| n° 16067 | Fiche technique | 13555 caractères | 13555Temps de lecture estimé : 9 mn | 26/02/14 |
| Résumé: Petit conte animalier pour adultes, sur le thème de la différence. | ||||
| Critères: exercice humour conte délire fh | ||||
| Auteur : Olivk Envoi mini-message | ||||
Aujourd’hui, le soleil s’est levé plus tôt qu’à son habitude : c’est la Fête de la Carotte au village des lapins, et il ne voudrait en rater un seul instant. Lapin aussi s’est levé aux aurores : aujourd’hui, il invite Lapine, qui vit par-delà la Rivière, au grand bal de la fête ! S’agit d’être pimpant, fringant et surtout prêt à l’heure, car avant le bal, il l’emmène voir les forains.
Lapine, elle, s’impatiente et ne tient plus en place. « Comment ? Six minutes jusqu’au départ du train ? Mais bougre de mécano, lâche le frein et envoie la vapeur, parbleu ! » Face à elle est assis Lièvre, grand et élégant, qui la dévore des yeux et s’amuse de son agitation. Sa robe légère comme une plume lutte désespérément contre ses cuisses trépignantes, lutte et enfin perd, Lapine rougit et s’excuse mais le mal est fait : Lièvre sur le banc d’en face, n’y arrive plus et lui saute dessus. La petite glapit, s’empourpre de plus belle en sentant le membre se frayer avec joie sous sa menue queue frétillante, se glisser dans son nid douillet et expulser son bonheur d’y être.
Sur le quai l’attend Lapin, une rose sauvage cueillie à l’aube à la main. Lapine, encore toute moite, se refait une contenance et pose pied à terre. Son regard rencontre celui de son bellâtre et sa mise aussitôt se rend, car Lapin n’est pas Lièvre et lutter là-contre n’est pas de mise, une brise n’a pas de peine à la soulever et Lapin, déjà frémissant, se retrouve en ébullition. Là-haut le soleil, ce sacré malin, observe la scène et affûte et darde ses rayons. Les douces gambettes de Lapine, prises de chaleur, n’en font plus qu’à leur tête et s’enroulent telles deux anguilles, souples mais fermes, autour de la taille du sieur Lapin qui n’en demandait pas moins, et toutes les lèvres de la belle, plus pulpeuses les unes que les autres, se lovent amoureusement contre lui.
C’est la Fête de la Carotte et Lapine et Lapin, main aux fesses et main sur les reins, déambulent parmi les forains, rient des clowns joyeux et pourlèchent à tour de rôle la longue sucette gagnée au jeu du tir au chasseur. Bien vite les rôles se perdent et les langues se cherchent, se trouvent, et s’enroulent dans une sarabande endiablée et sucrée, bientôt rythmée par le plaisir sans cesse renouvelé de nos amants passionnés. Chaque roulotte, chaque tente voit dans son ombre s’ébattre les deux excités et quand l’une les abrite, une autre fait de même avec quelque couple de leurs congénères. C’est la Fête de la Carotte au goût de sang bouillonnant, que les ardentes lapines laissent venir en leur sein, tant et encore et à nouveau, et qui répand en elles l’avenir bien assuré du Peuple lapin.
Mais notre ami le Soleil, tout accaparé par le spectacle, n’a pas vu arriver les nues. Et ces grises pestes et chipies, non seulement privent notre astre de son plaisir mais jettent pénombre et fraîcheur sur toute la région. Le mercure dégringole et la mélancolie tombe sur Lapin comme tombe une feuille d’automne : sans crier gare et discrètement, mais ô combien sûrement. La chaleur, foi de Lapin, le rend digne de son nom et aucune ne contredira. Mais le froid, pour peu que la saison soit au pelage léger, arraisonne sans pitié tout élan viril. La pauvre Lapine, loin d’être fatiguée, lui tourne alors le dos et s’en va quérir plus loin l’un ou l’autre mâle plus résistant. Lapin, de chagrin et de honte, de colère aussi, s’en va dans l’autre sens et gagne le fond de la forêt, laissant derrière lui les rires et les cris de la fête. « Qu’elles aillent au diable toutes les deux, elle et sa croupe, maudites ingrates ! » jure-t-il les yeux embués.
* * *
La forêt profonde est ce lieu, où lorsqu’on n’y prend garde, l’espace et le temps s’effacent pour laisser place à l’inconnu. La mousse s’empare des chemins, les sons du lointain s’estompent puis disparaissent et la solitude enveloppe toute chose comme un épais manteau de vair. Les pensées se perdent et les pas vont au gré des sentiers couverts de feuilles et c’est au moment où il s’y attend le moins, que le destin tapote à l’épaule de Lapin.
Lapin, encore jeune pour une crise cardiaque, mais peu s’en faut, reprend ses esprits puis se retourne.
Il n’y a par contre pas d’âge pour avoir la berlue et notre Lapin se frotte les yeux tant qu’il peut mais rien n’y fait. Un mignon petit être à la belle fourrure rousse et aux yeux espiègles se tient face à lui et le regarde avec une curiosité amusée. Lapin se sent un peu bête de sa frayeur, aussi il se présente poliment.
Lapin va pour balbutier et se justifier que déjà elle éclate d’un rire joyeux.
* * *
Jamais Lapin n’avait vu chose plus belle au monde que cette petite renarde. Lui si prompt à bondir sur les demoiselles et à baiser comme ce qu’il est, est en train de tomber Amoureux-raide-dingue. Le Soleil et Lapine peuvent bien rôtir en enfer, son cœur à lui c’est ici et de suite qu’il brûle et ce feu est d’une douceur infinie. La mignonne s’approche, tout contre lui s’en vient et l’enlace tendrement, leurs lèvres se rencontrent et s’étreignent et Lapin pour la première fois embrasse sans que de suite cela n’aille plus loin.
Un bisou, un autre, et le voilà bondissant comme un beau diable jusqu’à la Fête qui entretemps bat son plein. Pas de Lapine en vue, mais qu’il la voie tant qu’on veut, rien ne le détournera. Il n’y a pas foule au jeu du tir au chasseur, tant mieux car Lapin a à faire. Le Premier Prix, le plus grand, le plus fabuleux, tout en haut du rayon, voilà qui est pour sa Douce. Un, deux, trois et quatre chasseurs, pan, pan et panpan, le forain en est baba mais Lapin n’a pas le temps. Il s’empare du trophée et détale prestement.
La petite Renarde bondit et jappe de joie de le voir revenir mais elle aperçoit le cadeau et la stupeur dans ses yeux fait stopper net Lapin.
Un air désolé gagne la petite alors que Lapin, bouleversé et confus, lui présente ses plates excuses. Mais la renarde se reprend et à nouveau joviale, lui fait alors cette annonce :
Lapin, encore un brin attristé, regarde au loin la toison de feu disparaitre. Il soupire mais le temps pour le gland du chêne de tomber, qu’à nouveau il respire. « Petite Renarde, mais qu’ai-je été sot de douter de toi, et carotte ou pas carotte, foi de Lapin, » mais le retour de sa belle l’interrompt.
Sur Lapin s’abat net et précis, le couperet glacial d’une horrible machine de mort. Son sang se glace et ses tripes ne font qu’un tour. Dans les griffes de la renarde, à peine reconnait-il ce qui tantôt encore fut une jolie souris grise. Leurs regards se croisent et c’est alors qu’il reconnait dans ses yeux le reflet de l’instinct carnassier de ses propres prédateurs. Épouvanté, Lapin détale sans demander son reste, court et court à en perdre haleine, tant et si bien qu’en un éclair il est de retour au village.
* * *
La Fête de la Carotte a pris de l’avance, les rues s’en trouvent vidées car tous à présent sont allés au bal. Notre pauvre Lapin, encore à moitié fou, s’engouffre dans la Grande Salle et s’effondre sur le premier sofa. Retrouvant peu à peu ses couleurs, il regarde alors alentour. La musique joue fort et tout le Peuple lapin est réuni là, dansant et chantant, riant et s’enivrant, et bien des couples dans les encoignures se bécotent joyeusement.
Dans un sofa à l’autre bout, Lapin aperçoit Lapine, seule et l’air affligé. Il voudrait la haïr mais il n’y parvient pas. Il ne saurait en dire la raison, peut-être la salle est un peu juste pour tout ce monde ou faudrait-il ouvrir les fenêtres, mais Lapin sent la chaleur peu à peu le reprendre. Lapine ne l’a pas vu, elle lui apparaît de profil et il suit des yeux les courbes de la petite. Les épaules, frêles et délicates, puis les douces ondulations que fait sa robe passant sur sa poitrine et tombant sur ses reins, cachant de justesse des hanches aux courbes ensorcelantes. Des cuisses, longues et fermes, des jambes fascinantes… et deux petits pieds menus et charmants mais déjà le regard de Lapin remonte et cette fois-ci rencontre celui de la belle.
Les yeux de Lapine s’éclairent mais Lapin sent sa gêne. Elle esquisse un sourire maladroit, baisse le regard mais déjà il est à ses côtés. Elle hésite mais il l’arrête d’un doigt posé sur sa bouche.
Lapine s’illumine tout à fait et Lapin voit ses joues rosir, son corps tressaillir, ses lèvres s’entrouvrir et alors que son doigt s’y glisse joyeusement, il oublie tout à fait les raisons de son malheur passé. Au même instant toute la salle s’éclaire, le Soleil a chassé les vilaines nues et le voilà qui inonde le bal de ses rayons ardents, transformant, pour le plaisir de tous et du sien compris, la Salle des fêtes en véritable étuve.
Dans un crissement de soie déchirée, la robe de Lapine rend l’âme, la petite glapit de joie de se trouver à nouveau nue devant Lapin qui lui aussi se défait de tout état d’âme et bondit sur le sofa. L’étreinte torride de Lapine affole celle de Lapin, qui s’insinue et trouve son chemin dans son intimité jusqu’aux profondeurs chaudes et accueillantes de son petit terrier. L’amant brûlant de désir, donne tout ce qu’il a et plus encore et l’amante folle de plaisir rend grâce par ses cris d’extase qui se perdent dans l’ambiance torride de la Fête.
Lapin, enfin épuisé, quoique, s’affale aux côtés de Lapine et lentement ferme les yeux. Dans un dernier sursaut de jouissance il s’abandonne au délice des tendres caresses de sa belle, dans l’attente de remettre ça d’ici un instant ou deux.
Bien loin de là au plus profond des bois, une petite renarde sèche ses dernières larmes. C’est l’instant qu’a choisi la mésange pour se poser non loin de là. Ni une ni deux, la rouquine oublie son chagrin et bondit. Chez le Peuple lapin comme chez les peuples voisins, la Nature bien vite reprend le droit chemin.