| n° 17662 | Fiche technique | 59657 caractères | 59657Temps de lecture estimé : 34 mn | 22/11/16 |
| Résumé: Un retraité un peu misogyne décide de louer une chambre pour s'assurer un revenu. Évolution de ses rapports avec sa locataire. | ||||
| Critères: fh hplusag amour portrait | ||||
| Auteur : P.R. de Montels Envoi mini-message | ||||
Jean-Pierre Esclaffié a pris sa retraite d’enseignant d’éducation physique il y a quelques années. Marié, sans enfants, il a perdu sa femme voilà trois ans. Ce n’est pas que le grand amour régnait encore entre eux après vingt ans de mariage. Les premières années de vie commune furent extraordinaires, mais les dernières années, sans être catastrophiques, étaient d’une banalité décevante, entrecoupées de crises sérieuses. Au milieu s’était établie une façon de vivre relativement calme, mais où l’amour réel était peu présent, un modus vivendi de relative indépendance et de non-agression prévalant.
Ayant toujours été un peu sauvage, il n’avait pas une vie sociale très développée. Il pratiquait toujours son sport préféré – le tennis – et la course à pied. Mais avec les années il devait réduire la voilure, son corps se montrant de moins en moins résistant, et surtout mettant plus de temps à récupérer.
Il occupait une maison individuelle dans un lotissement un peu résidentiel. Il avait peu de contacts avec ses voisins. À vrai dire, il trouvait qu’il se sentait un peu seul et il devait s’avouer qu’il avait du mal à accepter l’absence définitive de sa femme, même si parfois leur relation avait été orageuse. Son métier d’enseignant et le sport avaient beaucoup occupé sa vie, son épouse lui suffisant – malgré les désaccords – pour satisfaire une libido qui n’était pas son premier souci. Il préférait diminuer son temps aux dix kilomètres qu’augmenter son temps au lit.
Toutefois, la nature a ses besoins ; et pour la satisfaire, ne voulant pas se compliquer la vie, une fois toutes les deux semaines il prenait rendez-vous avec une « escort » qui, après quelques minutes de massage de son corps, le laissait se repaître de son propre corps. La relation, très professionnelle au début, prit un caractère plus amical au fil des semaines. Pour ne pas se lasser de ce type de relation, il prit l’habitude de varier ses rendez-vous en ayant deux habituées plutôt qu’une, ce qui lui permettait de varier les prestations.
L’une, Anaïs, lui amenait une relation plutôt physique. La séance était un échange de caresses qui finissait par un rapport dans lequel Anaïs ne s’économisait pas à le satisfaire, mais également semblait jouir pleinement et bruyamment des attentions qu’il lui prodiguait. Si leurs rapports étaient très sensuels et « chauds », par contre ils semblaient dépourvus de sentiments et de gestes de douceur.
À l’inverse, sa relation avec Chloé était empreinte de gestes tendres et quasi amoureux, mais leurs rapports physiques étaient très neutres. Il ne savait jamais si elle avait pris son pied ou non. Et impossible de la faire parler à ce sujet. Il trouvait cela un peu frustrant, tout comme il trouvait un peu frustrant qu’Anaïs n’y mette pas plus de sentiments. En assemblant les deux, il avait un tout ! Toutefois, il ne perdait pas espoir qu’un jour chacune lui fasse cadeau du tout.
Certes, il ne se sentait pas vraiment malheureux, mais les soirées en solitaire lui pesaient un peu. Il avait bien quelques amis, mais il était ennuyé pour les recevoir, car la cuisine n’était pas son point fort. Et les amener au restaurant n’était pas dans ses moyens financiers. D’ailleurs, en évoquant ses possibilités financières, il se faisait un peu de souci. Sa maison lui revenait relativement cher car, située dans une résidence protégée, les charges étaient assez élevées. Cela faisait un petit moment qu’il songeait à ce problème. De ses multiples réflexions, il en vint à conclure qu’il pourrait éventuellement louer une des deux chambres d’amis – très rarement utilisées – à un étudiant, ce qui allégerait la charge financière et pourrait peut-être animer sa maison. L’aménagement intérieur de sa résidence pouvait se prêter à ce genre de cohabitation, étant donné que sur le palier du premier étage s’ouvrait les deux chambres et une salle d’eau, sa chambre et sa salle de bain étant au rez-de-chaussée, la seconde chambre de l’étage lui servant souvent de salle de rangement, de sport, mais pouvant toujours revenir à son utilité première de chambre d’amis.
Jean-Pierre mit pas mal de temps à cogiter sur ce sujet de location de chambre et à arriver à la conclusion que ce pouvait être une solution non définitive à un problème financier comme à une certaine façon de rompre sa solitude dans la maison. La décision définitivement prise, il mit une annonce dans le journal, tout de même un peu anxieux car ce mode de vie allait changer ses habitudes, et inquiet de trouver un étudiant avec lequel il serait amené à partager une partie de sa vie, si ce n’est une partie d’intimité.
Dans la semaine qui suivit, il reçut un appel d’une étudiante intéressée pour le rencontrer et le visiter. Sur le moment, il faillit lui dire que la chambre était déjà louée. Il n’avait pas – et pourquoi ? – envisagé que ce pourrait être une jeune fille qui serait intéressée. Peut-être son côté misogyne ou son côté inconscient que le monde était essentiellement masculin. Pris un peu de court, il n’osa pas toutefois repousser la demande, et c’est d’un ton un peu bourru qu’il donna un rendez-vous pour le lendemain à 18 heures.
Quand il ouvrit la porte après le coup de sonnette, il se trouva en présence d’une jeune femme d’une vingtaine d’années, de taille moyenne, blonde aux cheveux mi-longs, habillée sobrement d’un jean et d’un sweat-shirt aux couleurs neutres. Apparemment un peu intimidée devant l’air assez renfrogné du maître de céans, elle se présenta : Anna Deschamp. Jean-Pierre la fit entrer dans le salon et commença à la cuisiner sur ses raisons de louer une chambre chez l’habitant, quelles étaient ses études, d’où elle venait, quels étaient ses projets, et surtout il lui asséna toutes les conditions et restrictions auxquelles le locataire devait se soumettre. Le débit était rapide, le ton peu amène, le regard assez revêche.
Durant les premiers instants, Anna fut prise de panique et ne savait que répondre devant ce flot de paroles et ce ton inamical, voire provocateur. Laissant Jean-Pierre terminer son exposé, elle jeta un œil sur la pièce dans laquelle ils se trouvaient. Un sourire de délassement apparut sur son visage tendu quand elle aperçut le magnifique Pleyel qui prenait tout un coin de la pièce. Elle se dit qu’elle avait là peut-être un allié ; elle interrompit Jean-Pierre :
Un peu désarçonné par la question soudaine, Jean-Pierre répondit sur un ton différent :
Puis après quelques secondes de silence :
Troublé par le changement de ton et le côté incisif des paroles de la jeune femme, il hésitait à répondre. D’une part, il ne voulait pas perdre la direction de la conversation ; d’autre part, il était tenté et assez curieux d’écouter à nouveau des notes sortir de cet instrument muet depuis plus de cinq ans. Combien de fois avait-il apprécié les notes qui s’en étaient échappées, mais aussi combien de fois l’avait-il maudit quand les gammes se succédaient à perte d’heures !
Anna était enthousiasmée par sa visite : les conditions financières ne dépassaient pas son budget, et surtout la présence du piano. Beaucoup moins par le personnage plutôt hermétique et, au premier abord, antipathique qu’elle avait devant elle. Peut-être croyait-il se donner une contenance en jouant un personnage désagréable parce qu’il était intimidé ? Peut-être n’aimait-il pas ou se méfiait-il des femmes ?
Sur ce, il raccompagna la jeune femme à la porte.
Toute la soirée et le lendemain, Jean-Pierre réfléchit à son problème, remettant en cause la décision de louer, de louer à un inconnu, de louer à une jeune fille. Finalement, le fait que la jeune fille soit étudiante en musique emporta sa décision alors qu’au premier abord il n’était pas favorable à cette circonstance. Pourquoi ? Il ne savait l’exprimer clairement, et il préférait s’abstenir de trop s’y appesantir.
Le soir donc, après qu’Anna lui eut dit au téléphone qu’elle était intéressée, il donna son accord.
Anna vint s’installer le premier jour du mois, qui se trouvait être un dimanche, ce qui lui facilita son petit déménagement. Elle avait peu d’affaires. Il était prévu qu’elle prendrait ses repas à l’extérieur, la chambre n’étant pas équipée pour faire de la cuisine. Aussi à midi déjeunait-elle souvent au restaurant universitaire ou dans une restauration rapide, se contentant le soir d’un yaourt ou d’un morceau de fromage dans sa chambre. Pour le petit déjeuner, il était convenu qu’elle pouvait utiliser la cuisine, un coin du frigo lui étant réservé pour son lait, beurre et confiture.
Les premiers temps, l’atmosphère entre Jean-Pierre et Anna fut un peu tendue, pas hostile, mais empreinte d’une certaine gêne, chacun cherchant sa place pour à la fois être à l’aise sans toutefois gêner son voisin. Les échanges de paroles étaient polis, mais relativement froids, surtout de la part de Jean-Pierre. Il était conscient que vivre l’un à côté de l’autre nécessitait un certain effort de bienveillance et de courtoisie au-delà de la simple politesse, mais un drôle de sentiment de crainte de l’inconnu l’empêchait d’aller au-delà de la simple politesse.
Au fil des jours l’atmosphère se détendit toutefois un peu, et quand Anna lui demanda si elle pouvait utiliser le piano en son absence, pour ne pas le gêner, il lui donna son accord après une petite réflexion, mais, dans son for intérieur, il souhaitait depuis un moment qu’elle le lui demandât. Pourquoi ne le lui avait-il pas proposé spontanément ? Encore une fois, il ne savait fournir une explication claire.
Il se surprit à rentrer plus tôt que prévu pour le simple plaisir d’entendre à nouveau le son de ce piano qui s’était tu si longtemps. Il se rendit compte qu’il lui avait manqué. Rentré sans faire de bruit, il se tenait dans l’embrasure de la porte, Anna lui tournant le dos. Ses oreilles se remplissaient des notes gaies de Mozart. Ses yeux mi-clos se surprirent à observer le dos droit et bien dénudé de la pianiste. La taille était fine et l’assise des fesses ferme. Un sentiment bizarre s’emparait de lui, qu’il ne pouvait réellement définir, mais qui troublait son corps de façon imprécise, mais réelle. Se ressaisissant brusquement, il quitta l’embrasure de la porte et ressortit un moment faire quelques pas dans le quartier, le temps que le trouble ressenti se disperse.
Anna, toute à sa partition, eut tout de même l’impression d’une présence derrière elle. Elle n’osa pas se retourner de suite pour vérifier, mais quand elle le fit à la fin du morceau, elle ne put que constater le vide derrière elle. Elle ne s’appesantit pas sur l’incident, n’étant pas de nature craintive ou peureuse et se dit qu’elle avait été sujette à une illusion ou que Jean-Pierre était rentré plus tôt. Mais son absence l’intrigua tout de même. Aussi, à son retour, lui demanda-t-elle s’il n’était pas passé un moment avant. Surpris, Jean-Pierre concéda qu’il était venu chercher un document avant de ressortir. Il n’osa pas avouer qu’il était resté un moment à l’écouter et l’observer. Anna se contenta de cette réponse qui la rassurait.
Les repas du soir qu’il prenait seul dans sa cuisine sans problème de sentiment d’isolement jusqu’à l’arrivée d’Anna commençaient à lui peser. Alors qu’il sentait la présence de sa locataire dans la maison, il était pris d’un sentiment de frustration et de solitude qu’il n’avait pas connu alors qu’il était le seul occupant. Il ne pouvait s’empêcher de penser à cette jeune fille qui se trouvait également seule à l’étage. Se nourrissait-elle convenablement ? Éprouvait-elle, elle aussi, l’impression d’isolement ? Que devait-elle penser de l’ours qui la tenait à distance ?
Après une quinzaine de jours à se poser des questions et se torturer l’esprit sur sa façon de faire, sur ses véritables motivations, il prit la décision de proposer à Anna de prendre ensemble leur repas du soir.
Anna, le soir, dînait à la va-vite avant de se remettre à ses études, mais ne pouvait s’empêcher souvent de penser à son propriétaire, seul, devant son assiette. Il n’était pas du genre causant, plutôt bourru, mais il lui semblait déceler une certaine tendresse sous la carapace. Dans les yeux verts entourés de leurs rides, elle avait vu plusieurs fois une lueur de gentillesse. Elle était persuadée que le véritable personnage était beaucoup mieux que ce qu’il voulait paraître. Timidité ou manque de confiance en soi ? Elle aimerait bien percer la carapace. Même physiquement, l’homme l’intriguait. Elle ignorait son âge exact, mais elle trouvait un certain charme à ce physique apparemment solide, peu enrobé, au visage aux rides marquées, mais peu nombreuses, à ses cheveux bruns clairsemés de fils d’argent.
Alors qu’un soir après les cours elle rentrait, les bras chargés de son cartable, de son sac à main et d’un plastique rempli de yaourts, fromage, tomate et pain, Anna eut la surprise de s’entendre interpellée par son propriétaire :
Surprise par cette avancée conviviale, Anna se trouva quelques secondes sans voix. Se ressaisissant, elle remercia Jean-Pierre de son offre et lui demanda à y réfléchir jusqu’au lendemain matin. Jean-Pierre lui répondit « Bien entendu », avant de regagner le salon.
Il était un peu déçu, sans se l’avouer, qu’Anna n’ait pas approuvé immédiatement sa proposition. Mais elle n’avait pas dit non d’emblée. Il se dit qu’après avoir tant hésité à lui faire sa proposition, il était devenu quasiment évident pour lui qu’elle allait sauter sur l’occasion. « Quel idiot tu fais ! » se dit-il.
Anna, tout en montant à l’étage, ne put s’empêcher de penser qu’elle aurait pu donner son accord de suite. La proposition l’avait, certes, surprise, mais l’idée en elle-même avait déjà germé dans son esprit quand elle pensait à Jean-Pierre dînant seul dans sa cuisine. Pourquoi avoir mis un délai à sa réponse ? Elle ne pouvait l’expliquer. Aussi, après avoir déposé ses paquets, redescendit-elle pour répondre affirmativement à Jean-Pierre. Elle lut dans son regard un sentiment de satisfaction bien au-delà du ton que prit ce dernier pour lui dire combien il était heureux de cette décision.
Pour fêter l’évènement, il ouvrit une bouteille de vin blanc et, tout en sirotant leurs verres, ils devisèrent de choses et d’autres. La bouteille étant presque vide, ils s’aperçurent que l’heure du dîner était arrivée ; Jean-Pierre proposa qu’ils débutent immédiatement leur nouvel accord. C’est en plaisantant et de façon un peu gauche, par excès de zèle de part et d’autre, qu’ils se mirent aux fourneaux.
Les semaines suivantes virent Jean-Pierre rentrer souvent plus tôt. Il aimait écouter Anna au piano. Il ne se cachait plus. Soit il l’écoutait depuis la pièce à côté tout en lisant ou effectuant une quelconque tâche, soit il s’asseyait non loin d’elle et l’observait tranquillement, s’abstenant de tout commentaire. La présence de cette jeune femme proche de lui, lui procurait une impression bizarre qu’il n’arrivait pas à définir. Par son âge, elle aurait pu être sa fille, mais ce n’étaient pas des sentiments filiaux – dont il connaissait mal la nature, certes, puisqu’il n’avait jamais eu d’enfants.
Il se rendait compte que, les jours et les semaines passant, il prenait de plus en plus conscience de la réalité physique de sa pianiste. Ce corps qu’il avait estimé au premier jour juvénile sans l’avoir réellement regardé s’affermissait dans son regard, devenait plus adulte. Maintenant, il se surprenait à faire attention aux tenues vestimentaires d’Anna, à ses décolletés, à la longueur de ses jupes. Il prenait conscience qu’il était devenu sensible à la beauté de cette jeune femme, cette beauté qu’il avait ignorée les premiers temps, mais qui semblait grandir au fil des jours.
Anna appréciait que Jean-Pierre lui ait donné toute latitude pour l’usage du piano et qu’il appréciait l’écouter. Cependant, sa présence à son côté pendant qu’elle travaillait ses partitions la gênait un peu. Mais devant l’air heureux de Jean-Pierre, elle n’osait le lui dire. Elle finit par s’habituer à cette présence silencieuse et contemplative. Ce n’est pas qu’elle finit par l’occulter, mais plutôt elle en ressentit un sentiment de plaisir personnel et intime. Quelqu’un, Jean-Pierre, aimait l’écouter. Elle avait déjà conquis un public.
Les mois d’hiver arrivant, Jean-Pierre allumait le feu dans la cheminée du salon. Il avait l’habitude de passer la soirée à lire ou regarder la télévision dans la douce chaleur que la consumation des bûches de chêne ou de hêtre procurait. Il ne manqua pas de proposer à Anna de profiter de la cheminée et de sa chaleur dans la mesure où elle en aurait le temps et serait intéressée.
Anna ne sortait pas souvent le soir. Elle avait peu d’amis et, en dehors d’éventuels concerts de musique classique, n’assistait qu’à peu de spectacles. Elle apprécia la proposition de son logeur, et plusieurs fois dans la semaine descendait passer la soirée près du feu. Si Jean-Pierre lisait, elle étudiait ses cours ou lisait également ; et si Jean-Pierre désirait regarder un film ou une émission particulière, ils regardaient ensemble, échangeant leurs impressions en fin d’émission. Au début, les échanges étaient empreints de courtoisie, chacun ne désirant pas contredire trop ouvertement l’autre ; mais avec le temps, les réactions devinrent plus naturelles et les opinions contraires plus affirmées. De la provocation réciproque venait parfois s’y mêler. Et la discussion pouvait finir en chamaillerie. En fait, chacun avait fini par aimer provoquer et taquiner l’autre.
Au cours de ces chamailleries, il leur arrivait de faire semblant de se frapper, de se mettre en colère, de bouder. Et il arriva qu’un soir, après une de ces scènes de fausse dispute, Anna, pour se faire pardonner ses paroles, entoura de ses bras Jean-Pierre et lui déposa un baiser rapide sur le front en lui déclarant « J’adore quand vous boudez… » Le relâchant, elle lui souhaita le bonsoir et monta dans sa chambre sans attendre de réponse.
Jean-Pierre resta bouche bée, surpris par ce geste familier et sa spontanéité. Alors qu’Anna avait disparu de sa vue, il avait l’impression de sentir ses lèvres sur son front. Sensation douce qui le perturbait. Étaient-ils donc devenus plus familiers qu’il ne le supposait ? Un sentiment d’amour filial se serait-il emparé d’Anna – jeune fille qui ne parlait jamais de ses parents – vis-à-vis de lui qui pourrait être largement son père ? Mais lui-même, quels véritables sentiments nourrissait-il à son encontre ? Parfois, il voyait bien en elle une fille qu’il aurait pu avoir, mais aussi il voyait parfois une jeune femme au corps quasiment parfait, ravissante, qui, malgré ses efforts pour ne pas tomber dans le piège des sentiments amoureux, éveillait ses sens.
L’autre jour, alors qu’il était monté à l’étage pour récupérer un dossier dans la seconde chambre, la porte de la salle d’eau était entrebâillée et son regard avait aperçu le corps blanc aux seins en pomme, au pubis à la toison châtain en triangle, qui dégoulinait sous l’eau de la douche, les bras en arrondi au-dessus de la tête pour maintenir la chevelure hors du jet d’eau. Une vraie vision sculpturale. Cette vue – certes furtive – s’imprégna dans sa tête et il ne put s’empêcher de sentir son sexe réagir malgré son effort de volonté de ne pas tomber dans le piège du plaisir charnel.
Allant se coucher, il ressassait toujours les mêmes pensées, et une fois au lit il ne put chasser de son esprit l’image volée de la salle d’eau. Il lui semblait, alors que ses yeux étaient fermés, qu’il voyait la scène sur un écran. Son bas-ventre le démangeait et il ne put éviter que sa main se porte à son membre déjà bien développé. Le plaisir montant, il cessa de lutter et s’y adonna entièrement. Quelques va-et-vient de sa main sur sa hampe raidie eurent raison de lui, et le foutre jaillit entre ses doigts, lui faisant pousser un grand soupir alors que tout son corps ressentait un apaisement total. Il s’endormit aussitôt.
Anna, après le baiser, était rapidement montée dans sa chambre. En fait, elle avait fui, car elle venait de se rendre compte que son geste spontané était le premier de ce genre entre eux et qu’elle avait aperçu un grand étonnement dans le regard de Jean-Pierre. Tout en se préparant à se mettre au lit, elle essayait d’éclaircir ses idées. Elle était heureuse de sa spontanéité et de son baiser sincère, mais elle avait peur d’avoir choqué Jean-Pierre. Toutefois, elle se rendait compte que son baiser était vraiment spontané et sincère, qu’elle était heureuse que ses lèvres aient effleuré sa peau. Elle hésita un moment à se donner du plaisir avec l’image des yeux étonnés de Jean-Pierre ou à éloigner auparavant cette image. À trop hésiter, elle finit par s’endormir, son majeur posé sur son bouton de rose.
Quelques jours plus tard, Anna revint de ses cours avec une bonne grippe, les yeux rouges, des courbatures dans tous les membres. Au repas du soir, elle n’avait aucun appétit et tremblait comme une feuille. Jean-Pierre lui mit sa main sur le front et décréta que la fièvre était à plus de 39°. Il prescrivit un cachet d’aspirine et confectionna un bon grog pour tous les deux. Anna monta se coucher de suite après.
Jean-Pierre était inquiet tout de même. Après avoir passé un moment devant la télévision, il songea qu’il pourrait bien aller voir comment allait Anna. Un peu gêné de cette démarche qui consistait à pénétrer dans la chambre de la jeune femme, il se raisonna en se persuadant qu’il fallait bien qu’il veille sur elle, étant donné qu’ils étaient seuls.
Arrivé sur le palier, il constata que la porte n’était pas fermée, mais simplement poussée. Il l’ouvrit un peu plus et jeta un regard à l’intérieur de la pièce. La lumière du palier lui permit de distinguer le corps d’Anna à demi vêtu sur le lit ; elle gémissait. En s’approchant, il vit que son visage était trempé de sueur, ses vêtements collés à son corps. Ses propos tenaient plus du délire que de la cohésion. Comprenant qu’elle était en surchauffe de fièvre, il se précipita dans la salle d’eau et en revint avec un gant de toilette mouillé à l’eau froide qu’il lui passa délicatement sur le visage. Il en disposa un sur le front tandis qu’avec un autre il essuyait la sueur sur toutes les parties dénudées de son corps. Il recommença l’opération plusieurs fois jusqu’à ce les paroles délirantes cessent et qu’il ait pu constater que la sueur se tarissait. Disposant un simple drap sur son corps, il quitta la chambre, laissant tout de même la porte entrouverte.
Dans la nuit, il vint deux fois observer si la fièvre n’était pas remontée. Anna dormait avec une respiration régulière, et sa main posée sur son front le rassura. Il ne put s’empêcher de rester quelques minutes à observer le visage d’Anna, maintenant paisible. Sa pensée revint quelques minutes en arrière, quand sa main munie du gant en parcourait le corps fort dénudé. Pris par le besoin impératif de faire tomber la fièvre il n’avait pas laissé son esprit vagabonder. Mais maintenant que l’urgent était derrière, il revoyait les formes que sa main avait effleurées : sa gorge dénudée laissant apparaître en presque totalité ses deux seins que ses doigts avaient sentis fermes sous la caresse du gant de toilette, son ventre plat et ferme, la toison dépassant d’un string bien petit, des jambes au galbe magnifique.
Il dut faire un gros effort pour s’éloigner de la chambre et regagner son lit. Avant de s’endormir, il ne put qu’admettre qu’il était de plus en plus sensible au physique d’Anna, que vouloir rejeter cette évidence était inutile. Malgré le sentiment de malaise qu’il ressentait, il finit par s’endormir.
Le lendemain matin, l’état de santé d’Anna était un peu mieux, mais son état de fatigue était extrême, aussi accepta-t-elle que Jean-Pierre lui monte un bol de lait avec une tartine beurrée au lit. De même le midi et le soir but-elle un bol de bouillon de légumes. Ce régime dura deux jours puis, les forces revenant, elle put se lever pour les repas. Elle n’arrêtait pas de s’excuser auprès de son garde-malade et de le remercier.
Anna n’avait qu’un souvenir flou de sa première nuit de grippe. Elle avait bien ressenti la présence de Jean-Pierre à ses côtés, les soins qu’il lui avait prodigués pour faire tomber la température, le gant mouillé et froid qui lui caressait le corps qu’elle sentait peu couvert. Mais le bienfait du traitement et son état de fatigue eurent raison d’un quelconque sentiment de pudeur. Elle se contenta le lendemain de remercier son infirmier improvisé sans lui poser de questions sur les désordres de sa tenue.
Jean-Pierre devait s’avouer qu’il trouvait un certain plaisir à être à ses petits soins ; lui qui avait peur que prendre un locataire pouvait troubler sa tranquillité et son intimité appréciait maintenant d’avoir à s’en occuper et d’être un peu entré dans cette intimité.
Après la semaine de grippe, le cours normal des jours reprit. Jusqu’à présent, durant les week-ends chacun vaquait à ses occupations. Anna étudiait ou passait le dimanche avec des amis, ce qui était peu fréquent. Jean-Pierre sortait peu, mais parfois après le tennis ou une course à pied restait déjeuner avec des camarades de sport au club. Après deux week-ends où aucun n’avait rien fait, Jean-Pierre proposa à Anna de visiter, le dimanche suivant, un château cathare qui se trouvait à une trentaine de kilomètres. Surprise, mais ravie, Anna donna son accord.
La visite du château se fit par un temps frais, mais beau. Le guide, une jeune historienne stagiaire, connaissait bien son sujet et était intéressante. Après la visite, ils se rendirent au village voisin où il n’y avait qu’un seul restaurant. Ils ne furent pas déçus par la cuisine familiale qui y était servie. Ils devisaient tranquillement, et le petit vin des Corbières augmentait le plaisir qu’ils ressentaient d’être ensemble en ce lieu. Cela les changeait de la cuisine de Jean-Pierre. Jean-Pierre n’a jamais prétendu cuisiner : « Je fais à manger », précisait-il quand on lui demandait s’il cuisinait.
La salle du restaurant était une ancienne cave à vin de vigneron au décor paysan. Sombre, intimiste. Jean-Pierre ne pouvait s’empêcher d’un sentiment de fierté. Il voyait les coups d’œil admiratifs et concupiscents que certains clients lançaient sur sa vis-à-vis. Anna, toute à sa discussion, ne voyait pas l’intérêt qu’elle suscitait. Elle était heureuse de se trouver là. Elle était heureuse de la présence de Jean-Pierre. Elle était heureuse de leur accord. Pourquoi ? La question lui traversa l’esprit, mais elle refusa de s’y attarder, voulant rester tout simplement dans le ressenti.
Après le repas, ils firent une promenade autour du petit lac voisin. Le froid, accentué par le vent du Nord qui s’était levé, les décida à regagner la maison et le feu de la cheminée qu’ils s’empressèrent d’allumer dès leur arrivée. Anna proposa de jouer un peu du piano. Jean-Pierre l’écouta tout en lisant le dernier livre de Tonino Benacquista, Homo Erectus. C’était une lecture pour célibataire. Il en aimait l’humour et la réalité.
Ils dînèrent des restes de la veille, assis sur le tapis, tout en regardant l’émission de variétés diffusée par la deuxième chaîne. Tout cela était d’un calme, d’une sérénité, d’un accord parfait. Jean-Pierre était heureux de son dimanche. Au moment où il décida qu’il allait se coucher, Anna se leva et, prenant son visage entre ses mains, lui dit « Un grand merci pour cette belle journée ! » et elle lui déposa un bref baiser sur les lèvres. Le temps de reprendre ses esprits et de bafouiller « De riiien… », elle avait disparu dans l’escalier.
Il eut du mal à trouver le sommeil. Ce baiser était toujours sur ses lèvres. Il n’osait se les frotter, de peur de le faire disparaître. Du baiser toujours ressenti, son esprit se remit en images la vue du magnifique corps entraperçu sous la douche, ses doigts se remémorèrent les courbes caressées lors de la séance du gant mouillé à l’eau froide au moment de la grippe. Il ne put empêcher son sexe de le démanger entre ses cuisses, et instinctivement il le saisit. Sans plus se poser de questions, il laissa sa main faire ce qu’elle savait si bien faire dans ces cas-là. L’apaisement et le sommeil suivirent la montée de l’excitation et l’explosion finale.
Arrivée dans sa chambre, Anna s’assit sur son lit et réalisa qu’elle venait d’embrasser Jean-Pierre sur les lèvres. C’était spontané, irréfléchi, dingue ! Quelle mouche l’avait piquée pour en arriver à un baiser si intime alors qu’un baiser sur la joue aurait dû suffire ? C’est son corps qui l’avait trahie. C’est cette vague de chaleur qui tout d’un coup l’avait envahie, l’avait poussée à se saisir du visage de Jean-Pierre et à poser ses lèvres sur les siennes. À se repasser la scène en esprit, avec le regard étonné de Jean-Pierre, le goût de ses lèvres encore sur les siennes, elle sentit à nouveau la chaleur l’envahir, son bas-ventre la démanger, sa vulve devenir turgescente, et un filet de mouille couler le long de ses cuisses. Sa main vint presser, à l’intérieur de son string, un abricot entrouvert et son majeur commença à flatter son bouton qui ne se fit pas prier pour s’extraire de sa capuche et l’emporter très vite aux nues avec le visage de Jean-Pierre en toile de fond.
Le lendemain matin au petit déjeuner, nul ne fit allusion à la fin de soirée de la veille. Seule une certaine petite gêne semblait légèrement flotter dans l’atmosphère à l’odeur de pain grillé. Le soir, l’incident – mais y avait-il eu incident ? – était totalement oublié et la vie quotidienne reprit son cours.
Quelque temps plus tard, à la suite d’une course à pied particulièrement éprouvante, Jean-Pierre se retrouva « moulu de partout », disait-il. Tous ses muscles lui faisaient mal. Tout en se moquant un peu de lui, Anna lui proposa de le masser à l’huile d’arnica. Elle fut très surprise qu’il approuve de suite sa proposition. Elle s’attendait à une certaine réticence due à la pudeur. Et elle avait proposé cela plus pour avoir l’air de compatir à sa souffrance que pour le soigner réellement. Pour se donner une certaine contenance et gagner du temps, elle lui précisa qu’elle n’était pas une experte des massages, mais qu’elle voulait bien y mettre toute sa bonne volonté. Jean-Pierre sourit et lui dit qu’ils pouvaient s’y mettre.
Anna alla chercher l’huile qu’elle avait repérée dans l’armoire à pharmacie et se rendit dans la chambre de Jean-Pierre après s’être lavé les mains. C’était la première fois qu’elle pénétrait dans cette chambre qu’au premier coup d’œil elle jugea bien rangée. Elle découvrit Jean-Pierre allongé sur une grande serviette de bain étendue sur le lit et vêtu de son seul slip. C’était aussi la première fois qu’elle voyait son bailleur aussi peu habillé et en fut très surprise sans savoir pourquoi. Les muscles étaient bien dessinés, la graisse ne servant qu’à remplir les creux. Elle trouva beau ce corps plus très jeune, mais qui ne voulait pas vieillir. Il lui fallut quelques secondes pour se ressaisir. Heureusement qu’à plat ventre, Jean-Pierre ne pouvait guère la voir !
Après avoir enduit le dos d’huile, elle commença le massage. Ses mains, au début un peu maladroites, prirent de l’assurance. Jean-Pierre ne disait rien, mais semblait apprécier le doux malaxage de ses dorsaux. Après le dos, Anna s’attaqua aux jambes, mollets et arrière des cuisses. Les deux jambes terminées, elle demanda à Jean-Pierre de se retourner, ce qu’il fit immédiatement tout en la félicitant de sa dextérité. Elle reprit le massage des pectoraux, des épaules et des abdominaux. Ils rirent quand le massage du ventre y provoqua des gargouillements.
Ses doigts massaient en rond, du plexus à la lisière des poils pubiens qui s’échappaient de l’élastique du sous-vêtement, provoquant à chaque passage un léger affaissement du pubis. Délaissant le ventre, Anna enduisit les cuisses. Elle prenait plaisir à triturer, avec douceur, les quadriceps fermes de Jean-Pierre et surtout les adducteurs qui sont une masse musculaire très souple. Ses mains passaient alternativement de l’intérieur des cuisses vers l’extérieur tout en remontant dans l’entrejambe. Prise par le besoin de bien faire et le plaisir qu’elle ressentait au contact de ses mains sur ces muscles, elle ne réalisa pas très vite que son massage pouvait avoir une autre conséquence que le bien-être des muscles. Son regard se posant sur le slip qu’elle côtoyait de ses doigts, elle vit que ce dernier était tendu par une boursouflure dont l’extrémité à la chair rougeâtre commençait à poindre sous l’élastique.
Affolée au premier abord, elle jeta un coup d’œil au visage de Jean-Pierre. Il avait les yeux fermés et ne bronchait pas. « Il est temps que j’arrête. » se dit-elle, tout en ne pouvant s’empêcher de regarder la boursouflure du slip qui semblait de plus en plus petit. Elle eut un peu de mal à quitter cette vue et à indiquer à Jean-Pierre que les « soins » étaient terminés. Avec un profond soupir, semblant revenir de quelque songe lointain, il la remercia. Jean-Pierre se dit que pour la remercier il lui aurait bien rendu le baiser qu’elle lui avait donné l’autre soir, mais il n’osa pas, d’autant plus qu’il était dans un état d’excitation dont il préférait sortir avant que cela ne l’entraîne vers quelque geste irrémédiable.
Elle était loin maintenant, l’attitude hautaine et bourrue des premiers temps. Consciemment plus qu’inconsciemment, il aspirait à plus de naturel et aussi – devait-il se l’avouer – à plus d’intimité. Maintenant et définitivement, il voyait en Anna non plus une gamine, mais une jeune femme, belle, séduisante, intelligente, capable de le mettre en émoi physique. Cela faisait quelque temps qu’il n’était pas allé voir ses petites amies « escorts » Anaïs et Chloé ; ses pensées étaient trop prises par Anna. Il s’efforçait de répondre à ses moindres désirs. Il faisait des efforts pour améliorer les menus. La contrepartie de cet enthousiasme était le fossé qu’il ne pouvait ignorer de la différence d’âge. Il lui semblait l’obstacle insurmontable à deux titres. Le premier était qu’Anna pouvait avoir quelques sentiments pour lui – et certaines attitudes le lui laissaient entendre –, mais ce ne pouvaient être que des sentiments de type filiaux. Le second, c’est que si Anna lui laissait paraître des sentiments favorables à son égard, ce ne pouvaient être que des sentiments d’amitié, de reconnaissance d’avoir accepté de la prendre un peu sous son aile. Souvent le soir, dans son lit, il ruminait ces raisonnements, mais il finissait souvent par les éloigner et remettait sur l’écran de son esprit la scène de la douche. Sa main prenait alors son membre et l’envoyait dans les nues.
Ils refirent l’expérience de la promenade dominicale. Il y a toujours quelque monument ou quelque site à visiter quand on désire passer un dimanche ensemble. La fréquentation de petits restaurants campagnards leur plaisait beaucoup. C’est lors de l’une de ces sorties que Jean-Pierre proposa à Anna de se tutoyer. Cela faisait un moment que l’envie de lui dire « tu » le démangeait. Il voulait par-là effacer en partie la différence d’âge et introduire un peu plus de familiarité. Anna approuva chaleureusement, lui avouant qu’elle y songeait depuis un certain temps, mais n’osait pas le lui proposer. Ils trinquèrent d’un verre de blanc – Jean-Pierre adorait le vin blanc sec et en avait rendu adepte Anna – pour fêter leur nouveau statut.
Quand les vacances d’été arrivèrent, Anna confia à Jean-Pierre son intention de participer durant deux semaines à un « trek » au Népal avec un groupe universitaire. Jean-Pierre ressentit un petit pincement, mais ne put qu’approuver, la voyant si enthousiaste de participer à cette aventure. Durant son absence, il tourna en rond dans la maison désormais silencieuse, le piano fermé. Ses repas en solitaire le convainquirent qu’il s’était bien habitué à la présence de sa locataire. Il revit Anaïs et Chloé, mais il n’y prit pas le même plaisir qu’autrefois, ses pensées n’arrivant pas à se fixer sur les caresses qu’il prodiguait ou celles qu’il recevait. Les deux jeunes femmes, sans qu’elles aient pu se consulter, lui dirent un peu la même chose : « Toi, tu nous couves quelque chose. » Ce à quoi il ne put que répondre « Non, je ne pense pas. C’est juste un peu de fatigue. »
À son retour du Népal, Anna ne passa que deux jours avec Jean-Pierre, ou du moins ne prit que les repas avec lui. Elle repartit avec une amie passer quelques jours dans un camp de naturistes en bord de mer. Le soir, Jean-Pierre ne pouvait s’empêcher de penser à Anna, nue sur la plage, nue dans les magasins et le restaurant, et surtout dans les boîtes à danser ou à échanger les partenaires. Il se traitait d’idiot de se tracasser ainsi, mais il ressentait alors combien comptait pour lui cette jeune femme.
À son retour, elle lui confia qu’elle avait passé un bon moment, mais ne lui donna pas trop de détails. Il n’osa pas insister. Ils reparlèrent du « trek » lorsqu’elle reçut les photos qu’elle lui commenta. La vie normale reprit son cours.
Un soir, assez tard, alors qu’ils étaient allés se coucher depuis un moment, Jean-Pierre qui lisait avant de s’endormir entendit, venant de l’étage, des bruits insolites pouvant être des gémissements. Craignant qu’Anna soit malade, il se leva, se passa une serviette autour des reins (il avait l’habitude de dormir nu) et grimpa lentement les escaliers. C’était bien des gémissements qu’il entendait, et arrivé au palier il n’en doutait plus. La porte de la chambre d’Anna entrouverte, il faillit se précipiter, mais un instinct soudain le fit ralentir et d’abord jeter un œil par l’entrebâillement.
Il resta figé. Anna était nue sur le lit ouvert, les jambes légèrement écartées, les yeux fermés, le visage extatique, une main caressant l’un de ses seins, l’autre s’activant sur son bouton de rose. Ses propres yeux s’arrondirent et s’emplirent de l’image de ce corps magnifique en pleine jouissance. Sa queue se raidit soudain et il dut la saisir dans sa main pour essayer de la calmer, mais plus il s’attardait devant ce spectacle aux sonorités montantes, plus il avait de mal à maîtriser ses réactions. Il redescendit rapidement dans sa chambre et termina ce qui ne pouvait que l’amener à l’apaisement, lui aussi les yeux fermés sur l’image qu’il avait conservée précieusement.
Cette nuit-là, au moment de se coucher, Anna avait repensé – pourquoi ? elle ne saurait le dire – à la séance de massage. Elle en revivait dans ses doigts tous les détails ainsi que les émotions produites par le frottement de ses mains sur la peau, les muscles de Jean-Pierre. Le massage des adducteurs, ses mains qui se rejoignaient dans l’entrejambe au niveau du périnée, la vue de la boursouflure qui avait distendu l’élastique du slip la mirent dans un tel état d’excitation qu’elle sentait les lèvres de son con gonfler et un début de mouille sourdre entre ses poils et se répandre sur ses cuisses. Sa main se porta instinctivement vers son bas-ventre et ses jambes s’écartèrent pour que son majeur atteigne facilement son bouton et le caresse d’un mouvement de plus en plus rapide. Ses yeux restaient fermés sur l’image du sexe de Jean-Pierre prisonnier de son sous-vêtement, mais qu’elle voyait comme s’il avait été à l’extérieur. Au moment où les doigts de son autre main se mirent à caresser son sein et en pincer le bout, elle eut l’impression que ce sexe s’approchait de ses lèvres ; mais à l’instant où elle allait le prendre, l’orgasme l’emporta et les images se brouillèrent.
Remise de ses émotions quelques minutes plus tard, elle s’aperçut que la porte de la chambre était restée entrouverte. « Pourvu que Jean-Pierre n’ait rien entendu ! » pensa-t-elle. C’est à ce moment qu’il lui sembla qu’un bruit bizarre – une sorte de râle, eut-elle l’impression – provenait du rez-de-chaussée. Écoutant attentivement, elle n’entendit plus rien. Elle en conclut à un ronflement ou un gros soupir de Jean-Pierre dans son sommeil.
Depuis quelque temps déjà, Jean-Pierre n’avait pu résister à la curiosité de voir comment pouvait vivre Anna dans sa chambre. Après de nombreux renoncements, il avait succombé. Profitant de l’absence d’Anna pratiquement tous les après-midi, il avait poussé sa porte qu’elle ne fermait jamais et avait observé la pièce. Elle était bien rangée ; aucun objet ou vêtement ne semblait traîner. Il ne put résister à l’envie d’ouvrir la penderie pour que son œil se repaisse des robes multicolores ni d’ouvrir le tiroir de la commode pour voir et mettre son nez sur les petites culottes et soutiens-gorge, à la recherche de l’odeur de leur propriétaire, de son parfum.
Après s’être permis une fois cette intrusion dans l’intimité d’Anna, il récidiva quelques fois malgré le sentiment de honte et de gêne qu’il ressentait. Peu de temps après le séjour d’Anna chez les naturistes, lors d’une de ses visites il trouva, simplement posé sur la table de chevet, un album photo dont les photos n’étaient pas encore classées. S’en saisissant, il regarda toutes les photos. Pratiquement toutes étaient des photos prises à la plage, quelques-unes au restaurant ou sur un petit dériveur. Bien sûr, tout le monde était nu. Il y avait des jeunes, des moins jeunes et des amortis. Pratiquement sur toutes figurait Anna. Sur plusieurs elle était seule ou avec une autre jeune femme.
Ces dernières photos firent sourire Jean-Pierre, tant le contraste entre les deux protagonistes était flagrant. Anna présentait un corps magnifique aux beaux seins en pomme, à la toison pubienne châtain aux longs poils et coupée en un triangle parfait alors que son amie (certainement celle avec qui elle lui avait dit être partie) était petite, boulotte, avec de gros seins en poire qui déjà avaient tendance à regarder ses pieds et un pubis entièrement rasé ou épilé laissant voir un mont de Vénus gonflé qui précédait des lèvres impubères plus que grassouillettes. Jean-Pierre ne put s’empêcher de penser qu’Anna ne pouvait pas trouver mieux comme faire-valoir !
Il ne résista pas à l’envie de soustraire une photo d’Anna seule dos à la mer dans le plus simple appareil. Le soleil couchant donnait à sa toison des couleurs cuivrées et du relief aux nymphes délicatement ourlées de son abricot. Il dut se retenir de passer sa langue sur ce point de la photo, mais il n’en fut pas quitte pour autant, car une trique énorme le saisit et il regagna sa chambre pour jouir à son aise et d’Anna nue sur papier brillant et de la réaction qu’elle avait provoquée chez son meilleur ami que sa main flattait avec délectation.
Souvent, la soirée venue, Anna se mettait au piano, Jean-Pierre lui ayant dit qu’elle pouvait s’exercer quand cela lui allait, d’autant plus qu’il aimait bien l’écouter dans le calme de la fin de soirée. Soit il lisait, soit après un moment de lecture il regagnait sa chambre pour continuer sa lecture tout en entendant le piano. Mais certains soirs il ne pouvait s’empêcher d’observer Anna assise devant le piano, le jeu de ses jambes sur les pédales, ses doigts qui virevoltaient de sur les touches blanches et noires. Son imagination transformait la scène. Les gestes, les positions prenaient un caractère érotique et il lui semblait voir le corps entièrement nu d’Anna jouant au piano sur une plage déserte sous un soleil de plomb qui lui donnait de la couleur, mais ne semblait pas l’incommoder de sa chaleur. Alors il se retirait doucement dans sa chambre, prenait la photo d’Anna nue et se masturbait lentement pour ne rien perdre des images de son imaginaire et du plaisir qu’il faisait monter doucement. Il adorait éclater en douceur sur les notes égrenées par Anna.
Cette dernière était heureuse des rapports amicaux et familiers qui s’étaient établis entre elle et son propriétaire. Elle prenait souvent conscience que ses sentiments allaient, en secret, souvent au-delà de la courtoisie, de la politesse, de l’amitié. Elle devait bien admettre qu’elle n’était pas insensible à l’homme lui-même et à son physique. Son corps le lui faisait souvent sentir, et elle ne rechignait pas à s’abandonner aux pensées érotiques que Jean-Pierre suscitait souvent en elle.
Elle s’interrogeait parfois sur le côté inconnu d’elle de la vie de Jean-Pierre. Elle ne voyait jamais de femmes – à part elle – dans cette maison. Il ne parlait jamais d’amies féminines ; quelquefois de copains de sport seulement. La vie sexuelle de Jean-Pierre la questionnait. Avait-il une maîtresse ? Une amie passagère ? Allait-il voir les professionnelles ? Elle n’arrivait pas à une réponse logique. L’idée que le sexe ne le tracassait pas ou plus lui était bien venue, mais la réaction au massage lui avait prouvé que ce n’était pas là la réponse.
Parfois il lui arrivait de sentir dans son dos le regard que posait Jean-Pierre sur elle. Cette sensation était douce et agréable. Mais n’était-ce pas elle qui fantasmait ? Elle voyait bien, quand ils sortaient ensemble, au restaurant par exemple, que Jean-Pierre semblait fier d’être avec elle. Mais ce sentiment, ne peut-elle le comparer à celui du dandy qui est fier de montrer à tout le monde sa nouvelle voiture sport ? Non, elle ne croyait pas Jean-Pierre capable d’un tel sentiment de goujaterie.
Un après-midi, Anna amena un copain du conservatoire à qui elle devait prêter une partition qu’elle avait dans sa chambre. Jean-Pierre se trouvait là, et elle lui présenta Philippe comme un copain tandis qu’elle présenta Jean-Pierre à Philippe comme étant son propriétaire. Les présentations terminées, ils se retirèrent dans la chambre et devisèrent de choses et d’autres durant plus d’une heure avant de redescendre et que Philippe ne quitte la maison, sa partition sous le bras.
Durant le repas du soir, il lui sembla que Jean-Pierre n’était pas tout à fait comme d’habitude. Il semblait un peu absent, et elle-même avait l’impression d’une certaine bouderie. Elle lui demanda si tout allait bien, ce à quoi il répondit que tout allait bien, mais avec une certaine brusquerie, du moins c’est ce qu’elle ressentit. En fin de repas, il finit par poser quelques questions sur Philippe. Le connaissait-elle depuis longtemps ? Quelles étaient ses études et ses projets ? Anna répondit avec naturel aux questions, mais comprit que Philippe était le sujet de tracas de Jean-Pierre. En son for intérieur elle sourit, heureuse de ce sentiment de jalousie qu’elle venait de déceler. Le lendemain, l’incident était clos et apparemment oublié.
Quelques jours plus tard, à la suite, d’une randonnée plutôt éprouvante, Jean-Pierre avait l’ensemble de ses muscles douloureux. Anna lui proposa une séance de massage à l’huile d’arnica afin de le détendre et diminuer les douleurs. Après un petit temps d’hésitation, Jean-Pierre approuva l’initiative. Le repas terminé et la cuisine rangée, il passa dans sa chambre et étendit une grande serviette sur le lit. Anna, vêtue d’une simple blouse, arriva avec le flacon d’huile au moment où Jean-Pierre s’allongeait à plat ventre sur la serviette.
Tout comme la première fois, elle massa dos, cuisses et mollets avant de faire se retourner Jean-Pierre. Ce dernier avait les yeux fermés et était concentré sur le bien-être que les mains d’Anna lui procuraient. Il connaissait assez bien les massages, car il lui était arrivé quelquefois qu’Anaïs ou Chloé le masse avant qu’ils ne s’adonnent aux jeux amoureux, mais avec Anna les conditions n’étaient pas les mêmes ; le but du massage était différent et sans équivoque, mais il ne pouvait s’empêcher d’imaginer tout de même une autre issue. Il essayait de se raisonner, mais son imaginaire était trop agréable pour qu’il réussisse à le brider. Pris par ses pensées, il ne faisait pas attention à l’emplacement exact des mains qui le trituraient doucement. Il avait l’impression de plusieurs paires de mains qui vagabondaient sur sa peau sur l’ensemble de son corps. Impression étrange et extrêmement agréable.
Anna s’appliquait à malaxer avec douceur les muscles endoloris. Ses mains prenaient plaisir à parcourir l’ensemble du corps en caressant la peau. Elle aimait pétrir ces chairs fermes et souples. Elle ressentait sous ses doigts le plaisir que le corps de Jean-Pierre y prenait. Une de ses mains tournait lentement sur le ventre plat de Jean-Pierre en cercles lents, s’éloignant du nombril et finissait son dernier cercle à la lisière des poils pubiens, sous l’élastique du slip. L’autre main remontait le long de l’intérieur des cuisses, lentement, malaxant les chairs pour finir en haut de l’entrejambe, au niveau du périnée. Se positionnant de l’autre côté, elle refit la même opération, ses deux mains se rejoignant au niveau du pubis. Elle constata que le slip de Jean-Pierre, tout comme la première fois, était boursouflé et que son ventre se creusait.
Jean-Pierre n’osait plus bouger, sentant doucement l’excitation monter dans son membre sous les caresses des mains d’Anna. Il se disait qu’il faudrait qu’il stoppe là le massage, mais la curiosité et le désir l’en empêchaient. Il sentait tous ses sens tendus dans l’attente d’une fin espérée, mais redoutée. Ses yeux hypocritement fermés lui donnaient un faux air d’innocence, du moins c’est ce qu’il voulait penser.
Anna ne réfléchit pas longtemps. Passant sa main sous l’élastique du slip, elle saisit le membre bien tendu de Jean-Pierre à pleine main. Jean-Pierre sentit dans la seconde suivante les lèvres d’Anna sur les siennes et son bout de langue qui cherchait à se frayer un passage entre ses lèvres. N’ouvrant toujours pas les yeux, il laissa la langue fouineuse arriver contre la sienne et commencer à envahir sa bouche. Son membre prisonnier d’une main dont les doigts exerçaient de petites pressions tout le long commençait à prendre de bonnes proportions. Il sentit que l’on tirait sur l’élastique du slip ; ses fesses se soulevèrent instinctivement pour faciliter la descente du sous-vêtement le long de ses jambes. Le corps nu d’Anna – cette dernière ayant quitté en un tour de main sa blouse – se colla au sien. Le pubis, les lèvres vaginales qu’il sentait humides frottaient son sexe tandis que sa langue menait maintenant un ballet endiablé avec celle d’Anna.
Anna, qui avait pris sa décision sans trop se poser de questions, était bien décidée à se lâcher maintenant, quoi qu’il puisse arriver. Son bas-ventre la démangeait ; ses grandes lèvres, qu’elle sentait gonflées, étaient trempées de la mouille qui suintait de sa cavité vaginale. Saisissant la hampe raide de Jean-Pierre et soulevant son bassin, elle s’introduisit l’engin lentement pour ne perdre aucune sensation du bien-être que cet acte lui procurait. Une fois la queue bien enfoncée, son bassin commença à onduler. À mesure que ses ondulations s’accéléraient, la hampe de plus en plus grosse de son partenaire augmentait son plaisir. Quand elle arrivait au fond, son clitoris cognant sur le pubis de Jean-Pierre lui arrachait un gémissement de jouissance. Ses bouts-de-sein excités par le frottement contre la poitrine de Jean-Pierre étaient durs et devenus hypersensibles.
Jean-Pierre saisit ces deux gros boutons durs chacun entre deux doigts et y exerça des pressions qui augmentèrent encore le plaisir d’Anna. Arrêtant ses mouvements de bassin, à califourchon et toujours empalée sur le pieu de son partenaire, elle exerça des pressions de ses muscles vaginaux. Jean-Pierre sentit les fourmillements qui remontaient lentement de ses pieds, atteignaient ses jambes puis ses cuisses. Un énorme spasme s’empara de sa queue, de ses bourses, de ses testicules, et il se vida en un long jet dans le con d’Anna. Il eut comme un éblouissement tandis qu’il ne pouvait retenir un long cri puissant qui provoqua, à son tour, l’orgasme d’Anna qui sentit son vagin pris de contractions désordonnées et qu’une jouissance délicieuse envahissait tout son bas-ventre et tout son corps. Elle s’affaissa sur la poitrine de Jean-Pierre en un long gémissement.
Ils restèrent un long moment dans cette position, sans bouger, les yeux fermés. Au début pour continuer à jouir, dans leur corps comme dans leur esprit, du plaisir présent, mais un peu plus tard pour simplement retarder le moment du retour aux réalités. Chacun prenait lentement conscience de la nouvelle situation. Chacun se posait la question de la réaction de l’autre. « Trop loin, on arrête tout ? Trop bon, on continue ? Qui est réellement responsable de cette nouvelle situation ? »
En fait, chacun espérait en son for intérieur qu’une discussion de fond ne serait pas abordée. En conséquence, sans avoir échangé un mot ils rouvrirent les yeux ensemble, échangèrent un timide sourire et prononcèrent ensemble le mot « merci ». Cette coïncidence de pensée les fit rire et leurs bouches se soudèrent en un long baiser. Ce baiser prolongé ranima leur excitation, et le vagin d’Anna reprit ses pressions sur la queue devenue moins flasque qu’elle emprisonnait toujours en elle. Le traitement se montra vite efficace. Un second orgasme simultané les atteignit et les laissa pantois pour un moment.
Ils finirent par décider d’aller prendre un verre pour se remettre de leurs émotions. L’alcool aidant, ils commencèrent à échanger. Chacun avoua ne rien regretter. Chacun avoua qu’il avait souvent pensé et espéré ce moment. Chacun avoua qu’il éprouvait un sentiment plus qu’amical pour l’autre. Aucun n’osa prononcer le mot « amour » ; par pudeur ? Par peur d’un trop grand engagement ? Bloqués par la grande différence d’âge ? Peut-être était-ce encore un peu trop tôt, mais chacun savait qu’il avait été atteint par l’Amour.
La vie de Jean-Pierre et d’Anna changea à partir de ce jour. Anna délaissa sa chambre d’étudiante pour investir celle de Jean-Pierre. Sa chambre ne lui servit plus que de dressing. Quand Anna jouait du piano, Jean-Pierre l’écoutait systématiquement, assis derrière elle ou se tenant debout contre elle, ses mains sur ses épaules. Les soirées télévision ou coin-de-feu, Anna les passait lovée sur les genoux de Jean-Pierre, échangeant souvent bises et caresses, les mains de Jean-Pierre se promenant sur son corps nu sous la robe de chambre. Une position qu’ils affectionnaient particulièrement quand elle se tenait lovée sur Jean-Pierre dans le fauteuil ou le canapé, c’était elle tenant sa queue dans sa main tandis que lui avait deux ou trois doigts introduits dans son vagin, et cela durant toute la soirée. Ils avaient ainsi l’impression d’être en parfaite communication, en parfaite osmose.
Pour les quelques amis qu’ils pouvaient rencontrer lors de leurs sorties, Anna demeurait la locataire qui était devenue une amie ou une sorte de fille adoptive. Entre eux, ils ne parlaient jamais de leur différence d’âge qui un jour pourrait leur poser problème. Ils préféraient ne pas y penser et jouir pleinement de leur bonheur présent.
Ils allèrent souvent à la plage, mais n’eurent pas d’enfants (contrairement au dicton) !