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n° 15577Fiche technique35820 caractères35820
Temps de lecture estimé : 22 mn
23/04/13
corrigé 10/06/21
Résumé:  Après une soirée éprouvante, les deux héroïnes finissent par succomber à leur attirance mutuelle. Mais il leur reste encore bien du chemin à parcourir !
Critères:  ff jeunes couleurs école amour voir init exercice journal mélo
Auteur : Coqueluche  (Pour le plaisir d'écrire et de faire plaisir.)      Envoi mini-message

Série : Cassandre

Chapitre 03 / 06
Le temps du baiser

Résumé épisode 1 :

Axel arrive dans un nouveau lycée et fait la connaissance de Cassandre. Coup de foudre au menu, parmi quelques autres péripéties, signes d’une intégration mouvementée.


Résumé épisode 2 :

Axel et Cassandre se rapprochent et finissent par se faire des confidences : des révélations qui vont s’avérer décisives dans la nature de leur relation. Une sincérité qui les rapproche mais les met aussi en péril.







« Est-ce que je comprends ? Bonne question, Cassandre… » Je m’efforce de réfléchir et c’est pas coton, vu mon état. Et puis, il faut bien que je me donne un peu d’espoir, non ? La grammaire m’aide en me disant qu’il manque à tes « Je ne peux pas… je ne veux pas » le verbe d’état par excellence : « Je ne suis pas… ». « Dans quel état t’erres ? »



« D’accord ! Mais ne me fuis pas du regard ! Ne te cache pas derrière tes mèches et arrête de te triturer les doigts ! T’es pas très convaincante, ma belle. »



Je hausse les épaules. Je m’avale une nouvelle gorgée de whisky. Tant pis pour les conséquences !


Elle voit bien que je ne suis pas convaincue et je vois bien qu’elle s’énerve tout en se retenant de péter un nouveau câble. Je commence à la connaître. Je fais comme si de rien n’était et m’appuie contre le dossier du canapé. Encore le silence… mais cette fois, pesant. Peut-être attend-elle de moi que je capitule ? Alors il ne fallait pas me donner d’espoir, il fallait me laisser tranquille dans mon puits sans fond. Elle ne me dit pas la vérité, c’est évident. Ou bien c’est l’évidence à laquelle je me raccroche ? Pourquoi y a-t-il encore cette petite lueur qui scintille dans ma tête ? Pourquoi avoir semé des petits cailloux blancs sur le chemin ? « Reviens-moi… Je ne te hais point… Je ne veux pas… Je ne peux pas… ».


Supposons que tu m’aimes. Et surtout que tu te hais de m’aimer… Supposons-le un instant. Supposons que tu veux être « une fille saine », et que pour toi, une fille saine ne peut pas aimer une autre fille… Supposons enfin que tu considères cet amour comme une preuve supplémentaire de tes insuffisances aux yeux de ton père – s’il l’apprend… J’essaie de te comprendre, ma douce. Mais ce n’est pas facile. Ce que tu vis, je ne souhaite à personne de le vivre. Malgré tout, tu m’as, moi, si tu le veux. Je t’aiderai à surmonter tout ça. À deux, on sera plus fortes… je serais forte pour toi, s’il le faut… « Arrête de rêver, Axel ! »


Elle s’est levée brusquement. Finalement, c’est le pétage de plomb qui l’a emporté.



Ca y est, c’est reparti. Ma cyclothymique scandinave me refait le coup du départ précipité. Mais pourquoi me réserve-t-elle à moi, exclusivement, le va-et-vient de ses humeurs ? Pourquoi, aux autres, joue-t-elle son rôle de poupée Barbie sans faillir ?



Bon là, ça suffit. J’en ai ras le bol. Il faut qu’elle arrête son cinéma. Elle est en train de se faire du mal. Pour rien, en plus. Dans un quart d’heure, elle va me revenir en larmes parce qu’elle se sera rendu compte qu’elle doit rentrer chez elle… Non, en vérité, chez son père. Elle se sera dit une fois de plus qu’elle serait mieux chez moi… avant de vouloir de nouveau repartir parce que je lui fais horreur ? Ras le bol, oui, vraiment, ras le bol !

Je lui ai débité ça d’un seul tenant, sans réfléchir… C’est moi qui me suis levée et je lui l’ai gueulé à la figure. Elle n’en revenait pas que je puisse élever la voix. Et ça lui a fait peur, terriblement peur, comme si elle pouvait croire que j’étais sur le point de lui faire du mal. Elle est tétanisée.



Et elle obtempère, à ma grande surprise. Obéissante.



Ne pas parler du père. C’est la règle qu’il faut que je m’impose. Je ne veux pas qu’elle culpabilise encore.



Elle finit par hocher la tête. Renifle élégamment. Se mouche sans façon. Je suis vannée ! Elle aussi. Quelle tension ! Tension parce qu’au moindre écart, elle va encore bondir comme une tigresse enragée. Elle est folle. Je le comprends soudain pour de bon. Je suis amoureuse d’une cinglée de première ! Ce soir, elle est inaccessible à la raison. Elle est toute en nerfs, des nerfs à vif. Elle s’en veut trop. Et c’est moi qui trinque, comme d’hab !


Elle me fait penser à un oiseau qui se jette à répétition contre la fenêtre pour sortir d’une maison… un oiseau prisonnier qui voudrait gagner le ciel et qui ne cesse de s’assommer obstinément contre l’obstacle invisible de la vitre. « Ma Cassandre fêlée, comment recoller tes morceaux ? Comment vivre notre amour impossible ? Et comment vivre sans lui ? Impossible ! »


J’ai cuisiné des pâtes. Nous nous sommes forcées à les manger, silencieuses dans la cuisine. Réviser encore ? Pas dans notre état. Nous sommes KO… Et si loin l’une de l’autre, oui, si loin. Autant aller se coucher. Elle s’est réfugiée, sans un mot, dans ma chambre. Elle a fermé la porte à clef. Cinglée, je vous dis ! Moi, j’ai pris une douche. Je me suis regardée dans le miroir : je n’ai pas bonne mine. J’ai été sacrément secouée. Finalement je me suis allongée dans le lit paternel, j’ai placé les écouteurs sur mes oreilles et j’ai savouré le Requiem de Mozart. Ça me semblait de circonstance, même si ce n’était pas fait pour me remonter le moral… Mais j’adore tellement les chœurs. J’ai pensé que, demain matin, peut-être, l’oiseau se serait envolé pour de bon. Ou bien que, la nuit portant conseil, il serait redevenu raisonnable, et aurait compris… Demain, pas de lycée. Jour férié.


À 22 heures 30, le téléphone a sonné. Peut-être papa ? Il est à Paris pour une rencontre avec des collègues de l’état-major… Non, ce n’est pas lui. C’est une voix d’homme que je ne connais pas.



Dubitatif, le père, ou simplement surpris ? Je frappe à la porte :



Je l’entends bougonner dans la chambre. Des petits pas de souris sur le parquet. Elle sort. Son visage est encore plus défait que tout à l’heure, sans doute à coups de larmes. Je la laisse seule au salon et je retourne me coucher. Deux ou trois minutes plus tard, j’entends de nouveau les petits pas de souris dans le couloir… Je perçois leur hésitation, devant ma porte. Quelques instants de réflexion. Je l’imagine qui se triture encore les doigts, se mordille la langue – j’ai remarqué ça aussi, quand elle s’énerve – Finalement, deux coups, à peine audibles, résonnent timidement dans la chambre :



Elle se tient sur le seuil dans l’encadrement de la porte mais ne s’avance pas dans la pièce. Distance de sécurité ? Je ne perds pas au change. Elle ne doit pas avoir conscience que le contrejour dessine avec une précision démoniaque sa silhouette sous la fine batiste de sa chemise de nuit blanche (la chemise, pas la nuit !). Mon sang fait mille cabrioles et cascades dans mes artères. Je me retiens de jouer les louves-garous. Je vous jure, cette nana est trop de la bombe ! Jean-Paul Gautier pourrait l’embaucher illico pour un défilé en sous-vêtements ! En plus, elle me parle :



Elle se tait un instant, puis rajoute :



Elle sourit. J’ai du mal à ne pas la contempler. Elle est si belle, si extraordinairement belle. Comme si mes désirs les plus profonds avaient pris corps. Comme si mes rêves lui avaient donné naissance. Une Galathée, en quelque sorte, mais engendrée par un sculpteur fou !



Miracle ! Elle vient s’asseoir au bord du lit. Il y a encore de la marge, quand même, entre nos deux corps. Elle penche la tête légèrement ; ses cheveux tombent en mèches folles sur son flanc. Toujours cette coquetterie qui la rend si séduisante.



Oh ! Ce regard ! Le bleu trouble de ses yeux m’envoie une prière muette, comme une supplique… Long silence : pas question de le rompre !



C’est un aveu qui semble lui coûter terriblement : comme si elle m’annonçait qu’elle avait le sida, ou un cancer. Je ne peux même pas être heureuse de cette révélation qui devrait pourtant me combler.



Elle ne dit rien. Un nouveau silence. Elle médite… je me tais.



Elle hausse les épaules sans répondre. Je vois que ses doigts se mettent de nouveau à tricoter. Signe qu’il vaut mieux briser là sur ce sujet. Mais elle finit par m’avouer que ce sont plutôt des posters de chevaux – elle adore l’équitation – de paysages, de peintures impressionnistes. Le but est-il le même ? Cacher ses vrais désirs ? En ce qui me concerne, des images pareilles, ça m’empêcherait de dormir. Le bucolique, très peu pour moi ! Ou alors, le Déjeuner sur l’herbe, mais avec deux mecs à poil et une nana habillée… Non, en fait, trois nanas à poil, ce serait idéal ! (Tiens, « idéal » rime avec « poil » ! « Velupté ? »)



Ben voyons ! Et pourquoi pas "Sissi" ? Dangereuses, les "Thelma et Louise"… mauvais exemples… ne songeons même pas aux gays cow-boys de "Brokeback Mountain" ! Et le père qui épie les goûts de sa fille jusque dans sa chambre… bravo ! Pas besoin de lui faire porter le voile, à sa progéniture : les œillères suffisent.


Elle continue de me raconter sa vie. Et je découvre un autre aspect de la famille : l’omniprésence de la religion. C’est bien ma veine : grâce à papa, j’avais l’espoir d’échapper aux fous de dieu… et force m’est de constater que c’est raté. Pas question pour la famille de manquer une messe le dimanche. Monsieur va en représentation avec sa femme et sa fille devant l’assemblée des croyants. Il n’est pas un drôle de paroissien, il est un foutu paroissien tout court : les coups dans l’intimité, la violence conjugale à la maison et le pardon à l’église, voire un pèlerinage annuel à Lourdes ! Elle me résume ça à sa façon, Cassandre, sans effet de manche, froidement. Je ne suis pas très au fait des mœurs catholiques, et pour cause ! Mais j’aimerais pas être à sa place. Moi, j’aime avoir un père mécréant.

Il n’empêche que ses confidences me donnent matière à réflexion. Je comprends un peu mieux ses résistances. Les religions ne sont jamais très clémentes avec les gens de notre engeance… les flammes de leurs enfers respectifs nous sont promises ! Cassandre a-t-elle peur de s’enflammer ?


Finalement, à force de se confesser, elle surtout, le temps passe et elle se retrouve allongée près de moi, bien à plat sur le dos, les mains croisées sur son ventre, comme une statue de gisant. C’est plus confortable pour parler. Mais il y a bien la largeur d’un égout entre nous… – d’un dégoût ? Il n’est pas question de mélanger nos eaux ! La mienne doit être plus ou moins glauque à ses yeux, tandis qu’elle s’efforce de maintenir la pureté limpide de la sienne.


Cela fait un moment que nous ne parlons plus. Il est tard : une heure au réveil. Ses yeux sont clos. Elle respire paisiblement. Je m’aperçois alors qu’elle s’est endormie. Incroyable ! Elle dort et ressemble à la pâle Ophélie sur l’onde calme et blanche du lit. Même son teint paraît être celui d’une morte.


Avec des précautions de rat d’hôtel, je me penche au-dessus d’elle. Très près. Jusqu’à sentir son souffle sur ma joue. Je contemple à la dérobée l’eau de ses paupières closes. Elles sont joliment bleuâtres. Les fines comètes des veines y courent en tous sens et je me dis qu’elles préservent ses rêves des intruses comme moi. J’approche mes lèvres de leur firmament si mince, si ténu, presque diaphane. Puis, brusquement, je me redresse : pas question de céder à la poésie de ce moment volé.


Soyons objective mais lubrique :


La bouche ? Des lèvres bien rouges, charnues, elles aussi ailées, mais closes. Des lèvres à baiser, à suçoter, à lécher.

Le cou ? Délicat, étroit et long – qui donne cette espèce de fierté hautaine à sa démarche – d’une belle blancheur de banquise.

Le visage ? Ovale, parfait. Avec deux pommettes charmantes, acidulées, à croquer ? Pommettes acides ou à cidre ? À eau de vie, c’est sûr. Vite, un alambic : je vais les distiller et me saouler joyeusement…

Et le reste ? Hmmm… Elle ne se rend pas compte : elle est diablement tentante, alors qu’elle gît sans défense à mes côtés, perdue dans ses rêves… ou dans ses cauchemars, parce qu’elle s’agite beaucoup !


Mais ça remue sa lingerie…


Le tissu léger de sa chemise a dû émoustiller son mamelon. Il s’est dressé comme une sentinelle au-dessus de la ronde colline de son sein… Ça, ça me rend folle ! Sous la batiste diaphane, tout est vaporeux, éthéré. On dirait des astres, sous la brume. Mais ces deux petites cacahuètes érigées, qui soulèvent la chemise, sont tellement réelles et appétissantes ! Mes lèvres s’en sont approchées, prêtes à les happer… « Couchée, Axel ! »


Descendons ! J’ai sous les yeux les jambes dénudées, celles qui ont fait fantasmer les petits coqs du lycée. Une fine couche de duvet blond les recouvre, c’est drôle… (Je la voyais bien en traqueuse maniaque de poil !) Elles bataillent : tantôt se serrent, tantôt s’écartent. Toutes les cinq minutes, elles changent de position et, inévitablement, la chemise de nuit remonte. Le slip en coton bien sage, taille de couche-culotte, se révèle peu à peu à nu. C’est un peu comme si je contemplais un paysage de campagne recouvert de neige : le relief se dessine sous la couverture blanche, mais rien n’est vraiment révélé. Sinon la proéminence du mont de Vénus si bien nommé, si joliment bombé, et l’anaglyphe – je sais, ça fait savant, mais je l’ai trouvé dans le dico, ce mot ! – l’anaglyphe, donc, de l’entrejambe qui dessine discrètement les méandres des lèvres de son sexe. Miam, miam ! Si elle savait les désirs que ce tableau m’inspire, elle aurait déjà brandi crucifix et gousses d’ail pour conjurer le vampire de mes élans sapho-lubriques. Parce que j’ai beau être une fille, j’ai des pulsions !


Je dérive total, là. Délirante. Il me reste à peine le courage de résister. J’ai humé l’acide arôme de son intimité, je le lui ai volé. Je me rejette vite en arrière. Pourtant, je ne peux pas m’en empêcher ; je reviens, mais cette fois j’enfouis mes naseaux dans l’épais navire de ses cheveux embroussaillés sur l’oreiller. Je les respire comme on boit à pleines gorgées l’eau d’une source inespérée. Je ne vais pas tenir… Son bras se soulève soudain, me fait fuir une nouvelle fois. Je découvre alors, fugacement, un trésor inattendu : dans l’entrebâillement de sa chemise de nuit, j’aperçois sous son bras un nid douillet de blé mûr. Elle ne s’épile pas ! Mince alors ! Si je m’aventurais à faire la même chose, j’aurais des barbes de mollahs sous les aisselles, moi !



  • — Laisse-la dormir !…
  • — Oui, mais c’est « mon » lit ! »


Alors, noctambule somnambule, je m’en vais chercher une couverture dans une armoire providentielle à l’autre bout de la chambre et j’en couvre Cassandre. C’est comme si je déposais sur elle un petit suaire de laine fraîche.


Moi, je me glisse sous le drap. Et… bien entendu, je n’arrive pas à dormir. Je me tourne, me retourne, trop consciente encore de sa proximité. Je me masturberais bien, pour apaiser la chaleur sournoise qui s’insinue dans mon bas-ventre et se répand en ondes indisciplinées dans tout mon corps. Mais si elle se réveille et s’aperçoit que je suis en train de me branler, c’est sûr, elle va me tuer.

Donc, chasteté forcée. Et supplice de rêves dans lesquels je nous imagine toutes les deux, nue à nue, conjointes, corps à corps, bouche à bouche.


C’est sans doute par épuisement que j’ai fini par sombrer dans un coma fiévreux. Il devait être trois heures. À un moment, j’ai rêvé un visage planant comme un ange au-dessus du mien. Ce n’était peut-être pas un rêve. En tous cas, c’était un ange bienveillant.


Il est neuf heures quand j’émerge des profondeurs opaques du sommeil. Des fois, au réveil, on est comme un nouveau-né, incapable de situer le moment, le lieu, les circonstances, comme si on avait été déconnecté de la vie. « Où suis-je ? Qui suis-je ? À quelle époque sommes-nous ?… Effet whisky ? Oui, oui ! »

Je reconnais la fille qui est assise au bord du lit. Elle est habillée, toute pimpante dans une robe blanche, très sage, qui lui découvre à peine le genou. Je trouve que ça ne lui va pas trop : elle me paraît anachronique là-dedans. Robe des années soixante-dix ? Et l’encolure ronde ne permet guère d’espérer des entrebâillements coquins. Mais, Cassandre me sourit !



Je bougonne un « Non ! » mal luné. J’ai la tête en vrac, comme au sortir d’une gueule de bois.



« C’est Cassandre, bon sang, fais un effort, fais-lui risette ! » J’imagine trop ma tête de hibou, mes yeux gonflés encore rouges de sommeil. Une tête à faire peur. À la faire fuir. À décourager définitivement les sentiments qu’elle m’a avoués hier. J’y crois pas encore !



Ah ! Ah ! Elle sourit franchement. Ses yeux n’ont plus cette espèce de folie qui les a habités toute la soirée. Elle semble avoir reconquis son équilibre. Elle se lève ; une ceinture de cuir met en valeur la minceur émouvante de sa taille. Finalement, c’est un réveil plutôt prometteur.



Au moins, elle ne va pas m’abandonner tout de suite. Elle confirme :



Qu’est-ce que c’est que cet air enjoué qu’elle arbore ? Hier soir, c’était Médée et sa fureur. Ce matin, c’est Mary Poppins ! On a opéré une substitution durant la nuit, ou quoi ?




Je me hisse hors du lit : je n’ai aucune envie de la contrarier.








La nuit porte conseil ? Elle a trouvé SA solution :



Putain, elle est vraiment atteinte ! D’abord, Héloïse et Abélard ont couché ensemble. C’est même pour ça que ce con d’Abélard s’est fait métamorphoser en eunuque, parce qu’il a été pris la main dans le sac… enfin, là où il ne fallait pas ! Ensuite, l’amour mystique est aussi étranger à mes mœurs que les rites qui consistent à nous transformer, nous les nanas, en girafes, en plateaux ou encore qui nous invitent à nous repasser les seins !

Je ne veux pas qu’on castre nos désirs ! J’ai un corps et je veux m’en servir pour boxer et pour faire l’amour… – pas les deux ensemble, cela va de soi ! Platonique, l’amour ? Mon cul ! Je veux bien te caresser la chatte chastement, Cassandre. Mais je veux la sentir mouiller sous mes doigts. Tu piges ?


La pureté ? Je peux t’assurer qu’elle sera dans mes actes et dans mes intentions à ton égard : mais ce sera une bonne vieille pureté charnelle… ou ce ne sera rien ! La pureté sera dans les gloussements qu’on poussera quand on batifolera pour de bon dans un pieu. Et je peux te dire que j’ai une de ces envies de me goinfrer de la pureté de ton corps ; ça oui !


« Merde ! Comment lui faire comprendre ça ? Ne pas la brusquer ? Et bien si, justement : je vais te secouer un peu les hormones, ma Scandinave, t’éveiller des besoins dont tu ne pourras plus te passer ! »

Je me lève. Je me dirige vers elle. Elle me regarde venir sans bouger. Elle a de grands yeux étonnés. Je lui prends les mains. Alors elle se lève à son tour, sans protester. Face à moi. Simplement surprise.



Elle ne bronche pas quand mon visage s’approche du sien. Les bras raides le long du corps, elle se laisse faire. Ses yeux me fixent toujours, écarquillés, incrédules. C’est comme si elle était en mode « pause » ! Elle ne respire même plus. Je glisse ma joue contre sa joue. Elle reste pétrifiée. Une statue. Ma bouche frôle son oreille. Je lui chuchote :



Elle secoue la tête de droite à gauche. Elle est toujours en apnée.



Elle remue la tête de haut en bas, sans broncher. Elle est tétanisée. C’en est même flippant. Quel démon ai-je réveillé en elle ? Mes mains se posent sur ses hanches. Toujours pas de mouvement de recul. J’ai le cœur qui bat au rythme des cordes d’un "guembri gnawa".



Non seulement elle secoue la tête avec véhémence, mais elle m’agrippe aux épaules. Aux vibrations du "guembri", vient s’ajouter le caquet des crotales. Elle frissonne.



Elle frissonne. J’enlace son corps. Enfin… nous sommes l’une contre l’autre.



Elle a parlé. C’est déjà rassurant. J’avais l’impression de l’avoir maraboutée sans le vouloir. La magie de mon cœur gnawa ? C’était comme si on lui avait appris à obéir aveuglément. Je me sens quand même un peu machiavélique d’avoir abusé de cette faiblesse.


Je ne tiens plus. Ma bouche dérive sur son visage : de la soie. La douceur de sa joue, c’est trop d’la balle. « Merde, comment j’cause ? » Je frôle enfin ses lèvres. Voilà ! J’en ai rêvé de ce moment. Pas comme ça, mais bon. Faut savoir ce qu’on veut. Et moi, je veux l’embrasser. C’est comme en boxe : si tu ménages l’adversaire, c’est toi qui te retrouves K.O. Déjà qu’hier soir, j’ai reçu l’uppercut de ma vie, celui qu’aucun boxeur ne souhaite encaisser. Uppercut au cœur… Trop mélo, sans doute ; mais bon sang, qu’il m’a fait mal ! Y en a qui pourront pas comprendre ! K.O. debout, puis couchée raide ! Même pas besoin de compter les points : d’ailleurs, y a pas de points de suture pour réparer ces dégâts-là.


Encore une fois je digresse, je retarde, je mets le temps ! C’est que le premier baiser, c’est pas n’importe quoi. C’est le baiser qui tue… ou qui vous laisse indifférent, ou qui vous révulse. Normalement, ce matin, on a l’haleine fraîche. C’est déjà ça. Mais supposons que…


Alors j’ai frappé le grand coup. Un direct en pleines lèvres. Un doux direct qui pose ma bouche sur sa bouche. Comme au ralenti sur un ring : on voit le poing qui écrase la chair, fait gicler la sueur, déforme le visage ; là, c’est juste la pulpe de ses lèvres que j’écrase sous les miennes. Et elle ne fuit pas, elle ne cherche pas à échapper à cet outrage. Nos bouches s’affrontent, mais c’est tout mon corps que je sens et transir et brûler. « Putain, que j’aime Phèdre ! » Et tout son corps à elle frémit et tremble. « Elle ne va pas me tomber dans les pommes, quand même ! » Non, elle est bien agrippée à mon cou et je la serre bien fort contre moi.


C’est la première fois que j’embrasse comme ça. Et comme des niaises, on se frotte les lèvres un bon moment, sans trop oser aller plus loin. Mais c’est elle qui ouvre la bouche la première. On respire plus. La pointe de sa langue sort de sa coquille et vient glisser prudemment sur mes lèvres. C’est chaud, mouillé, encore un peu timide. Une sorte de petit escargot circonspect et gluant. Un pur baiser de l’enfance. Jusqu’à ce qu’à mon tour, j’ouvre les mandibules et que je vienne tâter à l’aveugle cette drôle de petite chose rose qui frappait à ma porte.


Bref ! De pudibond, c’est devenu carrément glouton ! Le patin sans retenue. Maladroit, mais si bon. Ça fait des grands « slurp ! » comme chez ces gens-là qui mangent la soupe de Brel. On se tartine grave le menton de salive, on est des goinfres, des goulues… à danser le french-cancan ? « Eh bien, Cassandre, elle est où ta foutue pureté ? En purée de nous deux, ta pudeur ! » Et ça chauffe le sang, ces ébats buccaux : deux langues qui s’enroulent l’une sur l’autre, explorent du palais à l’épiglotte, tâtonnent dans les sécrétions généreuses de glandes situées quelque part dans cette drôle de cavité… qu’on qualifie de « buccale » ! Orgie bacchanale ? Ne décomposons pas ce dernier adjectif !


Ça fait donc ça ! Le corps qui devient comme de la dentelle ou du coton. Un genre de gaze volatile. Une sensation de transmigration des fluides, voire des âmes. On ne se lâche plus, on ne bouge plus… Quoique ! On titube un peu, ivres sans savoir pourquoi… Il est impératif de rester l’une au creux de l’autre, douillettement nichées, et de se humer, et de se boire, et de se sustenter comme des cannibales affamées l’une de l’autre.

Impératif d’oublier surtout le reste, ce qui nous attend tout au bout du tunnel.


Comme tu m’as vite cédé ! Tu devais en avoir « terriblement » envie, ma gazelle des steppes du nord. Tu es purement animale, toi aussi ! Bien sûr, tu as le droit de pleurer dans mon cou, maintenant. Tu vois, ce n’était rien ce petit saut dans l’inconnu. Il n’avait rien de diabolique en tous cas. Un baiser : juste un échange de chaleur et d’humeurs ?


Pourquoi est-ce toi qui reviens à l’abreuvoir de mes lèvres ? N’est-ce pas mon rôle, à moi, de te guider ? Tu ne t’en lasses pas ? Continue, alors ! Bois-moi ! Je veux fondre dans ta bouche. Être un bonbon acidulé qui se dissipe en toi pour voyager dans ton œsophage, descendre dans la cathédrale de ton estomac. Et puis visiter les orgues de tes intestins afin de me dissoudre définitivement dans ton sang. Je naviguerai alors jusqu’à ton cœur mystérieux. Et peut-être même que je m’aventurerais jusqu’en haut, dans le labyrinthe de tes pensées étranges.


C’est simple : pour accéder à ton esprit, il faut d’abord que je me noie dans la fange de ta chair. Et « réciproquement », comme le dit avec à-propos Pierre Dac. Plus prosaïquement, peut-on aimer quelqu’un qu’on n’a pas baisé ? Ben non !


Il nous faut du temps pour nous séparer. Dès que l’une entame un mouvement de repli, l’autre s’agrippe comme une arapède à son rocher. Craint-on la déchirure ? Si je me sépare de toi, la réalité va-t-elle nous retrouver et nous saigner à blanc ? Pourrons-nous encore nous rejoindre si nous nous écartons l’une de l’autre ? Le mirage de ces baisers va-t-il disparaître ? Nos baisers sont les garants provisoires de notre lien nouveau. Une façon de nous rassurer, en somme. Parce que des problèmes, on va en avoir ! Des embûches sur le chemin, je t’en parle pas ! J’aimerais tellement que ce soit notre chemin, et non pas nos chemins. Car tu es Gollum, habitée par l’autre, l’ineffable ennemie qui voudrait notre mort.