Résumé épisode I : « L’apprentissage »
Un temps lointain où les filles n’avaient pas la même valeur que les garçons !
Résumé épisode II : « Tante Gertrude »
Visite parisienne chez une vieille tante et bruit de bottes, à l’aube d’une jeune vie.
Résumé épisode III : « Un salon particulier »
Se faire belle reste tout un art et Madame se montre pleine de surprises.
Résumé épisode IV : « Le cadeau de Georges »
La vie se complique. Paris offre pourtant toujours de belles visites à faire et puis… les uns et les autres vont et viennent.
Résumé épisode V : « Montmartre »
Les rencontres les plus inattendues font se mêler les évènements insolites. Les temps troublés offrent bien des choix difficiles.
Résumé épisode VI : « Le ruisseau des tentations »
Une palette de couleurs sur fond de verdure. La préservation de la nature est un choix.
Le retour d’Adèle
La journée pique-nique nous avait un peu plus rapprochés, Paul et moi. Pas tout à fait autant qu’il l’aurait souhaité. Les heures passées près de lui m’avaient appris aussi que pour calmer les hommes, quelques promesses bien lancées s’avéraient toujours utiles. Gertrude me posait aussi bien des questions, ne m’ayant pas vu durant un long moment. Je n’éprouvais pas le besoin de lui dire ce que j’avais fait, pas plus qu’elle n’avait à connaître avec qui je m’étais promenée. Les quelques jours suivants, nous n’avions aucune nouvelle de Geneviève. Et je voyais arriver rapidement ce quinze août libérateur, du moins dans mon esprit. Ce n’était qu’en milieu de semaine, que l’amie de ma tante refit surface.
Alors que l’on frappait de petits coups discrets dans ma porte, vers les dix heures du matin, ce mercredi-là, je pestais déjà contre l’intrus qui venait m’importuner. Une robe de chambre aérienne sur le dos, des mules tout aussi légères, je venais en maugréant ouvrir l’huis. À peine le panneau de chêne ouvert qu’une furie s’abattait dans mes bras. Je faillis tomber à la renverse autant de surprise que par ce poids qui m’assaillait d’un coup. Elle était là, la fille à lunettes. Toujours les mêmes nattes aussi et son sourire imperturbable. Derrière elle, dans l’encadrement de la porte, Geneviève aussi suivait.
Elle tenait une valise que je pris de suite pour les affaires de mon amie. C’était encore la vieille copine de ma tante qui ferma derrière elle, nous isolant du couloir et des oreilles fureteuses.
- — Adèle ! Adèle, tu ne peux pas imaginer comme je suis contente.
- — Et moi donc, ma belle… mais ton amie m’a expliqué et raconté… quelle chance que tu aies pu t’offrir un pareil appartement. Il te faudra me dire comment moi aussi je peux en dégoter un tout pareil…
- — Geneviève ne t’a donc pas renseigné là-dessus ?
- — Non ! Elle aurait dû ? Tu sauras bien le faire toi, non ?
- — Tu veux bien aller déposer ta valise dans la chambre d’ami… nous discuterons de tout cela à un autre moment. Vous avez fait bon voyage ?
- — Ne m’en parle pas… ces fichus boches sont partout. Et ils prennent des gens au hasard dans les trains ou les bus pour les fouiller.
- — Vous l’avez été vous aussi ?
- — Oh non ! Ils ont bien pensé que deux femmes qui voyageaient en famille ne pouvaient pas les intéresser.
- — Et c’est fort heureux, ma petite Charlotte. Vous pourriez trouver un endroit pour… comment dire, mettre ceci hors de vue et surtout vous n’en parlez à personne ! Vous n’ouvrez pas non plus la mallette.
- — Bien ! C’est donc comme pour la lettre !
- — Une valise, une lettre, je ne comprends rien moi, Charlotte. Et vous, Geneviève ? Vous ne voulez donc rien m’expliquer ? J’ai du mal de suivre ce que vous tramez toutes les deux.
- — Je n’en sais guère plus que toi Adèle. Madame est une cachottière et… fait de drôles de choses en douce.
- — Je défends notre pays, notre France et tout le monde devrait le faire.
- — Je suis d’accord, Madame ! Mais au moins devriez-vous me raconter pourquoi j’ai pris autant de risques.
- — Et d’après ce que je sais, vous vous en êtes très bien sortie, ma petite… J’ai mes sources aussi, vous voyez. Et puisque vous y tenez, je vais vous l’ouvrir… la valise. Quant à vous, Adèle, ce que vous entendez ou voyez ici, vous faites comme votre amie, vous l’oubliez ! Ça n’a jamais existé ! D’accord ? De plus si l’une de vous se fait attraper, jamais un seul nom ne doit être donné. Sinon nous mourrons toutes.
- — C’est compliqué, votre histoire. Nous ne sommes pas des terroristes.
- — Malheureusement si ! Et chaque Française ou Français se doit de résister à ces envahisseurs. C’est notre pays et nous devons le défendre. Allez, ouvrez grands les quinquets…
La vieille dame avait d’un coup sec ouvert les deux fermoirs métalliques qui tenaient le couvercle et sous une pile de vêtements, un curieux instrument venait de nous apparaître.
- — Qu’est-ce que c’est ?
- — Un poste radio-émetteur. Pour les partisans et les soldats de la résistance. Ceux que les Allemands appellent les terroristes.
- — Alors… ça sert à envoyer et recevoir des messages ?
- — Oui, ma petite Adèle. Quelques militaires sont partis en Angleterre et depuis là-bas, ils commencent à organiser des réseaux partout sur notre sol. Dans le but de préparer un débarquement un jour.
- — Vous voulez dire que la guerre continue ?
- — Oui, Charlotte, mais une guerre de l’ombre et bien plus dangereuse. Nous n’existons pas pour ces boches qui nous traquent, mais un jour… avec l’aide de Dieu… nous sortirons de la nuit et des pattes des sbires d’Hitler.
- — Et vous allez le donner à qui ce… truc et surtout quand ?
- — J’attends les instructions et il vous faut soustraire cela aux regards de tous… personne d’autre que vous, Charlotte, ne doit savoir où il est camouflé. Nous le reverrons lorsqu’il devra être acheminé à qui de droit…
- — Donc Geneviève et toi, vous êtes des espionnes… c’est super, ça !
- — Vous devenez l’une de nous, du coup, et êtes tenue au même secret que tous les partisans ou leurs proches qui sont au courant…
- — Mais… je… qu’est-ce que je risque si je me fais prendre ?
- — Je ne veux pas vous faire peur ni vous mentir… la torture et probablement nous serions fusillées. Mais pour le moment, nous n’en sommes pas là… ah si ! Si nous parlions pour nous sauver, là ce sont les résistants qui se chargeraient de nous faire taire… pour de bon !
- — Donc nous sommes entre le marteau et l’enclume, n’est-ce pas, Geneviève ? Et toi, Charlotte, tu savais tout cela avant de me demander de venir chez toi ?
- — Non ! Vous avez ma parole qu’elle n’était au courant de rien. Mais cette fois, nous n’avons plus le choix… c’est la guerre !
- — … !
Adèle et moi nous étions tues puis regardées avec une sorte de sourire de fatalité. Nous entrions dans la cour des grandes sans savoir comment. J’avais donc refermé la valise et m’était empressée de lui trouver une cachette au fond d’une grande commode, sous le tiroir le plus bas. Pour la trouver, il aurait fallu démonter ce dernier de ses rails. Mais peu sûre de moi, je me promettais de changer l’emplacement dès que j’en aurais découvert un autre, plus garanti. La fin de soirée se passa chez Gertrude. Une tablée de cinq femmes qui aurait surpris bien des gens s’ils les avaient entendues rire et raconter des bêtises. La joie et la gaîté, deux moyens simples et gratuits pour ne pas sombrer dans la neurasthénie.
— xxxXXxxx —
La nuit succédant à la réunion des deux jeunes femmes, Adèle vint bien évidemment rejoindre sa copine dans son lit. Elle aurait aimé pousser un peu plus avant leurs retrouvailles, mais elle ne sentait pas Charlotte, quelque part réceptive à ses attentes. Elle jugea bon de ne pas brusquer les évènements. Peut-être qu’elle voulait aller trop vite. Alors si elles s’endormirent bien ensemble dans la chambre à coucher de la nouvelle propriétaire de l’appartement, il ne se passa strictement rien. Adèle fit donc contre mauvaise fortune bon cœur. Elles auraient du temps toutes les deux pour se retrouver pleinement.
Une aube nouvelle, le lendemain, les trouva pourtant enlacées sans que l’une et l’autre gardent un vague souvenir de ce pour quoi elles l’étaient. Elles ne se levèrent pas immédiatement préférant paresser au lit. Bien sûr l’instant, propice aux confidences déliait les langues.
- — Alors Charlotte ? Tu as déniché un beau jeune homme dans ce Paris dont nous rêvions ?
- — Pas vraiment ! Mais j’ai surtout rencontré Geneviève et je dois dire que ça me réussit plutôt pas mal.
- — Oui ! Elle est aussi à l’origine de l’achat de ce… luxueux palais ?
- — Achat… un bien grand mot. Disons que c’est plus un don qu’une acquisition. Et l’origine en est bien Geneviève.
- — Ben… raconte ! Ne me laisse pas danser d’un pied sur l’autre, voyons.
- — Elle m’a fait rencontrer un gentil très vieux monsieur et disons que pour quelques menus services… il m’a fait un cadeau royal. Il m’a mise aussi à l’abri financièrement.
- — Quelle chance ! Tu sais moi, je n’ai guère d’argent et rien que le voyage pour monter à Paris… Il est où ton charmant bonhomme ?
- — Il est parti d’où toi tu viens. Il a franchi la ligne de démarcation depuis longtemps déjà. Je suis presque libre, vois-tu !
- — Tu le voyais souvent ce type ?
- — Les lundis et les jeudis ! Ces deux jours-là et principalement les soirées lui appartenaient.
- — Lui appartenaient ? Ça veut dire quoi ? Tu n’es donc plus vierge ? Mon Dieu !
- — Mais non, bêtasse ! Il ne pouvait plus de toute façon. Mais il m’a appris cependant tellement de choses.
- — Ah bon ! Lesquelles ?
- — Me servir de mes mains… de ma bouche, enfin tu imagines quoi !
- — Mais s’il ne pouvait plus…
- — Et alors ? Les gestes sont identiques avec cette chose molle que lorsqu’elle est dure. Enfin je suppose, parce que je n’en ai vu que deux.
- — La seconde c’était quand, alors ?
- — La première tu veux dire ! Eh bien ! C’était… la fois où nous regardions par le trou de la serrure… tu t’en souviens bien non ? La bonne, Clothilde et mon père.
- — À ce propos que devient-il, Armand ?
- — Je ne sais pas. Ma mère n’en parle jamais, comme si elle l’avait oublié. Je la soupçonne parfois d’avoir un amant parisien.
- — Tu crois ?
- — Non ! J’en suis certaine. Je les ai vus tous les deux ici, dans ce lit où nous avons dormi…
- — Oh ! Dans ce lit ?
Adèle avait fait un grand bond et s’était assise regardant partout.
- — Tu imagines bien que j’ai changé les draps depuis… alors inutile de penser que tu couches dans leurs cochonneries. Tu es toujours aussi folle. Et toi, pas d’amant non plus chez ta mère ?
- — Non ! Elle me couvait comme le lait sur le feu, tu parles. Et puis… je crois que je t’attendais pour… recommencer.
- — Ouais ? Ne compte tout de même pas trop là-dessus. Je crois que j’aime les hommes. Et je pense que notre bonne amie Geneviève va m’en trouver un pour… oui pour ce que tu sais.
- — Tu veux dire qu’elle va jouer les entremetteuses et que tu réserves ton pucelage à un homme qui aura de l’argent ?
- — Et alors ? Tu te souviens de nos discussions sur les « cocottes ou les catins » ? Je n’ai toujours pas changé d’avis… je tenais simplement à être totalement libre… pour essayer la première fois avec un homme.
- — Tu n’as plus grand chemin à faire alors… et tu as déjà des vues sur quelqu’un ?
- — Pas du tout… je compte bien sur la copine de Gertrude… la sœur de papa. Elle est chouette aussi cette femme. Je crois qu’avant d’être mariée, elle et Geneviève… Elles ont travaillé dans un bordel.
- — Non ! Mince alors ! On leur donnerait le Bon Dieu sans confession. Je n’en reviens pas. Mais je suis contente d’être là.
- — Allez ! On va manger un morceau ? Pour cela aussi Madame, oui, c’est le surnom que lui donnaient les filles de la maison close, Madame, a des enfiles pour les vivres… Nous ne manquons de rien.
- — Tant mieux, elle va pouvoir alors nous aider à préparer une vraie fête pour ton anniversaire, ma belle !
- — Je ne sais pas si c’est bien de fêter cela en pareils temps troublés. La guerre…
- — La guerre, la guerre, nous devons continuer à vivre, à avancer. La terre ne s’arrête pas de tourner parce que les hommes se battent entre eux. Ça fait depuis que le monde est monde que ces crétins se bagarrent pour un bout de terrain, pour une femme, pour un œuf, pour tout quoi. Et nous devrions… attendre leur bon vouloir pour vivre, nous accommoder de leurs sales manies ? De leurs fichus caractères ?
- — Hé ! Te voilà bien virulente Adèle… tu as des reproches à faire à tous ?
- — Ben tu sais… moi, ça va faire un an que je suis… enfin que j’ai eu vingt et un ans et je n’ai pas eu la chance de pouvoir fêter ce jour-là ! Ne rate pas, toi aussi, cette occasion, fais-le, pour moi au moins ! J’aurai ainsi l’impression que c’est un peu mon anniversaire avec un an de retard.
- — Oh ! Ma belle… je ne savais pas ! Allons, viens ! Viens là contre moi. Je… suis ton amie et je t’assure que nous ferons la ribouldingue, je te le promets et ce sera aussi TON anniversaire.
Nous nous étions enlacées et j’avais bien senti son émotion. Mais la mienne devait se voir également. Et sa main était venue se caler sur ma hanche. Je n’avais pas le cœur à l’empêcher de la faire glisser plus avant vers la fourche sous ma combinaison de coton. Adèle d’un coup, alors que sa patte venait de lui faire se rendre compte de l’absence de buisson, poussa un cri affreux.
- — Mais… mais qu’est-ce que… qu’est-ce qui t’est arrivé ? C’est tout lisse ?
- — Oui. Un conseil avisé de notre amie Geneviève. Ça s’appelle une épilation. On rase d’abord les poils, puis on coule une sorte de cire chaude et… hop on arrache les crins d’un coup sec.
- — Un par un ? Ça doit prendre un temps fou et faire un mal de chien ?
- — Mais non, sotte ! La cire est coulée par petites bandes et c’est juste désagréable, pas vraiment douloureux.
- — Et… ça sert à quoi alors ?
- — Il paraît que les hommes adorent les sexes de femmes nus.
- — Je peux voir ? Tu me permets de regarder ?
- — Tu n’avais pas besoin de mon accord pour me tripoter, il y a tout juste une minute. Alors pourquoi demandes-tu la permission maintenant ?
Adèle avait alors rejeté le drap dans lequel nous étions plus ou moins entortillées. Puis elle avait lentement relevé le bas de ma chemise de nuit. Les yeux exorbités, la jeune femme ne bougeait plus, statufiée par la vision de ce minou déplumé. Au bout d’un long moment, elle eut comme une moue et lâcha simplement quelques mots.
- — Mon Dieu, que c’est laid ! Comment les hommes peuvent-ils avoir de si mauvais goûts ? Enfin si, je comprends. Lorsque l’on est capable de faire couler le sang pour des futilités, il est bien compréhensible que la beauté leur passe largement au-dessus de la tête.
- — … !
Ensuite, nous nous étions levées. La journée s’était déroulée en promenades, à passer d’une maison à l’autre. C’était chez ma tante que nous avions déjeuné, dîner chez Geneviève avant de réintégrer mon appartement. Dans la journée pourtant j’avais vu qu’Adèle et Geneviève s’isolaient à plusieurs reprises. Sans doute la femme aux cheveux blancs lui donnait-elle quelques conseils. Du reste après ces petites cachotteries, il me sembla que mon amie était plus radieuse, riant de tout et de rien. Je n’avais de toute façon pas à m’inquiéter, Adèle serait en de bonnes mains tant que l’amie de ma tante la prendrait en charge.
Maman, elle, en début d’après-midi m’avait de nouveau demandé ma clé pour aller se « reposer » chez moi. J’eus un sourire ironique en la lui remettant. Mais elle se pâmait sur son nuage et ne s’en aperçut sûrement pas. Quand elle réapparut un peu avant l’heure du dîner, ma tante et moi étions fort occupées à dresser la table. Mais Adèle qui lui ouvrit la porte lui fit une remarque que depuis la salle à manger nous entendîmes.
- — Clothilde… comme vous avez les yeux cernés. Si votre mari n’était pas au diable vauvert, nous pourrions croire que vous avez été satisfaite tout l’après-midi.
Le rire de gorge de maman sonnait comme un aveu. Cette diablesse d’Adèle avait donc compris d’où ma mère revenait ? Nous eûmes un sourire entendu, Gertrude et moi alors que nous finissions de poser les couteaux autour des assiettes. Maman en arrivant dans la pièce baissait le front. Ne voulait-elle pas que je m’aperçoive de son trouble ? Possible ! L’incident n’eut pas d’autres conséquences. À table, Geneviève après le traditionnel verre de muscat de l’apéritif, en frappant du dos de son couteau contre son gobelet réclamait une minute d’attention ! Le silence prenait un grade de plus. De colonel, il devint général.
- — Vous savez tous que notre jeune amie, la fille de la belle-sœur de ma meilleure amie doit se réjouir de la Sainte Marie qui aura lieu jeudi. Alors puisque notre protégée aura vingt et un ans ce quinze août, vous êtes tous invités… « À la mère Catherine » pour y fêter dignement la majorité de la plus douce de nos amies.
Je ne savais plus quoi dire. Une petite larme avait failli faire une apparition remarquée au coin de mes yeux. Je comprenais soudain ce que Geneviève et Adèle complotaient dans des messes basses fréquentes. Clothilde, quant à elle, souriait béatement et pas forcément pour cette bonne nouvelle. Toutes les convives se mettaient alors à taper dans leurs mains pour applaudir l’annonce qui me déstabilisait. Et Geneviève ajoutait pour faire bonne mesure.
- — Bien entendu, Mesdames, vous pouvez inviter la personne de votre choix, amie et ami sont les bienvenus… le patron de ce restaurant est une vieille connaissance et il est prêt à se couper en quatre pour me faire plaisir… alors, plus on sera de fous, plus on rira, n’est-ce pas ?
— xxxXXxxx —
Un peu grisées par le vin que nous avions bu, Adèle et moi étions tout juste arrivées chez moi avant l’heure fatidique du couvre-feu. Encore que Paris en particulier bénéficiait d’une heure supplémentaire. C’était donc à pratiquement minuit que nous avions regagné toutes les deux mon appartement. Mon amie avait tenu à prendre un bain, après tout l’eau n’était pas restreinte. Je m’étais couchée et il me fallut un long moment pour comprendre que depuis la salle d’eau Adèle m’appelait. Rapidement relevée, je la trouvai dans l’eau jusqu’au cou et elle chantonnait.
- — Tu as un souci, ma belle ?
- — Non ! Je suis heureuse et j’ai envie de le crier au monde entier…
- — Une raison particulière pour que tu te sentes si joyeuse, ma douce amie ?
- — Hum ! Un peu… Geneviève veut aussi me prendre sous son aile. Et… je crois que je vais accepter.
- — Ah bon ! C’est donc pour cela que vous n’avez pas arrêté de jacasser en douce un peu toute la journée ?
- — Oui ! Et tu sais quoi, elle m’a invité à aller voir la dame… du salon d’épilation !
- — Mais… tu ne me soutenais pas mordicus que c’était d’une laideur effroyable ? Tu as donc changé d’avis ?
- — Seules les folles gardent toujours les idées fixes.
- — Oui, je veux bien le croire, mais là ! Ton revirement n’est-il pas un peu rapide ?
- — Non ! Je veux vivre et si ça te réussit à toi, pourquoi m’en priver. Et j’ai toujours rêvé d’avoir une belle maison à la campagne. Alors ceci vaut bien un pucelage, qu’en dis-tu ?
- — … ! Tu as raison, c’est ta vie et ma foi, tu es assez grande pour décider toute seule. Bon, je file me recoucher. Ne chante plus si fort, j’ai cru que tu m’appelais…
- — Bien, chef !
La semaine suivante, quelques jours avant ce fameux banquet en mon honneur, sans rien dire à personne, je disparus une journée entière. J’avais retrouvé Paul et son chevalet. Il m’avait de nouveau fait une cour forcenée, sans pour autant obtenir plus que lors du rendez-vous précèdent. Le soleil tapait peut-être plus fort, lors de cette seconde rencontre et je ne pus garder la pose qu’en plusieurs fois, pour ne pas me brûler l’épiderme. Le peintre était toujours aussi empressé et néanmoins il resta d’une correction exemplaire. Cependant, il me lançait de temps à autre une petite pique, une allusion plus ou moins discrète.
Le soir, en rentrant, je lui parlais de l’idée de Geneviève et de mon anniversaire. Alors, il me surprit par sa réaction assez disproportionnée.
- — À la mère Catherine ? Mais c’est un coupe-gorge ! Tous les bandits de la place de Paris, tout le milieu, y ont leur quartier général. Et c’est aussi un saint des saints pour les fridolins. J’éviterais d’y mettre les pieds si j’étais vous, ma chère Charlotte.
- — Mais Paul… le patron est un ami de Gertrude et de sa grande copine Geneviève.
- — Ah bon !
- — Je comptais vous y convier en notre compagnie !
- — Je suis au regret de refuser, ma jolie… je ne veux rien avoir à faire avec la pègre ni les boches. Merci, mais… désolé, ce sera non !
- — À votre guise, Paul.
- — Mais je vous ferai déposer votre… cadeau. Chose promise… n’est-ce pas !
- — Vous êtes gentil ! Nous nous reverrons, n’est-ce pas, malgré tout… après ce jour de fête ?
- — Mais bien sûr. Vous n’êtes en rien responsable des fréquentations douteuses de vos amies. Allez, c’est l’heure de rentrer à Montmartre. J’ai moi aussi un dîner ce soir.
- — Ah ah ! Une belle femme là-dessous ?
- — Personne ne peut vous égaler, ma chère et pour l’heure, je suis totalement sous votre charme. Les autres n’ont plus, mais alors plus aucun attrait.
- — Oh ! Je suis bien certaine que vous retrouverez votre équilibre bientôt, je suis… juste quelconque.
- — … !
Paul n’avait pas surenchéri, se contentant de fixer la route cahoteuse qui nous ramenait vers Paris et notre cher quartier de Montmartre. Il avait une mine renfrognée alors que nous abordions déjà les premiers faubourgs. Des véhicules allemands sillonnaient tous les rues et boulevards. Il était tout à sa conduite. Lorsqu’il me déposa pour rejoindre mon entrée, il sortit pour galamment m’ouvrir la portière de la voiture. Et le bisou que ses lèvres escomptaient me poser sur la joue se trouva fort bizarrement dévié par un léger mouvement de mon visage. Geste maladroit sans doute dû au passage derrière moi, sur le trottoir d’un groupe de soldats en goguette.
Et ma foi, mes lèvres reçurent sans déplaisir les siennes. Il n’eut pas le temps de se servir de sa langue que prestement j’avais de nouveau fait pivoter ma figure, pour qu’il ne se fasse aucune illusion. Dans ses yeux, une incompréhension totale pouvait se lire alors que je m’éloignai en agitant ma menotte en guise d’au revoir. Je criai encore pour qu’il sache que nous nous reverrions.
- — Au revoir, Paul, et merci pour cette journée divine !
À suivre…