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n° 18456Fiche technique16359 caractères16359
Temps de lecture estimé : 9 mn
11/07/18
Résumé:  Ni érotisme ni sexe, seulement le rêve et l'émotion.
Critères:  jeunes freresoeur handicap vacances bain campagne nonéro
Auteur : Loaou            Envoi mini-message
L'Île

Ce récit a été écrit pour le « Concours bourbonnois de nouvelles 2018 » (http://concoursbourbonnoisdenouvelles.com), sur le thème : Eau tiède et sang-froid.


Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que fortuite. Toutefois, les aspects qui peuvent sembler déroutants sont aussi proches du réel que possible.






La fin juillet nous retrouve une fois de plus chez nos grands-parents. Pas exactement au centre de la France, que certains placent à Vesdun, mais à une cinquantaine de kilomètres plus à l’est, de l’autre côté du Cher.


Ici, la région est parsemée d’étangs et ruisseaux. Autour de ces coins humides vit une multitude grouillante de bestioles qui nous fascinent, Line et moi. Nous passons des après-midis allongés dans l’herbe. Elle écoute les oiseaux pendant que je perturbe d’un doigt la transhumance d’une tribu de fourmis. Je rapporte des insectes dont elle catalogue les crissements, des escargots qu’elle passe en revue à la recherche d’une coquille qui « tourne dans l’autre sens ». Nous rions ensemble des chatouillements qu’ils provoquent en glissant sur le dos de nos mains mouillées dans un ruisseau.



Elle est allongée sur le dos dans les herbes folles, les yeux fermés. Elle profite du soleil qui lui chauffe le visage et les bras. Je lui décris en temps réel la bataille impitoyable entre l’araignée et une mouche engluée dans sa toile frêle qu’elle déchire à moitié. Le suspense. Va-t-elle s’échapper ? Jusqu’au moment tragique où la mouche enrubannée dans un filet de soie est emportée. L’araignée revient réparer laborieusement sa toile. Line me demande des détails :



Nous frémissons ensemble. Le plaisir d’une frayeur volontaire pour un danger inoffensif.



Line a l’oreille fine, très fine même. Elle entend des vibrations qui me sont complètement inaudibles. Alors je ferme les yeux, et c’est elle qui me les raconte.

Mais pour l’heure, du haut de mes deux ans de plus qu’elle, j’essaie de montrer l’exemple :



Elle s’est assise et me secoue l’épaule. Elle n’a pas eu besoin de chercher où je me trouve ni de tâtonner. Elle sait que je suis là, directement. Parfois je me demande comment, puisqu’elle n’y voit pas. Le marron de ses iris et le noir de ses pupilles n’existent que sur des prothèses. Elle insiste, ronchonne en parlant trop fort, me tire le bras :



Je ne peux lui résister. Alors, je lui donne la main et elle marche à côté de moi, à peine hésitante, l’oreille à l’affût de la moindre vibration qui trahira un obstacle. Je sais qu’elle entend l’herbe qui plie sous mes pas. Elle les suit sans même y réfléchir alors que nous traversons la prairie au hasard.


Je m’arrête à la lisière de l’eau. Elle stoppe en même temps que moi, sans même me demander. Elle s’accroupit, tâtonne une seconde à ses pieds pour localiser le minuscule effondrement qui borde la rive et s’allonge sur le ventre, les bras et les mains dans l’eau.



Elle m’indique une vague empreinte ovale brouillée par les vaguelettes. Subitement, elle s’assied et ôte ses sandales en m’expliquant joyeusement :



Pendant que j’essaye de la raisonner, elle continue de se déshabiller. Je sors mon ultime et piètre argument :



Elle ôte ses derniers vêtements et s’assoit sur le bord, les pieds dans l’eau, les orteils qui jouent dans les graviers.



Elle me tend la main et l’agite dans le vide.


Entre sagesse et plaisir d’une baignade, aiguillonné par d’excitation de l’interdit, le second l’emporte sans coup férir. Je me déshabille aussi et lui donne la main. Elle s’en empare avidement et me tire dans son sillage.



Elle balaye des bras le petit chenal, d’un roseau à l’autre, en avançant. L’eau monte rapidement jusqu’à sa poitrine et juste au-dessus de mon nombril. On quitte les roseaux, mais elle ne dévie pas d’un pouce. Elle fait encore trois pas.



Elle a raison, comme trop souvent. Je le lui confirme. L’eau est moins chaude qu’en lisière, délicieusement tiède. Une invitation qu’elle saisit :



Ce n’est pas une question. Je libère ses épaules et m’accroupis pour rafraîchir les miennes, le menton au raz de la surface. Line écoute attentivement à gauche, à droite, prend ses repères, puis se jette en avant. Une, deux, trois brasses. Elle continue.



Elle éclate de rire :



Elle fait la sourde oreille.



Cette fois, j’ai hurlé, avec un tremblement dans la voix. Elle continue tranquillement d’avancer tout droit, lentement. Je me précipite derrière elle en marchant tant bien que mal sur les graviers glissants. Au moment où j’arrive à son niveau, elle cesse de nager, pose les pieds au fond et tente de s’échapper d’un saut. Je l’attrape à bras-le-corps par la taille. Elle se débat furieusement, manque de nous faire tomber à la renverse :



Je la ceinture tant bien que mal. Subitement, elle me repousse en sanglotant :



Comme elle l’a craché, le mot est une insulte, presque une grossièreté, que je reçois en pleine figure. Ce n’est pas la première fois, ce ne sera pas la dernière, mas il me fait d’autant plus mal que je suis bien obligé de lui donner raison : on est à trois mètres du bord, la profondeur a bien diminué, il n’y avait aucun risque. Je reste muet, aussi meurtri qu’elle.


Mon silence l’émeut, sa colère s’efface aussi vite qu’elle a éclaté.



Il y a un accent de revanche dans sa voix.



Je ne m’y ferai jamais, elle a une boussole dans la tête. Elle refait quelques brasses, les genoux au ras du gravier, avant d’abandonner, à quatre pattes dans l’eau. Elle crapahute jusqu’à la berge et s’assied sur un banc de galets chauds, les bras levés, victorieuse.


C’est alors que je l’aperçois, avec horreur. Il est à moitié lové au soleil, à moitié à l’ombre d’une grosse pierre. Un serpent, à peine à un mètre de nous. Mes bras se hérissent malgré moi, le soleil semble subitement froid. Paralysé, je chuchote :



J’ai perdu ma langue et mes moyens, Line a compris que je ne plaisante pas. Elle avance les fesses de quelques centimètres et enroule ses bras autour de ses genoux, comme pour ne pas laisser traîner les mains au sol. Au froissement des graviers, l’animal recule un peu la tête puis reste immobile. De temps en temps, il hume l’air de sa langue bifide.



Je m’attends à ce qu’elle bondisse et je m’apprête à la cueillir, mais elle tourne lentement la tête du côté du reptile, concentrée, puis souffle :



Je devrais la tirer vers moi et sauter à l’eau, mais j’en suis incapable. À la place, je m’entends avec stupéfaction lui répondre à mi-voix :



Elle fait une pause, réfléchit.



Mais Line a trouvé un nouveau défi à la hauteur de sa curiosité. Avec un sang-froid aussi imperturbable que celui du reptile, elle pivote et se tourne très lentement vers lui.



Alors je raconte, avec des frissons bien que j’aie subitement trop chaud. La tête qui recule, la langue qui fait des apparitions rapides et balaie l’air comme un éclair. Le corps qui se déroule insidieusement, la bosse qui l’orne à une trentaine de centimètres de la tête.



Rien n’y fait. Avec une lenteur qui m’exaspère, Line allonge le bras, approche sa main au ras du sol, paume vers le haut, doigts tendus. Je commente à voix basse, comme un présentateur de télévision :



Mais Line s’est immobilisée. Elle pose délicatement la main par terre, les doigts un peu écartés parmi les graviers ronds, puis elle attend. Je suis mort de trouille, mais je résiste à l’envie de l’arracher de là et de fuir. La couleuvre n’arrête pas de sortir sa longue langue et de la gigoter en tous sens. J’y vois un mauvais présage, un énervement. Line glisse sa main trois centimètres plus loin. La couleuvre recule un peu, puis s’avance et le miracle se produit. Elle glisse sur les doigts de Line qui retient son souffle. C’est elle qui me raconte, maintenant :



Puis la couleuvre dérape sur le côté, contourne la main ouverte et s’en va paresseusement.


Alors que j’ai l’impression de sortir d’une trop longue apnée, une larme de bonheur roule sur la joue de Line. Elle se lève tout doucement, comme pour ne pas rompre la magie du moment, cherche ma main et chuchote :




* * *