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n° 16862Fiche technique13568 caractères13568
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Temps de lecture estimé : 10 mn
16/06/15
Résumé:  Dans ma main, quatre ailes diaphanes.
Critères:  #humour #nonérotique #merveilleux #confession
Auteur : Radagast      Envoi mini-message
Féérie

De nombreuses personnes s’imaginent les forestiers en êtres frustres, genre pithécanthropes, australopithèques ou, au mieux, Néandertaliens ; que nous vivons dans des cavernes – pour les plus fortunés, dans des cabanes nichées dans la cime d’un chêne multicentenaire – bien entendu au fin fond de la forêt la plus reculée ; que nous n’avons pas le moindre contact avec le monde dit civilisé ; que nous sommes peut-être aussi des ivrognes invétérés.

Ne riez pas, braves gens : j’ai entendu ce discours dans la bouche d’un ministre de l’environnement.

Ce afin d’expliquer la raison pour laquelle quatre de mes collègues, dont un ami, venaient de mettre fin à leurs jours, le tout en l’espace d’un mois.


Nous sommes pourtant tous dotés de sensibilité, cultivés, dotés d’un fort sens de l’humour.

Aimant les bonnes et les belles choses. Goûtant aux plaisirs de la vie, aimant la bonne chère, le bon vin ou la bière. Avec modération bien évidemment. Goûtant aussi la présence du sexe opposé. Sans modération !

Mais cette convivialité se perd, sous l’impulsion de technocrates sans âme, sans cœur, et même sans couilles.


En effet, depuis de trop nombreuses années, notre métier évolue. Pas en bien.

« Toujours plus » semble être la devise de nos supérieurs. Avec moins de moyens, moins de personnel, et du matériel de plus en plus défectueux. Comme partout, me semble-t-il. Des travaux de plus en plus variés, à la limite de nos compétences et connaissances.

Débutant, je m’occupais de 900 ha. Maintenant, 2200 !


Et pour couronner le tout, depuis plusieurs semaines, je suis fatigué ; je m’endors dans les endroits les plus étonnants : pendant des réunions, et même une fois au volant de ma voiture.

La chaleur actuelle n’arrange pas mes affaires. J’aime la chaleur, mais cette fois elle me lamine.

Et aujourd’hui, ultime tracas, coup de fil de mon supérieur :



Sur ces fortes paroles, je raccroche, en rogne. Il n’y peut rien, le malheureux, mais il fait les frais de ma fatigue et de mon exaspération.


Depuis plusieurs mois il faut du bois. Quels qu’en soient la facilité d’exploitation ou le lieu.

Si ces exploitations provoquent des dégâts, tant pis.


Je suis d’autant plus en colère que j’aime ce coin de forêt ; je le surnomme « le Domaine des Fées ».

Il y règne un je ne sais quoi de mystérieux. De légers bancs de brume flottent entre les arbres. Une multitude de petits ruisseaux y serpentent, entrecoupés de mares. Des plantes étonnantes y poussent : des droséras, de minuscules et timides orchidées blanches, roses ou nacrées ; des mousses, lycopodes et autres sphaignes recouvrent le sol. Toutes plus rares et plus fragiles les unes que les autres.

Sans compter les animaux : lézards vivipares, vipères, rainettes naines, libellules, chouettes, écureuils et genettes.


Je ne suis pas très chaud pour laisser entrer ici les énormes engins forestiers qui vont défoncer, broyer, lacérer ces lieux.

Conscience professionnelle oblige, j’y fais quand même un saut. Sans écouter les derniers conseils de mon épouse : « Quand tu seras malade, qui te soignera ? Pas ton idiot de patron, mais moi ! »


Je laisse ma voiture dans un sentier d’exploitation, bien cachée pour ne pas donner de mauvaises idées aux gens de la ville ! Nous pouvons aller en voiture sur des routes interdites, contrairement au commun des mortels.

Cette fois, je suis seul. Mon amie, ma muse, ma petite chérie vient de me quitter. Pour la première fois depuis plus de 15 ans, je ne verrai pas sa jolie queue en panache devant moi. Ma petite Lily vient de rejoindre le paradis des chiens.


En rogne et pestant contre une bonne partie de l’humanité, je fais le tour des parcelles.


Je ne change pas d’opinion : faire une exploitation dans ce coin est une absurdité. Un plateau humide situé à plus de 1200 mètres d’altitude est une zone fragile, délicate. Ce coin est même classé. Nous sommes ici dans une Zone d’Observation Biologique.

De plus, si la coupe permet de sortir 200 ou 300 mètres cubes sur 30 hectares, ce serait exceptionnel. 300 mètres cubes de pins à crochets rachitiques, par-dessus le marché !

Juste bon à faire de la trituration.


J’en profite pour aller faire un tour au centre de ce petit paradis. Là, sur une petite butte trônent quelques gros arbres étonnants. Un pin sylvestre tortueux, un hêtre à moitié sec et un énorme sapin. Ses branches basses balaient le sol à plusieurs mètres du tronc et cachent sa souche. Sa cime cassée par le vent ou la neige a dû repousser plusieurs fois, le faisant ressembler à un chandelier à cinq branches. Il est pourtant toujours bien vert.

Il émane de cet arbre une aura inspirant le respect. Les Celtes vénéraient les arbres ; je les comprends.

Ces trois arbres démontrent une farouche volonté de vivre.


Alors que je ne suis plus qu’à quelques mètres de cet étrange trio, je ressens une immense fatigue ; mes jambes sont lourdes, j’éprouve des difficultés à respirer. Je tombe à genoux, un voile noir devant les yeux. Je me sens partir. Cette fois, je vais connaître le grand secret. L’autre côté du miroir. Même si je suis de l’avis de Francis Blanche : « Je préfère le vin d’ici à l’eau de là. »


Je m’estime apte pour le paradis. Je n’ai jamais nui à quiconque. Que dis-je : j’y ai droit !

Mais dans quel Walhalla vais-je me retrouver ? Un paradis où ne vont que les traditionalistes, comme ceux de la manif pour tous, un paradis où les homos seront refoulés. J’ai des copains que Frigide Bargeot n’apprécie guère ; ils méritent pourtant autant que d’autres d’aller lutiner les anges. Qui sont ces gens qui décident à la place de leur dieu qui ira s’asseoir à la droite du père ? Quand on y réfléchit bien, ça doit faire bizarre, tout le monde à droite, personne à gauche. Ça doit ressembler à la queue devant les toilettes lors de la fête de la bière.


Ou alors l’autre paradis : celui où t’attendent 70 vierges. Quelle connerie ! Tu me dirais 70 cochonnes enfiévrées, je ne dirais pas non ; mais je me vois mal avec 70 vierges effarouchées.

Allez, je veux bien faire un effort. Garçon ! Une vierge, mais accompagnée de 69 grosses cochonnes.

Et puis il ne faut pas avoir le zizi plus gros que le ventre ; ma petite cochonne à moi tout seul me répète souvent : « Il ne faut pas virer présomptueux. Occupe-toi bien d’une seule avant de penser à d’autres. »


Tout compte fait, si je peux avoir le choix, j’irais bien gambader avec des chiens, courir dans de vertes prairies. Sous l’œil bienveillant du dieu tutélaire, un labrador ventru ou un fox-terrier farfelu. Ou sous le regard énigmatique d’un Abyssin.


Et n’a-t-on jamais songé au paradis des femmes ? Elles n’ont certainement pas envie de satisfaire les désirs de quelques abrutis bedonnants, mous du godiveau et qui refoulent du clapoir ! Je suppose que si on demandait leur avis, elles opteraient pour des Chippendales ou les Dieux du Stade. À moins qu’elles ne préfèrent, elles aussi, voir le fox farfelu ou l’Abyssin énigmatique.

Chouette !



Je suis allongé sur la mousse. Je n’ai plus mal. Le voile noir ne recouvre plus mes yeux.

Pourtant je ne peux toujours pas bouger. Les couleurs semblent différentes, plus vives ; une sorte de surbrillance entoure chaque plante, chaque animal. Le ciel a changé de couleur, presque mauve.


Une renarde s’approche de moi et me renifle. Un écureuil la suit à distance.



Un papillon vient se poser sur ma bouche, déploie sa trompe et la pose sur mes lèvres.



Je dois vraiment aller mal. J’entends les animaux se parler. Je suis peut-être déjà au paradis.

Adieu ma chérie, j’aurai dû t’écouter.

Je vais bientôt voir Saint Pierre. Ou le Labrador ventru.



Merde, même les plantes parlent !

D’après ce que j’ai pu lire ou entendre de-ci de-là, les témoignages font état d’un grand tunnel blanc. Jamais de bestioles ou de plantes qui discutent.



Une petite chevrette intervient :



Tandis que la discussion s’envenime entre la vipère et un lézard, tous les regards se portent sur l’arbre, sur le sapin multicéphale.


Une libellule apparaît entre les branches. Du moins, je pense d’abord à une libellule.

Elle vole vers moi. Une lueur émane d’elle. Quatre ailes diaphanes, un corps délicat.

Plus elle s’approche, moins je suis sûr de mon fait : si elle possède bien des ailes d’odonate, elle n’en a pas le corps.

Elle se redresse en un vol vertical.

C’est une femme. Une femme sublime ; de longs cheveux roux couvrent ses épaules. Des cheveux couleur de feuilles d’automne. Ses petits seins frémissent à chaque battement d’ailes.

Je peux maintenant voir son mignon ventre couleur de feu ; il me semble l’entendre crépiter et voir des flammèches y danser.


Plus elle s’approche, plus elle semble grandir. Elle se pose à mes côtés. Elle est maintenant presque aussi grande que moi.

Les animaux s’écartent, s’inclinent et se taisent sur son passage.


Elle s’agenouille et me caresse le visage. Une agréable sensation de fraîcheur m’envahit. Elle sent la menthe poivrée, la callune, les framboises et le narcisse. Son regard violet me transperce. Son sourire est déjà un avant-goût du paradis.



Sa voix ressemble à la brise traversant les frondaisons, au pas d’une biche sur des feuilles sèches et au gazouillis des mésanges.

Je n’ai pas peur. J’éprouve même de la joie.


Elle pose ses lèvres sur les miennes.

Je vois des étoiles. Je vois le monde tel qu’il devrait être, si beau sans la connerie humaine.

Je m’envole. Je pars. Je vois l’univers.

Adieu mes amis.

Il fait noir.


Bip… Bip…



J’ouvre les yeux.

Devant moi, en rang d’oignons, mes collègues me regardent avec inquiétude.

Assise à mes côtés, mon épouse me tient la main. Ses yeux rougis de larmes.



« Si tu savais vraiment d’où je viens, ce que j’ai vu… »

Je les trouve tous un peu pâlichons ; c’est moi le malade, et eux qui ressemblent à des déterrés.



Jacques, mon supérieur, se lance dans des explications compliquées :



Francis et sa moustache de morse… Quelle horreur !

Ils se marrent tous.



Même si j’étais inconscient, je préfère quand même ! Séverine, notre nouvelle collègue, est tout comme Francis secouriste, mais beaucoup plus mignonne selon mes critères.

Une infirmière entre dans la chambre.



Ils sortent tous en me serrant la main ou me tapotant l’épaule. Séverine me fait la bise.

Avant qu’ils ne partent, je pose la question qui me brûle les lèvres :



Je ne peux m’empêcher de faire de l’humour de comptoir.



Alors qu’ils s’apprêtent à sortir, je retiens mon supérieur.



Il sort en me promettant de ne pas les mettre en vente.



Elle me montre alors un bocal en verre placé sur la table de chevet.

À l’intérieur du bocal, quatre grandes ailes de libellule.

Des ailes diaphanes, aux nervures dorées.

De très grandes et très belles ailes. De la taille de ma main.

J’ouvre le récipient.


Je sens comme une odeur de menthe, de fraises des bois et de sapin.