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Temps de lecture estimé : 25 mn
19/10/15
corrigé 07/06/21
Résumé:  Où l'art et l'alcool rencontrent l'amour et le don de tout de soi.
Critères:  #nonérotique #historique amour
Auteur : Bordaldea  (Coupable et inclassable. J'aime tout de qui dérange)      Envoi mini-message
Corps céleste




22 juin 2006, Cognac, Le Thelonious.


L’une galoche de menton, l’autre fleurie de pantalon. Celle-ci blonde, l’autre rousse peut-être. Petit bar, petite province, petite ville et, mince provocation, le piercing de la blonde qui sous la langue aurait un goût de vieux fusil ou de silex épicé. L’une timide rentre-dedans, l’autre verrouillée de l’intérieur, prête à jaillir, sparkling comme disent les Anglais du champagne. Deux copines jeunettes entre deux âges, féminines de silhouette et femmes déjà dans l’ourlé d’une lèvre, gorgée de pulpe adolescente. Femmes de seins pommelés et pointus qui promettent mais sans ostentation.


Caressant son sax, il regarde la musique. Il la cherche dans la salle, à venir, irruption prochaine des lointains où il vient d’éparpiller des grappes sonores. Châtain de cheveux comme la moire cuivrée du tube dont il joue. D’une longiligne élégance, celle vive d’un félin dont les coups de griffes rutilants, rauques et rougeoyants lacèrent la chair nocturne qui habille l’endroit. Vêtu de bleu, de l’âme aux pieds : chemise, regard, pensées. Mais son souffle chaud quand après avoir regardé dedans, à l’intérieur de lui, il secoue le brasier de ses notes en ribambelles d’escarboucles. Solo c’est seul qu’il tintamarre avant que ne brinquebale la batterie et ne pulse, tempo, la contrebasse puis clinquante canaille le piano électrique cahin-caha qui les rejoint, les précède, les cajole, dégoulinante cascade qui les éclabousse.


Ils ont repris le thème, en chemin. Et pendant qu’ils le raccompagnent, lui s’est détendu, souple comme un roseau ; les yeux clos d’un Christ à la Redon, son instrument qui pend, utile prolongement de son corps, c’est sûr comme un sexe qui bande quand il entonne les réjouissances puis s’alanguit quand il retourne à l’intérieur entendre ce qui s’annonce dans ses poumons et dans sa gorge.

Après c’est un peu différent avec la guitare qui les rejoint. Pas là au début, mais ils jouent de suite à je te cherche des noises. Comme ça on fait chorus, guitare et deux ténors maintenant ils sont, à escalader la gamme, et ôte-toi de là que j’y pousse ma note. À leurs mains mille doigts, tant vites sur les clefs à gravir l’échelle de Jacob de ce grand corps fauve – leur musique feulement de Bengale – mille doigts comme autant de scalpels, lumineux poissons vif-argent et, fébrile forcément tout ce monde à les écouter allumer ces flamboiements de météores qui scalpent les ténèbres. Ces histoires qu’ils se racontent. Je te cherche des poux où bat le pouls de ton impro et si jamais ça suffit pas, je sème mes notes dans les sillons décalés de ton tempo et si jamais ça suffit pas, on joue contre joue la même mélodie et tes cils battent le contretemps de mon chœur. Noises blues, la finale estocade qu’ils balancent haletants.


À côté les deux mignonnes filent bon train l’écheveau d’une conversation sans queue ni tête : éclats tapageurs d’onomatopées ou rires de gorge des fois que trop discrètes, œillades qui viennent rebondir jusque sur leur table mais ils n’en sont pas là. Abasourdis ils songent. Ils sont là à ne pas parler, à regarder la scène comme on regarde ailleurs et parfois leurs mains qui se tendent jusqu’au verre de cognac dont l’ambre visqueux ballotte mollement quand ils reposent le verre. Ils sont là, silhouettes imprécises, muets, frappés de stupeur et les filles voient bien qu’ils n’y sont pas vraiment, c’est pas faute d’en faire, mais ces deux-là n’y sont pour personne. Les deux pourtant en entrant, impénitents chasseurs, les ont agrafées d’un regard dans un coin de leur tête. Le plus jeune a épinglé les arabesques du pantalon, le plus âgé des lèvres sanguines engageantes au-dessus d’une trahison de menton.


Un jazz, comme on disait dans les années trente. Un jazz. La conservatrice les a envoyés là tant tourneboulés elle les voyait. Plus question de dîner après le vernissage parce que l’artiste, ni midinette ni diva, voulait quand même de l’évasion. Trop de pathos en trop peu de temps, trop d’émotions il a dit, juste un endroit pour se refaire une virginité de pensées et après peut-être on va dîner ailleurs. Et le jeune a suivi, bien pareil dedans, tout aussi retourné : la bouteille, c’est lui qui l’avait apportée alors, ce linge sale qu’elle trimballait avec elle, il est allé le laver avec lui.




19 janvier 2005 Cimetière de Baltimore. À l’affût.


Lui, journaliste, parce que finalement c’est devenu son métier.

On lui a dit scoop.

Il a foncé, Poe et Baltimore.

Ce mec bizarre, cette tradition, parce qu’un mec n’y suffit pas.

On lui a dit juste, t’enquête Baltimore, Poe, roses et cognac.

Rien.

Mais c’est son métier, et comme ça il le fait.


On n’imagine pas l’affût… Attendre et n’être surtout pas vu.

Baltimore, grise mine barbouillée de brouillard, une gueule de bois presque, les tombes pareilles avec des noms, sûrement de vagues formes de mausolées, toute une histoire dont il se fout. Juste il attend que l’autre se pointe et le bout de son nez avec.

Mal il comprend qu’après toutes ces années personne ne soit parvenu à choper au moins l’ombre d’un visage, la queue d’un nom. Un truc qui se répète depuis un demi-siècle et toujours entouré du même mystère, il n’arrive pas à comprendre.


Trois plombes qu’il a pas bougé. Froid, engourdi forcément, mais pas bougé. Et, pour réchaud intérieur, la chaleureuse perspective du chèque qui tombera, il n’en doute pas. Ce métier il sait faire d’attendre et ça finit toujours par tomber. Ado, dans la palombière béarnaise, la même attente et son père à côté qui disait pas de coup de fusil inutile, un seul suffit. En Béarn… un poète maudit, il se souvient, presque même période que Poe, Toulet, venu agoniser au pays basque, perclus d’absinthe, saoulé de cette quête infinie des paysages qu’il aimait tant, sinon les femmes. Oui, les femmes aussi. Palombes au verjus, il en bouffera à satiété dès lors qu’il l’aura l’autre dans son viseur, il rêvera Madiran sur la palombe et son image, cette petite trahison avec l’humanité qu’il s’offrira, de la coincer, libre un instant, avant que ne déclenche l’obturateur.


Il a failli ne pas le voir. Parmi les vols de palombes et ses pensées ensemencées de vignes, il a failli le rater, juste un glissement au ras des fourrés, à croire qu’il était là lui aussi à se planquer depuis des heures. Mais aussitôt, à la silhouette furtive, hésitante de gestes et inquiète de regards, il a su que c’était celui qu’il attendait.


Il l’a cueilli au moment où, religieusement, l’autre déposait les trois roses blanches sur la tombe ; dans le mouvement le revers du col de son manteau s’est affaissé, découvrant un visage jeune, et recueilli il a pensé au vu des circonstances… mais si ça se trouve aucun recueillement n’habitait l’autre. Merci le numérique, le pied et tout ce bazar installé camouflé depuis deux jours, merci le numérique pas de flash mais il sait qu’avec The Gimp, le museau de l’autre, il l’illuminera comme en plein jour.


Ils l’ont coincé à la sortie. Des lustres que rien n’avait bougé pourtant. Jubilant, il s’était même offert une lampée du cognac que l’autre avait posé sur la tombe de Poe, pour la gloire, solitaire, mais pour la gloire, à ta santé Edgar ! Il avait la mine de l’autre et quelques plans de la tombe de l’écrivain, fleurie de roses et d’une bouteille. Singulier. Mais pas plus allumé que les autodafés à Morrison au Père Lachaise en définitive. Sauf que là, le chèque allait tomber… il l’avait l’inconnu de la tombe de Poe qui, tous les 19 janvier, depuis 1949, déposait trois roses blanches et une bouteille de cognac sur ce fichu caveau du cimetière de Baltimore.




22 juin 2006, Cognac, Musée des Beaux-arts, Vernissage Dussaillant.


Les amis du buffet sont tous là et parmi eux sans doute quelques amateurs. Vêtu de sa tonitruante faconde, qui l’habille comme une seconde peau, Dussaillant rayonne. Le vin, les femmes – certaines sont venues en grappe – ses yeux qui réjouissent comme franc cordial et cette reine à ses côtés, sanglée d’un fourreau, une robe, presque une jupe tant le corsage plaide par omission. La conservatrice, reine de ce bal, l’étoffe de sa toilette a poussé parmi les massifs d’un jardinier inventif. Elle est tulipe et calice. De ramageuses ellipses s’enracinent à ses hanches et tendent leurs rameaux jusqu’au milieu de son torse ; en coupes multicolores des pétales de soie effeuillent ou effleurent, on ne sait plus trop, la promesse de sa gorge qui ne ment pas.


Il y a eu les discours. Après l’élu, la conservatrice en fut aussi. Elle a dit vigne, vin, sensuelles rotondités des coteaux et rondeurs des bouquets, cette part des anges qui dans les chais s’évapore et comment Dussaillant, justement dans ses peintures et ses bas-reliefs, comment ce travail s’accordait si bien avec ce terroir, elle a dit la résonance d’un territoire et d’une œuvre et, comme elle le disait avec son sourire et les pétales de son corsage qui dialoguaient si bien avec les bas-reliefs de l’artiste, à tout ça on voyait bien que c’était une fête des sens. Et c’est bien vrai son travail à Dussaillant, c’est une fête des sens, comment il élève l’abstraction du motif jusqu’à faire chanter d’essentielles courbes et vibrer, marteler dans la tôle le relief du volume comme on conduit le raisin de la grappe au tonneau. Pour en tirer le meilleur, révéler son intime caractère.


C’est avant qu’ils ne servent les surfers, cognac sur Tonic avec un glaçon dans le rôle du Beach Boy, que l’autre est arrivé. Il avait raté les discours mais pas l’ambiance, cette atmosphère un peu électrique moitié sensuelle un peu sexuelle qui planait dans la salle, il est arrivé hâve, certaines parmi les amies du buffet se sont demandé d’où il sortait parce qu’habillé à la va-comme-je-te-pousse mais une jolie petite gueule vague souvenir d’Harrison Ford, cuir flingué patiné et cette besace gonflée d’on ne savait quoi mais un goulot en dépassait. Un clochard presque qui aurait trimballé sa bouteille des fois que ça vienne à manquer sous les latitudes où il atterrissait. Et ce cri qu’il a poussé : « Dudu ! » et elles se sont dit alors les chemisiers crèmes et cognac dont les seins balançaient doucement dans la soie, d’où il sort celui-là ? Mais justement Dussaillant se retournait : « Sacré voyou, d’où tu sors ? » et la joie qui se peignait sur son visage alors, l’autre à la besace, il est rentré dans le clan. Entre eux. Ils étaient entre eux. Et la conservatrice : « Jean-Pierre ! Mais tu sors d’où ? »

Moins clochard, plus aventurier, les amies du buffet l’ont mieux regardé, une moitié de sourire dans le regard, à contempler d’humaines retrouvailles. Un peu plus, elles l’ont regardé. Des fois que.


Et lui : « De nulle part comme d’habitude. Enfin pas tout à fait j’ai eu le carton au courrier y a deux jours. » Et il a mis ses bras autour des épaules de l’artiste, ils se sont étreints, embrassés, comme des qui ne se sont pas vus depuis des plombes mais quittés comme hier comment tu vas. Il a pensé Laurence ravissante, toujours aussi resplendissante il se souvenait de l’expo de Méchain et comment elle était déjà si belle. Quatre ans presque qu’ils ne s’étaient vus mais il avait ce souvenir intact d’une femme resplendissante et volontaire. Il a juste dit : « Tu ne changes pas Laurence. Et bravo pour tout ça ! » Il montrait les œuvres tout autour et son plaisir de les voir accrochées là.




22 juin 2006, Cognac, Musée des Beaux-arts, Vernissage Dussaillant. Loin du buffet.


Les voilà tous les deux à se congratuler d’avoir su rester amis. À se féliciter d’être là, de ne jamais s’être menti, d’éviter de se rater et le jeune alors qui sort : « Justement j’ai pensé à toi » et fièrement il extrait de sa besace la bouteille dont le goulot… Il ajoute juste : « Une rareté, je crois… »


Dussaillant, dans un sourire qui dit merci, prend la bouteille de cognac. Il la regarde, la soupèse comme s’il voulait à travers le verre apprécier son arôme mais son geste brutalement se suspend : « D’où tu sors ça ? » Interrogation presque sèche, mais le jeune n’y prête garde qui lui dit c’est un cadeau qu’on lui a fait qu’il lui fait pour tout ça pour ce soir et tu vois l’étiquette je me disais que ça ressemblait tant à ton travail et puis y a deux jours j’ai ton carton qui me dit que t’exposes à Cognac, je me suis dit alors que cette bouteille-là… je l’avais oubliée depuis pas mal de temps mais que c’était le moment qu’elle ressorte et que de toute façon, puisque je l’avais pas bue qu’elle était là intacte… elle te plaît non ?


Mais Dussaillant comme grave il sait être parfois : « Jean-Pierre ! Sérieux ! D’où tu sors ça ? » Et l’autre qui se voit déjà Surfing USA à force de sacrifier au breuvage local : « Ben, je te dis un cadeau… »


Mais Dussaillant toujours, qui regarde l’étiquette de la bouteille, ses yeux ne s’en détachent pas, il la montre du doigt et lui dit : « Mais tu sais ce que c’est ça ? » et son index montre l’étiquette qu’il n’ose toucher. Et l’autre non, je te dis que ça m’a amusé sur le moment de me souvenir de cette bouteille et de cette étiquette parce que ces seins en obus, un verre, une femme, c’était tellement toi et là tu exposes au milieu des vignes de Cognac, j’ai cette bouteille, je me dis oh attends je vais lui faire un cadeau, tu sais de ces hasards de la vie. Et il continue d’enchaîner surfer sur surfer, comme les vagues il songe qui vont par séries aussi sur l’océan à Ré.


« C’est marrant on dirait un Lempicka sur l’étiquette. » C’est la conservatrice qui a dit ça. Revenue vers l’artiste pour lui présenter machin bidule chouette qu’elle traînait dans son sillage mais alerte d’esprit elle n’a pas pu retenir son étonnement. Et Dussaillant de lâcher : « Justement, c’est ce que j’essaie de lui faire dire. » Il la regarde, ils sont d’accord, ça ne fait aucun doute, mais l’autre surfe sur les cognacs. Et Laurence à Dussaillant : « D’où ça sort ? C’est inouï, tu sais Dudu. » Et le Dudu : « Je sais ! » Et l’autre qui leur dit qu’il l’a eue à Baltimore, histoire compliquée, compliquée mais s’il faut en parler il veut bien. Mais d’abord c’est quoi un lampica il veut savoir. Et savoir s’il reste aussi du cognac sans les glaçons histoire de se donner un coup de fouet pour rassembler ses souvenirs. Mais les deux autres qui sont là à regarder l’étiquette comme une espèce de saint Graal et à s’invectiver de « Pas possible ! » et d’« Incroyable ! Mais tu crois que ? » et elle qui est aussi à la tête du tout nouveau Musée des arts du cognac, son tout récent bébé, qui dit : « Mais non je t’assure inconnu, absolument inconnu, une rareté et Dudu qui sait déjà qu’il la lui donnera parce qu’il sait lui aussi que c’est une chose inconcevable, il connaît pas mal de trucs mais cette bouteille jamais personne ne l’a vue, personne ne la connaît. »

Et l’autre tout d’un coup qui s’exclame : « Je l’ai prise à cause du coquillage. Tellement impudique, on voyait bien que c’était un sexe de femme ce coquillage dans la nature morte. Mais derrière, cette femme corsetée dans une espèce d’armure, c’était tellement toi Dudu, enfin tellement ton œuvre que tu vois… tes bas-reliefs, tes putains de femmes aux seins en obus, icônes d’une délectation délicieuse. » Délictuelle presque il aurait voulu dire parce que tels les bas-reliefs de l’artiste.


C’est là que l’improbable. Cette voix derrière Laurence fluette mais qui leur parvient cependant, qui dit : « C’est troublant je ne sais pas exactement mais je crois que je sais de quoi vous parlez. » Et leur cercle qui s’ouvre sur le vieil homme, propre et respectable, cravaté et rasé de frais comme on s’attend à en trouver dans les vernissages de province. Tel il est mais si troublé, fébrile.

« Vous permettez ? »

Dussaillant lui confie la bouteille.

Le vieux la regarde tout entière. Pas seulement l’étiquette, c’est toute la bouteille qu’il regarde et il l’élève dans la lueur des spots comme pour apprécier la qualité de l’alcool, mais c’est celle du verre qu’il contemple.


Les autres le regardent.

Bien mis. Facile quatre-vingts ans. Ses mains qui ne tremblent plus quand il rend la bouteille à Dussaillant. Sa voix qui frémit à leur dire : « Il faut que je vous raconte une histoire, mais nous serions mieux chez moi. » À Laurence, il jette un regard : « J’habite tout près, vous ne serez pas absente longtemps de vos terres, mais il y a quelque chose qu’il faut que vous voyiez, une chose que j’aurais donnée de toute façon à ma mort aux musées de la ville, mais cette bouteille en déclare, comment dire ? l’urgence ? l’histoire que je n’aurais pas bien restituée sinon. »




Cognac, Hôtel XXX, 22 juin 2006, 19 heures.


Les trois sont là dans le salon du vieux, bonbonnière d’une vie, la conservatrice a reconnu deux Auguin sur un mur, s’est interrogée, peut-être un Courbet de Port-Berteau là…


Une sorte de fièvre les consume depuis qu’ils ont pénétré dans le vieil hôtel. Dussaillant et Laurence sont aux aguets et le jeune balance entre inquiétude et étonnement, d’un pied sur l’autre comme les surprises que réserve la vie il pense.


Le vieux revient d’où il était parti, il revient avec des verres et un flacon dont l’ambre comme la bouteille et d’ailleurs, il dit, c’est le même je suis sûr, il m’en reste si peu mais c’est impossible, voilà qu’il tremble de nouveau en remplissant les verres et Dussaillant lui prend le flacon des mains, dit je vais vous aider, les verres sont remplis, d’un liquide un peu visqueux et le vieux dit sentez ça. Dussaillant a les mots justes pour l’alcool et Laurence le sourire des yeux et de tout son être pour encourager le vieux. L’autre attend. C’est son métier, d’attendre et de voir venir.


Le vieux leur dit que c’est le même qui est dans leur bouteille. Qu’il n’aurait jamais pensé voir une telle bouteille mais qu’il la connaît depuis toujours. Il a reconnu le verre, c’est ce qu’il leur dit. Mais c’est l’étiquette surtout quand ils ont dit Monsieur Dussaillant et Madame la Conservatrice : « Lempicka » il n’était pas loin, il a dressé l’oreille et voilà pourquoi ils sont là.


Il dit qu’il ne sait pas par où commencer. Il leur dit vous voyez cette étiquette sur la bouteille, il regarde Dussaillant et Laurence, et leur dit, comme à chacun dans les yeux, c’est un Lempicka. C’est une commande de mon père à Tamara de Lempicka.


L’autre n’ose plus moufter. Lampica, il sent bien qu’il est hors course.


Le vieux leur raconte son père et cette sœur, sa jumelle, qu’il adorait, si jeune, si belle, si fragile, tellement fragile que ses os, comme cristal se brisaient mais son grand-père cette idée qu’il avait eue de la corseter. Le vieux dit qu’on voit des choses toutes pareilles dans un des musées de Rouen, des corsets de fer, rouillés tellement qu’il pense que c’est comme ceinture de chasteté aussi vieux et vétustes, rouillés, d’un autre âge mais il dit : « Je crois qu’il a pris le modèle là-bas, au musée Le Secq des Tournelles, pour le ferronnier » parce que son grand-père voulait sauver sa fille juste.


Angèle a grandi comme ça il explique, avec ce corset, des bonnets de coton pour les seins et aussi là où ça frottait… un corset que mon grand-père faisait réajuster. Jusqu’au moment où elle n’a plus grandi. Le grand-père l’avait appelée Angèle. Une histoire de cognac. Des jumeaux ils ne s’y attendaient pas avec ma grand-mère, et vous savez bien ce qu’on dit ici, dans les chais, cette part qui s’évapore, que boivent les tonneaux, cette part qui flotte, elle était si belle et fragile, à tutoyer les anges dès sa naissance. Angèle, la belle Angèle. Mon père s’appelait Ange, ils pensaient comme ça les deux vieux que le frère veillerait sur la sœur ; dès le berceau, ils s’étaient dit qu’en posant un Ange sur son sommeil, ils finiraient bien par arriver à la sauver un peu. Ils étaient désespérés par cette beauté limpide qui ne cherchait qu’à s’évaporer, si désespérés qu’ils s’accrochaient à la plus infime superstition, si près du pays de Mélusine personne n’y trouvait à redire.


Elle ne quittait pas sa chambre. Ou du moins, c’est ce que tous croyaient. Chaque soir mon père venait lui lire une histoire, lui dire un poème, il l’aimait tant. Persuadé qu’il pourrait la retenir parmi eux, entretenir sa flamme vacillante. Les mots qu’il lui lisait – vous savez mon père n’était pas vraiment fait pour le lent travail de l’alcool, il avait l’âme fiévreuse comme on disait alors, pas terrien pour deux sous, exalté et inquiet, mais ce mystère que bon gré mal gré la famille tenait caché avait dû entretenir ce feu – les mots qu’il lui donnait, il pensait que c’était lui apporter le monde sur un plateau comme des cerises qu’elle aurait cueillies directement dans sa main. Pas un instant, m’a-t-il dit plus tard, il n’avait imaginé l’enflammer au point qu’elle puisse en mourir. Il voulait lui donner un peu de la chaleur de la vie mais elle a pris bien au-delà, l’envie de vivre tout simplement.


Quand s’était éteint le moindre craquement dans la vieille bâtisse nichée parmi les vignes, Angèle partait dans les collines. La nuit était son domaine. Vous voyez ces nuages, qu’a dessinés Lempicka, dans ce lourd ciel nocturne : c’était l’horizon et le climat de sa vie. Partir dans les brumes et sous les ciels couverts, partir humer ce qu’elle pouvait d’air hors de sa chambre, hors de la douce réclusion où ceux qui l’aimaient la confinaient sans bien réaliser l’insidieuse contrainte qu’ils lui imposaient. Ils l’imaginaient souffrant dans sa chair, bien plus elle souffrait dans sa tête qui remuait les mots qu’Ange y avait mis et les mots – vous savez comment sont les mots – les mots ouvraient grand la porte aux idées, à l’envie de se mesurer au monde, les mots avaient semé en elle un souffle d’air vertigineux. Picorer des cerises dans la main que lui tendait son frère c’était maigre pitance quand promettaient tant les mots.


Ils l’ont su plus tard quand il est trop tard.

Et, disant cela, le vieux porta d’un geste las sa main à son verre de cognac. Il but une longue gorgée, après s’être empli le nez et la tête des arômes de l’alcool. Les autres, face à lui, muets, suspendus à ses lèvres.


Elle courait les collines et hantait les chais. Son sang palpitait tandis que son ombre claudicante se projetait sur les fûts où bouillait un savoir-faire ancestral. Angèle, toute différente d’Ange, était dévorée de curiosité pour ce mystère que perpétuait sa famille. Une des meilleures fines, elle le savait, était élevée là. Elle aurait voulu communier avec cette secrète alchimie dont les vapeurs en s’élevant vers le ciel abandonnaient dans le chêne leurs plus intimes effluves. Elle percevait dans les caves ce qui se nouait et se dénouait de savoureuses étreintes, l’alcool baignait le bois qui le buvait, intuitivement, douée sans doute d’une sorte d’empathie, elle en frémissait dans sa chair qui s’était éveillée à un autre mystère.


François a dit tout ça à mon père, lorsqu’elle fut morte. François était le maître de chai de mon grand-père. Habité de la même ferveur qu’Angèle, douloureusement et heureusement fou d’amour pour le cognac, il poursuivait une sorte de quête – vous savez, tirer le meilleur du meilleur, un désir de nectar… sublimer l’alcool, au sens le plus mystique du terme. Quand ils se sont trouvés une nuit dans les chais, avant que ne perce l’aube, ils se sont doublement reconnus. Et ils se sont aimés comme on n’aime qu’une fois, à ce qu’on dit, vous savez à la vie à la mort. Comme des anges, sans compromission, sans afféterie, lui voyait bien qu’elle avait cette armure qui la ceignait, qu’elle savait l’emprisonner. Il lui révélait tous les secrets, lui disait tous ses rêves les plus fous d’un cognac dont la seule évocation aurait déchaîné les passions. Elle lui disait les mots dont son frère l’avait imprudemment abreuvée mais qui habillaient de couleur et de sens les espoirs les plus délirants de François. Ils avaient choisi un fût qu’ils entouraient de vénération, lui prodiguant des soins qu’on ne réserve qu’à un enfant. Il y avait peu dans la barrique mais le meilleur d’eux-mêmes. Un suc, le nectar des nectars. Ce qu’ils voulaient tous deux si puissamment, ils finirent par parvenir à l’élaborer. François était comblé mais Angèle voulait bien plus. Lui donner bien plus que cette fine qu’ils avaient conçue de leur amour, bercé de leurs chants, voluptueusement élevée jusqu’à rivaliser avec le nectar des dieux.


Une nuit, elle l’a conduit au bord de son rêve le plus fou. Elle lui a offert ce qu’il n’avait jamais osé nommer. Seul François aurait pu vous dire comment cela advint. Mais François qui est mort depuis bien longtemps y laissa vite sa raison. Cette femme, ma tante, se savait perdue pour la vie. Mais elle se sentait tout aussi éperdue d’amour pour celui avec lequel elle était parvenue à faire scintiller une étoile et la hisser ensuite au firmament qu’elle y reste brillante. Leur fine était suspendue au firmament, telle une légende, nul ne pouvait en douter. Rien ne pourrait l’atteindre car elle était entrée dans un cercle très fermé, elle savait qu’à l’évocation d’un nom et d’une année, les visages des amateurs se recueilleraient comme au souvenir d’une œuvre d’art. Cette œuvre d’art était la moitié de l’amour qu’elle portait à François. Avec le même désir d’achèvement, elle lui a offert l’autre en libérant son corps du corset qui le ceignait.


Après l’inhumation d’Angèle, Ange et François ont tiré vingt-quatre bouteilles du tonneau. L’âge d’Angèle. Mon père, que son désintérêt pour le cognac avait introduit dans le Paris cosmopolite et artiste, a commandé à Tamara de Lempicka l’étiquette de votre bouteille. Il voulait que tout ce qu’avait été sa sœur y fût raconté. Sa beauté, son martyre, son absolu désir d’élévation, cette liberté pleine, entière, totale qui l’habitait tant quand il la croyait si esclave de ce corps que la vie lui avait donné pour geôle. Vous la voyez là, fière et rayonnante, femme par-dessus tout avec ces seins dont la tôle réprimait si peu le farouche désir d’émancipation, et ce coquillage, impudique peut-être diraient des esprits étroits, mais ce coquillage qui énonce son renoncement et le recommencement de toute chose. Je sais que Lempicka, émue de cette histoire, n’a rien demandé à mon père. Et cette affaire l’a tant bouleversée, je crois, qu’elle est repassée de loin en loin dessus, ici une nature morte au coquillage, là une autre toile au ciel brumeux avec pseudo buste de David par del Verrocchio, mais les quelques qui savaient ne s’y trompaient pas et reconnaissaient ma tante sous les traits si efféminés du David.


« Je crois vous avoir tout dit. Il ne me reste plus qu’à vous montrer le souvenir d’Angèle. »


Et, tout en parlant, il se lève, ouvre un lourd rideau de velours cramoisi, du même aspect que les tentures du Salon Rouge dans la maison de Pierre Loti, pas très loin de Cognac. Cette étoffe se mariait si bien à l’atmosphère fossilisée des lieux que nul n’y avait pris garde. Les tableaux tout autour accrochés sur ce fond, une ambiance très XIXème, très d’un autre siècle. Et ils se disent que le vieux tout pareil, fossile d’une époque révolue, s’en convainquent d’autant plus maintenant, après tout ce qu’il a raconté.


Sur la muraille, ils découvrent la prison d’Angèle, suspendue au mur, exposée, comme on exposait les suppliciés ; c’est poignant pour eux tous dont les yeux vont de l’étiquette de Tamara à cet étrange appareillage, presqu’une sculpture à la Dudu mais désincarnée, désertée de toute volupté, de toute jubilation. Ils ont les yeux posés dessus et mille pensées les agitent, chacun songeant à l’épisode de ce récit qui l’a le plus ému. Laurence tout ébouriffée encore de pétales et de féminité ne regarde pas avec les yeux du jeune et ceux de l’artiste contemplent autre chose, mais pourtant le même objet sous leurs regards. Tous essaient d’emplir la cage, de la gonfler des pulsations inquiètes de la chair d’Angèle. Et le malheur, c’est que chacun y parvient. Tous sentent résonner dans leur corps et dans leur âme, les tourments d’Angèle. Mentalement, ils balbutient courage…

C’est le vieux qui les tire, très prosaïquement, de ce marais où leur esprit est enseveli.

« Me direz-vous d’où vient cette bouteille dont je ne connaissais l’existence que par les récits de mon père ? La guerre nous a pris beaucoup de choses et de ma tante, il ne me restait que ce qu’Ange m’en avait dit, désolé qu’il était de ne pouvoir me montrer ce que les Allemands avaient dilapidé… »


Le jeune, sans même les regarder, sent braquée sur lui toute la pesante interrogation de leurs regards. Il se tortille, ne sachant par où commencer, conscient que le commerce qu’il fait de ses photos paraîtra si indécent tout d’un coup, mais se lance parce que de toute façon quoi faire d’autre ? Il faut ajuster les dernières pièces de ce puzzle.


« Je suis parti en mission à Baltimore, il y a un an et demi. Un truc spécial… Depuis plus d’un demi-siècle quelqu’un fleurit la tombe de Poe, vous savez ce mec que Baudelaire admirait. Il y pose des roses blanches et une bouteille de cognac. Je devais faire des photos pour un commanditaire qui fait dans le sensationnel. » Presque il chercherait à se justifier, la frontière paparazzi, poète, artiste lui apparaît soudainement si nette, si tranchée. Il se demande où se situer exactement. L’ami de Dudu, celui de Laurence, mais ses photos de l’autre à l’affût, à y repenser, il en est moins fier. Surtout après l’histoire de l’Angèle et du François. Mais il continue, vaille que vaille pour sortir un poids, finalement c’est lui qui les a tous conduits devant cette muraille où le souvenir du galbe des seins d’Angèle les fusille d’un regard vide. Alors aveugle, il plonge :

« C’est mon métier de satisfaire ce genre de commande. J’ai planqué dans ce fichu cimetière, bien avant la date anniversaire, je savais que je le coincerais. Attendre juste. Une patience de guetteur, comme Buzzati vous voyez… » Il est dedans maintenant, on ne l’arrêtera plus, tout à son affaire, qu’il maîtrise comme pas deux. Il raconte l’installation, les camouflages, les veilles et pisser ce truc simple mais si compliqué quand on planque, presque il leur dirait la bouteille dans laquelle on se soulage, parce que bouger c’est plomber toute une attente. Il ne leur dit pas ce coup qu’il a bu à la santé d’Edgar mais piteux leur avoue son échec. Coincé à la sortie. Pas à se défendre. Trois mecs costauds et lui pas, pas batailleur non plus. Discuter on peut toujours. C’est ce qu’ils ont tous fait. À tous les quatre ils se sont fait leur petit Yalta : « Tu me rends ce qui ne t’appartient pas et je te dédommage parce que tu es parvenu à faire ce que personne n’avait réussi. » Il a vu s’envoler le chèque aussi net qu’un vol de palombes qui se déroute à quelques encablures d’un col de montagne. Le type au manteau, celui qu’il avait eu dans son viseur l’a conduit chez lui, il croit. Des bouteilles de cognac, il n’en avait jamais vu autant, enfin si maintenant, dans le musée de Laurence, il sait qu’il y en a presque autant.


L’autre lui a dit : « Tu choisis. » Il a pris celle-ci. Il n’imaginait pas.



Jean-Pierre Mélot.

Février 2006




Sud-Ouest, édition du 23 septembre 2006


Étonnantes donations aux musées de Cognac


L’exposition Dussaillant qui est sur le point de s’achever à Cognac a donné lieu à deux donations qui plongent les connaisseurs dans la perplexité. Tandis que voici deux jours, le musée recevait de l’artiste rhétais, qui expose dans ses murs, le don d’une bouteille, ornée d’une étonnante étiquette due à l’artiste Tamara de Lempicka, le lendemain un inconnu déposait à la conservation un curieux corset métallique, pour le musée des arts du Cognac.


L’inconnue corsetée


L’ensemble des élus a applaudi hier soir, quand l’adjointe aux affaires culturelles a annoncé les surprenantes donations consenties au Musée des arts du Cognac. Confié par un donateur désireux de conserver l’anonymat, ce fut d’abord la présentation d’un curieux corset de fer, de travail soigné et d’aspect très décoratif en dépit de son usage. Sa destination à un musée consacré à la tradition du cognac aurait pu déconcerter si Jean-Pierre Dussaillant n’avait permis, par sa générosité, d’en éclairer quelque peu l’opportunité.

L’artiste rhétais, dont les œuvres si attachantes garnissent toujours les cimaises du musée des Beaux-arts, a en effet remis à la donatrice une bouteille de cognac d’une extrême rareté. Ce cru, dont l’exact millésime est inconnu, se distingue par la qualité esthétique de son étiquette. Le motif, qui n’est pas sans présenter de parenté avec certaines des œuvres du peintre, est une gravure originale de Tamara de Lempicka. Mais l’étrangeté de l’affaire réside dans la similitude qui existe entre le curieux corset et les détails de l’étiquette. Celle-ci montre le portrait d’une femme en buste portant une sorte d’armure. La figure se détache sur un fond de ciel nocturne et nuageux tandis que devant elle sont disposés un coquillage et un verre. La sorte de cuirasse dont est revêtue le modèle paraît avoir été copiée, allure générale et ornementation de détail, sur le corset donné hier à la ville.


Des pistes de recherche


Sans parvenir à nous expliciter totalement cette étrange proximité entre les deux objets, la conservatrice qui n’a pu cacher son enthousiasme à la réception de ses pièces, est déjà parvenue à désépaissir leur mystère. Des recherches menées hâtivement lorsque ces dons furent pressentis lui ont permis d’en éclaircir quelque peu l’histoire. En poste en Basse-Normandie avant de prendre la direction des musées de notre ville, elle s’est souvenue d’une lointaine visite aux musées de Rouen. Elle est aujourd’hui en contact avec l’équipe scientifique du musée Le Secq Des Tournelles de Seine-Maritime qui, assure-t-elle, conserve des témoignages artisanaux bien similaires à notre corset.

Mais la plus grande surprise lui a sans doute été réservée par l’œuvre de Tamara de Lempicka :

« Elle est absolument inconnue des spécialistes et en même temps indiscutablement identifiable comme l’une de ses œuvres. C’est incontestable, cette gravure est un Lempicka ! »


Traçabilité


À l’heure où les consommateurs se soucient d’identifier tout ce qui finit dans leur assiette, les amateurs d’art et les conservateurs possèdent eux aussi de redoutables outils d’identification des œuvres : les catalogues raisonnés. Sommes publiant toutes les œuvres connues d’un artiste, fruit de longues recherches patiemment documentées, ces ouvrages permettent de déterminer avec précision l’origine des œuvres. C’est armée de tirages numériques fournis par le musée des Années Trente de Boulogne-Billancourt que Laurence Chesneau-Dupin nous a convaincus de l’authenticité de l’œuvre. Ces photocopies couleur sont extraites du catalogue raisonné de l’œuvre de Tamara de Lempicka, établi par Alain Blondel en 1999 :

« En comparant l’étiquette de notre bouteille avec les trois tableaux que voici, on constate que tous les éléments constitutifs du dessin ont été développés par T. de Lempicka dans plusieurs de ses huiles. Il reste à tenter de dater l’étiquette par rapport aux œuvres pour savoir ce qui fut créé d’abord… »


Un autre mystère demeure qui passionne déjà les amateurs : quel cru de cognac peut bien reposer dans cette étrange bouteille ?


Th. B.