| n° 18951 | Fiche technique | 17473 caractères | 17473Temps de lecture estimé : 11 mn | 15/04/19 |
| Résumé: Sur une route déserte accablée de chaleur, les ébats d'un couple amateur de tango, l'ombre d'un frère disparu, l'étreinte et l'accident qui se superposent, la vie qui déploie ses projets, la mer irréelle comme un rêve. | ||||
| Critères: fh campagne collection amour nostalgie | ||||
| Auteur : Calpurnia Envoi mini-message | ||||
Août 2003, le soleil écrase une petite route du Sud-Ouest où les touristes ne vont pas, où seuls poussent les buissons de ronces parmi les pierres. Même les rares autochtones ne l’empruntent que pour fuir leur plaine surchauffée, dès qu’ils ont les moyens de partir en vacances. Facebook se trouve encore dans les limbes du cerveau d’un étudiant américain et la canicule persistante alimente la polémique sur les ondes de radio. Mais, loin des brouhahas citadins, Laurence et Bertrand n’écoutent que des disques de tango ; ils se sont rencontrés en dansant et partagent cette passion. Pour l’heure, ils roulent vers l’endroit où elle retourne chaque année à la même date, depuis plus de vingt ans.
Bertrand, comme à son habitude, ne dit rien. Il se laisse conduire et découvre chaque jour cette longue dame de quarante ans, élégante, dans ses robes sombres, viscéralement libre, sensuelle jusque dans sa mélancolie d’avoir perdu son frère aîné dans un accident de moto à une époque où mourir sur la route n’avait rien de rare.
En ce temps-là, depuis son retour du service militaire, Francis, vingt ans, pilotait sa Suzuki bicylindre pour défier le bitume comme un matador affronte le taureau. Quelques heures avant la tragédie, alors qu’il fourrait des vêtements dans son sac à dos, Laurence lui avait fait part d’une intuition prémonitoire, et lui, bien que troublé par cette révélation, avait répondu en riant, pour éviter de perdre la face devant l’innocente petite sœur :
L’adolescente ignorait la signification du verbe « forniquer » ; elle se doutait bien que c’était une grivoiserie qu’elle imaginait particulièrement obscène et s’était dépêchée de consulter un dictionnaire. C’était la dernière fois qu’il lui avait adressé la parole.
Depuis qu’elle a compris, chaque année, elle le prend au mot. Enfin, presque : pour elle, les cimetières n’ont pas d’intérêt. Mais l’important, c’est le lieu même de l’accident. Au départ ou au retour des vacances, son chemin de touriste célibataire passe toujours par ce virage d’une route étroite où une flaque de gasoil a provoqué en 1976 la perte de contrôle du bolide à deux roues de Francis. Il est allé droit dans le fossé.
Dans la voiture, Laurence et Bertrand écoutent Carlos Gardel. Ils connaissent par cœur ces airs nostalgiques qui viennent d’un pays, l’Argentine des années 1920, où les femmes étaient si rares que les hommes devaient rivaliser de charme pour les approcher. Bertrand, ancien boxeur professionnel, est galant, marié certes à Nathalie, mais celle-ci s’est révélée une mère attentive et nullement l’épouse luxurieuse qu’il recherche. Ses cheveux gris et sa barbe poivre et sel ne l’empêchent pas de séduire. Surtout sur la piste de danse, quand les projecteurs s’allument et que la musique enfièvre les dames.
Ce jeudi-là, il est quinze heures environ lorsque le couple parvient à sa destination. Ils n’ont croisé personne depuis une dizaine de kilomètres. Bertrand vient pour la première fois. Ils se sont connus au cœur de l’hiver dernier. Elle s’est toujours refusée à entrer dans une relation stable et n’a jamais gardé d’amant plus d’un an. Elle éteint le moteur, réduit Gardel au silence et dépose un dahlia rouge près du poteau qui matérialise le lieu où Francis a perdu la vie dans un amas de métal déchiré. L’homme l’accompagne à deux pas derrière elle, un peu gêné de participer en étranger à ce cérémonial intime. Il a conscience d’entrer par la porte secrète du cœur de sa maîtresse.
Alors, il observe, il écoute, les sens aux aguets, connecté à la nature environnante. Le chant des grillons est assourdissant. La rumeur lointaine de l’autoroute des deux mers, fluctuante. Le ciel, impitoyable. Un milan noir plane à la recherche de son repas. Vers l’horizon, jusqu’aux contreforts de la montagne Noire, la route toute droite semble se noyer sous une étendue d’eau imaginaire. Il n’a pas plu depuis deux mois.
Cet après-midi d’août 1976, la sécheresse aussi avait allumé des feux de forêt. Il y avait même eu un impôt spécial en faveur des agriculteurs. Sous le corsage, les petits seins de Laurence sont devenus de belles sphères replètes. Pas de soutien-gorge : elle transpire toujours beaucoup, au point qu’elle se demandait, au cours du trajet en voiture, si son odeur n’incommodait pas Bernard. En route, elle lui a raconté en détail l’histoire de sa blessure cachée. Maintenant, dans le souffle du sirocco chargé de sable qui vient de se lever, il a l’impression d’entendre la voix du garçon qu’il n’a jamais connu :
Tout en assistant à la méditation silencieuse de sa compagne, Bertrand reste droit, immobile, comme s’il devinait une menace dans l’air pesant de l’été. Il demeure vigilant comme un garde du corps dont l’ennemi invisible peut surgir à tout instant. Le muscle est tranquille sous la chemisette bien repassée. Aucune négligence dans la tenue du séducteur. Les Richelieu noires, impeccablement cirées, reflètent les rayons solaires. Pour lui, la vie entière est un tango argentin à la fois flamboyant et désespéré. Comme sur un ring, il faut s’y engager à corps perdu. Il est l’homme-désir, celui dont les coups reçus d’une manière répétée ont endommagé le cerveau tout autant que le nez, pour qui l’existence sans sexe serait plus vide que la mort. Il a la passion des femmes chevillée en lui. Elles sont la musique de sa vie. Que ses partenaires se laissent envoûter !
Pour l’heure, il se tient dans le respect du deuil de sa maîtresse. Celle-ci le fascine chaque minute par son attitude à la fois digne et féline. Elle marche, comme toujours en été, avec ses pieds nus de gazelle. Son empreinte marque la poussière. Ce lieu de mémoire lui appartient.
Laurence se retourne brusquement et lui fait face ; les regards se soutiennent. La première partie de son rituel annuel est terminée. Il lui reste à finir de tenir sa promesse. Chaque année, un nouveau partenaire. Bisexuelle, elle choisit un homme le plus souvent, mais à l’occasion, une lesbienne tentée par son mystère. Elle retire sa robe d’un seul geste, avec une souplesse de chatte chasseresse. Elle a gardé ses grandes lunettes rondes qui dévorent son visage. Pour cela, elle s’est entraînée devant un miroir et a opté pour ce vêtement en fonction de ce mouvement, pour qu’il n’ait aucune chance d’échapper au charme. Elle estime que cette chorégraphie sensuelle est nécessaire. Par le passé, certains se sont enfuis, effrayés peut-être par l’idée de se rejoindre sexuellement en pleine nature. Ou bien, ils sont décontenancés par celles qui prennent l’initiative. Elle se demande ce qu’il peut se produire dans la tête d’un homme en présence d’une femme qui se met soudain à nue en face de lui. Ces années-là, pour rester fidèle à son vœu, elle a été obligée de « forniquer » en solitaire à l’aide de ses seuls doigts. Elle en a pleuré de rage.
Bertrand, lui, ne se laisse pas étourdir par le corps révélé. La culotte noire tombe sur le goudron de la route. L’as de pique se dévoile, la toison brune, épaisse, bouclée, la robe triomphante dont Laurence ne se défait jamais. L’homme s’approche pour caresser la peau à peine rosée. Il s’agenouille et empoigne les globes fessiers. La vulve dans laquelle il enfouit son nez exhale les parfums maritimes qui le rendent fou. Il se plonge dans l’enchantement du varech des petites lèvres, de l’algue clitoridienne, du goémon vaginal. Pour lui, là seulement se trouve la mer véritable : la destination de sa quête. Le poteau blanc ne marque pas une tombe. Juste un souvenir, comme s’il restait pour toujours le rugissement du moteur et le sifflement des freins inefficaces. Le bruit du cache-sexe en s’écrasant sur le macadam est aussi fort que celui du crash, dans la tête de l’ancien boxeur. Incontestablement, Laurence a gagné la première reprise.
Elle choisit de le déshabiller elle-même. Inutile de lui retirer les chaussures : elle se contente de défaire la boucle de la ceinture, d’abaisser le pantalon et le caleçon, et de défaire les boutons de la chemisette noire. L’érection est parfaite. Sous le pubis épilé, elle aime cette verge levée, humide, les nuances violacées du gland dont la fente affronte le soleil et qu’elle agace du bout des doigts. Elle ne le devinait pas, mais il se trouve dans cet état d’excitation depuis une bonne partie du trajet. Cela s’est aussi produit sur la piste de danse, sans qu’il l’avoue. Il sourit devant l’air gourmand de la belle. D’autres n’ont pas eu cette capacité à bander au bon moment. Ceux-là, elle a dû les ranimer d’une tendre fellation. Lui n’aurait rien contre cette gâterie sous le ciel bleu. Grâce à son priape impeccable, Bertrand reporte le second round.
Mais l’un et l’autre sont pressés de conclure, pour ne pas se laisser surprendre. Et puis, quoi ? Laurence a déjà été sanctionnée pour cette impudeur. Lors de l’été 1982, des gendarmes sont passés par là par hasard – ceux-là mêmes qui avaient dressé le rapport de l’accident, six ans plus tôt. Sourires en coin sous les moustaches de pandores goguenards qui se seraient bien offert, malgré leur alliance à l’annulaire, une petite excursion entre les bras de la jolie dévergondée. Circonstance aggravante : son partenaire, un garçon aux cheveux longs et comme elle complétement nu, était un déserteur du service militaire. Le stylo éjaculait avec jubilation l’encre noire du procès-verbal. Ils ont emmené l’insoumis.
Laurence s’allonge sur la route, juste au milieu, sa colonne vertébrale confondue avec l’axe des bandes blanches, les cuisses entrouvertes, les bras écartés, comme crucifiée sur le macadam brûlant dont elle aime le contact de sa peau nue. Le ciel immense devant ses yeux, éblouissant, l’oblige à clore ses paupières. La longue chevelure brune s’étale et forme un soleil sur le bitume. Francis se trouve-t-il derrière le mur bleu pour observer le couple en voyeur d’outre-tombe ? Bertrand la scrute, immobile, toujours debout. Il la contemple, puis il regarde au loin. Elle se cambre et gémit d’impatience de recevoir en elle le phallus dont suintent quelques gouttes de rosée qui s’écrasent sur le goudron et s’évaporent aussitôt. Qu’attend-il, est-il en train d’hésiter à la prendre, son membre lourd de satyre prêt à la transpercer, quitte à la laisser se consumer sous ses yeux ?
Cette date maudite, le 7 août 1976, un samedi torride comme en 2003, casque au bras pour sentir le vent dans ses cheveux longs, Francis fonçait sur sa moto pour retrouver une fille qu’il avait rencontrée une semaine plus tôt dans un bistrot. Ils s’étaient donné rendez-vous en fin d’après-midi sur une plage de Narbonne avec l’idée de se trouver un coin discret pour y faire l’amour le plus près possible de la mer. L’autoroute n’existait pas encore, elle ne sera terminée que trois ans plus tard, et la nationale était toujours encombrée par des vacanciers : il a préféré emprunter les petites routes bordées de papillons et de coquelicots, quitte à zigzaguer sur une centaine de kilomètres entre les nids de poule et les tracteurs qui tiraient lourdement la moisson de l’année. La fraîcheur des vagues et la belle inconnue du bar n’étaient qu’à quelques tours de roue.
Enfin, Bertrand se décide. Il se met à genoux, puis il saisit les hanches et présente sa trique roide à l’entrée du palais des douceurs humides. Il s’allonge sur elle, cueille aux creux de ses mains les soleils mammaires ronds et replets, moites de sueur, zébrés de veines bleues, les tétons dressés par l’envie de recevoir en elle la chair virile. Les voici arrimés. Le poids de l’homme imprime la rugosité de la route sur le dos de Laurence. La figure souriante de Bertrand se découpe dans l’azur. Il transpire à ruisseler, comme elle. Cela ne l’empêche pas de pilonner avec énergie. Pour l’un et l’autre, les sensations de plaisir vont crescendo. Cependant, il craint de blesser sa compagne à cause de la masse de son corps, et souhaite qu’elle se retourne pour la prendre en levrette. Sans un mot, il l’invite à se mettre à quatre pattes.
Elle aime bien cette position, aussi. Certes, l’asphalte est cruel sous ses mains et ses genoux. Si elle préférait l’ombre des soirs câlins, le coton douillet d’un lit d’hôtel, le satin de sa robe de chambre que l’amant n’aurait qu’à dénouer pour accéder au triangle de joie, elle ne serait pas là, dans ce coin désert de nature, en plein « cagnard », comme on dit dans la région. Dans cette posture, elle se sent comme un animal et cela lui plaît. Ressentir une liberté sans limites. Accueillir le rut d’un faune au creux de son ventre. Elle est l’indomptée, la sauvagesse. Tandis que l’infatigable Bertrand laboure entre ses hanches en lui tenant fermement le bassin, elle veut oublier ses soucis d’humaine, les brûler sous les feux du grand jour, les impôts à payer, les contraintes du travail, les conventions sociales à respecter. Effacer la genèse, remonter aux origines. Et toucher le soleil, dans le but chimérique de reprendre son frère à la nuit.
Animale, justement. Une vipère s’approche en ondulant. Elle a jailli d’un tas de pierres, du fossé où l’accident a eu lieu vingt-sept ans plus tôt, exactement à l’endroit où se trouve le dahlia rouge. Puis elle s’immobilise, altière comme une divinité antique, comme pour inspecter le couple, intriguée. Le souffle de Laurence s’interrompt. Immédiatement, elle jouit, comme si la vue du reptile avait déclenché l’orgasme plus sûrement sur le frottement insistant de la verge sur la partie antérieure de sa gaine vulvaire. Elle ne peut plus ressentir la peur, car sa volupté débouche sur l’extase. Son cri résonne dans la chaleur du jour. Son regard se plonge dans le mystère des pupilles orangées. Couleur tango. Simultanément, son vagin se contracte et elle sent Bertrand se déverser en elle. Rarement elle obtient cette sensation : faut-il qu’il ait la semence abondante et que celle-ci jaillisse avec force pour déborder du buisson génital et s’écouler en ruisseaux le long des cuisses, jusque sur la route où le sang de Francis a été répandu.
Un homme qui baise ne voit rien d’autre que sa partenaire. Ainsi, l’ancien boxeur n’a pas remarqué la vipère, jusqu’au moment où il se retire, grisé par l’étreinte – sa maîtresse est merveilleusement étroite. Ses yeux s’écarquillent. Il craint que son amie se fasse mordre au visage. Il tente en hâte de remettre le pantalon qui entrave ses mouvements, en cherchant autour de lui un bâton.
Trop tard : l’animal attaque. Mais Laurence est encore plus rapide et saisit le serpent derrière la tête. Elle n’oublie pas qu’elle est une fille de la campagne. Bertrand n’en revient pas de cette audace. La vipère qui semblait une déesse égyptienne l’instant d’avant n’est plus qu’une pauvre bête assoiffée qui mourra bientôt si la sécheresse persiste. La chasseresse la dépose délicatement dans le fossé d’où elle a surgi.
Maintenant, le couple danse. L’autoradio diffuse à nouveau la musique de Carlos Gardel par les vitres ouvertes. Laurence reste dévêtue. Ses genoux saignent, blessés au cours de l’étreinte, mais elle s’en moque. Bertrand la guide avec assurance. Elle apprécie la rudesse de ses partenaires, celle en particulier de ce boxeur grisonnant que ne menace aucun embonpoint, taiseux, mais charmeur, le muscle sec sous la chemise, le parfum âpre de la sueur masculine. La chanson raconte en espagnol le désespoir d’un homme qui aime à en mourir une femme qui se refuse à lui. Ils tournoient et s’enroulent l’un autour de l’autre. On dirait que l’azur tout entier les avale dans leur mouvement, qu’ils survolent les cendres de leurs rêves brisés, que les buissons et la voiture sont devenus minuscules en dessous d’eux, que le soleil les engloutit.
Tout en conduisant, Laurence se dit qu’elle resterait bien en couple avec Bertrand pour quelques années, au moins, s’il souhaite se séparer son épouse pour reconstruire sa vie avec elle. Au sortir d’un virage, deux mains se superposent sur le levier de vitesse et ne se quittent pas. Oui, elle l’aime suffisamment pour former ce projet. Et puis, elle ne retournera plus en pèlerinage sur le lieu de l’accident : elle a déjà tenu la promesse qu’elle n’a d’ailleurs jamais formulée. Ensemble, au rythme du tango, ils iront vers la mer pour s’y baigner et y prolonger leur romance. Si loin qu’elle semble un rêve inaccessible.