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n° 19195Fiche technique58109 caractères58109
Temps de lecture estimé : 31 mn
14/09/19
corrigé 23/05/21
Résumé:  "Une page d'amour" évoquée par un esprit tordu en proie aux élucubrations de son affectivité. Une baise sans fellation, sodomie ou candaulisme, conté en "vieux français"; il prie le lecteur de l'en excuser !
Critères:  fh amour cérébral fouetfesse init confession
Auteur : Laure Topigne            Envoi mini-message
Les dessous d'Armance

Je connais Armance depuis fort longtemps, si toutefois on peut appeler ça connaître ! Entendez que, dans un lointain passé, je l’ai entrevue. En fait, aujourd’hui, trois décennies après, j’ignore tout à son sujet. Lorsque je l’ai rencontrée la première fois, nous devions graviter tous deux légèrement en deçà la trentaine. Elle affichait cet air de jeune femme sage, distante et prude que j’aime tant. J’aime en effet ces physionomies graves qui combinent timidité et pudeur avec un brin de fierté, de sorte que l’on ne devine lequel de ces aspects y prévaut. J’aime ces mises classiques dépourvues de toute outrecuidance, presque ternes à force de sobriété et qu’une harmonie sans défaut rend, en définitive, resplendissantes. J’aime ces sévérités qui semblent inscrire en filigrane dans les traits « On ne touche pas », les rendent inabordables et dont je n’ose imaginer, tout en imaginant quand même, qu’elles puissent se départir, les livrant plus infailliblement garces que les pires des coquines.


On l’affublait à cette époque du titre de mademoiselle. Tout portait à la croire fraîche émoulue d’une école anglaise où elle avait appris à faire primer l’impassibilité et le sens des convenances sur l’émotion et son expression. Je ne l’ai jamais trouvée belle, bien qu’elle m’ait toujours plu et attiré. J’estime qu’il s’agit là de deux réactions très différentes et quasiment incompatibles. La beauté convient aux divinités qui recèlent sous le lissé de leur courbe une entité froide, intemporelle et désincarnée dont le marbre, à mon avis, chante idéalement la louange. Elle, en dépit de la raideur de son port de tête et du flegme de son visage, ne manquait pas de grâces sensuelles et laissait présumer une vie sous le masque. Sur quelle base cette conviction s’enracinait-elle ? Le fait, précisément, qu’elle n’était pas parfaite ; qu’elle montrait quelques-unes de ces attrayantes et attachantes imperfections qu’une alchimie secrète transmue en aimables sortilèges conférant à beaucoup de nos dames une chaleureuse humanité, les écartant de la magnificence, en les posant simplement, bien qu’indubitablement, charmantes et terriblement femelles. Elle s’empreignait aussi, non d’humilité, mais d’une forme de modestie naturelle tempérant l’austérité de ses traits. Bref, ce marbre-là, à l’opposé de ceux des galeries, valait surtout par ses veinures.


Pendant plusieurs années, mes activités professionnelles m’ont éloigné des lieux que nous fréquentions conjointement dans le passé et je l’ai perdue de vue tant que de mémoire. Un étrange concours de circonstances et de relations nous a réunis, il y a deux ans, autour de sa table alors qu’elle s’appelait désormais madame. Nous nous sommes ensuite régulièrement revus dans un cénacle d’amis. Elle a, dès lors, manifesté une véritable attention à ma personne et, plus étonnamment, fait part d’un intérêt à l’égard de mes écrits. Je me risque occasionnellement à la rédaction de brèves fictions que je qualifie d’érotiques où je tente de donner aux lettres friponnes, sinon titre de noblesse, au moins une certaine élégance. Elle figurait parmi ceux que je supposais, par excellence, devoir honnir ce genre de prose dont tout, selon l’idée que je me faisais d’elle, devait la détourner. J’appris bientôt qu’elle, littéraire chevronnée, s’adonnait également au forfait de l’écriture, certes, consacrée à des thèmes plus respectables que ceux de mes récits libidineux.


Elle encensait mes productions tout en cachant les siennes qu’elle déclarait insuffisamment abouties pour supporter la confrontation. Je n’en croyais pas le moindre mot. Je supputais, qu’animée d’une bienveillante indulgence, elle s’ingéniait à modérer ses critiques, à exagérer ses éloges afin de ne pas décourager mes élucubrations. Elle se distinguait, dans la confrérie de mes licencieux collègues de plume, en ne se focalisant pas uniquement sur les péripéties de l’histoire, mais en lisant entre les lignes ce qui transparaît sous l’éclatante noirceur de l’encre. Naquit ainsi une complicité qui lui valut rapidement le statut de lectrice privilégiée à laquelle j’envoyais, dévoré d’anxiété, mes textes en avant-première. Les échanges verbaux directs furent, à leur début, assez malaisés. Un homme et une femme, presque étrangers, ne s’attellent pas de concert à l’analyse de nouvelles très lestes sans quelque embarras.


Je devine à ce stade de sagaces lecteurs se gaussant de prédire une coucherie avant le terme de ces pages. La belle affaire et quelle brillante perspicacité ! Moi, je l’ignorais absolument, elle vraisemblablement aussi et cette cécité partagée n’est pas sans conséquence dans la suite. Coucher ensemble, chez des sexagénaires de notre acabit, a une signification très différente de baiser ou même de faire l’amour et le cérébral y occupe une place tellement abusive parfois que j’en viens à me demander si mon gland ne contient pas plus de matière grise que de terminaisons sensitives, tout en m’arrangeant de cette récente évolution, contrecoup de l’âge.


Le sentiment s’enracine sur l’amas des souvenirs et les émois originels, agrège crainte et ferveur, qui dominaient si fort lors de «… la première fille que l’on a prise dans ses bras » avec un relent de mélancolie. Crainte et ferveur subsistent évidemment bien que jouant dans des registres très différents de jadis. Ils ne conjuguent plus folle insouciance et peur de la déficience d’antan, mais convoquent leur aimable nostalgie sur laquelle les évènements actuels font relief. La perfection des formes s’est-elle évanouie depuis des lustres, toutefois le trouble lié au dévoilement d’un corps inconnu conserve toute sa volupté. Si de surcroît, on s’applique à l’exégèse de ces moments d’exception, au vice bavard et malséant d’en disserter, les tumultes de la geste amoureuse se déplacent et se traduisent par le bouillonnement des cerveaux. Un sein pourtant, privé de ses grâces juvéniles et soumis au triste joug de la pesanteur, garde sur moi, un surprenant pouvoir d’émulation.


Je n’ai jamais été présomptueux en abordant une femme. Au contraire, et d’autant moins qu’un étrange caprice me poussait à jeter mon dévolu sur celles qui me paraissaient inaccessibles.


Il ne s’agissait nullement de multiplier les obstacles afin de me flatter ultérieurement d’en avoir triomphé brillamment, mais plutôt de fomenter des échecs si prévisibles qu’ils en seraient tout excusés et, qu’au reste, je ne devais pas être loin d’espérer. Cela m’a permis d’oublier les déconvenues, s’il y en eut, et de ne mémoriser que des succès qui n’ont cessé de m’étourdir, bien plus par le panache, l’élégance et la distinction des conquises que leur nombre. Ainsi, les rares fois où ces célestes créatures daignèrent m’honorer de leur complaisance et m’accorder leurs faveurs, ces effarements s’accompagnèrent immanquablement d’une stupeur qui, au cœur du bouquet des émotions, n’en constitua pas le plus pâle des fleurons.


Cet après-midi, nous nous retrouvons chez elle dans l’intention de lire et corriger l’un de mes textes, exercice que nous pratiquons désormais régulièrement. Nous échangeons quelques banalités autour d’un café puis, très vite, tenaillés par une impérieuse tant qu’illusoire urgence, nous rejoignons son bureau où nous nous obnubilons sur les signes cabalistiques qui défilent à l’écran. Elle rit :



Notes argentines qui trouent le ronronnement de l’ordinateur et l’atmosphère opaque de la pièce, imprégnée par l’obsédante senteur de la rose fraîche ornant son plan de travail.



Toutes ses remarques dénotent une extrême finesse et une pertinence déconcertante. Elle repère et épingle toutes les faiblesses de mon brouillon. Qu’est-ce donc, dès lors, qui la subjugue dans mes débiles ébauches qui relèvent du bredouillis ?


Je m’absorbe à la contemplation de ses phalanges agiles pianotant sur le clavier. Je me dis que pareille virtuosité doit l’inspirer lorsqu’elle combine les mots, tresse des métaphores inouïes, distille des images pétulantes pleines de fécondes évocations et une nouvelle fois j’en conclus qu’elle raille en faisant mine de priser ma pauvre prose. À moins… à moins que mes écrits se bornent à l’émoustiller et qu’elle ne s’abuse elle-même quant à l’intérêt qu’elle leur porte. Ou si, sans le moindre peu se leurrer, elle me mystifiait, si elle cédait à la charge libidineuse du propos plutôt qu’à son expression, si ce n’étaient que mes grivoiseries qui emportaient son assentiment, si mes textes répondaient à ses propres fièvres ? Cette réflexion me stupéfie et me procure autant de confusion que de vanité. Une seconde Armance se dissimulerait-elle sous les traits de la première, plus complexe et disparate, tourmentée, elle aussi, par ses désaccords !


Halluciné, je fixe toujours ses doigts qui occupent maintenant l’avant-scène de mes représentations et poursuivent l’interprétation d’une perverse partition. Inexorablement nus, dépourvus même de l’ordinaire tutu vermillon, ils composent des figures savantes tel l’« e » dans l’« o ». Ils sautent et virevoltent au gré d’une phrase en suspens, exécutent une véloce chorégraphie dont l’argument m’échappe bien qu’il se décode sur le témoin luminescent qui nous fait face. J’imagine le corps entier d’Armance se condenser en eux. C’est lui ainsi qui m’hypnotise à présent, c’est lui que je vois dévêtu, onduler et vibrer se livrant à de suggestifs entrechats ou bondir d’une touche à l’autre. Enfin, tandis qu’elle salue avec un accent grave, sa voix transperce mon brouillard :



Rudement arraché à ma lascive rêverie, je sursaute et reporte mon regard sur l’écran qui, contaminé encore par les effluves de mes songes, affiche la plus étonnante création de l’art ASCII : Armance s’y exhibe en nouvelle Vénus émergeant de la toile de Botticelli et ce mirage la manifeste séductrice, amène et accessible renonçant au rempart de sa tour d’ivoire. Inaudible, je bredouille :



Le simulacre se dissipe et Armance, elle, se tourne vers moi déclarant :



Décider quoi ? De quoi parlions-nous ? Mon marasme est total, j’ai perdu pied et me voilà goujat distrait par d’indécentes rêvasseries alors que je devrais soutenir les efforts qu’elle déploie à la correction de ma rédaction fautive. Je ne vois que ses lèvres sévères qui me tancent :



Au secours, je me noie ! D’un geste presque réflexe, en tout cas totalement irréfléchi, je saisis sur le bureau un confetti de papier sur lequel je griffonne :


« Je meurs d’envie de poser ma main sur votre genou »

;


Et le glisse devant elle. Tu parles d’une bouée ! Et quelle stupide idée de creuser par ce vouvoiement une distanciation au moment où je brigue un rapprochement… à moins qu’il ne s’agisse que de témoigner d’un vestige de respect jusqu’en cette inconvenante sollicitation. À peine formulée, l’extravagance de cette requête me sidère et c’est elle qui, assurément, encourage mes absurdes convoitises sans doute latentes et bien occultées auparavant. Elle éveille un désir charnel sauvage qui, sans relever de l’instinct du rut, s’abstient de forger d’amoureux alibis. Cela ressemble à cette frontière de défi qui au seuil de la réalité ouvre un monde de tous les possibles qui s’appelle littérature.


Elle lit. À la dérobée, je l’observe. Elle ne sourcille pas, ne rougit pas. L’ai-je souhaité ? C’est en restant quasiment immobile qu’elle retourne le papier et y gribouille son arrêté, le repousse vers moi avant de se figer, complètement pétrifiée, la tête raide, légèrement basculée en arrière.


Un instant, m’abandonnant au vertige d’une béate incertitude, j’hésite à prendre connaissance de la sentence puis la découvre :


« Qu’attendez-vous ? »


Sa pudicité naturelle déguise encore cet incontestable acquiescement en interrogation.


Une vague intuition m’avait laissé pressentir ce verdict tout en me portant à penser qu’Armance ne trouverait ni la lucidité nécessaire à une prise de conscience, ni le front de la verbaliser. Plus exactement, j’augurais qu’au fond d’elle-même, une agitation semblable à la mienne l’animait, qu’une sombre et indistincte aspiration pouvait l’engager en ce sens sans concevoir qu’elle parvienne à l’édicter en trois vocables si simples qu’ils ne souffrent aucune ambiguïté et se révèlent aussi affilés que le couperet d’une guillotine. J’ai toujours profondément admiré cette farouche résolution des femmes que j’ai connues ; affrontées à des décisions délicates, elles tranchaient, m’a-t-il semblé, sans chanceler, étouffant d’emblée les vains scrupules et d’hypothétiques futurs regrets.


La sobre rigueur de ces mots me déconcerte et afin de m’assurer d’un consentement pourtant acquis, mais qui m’ahurit, je reprends le stylo :


« Mesurez-vous bien les suites inéluctables de ce prélude ? »


Sans tergiverser, elle réplique :


« Me tenez-vous donc pour si candide fillette ? »


Ainsi, elle confirme en indiquant qu’elle ne s’est pas plus méprise quant à ma proposition, que dans la formulation de sa réponse. Il en résulte une allégresse formidable doublée d’une terrible angoisse.


Comment rester clair et contenir la bourrasque dans l’exiguïté des lettres, décrire le tumulte qu’elle déchaîne à ce moment où proche de la déflagration on réalise que le rôle du cœur ne se cantonne pas à celui d’un muscle ou d’une pompe. De tous les plaisirs de l’amour celui qu’elle m’offre, hélas, si fugitif et si rare, est l’un des plus vifs et je ne saurai guère le comparer qu’à l’impénétrable et mystérieux désordre de l’orgasme féminin.


Si rare en effet, cette interminable et trop brève seconde ne se présente qu’une fois au cours d’une liaison et s’affadit inévitablement lorsqu’on tente de la convoquer en multipliant les péripéties.


Si fugitive aussi, cette interminable et trop brève seconde où le monde bascule. Il s’était précédemment peu à peu agrégé et suspendu aux lèvres adorables qui proféreraient l’édit redouté. Le météore a ensuite tout fauché enflammant un nouveau soleil dans ma tête. S’agit-il du soulagement du timide réconforté d’avoir évité le soufflet ou pis, un méprisant camouflet du genre : « Qu’est-ce qui te prend, tu n’y penses pas ! », de l’éblouissement du séducteur vaniteux enfin garanti de son triomphe ou de celui du mâle confiant quant à la satisfaction imminente de ses pulsions ?


Quoique voulant m’en défendre, je dois admettre que ces aspects sont incontournables. Chez quelques suborneurs patentés, ils se font si retentissants qu’ils finissent par tout éclipser et constituent leur seule motivation. Ils confinent leur partenaire aux fonctions de miroir de leur suffisance et de thermomètre de leur jouissance. Ils méconnaissent ainsi le bonheur que génère le doux aveu de l’inclination de celle qu’on estime et révère. Partisan d’une arithmétique vulgaire et simpliste, ils ne sauraient envisager celle de la félicité qui implique qu’on reçoit à donner et multiplie à partager. Pour des résultats d’apparences similaires, la différence tient surtout à l’orientation du regard tantôt porté sur soi, tantôt sur l’autre.


Il est fort improbable que nos dames ressentent aussi ardemment la force dévastatrice de leur assentiment ; suppose-t-il d’analogues bouleversements ? Analogues peut-être, identiques assurément pas ! Je l’imagine plus sourd, plus chargé d’angoisse, comme un cri longuement mûri au tréfonds de leur poitrine, distendant leur poumon avant de se comprimer en une boule qui déchire douloureusement leur larynx et d’expirer enfin tonitruant, ou balbutiant. Il agglomère des convoitises et des craintes, des hontes et des impudences, des courroux et des langueurs noués en inextricable nœud gordien, que tranche soudain l’ivoire des dents et dont le jaillissement tord leur bouche puis les laisse pantoises et égarées par tant d’audace.


Celles qui m’en ont gratifié ne souriaient pas et s’affichaient graves, hagardes presque. Craignaient-elles que je ne le mésinterprète ? Cherchaient-elles à décrypter derrière ma mimique éberluée les parts respectives de la morgue, de la surprise, de l’effarement et de la jubilation ? Mon attitude a dû les rasséréner. À n’en point douter, les femmes qui m’en ont honoré étaient clairvoyantes et sages, mesuraient l’ampleur de leur libéralité en me concédant cette faveur. Je pense aussi l’avoir reçue comme il se doit, sans stupide forfanterie, avec la déférence qui sied à l’octroi d’une offrande et non la fanfaronnade qui couronne une reddition. Je suis persuadé de n’avoir jamais entrepris une seule de mes sirènes, animé de l’unique projet de m’accorder du bon temps. Je me suis toujours jugé absolument indigne de leurs déclarations, peut-être en raison des inévitables et mesquines fourberies qui encadrent une entreprise de séduction. Armance ne m’inspira rien de tel. J’ai si peu nourri le dessein de la circonvenir que je me suis totalement abstenu d’ourdir ces pièges en développant des éloges badins dont la plupart des femmes sont tellement friandes qu’on se garde de les leur refuser, heureux de les en réjouir à si bon compte, même quand on y adhère que médiocrement.


Ne nous illusionnons pas, je suis convaincu qu’elles nous soumettent à des manigances similaires, mais que nous, beaucoup plus naïfs et aveugles, elles, beaucoup plus roublardes et habiles, ces entreprises nous échappent. Elles savent être si ingénument perverses par prédisposition et courtisanes d’instinct qu’elles n’éprouvent nul besoin de se faire stratèges et déploient cet art avec une finesse si spontanée qu’il leur demeure à elles-mêmes occulté, bien qu’ajoutant notablement à leur charme.


Armance pourtant, j’en suis certain, n’appartient pas à cette caste ou ne s’adonne que très épisodiquement et marginalement à ces roueries.


Elle doit être vierge. Quand je dis vierge, je n’entends évidemment pas pucelle, ce qui m’effraierait fort. Néanmoins, elle est en proie aux effrois d’une jouvencelle qui s’apprête à briser un hymen et chez laquelle l’avant ne ressemblera plus à l’après, à subir un saut qualitatif et non quantitatif. En quelque sorte, et si l’on peut ainsi dire, je la conçois vierge d’adultères ⁽*⁾, acceptant sereinement le renoncement qui voue tant de femmes à un seul amour. Je la sais suffisamment curieuse et éprise de la vie, pour ne pas brider ses aspirations par des cadres moraux surannés outre ceux qu’elle s’est librement choisis. Je ne serais toutefois pas autrement étonné qu’elle fréquente des clubs libertins, accompagnée de son époux ou sacrifie éventuellement à des vœux candaulistes. Cela ne changerait rien fondamentalement, ne modifierait guère que l’idée que je m’en fais et le contexte sensuel du moment présent, car, quitte à me répéter, je ne connais d’elle qu’un glacis savamment défendu.


L’adultère doit cependant l’enjôler autant que l’inquiéter – d’une inquiétude forte de son ténébreux pouvoir d’envoûtement – et apparaître selon son propre propos au début de notre rencontre de ce jour, comme un mot plus haïssable que ne l’est la chose. À l’âge auguste de nos artères sclérotiques, on en mesure aussi aisément les risques que les promesses. Un premier adultère, c’est un dépucelage, un pas hors des sentiers balisés et des certitudes tranquilles, une délicieuse avanie liée à la trouble rupture d’un tabou, le sentiment de briser sa cuticule afin d’accéder à une autre vie où l’on s’expose nue, sans le recours ni le secours de quelconques repères. Il est irréductible au plan-cul dont la médiocrité de la dénomination dénonce celle des comportements et qui à force de chercher la nouveauté s’embourbe dans la pire des routines. Je ne crois pas d’ailleurs qu’à moins d’y être acculée par le désespoir le plus terrifiant qui soit, celui d’une vie foncièrement insipide, une pression conjugale ou celle d’un conformisme social ambiant, une femme puisse, au départ, s’y résoudre sans d’extrêmes réticences. S’y oppose l’hypothèse de l’exigence irrépressible, subite et sauvage, déraisonnable autant que déraisonnée.


Je penche ainsi davantage vers ces attitudes, qu’induisent les phéromones à l’attirance puissante et bestiale, dénuées d’intelligence, stimulées par des remugles aussi imperceptibles qu’obscurs et prenant en langue commune l’appellation de coup de foudre auquel on cède à son corps défendant – l’expression prend ici tout son sens. Je la distingue absolument du bon coup organisé sur commande, tourné vers la satisfaction, le repos des viscères et de la vanité sous couvert de lieux souvent dédiés où des personnes d’emblée consentantes ne cherchent que galipettes inédites ; ce fut, au cours d’un passé encore récent, l’office des maisons closes, c’est aujourd’hui celui des clubs de rencontre. Un fil rouge extraordinairement ténu sépare ces sphères qu’une réflexion poétique pourrait éventuellement éclairer d’une lumière diffuse – une fois n’est pas coutume – raison suffisante pour que le diable se faisant vieux sombre dans l’écriture.


Armance, virginale ou délurée ? Quelle importance en définitive pourvu qu’elle paraisse m’offrir cette seconde d’immarcescible grâce et, fi donc des multiples contingences qui entourent cet avènement. Là où d’aucuns ne concevront que la vulgarité d’une baise à l’arraché, je parlerais des incandescences, de l’éblouissement d’un amour impromptu et instantané, qui couvait, silencieux, depuis fort longtemps. Je me plais à opposer désir présomptueux, phallocentrique tourné vers un pénis imbu de lui-même, au désir pulsionnel où l’autre prend toute sa place, vous ouvre à son altérité, vous conduit sereinement ou violemment, peu importe, à son intimité, à son bocage privé, ce qui suppose communion et empathie, confusion des cœurs autant que des corps et des esprits.


Quoiqu’elle demeure parfaitement immobile, je sens que l’étau qui verrouillait ses genoux se desserre. Aucun mouvement ne trahit cet indécelable relâchement des tensions que ne divulgue qu’un ondoiement imperceptible courant sur sa peau, un frémissement qu’on subodore bien plus qu’on ne le perçoit. Désireux de prendre le temps de savourer ma fortune, d’en déguster les délices et de me remettre de mon abasourdissement, je reprends l’échange des billets :


« Ne craignez rien, je ne vous brusquerai pas et serai tendre ! »


Cette fois, elle m’assène :


« Pourquoi donc ? Je vous souhaite offensif et virulent. »


J’accuse le choc, intérieurement surtout. Se voudrait-elle soumise et asservie ? Cela me paraît hautement invraisemblable. Serait-elle consentante ? Mais à quoi donc ? À tout, semblerait-il ! Elle rejette le mièvre et le guindé, préférant ne pas être ménagée et sollicite la véhémence d’actes submergeant ses dernières réticences dans l’impétuosité d’un flux débridé. Et moi qui me plaisais à la concevoir vierge d’adultère, autant en faits qu’en vœux !


Il n’y a que quelques minutes seulement, elle aussi, étourdie de vertige, s’abandonnait à la fascination de l’inconnu. J’ai risqué un mot chagrin ; hardiment elle a rompu les amarres et s’est résolue à l’aventure. Elle n’entend pas, dorénavant, atténuer les voluptés de la chute et tout au contraire, profiter de son accélération et en subir l’apesanteur jusqu’à la conflagration.


Une angoisse sourde m’étreint ; je sais être affectueux et câlin, virulent et offensif, c’est une autre histoire ! J’effleure le nylon qui gaine sa jambe. Si je l’incendie avec l’intensité dont elle m’embrase, il est fort à craindre que ce contact suffise à nous réduire vite à deux monceaux de cendre. Cette irradiation relève-t-elle totalement de nos égarements ou des fièvres y prennent-elles réellement part ?


Ma main, timide et caressante, explore la fournaise de son entrejambe. Comment ressent-elle cette manœuvre ? Rien n’en témoigne fors son souffle qui se précipite. Je m’accroche à ce halètement qui accorde les pulsations de mes veines aux convulsions de sa lippe. Je grimpe sous le voile épais de sa jupe. Brusquement la baladeuse, telle une promeneuse perdue dans l’obscurité d’une forêt et débouchant dans une riante clairière, palpe, à la limite de la soie carcérale, la fragile délicatesse de la peau nue. Elle porte donc des bas ! Elle savait que je viendrais ; elle connaît l’engouement que je voue à ces révélateurs de la chair qui, rehaussant sa douillette vulnérabilité, lui confèrent une incroyable puissance d’évocation et se font, à leur lisière, détonateurs de la passion ; elle n’ignore nullement les enthousiasmes que me procurent ces jarretières qui séparent un monde sévèrement caparaçonné en deçà, follement dénudé au-delà et défendent cette divine frontière, introduisant au jardin des plus aimables secrets. Aurait-elle prémédité un traquenard ? Mes doigts, tremblant d’ivresse, gourds de liesse et d’orgueil, s’ébaudissent de l’aubaine, s’empreignent du doux, pétrissent le moelleux, s’enivrent d’attouchements grisants. Le verrou cependant déjà se referme leur interdisant d’atteindre au joyau que protège ce luxueux écrin. Veut-elle immortaliser cet instant en le gravant entre ses cuisses ou me signifie-t-elle de cette manière la fin de nos divagations ?


À ce moment, bien que déjà emporté par l’exaltation, l’anxiété se le dispute encore à l’espoir en moi. Rien toutefois ne confirme cette volonté et, derechef, son injonction resurgit, péremptoire : « Je vous souhaite offensif et virulent. » Renonçant à mon auscultation, je me lève et la redresse. Une infime seconde, nos regards se jaugent au cours d’un face-à-face empli de sensualité et de défi autant que de tendresse. J’agrippe les extrémités du col de son chemisier et, violemment, les écarte. Les nacres surprises sautent, une à une, et tombent au sol en résonnant de claquements secs. Elles semblent multitude à rebondir indéfiniment sur le carrelage selon un long decrescendo qui nous assourdit.


Je découvre une gorge très blanche, frissonnante et dont le sillon profond s’enfuit sous le couvert de la soie noire qui en escamote les mystères. Les ensorcellements d’un décolleté me bouleversent à l’égal de naguère et je renoue avec des fougues d’adolescent. Ce spectacle me galvanise, mon sang bouillonne, mes oreilles bourdonnent. Oublieux, vraisemblablement, des boutons qui menottent ses poignets, je rabats la défroque dans son dos et sur ses bras auxquels elle reste accrochée. La voilà ainsi captive, entravée par la geôle de son vêtement ballant sur ses fesses, prisonnière de mon désir, du sien surtout, du nôtre enfin. À tâtons, derrière moi, je m’empare du cutter traînant sur le bureau. J’en décalotte la lame et l’acier froid en jaillit tandis que je l’approche de son torse. Nouveau regard, nouveau défi ! Je sectionne tour à tour les bretelles et l’attache centrale du soutien-gorge cerbère dont la dentelle s’évanouit. Elle appréhende sans doute de déceler une déconvenue au fond de mes yeux, s’en alarme et détourne son visage. Je devine sa détresse, non de m’apparaître nue, mais celle, tellement plus poignante, de ne m’offrir que des appas fanés. Les siens pourtant excités par la vigueur de ses convoitises pointent insolemment.


Ne t’effarouche pas, ma belle, cette ultime pudeur t’enlumine magnifiquement, cette modestie te sied à ravir et, ravi, je le suis, au-delà tes attentes ! Sans être de ceux qui fantasment sur des corps que la vie a flétris, je veux qu’il soit des contextes qui subliment ces relâchements des muscles, ces fronces de la peau, ces rides notamment, bien plus tendrement significatives et éloquentes que les épidermes retendus comme tambours des vieux beaux, qui n’osent pas avouer un passé. J’apprécie sincèrement ces éphélides qui te décorent d’autant de soleil à fleur de peau, ton petit ventre légèrement replet, oreiller douillet incitant aux confidences et nettement plus engageant que ma lourde bedaine.


Avise aussi que je me garde de chercher chez les autres ce que je ne saurais leur apporter moi-même. Seuls les préludes sont embarrassants et il est plus aisé d’admettre les carences de son partenaire que les siennes propres. Rappelle-toi que cette beauté qui nous paraît si immuable et idéale ne répond pour large part qu’aux canons artificieux des modes ou qu’inféodée au piège d’une ténébreuse et bestiale volonté de reproduction ne constitue que l’aiguillon de la parade nuptiale. Ne te tourmente pas, ma belle, tu te veux séduisante, sache l’être avec les atouts bien avérés dont tu disposes qui te dispensent d’encombrants et inutiles regrets. Elle doit se soumettre au même raisonnement et semble, à son tour, rapidement s’accepter en reléguant ces préjudices du temps au rang de détails. L’émotion ensuite l’emporte sur tout, balaye ces misères ou les enveloppe d’un flou propre aux anciennes photos qu’une l’atmosphère sépia embue d’onirisme.


Je pointe toujours le cutter vers sa poitrine dont les veines gonflées palpitent. Cette vision du tranchant glacé et acéré, posé à même la candeur fragile, ronde et chaude de son sein est hallucinante. Je l’imagine égratignée d’une légère estafilade, le sang y perlant en fines gouttelettes vermillon et y dessinant un collier corallin. Elle me fixe, provocante cette fois et j’ai l’impression qu’elle m’y invite. Vais-je y graver un cœur percé d’une flèche, y écrire mes euphories en lettres sanglantes ou l’entailler plus profondément afin d’ennoblir son buste de la poire cramoisie d’un rubis. Ces réflexions baroques m’arrachent un sourire qu’elle doit supposer moqueur, car il la crispe plus que le danger qui la menace et elle se rebiffe.


Loin de moi toute intention de la blesser ou de la meurtrir ! Non, un esthétisme puéril apposant des coloris purs m’entraîne ainsi que la tentation d’une communion au calice magique qui me permettrait de téter sa substance vitale m’introduirait à ses sentiments de sorte que l’amour véritable se dispute au désir brut ou brutal. Comment interpréter ces illusoires simagrées d’émasculation et cette avidité vampire ?


Pour rompre cet envoûtement, je me recule, dépose l’outil qui m’inspire ces dangereuses pensées, retire prestement ma chemisette et reflue couvrant sa nudité de la mienne. De rallier simultanément dans cette étreinte tous mes vieux démons ressuscitant au souffle de ces ferveurs réitérées. C’est, sans contredit possible, aussi suave et voluptueux que lors des premiers émois qui rejaillissent alanguis, évanescences de saisissements oubliés, s’agitant en contrepoint exquis.


Vieux démons, ferveurs réveillées, premiers émois n’interfèrent pas à la façon d’éléments dérangeants qui distrairaient la dévotion. Ils ne disséminent qu’une musique d’ambiance ténue et dessinent un décor estompé, devant lesquels se joue la scène principale qu’ils ne perturbent nullement. Ce n’est que maintenant, tandis que je m’applique à la narration de l’épisode, qu’ils revigorent l’originelle prégnance, si poétique et bienvenue dans le contexte présent.


Mon souffle dévale au long de son cou, déclenche d’anodines horripilations traduisant le déchaînement de tempêtes intérieures et s’enfle en ouragan furieux. Ce n’est rien là ma belle, car ces ébranlements enchanteurs trouvent leur digne écho sous mon crâne, écueil où se brise la vague tumultueuse et désordonnée d’une mémoire exaltée, amplifiée par les ravages de mes concupiscences. Hélas heureusement, partout le même poids de passé et de souvenirs nous accompagne, nous accable et nous régale.


Je tente de m’emparer de sa bouche que d’abord elle détourne. M’engage-t-elle ainsi au pugilat ou, à la manière de ce qu’on dit des prostituées, cherche-t-elle à préserver un sanctuaire ? « Je vous souhaite offensif et virulent. » Veut-elle être forcée, s’agit-il d’un second appel à profanation ? J’encadre sa figure de mes mains et l’immobilisant, j’écrase mes lèvres sur les siennes. Celles-ci sont étonnamment fermes, raidies dans leur refus et restent obstinément closes, soudées par des mâchoires tétanisées. Je les éperonne d’une pointe de langue, rien n’y fait. Je pince un téton, profite du râle engendré qui les disjoint pour forcer l’obstacle. Lasses de leur atermoiement, elles m’aspirent. Leur véhémence n’a dès lors d’égal que leur précédente retenue et elles m’accueillent, mais il faudrait dire m’absorbent, si fougueusement que je redoute et espère, subir l’étreinte de la mante religieuse. Une resucée d’émotions si souvent vécues, si fréquemment décrites m’assaille. Ni elle, ni moi, nous ne souhaitons réserve et circonspection qui ne sont pas à l’ordre du jour. Ce baiser nous l’exigeons âpre, goulu, dévastateur avec des saveurs d’annihilation. Nous restons ainsi accolés recherchant cet oubli peuplé d’une myriade de vieilles chimères que chacun essaye de chaparder en l’inhalant au gosier de l’autre et jamais je n’ai connu une embrassade aussi cannibale. Le temps se suspend pendant que nous savourons une fusion haletante, éperdue d’abîme.


Sans interrompre ce fantastique bouche-à-bouche, je la soulève et l’assieds sur le rebord de la table. Ce faisant, je veille à ne pas coincer les pans de tissu sous ses fesses auxquelles j’impose le contact rugueux et froid de la matière. Nous désunissons lèvres et poitrails tandis qu’elle se laisse aller en arrière s’appuyant sur ses coudes toujours emprisonnés dans les tores de son chemisier. Je relève sa jupe et écarte ses jambes sans qu’elle n’y oppose la plus infime résistance. Elle exhibe maintenant au sommet de cette charnelle perspective le triangle d’amour habillé… de son seul crin noir. Elle ne porte donc pas de culotte ! Elle rit de mon effarement, se délecte ostensiblement de ma surprise :



Quelle farce me joue-t-elle ? Elle ne s’est nullement absentée ! Tout cela, canular impénitent compris, ne vise-t-il qu’à me balader ? Se venge-t-elle de l’appréciation selon laquelle je la jugeais timorée ? Madame se repaît de mon candide désarroi et tout en me toisant, accentue le déluré de sa pose, posant chaque pied sur une chaise en ouvrant au maximum l’éventail de ses cuisses, s’installant en souveraine, en Messaline despotique. Je m’incline et viens baiser respectueusement les abords du tabernacle.



Ordre ou prière ? Docile ! Elle ! Certes non ! C’est moi qui suis aux abois et à l’affût de son désir. Je n’accorde pas foi à cette imploration dont cependant l’intonation me convainc, moi qui ne demande qu’à croire qu’elle est prête à tous les abandons. S’il est un esclave, asservi aux impérieuses sommations de son commandement, essayant perplexe d’anticiper ses injonctions, c’est mon humble personne ! Je reprends le cutter et découpe les manches ne laissant subsister qu’un brassard d’étoffe encerclant chacun de ses poignets.


Cette équipée ouvre-t-elle une folle parenthèse dans sa vie ? Armance se comporte-t-elle toujours ou jamais ainsi ? Faut-il la concevoir vestale, salope ⁽**⁾, ou mythique condisciple des Bayadères ? Suis-je victime d’acouphènes convoqués par mes illusions ou est-elle, elle, en proie à un dédoublement plus ou moins volontaire de la personnalité ? Autant de fascinantes questions assaillant un pauvre mâle délicieusement confronté au labyrinthe insondable de la féminité. N’aurais-je donc tout au long d’une existence où elles brillèrent comme des phares rien compris aux femmes, moi l’écrivain pornographe. Seraient-elles toutes infailliblement garces sinon dans les faits au moins en rêve et peut-être en intentions, sans que seulement je ne parvienne à percer le sens profond de cette proposition réductrice que, par commodité, il m’arrange de poser en explication ? Après avoir moult fois tenté de recomposer ce puzzle, mes pathétiques efforts ne sont parvenus qu’à distinguer une volonté primale de procréer, bridée par le joug millénaire du travail de civilisation et d’éducation conjuguant le meilleur au pire.


Mon baiser brûle lentement sa cuisse grimpant insensiblement vers les confins de nos désirs.


Comment un écrivaillon de nouvelles érotiques peut-il, au-delà, conter ces / ses enchantements ? Comment élaborerait-il des discours originaux qu’il consacrerait à ce qui est entièrement inédit, en dépit de tout un vécu et les multiples pantalonnades de ses récits ? Comment combattrait-il le flux de formules éculées qui l’assaillent alors qu’il s’abreuve à l’origine du monde et coiffe ou ébouriffe un pubis échevelé quand bien même ce dernier se décore de fils d’argent ? La description du paradis est rétive tant à la littérature, qu’à la peinture et à la musique aussi. Peut-être la poésie ! Les humains seraient-ils plus féconds à la représentation des désolations qu’à celle des euphories ? Il entend néanmoins son bonheur sourdre d’autres lèvres, perchées tout au ciel, là-haut, il discerne leur trille qui s’accélère, il les perçoit qui s’égosillent en trémolos aigus et vibrants. Il ressent la houle qui fait ondoyer ce corps ardent, les tressaillements impulsés par ses mordillements qui agitent ces longues jambes, les convulsions qui vrillent ces chairs se lovant au rythme de ses chatouilles buccales. Il se sent à l’unisson de ces débordements dont il est l’origine et aime impulser. Il déguste ces vagues d’allégresse qui, tour à tour, soulèvent et creusent le ventre de la nymphe, explosent sur le dard de sa langue et l’inondent de denses embruns qui font répliques à ses vénérations – fantasme de mec.


Vite, trop vite, une contraction la secoue, une seconde suit qui la cabre puis une troisième enfin soutenue par un hennissement tandis qu’elle déverse des nectars de jouvence au fond de mon gosier assoiffé de ce Léthé. Cette main qui me plaque à la source d’épanchements merveilleux, ces membres qu’un spasme violent comme une agonie resserrent, ce râle sauvage, strident et expirant quand elle déflagre, ma bouche inondée, mon sexe douloureux à force d’érection, mon ego exacerbé, tout cela compose le plus aphrodisiaque des cocktails. Les cuisses raidies par son orgasme, elle broie ma tête du plus langoureux des étaux, si fort que je sens que l’oxygène manquant je vais défaillir en espérant que cette défaillance peut-être m’éclairera de songes que depuis une éternité je convie vainement.


Descendant de la table, elle se retourne et se penche sur celle-ci, le torse pataugeant dans les flaques de sa mouille, la pointe de ses seins fourbissant les rugosités du bois. Elle trousse sa jupe et me présente son fessier, deux globes d’ivoire magnifiquement calibrés, splendidement tendus. Je m’approche et de mes lèvres barbouillées de ses élixirs y dépose deux baisers. Il ne s’agit nullement d’effusions obscènes et loin d’être chargées de concupiscences salaces, elles le sont de reconnaissance et d’estime.


Je flatte, cajole et griffe ces plénitudes qui si fort concourent à la mienne pendant que lâchement, dans son dos, je me débarrasse de mon slip. Elle frissonne encore et se contorsionne, quémande des amusements plus appuyés. De ma paume, je lui inflige une claque retentissante. Elle geint, se redresse et me repousse de sorte que je tombe assis sur le canapé. La jupe toujours boudinée autour de sa taille, elle se couche, le buste sur mes cuisses et m’aguiche de frétillements callipyges.



Alors que j’abats une seconde fois mon battoir, je me dis que ce « je l’ai bien mérité » doit signifier indistinctement tant châtiment que récompense et que je touche là au noyau de l’énigme. Cette tape est plus modérée que la précédente, mais Armance qui masse subrepticement ma trique de son poitrail enflé en se tortillant lascivement, chuinte :



Une grêle de soufflets dont j’alterne vigueur et cadence étrille ensuite cette admirable croupe. Je les complète d’un :



Est-ce les inflammations de ma main ou de mon langage qu’elle sollicite ainsi ? À quelles extrémités saura-t-elle me porter ? La coprolalie, généralement, me rebute et je me suis contraint à cet excès qui rompt avec mon éthique, même s’il m’arrive d’en user au fil de mes puériles écritures. Je m’interroge, me demandant lequel de nous deux souffre le plus de ce traitement, car chaque gifle, en contrepartie des louches jubilations qu’elle me procure, se double d’appréhension.


Quelle barbarie m’emporte-t-elle ? Et à quelle disposition masochiste cède-t-elle ? Je devine, ressens presque, la brûlure qui l’échauffe. Je m’évoque les ondes des chocs qui font vibrer ses chairs intimes, ébranlent son vagin et son clitoris et, loin de s’y disperser, s’y amplifient, traversent son corps, le galvanisent d’ardeurs inédites, puis ondoient, ténues, gagnant son cerveau qu’elles électrisent. Plusieurs fois, elle répète sa supplique entre deux hoquets, entre deux cris d’orfraie qui perforent mes tympans et m’ôtent toute faculté de discernement.


Le feu de mes doigts écrit en grandes traces rouges la marque de mes phalanges et celle de nos délires. Jusqu’où cela va-t-il se poursuivre ? Il me faut trouver un point d’orgue qui soit aussi point d’arrêt. J’allonge le bras vers son bureau et me saisis de la rose qui le décore en renversant son vase puis, insensible aux piqûres qui lacèrent ma pogne, j’en fouette vigoureusement le somptueux postérieur nacré. Sous la morsure aiguë de cette cravache improvisée, la belle atteint au comble de sa jouissance ce dont témoigne un cri guttural qui étouffe un sanglot tandis qu’elle se soulève et retombe sur mes cuisses. Le sang, comprimé par les pulsations tumultueuses de son cœur, jaillit en gouttes écarlates que je pourlèche avidement vouant ma salive au rôle de baume salvateur. Sans attendre une rémission de ses désordres, je glisse une main entre ses jambes dégoulinantes d’une nouvelle bordée de ses humeurs incandescentes. Lorsque je la redresse tout en continuant à la titiller, elle vacille et tremble sur ses fondements, assortit soupirs et mots d’amour en borborygmes inintelligibles. Je l’étends sur le canapé où je viens m’affaler sur elle.


Voilà longtemps que je n’ai connu telle impétuosité. Ma divine maîtresse est méconnaissable, transfigurée, et ses traits mêlent l’extase à l’affliction. Ils n’exposent toutefois aucune souffrance bien qu’ils puissent sembler douloureux tant la frénésie et la hargne qui l’animent et la crispent dans sa quête éperdue du nirvana sont vives. Elle étreint mon corps de ses membres tentaculaires et, dans un murmure à peine audible, qui s’apparente à un geignement, susurre :



Elle conduit ma pique dure et endolorie par le délicieux calvaire d’une interminable érection à l’huis de son plaisir. Dès mon intromission, elle se cambre et se tétanise, se resserre sur mon épieu. Je m’écarte d’elle, à bout de bras, cherchant le recul qui me permettra de contempler son beau visage, rayonnant d’une incompréhensible fraîcheur. Les émouvantes éphélides, estampilles de l’âge, s’en sont envolées tandis que j’y lis les ravages que ma fougue y inscrit. J’en suis heureux, purement heureux, car je ne mêle à ce bonheur aucun orgueil, aucune fatuité. Assister aux émois de cette chère Armance me stimule bien plus intensément que de vivre les miens. J’essaye de comprendre ses ébranlements à l’aune de ceux-ci qui n’en reflètent certainement qu’une pâle contrefaçon. Tout se dissout en labyrinthique confusion dont je tente d’extraire quelques signes non équivoques. Périlleuse gageure, voilà le pornographe attelé au décryptage de l’amour, à moins qu’il ne s’agisse, à l’inverse, de l’amoureux tentant de résumer la plénitude de transes partagées en les confiant à la misère d’insignifiants vocables. Lorsqu’aujourd’hui, je traduis ce souvenir en phrases, j’appelle de mes vœux un thésaurus idéal et infini capable d’exprimer chaque nuance sans l’oblitérer de sens parasites. Tel idiome nous noierait pourtant de sa prolixité et les mots fuseraient, inintelligibles aux amants. L’adéquation parfaite du langage aux choses et davantage encore aux sentiments consacrerait Babel. Entre deux maux, l’incommunicabilité des bouleversements vécus par les soupirants ou le cauchemar de l’écrivain, il faut choisir !


Je tairais donc la fureur mécanique du coït empruntant tantôt aux vaillances, tantôt aux défaillances des transmissions ou des durites et qui même instruit de tous les Kamasutra, se répète et se révèle fatidiquement identique. Je ne manifeste pas là un tardif retour de pruderie. Cependant, c’est dans nos cerveaux torturés et bouillants que je veux en trouver un retentissement original et démesuré.


Elle se révulse et se contracte ; est-ce illusion, elle reprend sa frimousse d’il y a trente ans. Sur sa face, je lis des rictus de bonheur sillonnés d’éclats de jouissances ; elle se dévore les lèvres semblant avaler une antienne que lui serinent les tourments de l’amour. J’y distingue, tour à tour, la conflagration de deux comètes ou l’amalgame de deux coulées de lave pâteuse et épaisse qui s’interpénètrent lentement.


J’éjacule tandis que l’orgasme qui la secoue la décompose ! Sur son visage, de longues minutes durant, autant dire une éternité, la félicité se dispute à la rage sauf que des visages elle en affiche mille à mes égarements éberlués, simultanés et successifs, ébranlés par ses transports. Que c’est beau, les traits d’une femme dévastés par les bourrasques du plaisir ! Combien j’aimerais incuber ses émotions, lui inoculer mes éblouissements, tous mes éblouissements ! Je l’ensemence de toutes mes ferveurs conjuguant des impulsions spasmodiques et des fièvres ignées. Armance, possédée, ondule et se tord quand j’épanche mes jets de foutre blanc barbouillant une page vierge de son existence.


Nous sommes étourdis, anéantis, mais comblés. La langueur en laquelle nous sombrons nous déploie des horizons infinis, nous perd dans les méandres du temps. Entre sommeil et veille, nous nous délectons du contact de nos peaux moites, de ce goût douceâtre de satiété sur nos lèvres, de la musicalité accordée de nos essoufflements qui progressivement s’amenuisent et se dissipent en soupirs discrets, de nos mains nonchalamment abandonnées sur un ventre, un poitrail ou une croupe dont elles palpent la douce aménité, de nos sourires combinés qui résonnent encore d’un long écho amorti tout en se détournant désormais vers nos intériorités. Un interminable silence au cours duquel déjà le présent reflue dans le passé. Submergé d’écrasante tristesse, je ressens physiquement qu’elle s’évade. S’enfuyant ainsi, elle escamote son secret en se recroquevillant dans sa bulle d’inaccessibilité que pourtant j’ai essayé de sonder, mais qui m’a résisté, ce dont en définitive je ne sais s’il faut s’affliger ou se réjouir.


Ado, nous imaginions quelque splendeur énigmatique, exquise et affolante, un Graal caché sous la jupe des filles ; un prodige que la durée d’un éclair elles nous laissaient malignement entrapercevoir pour nous en exaspérer tout en le dérobant dans le même geste (dérober = cacher sous sa robe selon une étymologie très personnelle). La découverte originelle fut prodigieuse… et néanmoins décevante. Le mystère dès lors migra, s’épaissit et gagna en profondeur, renforça son pouvoir ensorceleur et bientôt nous y voulûmes en tâter, quitte à nous brûler les ailes en nous exposant, nus et tremblants, face à ces incandescences.


Certains se sont arrêtés là, y trouvant leur soulagement et peut-être avaient-ils raison ? D’autres, quoique l’émerveillement fut extraordinaire, outrepassant leurs plus folles attentes, le soupçonnèrent d’éclipser le foyer primordial et leur frustration fut à la hauteur de leur ravissement. Au fond de l’antre, une irréductible tache noire masquait toujours ce qu’ils convoitaient. Jamais ultérieurement, ils n’y accédèrent davantage, même si des fulgurances éraillèrent parfois le voile de cet ultime hymen. Poursuivaient-ils une chimère ? Celle-ci protégeait-elle les envoûtants et impénétrables arcanes de la femme ou le rébus de son plaisir ? Faisait-elle miroiter le mirage d’une communion sans limites, d’une destructrice fusion ? Occultait-elle un miracle dont cette lisière des bas noirs échouant sur la lactescence d’une peau blanche horripilée se faisait l’étendard symbolique conviant à de troubles vaticinations ou aux plus folles élucubrations ? ⁽***⁾


À l’instar d’autres équipées et en dépit du fait d’avoir été admis en son saint des saints, Armance m’échappe irrémédiablement. Je la perçois qui se durcit, s’opacifie, redouble sa densité d’être. Elle ne succombe nullement à de tardifs regrets, non, elle rentre en elle-même, reprend à mes yeux, ses allures de sphinx en les renforçant. Je ne la connais pas mieux que précédemment, au contraire, à une vision simple et relativement nette s’en substitue une autre totalement hermétique. À moins qu’en définitive, connaître ne signifie que distinguer clairement les limites de notre savoir, ne revienne qu’à cartographier les bornes inexpugnables de notre partenaire, qu’à prendre conscience des zones réfractaires à nos pénétrations.


Un point, un seul, me paraît indéniable à l’issue de ces ébats : nous avons vécu un authentique épisode amoureux !


Une seconde, je suis tenté de m’enquérir : « As-tu connu beaucoup d’amants ? » Ce n’est pas la muflerie de la question qui me retient, non, c’est que je préfère rester dans l’expectative afin de nourrir mon souvenir d’alternatives opposées qui me l’évoqueront tantôt femme romantique évaporée, tantôt polissonne délurée. Je sais pertinemment qu’il ne s’agit là que de trompeuse, mais confortable dichotomie et que des cœurs ardents peuvent embrasser tour à tour ou conjointement ces deux rôles, que le plus absolu des romantismes regorge de génies difformes, de figures monstrueuses et échevelées, d’âmes damnées, dont la noirceur ne fait qu’ajouter à la sympathie que nous leur vouons !


Nous nous quittons sans mot dire ; ils exhaleraient tous des relents de fallacieuses promesses. Renouvellerons-nous ces incartades ? En est-il besoin ? Toute récidive ne serait qu’une… récidive.


Mon lecteur perspicace l’aura éventé : au-delà de ce qui suit mon extravagant souhait : « Je meurs d’envie de poser ma main sur votre genou », l’essentiel de cette histoire n’est qu’affabulation. Les libertins notoires qui liront ces lignes les trouveront ridicules, bien mièvres tout au moins. Je n’ai aucun argument décisif à leur opposer hormis le récit lui-même, entrelacs d’apparentes contradictions, rédigé en permanence à la frontière de l’ambiguïté et tressant des motifs antagoniques. Cet écrit s’évanouira-t-il dans les fondrières de mes méninges ou en ferai-je l’un de mes libelles érotiques ?


Quoi qu’il en soit, une fois achevé, je le transmets, non sans de funestes appréhensions, à Armance en sollicitant sa correction. Il ne s’écoule pas deux heures avant qu’elle ne réplique : « Qu’attendez-vous ? » Je ne puis répondre : « Votre correction », persuadé qu’elle rétorquera : « À ce propos, il n’est rien à amender, hormis si vous la quémandez selon un tout autre sens ! »



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(*) Adultère : c’est là un mot qui me déplaît souverainement et que je ne l’utilise qu’à défaut d’en trouver un autre. Il lie en effet indissolublement deux choses : le fait d’avoir une liaison avec un individu différent de son partenaire habituel et celui de tromper ce partenaire, voire de l’outrager et de le ridiculiser. « Le mot, sans être exclusivement juridique ou religieux, suppose des jugements sociaux étroitement soumis à une morale sexuelle, religieuse » (Robert).

« Mais moi, je vous dis que quiconque aura regardé une femme pour la convoiter a déjà commis l’adultère, dans son cœur ». (Bible Mathieu chap V verset 28). Selon la sainte parole, j’ai commis, à mon corps consentant, des centaines d’adultères.


(**) Salope : l’étymologie du mot vaut détour (je ne suis pas spécialiste) les mots salaud, salaude apparaissent au XIIIe siècle et dénonce une personne sale. Vers 1630 le vocable de salope apparaît comme féminin de salaud et finit par désigner vers 1775 une femme de mauvaise vie, une prostituée notamment. Puis vers 1837 apparaît son masculin, le salop. Notons encore que salope est sans doute la conjonction de salouppe (homme sale) et de salaude. Notons enfin que salope peut aussi désigner un masculin.


(***) La jarretière a donné son nom à un ordre de chevalerie prestigieux : selon la légende, la création de cet ordre aurait été décidée par le roi Édouard III lors d’un bal à Calais, où il dansait avec sa maîtresse, la comtesse de Salisbury. Celle-ci ayant, en dansant, fait tomber sa jarretière, le roi, galamment, la ramassa sous les quolibets des danseurs, la mit à son genou et coupa court aux railleries par ces mots : « Messieurs, honni soit qui mal y pense. Ceux qui rient maintenant seront très honorés d’en porter une semblable, car ce ruban sera mis en tel honneur que les railleurs eux-mêmes le chercheront avec empressement. »

Cet ordre de chevalerie, le plus ancien qui subsiste encore au XXIe siècle, rassemblait autour du souverain vingt-cinq chevaliers, membres à part entière. Les hommes sont appelés « chevaliers compagnons ».