| n° 16679 | Fiche technique | 29206 caractères | 29206 5034 Temps de lecture estimé : 21 mn |
06/03/15 |
Résumé: Je les attendais, les mains couvertes de sang... | ||||
Critères: #nonérotique #policier | ||||
| Auteur : Radagast Envoi mini-message | ||||
Je les attendais assis sur une chaise. Les mains pendantes et le regard dans le vague.
Ils arrivèrent et firent les premières constatations. Elles ne furent pas longues à faire.
Je pleurais. J’avais les mains pleines de sang. Deux corps étaient allongés, inertes, l’un dans la cuisine, l’autre dans le salon.
Les corps de mes amis. Laurène et Damien.
Les cris du flic ne me firent même pas sortir de mon hébétude.
Pendant qu’un médecin s’occupait de Laurène, d’autres policiers me menottaient sans ménagement.
Ils trouvèrent le sang de Laurène sur moi, ainsi que le sang de Damien. Mes mains portaient des écorchures. De ces écorchures sur les phalanges dues à des coups portés sur quelque chose, ou quelqu’un.
Je ne me souvenais plus très bien. J’étais sonné, KO debout.
J’avouai tout ce qu’ils me demandèrent d’avouer. Je me suis retrouvé en prison vite fait.
On m’avait mis dans un coin avec des gros durs. Moi le calme. Je semblais anesthésié. Le fait que Damien fût flic lui aussi n’arrangeait pas mes affaires.
De temps en temps on me sortait pour aller voir le juge d’instruction.
On m’avait fourni un avocat commis d’office. Un gugusse qui n’en avait rien à foutre. Il s’en foutait même tellement qu’il avait refourgué l’affaire à une de ses jeunes collaboratrices. Une petite jeune femme brune toute timide. J’étais son premier cas. J’essuyais les plâtres, en somme. Noémie Brossard. Je savais ne pas être un cadeau pour elle.
L’instruction ne traîna pas.
Alors que le juge m’indiquait mon passage prochain aux Assises pour meurtre sur la personne de Damien et la tentative de meurtre sur la personne de Laurène, laquelle se trouvait toujours entre la vie et la mort, dans le coma, mon avocate émit un petit toussotement.
Il la regarda, surpris. Il venait seulement de remarquer sa présence. Il l’avait toujours superbement ignorée depuis le début de l’instruction.
Elle lui disait cela avec un grand sourire innocent. Ce juge quinquagénaire bedonnant ne semblait pas insensible au charme de ma jeune avocate.
Je la découvrais sous un jour nouveau. Sous son apparente timidité, elle cachait un caractère bien trempé.
Les journaux s’en donnaient à cœur joie, presse à scandale ou classique. Pensez, tuer quelqu’un à main nues !
*
En prison, je m’étais lié avec un « vieux de la vieille » ; trente-cinq ans, dont quinze derrière les barreaux, il lui en restait encore six à faire avant d’espérer une remise de peine. Il avait tabassé un flic lui aussi. Le flic en question lui cherchait des embrouilles.
C’est ainsi que je passai près d’une année avec Rachid. Pour lui, le monde se divisait en deux parties bien distinctes : d’un côté les enculés, de l’autre nous deux. Plus quelques potes et sa sœur.
Il y eut bien quelques altercations, quelques coups de boules échangés. Nos poings faisaient hésiter les plus hardis. Je ne fus guère ennuyé.
*
Lors du début du procès, nombre de flics étaient présents, venus honorer la mémoire de leur collègue. Si Laurène sortait tout juste du coma, elle n’en avait pas fini avec les traitements. Les médecins semblaient optimistes, mais elle était toujours alitée, ne parlait toujours pas, était plus ou moins dans les brumes et nécessitait des soins constants.
La salle était pleine lorsque j’y entrai encadré par deux gendarmes.
Ils avaient restauré la vieille salle du tribunal, rien que pour ma pomme. Un truc tout lambrissé. Le plafond se lézardait et des plaques de peinture pendouillaient dans les angles. Le grand lustre paraissait bien terne. La salle d’audience ressemblait à la justice, un peu de couleur pour faire beau, mais le dessous sentait le moisi.
Outre les policiers, de nombreux journalistes se pressaient là, des curieux ou des charognards aussi, que l’odeur du sang attirait. Il faut dire que j’étais devenu une vedette. Mon affaire faisait la une de la presse. Des reporters étrangers venaient d’un peu partout.
Avant de partir, Rachid m’avait serré dans ses bras.
Nous éclatâmes de rire, mais ses encouragements brutaux me réchauffaient le cœur.
Le greffier, une bonne femme à lunettes, annonça la Cour.
Tout un cérémonial se déroula sous mes yeux lorsque ladite Cour entra. Une femme en rouge, la présidente, ses deux accesseurs, déguisés eux aussi en camions de pompiers, ainsi que les jurés. Des hommes et des femmes, des gens banals. Ils se rangèrent en rang d’oignon sur ma droite.
Sur ma gauche, le public, que je sentais agressif envers ma pomme.
En face, l’avocat général. Un grand maigre barbichu, l’air revêche. Je croisai son regard : mon sort semblait scellé. Je me demandai même pourquoi faire un procès.
Au centre de la salle, l’arène. Là où se dérouleront les auditions des témoins.
Et en dessous de moi, mon avocate. Elle me semblait bien frêle et bien petite face à toute cette armada. Je sentais les ondes négatives affluer vers nous. Son patron n’avait même pas daigné venir l’aider. Elle se recroquevillait là, petite chose noire parmi tout ce rouge sang.
Tout d’abord, je dus me présenter. Comme s’ils ne me connaissaient pas.
Au début, des gens dont je ne me souvenais même pas avoir croisé la route vinrent expliquer ma personnalité. Ma mère vint témoigner ; la pauvre vieille sanglotait. Des anciens profs aussi racontèrent ma vie. Bon élève, gentil fils. J’étais paraît-il un bon copain. Des amours de jeunesse sorties de ma mémoire apportèrent un éclairage sur ma petite personne. Petite personne si on veut : un mètre quatre-vingt-quinze, quatre-vingt-dix kilos tout de même.
Un de mes anciens condisciples fit son petit effet à la barre :
Je savais pourquoi ce crapaud était venu baver sur moi : en terminale, sa petite amie l’avait largué pour moi. Il m’en voulait encore, ce con ! Faut dire aussi qu’avec sa gueule, il ne devait pas y avoir foule dans son lit.
Cette première journée de procès se termina sur un sentiment mitigé. Mon portrait n’était pas terrible. Mon avocate ne sembla pas perturbée et n’intervint guère dans les débats.
L’avocat général ne s’en priva pas, lui.
Seconde journée du procès ; description des victimes. Couple sans problème, s’aimant profondément, désirant selon les dire des uns et des autres fonder une famille, avoir des enfants.
Elle, Laurène, 30 ans, prof au même lycée que l’accusé. Lui, bon flic, 35 ans, apprécié de ses collègues et de ses supérieurs. Le gentil couple de Français moyens. Ils avaient un ami, presque un frère : Michel Lambert ! Moi.
Moi qui justement, selon les dires des psychiatres qui m’examinèrent, étais amoureux de Laurène. Je faisais, selon eux, une fixation sur ma collègue, sur la femme de mon ami. Le tout raconté en des termes biscornus.
Un jour, n’y tenant plus, j’aurais fait des avances très explicites. Elle me repoussa. Damien en eut vent. Michel Lambert ne supporta pas le refus de la jeune femme. Je n’ai pas supporté l’engueulade de Damien, je les ai frappés tous les deux, je l’ai tué lui et presque réussi à la tuer elle. Pas plus compliqué que ça, selon le barbichu.
En ce troisième jour, témoignages sur le crime lui-même.
D’abord madame Duvergoux, la voisine. Elle a entendu crier, elle a entendu des bruits de lutte, elle a appelé les flics. C’est tout.
Rires dans la salle.
Puis vinrent les policiers, quatre collègues de Damien. Ils m’avaient trouvé assis dans la cuisine, couvert de sang. Ils ne cherchèrent pas trop à comprendre, mais il ne faisait aucun doute qu’ils tenaient le coupable.
C’était maintenant le tour du médecin légiste. Ce qu’il raconta n’arrangea pas mes affaires. Chaque coup porté avait provoqué des dégâts. Souvent importants : la mâchoire, la pommette, le nez, des côtes avaient été fracturés, la rate avait éclaté. Mais le coup le plus impressionnant était le coup à la mâchoire. J’avais tué un homme d’un seul coup ; je lui avais brisé la nuque en le frappant au menton. J’avais cependant continué à frapper, comme une brute sanguinaire. Il lui était impossible de dire quand la victime était morte. Dix fois encore la victime avait reçu des coups ; nombre d’entre eux auraient pu donner la mort. Je savais apparemment où et comment frapper.
Laurène, quant à elle, avait eu le crâne fracturé. Sa tête ouverte avec un morceau de solive en épicéa, retrouvé sur les lieux. Mes mains étaient pleines d’échardes.
Chaque soir je retournais en taule. Rachid me remontait le moral comme il pouvait, mais je sentais bien que le cœur n’y était plus, qu’il ne croyait plus guère à un miracle. Selon lui, il fallait s’attendre à prendre perpète, surtout que mon avocate semblait dépassée par les événements.
Ce jeudi était le jour de gloire de l’avocat général. Tel un toréro dans l’arène, il allait procéder à la mise à mort. Non sans effets de manches, ou plutôt de muleta.
Il l’a tué d’un seul coup de poing. Imaginez la scène : un seul coup de poing brisant une nuque.
Mais non content, il s’est acharné sur la victime. Frappant encore et encore, chaque coup eût pu être mortel. N’oubliez pas la déclaration du légiste. Ce n’était pas un meurtre mais un carnage. La réaction d’une bête sauvage.
Ensuite, délaissant le cadavre du mari, il s’est retourné vers cette pauvre femme, qui ne doit son salut qu’à un miracle. Elle qui lutte encore à l’instant contre la mort. Elle qu’il aimait, mais elle qui l’a repoussé, il n’a pu le supporter.
Mesdames et Messieurs, je vous réclame pour cet homme la peine maximale : trente ans de réclusion, incompressible. Que ce monstre ne sorte plus de sa geôle !
Le public applaudit, comme après la dernière représentation d’un comédien de génie, la dernière pièce d’un grand auteur. Ils ne se trouvaient plus au tribunal, mais dans un théâtre.
Ou dans une arène, là où le toréro venait de placer ses banderilles, avant la mise à mort du taureau.
Il ne restait plus qu’à attendre le résultat du verdict. Savoir si les deux oreilles et la queue lui seraient accordées.
Mon avenir ne dépendait plus que de cette petite bonne femme frêle et timide, mon avocate, qui à la surprise générale ne s’était guère manifestée. N’intervenant que très peu dans les débats.
Comme les aficionados continuaient d’applaudir l’avocat général, la présidente fit évacuer la salle. La plaidoirie de mon avocate fut remise au vendredi.
Facile à dire.
Le vendredi matin, la salle était pleine comme un œuf. Après la plaidoirie de mon avocate, les jurés devaient rendre leur verdict. Qu’allait faire mon ectoplasmique avocate ?
Elle essayait de maîtriser les tremblements de sa voix. C’était sa première plaidoirie.
Elle jeta un regard appuyé vers l’avocat général.
Elle mit en marche un portable posé sur une station d’accueil.
Michel, Michel, viens vite, il est devenu fou, je crois qu’il va me…
Barbichu se démenait sur son fauteuil.
La petite vieille revint, cette fois moins fière que la première fois.
Barbichu se manifestait ; la tournure des événements lui déplaisait.
Le Dr Roux, comme son nom l’indiquait, était un petit gros tout chauve, très célèbre. Il passait souvent à la télé pour râler contre les réductions d’effectifs dans les hôpitaux.
Tout le jury venait de recevoir une série de clichés de radiographies. La présidente et ses deux pompiers de service, et même barbichu, avaient les leurs.
Il chaussa ses lunettes, regarda les radios qu’on lui tendait. Quatre radios.
Le petit homme chauve repartit, accompagné du regard noir de barbichu. L’avocate ne tenait nullement compte de ses gesticulations.
Le directeur, tempes grisonnantes, lunettes sur le bout du nez, jeta un bref regard vers son ancien prof.
Un silence de plomb pesait sur la salle. Maintenant, tout un chacun avait compris où voulait en venir mon avocate.
Une jeune femme blonde vint à la barre. Peut-être vingt-cinq ans à tout casser.
Elle avait un bel accent chantant.
La jeune femme semblait gênée de devoir s’expliquer devant les magistrats, et surtout de sentir dans son dos les regards de ses collègues.
Sa dernière phrase détendit l’atmosphère.
Je me retrouvais de nouveau au centre de l’arène, mais cette fois pas avec le même toréro.
Pourquoi s’est il laissé accuser sans réactions ? Imaginez la détresse de cet homme. Il vient de tuer son meilleur ami, la femme qu’il aime en secret gît à ses pieds, morte. Il entend les sirènes des secours qui arrivent. Son sort semble scellé. Mon client est le coupable parfait.
Pas la peine de chercher plus loin que le bout de son nez ; l’enquête est bouclée avant que d’avoir débuté. Le sang des victimes se trouve sur lui. Personne ne se fait cette simple réflexion : si le sang de Laurène se trouve sur ses habits, c’est qu’il a tenté de la secourir.
Je vous pose cette question : avez-vous un monstre devant vous, ou simplement un homme qui a tenté en vain de suppléer une justice absente ?
Il a tué, il ne le nie pas. Dans ce box devrait se trouver Damien Dupuis, coupable d’avoir battu, martyrisé, tenté de tuer sa propre épouse.
Une autre question qui restera sans réponse : qui savait ? Qui a laissé cette femme souffrir ? Nous devrions présenter nos excuses à cette malheureuse. Le seul tort de mon client est de s’être substitué à la justice, à la société.
Un grand silence suivit cette plaidoirie. Personne n’osait bouger ; même moi je restais bouche bée. Je me souvins d’un mot de Sacha Guitry : « Le silence qui suit une œuvre de Mozart, c’est encore du Mozart. » Le silence qui suivit la plaidoirie de maître Brossard faisait encore partie de sa plaidoirie.
La présidente semblait à côté de ses pompes.
On m’emmena dans une petite cellule du palais de justice où je devais l’attendre. La justice !
Deux heures plus tard, je fus rappelé dans la salle. Un capharnaüm hallucinant y régnait.
Il se calma instantanément lorsque la Cour revint.
Mon cœur se serra.
Je vis mon avocate croiser les doigts.
Je n’ai pas tout compris tout de suite.
Je pleurais ; elle m’embrassa et jeta ses fiches en l’air. Elle venait de gagner son premier procès, et de quelle façon !
Barbichu me faisait la gueule. Il venait de se faire ridiculiser par une gamine.
Elle alla le voir et lui glissa quelques mots.
De retour à la prison, j’ai eu droit à un accueil de rock star. Rachid me flanquait des claques dans le dos à me décoller les poumons.
*
Dix-huit mois plus tard, cette histoire n’est plus qu’un très mauvais souvenir.
Je fais la cuisine, je mets la touche finale à une pâtisserie lorsque j’entends frapper à la porte.
Je règle la température du four quand je me fais agresser par deux charmantes créatures qui m’embrassent.
Un bras passé autour de chaque taille, je les entraîne vers le salon où Noémie sert l’apéritif.
Je regarde Laurène et Clotilde, toutes souriantes.
Cela fait plus d’un an que je vis avec Noémie. Mon avocate. Elle est devenue célèbre après mon procès.
Clotilde a quitté la police pour ouvrir une boutique de fringues. Elle a une employée : Amina, la sœur de Rachid. J’ai tenu ma promesse. Laurène n’a pas encore repris son travail, mais moi si. Je suis toujours prof au même lycée. L’Éducation nationale me réintégra, sous l’amicale pression du ministère.
Le directeur en personne est venu me demander de reprendre mon poste.
Devant son air suppliant, je craque.
Je suis abasourdi.
Je les regarde toutes les trois me raconter cette histoire, je suis bouche bée. Je me doute pourtant que ce n’est que le début.
Je devais digérer cette folle histoire.
Je l’ai quittée. Le temps de me remettre de toutes ces émotions, me suis-je dit.
Elles s’étaient servies de moi, m’avaient utilisé. J’eus une période de colère, de rage, puis d’abattement.
Un jour je tombai par hasard sur un article de presse. Une femme battue pendant des années par son mari. Il avait fini par la tuer. Je repensai au corps ensanglanté de Laurène, à ma fureur en voyant Damien, le morceau de bois à la main. Écoutant sa minable tentative d’explication. Je me revis le frapper ; il m’avait trahi deux fois. En me mentant et en tuant la femme dont je me croyais amoureux.
Je suis resté seul trois mois.
Le lendemain, je suis allé devant le tribunal ; je savais qu’elle plaidait. J’ai attendu une journée entière. Quand Noémie m’a repéré, son visage s’est illuminé. Elle s’est jetée dans mes bras en riant et pleurant tout à la fois. Depuis, je ne la lâche plus.
Quatre mois plus tard, nous sommes tous à la mairie. À mes côtés, Noémie frétille comme une midinette. Clotilde et Laurène viennent de dire « oui » à monsieur le maire.
Elles me réservaient cependant une dernière surprise.
Trois voix me répondirent en chœur :