Une Histoire sur https://revebebe.pages-perso.free.fr/
n° 19259Fiche technique29784 caractères29784
4993
Temps de lecture estimé : 20 mn
20/10/19
Résumé:  Une maison mystérieuse... une femme fascinante... et plus rien n'est normal !
Critères:  #fantastique fh médical hsoumis fdomine cérébral exhib pied
Auteur : Calpurnia            Envoi mini-message
Un noir plus noir que toute nuit

Vraiment, je ne sais pourquoi je me suis introduit dans cette vieille maison des faubourgs de N., une bâtisse délabrée, apparemment abandonnée, dénuée de vie humaine, rendue depuis des années à la sauvagerie des choses, des insectes et des souvenirs. Peut-être avait-elle été la scène d’un crime mémorable que, cependant, j’ignorais, car j’étais un étranger dans cette ville où je me perdais souvent.


Son architecture me semblait bizarre, biscornue, boursouflée comme le ventre d’une femme enceinte par des travaux successifs d’agrandissement. La vision de toute grossesse me révulse, depuis la fausse couche tardive de ma mère, alors que j’étais adolescent. Des rivières de sang sur le carrelage de la cuisine, les gyrophares des pompiers. Elle qui aspirait à donner la vie pour la dernière fois a sombré dans la mélancolie, dans des flots d’alcools amers. Une maison enceinte : elle ne pourrait paraître plus grotesque. De quoi pourrait-elle accoucher par cette nuit qui s’annonçait de pleine lune, sinon d’un monstre urbain, fœtus sanguinolent, promesse non tenue d’une petite sœur à bercer qui aurait dû se prénommer Amélie ? Peut-être était-ce justement parce que cet édifice me mettait mal à l’aise que j’ai cédé au besoin de le visiter, comme une catharsis à mon angoisse sourde.


Sans qu’il n’y ait personne autour, la porte d’entrée restait entrebâillée, ce qu’elle n’était pas habituellement. Je le sais, parce je passe devant cette bâtisse deux fois par jour pour me rendre à mon travail et en revenir. J’ai poussé la grille et parcouru en quelques pas le chemin sauvage de fougères et d’orties du jardinet en friche. Négligeant le heurtoir sculpté de fer ouvragé aux motifs sophistiqués, j’ai franchi cette porte dont les gonds ont chanté l’hymne de plusieurs années de rouille et d’humidité. Pendant ce temps, le crépuscule automnal colorait l’occident d’écarlate. Sur le boulevard, les autobus indifférents filaient en transportant leur misère urbaine. Un instant, saisi par une fièvre anxieuse, j’ai songé à fuir en empruntant l’un d’entre eux, sur la ligne la plus rapide, celle qui m’aurait conduit au point le plus éloigné.


Le sol était jonché de bouteilles vides et de moutons de poussière. J’ai tenté d’allumer la lumière, mais le courant devait être coupé, alors je me suis servi de mon téléphone en guise de lampe de poche. L’entrée, dont les murs étaient couverts d’une horrible peinture jaune écaillée, se trouvait surmontée d’une monumentale fenêtre ronde à environ trois mètres de hauteur ; elle ressemblait à un vitrail d’église avec ses carreaux rouges et mauves qui s’assemblaient pour former un motif phallique entouré de petits dessins obscènes en mosaïque. Piqué par la curiosité plus forte que la peur, j’ai poursuivi mon exploration, quitte à être pris pour un cambrioleur, ou pour un pervers à la recherche d’une proie, et ma tenue débraillée n’aurait pas aidé à me justifier. Des odeurs mêlées d’encens et d’humidité, de tristesse indicible, envahissaient ce lieu, comme s’il englobait à lui seul toutes les ruines de mon passé, alors que je n’avais encore jamais mis les pieds dans cette étrange maison. Paradoxalement, c’est précisément cette impression qui m’a irrésistiblement attiré, malgré un long frisson qui glaçait ma colonne vertébrale. D’une main tremblante, j’ai fouillé dans la poche de ma veste et sorti mon mouchoir pour m’éponger le front.


Le salon était tapi d’une épaisse moquette de laine noire, étoilée de taches blanchâtres qui me semblaient être constituées de sperme éjaculé pendant des parties fines dont les images à la fois bizarres et fascinantes me parvenaient par flashes, sur la surface obscure du sol, comme un écran pornographique. Pourtant, je ne me souvenais pas y avoir authentiquement participé. Mais elles correspondaient à mes fantasmes. Il s’agissait de séances de domination féminine au cours desquelles des hommes enchaînés se retrouvaient humiliés, sodomisés au gode-ceinture, torturés de toutes les manières imaginables, jusqu’aux plus cruelles, aux plus atroces… ces mirages me paraissaient si réels que je percevais presque la morsure des longs fouets de cuir sur ma peau exposée à des succubes dont les orbites ne possédaient pas d’yeux… Dans la pénombre, une odeur de fumée… Je restais sur mes gardes, prêt à prendre mes jambes à mon cou à la moindre alerte.


Une femme brune se trouvait là, tout près, si près que j’entendais son souffle lent, assise dans un fauteuil. Silencieuse, elle m’observait sans doute depuis que j’avais franchi l’entrée, aidée par les nombreux miroirs accrochés aux murs. Dans sa main droite, elle tenait un grand cigare qui se consumait dans un brouillard blanchâtre. Un corsage de soie noire, très fine, cachait à peine sa féminité. Ses jambes croisées, immenses, dissimulaient le reste… Je me préparai à ce qu’elle me demande ce que je foutais là, et je m’apprêtais à imaginer une histoire en urgence.



Je n’ai rien répondu.



Comme un robot, j’ai retiré mes vêtements. Je ne savais plus ce que je faisais. Les parfums de la dame sont parvenus jusqu’à moi. Ils m’hypnotisaient. Je suis resté en slip.



Le ton de sa voix n’admettait pas la contradiction. À la portée de sa main se trouvait un fouet identique à celui qui m’était apparu en songe. L’instant d’après, j’étais nu. L’orifice en question, ouvert dans le sol, semblait ne pas avoir de fond. Un faux mouvement, et j’aurais pu tomber, avalé par le gouffre. Stimulé par la situation, je transpirais, mais bandais comme un cerf. Étais-je tombé dans la maison d’une prostituée ? D’une cinglée ? Ou était-elle l’appât d’un gang détrousseur de curieux ?



J’ignorais de quoi le moment était venu, mais si c’était celui de baiser, j’étais fin prêt, aussi excité qu’un puceau découvrant l’autre sexe. Elle a décroisé ses immenses jambes, et là, j’ai compris ce qu’elle attendait de moi.


Au milieu de la vulve herbue, le trou vaginal était fantastiquement obscur. Un noir plus noir que toute nuit. Un reptile à la tête triangulaire a émergé de l’orifice. Il a ouvert sa gueule, exhibant ses crocs. La gorge d’un serpent reste un vagin. La fumée du cigare me grisait. Mon instinct de survie avait disparu : seul demeurait exacerbé, celui de coïter, quel qu’en fût le prix. Je n’ai plus ressenti aucune peur. J’ai avancé vers la femme en marchant à quatre pattes, comme un esclave soumis à une Amazone triomphante, puis j’ai léché les pieds d’où émanaient de merveilleux parfums de sueurs féminines, plus délicieux et plus enivrants que tous alcools de la Terre. Pendant ce temps, le serpent progressait vers mon visage, puis a commencé à entourer mon cou. Les orteils se glissaient dans ma bouche, remontant parfois jusqu’au creux de ma gorge. Ignorant les nausées autant que mouvements du reptile, j’ai poursuivi longtemps le sucement des pieds.



Les fragrances et les moiteurs de cette intimité offerte m’attiraient inexorablement.



Mon muscle buccal a parcouru la vulve avec zèle, s’est attardé sur le clitoris qui émergeait, proéminent comme un diadème, de son fourreau rosé. La femme a attrapé mes cheveux et les a tirés en signe d’agacement.



J’ai obéi. J’ai aussi, sur son ordre, inséré un index bientôt rejoint par le majeur dans sa petite rondelle anale. Elle respirait de plus en plus vite. Ses cuisses broyaient mes mâchoires, de plus en plus fort. J’avais mal, mais je n’ai pas cherché à me dégager. J’ai senti qu’elle parvenait à l’orgasme. Bien plus que l’orgasme : la transe, l’extase. Les bords de l’orifice rectal se contractaient en rythme régulier. Elle se cambrait, atteinte de convulsions, et de sa gorge émanait un râle étrange, extrêmement grave, tellement sépulcral que je n’aurais jamais cru qu’une femme pût émettre un son pareil. Son chant caverneux, mystérieux, me charmait et m’horrifiait en même temps. J’en devinais le sens mystique sans être capable de l’expliquer verbalement. Les serpents glissaient autour de nous, froids. J’ai bu un océan de mouille qui se déversait sans fin entre mes lèvres ouvertes, en jets successifs. La bouche vaginale s’élargissait de plus en plus, comme pour une nouvelle naissance, mais à l’envers. Elle m’a dévoré, entièrement. Un sentiment de bien-être m’a enveloppé, comme l’eau chaude d’une rivière qui s’écoulerait autour de mon corps.



Dans mon rêve, j’ai caressé des milliers de corps féminins, presque tous imaginaires, seul dans mon lit. Puis je suis revenu à la conscience, et je me suis remis à genoux devant mon hôtesse, servile, disponible pour obtempérer à ce fantasme insane. Les serpents avaient disparu, mais je bandais si fort que cela en devenait presque douloureux. À ce moment, je me suis rendu compte que le personnage mystérieux était un chat au long pelage noir dont le collier arborait une émeraude grosse comme une noix.



Plus que jamais, la fente verticale qu’éclairait la lueur ténue d’un réverbère à travers le vitrail de l’entrée, l’espace obscur de la volupté charnelle, m’a convoqué irrésistiblement au festin de l’étreinte. J’ai glissé mes mains sous les pans du corsage de soie pour saisir des seins fantastiques de fermeté douce. Le vagin aspirait ma verge d’une manière si puissante que si j’avais voulu me dégager, j’en aurais bien été incapable. Le chat a grimpé sur le dossier du fauteuil. Il me regardait fixement, comme pour juger mes performances sexuelles. J’ai été un peu déçu qu’il refuse de me parler, comme il l’a fait avec sa maîtresse.


La femme m’a vidé de ma substance d’une façon si complète que, sur la fin, j’ai ressenti plus de douleur que de plaisir. Je lui ai offert cette douleur comme un cadeau. Ensuite, de nouveau, j’ai chuté dans un trou noir de sommeil irrépressible.


Au petit matin, les pompiers m’ont retrouvé sur le trottoir, nu et inanimé. Je n’ai pas osé leur raconter mon histoire. Ils étaient intervenus sur un appel téléphonique impossible à identifier, provenant d’un réseau inconnu, avec un numéro qui n’existait pas, jamais attribué par aucun opérateur. Les testicules et ma prostate avaient tant fourni de semence qu’ils en devenaient douloureux au moindre contact, malgré la délicatesse des infirmières auxquelles je confiais mes bijoux de famille en confiance. Il m’a quand même fallu, parce que leur cheffe de service l’avait décidé, fournir un échantillon de sperme à une escouade de blouses blanches, lesquelles ont dû m’aider de leurs petits doigts agiles qui ont chatouillé mes bourses afin remplir le flacon, rapport à l’état d’épuisement sexuel dans lequel je me trouvais. Il m’a fallu plusieurs heures de masturbation intensive pour parvenir à éjaculer la quantité suffisante, et j’ai beaucoup souffert, d’autant que cela s’est déroulé dans un couloir où tout le monde allait et venait, non sans curiosité envers ma situation délicate, et que je n’avais toujours pas récupéré le moindre vêtement pour cacher ma nudité.


Parmi le personnel soignant, il m’a semblé que l’une d’elles était la mystérieuse femme de la maison, revêtue d’une blouse impeccablement repassée, sur poche de laquelle se trouvait inscrit seulement un prénom : Lilith… Son regard était gris d’acier. Elle semblait se délecter de mon calvaire. Elle m’a permis de lui peloter les seins en défaisant le bouton supérieur – elle ne portait pas de soutien-gorge – tandis que je me branlais de l’autre. Quatre autres observaient avec intérêt, délaissant pour cela les autres malades qui trépassaient l’un après l’autre, qui de son infarctus, qui de sa rupture d’anévrisme, faute de soins. Lorsque je n’en pouvais plus de ne fournir que quelques gouttes de liquide viril avant de devoir recommencer, j’ai tenté de m’enfuir ; Lilith m’a rattrapé et sanglé sur le lit, sans ménagement. Elle m’a injecté un étrange produit orangé directement dans les testicules, ce qui en soi était déjà horriblement douloureux. Cela m’a provoqué une érection. Elle a relevé sa blouse, écarté le tissu de sa culotte, avant d’enfoncer d’un seul coup mon pauvre pénis surmené dans sa gaine vaginale. L’une de ses collègues m’a chatouillé les pieds, et l’autre m’a bâillonné avec du sparadrap, afin de m’empêcher de me plaindre. Je m’étonne d’avoir survécu, ce qui n’était sans doute pas au programme : une chirurgienne est passée, m’a ausculté, et a demandé assez sèchement aux infirmières de se dépêcher d’en finir avec moi, parce qu’elle avait besoin d’un cœur à greffer, rapidement, et que le mien conviendrait très bien. Comme elle a estimé que les choses n’avançaient pas assez vite, elle s’est équipée d’un gode-ceinture et a participé à la fête. Je me souviens qu’elle était très belle, et aussi particulièrement cruelle.


Mais à part cela, après un examen médical complet et toute une journée de tortures sexuelles variées, les médecins de l’hôpital ont finalement déterminé que j’allais bien, de sorte que je suis rentré chez moi en fin d’après-midi.


Le lendemain matin, alors que je retournais travailler après une bonne nuit de repos, la maison avait disparu, remplacée par un immeuble de bureaux qui semblait avoir émergé de la terre en moins de vingt-quatre heures. Seul le chat noir aux longs poils et à l’émeraude, assoupi sur le rebord d’une fenêtre, témoignait de ce qui s’était trouvé à cet endroit.

Sur un coup de tête, je suis entré dans le hall et me suis présenté à l’accueil afin de parler à la charmante hôtesse :



Je m’attendais à ce que la dame, prénommée Judith à en croire son badge, me réponde qu’elle ne savait pas qui était cette personne, mais, à ma grande surprise, elle m’a demandé :



Pris au dépourvu, il m’a fallu inventer d’urgence une histoire à peu près plausible.



Elle a téléphoné, dit quelques mots dans une langue je ne connaissais pas, puis m’a dit :



Je me suis dirigé vers l’ascenseur quand l’hôtesse m’a interrompu.



Mon premier réflexe a été de négliger cette consigne absurde. Mais Judith souriait, et j’ai remarqué qu’elle était vraiment jolie. Après quelques pas, je me suis ravisé. Je ne voulais pas qu’elle ait des ennuis à cause de moi.



Déjà, par le seul fait qu’elle me regarde tandis qu’elle est habillée d’un tailleur élégant et strict, je tenais une solide érection. Dans l’ascenseur, deux employées s’embrassaient à pleine bouche, elles aussi vêtues avec soin. Elles ne faisaient pas attention à moi et ont poursuivi leur cœur à cœur amoureux, alors que j’étais complètement nu et que ma verge dressée aurait bien aimé s’occuper d’elles, dont les mains baladeuses se glissaient sous les vêtements afin de caresser les zones sensibles de leurs corps féminins. Elles se chuchotaient à l’oreille des obscénités dont je n’entendais que quelques mots comme « chatte » ou « mouille », allant jusqu’à se mordre au cou pour y laisser des profonds suçons, la marque des amoureuses. Au début, elles n’ont même pas remarqué ma présence, malgré ma nudité. Puis, dans les bras l’une de l’autre, elles ont regardé mon organe viril et ont souri tristement quand elles se sont rendu compte que je me dirigeais vers le cinquantième étage, ce qui impliquait que j’allais voir Lilith, au bureau duquel on ne sortait pas vivant ; j’ignorais toujours pour quelle raison le danger était si grand.


À leur regard, j’ai senti qu’elles savaient pitié de moi qui étais encore trop jeune pour mourir. Cependant, notre ascension était vraiment très lente, de sorte que nous avons eu le temps de faire connaissance. Sabrina et Catherine étaient amantes depuis quelques jours seulement. Elles s’étaient rencontrées dans cette tour, comme collègues de travail, l’une sous la responsabilité hiérarchique de l’autre. D’ailleurs, je me suis étonné de la hauteur incroyable de l’immeuble, ce que l’on ne percevait pas depuis l’extérieur. Sabrina, la plus jeune, était totalement lesbienne et n’avait jamais vu d’homme nu, tandis que son aînée, bisexuelle, possédait déjà la connaissance du mâle. Alors la seconde a montré à la première : ceci est le pénis, le gland, les testicules, etc. Tripotage explicatif à l’appui. J’ai beaucoup aimé cette séance coquine d’anatomie directe.


Au sortir de l’ascenseur, nous nous sommes quittés d’un baiser sur les joues. Sabrina et Catherine m’ont accompagné jusque devant la porte maudite, qui était munie du même heurtoir de fer que la petite maison, exactement. Cette fois, je m’en suis servi pour annonce ma venue, et y suis entré crânement. Grâce à Sabrina et Catherine, je bandais bien. Je me sentais exalté comme un guerrier celte allant nu au combat, sans autre arme que mon désir charnel et le cœur rempli de bravoure pour affronter l’ennemi et l’absurdité du destin.


La pièce était immense, avec une moquette épaisse et un plafond deux fois plus haut qu’habituellement. Ce qui m’a étonné dès le début, c’était le vitrail circulaire sur le mur du fond, exactement identique à celui de l’entrée de la maison qui avait disparu, avec des mosaïques autour représentant des organes sexuels de différentes formes. Lilith se trouvait derrière son bureau, sous lequel une jeune femme lui vernissait les ongles des pieds. La servante était nue, comme moi. Lilith lui a ordonné, en prenant l’étrange voix caverneuse que je lui connaissais depuis notre première rencontre :



La jeune femme a pleuré, mais elle a obéi. J’ai tenté de l’empêcher de basculer dans le vide, mais elle m’a repoussé avec une force incroyable. Lorsque nos regards se sont croisés, elle a semblé me reconnaître, ce qui m’a troublé et fait perdre mes moyens physiques. J’ai entendu un grand cri d’effroi, et elle a disparu. Au moment où elle s’était retournée, j’ai cru identifier la jeune apprentie de la boulangerie en bas de chez moi, une fille que j’avais souvent trouvée particulièrement jolie, hélas distante.


Pendant ce temps, Lilith ne s’intéressait même pas à la tragédie qu’elle venait de provoquer. Elle m’a expliqué qu’elle écrivait un plan de licenciement pour cinquante mille travailleurs européens afin de les remplacer par des enfants indiens et chinois, et d’optimiser les dividendes que sa société versera prochainement. L’idée était de pousser un maximum de salariés au suicide, dans le but de minimiser les indemnités à verser, et pour cela, il fallait dégrader leurs conditions de travail et les soumettre au stress professionnel le plus intense possible. Elle évoquait cette odieuse stratégie avec un détachement total, comme elle aurait parlé de cuisine ou de jardinage. J’éprouvais méchamment l’envie de la gifler. La curiosité m’en a retenu.



Quelqu’un a frappé à la porte, puis une femme est entrée : la jeune apprentie boulangère qui venait pourtant de faire une chute de cinquante étages. Impossible.



J’ai défait l’emballage où se trouvait un écrin avec deux alliances. Elle arpentait le bureau de long en large, devant le vitrail circulaire, nerveuse, et les carreaux rouges dessinaient comme des motifs sanglants sur la pâleur de son visage. Ses talons aiguilles claquaient sur la moquette ; on aurait dit un soldat marchant au pas. Elle s’est allumé un cigare, grand comme celui de la veille, prélevé dans une boîte que lui a tendue la jeune apprentie boulangère.



Elle a haussé les épaules.



Comprenant que, de toute façon, ce serait « non », elle s’est assise sur son bureau, a relevé sa jupe, puis écarté sa culotte afin de me montrer son vagin. Le trou noir s’est étendu en spirale, a pris une taille incroyable, a occupé toute la pièce avant de m’aspirer en commençant par le pénis, puis le corps tout entier. C’est tout ce dont je me rappelle au sujet de cette femme qui devait avoir surgi des tréfonds de l’enfer. Après, je me suis éveillé sur un lit d’hôpital. Beaucoup d’images se sont succédé dans mon esprit embrumé par les calmants. Les souvenirs sont revenus peu à peu. Une voiture m’avait renversé alors que je traversais la rue en me rendant à mon travail, juste en face de la petite maison que j’ai cru visiter. Plus tard, j’ai appris que le pare-chocs avait heurté mon crâne.


J’avais les bras et le torse bardés de tuyaux, d’aiguilles et de capteurs reliés à du matériel électronique. Une infirmière m’a demandé de lui serrer la main, de lui dire mon nom. Elle avait la voix de Lilith, et lui ressemblait physiquement, à l’exception du sourire, infiniment plus doux. Parmi le personnel médical, j’ai reconnu également la chirurgienne qui, dans mon hôpital onirique, voulait prélever mes organes, ce qui avait été réellement envisagé au moment où je me trouvais en état de mort cérébrale, m’a-t-elle avoué.


Elles m’ont dit que je venais de passer par une expérience proche de la mort. Vingt-quatre ans, c’est trop jeune pour mourir sous une voiture. En réalité, Lilith l’infirmière se prénommait Élisabeth, mais tout le monde l’appelait Lili. Quand j’étais inconscient, elle travaillait de nuit, avant de passer dans l’équipe du matin. Sa présence me troublait. J’étais content quand une aide-soignante se trouvait près d’elle, dans la salle des soins intensifs. J’avais peur de me trouver seul en compagnie de mon ange funèbre, qui m’a dit un jour, tout en changeant ma perfusion, avec un peu de malice dans sa voix :



En disant cela, son regard se tournait vers le drap qui cachait mon sexe. Celui-ci, à ses dires, n’avait jamais arrêté de bander, de sorte qu’on m’avait surnommé « le jeune faune ».


Je resterai toujours reconnaissant envers le personnel médical de cet hôpital, pour m’avoir sauvé la vie en veillant sur moi sans relâche, avec ma tête fracassée, même

après avoir cessé de croire au miracle. Mais quand je suis revenu six mois plus tard dans ce service, avec une boîte de chocolats pour les remercier, Lili était enceinte d’un bébé prévu pour dans trois mois. La rondeur de son ventre m’a perturbé, au point de provoquer une crise d’angoisse. Il se chuchotait, parmi ses collègues, qu’elle se vantait de n’avoir jamais connu d’homme dans sa vie, et de n’en vouloir à aucun prix.


Dès ma sortie de l’hôpital, je suis « retourné » dans la petite maison, en marchant sur des béquilles. J’ai frappé à la porte, et une dame âgée aux longs cheveux de neige m’a accueilli dans son salon qui ne ressemblait en rien à mon rêve. Tout était parfaitement propre, bien rangé et sentait la cire encaustique et la lavande en sachets. Le seul point commun avec la maison de Lilith était le chat aux longs poils noirs – mais sans collier d’émeraude. Celle femme m’a prié de m’asseoir dans un fauteuil et m’a offert le thé. Je lui ai raconté mon histoire. Puis elle m’a dit d’une voix qui chevrotait :



Je n’ai rien répondu.



Dans cette maison aux formes bizarres, il fallait donc que je rencontre un ange pour la seconde fois. Cette fois, l’archange du bonheur.