Voici venir un petit texte non érotique, à l’atmosphère historique, car il faut savoir varier les plaisirs.
Bonne lecture :)
Petite discussion
En ce radieux matin de printemps bien avancé, je suis en train de rendre visite au propriétaire des terres qui jouxtent les miennes. Ce n’est pas la première fois que je discute avec mon voisin que j’ai réussi à mettre un peu en confiance, ce qui n’a pas été facile. Tandis que nous sommes en tête à tête, doucement, mais sûrement, j’ai réussi à dévier la conversation sur le sujet qui m’intéresse. À présent, nous sommes en plein dedans. Flegmatiquement, avec une pointe d’ironie, j’avance mes pions :
- — Allons, allons ! Je sais très bien que vous lorgnez sur cette délicieuse veuve qui allie beauté et terres jointives aux vôtres. Une bien belle façon de faire une pierre deux coups. Mais hélas, si cette délicieuse veuve n’est plus mariée, vous, vous l’êtes encore.
Le vieux grigou assez décati, qui me fait face, se plaint :
- — Oui, c’est indéniable, je suis marié…
- — Bah, c’est un demi-problème, le divorce existe…
- — Oui, je sais que c’est possible depuis quelques années, mais un divorce coûte cher…
J’avance un autre pion :
- — Vous savez, cher voisin, un bel enterrement coûterait encore plus cher…
- — Que voulez-vous dire par là ?
Je m’amuse à lui répondre :
- — Les gens de la contrée ne comprendraient pas pourquoi l’homme le plus puissant de la contrée n’enterrerait pas sa regrettée femme, tant appréciée par tous pour sa gentillesse et sa bonté, sans oublier sa beauté, sans un minimum de fastes. Surtout si le mari éploré n’a rien à se reprocher et que son désespoir est sincère…
Assez marri, il ne répond rien. Alors je continue sur ma lancée :
- — Je le sais, et vous le savez que trop bien, que ces fastes nécessaires sont onéreux. De mon côté, je ne suis pas partisan des solutions trop radicales et tranchées, comme une noyade intempestive ou une chute inopportune dans les escaliers. Sous oublier une bête erreur d’appréciation dans le choix des champignons, mais il est vrai que votre vue baisse avec l’âge…
J’ai déjà vu des personnes me regarder avec inquiétude, mais aujourd’hui, j’ai face à moi un homme aux aguets qui ne sait plus sur quel pied danser. Enfin, il est dans le creux de ma main, du moins, je le suppose. Alors j’annonce la suite en déplaçant la reine :
- — Cher voisin, parlons peu, mais parlons bien : votre actuelle femme m’intéresse. Je vous propose donc mon aide pour vous en séparer selon les règles de l’art, c’est-à-dire un divorce à l’amiable. En venant sur nos terres, il y a quelques lustres, l’empereur Napoléon nous a légué autre chose que des guerres.
- — Nina-Julia, ma femme, vous intéresse !? Comment diable ?
- — De la même façon que cette délicieuse veuve vous intéresse… Mais pour des motifs, disons, un peu différents des vôtres…
Intrigué, il se penche vers moi :
- — Mais un divorce coûte quand même cher… sans oublier qu’il n’est pas toujours évident d’avoir l’accord des autorités… surtout religieuses…
- — En ce qui concerne cet accord, faites-moi confiance, j’ai déjà tâté le terrain et il est propice. Il suffit de connaître les bons leviers. Cela ne vous coûtera que le prix minime de l’acte chez le notaire.
Mon voisin semble étonné par ma réponse. Néanmoins, en bon avare qu’il est, il argumente :
- — Mais il faudra quand même que je partage une partie de mes biens avec la future divorcée…
- — Tout au moins restituer sa dot… c’est le minimum légal, voyez-vous… Et puis, pour vous, c’est quasiment indolore, non ?
Il tord la bouche :
- — C’est que… je n’ai plus sa dot… Il m’a fallu faire face à des impondérables…
- — Allons, allons, cher ami… il suffit de trouver une compensation… Par exemple, les quelques terres du côté du lac Wasserdam ne seront pas un déchirement pour vous.
Aussitôt, il se récrie en geignant :
- — Ah non ! Elles sont dans ma famille depuis des générations et des générations !
- — Vous essayez de faire vibrer la fibre sentimentale, vous ? Ne me faites point rire. Autant demander à un lion de ne manger que de la salade !
- — Ces terres sont réellement dans ma famille depuis des générations et des générations !
- — Et mis à part votre attachement sentimental, à quoi vous servent ces terres incultes ?
Il réfléchit à ce qu’il pourrait bien trouver comme excuse ou comme astuce. Puis il se décide :
- — Dans ce cas, échangez-moi ces terres contre celles de votre enclave de Flinese…
Oh quel rapace gougnafier, il n’a pas volé sa mauvaise réputation ! Je rigole franchement devant tant d’impudence éhontée :
- — Hahaha ! Vous ne perdez pas le nord ! Non seulement cette enclave a deux fois plus de surface, et ce sont de belles terres grasses à haut rendement, contrairement à celles de Wasserdam qui sont rocailleuses, et à peine bonnes pour y faire paître quelques vaches, ou plutôt des chèvres. Vous êtes un petit filou !
- — Ah bon ? Deux fois plus de surface ? Vous êtes sûr ?
- — Ne faites pas l’étonné, vous le savez très bien. De plus, une dot est une dot, et je suis déjà bien bon de proposer en échange de cette dot perdue, ces maigres terres dont vous n’avez que faire.
Ce vieux rapace essaye de grappiller tout ce qu’il peut :
- — Mais c’est vous qui êtes demandeur de ma femme…
- — Mais c’est vous qui êtes demandeur de vous débarrasser de votre femme…
Affichant alors une posture pseudo-royale, mais en réalité risible, il se redresse, tentant un va-tout :
- — Mon offre est ferme et définitive : votre enclave contre mes terres du lac.
- — Dans ce cas, faites attention la prochaine fois que vous mangerez des champignons…
Il me jette un regard inquiet :
- — Que… que voulez-vous dire par là ?
- — Que votre santé est fragile, et que d’autres personnes peuvent avoir aussi la vue basse, c’est tout. J’ajoute au passage que s’il arrive un incident troublant à mon éventuelle future épouse, sachez que je me ferai alors un plaisir de diligenter une enquête qui ira mettre son nez un peu partout dans vos affaires. Et je présume que plein de personnes seront très contentes de voir venir au jour certaines petites choses. Et si vous voulez des preuves de ce que j’avance, je peux vous citer trois noms pour commencer : Madelen, Rondheim et Beauvalx, par exemple…
À l’écoute de ces trois noms, il blêmit, tout en se tassant sur son siège. Content de mon petit effet, je poursuis :
- — Et j’en ai d’autres sous la langue et aussi dans certains papiers dûment déposés chez divers hommes de loi, auquel cas je viendrais à quitter prématurément ce monde.
Il est temps que je parte, je me lève :
- — J’ai été ravi de cette petite conversation. Je reviendrai demain à la même heure pour venir chercher votre réponse. La nuit porte conseil, dit-on. D’ici là, j’attendrai à l’hôtel de la Grand-Place, le seul qui soit correct dans votre contrée.
Je m’incline faiblement, puis je sors. Je verrai bien demain si mon petit bluff à fait son effet. Si tout va bien, je posséderais les terres jouxtant Wasserdam, sans oublier Nina-Julia, cette délicieuse créature qui me hante tant depuis que j’ai eu le bonheur de croiser son joli minois.
Une visite surprenante
Le lendemain matin, je suis assez étonné de voir surgir face à moi la vieille servante qui officie chez mon voisin, Gertrude, il me semble. De sa voix éraillée, elle me demande de la suivre dans le salon privé de l’hôtel. Intrigué, je la suis. Elle me désigne une porte. En entrant dans la pièce, je découvre avec stupéfaction Nina-Julia, la trop mignonne femme de ce rapace.
La porte se referme derrière moi, nous laissant à deux, Nina et moi. Empressé, je la salue comme il se doit, puis je l’invite à s’asseoir afin d’écouter ce qu’elle a à me dire. Ce qu’elle fait aussitôt :
- — Merci, Monsieur. Excusez-moi de venir vous importuner, mais j’ai eu vent de certaines… nouvelles étranges et incongrues vous concernant et me concernant aussi…
- — Lesquelles, Madame ?
- — Celle d’un certain divorce et de certaines terres…
- — Ah, en effet…
Un peu surprise, elle demande :
- — Vous ne niez pas ?
- — J’ignore ce qu’on vous a précisément raconté, alors je vais vous donner ma version, si vous le voulez bien.
- — Faites…
- — Pour faire simple, j’ai proposé mon aide à votre mari pour qu’il divorce de vous, et que votre dot soit composée de ses terres voisinant le lac Wasserdam. Ah oui, j’oubliai un petit point de détail : j’aimerais que vous soyez mon épouse, ma femme.
Elle me regarde avec de grands yeux effarés. Au bout de quelques instants, elle finit par articuler :
- — Votre femme ?
- — Oui, ma femme.
- — Mais je suis mariée !
- — Le divorce existe, vous savez, c’est d’ailleurs de ça que je discutais avec votre mari. De plus, vous serez nettement plus en sécurité avec moi qu’avec votre actuel époux, il me semble…
Troublée, elle bafouille :
- — Il… il ne faut pas croire tout ce qu’on dit…
- — Allons, allons ! Si votre vieille servante, qui est (je suppose) derrière la porte, n’avait pas fait ce qu’il fallait pour vous sauver, nous n’aurions pas cette conversation. Comme vous le constatez, j’ai aussi des oreilles un peu partout.
- — Je… ce… ce fut une tragique erreur… ça peut arriver…
- — Oui, ça peut arriver, chère Nina, comme une barque qui prend l’eau par hasard, ou une marche qui se déchausse par enchantement. Sans oublier le reste…
Elle se tait. J’en profite pour la contempler. Elle est vraiment adorable, et la mode de nos temps la met encore plus en valeur. J’enrage qu’un pareil joyau soit tombé dans des mains si impures. Elle lâche avec une pointe de regret :
- — Ce que Dieu a uni, l’homme ne peut le désunir…
- — Dans ce cas, votre cher et tendre époux, au terme d’une longue vie de labeur, pourrait bientôt rejoindre son Créateur…
Elle me regarde à nouveau avec ses grands yeux de biche :
- — Vous… vous oseriez ?
- — Avouez que ça ne serait pas une grande perte !
- — Euh…
- — Et je parie que les gens du coin allumeront des feux de joie pour fêter son décès prématuré.
- — Vous êtes bien cruel !
Je me précipite sur elle pour lui capturer les délicates mains :
- — Non, ce que je trouve cruel, c’est que vous soyez sa femme !
- — Vous croyez que j’ai eu le choix ?
- — Je suppose que non. Je sais très bien comment fonctionnent les alliances entre familles.
Rosissant un peu, elle baisse la tête, mais elle ne fait aucun effort pour dégager ses douces mains des miennes. C’est elle qui rompt le silence :
- — Pourquoi voulez-vous m’épouser ?
- — À votre avis ?
- — Vous auriez une… une inclination pour moi ?
- — Non, non, non ! Ce sont juste les terres incultes du lac Wasserdam qui m’intéressent. Vous êtes juste la cerise sur le gâteau !
Elle rit franchement :
- — Monsieur, pouvez-vous être sérieux ?
- — Je préfère Frank que Monsieur…
- — Monsieur Frank, pouvez-vous être sérieux ?
Serrant un peu plus fort ses mains, je chicane :
- — Je préfère Frank, tout court…
- — N’en demandez pas trop, n’oubliez pas que je suis une femme mariée…
- — Plus pour très longtemps, chère Nina, je l’espère… mais pas très longtemps célibataire, puisque vous serez mienne ensuite.
Elle rougit :
- — Vous êtes impossible !
- — Sans doute. Mais je sais ce que je veux, et ce que je veux, c’est vous, c’est tout.
- — Je ne comprends pas ce… subit intérêt pour ma personne…
- — Vous êtes modeste…
Capturant toujours ses mains, je tente une explication à ma façon :
- — Comment dire… comme dans les contes que nous racontent les grand-mères, alors que je chevauchais pour prendre possession du bien familial, ma route a croisé celle d’une adorable princesse recluse dans son sinistre donjon lugubre… Depuis, j’ai alors fait le serment de la débarrasser de son triste joug.
Elle sourit, j’adore quand elle sourit. De sa voix mélodieuse, elle répond :
- — Ah… vous vous prenez pour un chevalier blanc ?
- — Je préfère le chevalier rouge, il réussit toutes ses actions.
Égayée, elle me sourit à nouveau :
- — Décidément, vous êtes impossible… Pourquoi devrais-je vous écouter ?
- — Parce que vous savez très bien au fond de vous que je suis votre planche de salut, et que vous serez nettement plus heureuse avec moi. De mon côté, je sais très bien que c’est vous qu’il me faut. C’est un marché honnête, il me semble.
- — Mais nous ne nous connaissons même pas !
- — Nous aurons toute notre vie pour cela…
Mon message est en train de se frayer un chemin dans sa tête. Peu après, me regardant avec des yeux attristés, elle soupire :
- — Et si je ne vous conviens pas, vous ferez quoi ? Une omelette aux champignons ?
Je ne m’attendais pas à ce genre de réponse, un zeste acide. Décidément, cette belle femme me plaît de plus en plus. Je décide de rester dans la même tonalité :
- — C’est une option culinaire intéressante, mais je vous rassure toute de suite : comme je sais bien choisir les champignons, vous n’aurez absolument pas le temps de souffrir, une fois la première bouchée avalée. Ange sur terre et aussitôt ange au ciel !
Elle me regarde à nouveau avec de grands yeux ronds :
- — Vous avez décidément un sens étrange de l’humour…
- — Chère Nina, j’ai un peu bourlingué à travers ce vaste monde cruel avant de prendre possession du fief de mes ancêtres… À ce propos, j’aurai, de ce fait, plein de choses à vous raconter durant les longues nuits d’hiver. Et pas que…
Elle rougit sous l’allusion, ce qui ne l’empêche pas de me répondre :
- — Vous êtes franchement impossible… mais…
- — Mais…
Elle tergiverse un peu avant d’avouer :
Alors, prestement, je lui vole un premier baiser auquel elle ne s’oppose nullement.
Pion et Dame
Comme je m’y attendais, le mari fait de la résistance : il veut le beurre, l’argent du beurre, sa femme en moins et la veuve en plus. Pour lui démontrer que je ne plaisante pas, je rédige devant lui un commencement de contrat fort détaillé, dans lequel je m’emploie à ne laisser aucun vide. Mon interlocuteur comprend vite que je suis sérieux, que je veux bien lâcher un peu de lest, mais qu’il ne faut pas exagérer : je lui offre quand même sur un plateau d’argent une solution indolore pour changer d’épouse.
Je constate avec amusement que cet avare ne doute pas un seul instant de pouvoir se remarier avec cette veuve. Pourtant la dame est convoitée, mais mon interlocuteur pense sincèrement que la voie sera royale vers ses prochaines noces, et que cette veuve sera éperdue de reconnaissance envers sa grande bonté d’âme, alors qu’il souhaite surtout la dépouiller, purement et simplement.
Certaines personnes pourraient me demander pourquoi je ne m’intéresse pas plutôt à cette veuve si dotée, et assez avantagée par Dame Nature, ce qui ne gâche rien. À chacun ses goûts, et les miens sont clairement dirigés vers Nina-Julia.
Après quelques palabres, nous nous séparons après avoir convenu de nous revoir en fin de semaine. Je me demande ce que ce bonhomme a dans la tête pour souhaiter repousser ainsi notre prochaine rencontre, il doit préparer quelque chose, mais quoi ? Je regagne ma chambre à l’hôtel, me disant que peut-être la nuit m’offrira un commencement de solution.
Le lendemain matin, j’ai ma réponse, de bien belle façon, puisque la délicieuse Nina-Julia vient me voir, juste avant d’aller au marché. Elle semble alarmée :
- — Je ne sais pas ce que mon mari a dans l’esprit, mais ça ne me dit rien qui vaille.
- — J’ai cru comprendre, et rassurez-vous, je ne suis pas du genre à me laisser malmener.
- — Je n’en doute point, mais je sais qu’hier soir tard, il s’est entretenu avec son contremaître ainsi qu’avec des personnes qui ne m’ont pas parues avenantes.
Ah, ce rapace aurait-il dans l’idée de me faire tomber dans une embuscade pour m’obliger à signer un contrat plus juteux pour lui ? Je ne serais pas étonné de ce genre de fourberie de sa part. Ma jolie visiteuse poursuit :
- — Je crains que mon mari n’en veuille à votre vie, ou plutôt à vous contraindre…
Je ne crains pas pour ma vie, ce gredin sait que j’ai déposé des documents à l’abri, et il n’est pas sot au point de faire une maladresse qui se retournerait inévitablement contre lui :
- — Je m’en doutais un peu…
- — De plus…
- — Oui ?
Elle se tord les mains :
- — Il a été odieux avec moi hier soir, j’ai bien cru qu’il allait me frapper.
Ah le salopiaud ! Je me contiens comme je peux :
- — Pourquoi ça ? Serait-il au courant de notre baiser ?
À cette évocation, elle rougit un peu :
- — Oh non, impossible !
- — Seriez-vous d’accord pour que nous recommencions ?
- — Euh… recommencer quoi ?
Je m’empare de ses lèvres, elle n’oppose aucune résistance. Notre baiser est long et langoureux, ce qui est de bon augure ! Cette femme me plaît énormément et me fait littéralement tourner la tête. De son côté, il est assez visible que je ne lui suis pas indifférent, à moins qu’elle ne m’utilise pour s’évader un bien triste mariage, ce qui serait largement compréhensible. Mais comme j’y gagne…
Quand nos lèvres se séparent, bien qu’elle soit toujours captive dans mes bras, elle se défend en paroles :
- — Monsieur… vous… vous me faites faire des choses inconvenantes !
- — Les regrettez-vous, ces choses inconvenantes ?
Son regard lumineux me transperce :
- — Humm… pas vraiment…
- — S’il en est ainsi, alors tout va bien. Il suffit d’attendre un peu, et vous serez libérée de votre tyrannique époux.
- — Pour retomber aussitôt sous l’emprise d’un autre époux ?
- — Je puis vous assurer que votre prison sera fort douce et vos chaînes fort légères…
- — Toujours ce sens de l’humour un peu étrange…
Pour toute réponse, je pose à nouveau mes lèvres sur les siennes, et cette fois-ci, mes mains ne restent pas en place. Mais doigts découvrent par-dessus le tissu que l’objet de mon désir recèle bien des courbes aguichantes et appétissantes, une adorable pâtisserie et, cerise sur le gâteau, la Dame de mes envies est largement consentante. Ou alors, c’est grandissimement imité !
Oui, ma stratégie fonctionne fort bien, et d’ici peu, je serai le plus comblé des hommes.
Un nouveau contrat
Furtivement, je me rends à l’endroit indiqué, le sabre en main, prêt à m’en servir s’il le faut. Car, si j’ai la conviction qu’il s’agit bien l’écriture de Nina, je ne serais pas étonné que son texte ait été dicté par son mari. Après une rapide inspection des environs, je constate qu’il n’y a rien à craindre. Près d’un arbre, je reconnais la silhouette de celle qui m’a écrit ce billet.
Je me précipite vers elle, je la capture dans mes bras, et nos lèvres se cèlent sous un long baiser. Une fois nos bouches libérées, elle s’exclame :
Je suis très heureux qu’elle m’appelle ainsi, mais je suis un peu surpris par la situation :
- — Chère et adorable Nina, je suis étonné d’avoir reçu cette missive de votre part, pour ce rendez-vous quasi nocturne…
- — Hélas, je ne puis m’attarder, je vais aux vêpres. Ma bonne Gertrude m’attend dans la carriole.
- — Ah, je comprends.
Elle marque une légère pause avant d’ajouter à voix basse :
- — Frank, cette situation ne peut plus durer. Vous m’avez fait entrevoir une autre vie, et mon époux me semble encore plus odieux. Honnêtement, j’ai peur, j’ai très peur.
- — Rassurez-vous, je suis là. Et si vous craignez pour votre vie, dans ce cas, fuyons ensemble dès ce soir et regagnons mes terres qui seront vôtres.
Sa prompte réponse est conforme à mes attentes :
- — Frank, vous n’y pensez pas ! Le scandale sera énorme !
- — Peu me chaut : je préfère un énorme scandale plutôt que de vous perdre !
Elle me regarde étrangement :
- — Vous accepteriez donc que je fuie avec vous ?
- — Oui, je viens de vous le proposer.
- — Embrassez-moi !
Je suis très étonné par sa demande, mais je m’exécute avec joie. Notre baiser est passionné, je sens qu’elle se donne à moi, qu’elle se coule contre moi. Cette sensation me grise. Quand nos lèvres se séparent, je flotte sur un petit nuage. Mais ce que Nina me dit ensuite me fait redescendre :
- — Cher Frank, je… je ne vais pas redire deux fois ce que je vais vous avouer…
- — Vous m’intriguez et vous m’inquiétez…
Je ne saurais l’expliquer, mais on dirait que Nina vient de basculer. Je pense avoir vraiment gagné sa confiance en lui proposant la fuite, même si je préfère ne pas en arriver à ce genre d’extrémité qui n’arrangerait pas nos affaires. Même si son époux est infect, enlever la femme de son voisin n’est pas bien vu par les autorités, et je préfère ne pas attirer les ennuis, pour elle comme pour moi. Je laisse la femme de mes pensées exprimer les siennes :
- — Je sais fort bien que mon mari souhaite me remplacer par cette riche veuve. Et si nous… et si nous inversions le fil de sa machination ?
- — C’est-à-dire ?
Ses yeux brillent de façon étrange :
- — Et si c’était moi sa veuve ?
- — Vous suggérez que…
- — Vous m’aurez, moi ainsi que ses biens, ses terres, tout…
- — Y compris la cerise ?
Elle m’adresse un petit sourire à la fois charmant et carnassier :
Je plante mes yeux dans les siens. Je découvre alors une autre femme en elle, une femme à la fois inquiétante, mais encore plus séduisante. Nina s’alarme un peu de mon silence, mais je la rassure bien vite :
- — Certaines propositions ne se refusent pas…
- — Vous… vous acceptez ?
- — À une seule condition !
Me fixant toujours droit dans les yeux, anxieuse, elle articule :
- — Laquelle ?
- — Que je puisse vous appeler Cerise dans l’intimité.
Ma réponse la surprend visiblement dans un premier temps, puis un magnifique sourire se dessine sur ses jolies lèvres :
- — Même tout le temps, si vous le voulez…
Puis sans attendre, elle me tend aussitôt ses lèvres rosées pour sceller notre nouveau contrat très personnel.
Cerise
Le temps étant encore assez beau en ce milieu d’automne, j’avais décidé d’aller voir si tout se passe bien du côté du lac Wasserdam. Pas de problème à constater, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Oui, ces terres ne valaient quasiment rien… en surface… Mais le sous-sol regorge parfois de petites surprises.
Durant mes pérégrinations entre mon départ et mon retour dans le domaine familial, j’avais rencontré un géomètre doublé d’un géologue qui m’avait alors expliqué bien des ficelles de son métier. Grâce à lui, avant de revenir au bercail paternel, j’avais déjà mis la main sur quelques mines et filons, ce qui m’assurait déjà une petite rente non négligeable.
Comme il le disait avec conviction, il suffit de bien voir en surface ce qui se cache dans les profondeurs…
Dommage que le vieux grigou n’ait rien su de tout ça, j’aurais adoré voir sa tête à l’annonce des petites richesses de ses anciennes terres incultes ! Hélas pour lui, il y a bien des années à présent, l’ex-mari de Nina a eu un malencontreux accident, et je me plais à penser que c’est à moi qu’il a dû songer avant de rejoindre définitivement son Créateur, ou plutôt celui qui règne sur un endroit très bouillant.
Dans la vie comme aux Échecs, il convient d’avoir un temps d’avance…
Je reviens chez nous, mon exquise femme vient m’accueillir. Les saisons qui passent n’éteignent pas la dévotion que je lui porte. Je n’ai jamais bien compris pourquoi cette femme me fait un tel effet, mais je suis très heureux de l’avoir rencontrée, même si j’aurais préféré d’autres circonstances.
- — Te voici enfin de retour, Frank chéri ? Je commençais à m’inquiéter…
- — N’aie aucune inquiétude, ma douce Cerise ! Je suis parti inspecter l’exploitation minière afin de voir s’il n’y avait pas de problèmes, comme des infiltrations d’eau. Le lac est tout proche, et on ne méfie jamais assez des infiltrations d’eau. Mais tout est parfait.
Assez péniblement, je descends de cheval. Ma femme me gronde :
- — Ah la la ! Tu ne devrais plus monter à cheval ! Un jour, il va t’arriver un malheur !
Aussitôt au sol, je l’enlace, elle se laisse faire. Je lui murmure :
- — Peu importe, puisque tu es mon porte-bonheur naturel !
- — Tu sais que tu es impossible ?
- — Ça va faire des années que tu me répètes la même chose…
- — Parce que ça fait des années que tu es impossible, mon chéri !
Ça va faire aussi des années que la meilleure façon, que j’ai de la faire taire, est de l’embrasser. Et je ne m’en prive pas !