a décliné le modèle en bleu pâle pour Zoé et en rose pâle pour elle, et ça ne lui va pas mal du tout. Portées avec des bottines, un chapeau garni de tulle et une ombrelle assortie, elles sont divines. Pour me mettre au diapason, je me suis fait faire un costume assorti, pantalon, gilet et redingote avec un petit haut-de-forme gris souris. Ayant loué pour l’occasion une Delage décapotable, avec chauffeur, nous fîmes sensation en arrivant et en repartant de la mairie. Même le journal local se déplaça. Ça n’enchantait pas vraiment la discrète mariée, mais elle se rendit aux arguments d’Yvette qui considérait l’événement comme une fantastique publicité pour sa boutique. Et ce fut le cas. Les photos firent le tour de la presse locale et Zoé ne manqua pas de les placer sur leur site Internet.


Du jour au lendemain, ou presque, « Yzoé », marque et enseigne de leur boutique, devint LA référence locale de la robe de mariée. Elles durent embaucher, une dame d’âge mûr avec beaucoup d’expérience dans la confection d’abord, puis une apprentie. Il faudrait presque pousser les murs, ce qu’elles font en ajoutant une vaste véranda dans le jardin, à l’arrière de la maison. Yvette dirige tout, contrôle tout, misant sur la perfection du produit livré. Zoé assure l’emballage, l’expédition, l’approvisionnement et le site Internet, devenu très technique avec la prise de mensurations et le paiement en ligne. Nous ne les voyons plus que de temps en temps le week-end, fatiguées, mais excitées et folles de joie de cette réussite.


Le cabinet de Florence fonctionne bien, elle donne également quelques consultations en établissements spécialisés, mais fait très attention à préserver un rythme de vie agréable et à passer beaucoup de temps avec moi, à la maison. Elle s’avère en fait être très casanière, et ne plus travailler ne l’aurait, je crois, pas dérangé le moins du monde. Mais effectuer régulièrement des placements de ses gains semble la rassurer. Mon second livre n’a pas le même succès que le premier, auquel il doit l’essentiel de ses ventes grâce au bandeau rouge « De l’auteur de Confinement Particulier ». Je me pose vraiment la question de savoir si je suis réellement un auteur ou si les circonstances seules m’ont propulsé à ce statut. On verra bien, nous avons largement de quoi vivre, alors…