| n° 19532 | Fiche technique | 7623 caractères | 7623Temps de lecture estimé : 5 mn | 08/04/20 |
| Résumé: Accoudé à sa fenêtre, il la regarde chaque jour passer. En prose poétique | ||||
| Critères: inconnu revede voir nonéro | ||||
| Auteur : Mlle Fanchette (Adorablement fleur bleue) Envoi mini-message | ||||
Quand on voit passer sous sa fenêtre un chapeau de paille, une ample jupe longue, on ne peut s’empêcher de les remarquer. L’œil s’attarde à les suivre pendant que se consume la cigarette, trop intrigué, trop surpris pour ne pas accompagner l’inhabituelle silhouette jusqu’au pas de sa porte, jusqu’à la cour, là, tout près, juste en bas, à peine la rue à traverser. Même disparue, elle laisse un parfum de mystère aux mille questions : qui est-elle ? Que fait-elle ? Est-elle nouvelle dans le quartier ou ai-je été aveugle au point de ne pas l’avoir plus tôt remarquée ?
Le temps file, les jours se succèdent et on se rend compte qu’on la guette au fil des cigarettes. Las, arrive le mois des tempêtes, comment reconnaître un chapeau de paille sous la pluie ? Comme en réponse, une silhouette paraît au bout de la rue, bottes de cuir et ample cape drapée. Est-ce elle ? Est-ce la même ? Sans doute oui, qu’importe les doutes de la raison. Elle pousse la même porte, pénètre dans la même cour, là, tout près, juste en bas, à peine la rue à traverser.
File le temps, les cigarettes et toujours malgré soi on l’attend, on la guette. Elle passe chaque jour dans sa cape drapée, c’est tout juste si l’on aperçoit le bout de son nez. La sombre étoffe devient un rêve, une intrigue, un fantasme. Et cette femme… on la remarque, mais on ne la voit pas. Insaisissable mirage qui prend l’esprit en otage.
Alors à ma fenêtre dans la fumée de ma cigarette, je l’imagine, la devine, l’interprète : belle blonde, jolie brune, flamboyante rousse ? Sa démarche décidée, ses courbes esquissées sont mon seul canevas et je la dessine toute entière, corps souple et regard fier. Dans l’ombre du profond capuchon sommeillent tant d’oniriques mystères que, curieux, j’invente en la cherchant. Sans le savoir, elle passe et pousse la porte, entre dans la cour, là, tout près, juste en bas, à peine la rue à traverser.
Un soir de vent et de pluie, je renonce à la cigarette, mais toujours je guette l’intrigante silhouette. Les bourrasques s’engouffrent avec fracas dans la rue quand apparaît l’énigmatique inconnue. La cape s’anime sous les assauts éoliens, je crois entendre un cri, un rire lointain et d’interminables mèches brunes s’échappent soudain. Elle s’ébroue dans la pluie, j’aperçois son regard surpris.
Je savais qu’elle était jolie.
Mais je la vois lever la tête et je referme la fenêtre sans la regarder se hâter vers la porte, vers la cour, là, tout près, juste en bas, à peine la rue à traverser. Sait-elle que je guette le coin de la rue ? M’a-t-elle vu ? Viendra-t-elle encore demain ? Cherchera-t-elle un autre chemin ? Longue nuit de doute et de déroute, mais dans le silence de la chambre, mes rêves ont un tout nouveau visage tendre…
Le lendemain, avec angoisse, je guette, j’en ai même oublié mes cigarettes. L’heure approche, avance et passe sans que ma silhouette ne paraisse. Oh, cruelle ! Pourquoi ce retard ? Reviens vite, il va faire noir ! Ne sais-tu pas les dangers qui rôdent ? Ne sais-tu pas les hommes-loups en maraude ? Ciel, et s’ils devinaient comme moi, sous la lourde étoffe, la belle de choix ? Allons, rentre vite, tendre étourdie, viens rassurer ce cœur tremblant qui découvre avec émoi que tu lui manques déjà.
Filent les heures, mais point de cape et déjà mon imagination dérape de catastrophe en apocalypse. Dis-moi, est-ce ainsi que de ma vie tu t’éclipses ? Mais, là, enfin, au coin de la rue, paraît ma belle inconnue. Le souffle soudain libéré, je la regarde comme chaque jour marcher jusqu’à la porte, jusqu’à la cour, là, tout près, juste en bas, à peine la rue à traverser. Comme chaque jour, tu disparais, mais une lumière naît au rez-de-chaussée et le verre ainsi illuminé devient porte vers un monde enchanté. Aurais-je le privilège, un jour, d’y entrer ?
Coule le temps sous ma fenêtre, je ne sais plus où sont mes cigarettes, mais toujours je la guette puis la regarde passer jusqu’à la porte, jusqu’à la cour, là, tout près, juste en bas, à peine la rue à traverser… caché par la nuit qui tombe si vite, je contemple ta vitre devenue si lumineuse à ma vue. Oserais-je te chercher plus loin dans ton domaine, dans le Saint des Saints ? N’est-ce pas sacrilège ? Et pourtant, mon regard est comme pris au piège et devine derrière le voilage vaporeux ta vie, tes gestes, tes mouvements gracieux.
Peu à peu, à observer à travers les croisées, je te découvre coquette, vive, rieuse.
Certains soirs, je te vois la tête courbée à ton bureau ou à t’amuser, à te détendre, à danser. C’est magique quand ainsi tu t’animes, effets de jupe et jeu de jambes et tu ris seule de tes exploits… J’aimerais rire avec toi. Oh, si tu savais comme je rêve de te rencontrer. Il n’y aurait que la rue à traverser, mais je n’ose pas. Je reste là, à regarder en bas, à fumer sans cigarette, à songer à une brune sibylline qui trop tôt vient clore ses volets, me cachant ses secrets.
Par bonheur un soir, un soir seulement, tu les as oubliés. C’est drapée d’un blanc nuage, emperlé de rosée que sous mes yeux conquis tu t’es montrée. Divin spectacle ! Exquise vision que cette peau de nacre dont j’imagine la douceur sous le coton ! Tu serres contre toi l’étoffe bouclée qui cache ta nudité comme si peut-être tu avais deviné, par-delà le rideau, mon regard indiscret qui rêve, il faut l’avouer, de voir tomber cette serviette qu’un souffle d’air suffirait à mettre à terre. Mais la coquine tient bon jusqu’à ce que tu disparaisses ne me laissant que des frissons.
Seul dans mon lit, une heure à peine après cette vision suprême, mon sang bouillonne encore si fort pour toi que je ne peux lutter contre l’émoi. À travers la nuit, à travers les murs, je sais la porte, la cour, la vitre, là, tout près, juste en bas et j’imagine traverser la rue.
Hélas, s’enfuit le temps sous ma fenêtre, j’ai brûlé ma dernière cigarette, mais un soir tu me manquas. Un soir tu ne vins pas. Le lendemain non plus. Quel tour me joues-tu là ? Aurais-tu disparu ? Assis seul au monde à ma fenêtre, désespérément je te guette, mais depuis trois jours tu ne parais plus. Encore un jour que je m’inquiète à ne plus oser quitter cette fenêtre. As-tu déménagé ? Oh non, ce serait trop bête ! Toi, évanouie comme fumée de cigarette ! Oh, Dieu, voilà le désespoir qui me guette à l’ombre d’un cinquième soir à m’abîmer le regard. Ne te reverrai-je donc plus ? Ne pouvais-tu me laisser une adresse, ô mon rêve, ma tristesse ? À m’en user les yeux, je scrute la porte, la cour, le carreau ténébreux, là, tout près, juste en bas, à peine cette maudite rue que j’aurais dû cent fois traverser.
Depuis une semaine maintenant, je me désole de ne plus te voir passer tranquillement… soudain j’entends – n’est-ce pas mon oreille qui se méprend ? – cette lourde cape qui claque au vent, c’est ton retour triomphant. Comme un fou je me penche pour mieux te contempler pendant que tu avances pour pousser la porte, entrer dans la cour, là, tout près, juste en bas, à peine la rue à traverser.
Oui, ce soir, ce soir, c’est décidé, j’en ai fini de rêver et, mon cœur à la main, cette rue, je vais la traverser…