Été 1899. En ce siècle finissant, une chaleur forte et sèche règne sur Paris.
Jules Melpomène est un jeune homme libéré depuis six mois après avoir servi dans les colonies d’Afrique occidentale. Le service militaire, d’une durée ramenée à trois ans depuis 1893, prépare activement la jeunesse à la grande boucherie qui permettra la revanche sur les Allemands et le retour de l’Alsace et de la Moselle dans le giron de la République.
Jules peine à s’adapter à la vie civile et vit de petits emplois. Il a été successivement garçon de café, ramoneur et homme à tout faire chez un riche banquier. Malgré sa force physique, son grand gabarit associé à sa maladresse l’empêche d’accomplir avec succès les douze heures de travail quotidien que lui demandent ses employeurs (1). Comme il est persuadé que son avenir se situe dans la capitale et non dans la région d’origine, la Normandie, il préfère rester sur place.
Sa peau est hâlée par le soleil africain, et sous des cheveux d’ébène ses traits sont fins : son aspect est plaisant pour les jeunes filles, vite charmées par son joli sourire. Mais aucune d’entre elles n’a souhaité s’engager avec ce jeune vagabond vivant seul dans un taudis de la proche banlieue. Sans qualification, il lui faut pourtant un emploi pour manger. Voilà pourquoi, sans trop y croire, il a répondu à une petite annonce : « Artiste-peintre cherche modèle masculin ; se présenter à telle adresse. »
Après avoir longuement cheminé à pied dans la poussière des travaux de la construction de la première ligne de métro, il arrive devant une petite maison au pied de la butte Montmartre : c’est là. Il frappe à la porte. Une femme lui ouvre. Elle est brune, menue, souriante et vêtue d’un grand tablier.
- — Bonjour Madame, je viens pour l’annonce. Pourriez-vous me présenter au peintre qui recrute un modèle ?
- — C’est moi. Entrez.
Jules reste un instant interloqué : il ne s’attend pas à ce que le peintre en question soit une femme. Celle-ci, lisant la surprise du candidat sur son visage, s’agace :
L’atelier est de taille modeste, encombré de croquis, de toiles et de différents accessoires. À cause de la verrière, il y fait une intense chaleur sèche. Après une franche poignée de main, le candidat est prié de s’asseoir.
— Eh oui, pour y voir clair dès le matin et jusqu’au soir, ce qui est indispensable pour peindre, il faut beaucoup de lumière, et pour cette raison il fait chaud, désolée. Mais d’abord, je me présente : Sophie Martin (2), artiste peintre, dans la profession depuis déjà plus de vingt ans.
- — Ne vous inquiétez pas, Madame, j’ai l’habitude de la chaleur. Je viens d’effectuer mon service militaire au Soudan français.
- — Avez-vous de l’expérience comme modèle ?
- — Pas du tout. J’ai besoin de travailler, c’est tout.
- — Ce n’est pas un problème. Ce qui peut l’être, c’est le contexte. Voyez-vous, je viens d’accepter une commande de la part d’une riche héritière qui souhaite un tableau dans son salon sur le thème de l’Odyssée. Connaissez-vous ce mythe ?
- — Non, dit l’homme en rougissant de son manque de culture.
Issu d’une famille d’ouvriers, il était de la première génération ayant fréquenté l’école gratuite et obligatoire avant d’être envoyé à l’usine à treize ans, sans obtenir son certificat d’études.
- — Ce n’est pas grave, je vais vous expliquer, dit-elle en souriant. Cette histoire est attribuée à un conteur aveugle de la Grèce antique nommé Homère. Le héros s’appelle Ulysse : après avoir fait la guerre à une ville, qui s’appelle Troie, pendant dix ans, son camp a obtenu la victoire grâce à un stratagème… Enfin, passons sur les détails. Ulysse prend la mer pour retrouver sa femme et son fils sur son île où il est roi, Ithaque. Mais parce qu’il a offensé le dieu de la mer, Poséidon, le voyage est compliqué. Après différentes péripéties, il est prisonnier de la nymphe Calypso qui désire l’épouser. Il se morfond pendant plusieurs années en pensant à la famille qu’il a laissée depuis longtemps et qu’il aime. Regardez ce croquis : pensif, il regarde la mer. Vous serez ce personnage. Sous réserve de vérification, je pense que vous avez le physique idéal pour l’incarner.
- — Il faut poser nu, c’est cela ?
- — Oui. Pour être honnête avec vous, ce n’était pas indiqué sur l’annonce pour ne pas faire fuir les candidats. Je ne suis pas encore parvenue à trouver un homme qui corresponde à mon attente de ce que doit être un héros mythique, et qui accepte de poser pour moi. Le temps presse, ma cliente attend, risque de se décourager et de passer la commande à quelqu’un d’autre. Pour moi aussi, il faut bien vivre. Je ne suis pas suffisamment cotée pour laisser passer ce genre de proposition. Voilà pourquoi j’ai besoin de vous. Si vous parvenez à surmonter votre réticence, que je comprends bien, à vous montrer devant moi, ce travail est pour vous. Il va falloir être patient et garder la pose assez longtemps sans bouger. Vous commencerez le matin à huit heures, jusque vers vingt heures. Il faudra déjeuner assez rapidement, mais je vous offre les repas. Quant à votre salaire, ce sera celui qui se pratique habituellement pour ce travail. Qu’en dites-vous ?
- — C’est entendu. J’accepte.
- — À la bonne heure. Comme je vous l’ai dit, nous n’avons pas de temps à perdre, aussi je propose que nous commencions immédiatement. Il y a un paravent derrière lequel vous allez pouvoir vous déshabiller.
Lorsqu’il est nu, la femme peintre l’observe attentivement.
— Voyons, tournez-vous, je vous prie. Vous avez une musculature parfaite, tout à fait digne d’un roi de la Grèce antique. Si vous le voulez bien, vous allez monter sur l’estrade, et adopter la posture comme sur le croquis. Il faut regarder au loin, comme si vous pensiez à quelqu’un que vous avez très envie de retrouver, à l’autre bout de la mer. Tenez-vous bien droit. Non, ne souriez pas. Dans l’histoire, vous êtes plutôt malheureux. Il ne faut pas pleurer, non plus, car vous êtes un héros plein d’astuce et de courage (3). Voilà, comme cela, c’est parfait. On dirait que vous avez posé toute votre vie.
Le travail commence. D’abord, le silence et la concentration. Après une heure de labeur, l’artiste engage la conversation.
- — Dites-moi, quel âge avez-vous ?
- — Vingt-et-un ans.
- — Je pourrais être votre maman… Avez-vous toujours vos parents ?
- — Oui, ils habitent à Cherbourg. Mais cela fait longtemps que je ne les ai pas revus, ainsi que mes cinq frères et sœurs. Il y a une question à laquelle je pense, et vous aurez sans doute la réponse.
- — Dites ?
- — Ulysse parvient-il à échapper à Calypso ?
- — Oui, grâce à Athéna, la fille de Zeus, qui parvient à convaincre son père qu’il faut qu’Ulysse rejoigne son île. Zeus envoie Hermès parler à Calypso, qui à regret laisse partir le héros sur un radeau de fortune. Mais il faudra qu’Ulysse traverse encore bien d’autres aventures avant de retrouver sa femme et son fils.
- — Comment s’appellent sa femme et son fils ?
- — Pénélope et Télémaque. En plus d’eux, sur Ithaque, beaucoup de gens attendent Ulysse : son père qui est toujours vivant, son ami le bouvier et même son chien qui est pourtant très vieux et qui attendra le jour du retour de son maître pour mourir. Pendant ce temps, Pénélope a du mal à repousser les avances de ses prétendants. Ceux-ci affirment que son mari est certainement mort, après toutes ces années d’absence. Elle aura attendu vingt ans. Si vous voulez, je peux vous prêter le livre, L’Odyssée.
- — Je dois vous avouer quelque chose, dit-il en rougissant. Je… j’ai appris à lire à l’école, mais cela fait longtemps et je n’ai pas pratiqué. J’ai oublié comment faire. C’est un copain de régiment qui m’a lu les petites annonces.
- — Ce n’est pas grave, ne vous sentez pas mal à l’aise. Désolée, je ne voulais pas vous humilier. Vous n’êtes pas le seul dans cette situation. Si vous voulez, lorsque nous aurons le temps, je vous ferai la lecture.
- — Vraiment, vous aurez la patience de faire cela pour moi ? Vous êtes gentille !
- — Vous aussi, vous êtes patient. Pour une fois que je tiens un bon modèle qui comprend le tableau que je peins, il me faut le choyer. Vous savez, ce n’est pas parce que vous n’avez pas d’éducation que vous êtes moins intelligent qu’un autre.
- — Il y a une autre question plus personnelle que j’aimerais vous poser.
- — Allez-y.
- — Vous n’êtes pas mariée ? Je ne vois pas d’alliance à votre main gauche.
- — Effectivement, je ne le suis pas, et je vis seule. J’ai connu quelques hommes, mais dans des liaisons sans lendemain. Je n’ai pas eu d’enfants, je n’en aurai sans doute jamais, et la solitude fait partie de ma vie. D’un autre côté, croyez-vous que j’aurais pu faire ce que je fais en ce moment avec vous, c’est à dire vous peindre nu, si j’avais un mari ?
- — Non, en effet. Si j’avais une femme, je n’accepterais pas cela d’elle.
— Dans ce métier, pour une femme surtout, il faut choisir entre la liberté de créer et une famille. J’ai choisi, et à quarante-six ans, je crois pouvoir affirmer que je ne marierai jamais. Remarquez qu’il y a quantité de peintres masculins qui font des nus féminins : leur épouse n’y trouve rien à redire. Mais croire à l’égalité dans ce domaine, c’est croire au père Noël. Peut-être que dans cent ans les femmes pourront voter, piloter des aéroplanes qui traverseront le ciel plus vite qu’il faut pour le dire, ou même peindre Le déjeuner sur l’herbe à l’envers, c’est à dire avec un homme nu en compagnie de femmes habillées (4).
- — Le déjeuner sur l’herbe ?
- — C’est un grand tableau qu’Édouard Manet a peint en 1863, sur lequel on voit une femme nue en train de pique-niquer avec des hommes vêtus. Il a été exposé au salon des refusés où il a fait scandale. J’étais jeune à l’époque, mais mon père, passionné de peinture, m’a emmenée voir cette exposition, ce qui a provoqué ma vocation pour ce métier.
- — Vous avez appris la peinture à l’école ?
- — J’ai eu la chance d’avoir des parents assez riches pour me payer les études que j’ai voulues. J’ai été aux Beaux-arts où j’ai eu William Bouguereau comme professeur. Il m’a embauchée dans son atelier, d’abord pour des tâches annexes, puis pour des travaux plus importants, ce qui m’a permis d’améliorer ma technique, et ensuite j’ai pu voler de mes propres ailes. Mon style classique et académiste se rapproche du sien. C’est un maître exigeant, réputé pour ses nus dont le rendu de la chair est incomparablement soigné et contrôlé, même si les critiques d’art le trouvent fade.
- — Vous avez quarante-six ans, vous dites ? Vous ne les faites pas. Je vous aurais donné trente ou quarante, au maximum. Votre visage est lisse comme celui d’une jeune fille.
- — Merci, vous êtes gentil. J’aurais une question un peu indiscrète : sentez-vous libre de ne pas y répondre. Avez-vous déjà eu des relations intimes avec une femme ?
- — Vous voulez savoir si je suis puceau ? En fait non, mais je n’ai jamais connu l’amour ni même vécu quelque chose de tendre. Lorsque nous étions cantonnés à Kayes, le capitaine de notre compagnie nous envoyait régulièrement au bordel militaire. Il disait que des hommes frustrés ne peuvent pas faire de bons soldats. Les filles, toutes des autochtones, étaient à l’abattage parce que nous étions dans les deux cents et n’avions que quelques heures. Les gradés se gardaient les plus belles pour eux. Il fallait se dépêcher de faire son affaire avant que la maquerelle crie « Au suivant ! » Il y a des moments plus désagréables dans l’armée, mais je préfère me satisfaire tout seul plutôt que de baiser à la chaîne. Certains d’entre nous aimaient tellement ça qu’ils faisaient le mur pour y retourner en payant avec leur maigre solde.
Elle se rend compte que la verge de son modèle est dure et regarde vers le plafond.
- — Cela vous fait bander d’évoquer ce souvenir ?
- — Non, ce n’est pas cela. C’est parce que vous êtes belle et que vous parlez gentiment. Votre regard est doux.
- — Il va falloir vous calmer, jeune homme. Je ne peux pas vous peindre comme cela. Le tableau que j’exécute est déjà assez osé. Il est vrai qu’Ulysse pense à sa tendre épouse, et sans doute pas d’une manière chaste. Mais je ne crois pas que ma cliente voie l’œuvre qu’elle a commandée comme cela. Essayez de penser à autre chose. Voyons, racontez-moi un souvenir de votre vie militaire.
- — Lorsque vous m’avez demandé de me déshabiller, cela me rappelle le conseil de révision. Nous étions des centaines de gars et devions nous mettre à poil avant d’être examinés par le médecin-colonel. Mais là, il n’y avait pas de femme à des kilomètres à la ronde. Certains, parce qu’ils avaient une infirmité, étaient réformés et rentraient directement dans leur famille. Parmi eux, il y en avait qui pleuraient parce qu’ils étaient certains que les filles ne les regarderaient pas comme des hommes. Quant à nous, les nouveaux conscrits, nous allions faire la fête. C’était fou, quand je pense à ce que nous avons subi après. Ils disaient qu’ils allaient faire de nous des hommes. Je ne sais pas. Si être un homme c’est savoir tirer au Lebel et marcher des jours entiers au soleil, pourquoi pas. Mais je ne vois pas l’intérêt. J’ai frôlé la mort, tué des gens pour ne pas être tué, mais ce n’est pas cela être un héros. C’est juste un jeu où les généraux jouent avec les vies humaines comme avec des pions. Je n’ai pas eu vraiment peur, mais c’était simplement idiot.
Après un temps de silence :
- — Cela me fait godiller (5) de m’exposer devant vous. Vous ne voulez pas qu’on tire un coup, vite fait, dans votre atelier ? Cela me ferait du bien, et à vous aussi, sans doute.
- — Non, je ne souhaite pas avoir une relation sexuelle avec mon modèle. Ensuite, je vous regarderais d’une manière différente et je ne serais plus capable d’effectuer mon travail correctement. Vous comprenez, ce n’est pas possible de changer maintenant la nature de nos relations. Pourtant, je dois dire que vous me troublez avec votre désir. Sans même y toucher, votre verge est dure depuis un moment et ne faiblit pas. Peu d’hommes sont capables de cela. Vous devez me désirer très fort. Il va falloir vous soulager tout seul. Si vous voulez, allez derrière le paravent.
- — Comme vous voulez.
- — Tenez, vous essuierez votre sperme avec ce chiffon. Je tiens absolument à ce que mon atelier reste propre.
Le temps d’isolement ne dure que deux minutes. Le travail peut reprendre jusqu’au soir. Infatigable, Jules tient la pose sans sourciller. Le lendemain, ils reprennent de bonne heure afin de profiter de la fraîcheur matinale. Mais dès que grimpe la température, le sexe insolent du modèle en fait de même. L’artiste lui propose de se soulager comme la veille.
- — J’aimerais que vous me regardiez faire, demande-t-il. Je me sens seul sinon.
- — Comme vous voulez. Tenez, le chiffon.
Pendant qu’elle regarde son modèle se masturber, le désir commence à travailler son bas-ventre, et la tentation d’entrer dans une relation sexuelle se fait de plus en plus forte. Mais elle refuse cette idée. Non, ce n’est pas le moment. « Après, se promet-elle, lorsque le travail sera fini, je m’offrirai à lui. »
Elle sait qu’elle ne peut travailler sérieusement tout en se permettant des coucheries avec son modèle. D’autres peintres en sont peut-être capable, mais pas elle. D’autant qu’elle a l’intuition qu’elle est en train de produire son œuvre majeure, un travail qu’on produit seulement une fois dans une vie d’artiste, et ceci grâce à ce jeune homme si beau qui respire la vie et la liberté.
Après l’éjaculation, le torchon est complètement imbibé. « Cet homme est d’une virilité extraordinaire…, pense-t-elle. Il a de superbes érections, et son aptitude à les conserver longtemps est stupéfiante. Un étalon humain, une âme innocente associée à un regard limpide, tout cela dans un corps sublime. Quel plaisir ce serait de le laisser entrer en moi… » En attendant, quel spectacle émoustillant ! Il faudra de la volonté pour résister à ses avances.
Ces pensées humidifient son entrejambe. Elle profite d’un court temps de solitude pour se soulager avec sa main. Elle le fait rapidement, contrairement à son habitude. Il ne faut pas qu’il sache à quel point elle est troublée, charmée, envoûtée. Il ne doit pas non plus savoir qu’elle aussi se caresse. Et aussi qu’elle boit, toute seule, discrètement, prélevant le vin blanc du fût de sa cave. Elle en a besoin pour maintenir sa créativité.
L’image de ce garçon reste imprimée dans son esprit. Il est beau comme un dieu, non pas comme un dieu d’aujourd’hui dont les grands prêtres assimilent sexe et péché, mais comme Pan, avec ses sabots et sa flûte, séduisant sans honte nymphes, dryades et jeunes filles humaines. Celui dont les curés ont proclamé la mort, comme si un dieu pouvait perdre son immortalité. C’est lui qui permet l’éternelle renaissance d’un printemps où les joies du corps ont pleinement leur place.
Pour Jules, la présence bienveillante d’une femme près de lui, pendant qu’il se livre à l’onanisme, est une source d’excitation intense. C’est une étrange complicité, une émotion érotique qui augmente son plaisir. À partir de la troisième fois, elle accepte de lui tenir la main, seulement la main, celle que l’action masturbatoire laisse libre, mais pour lui c’est déjà beaucoup. Il croise son regard de tendresse, cela l’inspire et il sent le plaisir monter plus vite et plus haut que lorsqu’il est seul. Lorsqu’accidentellement il répand du sperme sur le sol de l’atelier, les yeux de Sophie se font courroucés, et penaud il nettoie sa semence. Mais lorsqu’ensuite il s’absente pour aller aux toilettes, elle porte à son nez le chiffon à la délicieuse odeur de stupre et s’enivre de cette senteur mâle qui affole ses sens, l’appelle à la concupiscence et lui donne du cœur à l’ouvrage.
Pendant les pauses, au crayon de bois, elle dessine Jules en train de se donner du plaisir et lui montre ces dessins. Ce sont des croquis qui seraient considérés comme obscènes par la police des mœurs si celle-ci venait à effectuer une descente dans l’atelier afin de vérifier que la morale est respectée. Cela arrive. Il ne faut surtout pas que les agents des forces de l’ordre saisissent ces papiers compromettants. L’artiste pourrait être arrêtée, condamnée, vilipendée. De toute manière, cela figurerait sur son dossier et compromettrait sa carrière. Il ne faut pas de scandale. Les « académies » – dessins sexuellement évocateurs qui circulent sous le manteau, dans le jargon policier – sont dissimulés sous le plancher.
À propos d’académie, elle retrouve à cette occasion un dessin qu’elle a réalisé d’elle-même, nue devant un miroir, quelques années auparavant. Juste une rapide ébauche, mais très impudique, les lèvres vulvaires largement écartées, exposant nymphes et clitoris, et dans une attitude du corps qui évoque l’orgasme. Elle lui offre cette œuvre oubliée, restée longtemps cachée. « Cela l’aidera à patienter. » pense-t-elle. « Ou à le rendre encore un peu plus fou de désir… Quelle extravagance que de se lancer dans ce projet ! »
Ainsi, petit à petit, l’ouvrage avance dans la chaleur parisienne. Jamais Sophie n’a été autant satisfaite de son travail. S’il la voyait, pense-t-elle, son maître aurait été fier d’elle. Quotidiennement, il expurge l’ardeur que son corps exprime, debout devant elle, parfois deux fois dans la journée. Le midi, ils déjeunent ensemble rapidement. Pour gagner du temps, il ne se rhabille pas pour manger, de sorte qu’il s’habitue à rester nu du matin au soir. Ainsi, progressivement, toute gêne disparaît. Mais pas l’envie qui reste toujours aussi puissante.
Un matin, en lisant son courrier, elle lui annonce :
- — Ma cliente va venir demain après-midi pour voir l’avancement de sa commande et me regarder travailler. C’est la baronne de Polyphème. Son père, dont elle a bénéficié d’un très confortable héritage, avait fait fortune dans la pêche. Elle semble ne pas avoir compris le message que j’ai pourtant tenté de lui faire passer : « C’est déjà difficile pour un modèle de poser nu devant moi. Nous n’avons pas besoin qu’en plus quelqu’un vienne nous regarder, nous déranger dans l’intimité du travail de création. » Je déteste cela. Pourtant, je suis obligée d’accepter, car le client a toujours raison. Je peux essayer de la raisonner si vous voulez…
- — Non, laissez-la faire comme bon lui semble. Ne vous tracassez pas pour moi. Sa présence ne me dérange pas.
- — Vraiment ? Vous me tirez là d’une situation délicate.
Le lendemain, la cliente se présente dès le matin. Jules imaginait une vieille rombière embijoutée. Il découvre une dame assez jeune, grande, obèse, aux longs cheveux bruns et au regard étrange, qui le surprend en pleine érection, en train de manipuler sa verge afin d’extirper de lui ce désir qui l’empêche de poser normalement. Tout cela sous le regard placide de l’artiste qui attend avant de pouvoir reprendre son travail. Jules prend conscience de la perversité de sa situation. Son excitation n’en est qu’exacerbée. Il s’offre en spectacle, il se montre à celles qui ne se montrent pas en retour. Elles boivent sa jeunesse et sa beauté, lui qui ne possède que cette richesse. Elles le consomment avec leurs yeux.
- — Voulez-vous un verre de muscadet du pays nantais ? propose Sophie. Si mon atelier est une étuve, en revanche ma cave reste assez fraîche.
- — Volontiers, dit la baronne tout en essuyant vainement la transpiration qui s’écoule sur son double menton. N’importe quoi pourvu que ce soit frais.
- — Trinquons donc à ce travail auquel je me consacre entièrement.
- — Savez-vous, jeune homme, dit la baronne sur un ton sévère, qu’en vous livrant à ce genre de turpitude, vous vous exposez à un accident très grave ? Dans son livre, le docteur Bouchut explique que ce vice, qui pour vous n’est même pas solitaire puisque vous avez l’audace de l’exposer en public, conduit à l’hébétude et à la tristesse en ébranlant les systèmes musculaires et nerveux.
Déstabilisé, Jules reste bras ballants.
- — Pourquoi êtes-vous venue ce matin ? demande l’artiste agacée. J’aimerais travailler tranquillement et comme je l’entends. Vous verrez le résultat lorsque ce sera fini. Quant à la santé de mon modèle, je crois que c’est son problème, pas le vôtre.
- — Voyons, ma chère, pourquoi n’irions-nous pas au secours de ce jeune homme ? Et puis, il est à notre service après tout. Je trouve son anatomie vraiment très plaisante, de sorte que le verrais bien dans mon lit, pas plus vêtu que maintenant. Mon mari est habitué à mes frasques : il ne verra pas d’inconvénient à ce que je soulage un peu ce jeune modèle qui semble manquer de chair féminine. Vous verrez, dit-elle en s’adressant à lui, vous passerez de bons moments avec moi, et en plus je saurai me montrer généreuse.
Ce faisant, elle glisse perversement un doigt le long du raphé séparant les deux bourses, puis palpe les testicules comme des fruits mûrs qu’on envisage d’acquérir.
- — Laissez-le ! crie Sophie. Vous êtes encore plus perverse que je n’avais imaginé. Vous croyez sans doute que le monde est rempli de larbins à votre service ?
- — Sacredieu oui, bien sûr. Il suffit d’y mettre le prix. Voyons, mon garçon, à combien estimez-vous la somme que vous jugez nécessaire pour me satisfaire ? Suffisamment, en tout cas, pour vous mettre quelque temps à l’abri de besoin. Et puis vous verrez : malgré mon œil de verre et mes cent quarante kilos, je ne suis pas une si mauvaise affaire au lit. Aidez-moi à le convaincre, chère amie, autrement je me dédierai de ma commande de ce tableau…
- — S’il le faut vraiment, je peux faire un effort… avance Jules.
- — Rien du tout ! dit l’artiste en colère. Dehors, Madame ! Ici malgré les apparences, c’est un atelier de peinture, pas une maison de tolérance. Je travaille sérieusement. Si vous ne voulez plus de ce tableau, tant pis pour vous. Je trouverai bien un autre acquéreur.
La baronne, vexée de cette rebuffade, quitte l’atelier en claquant la porte.
- — Comment allez-vous vous en sortir maintenant ? demande Jules.
- — Ne vous inquiétez pas de cela. Vous vous seriez vraiment prostitué pour m’aider ?
- — Oui ; quoi qu’il m’en coûte, je l’aurais fait pour vous, parce que…
Il rougit, incapable de finir sa phrase. Sophie le fait pour lui.
- — Parce que vous m’aimez, n’est-ce-pas ? Je dois vous avouer que moi aussi, j’éprouve des sentiments pour vous. Mais il faut finir ce tableau, voulez-vous ? Après, je vous promets que vous aurez tout ce que vous voulez de moi.
Le travail reprend avec acharnement.
- — Avec vous, dit-elle, je me sens inspirée comme jamais je l’ai été. Vous êtes ma muse.
- — Cela vous amuse ? Pas moi. Vous me regardez nu, je vous désire à mourir et vous me faites attendre une éternité avant que je puisse vous prendre dans mes bras, et plus…
- — C’est peut-être vrai que cela rend sourd, dit-elle en riant.
Enfin, Jules peut enfin contempler l’œuvre terminée. Sous ses yeux, l’artiste se dévêt entièrement. Pour lui, elle se dévoile et s’offre avec tendresse et simplicité. Le désir partagé peut enfin s’exprimer pleinement. Il la caresse longuement, embrassant la peau encore et encore, découvrant chaque détail, savourant pleinement ce moment qu’il a tant attendu. Lorsqu’il souhaite passer à l’union des deux sexes, il la voit se lever et fouiller au fond d’un tiroir.
— Tenez, dit-elle en lui tendant un objet circulaire en caoutchouc, enfilez cela le long de votre verge avant de me pénétrer.
- — C’est quoi ?
- — C’est une « feuille anglaise », autrement dit un vêtement imperméable à usage intime. C’est nouveau (6), ça vient d’Angleterre. Cela permet d’éviter les grossesses non désirées, car je suis sans doute encore féconde et je ne suis pas prête pour un enfant ici et maintenant. Cela sert aussi à éviter les maladies comme la syphilis ou les crêtes de coq. Si vos filles de joie soudanaises vous ont transmis ces cochonneries, je ne veux pas être contaminée. De mon côté aussi, vous constaterez que je ne suis pas vierge, alors sait-on jamais. Faites attention en l’enfilant à ne pas le déchirer, parce que ce n’est pas donné. Ensuite il faut l’essuyer et le laver dans une solution de sublimé. Il est garanti cinq ans : il y a de quoi bien s’amuser ensemble.
— Pourquoi pas ? Mais ce n’est pas facile à positionner.
- — Jarnicoton, quel empoté… Vous l’avez déchiré ! Tant pis pour vous, pour votre peine : vous n’avez plus qu’à me gamahucher (7).
- — Va pour vous faire minette donc. Je vais essayer d’être plus habile à ce jeu.
Sur le chevalet, Ulysse regarde au loin la mer tandis que dans l’atelier le peintre et son modèle, donnant libre cours à leur attirance mutuelle, se livrent tendrement aux jeux érotiques et amoureux.
______________________________
Le lendemain, un samedi, Jules revient à l’atelier, non pour poser, mais pour assister aux finitions. L’après-midi est consacrée à la lecture de L’Odyssée : chose promise, chose due. Le soir venu, Sophie monte dans sa chambre pour retirer son tablier et enfiler une belle robe.
- — Viens ; nous avons bien travaillé, il est temps maintenant de s’amuser. Nous allons en goguette. Je t’expliquerai en chemin.
Il est dix-neuf heures. Progressivement, la chaleur fait place à la douceur du soir. Les bistros et les restaurants s’animent. À la veille du jour de repos, le peuple de Paris va se distraire des misères quotidiennes en guinguette ou au cabaret. Les plus fortunés prennent le fiacre dont les cochers, au langage haut en couleurs, tentent de se ménager un passage dans les rues encombrées. Les autres vont à pied. Les hommes ont mis leur haut-de-forme ou leur casquette, selon leur rang social, mais tous ont un indispensable couvre-chef. Les femmes se sont faites élégantes : capelines ornées de rubans ou de plumes, longues robes colorées et décolletées. Sophie et Jules se retournent au passage d’une étonnante Sirène, bruyante automobile qui se mélange aux véhicules hippomobiles sur les boulevards.
- — Nous allons à une réunion des Gais Pipeaux (8), une goguette féminine où les hommes ne sont admis qu’en tant qu’invités. On y chante, on y boit, on y parle d’art, de belles lettres, de politique… le tout dans une ambiance détendue. L’idée est de nous affirmer culturellement et artistiquement, indépendamment de la gent masculine qui croit trop souvent que ces domaines lui sont réservés. Hâtons-nous : la réunion commence à huit heures, et il n’est pas bien vu d’arriver en retard.
Ils arrivent avec un peu d’avance à un cabaret du faubourg Saint-Martin. Déjà les conversations animées et les rires se font entendre. Sophie présente Jules, qui est l’unique élément masculin de l’assemblée, aux autres dames. Une trentaine de participantes, toutes munies du cordon en sautoir distinctif, s’asseyent et se taisent lorsque la présidente fait tinter son verre avant de prendre la parole.
- — Mes bons amis, mes joyeuses camarades, lors de notre dernière assemblée, la dispute a pris le pas sur la bonne entente en raison du sujet qui était trop polémique, de sorte que nous dûmes nous séparer bien avant l’heure habituelle. Mea culpa : il ne fallait pas évoquer l’Affaire. J’avais levé mon verre à la santé de l’infortuné Alfred Dreyfus, qui en a bien eu besoin sur l’île du Diable, mais certaines d’entre nous ont à cœur la préservation de l’honneur de l’armée, tandis que d’autres sont soucieuses de justice, ou sont de confession juive. Le nouveau procès est actuellement en cours à Rennes : laissons juger les juges.
Un léger brouhaha se fait entendre dans la salle, commentant les séquelles de la précédente réunion. Un nouveau tintement de verre fait taire les bavardes.
- — Aussi, reprend-elle, je propose pour aujourd’hui un sujet plus léger, pour ne pas dire leste, puisque c’est à Marguerite Steinheil que je vous demande de lever vos coupes. Dois-je vous rappeler que feu Félix Faure, Président de notre troisième République, a perdu la vie, son cœur ayant malencontreusement été défaillant, alors qu’une partie fort intime de son corps – un organe turgescent que seule possède l’aimable moitié de notre espèce – se trouvait à l’intérieur de la bouche de sa maîtresse. Buvons donc à la santé de Marguerite Steinheil. Le corps politique a tenté de cacher ce détail, qu’il faut bien qualifier de croustillant, voire coquin, au bon peuple dont nous faisons toutes partie, mais en vain comme vous pouvez toutes le constater en lisant la presse. Il faut dire que le « pauvre » homme, en mettant le mot pauvre entre guillemets tant sa fin n’avait rien d’un calvaire et qu’il faut bien mourir de quelque chose, usait et abusait d’aphrodisiaques, ce qui après tout était son droit, puisque c’était sa vie. Je vais maintenant laisser la parole à celle qui nous apporte de quoi célébrer joyeusement notre réunion.
- — En effet, dit une autre en se levant, ce soir nous avons pour régaler notre gosier un excellent cognac, dont j’ai apporté plusieurs bouteilles. Mes amies, emplissons nos coupes, et à Marguerite Steinheil !
Tout le monde applaudit. Les verres sont remplis, on sert et on ressert généreusement. Puis on chante, comme il est de coutume dans ces assemblées. L’une entonne La buvette de Fanchette, sur l’air de La galère capitane :
Vieille caserne recrépie
Fanchette, apporte vite un broc !
Nous brûlons de faire tic-toc
Et nos gosiers ont la pépie.
De bons enfants, de gais farceurs
Viennent chez toi tailler une bavette
Dans la buvette de Fanchette (bis)
Nous étions vingt-cinq ravageurs.
À l’extrémité de la tablée, deux femmes, qui se tiennent la main depuis le début de la réunion, tentent de s’embrasser discrètement. Mais la salle commence à chauffer, et on applaudit chaleureusement ce baiser saphique. Cela ne déstabilise pas les deux amantes, dont l’une demande et obtient la parole pour déclamer ces vers avec un fort accent américain (9) :
Je prends mes peines à tes peines
Et mon ciel au ciel de tes veines
Ton corps est mon pain et mon vin
Mon sel est au creux de ta main
Dans ta joie ou quand tu défailles
Réclame-moi par tes entrailles
Pour suivre ton intime loi
L’amour m’a fait naître de toi.
L’amour qui courbe et couche
Les femmes deux à deux
S’étanche par la bouche
Et pleure par les yeux.
- — Cette jeune femme est Natalie Barney, chuchote Sophie à l’oreille de Jules. Sa compagne est Lucie Delarue-Mardrus. Elles sont poétesses, l’une comme l’autre. Celle qui parle est américaine, mais elle écrit en français. L’autre est également journaliste et joueuse d’échecs de première force, on l’appelle « Princesse Amande ». Ici, on ne peut prendre la parole en public qu’une seule fois. Je vais la demander.
L’artiste-peintre fait tinter son verre avec sa cuiller afin d’intervenir :
- — Mes chères amies, si j’ai pris ce soir la liberté d’inviter un élément masculin à notre réunion – ce que notre règlement tolère – c’est pour le remercier d’avoir été mon patient modèle. Je viens en effet de terminer l’œuvre que je crois être la plus importante de ma vie. Malheureusement, il s’agit d’une commande dont la cliente s’est désistée, et il me reste à trouver preneur, car il faut bien vivre. Le tableau représente Ulysse regardant la mer, prisonnier de Calypso. Jamais je n’ai trouvé modèle si beau et si conforme à l’idée que je me fais d’un héros de la mythologie grecque, d’autant qu’il a surmonté sa pudeur en posant nu pour moi dans la chaleur de mon atelier. Alors, je vous demande de l’applaudir.
L’assemblée, que l’alcool commence à rendre euphorique, acclame chaleureusement l’homme. Chacune regarde celui-ci avec malice. On rit, les commentaires égrillards fusent. En chœur, plusieurs scandent :
- — À poil, à poil, à poil ! Sophie, on veut voir ton bel Apollon ! Montre-nous ton chouart (10), mon chou !
- — Ne crois pas que tu es obligé de céder si tu n’en a pas envie, lui dit le peintre. D’habitude, ici on sait se tenir : les soirées ne dégénèrent pas en parties fines. Il faut croire que la vue d’un homme les rend folles.
- — Bah, si ça peut leur faire plaisir, pourquoi pas ?
Jules retire ses vêtements et monte sur la table pour qu’on le voie dans la même pose que sur le tableau. Chacune applaudit. On ouvre d’autres bouteilles : le cognac coule à flots. L’une des convives s’écroule, victime d’un coma éthylique. Une autre, médecin, l’examine et rassure : il suffit de la laisser dormir. Excité par la situation, Jules exhibe une verge bien dressée, pour la joie de celles qui le regardent. Puis il descend pour embrasser à pleine bouche son artiste. Celle-ci est déjà entrée dans l’ivresse. Le désir sexuel la surprend avec force jusqu’au fond des tripes. Elle veut l’homme qui l’accompagne, elle a soif de lui, elle aspire à ce que le membre viril vienne la fouiller ici et maintenant. Par une exaltation qui l’envahit, toute inhibition abolie par l’alcool, tout son corps réclame sans délai l’accouplement. Elle invite son partenaire à se coucher sous la table, sur le parquet, et relevant sa robe l’invite à l’acte d’amour.
- — Tu veux que je te prenne comme ça, devant tout le monde, sans protection ?
- — Diantre, mon ami, le sais-tu : la vie est courte. Un matin, tu vois des rides à tes mains et autour de tes yeux. Et tu te demandes si ton existence ne t’a pas échappée, si tu possèdes vraiment la liberté que tu crois avoir. Non, tu ne sais pas. Tu es presqu’un enfant encore. Laisse-moi te prendre en main. On dit que je suis une libertine. Et une ivrogne, aussi. C’est vrai, je l’assume. Tu vas voir, je vais te pervertir. Après, tu pourras choisir entre le vice ou la vertu, mais en connaissance de cause. Comme tu disais l’autre jour, l’armée n’a pas fait de toi un homme. C’est moi qui vais le faire. D’ailleurs, il n’y a que les femmes qui savent faire cela. Et c’est ce qui fait tourner la Terre depuis toujours.
Devant la mine perplexe de son compagnon de débauche, elle éclate de rire puis lui vole un baiser sur la bouche.
- — Au diable la prudence ! reprend-elle ; il faut savoir en profiter sans penser à demain. Viens me chouter (11) et prends-moi, j’en ai envie ! Ce soir, je ne me contenterai pas de la petite oie (12). Tu es si beau et si doux, et tu sens si bon !
- — Bon, comme tu veux.
Couché sur sa partenaire, il allait la pénétrer lorsque trois hommes surgissent dans la salle en criant :
- — Police ! Ne bougez plus, et sortez vos papiers !
- — Vite, dit Sophie qui a brusquement retrouvé sa lucidité, il y a une trappe qui mène à la cave. Avec un peu de chance, ils ne nous ont pas encore vus.
En passant par un soupirail, ils se retrouvent dans la rue. Jules est obligé de soutenir sa compagne qui titube, trop alcoolisée pour être capable de marcher.
- — Heureusement qu’ils ne nous ont pas pris, dit-elle. Ivresse publique, attentat à la pudeur, réunion de plus de dix-neuf personnes sans autorisation (13) : je n’avais pas envie de finir la soirée au dépôt du 36, avant d’écoper de l’école préparatoire (14). Tu vas devoir me porter jusqu’à la maison, mon trésor : j’ai les brancards (15) coupés. Le cognac, ça coupe les guibolles. Par contre, tu es nu comme un asticot, mon ami. Comme je ne te vois pas aller chez les poulets (16) pour récupérer tes frusques, je vais devoir t’en racheter.
Sophie, petite et menue, se laisse soulever comme une plume et transporter sans effort dans les rues de Paris. En chemin, elle a un haut-le-cœur et vomit abondamment sur son compagnon, puis s’endort profondément. Jules se demande s’il rêve qu’il est nu sous les réverbères avec une femme dans ses bras, ou si c’est la réalité. Il espère juste ne pas croiser en chemin un agent de la maréchaussée. Par chance, un orage éclate, ce qui a pour effet de vider les rues et leur assurer un peu de tranquillité. Arrivé au domicile de l’artiste, il couche doucement sa belle sur le lit, s’allonge près d’elle et sombre dans le sommeil.
Au matin ils s’éveillent au son des cloches qui appellent les fidèles à la messe. Les excès de la veille sonnent également dans la tête de Sophie. Puis on entend taper à la porte avec insistance.
- — J’ai tellement besoin de dormir encore, dit-elle en enfouissant sa tête sous l’oreiller, j’ai la gueule de bois !
- — Il n’y a personne ! crie-t-il.
Mais le visiteur insiste.
- — Mon trésor, dit-elle, tu veux bien aller voir qui c’est ? Et l’envoyer promener si c’est un marchand ambulant.
Il se lève, descend l’escalier et ouvre la porte. C’est la baronne de Polyphème.
- — Tiens, vous êtes encore en tenue plus que légère ! Décidément, ici c’est un lupanar. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas un petit tour coquin entre mes bras ?
- — Non, Madame, répond froidement l’homme. C’est pour ça que vous êtes venue ?
- — En fait, non. C’est pour le tableau : j’ai changé d’avis, je le veux. Je suis prête à payer le prix convenu avec Mme Martin.
- — Comme vous voulez. Donnez-moi l’argent, je vais vous aider à charger l’œuvre dans votre charrette. C’est quoi, ce bout de papier ?
- — C’est un chèque, vous n’en avez jamais vu ? dit la baronne d’un ton condescendant. Il permettra de créditer le compte de votre patronne. La somme est indiquée dessus, lisez.
L’affaire conclue, Jules monte prévenir Sophie. Celle-ci, en regardant le chèque, ouvre de grands yeux effarés.
- — Par le chien, elle s’est jouée de toi ! C’est seulement la moitié de la somme que nous avions convenue !
- — La vieille anguille de la voirie ! Je ne sais pas lire, je ne savais même pas ce qu’est un chèque, et elle en a profité ! Par le diable et par Poséidon, je la maudis ! Trop tard, elle m’a filé entre les doigts.
- — Enfin, c’est toujours ça de pris pour mes finances qui ne sont pas glorieuses en ce moment. Cela me servira à te payer.
Son regard s’éclaire soudain.
- — Puisqu’elle ne respecte pas son engagement, reprend-elle, je ne vois pas pourquoi je respecterais le mien vis-à-vis d’elle. Je lui avais certifié que ce tableau serait un exemplaire unique. Eh bien, dès demain, nous en ferons un autre ! J’aimerais voir sa tête lorsqu’elle verra l’œuvre, identique à la sienne, dans une galerie d’art ! Tu es partant ?
- — Toujours, avec toi !
- — En parlant d’anguille, celle de ton caleçon (17), que tu n’as plus depuis hier soir, est toujours à l’air libre ; et comme c’est dimanche et que le lundi la plupart des magasins sont fermés, tu devras attendre un peu avant que je puisse te rhabiller. Ce sera bien pratique pour te peindre !
- — Et aussi pour d’autres activités, non ?
- — Oh oui ! Chevauche-moi, mon beau vainqueur de la guerre de Troie, et sois victorieux !
______________________________
La vie à deux est douce, et les mois passent au pied de la butte Montmartre où Sophie et Jules vivent ensemble. Heureuse et détendue, elle peint sans relâche et se libère de l’alcool. Parfois il pose pour elle, ou bien il la regarde et lui donne ses idées. Ils fêtent main dans la main le passage à l’an 1900, et visitent l’exposition universelle de cette année-là. Un matin de janvier 1901, Jules annonce son départ à Sophie.
- — Ma sœur m’a écrit : elle va se marier avec un industriel normand qui me propose un emploi intéressant et bien payé. Cela ne se refuse pas. Je ne peux pas continuer à vivre plus longtemps à tes crochets, à te regarder peindre, et ne rien faire d’autre que l’amour avec toi. Même si tu es une femme merveilleuse.
- — Je m’y attendais depuis le début de notre relation, mais ça fait mal quand même. Tant pis. J’aurais bien voulu un enfant de toi, mais il n’est rien venu. Peut-être que c’est déjà trop tard pour moi. Tu m’as tant donné par ta présence… Pars ; vis ta vie, sois heureux, et écris-moi, maintenant que je t’ai appris.
- — En effet, j’ai tant appris de toi, à commencer par lire et écrire. Tu m’as fait connaître le Paris artistique, rencontrer des gens extraordinaires, tout cela en un an et demi. Mais il faut que je retrouve ma famille où tout le monde m’attend depuis cinq ans, quand je suis parti à l’armée. Ils vont me trouver changé. Même mon chien sera là pour me faire la fête…
______________________________
(1) La loi fixant à 10 heures le temps de travail quotidien (loi Millerand) ne sera votée qu’en 1900. Retour
(2) Personnage imaginaire. Retour
(3) En réalité, Ulysse pleure jusqu’à s’inonder de larmes. En effet, dans la Grèce antique, il est admis que les hommes pleurent. Retour
(4) Comme par exemple avec la version d’Yves Saint-Laurent, de Sally Moore… Mais il y en a certainement bien d’autres. Retour
(5) Avoir une érection (argot du 19ème siècle). Retour
(6) En 1899, le préservatif en caoutchouc n’est pas si nouveau, puisqu’il a été inventé en 1880 ; mais avant les années 1930 son usage est peu répandu. Retour
(7) Faire un cunnilinctus. Retour
(8) La goguette des Gais Pipeaux a réellement existé, mais l’orgie qui se serait déroulée durant l’une de ses réunions est fictive. De même, Natalie Clifford Barney et Lucie Delarue-Mardrus ont réellement existé et ont bien eu une liaison, mais la scène décrite ici est fictive. Retour
(9) Natalie Barney ; publié dans le recueil Nouvelles pensées de l’Amazone.
Source : http://entr3lles.wordpress.com/2006/10/17/poeme-natalie-barney Retour
(10) Membre viril (argot du 19ème siècle, source : argotji). Retour
(11) Caresser (idem). Retour
(12) Dans l’argot du 19ème siècle, préliminaires, par opposition à la grande oie (pénétration). Retour
(13) La loi imposant une autorisation de l’administration pour les réunions à partir de 20 personnes n’a été abolie qu’en 1935 (« règle des 19 »). Une forte amende dissuade les contrevenants. Retour
(14) Prison (argot du 19ème siècle). Retour
(15) Jambes. Retour
(16) L’appellation "poulets" pour les policiers vient du fait que le bâtiment qui les abrite à Paris, au 36 quai des orfèvres, a été construit entre 1875 et 1880 sur l’emplacement d’une ancienne rôtisserie. Retour
(17) Anguille de caleçon = membre viril. Retour