Solange avait décidé d’aller à ce rendez-vous dans la serre. Au petit matin, elle pensait ne rien risquer, en tout cas moins qu’à la nuit. D’ailleurs, n’était-ce pas la cuisinière qui racontait, lorsqu’elle avait trop bu, que tout amant vient à bout d’une jeune fille tant que l’obscurité domine le monde ?
Solange avait vu de sa chambre le soleil se lever derrière le rideau d’arbres.
Matin de juin bruissant du chant des oiseaux… et Pierre qui l’attendait au milieu des caisses d’orangers, de citronniers et de jasmin… Pierre… L’intendant qui semblait toujours impassible mais qui avait fondu devant elle comme un sorbet au soleil, qui lui avait volé un baiser et qui la veille lui avait fait passer un billet l’enjoignant à le rejoindre avant l’arrivée des jardiniers. Allons, il faudrait voir qu’il ose à cette heure matinale se conduire comme un sauvage avec elle… La jeune femme avait fait exprès de se mettre en retard. Pour respecter l’adage qui dit toujours qu’une femme doit se faire désirer, et puis aussi, parce qu’encore craintive, elle redoutait que l’intendant l’entraînât plus loin qu’elle ne désirait aller.
Mais jusqu’où était-elle prête à aller, au fait ? Tout en descendant le grand escalier de marbre du château de Beauregard, Solange se répétait à mi-voix la conduite à tenir :
- — D’abord lui dire que j’ai peu de temps à lui consacrer et toujours rester à un mètre de lui. L’écouter s’il est sage mais l’interrompre dès qu’il s’avance… Je vais y arriver, oui, je dois y arriver !
Elle traversa le grand hall puis sortit avant de prendre l’allée sur l’aile ouest en direction des serres. Un frisson, puis un autre la firent tressaillir. De froid mais surtout d’appréhension. Et si un domestique la voyait ? Elle ralentit l’allure à mesure qu’elle se rapprochait du lieu de rendez-vous. Ses pas se firent de plus en plus légers, et elle passa sur l’herbe pour être tout à fait silencieuse.
Au loin, derrière les hautes vitres de la serre et dans l’enchevêtrement végétal d’un vert profond des orangers, elle perçut la lumière jaune d’une lanterne. Pierre devait l’attendre, caché parmi les arbres.
Rougissante, elle ouvrit la porte et s’avança.
La chaleur humide maintenue dans les lieux la surprit comme un bain trop chaud.
Elle sursauta, s’immobilisa une minute, laissant battre son cœur à tout rompre puis, rassemblant tout son courage, elle se dirigea vers la lumière de la lampe, sa robe jaune comme un pavot de montagne dans la forêt exotique.
L’intendant était bien là, debout près des plus beaux arbres chargés de fruits. Son visage habituellement froid affichait un sourire ému tandis qu’il voyait s’avancer la camériste.
Et lorsqu’elle écarta les branches d’un citronnier pour pouvoir le rejoindre, il ne put s’empêcher d’aller à sa rencontre, mu par le désir de la serrer plus tôt dans ses bras.
- — Vous voilà enfin, Solange ! Vous vous êtes bien fait attendre !
- — Seriez-vous plus impatient que vous ne le montrez d’ordinaire ? Madame m’avait pourtant assurée du contraire.
- — Madame ne connaît de moi que ce que je veux bien lui laisser voir dans le cadre de mon travail. Je tiens à mon poste et je me fais fort de ne jamais la décevoir dans la gestion du domaine. Mais ça n’a rien à voir avec ma vie privée et encore moins avec vous.
- — Tiens donc… Seriez-vous comme votre maître, aussi libertin et débauché la nuit que courtois et obligeant le jour ? J’ai donc bien fait d’attendre aussi longtemps…
- — Ma foi, sourit l’intendant… Si pour vous plaire c’est ainsi qu’il faut être, je le deviendrai de bonne grâce. Monsieur le Comte m’a vanté plus d’une fois les mérites de Jeanne et d’Hortense auxquelles, pour être tout à fait franc, il avait goûté de longues heures. Voulez-vous que je les convie à partager avec vous les délices de mon lit ?
La jeune femme sursauta. L’intendant ne l’avait pas habituée à ce langage et s’il en usait ce matin-là, peut-être cela signifiait qu’il était prêt à tout.
- — Vous vous moquez, jeta-t-elle avec un peu d’angoisse dans la voix.
- — Peut-être ou peut-être pas… Il ne tient qu’à vous de me dire ce que vous souhaitez, mon cœur.
- — Eh bien je souhaite… commença Solange tout à fait décontenancée, je souhaite que vous cessiez tout commerce avec elles si jamais vous tenez vraiment à moi. Car je ne suis pas une débauchée, moi, et il me déplairait souverainement de vous partager, avec qui que ce soit d’ailleurs.
Pierre se mit à rire doucement devant l’air offensé de la jeune femme. Son air boudeur faisait partie de ce qu’il aimait le plus chez Solange et il s’amusait à la taquiner simplement pour voir les grands yeux verts s’encolérer dans les siens. Et parce qu’ainsi il savait qu’elle était moins maîtresse d’elle-même, il s’avança et l’attira adroitement contre lui, enlaçant ses reins avec passion.
La jeune camériste se débattit, réussit à échapper à l’intendant en se reculant brutalement contre la terre cuite d’une vasque débordante de jasmin. Mais, ce faisant, le talon de sa chaussure heurta un petit objet rond qui la fit basculer de nouveau en avant dans les bras mêmes de celui qu’elle avait repoussé.
Pierre, ne croyant pas son bonheur, l’enlaça tendrement et, rapprochant sa bouche de celle tremblante de Solange, il murmura :
- — Le destin, ma toute belle, a décidé que vous seriez dans mes bras ; ne le contrariez pas. Allons, ne contrefaites pas votre maîtresse qui fuit dès qu’un homme l’approche, cela ne vous ressemble pas. Et vous savez bien que jamais je ne vous serai infidèle. Cela n’est ni dans ma nature, ni dans mes habitudes. Donnez-moi votre bouche, qu’enfin je scelle ma promesse plus concrètement…
- — Vous m’aimez donc ?
- — Depuis le premier jour où je vous ai aperçue.
- — Et vous ne m’en disiez rien !
- — Disons que je croyais ma situation sans espoir.
- — Elle l’était.
- — Vraiment ? Alors pourquoi avez-vous accepté mon rendez-vous ?
- — Parce que… je… fit Solange en baissant les yeux… Oh ! Ça par exemple, c’est trop fort !
Elle venait de repousser l’intendant et se penchait vers le dallage de la serre où un éclat doré avait attiré son attention. Et s’agenouillant au pied de son amant, elle saisit un petit portrait miniature dont le visage lui était particulièrement familier. Et se relevant brusquement, elle toisa Pierre avec hauteur :
- — Comment pouvez-vous me parler d’amour avec ceci dans votre poche ?
- — Quoi ? Mais vous rêvez !
- — Et ce portrait ? Est-ce un rêve ou bien le fantôme de Madame qui vient de glisser de votre gilet ?
Et elle lui tendit la miniature.
Pierre s’en saisit et fixa son regard sur le visage féminin aux grands yeux bruns qu’il connaissait bien. À sa vue, il sourit tristement. Il revoyait dans une sorte de flou l’expression passionnée du comte de Saillant devant ce même portrait, le désir fou qui inondait le visage de son maître lorsqu’enfin il se croyait seul avec la miniature ou encore avec le grand portrait qu’il dissimulait le jour derrière un rideau.
Solange se méprit sur ce sourire. Et lorsque Pierre croisa à nouveau son regard, elle le gifla à toute volée.
Il encaissa la gifle sans protester mais saisit d’une poigne ferme la main de la jeune femme avant qu’elle ne s’enfuie. Les yeux verts de la belle camériste étaient remplis de larmes de rage. Comment avait-elle pu faire confiance à cet homme ? Il était comme les autres… aussi galant et aussi fourbe.
Et dire qu’elle croyait Élise éprise du comte ! Comment avait-elle pu se méprendre ainsi ?
Son cœur cognait comme un tambour dans sa poitrine. Et les larmes roulaient sur ses joues en torrent. Vite, qu’elle s’échappe de cet endroit maudit !
Mais Pierre n’avait pas l’intention de la laisser partir. Il tordit le bras de Solange et l’attira de nouveau à lui.
Et plantant son regard brun dans les beaux yeux verts de la jeune femme, il rétorqua :
- — Cette miniature n’est pas à moi. Elle appartient, et depuis fort longtemps, à François de Saillant. Elle aura glissé sans doute de sa veste hier soir lorsque nous avons déplacé les grandes corbeilles de jasmin. Ce qui explique que vous ayez buté sur elle il y a quelques minutes.
- — Quoi ? Que dites-vous ?
- — Je vous répète que ce joli portrait n’est pas à moi mais à mon maître qui lui voue une dévotion plus que passionnée. Et je peux vous jurer sur ma tête qu’il en est le propriétaire.
- — Et qu’est-ce qui vous permet d’avancer une telle affirmation ?
Pierre hésita un instant. Lorsqu’il avait surpris le comte dans la contemplation amoureuse du portrait d’Élise de Beauregard, ce dernier lui avait fait jurer de ne jamais rien révéler de ce qu’il avait vu, sous peine d’être chassé de son service. Pierre avait promis parce qu’à l’époque, il lui importait avant tout de garder sa place. Il se plaisait dans la région et ses responsabilités n’avaient cessé d’augmenter au même rythme que ses gages.
Mais à présent qu’il avait trouvé l’amour et qu’il comptait bien l’épouser, le secret de son maître devenait moins primordial. Et puis… dans quelques jours François de Saillant s’en allait. Le comte avait été clair sur son départ et sur le fait que Pierre resterait pour gérer l’ensemble des serres et des affaires s’y rapportant. L’intendant devrait juste écrire un rapport régulier au comte sur les ventes, la culture et les clients. Il avait sa bénédiction pour épouser Solange, certes, mais si Pierre ne voulait pas perdre sa fiancée, il fallait qu’il révèle ce qu’il savait depuis déjà près d’un an :
- — Je tiens expressément à la vie ainsi qu’à vous, Solange. En aucun cas je ne prendrais le risque de perdre et l’une et l’autre. Pour autant, j’ai été suffisamment longtemps le valet du comte pour l’avoir accompagné dans ses appartements privés. Et tant sur ses terres auvergnates qu’ici en Béarn, je l’ai vu à plusieurs reprises serrer dans sa main un petit objet rond exactement de la taille de cette miniature. Étonnant, n’est-ce pas ? Et je vais même vous révéler quelque chose de plus : ce portrait possède un prolongement dans la chambre du comte. Il fait face à son lit. Mais il est bien plus grand et Madame, sous les traits de la belle Antiope, y est plus… dévêtue.
- — Comment le savez-vous ?
- — Il se trouve que depuis mon arrivée à Beauregard, j’ai dû plusieurs fois aider le comte à retrouver ses appartements après une soirée très arrosée. Un matin qu’il n’était pas venu travailler, je suis allé le trouver chez lui au pavillon. La porte de sa chambre était ouverte et… je l’ai vu s’habillant devant le corps nu de notre belle comtesse. Évidemment, ce n’était qu’un portrait d’elle tout à fait allégorique, mais fort ressemblant au niveau des traits fins de son visage. Et cette miniature reprend à merveille le modelé et l’expression de votre maîtresse.
- — Mais… comment le comte a-t-il pu entrer en possession d’un tel tableau ? Il ne l’avait point à son arrivée ici. Et je suis sûre que jamais ni Monsieur avant son départ pour l’Algérie, ni Madame ne lui auraient fait un tel présent.
- — Je le sais. Mais il devait avoir cette miniature depuis longtemps puisque je la lui ai toujours connue depuis que je suis à son service. Ce qui lui a permis sans doute d’en faire faire une sorte d’agrandissement. L’été dernier, il avait amené un peintre bordelais chez lui, soi-disant pour lui peindre une fresque représentant notre Auvergne. Sans doute lui aura-t-il demandé par la même occasion une copie un peu plus grivoise de cette miniature. Car autrement, comment aurait-il pu faire réaliser un portait aussi fidèle de la comtesse sans auparavant la faire poser devant l’artiste ?
- — Ciel ! Quel scandale ! Madame le chassera quand elle apprendra une telle chose.
- — Solange, il ne faut pas qu’elle l’apprenne. Jamais. Il faut que vous me promettiez le secret.
- — Mais pourquoi, grands dieux ? Auriez-vous intérêt à l’affaire ?
- — Aucun, je vous rassure. Mais d’une part le comte, lorsque je l’ai surpris, m’a fait jurer le secret au risque d’être chassé de son service ; et d’autre part, je crois inutile de frapper mon maître plus durement qu’il ne l’est déjà. Ce d’autant plus qu’il souhaite retourner prochainement sur ses terres, et de façon définitive.
- — Que dites-vous ? Il veut rentrer chez lui ? Mais je croyais qu’il s’était engagé à rester ici…
- — Jusqu’à ce qu’il trouve quelqu’un de suffisamment fiable pour reprendre les affaires de son défunt ami. Après la violente dispute qui l’a opposé à la comtesse il y a quelques mois, le comte s’est totalement muré en lui-même. Lui auparavant si chaleureux est devenu glacial. Et s’il parvient quelque peu à se dérider lorsqu’il vient travailler ici, il retombe vite dans une mélancolie sombre. Et la moindre contrariété rend ses colères encore plus terribles que par le passé. Il y a quelques semaines, il m’a convoqué pour me proposer de le remplacer d’ici un mois. J’ai accepté en échange d’une pension confortable et de sa bénédiction pour vous épouser.
- — Vous avez quoi ?
- — J’ai demandé votre main au comte de Saillant. Enfin… disons plutôt que je lui ai demandé son avis et il m’a fortement encouragé. Il m’a dit : « Toi au moins, tu vivras un amour partagé ». Et il était si triste en disant cela. Si triste…
Solange soupira. Elle aussi avait remarqué la tristesse du comte et surtout ces derniers mois où Élise avait été si dure avec lui. La jeune camériste l’avait secrètement plaint de se voir éconduit ainsi par sa maîtresse. Bien que la moralité du comte soit passablement écornée par ses frasques et ses beuveries, elle ne pouvait s’empêcher de le trouver touchant dans son obstination à conquérir la comtesse. Elle répondit :
- — Il est amoureux de Madame. Il me l’avait d’ailleurs avoué dès le premier soir où il s’est installé au château. Mais je pensais qu’il s’agissait plus d’une passion libertine, d’une obsession que d’autre chose. Sa réputation le précédait.
- — Monsieur est certes libertin mais son amour pour la comtesse dépasse largement, me semble-t-il, le cadre d’une aventure galante. Autrement, comment aurait-il pu endurer sa froideur et ses rebuffades durant tant de mois ? Comment a-t-il pu vivre auprès d’elle tant de temps sans espoir qu’elle puisse lui accorder ne serait-ce qu’un baiser ?
- — Madame était mariée. Et elle était profondément amoureuse de son mari. Elle ne voulait pas d’un amant. Et aujourd’hui, elle est trop affligée par son récent veuvage pour permettre qu’un homme puisse à nouveau toucher son cœur. Sans compter que votre maître a le double de son âge et un goût plus que prononcé pour les femmes.
- — Monsieur l’aime depuis des années malgré leurs différences. Et s’il a adopté une vie des plus scandaleuses, ses aventures n’ont jamais été que le substitut charnel de l’étreinte qu’il espérait vivre avec elle.
- — Vous voulez dire que sa débauche avec la baronne de Crécy, la comtesse en est responsable ? Voilà qui est intrigant !
- — D’une certaine façon, Élise de Beauregard est cause qu’il se perd depuis des années, tant dans la boisson que les amours douteuses. Il lui faut bien apaiser ses sens… Croyez-moi sur l’heure, Solange, quand je vous dis que la passion ardente et non récompensée, engendre la nécessité d’une guérison et si elle n’arrive point, se fait chemin de mort. Hélas ! Sans même vouloir mourir, mon maître a choisi un remède qui ne guérit pas son mal mais au contraire l’a entretenu…
- — Avouez que le comte s’est tout de même amouraché de la comtesse bien vite. Tomber amoureux aussitôt qu’aperçue… Cela n’a pas de sens. Et puis tout aussitôt ou presque, il est allé entreprendre la baronne… Pour un amoureux transi, c’est plutôt une démarche contradictoire.
- — Je vous ai aimée à la minute où je vous ai vue. Et depuis, mon cœur n’a cessé de battre pour vous, même si vous avez cru un temps que je m’intéressais à la jeune Lucile. En amour, ma douce, il n’est aucune règle. Et puis… concernant mon maître et sa belle comtesse, je vous dois une autre confidence. Il ne l’avait jamais vue avant de venir ici mais il la connaissait par les récits du comte de Beauregard ; et Dieu sait si le comte Vincent était prolixe au sujet de sa belle fiancée. Je me souviens, lorsque je n’étais encore que le valet de François de Saillant, à quel point mon maître était attentif dès que monsieur de Beauregard évoquait sa future femme. Affligé comme l’était le comte, je crois même pouvoir affirmer que votre maîtresse fut, totalement à son insu, pour beaucoup dans la guérison de son veuvage. Le comte de Saillant était au bord du suicide il y a cinq ans lorsqu’il perdit son épouse. Sans son ami Vincent, sans ses récits passionnés sur sa jolie promise, je puis vous assurer que jamais il n’aurait repris goût à la vie. La mort de sa femme l’avait beaucoup trop déstabilisé.
- — Pas suffisamment apparemment pour qu’il cesse de courir après tout ce qui porte jupon.
- — À votre ton coléreux, dois-je comprendre qu’il vous avait fait quelques avances l’an dernier ?
- — On peut dire cela… même si ses avances étaient seulement destinées à le rapprocher de la comtesse et à me faire complice de sa folie.
- — Une folie bien douce qui, si madame de Beauregard lui avait cédé, leur offrirait aujourd’hui un avenir moins sombre et solitaire.
- — Croyez-vous ? Le comte de Saillant se serait plutôt lassé d’elle et Madame aurait perdu son honneur, sa réputation et serait à l’heure qu’il est plus triste qu’elle ne l’est déjà. Regardez comme le comte s’est compromis avec madame de Crécy. Croyez-vous vraiment qu’Élise aurait gagné à se donner à monsieur de Saillant dans un tel contexte ? Je suis d’autant plus heureuse qu’elle ait repoussé le comte que ce dernier a tout fait pour rendre la chose impossible.
- — Je n’en suis pas si sûr, Solange. Je suis même persuadé que l’amour du comte les aurait menés au mariage. Et au lieu de s’enfermer chez elle comme une recluse vouée au malheur éternel, votre belle maîtresse serait aujourd’hui l’épouse comblée que jamais elle n’aurait dû cesser d’être.
Il avait dit cela avec un feu étrange dans les prunelles. Avait-il donc lui aussi des vues sur Élise ? Solange s’interrogeait. Après tout, peut-être son amant avait-il inventé cette histoire… Peut-être qu’en réalité, c’était lui qui était amoureux de la comtesse. Et qu’il se servait d’elle pour l’atteindre.
- — Vous semblez bien persuadé, Monsieur de Giscours…
L’intendant sourit en s’avançant vers la jeune fille :
- — Je connais le mal qui ronge mon maître et je ressens comme lui l’envie irrépressible de m’unir à celle que j’aime. Solange, ma douce, si au lieu de perdre du temps à bavarder des amours de mon maître, vous répondiez à ma demande ?
Mais pressentant ses intentions, Solange recula prestement, se protégeant derrière un large pot de bigaradier :
- — Vous êtes bien pressé, dit-elle avec émotion tandis que l’homme la rejoignait et la prenait par les hanches.
- — Je n’ai que trop attendu pour me déclarer et je brûle d’une trop grande passion depuis quinze jours. Solange… me voulez-vous pour époux ? J’ai de quoi vous permettre de quitter le service de la comtesse et vivre à mes côtés une vie douce. Et je vous promets que je ferai tout pour que vous soyez heureuse et comblée. Je vous aime… d’un amour ardent… voulez-vous devenir ma femme ?
Émue, la jeune camériste tendrement enlacée par les bras amoureux de l’intendant était sur le point de céder. Ce qu’elle lisait de désir dans les yeux de Pierre la troublait profondément et engendrait un écho voluptueux au creux de son ventre. Son souffle s’était avivé lorsque l’intendant avait approché à nouveau ses lèvres des siennes et elle dut fermer les yeux pour trouver le courage de le repousser.
- — Pas avant que vous ne m’ayez donné cette miniature.
Interloqué par cette réponse, l’intendant ne put que répliquer :
- — Mais… elle appartient au comte !
- — Peut-être, mais elle concerne ma maîtresse. Et si, comme vous le prétendez, celle-ci ne vous est rien, vous me ferez cadeau de ce portrait. Je serai ainsi assurée de votre amour.
Pierre de Giscours éclata d’un rire malicieux avant que de resserrer son étreinte.
- — Je vous adore en jalouse, ma chérie. Mais si vous voulez une assurance sur mes sentiments, je connais une façon bien plus douce de vous la donner…
Il attira un peu plus la jeune fille dans ses bras et s’empara de sa bouche, la forçant légèrement de sa langue, imprimant à son geste une passion qui bouleversa Solange à tel point qu’elle ressortit de ce baiser toute frissonnante.
- — Vous êtes bien présomptueux si vous pensez que ce seul baiser vous exemptera de me donner la miniature.
- — Vous en faut-il un autre pour vous persuader de renoncer ?
Et ce disant il l’embrassa à nouveau avec une telle fougue que Solange gémit. Et elle répondit avec tout autant de passion à son amant. Pierre aurait pu éterniser ce baiser jusqu’à l’arrivée des ouvriers. Mais, conscient du lieu et de l’heure, il relâcha son emprise sur Solange qui, grisée par l’étreinte, le fixait d’un air hagard…
- — Vous êtes un démon, Monsieur l’Intendant. Mais vous ne me ferez pas céder. Donnez-moi ce portrait.
- — Non.
La réponse était douce mais ferme. Nul doute que l’intendant n’avait aucune intention de céder. D’autant qu’il avait obtenu le baiser qu’il désirait. Solange allait devoir utiliser le chantage.
- — Donnez-le-moi ou je décline à l’instant votre demande en mariage.
- — Vous n’oserez pas !
- — Oh, que si ! Et pour vous punir, je suis prête au même comportement d’évitement que la comtesse.
- — Je ne suis pas aussi patient que mon maître. Je saurai forcer vos résistances.
- — Alors je m’exilerai. La comtesse a une cousine en Italie qui a besoin d’une camériste. J’ai toujours aimé les voyages… et puis le pays regorge d’hommes séduisants, m’a-t-on dit. J’aurai tôt fait de vous oublier.
Ce dernier argument ébranla Pierre :
- — Solange… allons… vous n’y pensez pas sérieusement…
- — Au contraire.
- — Et d’abord, que voulez-vous faire du portrait ?
- — Je le rendrai à Madame.
Affolé, l’intendant s’exclama :
- — Vous ne ferez pas une telle chose !
- — Et pourquoi pas ? Votre maître a un double de rechange de toute façon : ce portrait ne lui manquera donc pas.
- — Mais si vous le donnez à la comtesse et si vous lui racontez comment vous l’avez eu, elle me chassera en même temps que lui et nous serons séparés pour toujours. Vous n’aurez pas le cœur à une telle entreprise !
Solange se mordit la lèvre. L’intendant n’avait pas tort.
- — Je pourrais lui dire que je l’ai trouvé, sans parler de vous…
- — Elle pensera que vous l’avez volé.
La camériste, choquée, protesta :
- — La comtesse et moi sommes suffisamment proches pour que ce genre de soupçon soit impossible. Madame de Beauregard sait qu’elle peut avoir toute confiance en moi et que jamais je ne…
- — Mais que croyez-vous donc qu’elle pensera lorsqu’elle verra cette miniature ?
- — Elle sera troublée, je l’espère… Et j’espère également qu’elle sera suffisamment en colère pour me demander des explications. Je lui dirai simplement que j’ai trouvé ce portrait dans la serre et que j’ai cru bon de le lui rapporter avant qu’un domestique puisse le trouver et répandre la rumeur d’une liaison entre elle et le comte.
- — Je doute qu’elle vous croie… et quand bien même, elle sera furieuse et voudra demander raison au comte de Saillant.
- — Mais c’est exactement ce que je souhaite.
- — Voulez-vous donc me voir partir ?
- — Non, en aucun cas. Sinon je n’aurais jamais accepté ce rendez-vous ici et vos baisers. Mais je veux qu’Élise de Beauregard affronte enfin le comte de Saillant sans pouvoir se dérober, car je souffre trop depuis des mois de la voir s’imposer une solitude qui la rend de jour en jour plus distante tant avec moi qu’avec le reste de son entourage. Cela m’est d’autant plus pénible qu’elle est pour moi une amie de longue date, mais une amie qui souffre en silence. Je veux qu’enfin elle sorte de sa tour d’ivoire, qu’elle affronte son désir d’amour autant qu’elle a tenté de le nier par le passé. Car même si elle s’efforce à la froideur et à une réclusion aussi solitaire qu’austère, je sais trop bien qu’elle se consume dès qu’elle aperçoit le comte. Et si elle presse le pas pour ne pas avoir à le saluer, je peux vous assurer qu’il s’en faudrait de très peu pour qu’elle succombe…
Pierre de Giscours écoutait ce discours avec amusement. Sa jolie Solange semblait aussi instruite des secrets de la comtesse qu’il l’était des sentiments amoureux du comte.
- — Vous a-t-elle fait des confidences à son sujet ? interrogea Pierre.
- — Pas vraiment. Élise prend toujours soin de clore toute discussion sur monsieur de Saillant ou sur un sujet ayant trait à ses ressentis personnels. Mais le ton de sa voix lorsqu’elle prononce son nom en ma présence, la fébrilité qui la saisit lorsqu’elle le croise, celle qui était la sienne dès lors que ses entretiens avec lui avaient été troublants ou orageux, tout me laisse à penser qu’elle lutte depuis des mois contre elle-même et contre l’amour qu’elle éprouve pour lui.
- — Mais alors… pourquoi vouloir l’obliger à chasser celui qu’elle aime ? Et pourquoi risquer de me faire chasser avec lui ? Car c’est ce qu’elle fera aussitôt qu’elle aura le portrait entre les mains.
- — Je l’obligerai à demander des explications au comte. Je lui dirai qu’avant de décider quoi que ce soit sous l’impulsion de la colère, elle doit savoir comment il est entré en possession de la miniature.
Pierre contempla la jeune femme d’un air dubitatif :
- — Je crains que votre stratégie échoue, ma douce. Car la comtesse voudra m’interroger plutôt que lui. Si, comme vous le dites, elle craint sa présence, il lui apparaîtra plus commode d’interroger son intendant, moi en l’occurrence.
- — Je l’en dissuaderai, répondit Solange avec force. Je lui dirai qu’en vous convoquant, elle s’exposera à la révélation d’un secret bien gardé et qui pourrait la mettre en cause publiquement.
Impressionné autant qu’amusé par l’à-propos de la jeune fille, Pierre de Giscours ironisa :
- — Me voici affublé d’un talent de concierge. Mais trêve de plaisanterie, n’est-ce pas prendre un gros risque que de mentir ainsi ? Celui de nous séparer pour toujours ? Car en admettant cette éventualité, la comtesse voudra m’éloigner du château.
- — Si véritablement vous m’aimez, Monsieur l’Intendant, je ne crois pas que nous risquons grand-chose. Le comte a besoin de vous ici pour régler ses affaires. Il vous a formé. Même sur ordre de la comtesse, il ne vous chassera pas. Par contre, si la comtesse persistait à vous convoquer malgré mes préventions, cela voudrait dire que je me suis trompée et que le lien amoureux qu’elle éprouve n’a pas le comte pour objet mais vous seul. Auquel cas, je n’aurai pas à me délier d’un engagement quelconque et je pourrai quitter le service de la comtesse sans risquer de me compromettre.
Mais si vraiment la comtesse et vous n’avez aucun tendre commerce, elle suivra promptement mes avis et ira demander raison à votre maître plutôt qu’à vous. Et j’ose croire que le comte saura se montrer plus persuasif auprès d’elle qu’il ne l’a été jusque-là. Et surtout, j’augure qu’il saura vaincre ses dernières résistances. La comtesse n’a plus de raison de se refuser à lui. C’est essentiellement pour cette raison qu’elle évite soigneusement de le rencontrer car elle a peur de succomber. Je veux simplement que les circonstances l’obligent à céder à son amant. Ainsi, le comte demeurera et vous aussi. Je serai rassurée pleinement sur vos sentiments et nous nous marierons sans qu’aucun nuage ne vienne troubler notre union.
Elle avait dit cela avec une pointe de malice dans la voix. Une malice qui faisait pétiller ses yeux verts et donnait à Pierre l’envie de l’embrasser. Troublé par le discours de la jeune camériste, se sentant faiblir, il objecta :
- — Vous oubliez une chose, ma chère, dans votre plan machiavélique. Le comte peut refuser de recevoir la comtesse. Et ce ne serait que logique au regard des brutalités qu’il a endurées de sa part.
- — Je n’oublie rien. Je le crois encore trop épris d’elle pour lui refuser un entretien. Et d’autant moins si, comme vous me l’avez confié, il projette de repartir sur ses terres auvergnates.
Pierre sourit.
- — Vous aviez ce plan en tête depuis bien longtemps, n’est-ce pas ? Cette miniature vous a donné le prétexte qui vous manquait…
Amusée par le ton alarmé de l’intendant, Solange répliqua :
- — Je n’aime pas voir Élise malheureuse.
- — Et pour cette amitié, vous seriez prête à perdre notre amour ?
- — Je ne le perdrai pas ; je lui donnerai au contraire une longévité dont vous me remercierez sous peu. Car je suis sûre que le comte et la comtesse une fois réunis sauront se montrer encore plus généreux avec nous qu’ils ne l’ont été jusque-là. Après tout, ils nous devront leur bonheur…
- — Vous pensez à tout, murmura l’intendant en l’attirant de nouveau à lui.
Mais Solange, ne voulant pas se laisser faire, se dégagea doucement et, repoussant son amant, elle prit un ton sérieux qui cadrait mal avec l’émoi qu’elle ressentait :
- — Soyons clairs, Monsieur de Giscours. J’ai déjà été échaudée en amour par le passé. Et je ne veux pas être abusée encore une fois par des baisers et de belles paroles. Je n’ai plus quinze ans… et je ne me laisserai pas bafouer par vous ou par qui que ce soit d’autre.
- — Votre détermination est touchante, Mademoiselle… Mais vous vous affolez pour rien. Je vous aime aussi sûrement que le comte aime la comtesse. Et je pourrai vous l’exprimer à loisir dès cet instant puis le soutenir haut et fort devant témoins si vous le désirez.
Ce disant il avait à nouveau posé ses mains sur la taille de Solange mais celle-ci arrêta son geste :
- — Vous devrez attendre quelques jours avant d’entamer une telle entreprise ; j’y tiens expressément… le temps que mon plan fonctionne. La comtesse n’osera peut-être pas affronter son amant ce matin. Aussi, laissez-moi le temps de la persuader de le faire…
- — Et dès qu’elle sera avec lui, vous donnerez-vous à moi ?
- — À l’instant où je saurai qu’elle-même a cédé au comte.
- — Et comment comptez-vous faire pour apprendre sa défaite ? Vous n’irez tout de même pas les espionner…
- — Si la comtesse ne revient pas à ses appartements dans l’heure, je saurai que le comte est en bonne voie d’obtenir et sa main et son cœur.
Ce dernier argument finit de convaincre l’intendant. Tendant la miniature à la camériste, il lui dit gravement :
- — Très bien, je vous confie le portrait. Mais veillez à ne pas ébruiter son existence après l’avoir remis à la comtesse.
- — Je m’en garderai bien. Je tiens à ma place de camériste et d’amie aussi sûrement que vous à votre poste d’intendant.
Elle allait saisir le portrait quand Pierre se ravisa.
- — Avant de partir, me laisserez-vous à ce point insatisfait ?
- — Il est presque sept heures. Les ouvriers ne tarderont plus et je ne veux pas qu’on nous surprenne.
- — Est-ce à dire que vous m’auriez accordé quelque faveur si nous avions eu plus de temps ?
- — Je ne vous dirai rien de plus.
- — Alors donnez-moi un baiser avant de partir. Je ne veux pas vous quitter sans l’échange de votre tendresse avec la mienne. La journée me paraîtrait trop longue avant que de vous retrouver…
Solange se mit à rire doucement :
- — Vous êtes impossible ! Jamais je n’aurais cru cela de vous… Vous paraissiez tellement froid et distant il y a quelques mois.
- — Ce n’était qu’un rempart pour ne pas risquer d’être découvert et essuyer un refus. Mais à présent que nous voici tous deux réunis ici… dans l’odeur des fleurs…
Il s’interrompit pour l’attirer à lui tendrement et prit une nouvelle fois sa bouche qui s’ouvrit avant même que d’être forcée. Le baiser qu’il lui donna était tout aussi passionné que les deux premiers et Solange se sentait fondre de bonheur.
Mais un bruit de pas sur le gravier de l’allée la rappela à la réalité. Elle s’écarta de son amant, saisit la miniature qu’elle enfouit dans son corsage et, rassemblant ses jupes, le cœur affolé tant par le baiser que par son projet, elle s’esquiva par la porte-miroir qui rejoignait l’aile ouest du château.
Pierre de Giscours, lui aussi très ému, la contemplait encore lorsque la verrière s’ouvrit et qu’une voix de stentor le fit tressauter :
- — Qui est là ?
- — Ce n’est que moi, Comte, répondit l’intendant. Je suis venu vérifier si l’arrosage fonctionnait…
Et pour donner le change, il se pencha sur les bacs proches de lui et souleva le tube de bambou qui dispensait l’humidité à trois citronniers.
Le comte de Saillant, vêtu à son ordinaire d’un complet simple de lin noir et d’une large chemise de mousseline écrue, apparu bientôt et contempla son intendant d’un air à la fois moqueur et cynique :
- — Ne serait-ce pas plutôt pour lutiner à ton aise la belle Solange que tu t’es levé si tôt ? Je ne suis ni aveugle ni sourd. Je l’ai vue hier tenant un billet écrit de ta main. Billet que tu avais rédigé un peu plus tôt dans mon bureau avec toute la fébrilité d’un amant. T’a-t-elle donné satisfaction ? A-t-elle accepté tes hommages ?
- — Monsieur, je vous en prie…
- — Eh quoi, mon cher Pierre, pourquoi donc tant de pudeur ? N’est-ce pas toi qui es venu me trouver pour me demander ma bénédiction il y a quelques semaines ? Et je te l’ai accordée. C’est le moins que je pouvais faire… La jeune femme est charmante, sage, ce qu’il faut de malice et d’aplomb pour entretenir le désir d’un honnête homme et je ne suis pas assez cruel pour t’imposer un éternel célibat.
- — Je vous en remercie, Monsieur.
- — Eh bien ! En ce cas pourquoi ne pas me dire le résultat de cet entretien ?
- — Parce que je ne le connais pas encore Monsieur le Comte.
- — Quoi ? La belle Solange aurait-elle demandé un délai pour te délivrer sa réponse ? Je la croyais plus inflammable. La fréquentation quotidienne de sa maîtresse aura refroidi ses sens…
En disant cela, le comte avait froncé les sourcils et passé nerveusement une main dans ses cheveux humides déjà grisonnants. Puis il avait souri avec tristesse.
- — Je ne le pense pas, Monsieur. Mais Solange m’a dit qu’elle craignait plus que tout un parjure. Elle a peur que je ne veuille la séduire pour obtenir d’elle des faveurs plus grandes.
- — Et quand cela serait, qu’aurait-elle à déplorer ? Ne veux-tu pas faire d’elle ta femme ?
- — Solange pense que je la délaisserai aussitôt qu’elle se sera donnée. Elle a peur pour sa réputation…
- — Elle ne devrait pourtant rien craindre de toi. Tu n’es et tu ne seras jamais un libertin. Aussi dommage que cela soit d’ailleurs puisque tu te prives de bien des plaisirs…
- — Sans vouloir vous offenser, Monsieur, celui que je souhaite avoir quotidiennement avec elle surpasse tous ceux que vous avez vécus.
- — C’est ce que tu crois… Moi qui ai goûté et qui goûte encore régulièrement la fraîcheur de ces étreintes libérées de toute morale, je puis t’assurer que le plaisir y est plus grand et plus complet qu’avec n’importe quelle jeune vierge… La retenue, l’hypocrisie et la pruderie si naturelles à notre monde n’ont plus cours. Tu n’as plus à soumettre mais à t’enflammer du même feu que les bacchantes qui se livrent à ton désir et au leur…
Avec un sourire et tout en caressant sa moustache, le comte repensait à ses derniers ébats avec Évangeline de Crécy. Avec elle au moins, tout était clair. Le plaisir, rien que le plaisir.
Mais Pierre de Giscours n’était pas fait de cette eau-là.
- — Je ne suis pas satyre, Monsieur le Comte.
- — En suis-je un, selon toi ? Non, ne réponds rien… Je suis stupide de te provoquer ainsi alors même que te voilà aussi pantelant de désir inassouvi que je l’étais au même âge que toi lorsque ma douce Camille, peu avant notre mariage, me demanda de ne la prendre qu’au jour de nos noces. Une torture, mon cher, comme j’en ai rarement connue depuis sa disparition. Mais ô combien délicieuse était l’attente ! Et combien j’étais heureux alors de lui obéir ! Va, Pierre, n’écoute que ton cœur et ta maîtresse… Eux seuls t’apporteront la paix.
Et sur ces paroles, le comte de Saillant se détourna brusquement pour rejoindre son bureau. Il était très ému, troublé d’avoir évoqué ses souvenirs et ne voulait pas le montrer à son intendant.
- — Les factures du prince de Broglie sont prêtes ? lança-t-il d’une voix sévère en s’éloignant.
- — Je m’en suis occupé hier soir, Monsieur. Vous n’avez plus qu’à les signer.
- — Fort bien, Pierre. Puisque tu es maintenant bien entendu à tout, je vais pouvoir traiter les derniers dossiers difficiles avant mon départ. Et terminer d’annoter le livre des bains traitants contre les cochenilles. La solution vinaigrée que nous avons testée hier me paraît suffisamment intéressante pour être confiée sans danger aux jardiniers de nos clients. Il faudra leur en faire tenir une bouteille à chacune de nos prochaines livraisons.
- — J’en ferai part à notre chimiste.
- — Merci. Ne me dérange pas ce matin. Et veille à ce qu’aucun ouvrier n’ait besoin de mes services. J’ai besoin de calme pour rédiger les contrats.
- — Il sera fait selon vos désirs.
La porte se referma sur le comte et Pierre soupira.
Il avait réussi à garder son secret ; le comte n’avait rien suspecté de son entretien et ne l’avait même pas avisé de la disparition de la miniature. Mais peut-être ne s’en était-il pas encore aperçu.
--oOo--
Pendant ce temps, dans la chambre d’Élise, Solange brossait avec énergie la longue chevelure brune de son amie, faisant crisper les paupières de la comtesse que le démêlage faisait souffrir.
- — Voilà… un dernier passage et j’ai terminé !
- — Enfin… qu’as-tu donc pour tirer aussi fort ?
- — L’envie de vous voir belle…
- — Belle…
Élise soupira.
La jeune veuve n’avait plus envie de l’être à présent, pour personne.
Elle s’était fait coudre en plusieurs exemplaires la même robe noire austère à laquelle, depuis un mois, elle avait seulement ajouté quelques rubans gris clair. Le temps chaud de juin avait beau la contraindre à porter en dessous un corsage écru, jamais Élise n’était tentée de reprendre ses tenues d’autrefois. Trop claires, trop empreintes de bonheur perdu, elle les jugeait trop indécentes.
Désormais, elle ne voulait plus qu’une coiffure sage en chignon retenu par des peignes d’écaille blonde ornés d’onyx.
Solange natta donc les beaux cheveux souples avant de les enrouler sur la nuque de la jeune femme et de fixer quelques pinces piquetées de perles noires.
Si Élise ne portait plus de bijoux depuis la mort de Vincent son mari, hormis son alliance et sa montre, Solange avait réussi à lui faire accepter des pinces à cheveux joliment décorées de pierres semi-précieuses. Et chaque matin, à l’insu de sa maîtresse, elle se plaisait à lui composer un chignon aussi élégant que possible.
- — Il fait encore frais pour la saison. Crois-tu vraiment que je doive porter cette blouse blanche sous ma robe ? La noire me paraissait plus…
- — Il fera chaud cet après-midi, coupa Solange. Et puisque vous avez décidé d’aller vous occuper des rosiers grimpants : mieux vaut que la chaleur ne vous accable pas. Vous rappelez-vous l’autre matin votre malaise ? Dieu merci, Damien avait sorti quelques chaises.
- — Je sais… À propos de Damien, tu ne me parles plus de lui depuis quelque temps. T’aurait-il délaissée ?
- — Hélas oui, Madame. Mais je n’ai rien voulu vous en dire. Je ne voulais pas augmenter votre peine avec la mienne. Cela m’aurait semblé déplacé.
- — Je te remercie de cette délicatesse. Mais je suis désolée d’apprendre qu’il s’est détourné de toi. Comment a-t-il pu être aussi cruel ? Tu mérites tellement mieux…
- — Je m’en remettrai, Madame, ne vous inquiétez pas.
Un peu surprise par le ton tranquille qu’avait employé la camériste pour lui répondre, Élise de Beauregard interrogea :
- — Aurais-tu le cœur pris par un nouvel amour ?
- — Disons qu’un gentilhomme m’a proposé le mariage.
- — Ciel ! Et quand cela ?
- — Il m’a fait sa demande, commença-t-elle, il y a quelques jours. Et je me suis laissé une semaine pour y réfléchir tranquillement.
Sans remarquer son embarras, Élise poursuivit ses questions :
- — Te plaît-il ? Est-il de bonne famille ?
- — Malheureusement, il ne lui reste qu’un vieil oncle, mais de fort bon lignage.
- — Je m’en réjouis. A-t-il du bien ?
- — Suffisamment pour deux.
- — Et tu l’aimes ?
Solange rougit, soupira puis répondit gravement :
- — J’ai bien peur que oui.
Fixant la jeune fille depuis le reflet du miroir de sa coiffeuse, Élise s’écria :
- — Comme tu dis cela tragiquement ! L’amour pur et vrai n’est pas aussi dramatique.
- — Sans doute. Mais vous connaissez l’adage : chat échaudé craint l’eau froide. Je ne voudrais pas que ce nouveau prétendant me révèle un visage bien moins flatteur que celui qu’il s’est jusque-là composé.
- — Cette sagesse t’honore, Solange. Est-ce que je le connais ?
- — Oui, Madame. Mais je ne vous donnerai pas son identité tant que je n’aurai pas éclairci certains mystères.
- — Lesquels ?
Solange ne répondit pas tout de suite. Elle voulait ménager son effet. Elle savait qu’elle devait rebondir pour amener le sujet de conversation qui lui tenait à cœur et amener adroitement la comtesse dans ses retranchements. Avec douceur, pesant presque ses mots, la camériste répondit :
- — Je partais vous cueillir quelques fleurs de la serre pour le salon de musique hier soir, lorsque j’ai failli trébucher sur cet objet.
Et elle lui tendit la miniature. À cette vue, Élise se troubla.
- — Où as-tu trouvé ce portrait ?
- — Dans la grande serre. Je l’ai ramassé rapidement et je me suis promis de vous le rendre dès ce matin.
Prise d’inquiétude, la comtesse se leva et, portant ses deux mains à son cœur tant elle était émue, elle se mit à parcourir la chambre en long et en large, sous l’œil attentif de Solange :
- — Comment cet objet a-t-il pu se retrouver là-bas ? Vincent m’avait dit qu’il avait été volé dans sa sacoche au cours d’un voyage d’agrément.
- — Eh bien, manifestement, Madame, cela n’était pas le cas.
- — Vincent ne m’aurait pas menti. Il ne l’a jamais fait.
- — Loin de moi l’idée de penser que Monsieur vous aurait trahie. Mais plutôt de vous dire que ce vol n’en était peut-être pas vraiment un. Monsieur était très ami avec le comte de Saillant, non ?
- — Certes mais… Oh ! Solange, tu ne penses tout de même pas que… Vincent lui aurait donné mon portrait ?
- — Qui sait, Madame ? Monsieur n’est plus là pour vous répondre…
De plus en plus émue et agitée, la comtesse répliqua :
- — Tu rêves. Jamais Vincent n’aurait fait une telle chose. Il m’avait écrit le jour où il m’annonçait l’arrivée du comte à Beauregard qu’il redoutait même de confier totalement ses affaires aux mains de François de Saillant.
- — Pourtant, Madame, il l’a fait. Et mieux, il a légué ses affaires au comte.
- — Certes.
- — Alors pourquoi ne lui aurait-il pas donné ce portrait ?
Désarçonnée par cette réflexion, mais refusant cette éventualité, Élise ne put que répondre :
- — Cela me paraît impossible. Vincent avait reçu mon portrait alors qu’il menait un train de vie très débridé… et lorsqu’il le reçut, il le garda jalousement. Il m’en a toujours parlé avec le regret profond de l’avoir perdu. Il ne voulait pas, m’avait-il dit, qu’un autre homme puisse me contempler.
- — Peut-être que le comte de Saillant lui a volé la miniature, alors ? insinua Solange, amusée de l’émoi de la comtesse.
- — Si cela était, ce serait terrible. Cela voudrait dire qu’il a trompé Vincent durant des années.
- — Vous devriez lui poser la question.
- — Jamais. Je n’ai déjà pas envie de le voir. Alors il me paraît tout à fait inutile d’aller lui demander raison de quoi que ce soit.
- — Pourtant il le faudrait avant qu’il ne parte.
La comtesse sursauta.
Avec un sourire entendu, la camériste répondit :
- — Monsieur le Comte a décidé de quitter le domaine et de nommer Pierre de Giscours pour gérer ses affaires ici. Il a prévu de retourner à son château de Murat sous une quinzaine.
- — De qui tiens-tu cette information ?
- — De Pierre de Giscours lui-même, son intendant. Je l’ai vu en train de ranger les affaires de son maître dans une malle. Et lorsque je lui en ai demandé la raison, il m’a répondu que le comte souhaitait retourner chez lui. Et qu’il considérait à présent que la gestion des serres ne requérait plus sa présence.
Un instant désarçonnée par cette nouvelle mais ne voulant pas montrer à Solange à quel point ce brusque départ la touchait, Élise s’empressa de répliquer, en revenant s’asseoir devant sa coiffeuse :
- — Fort bien. Le comte de Saillant sera mieux chez lui.
- — Je ne crois pas. Il se plaît au domaine. Mais sans doute l’atmosphère de deuil qui règne ici accentue-t-elle ses chagrins…
Élise sourit :
- — Le plaindrais-tu ? Il m’a semblé pourtant qu’il savait fort bien se divertir.
La camériste soupira :
- — Madame, pourquoi toujours revenir à ses excès ?
- — Parce qu’ils font partie intégrante de lui, Solange.
La camériste fit la moue. Manifestement, Élise ne ferait aucun effort pour se rendre chez le comte. Le faisait-elle exprès ? Ou bien feignait-elle l’indifférence ?
Solange tenta un dernier argument :
- — Vous ne saurez donc pas d’où provient la miniature. Le comte vous aurait raconté comment elle était tombée entre ses mains.
- — Il me suffit de l’avoir récupérée.
- — Et si c’était un domestique qui l’avait volée ?
- — Eh bien tant pis !
La discussion était close. La comtesse était décidée à passer outre. Elle se leva, se dirigea vers la psyché pour voir si sa tenue était convenable et, après un regard rapide, elle s’écria :
- — Allons, s’il te plaît, laisse-moi à présent. Je voudrais pouvoir descendre au jardin.
Solange, agacée, répondit en désignant du menton le plateau fumant qu’elle avait apporté :
- — Vous n’avez même pas déjeuné.
- — Je n’ai pas faim.
- — Vous dites toujours cela et vous finissez au bord du malaise.
Élise ne répondit pas. Un pli de contrariété se dessina sur son front. Elle se détourna rapidement avant de sortir de la chambre.
Solange soupira. Peut-être avait-elle eu tort de penser que la comtesse irait demander raison à François de Saillant. Elle était pourtant sûre… Elle regarda sur la coiffeuse : la miniature n’y était pas. Elle n’était pas non plus sur la table de chevet ou encore sur la console… La camériste sourit. Élise avait emporté le portrait avec elle.
--oOo--
Une heure s’était écoulée après cette conversation. Élise rattachait plusieurs branches de rosiers grimpants tout en repensant à son entretien d’avec Solange. Le portrait battait dans la poche de son tablier et elle ne cessait de voir mentalement François contempler son image avec les yeux de désir, ceux-là mêmes qu’elle avait surpris plusieurs fois lorsqu’ils étaient ensemble. Un frisson de volupté l’étreignit. Et elle se maudissait intérieurement de l’avoir éprouvé lorsqu’elle se piqua fortement. Un peu de sang coula et elle ne put s’empêcher de s’écrier :
- — Au diable ces branches !
Le jardinier qui travaillait à ses côtés sursauta et tourna vers la comtesse un regard étonné et chagrin. Élise adorait ses roses et elle prenait un soin jaloux de les entretenir avec le plus grand dévouement chaque fois qu’il était nécessaire. C’est ainsi qu’elle avait constitué en rassemblant différents grands massifs et grimpants éparpillés dans le parc, et avec le secours d’Albert le vieux jardinier, une roseraie magnifique à Beauregard.
Aussi de la voir brusquement énervée pour une broutille contrariait le vieil homme. Que se passait-il donc ?
Élise, sous le regard broussailleux et inquisiteur d’Albert, se troubla :
- — Pardonnez-moi… Je suis un peu fatiguée, je crois. Je vais faire une pause.
- — Vous devriez prendre une tasse d’infusion, de la marmelade et quelques biscuits. Je suis sûr que vous n’avez rien mangé encore ce matin. Et c’est la faim qui vous fait dire des méchancetés aux fleurs.
Élise sourit.
- — Vous avez sans doute raison. Voulez-vous que je vous rapporte quelque chose ?
- — Prenez pas cette peine, Madame ! J’ai ma chopine et mon casse-croûte dans le panier à graines. Faites-moi plutôt le plaisir de revenir seulement dans l’après-midi. Et allez donc vous détendre dans la cuisine de Berthe. De toute façon, je vais arrêter d’ici une petite demi-heure, il commence à faire trop chaud sous la tonnelle.
Élise acquiesça et se dirigea lentement vers l’allée qui menait aux cuisines du château. Un peu de thé et quelques biscuits seraient les bienvenus.
Berthe, qui était en train d’éplucher les légumes pour le repas de midi, accueillit la jeune femme avec un grand sourire. Sans même qu’Élise le lui demande, elle se leva et alla lui chercher une tasse, fit chauffer l’eau dans une casserole sur un coin de fourneau et revint avec une boîte de gâteaux secs.
- — Je suis sûre que quelques tuiles aux amandes vous feront du bien ! À toujours travailler au jardin sans rien avaler, ça ne vous vaut rien. Je ne voudrais pas vous alarmer, Madame, mais vous nous faites depuis quelques mois beaucoup de souci à tous.
- — Il ne faut pas, Berthe. J’ai juste besoin d’un peu de temps. La mort de Vincent est encore si douloureuse pour moi…
- — Je sais… Mais il vous faut vivre. Monsieur le Comte ne voudrait pas que vous tombiez malade… Il a toujours voulu votre bonheur et je suis sûre que de là où il est, il n’aime pas vous voir triste et malheureuse.
- — Il me manque tellement…
- — Je le vois… mais je vois aussi que plus les mois passent, plus vous vous enfermez dans votre chagrin. Et si cela vous donne l’impression d’être normale, ça vous amaigrit, vous rend chaque jour plus triste et ça ne fera pas revenir Monsieur. Et puis… de vous voir comme ça, ça nous fait du chagrin à tous… et encore plus à l’ami de Monsieur.
Cette allusion discrète au comte de Saillant agaça Élise.
Avec brusquerie, elle répliqua :
- — Je ne crois pas. Le deuil de Vincent comme le deuil de son épouse n’ont pas interrompu sa vie de débauche et d’excès.
- — Croyez-vous pour autant qu’il n’a pas de cœur ni de sensibilité ? Je l’ai vu pleurer sincèrement lorsque le corps de Monsieur fut rapatrié ici. Et même si vous désapprouvez sa conduite, il s’est toujours montré un soutien constant pour vous et pour les affaires du domaine. Et si je peux me permettre, Madame, c’est pitié de le voir aussi sombre depuis que vous vous êtes querellés. Lui non plus ne mange plus guère. Il passe son temps le jour à régler des dossiers, à se tuer à soigner les arbres de la serre. Et la nuit, il erre dans le parc comme une âme en peine… Il ne méritait pas votre colère ni votre haine. Il vous aime tant…
- — Assez ! répondit la comtesse avec colère. Je ne suis pas venue ici pour parler du comte de Saillant. Juste pour me reposer.
- — Pardonnez-moi, Madame, mais… il fallait que je vous dise tout ça. Cette dispute m’a tellement retournée, et je vous vois tous deux si malheureux depuis… alors que vous pourriez retrouver ensemble le bonheur…
- — Berthe !
- — Mais c’est vrai, Comtesse ! Vous ne vous rendez pas compte que monsieur de Saillant se meurt d’amour pour vous ? Et qu’avec lui, vous pourriez trouver un mari aussi attentionné, respectueux et amoureux que vous l’aviez trouvé en Monsieur ?
- — Tu divagues !
- — Non pas. Et je ne suis pas seule à penser cela. Tout le monde ici souhaiterait qu’enfin vous vous accordiez un regard… et que vous, Comtesse, ouvriez votre cœur à l’amour qui vous tend les bras !
- — Tu as écouté trop d’histoires romanesques aux veillées…
- — Peut-être, Madame, mais j’ai aussi des yeux pour voir que le comte vous aime plus que lui-même. Et qu’il est aimé, mais que cela vous est trop difficile de l’admettre.
- — Comment peux-tu affirmer de telles folies ?
- — Voyons, Madame, si vous ne l’aimiez pas, croyez-vous vraiment que vous lui auriez fait cette scène ? Croyez-vous que vous l’éviteriez avec tant de soin depuis tant de mois ? Que craignez-vous ? De passer pour une veuve indigne qui se console trop vite de la perte de son époux ? Mais à votre âge, il est tout naturel que la vie reprenne ses droits. Et vous n’avez pas à rougir de ce que vous éprouvez. Quelle femme ne serait pas sensible au charme du comte ? Je n’ai plus l’âge de plaire mais… croyez que même à l’âge qui est le mien, un homme fait comme lui me plairait infiniment.
Effarée par l’aplomb de sa domestique, la comtesse s’exclama :
- — C’est à peine croyable ! Ma cuisinière serait amoureuse du comte de Saillant !
- — Non, Madame. Mais si j’avais votre âge et que le comte me regardait comme il vous regarde, je ne me déroberais pas.
- — Ce que vous oubliez Berthe, c’est que le seul homme que j’aime et que j’ai aimé de toute mon âme est le comte de Beauregard.
- — Certes. Mais Monsieur de Beauregard est mort. Aussi cruel que cela soit pour vous, c’est une réalité qui fait que votre amour ne peut plus l’atteindre. Et que cet amour doit pouvoir trouver un cœur tout aussi ardent que celui de votre défunt mari pour s’épanouir. Et si vous écoutiez votre propre cœur, vous sauriez qu’il s’accorderait à merveille avec celui du comte de Saillant. Vous êtes à bout tous les deux. À bout de chagrin et vous avez besoin d’aimer et d’être aimés… Ça n’a rien de déshonorant ou de criminel. Le comte vous aime et vous l’aimez. Alors dites-le-lui et laissez-le vous le dire…
Plus qu’agacée par ce discours, la comtesse s’écria :
- — Décidément, c’est un complot ! Solange m’a déjà harcelée à son propos ce matin, toi maintenant…
Mais sans se laisser démonter par l’accusation, Berthe répondit calmement :
- — Solange vous a peut-être appris le départ prochain du comte. Et elle a eu raison de le faire.
- — Ainsi tout le monde sait qu’il s’en va ? Suis-je la dernière à l’apprendre ?
- — Vous ne vous en doutiez pas après la querelle qui vous a si violemment opposés ? Un homme aussi bafoué qu’il l’a été ne pouvait guère rester ici très longtemps. Quel homme amoureux pourrait supporter d’être insulté et rejeté par la femme qu’il aime ?
- — Il m’étonnerait que je sois cause de son départ. Il y a encore quelques jours, n’était-il pas en joyeuse et sensuelle compagnie à la taverne de Bielle ? Au vu et au su de tous les habitants, qui plus est…
- — Pour l’avoir vu sortir aux aurores avec un visage aussi torturé qu’au lendemain d’une catastrophe, je doute qu’il y ait pris du plaisir…
- — Il doit pourtant y trouver de l’intérêt. Suffisamment pour s’y adonner régulièrement et boire plus que de raison.
- — Croyez-moi ou pas, ces excès ne sont que des moments d’oubli de son chagrin. Le comte est d’une sensibilité aigüe et il souffre de votre éloignement et de votre cruauté, autant que dans le passé il souffrit de la mort de son épouse.
- — Vous l’a-t-il dit ?
- — Il est bien trop fier pour me l’avoir confié, mais je le tiens de la baronne de Crécy elle-même. Elle m’a dit qu’elle ne pouvait plus rien pour lui… et qu’il ne cessait de parler de vous lorsqu’il lui rendait visite ou qu’elle venait le voir ici.
- — Si même la maîtresse du comte se met aux ragots…
- — Madame…
- — Il suffit, Berthe ! J’en ai assez de cette conversation. Je suis fatiguée.
- — Buvez donc votre tisane et mangez… Vous irez mieux après.
Élise baissa la tête et ferma les yeux pendant que Berthe versait l’infusion brûlante et déposait deux tuiles aux amandes sur une soucoupe.
Elle se sentait usée. Cette conversation, plus encore que celle avec Solange, avait mis à vif ses nerfs déjà passablement éprouvés par la fatigue et le stress du deuil. Une lutte se faisait jour en elle entre ses désirs profonds et la fidélité de raison qu’elle s’imposait comme conduite absolue. Et elle n’était pas sûre de gagner. Le fait que la cuisinière lui ait révélé que tout le monde connaissait l’amour du comte pour elle lui faisait entrevoir à quel point elle était fragile dans sa résolution de le maintenir à distance. Mais elle devait le faire, elle en était certaine. Elle ne voulait plus souffrir, jamais plus !
Elle serra les poings et crispa les paupières.
Finalement, elle se demandait si une dernière dispute ne pousserait pas le comte à partir plus tôt de Beauregard… Et en ce cas, pourquoi ne pas aller lui demander raison du portrait ?
Elle avala une gorgée d’infusion, trempa les biscuits dans sa tasse avant de les croquer, rêva un moment à la façon d’aborder le comte puis, repoussant l’assiette de gâteaux que la cuisinière lui tendait, elle se leva et prit congé rapidement.
Berthe, le regard soucieux, la regarda partir.
Elle ne regrettait pas d’avoir enfin dit à Élise le fond de sa pensée mais elle craignait que la jeune femme, dans l’état où elle était, ne commette une folie.
--oOo--
Lorsqu’Élise arriva à la grande serre, Pierre aidait les jardiniers à déplacer deux citronniers chétifs dans l’enclos tropical. Lorsqu’il aperçut Élise, il la salua respectueusement et s’enquit des raisons de sa présence.
- — Je souhaiterais voir le comte quelques minutes, répondit-elle.
Embarrassé, l’intendant répondit :
- — C’est-à-dire, Madame, que… je crains que ce ne soit pas possible. Monsieur est dans son bureau en train de travailler et il m’a dit qu’il ne voulait pas être dérangé.
- — Peux-tu quand même lui demander de m’accorder quelques instants ? J’ai une requête à lui soumettre et c’est très important.
- — Soit. Je vais voir s’il accède à votre désir.
Et il se dirigea vers le bureau de son maître. Intérieurement, il était nerveux. De toute évidence, la comtesse avait reçu le portrait et, à voir son air, elle ne venait pas pour un échange de civilités.
Pierre fut tenté un instant de ne pas prévenir le comte de sa présence. Il craignait un nouvel éclat qui aurait de fâcheuses conséquences tant pour lui que pour Solange. Mais en même temps, s’il refusait de prévenir le comte, il n’aurait jamais la main de Solange et peut-être qu’il perdrait également son poste ? Anxieux, il heurta par trois fois la porte du bureau et attendit :
L’intendant ouvrit la porte et répondit :
- — Monsieur, je ne me serais pas permis de vous déranger mais… Madame la Comtesse souhaite vous parler.
Sous le coup de la surprise, le comte s’écria :
- — Diantre ! Et que me veut-elle ?
- — Je ne sais pas, Monsieur, mais elle dit que c’est très important et que cela ne souffre aucun retard.
- — Encore une affaire domestique, certainement ! Je n’ai pas encore payé le petit Julien… Il se sera plaint à elle ! Dieu que les femmes peuvent être pointilleuses !
- — Monsieur, que dois-je répondre à la comtesse ?
- — Je n’ai aucune envie de la recevoir. Dis-lui que je règlerai la note du jeune garçon dès ce soir. Et que je la verrai au dîner si elle veut m’entretenir.
- — Très bien, Monsieur !
Pierre referma la porte. La commission le soulageait et lui laissait quelque répit.
Il transmit son message à Élise qui l’écouta poliment avant de lui répondre :
- — Il ne s’agit pas de Julien Cazenave. Je fais confiance au comte pour la gestion du domaine. C’est une affaire privée qui me préoccupe et sur laquelle j’aimerais l’entendre sans tarder.
Pierre avala sa salive.
- — Dois-je comprendre que je dois insister pour que Monsieur vous reçoive ?
- — J’ai bien peur que oui.
- — Très bien. Je vais le lui dire.
Lorsque Pierre délivra son message, François de Saillant grimaça. Il n’avait nulle envie de recevoir Élise dans son bureau. Il craignait une confrontation orageuse dans le seul espace où il pouvait l’oublier. Mais une autre partie de lui désirait ardemment revoir la jeune comtesse. Parce qu’il avait peur de partir sans pouvoir l’entretenir de son départ. Allons, peut-être avait-il tort de s’alarmer et peut-être que cette entrevue lui permettrait au moins de lui annoncer qu’il quitterait dans quelques jours Beauregard.
- — Soit. Si elle insiste… Dis-lui que je ne lui accorderai que quelques minutes. Je voudrais boucler le dossier du prince Van Hove avant ce soir.
--oOo--
Lorsqu’Élise pénétra dans le bureau et que Pierre referma la porte sur elle, la jeune femme se sentit presque piégée. Bien qu’elle ait elle-même sollicité cet entretien, elle sut à la minute où elle croisa le regard du comte qu’elle n’était pas la bienvenue.
- — Eh bien, Comtesse, que me vaut cette visite impromptue ? lança-t-il sèchement en lui désignant le fauteuil devant son bureau.
Dédaignant l’invitation, très droite et compassée, la comtesse répondit :
- — Ma camériste m’a appris ce matin votre décision de repartir pour votre domaine cantalien. Et lorsqu’elle m’a remis un objet qu’elle a trouvé dans la serre hier soir en me cueillant quelques branches de jasmin, j’ai pensé que vous pourriez, avant que de rejoindre votre Auvergne, m’expliquer comment il s’est retrouvé là alors qu’il avait été volé voilà des années à mon défunt mari.
Et, pour appuyer ces dires, elle sortit la miniature de sa poche et la posa sur le bureau.
François émit un petit rire cynique sans même jeter un regard au portrait, baissa les yeux avant de les replonger aussitôt dans ceux de la jeune femme :
- — Fort bien… Sans doute les circonstances, le destin ont-ils permis que vous découvriez la chose… mais au fond, c’est peut-être mieux ainsi. Seulement, si vous souhaitez la vérité, il va falloir vous asseoir et m’écouter.
Et il l’invita de nouveau à prendre place dans le fauteuil Louis XV face à lui.
À regret, Élise s’exécuta et lorsqu’elle fut assise, François commença son récit :
- — Tout d’abord, la découverte de votre Solange n’a pu avoir lieu que ce matin, puisque l’objet du délit se trouvait encore dans ma poche cette nuit à 2 h 30… Et ensuite, elle n’allait pas vous cueillir des fleurs mais retrouver son amant lorsqu’elle a récupéré votre portrait.
- — Que dites-vous ?
- — Je dis une chose qui est la stricte vérité. Votre chère Solange a accepté ce matin un rendez-vous dans la serre avec mon intendant, rendez-vous qui devait décider de leur union prochaine… Pierre est amoureux de Solange et veut l’épouser. Et je crois votre camériste aussi éprise de lui mais plus farouche parce que récemment éconduite.
- — Vous croyez beaucoup de choses, Monsieur le Comte. Mais cela ne me dit pas comment ce portrait est tombé entre vos mains.
- — Certes, mais déjà il situe le contexte. Et le mensonge de votre soubrette !
- — Comme cela est facile de faire retomber la faute sur ma camériste…
- — Moins que vous le pensez… Donc Solange a trouvé cet objet dans la serre où j’errais cette nuit sans trouver le sommeil. Et elle vous l’a apporté. Moins pour vous encolérer contre moi que pour éviter qu’un ouvrier ou un domestique moins discret qu’elle n’ébruite la nouvelle et nous place tous deux devant un scandale qui serait très embarrassant tant pour moi que pour vous.
- — Vous croyez donc qu’une telle découverte m’a fait plaisir ? interrogea la jeune femme.
- — Loin de moi cette idée, Comtesse. Mais que Solange ait découvert l’objet et vous l’ait aussitôt remis vous évite une explication publique, et à moi de partir d’ici sous les quolibets et la honte au front. Au moins votre confidente nous aura épargné cela. Et c’est, ma foi, cette discrétion qui rachète son petit mensonge. Ne pensez-vous pas ?
Gênée par le ton sarcastique, la comtesse répliqua :
- — Poursuivez !
- — Soit. Donc, Solange vous a remis un portrait que vous connaissez bien, puisque vous avez posé à la demande du grand-père de Vincent pour un peintre de cour, spécialisé dans les miniatures sur ivoire, le sieur Ian Domenico Bossi, lorsque vous aviez seize ans. Comment suis-je au courant ? Votre époux était chez moi lorsqu’il reçut ce portrait. Et s’il ne m’a jamais montré votre douce image, il m’a fait part de ce cadeau qu’il avait reçu de son grand-père ainsi que de la lettre qui l’accompagnait. Et il m’a dit à quel point votre beauté l’avait bouleversé. Vous avez appris, je suppose, qu’à cette époque nous menions lui et moi joyeux tapage. Lui pour mieux oublier la jeune femme qui l’avait trahi à Mostaganem, et moi pour extirper mes envies de suicide à la suite de la mort brutale de mon épouse. Vincent et moi étions très proches. Je le considérais comme le jeune frère que je n’ai jamais eu et je trouvais plaisant qu’il tombât amoureux d’une jeune fille simplement en contemplant une miniature peinte sur ivoire. Je lui ai dit que sans doute ce portrait était enjolivé, mais lui, dans sa ferveur, rassemblait ses souvenirs de vous et me disait qu’il était sûr au contraire que le peintre était encore en dessous de la vérité… Vincent s’est mis à vous décrire, à me raconter tout ce qu’il savait de vous depuis que vous étiez venue au monde, vos rencontres, vos jeux, votre enfance… Il était intarissable et moi je l’écoutais sans déplaisir. Son récit me faisait oublier la douleur de mon deuil et j’entrevoyais avec joie l’union de mon ami avec une femme qui ressemblait dans ses manières et sa beauté à celle que j’avais perdue. Je ne pouvais rêver mieux pour Vincent. Même s’il me dit aussi que votre union avait été décidée par vos parents respectifs, de très longue date.
- — Mon mari vous a raconté cela ?
- — Oui… et bien d’autres choses encore. À l’époque, il ne souhaitait pas ce mariage car il ne relevait ni de son désir ni du vôtre ; mais votre portrait a opéré dans son cœur un changement radical. Il a compris à quel point ses parents et les vôtres avaient choisi pour lui la jeune fille la plus conforme à tous ses désirs… et s’il n’avait eu à me soutenir, je crois sans peine qu’il serait parti dans les trois jours vous rejoindre et vous assurer de ses sentiments. Mais il ne voulait pas me laisser seul. Il avait peur que j’attente de nouveau à ma vie… aussi, il prolongea son séjour de longs mois… et pour me distraire, me parla de vous chaque jour alors que nous soignions mes terres et les serres que j’avais délaissées pendant plus de six mois. Et peu à peu, ses confidences d’amoureux transi me sortaient de mon chagrin, je reprenais le goût de vivre. J’attendais le soir devant un bon marc, au coin de la haute cheminée de pierre du salon, qu’il me lise les lettres de son grand-père et les nouvelles qu’il donnait de vous et de votre père qui était bien malade… J’ai su en quelques mois toute votre vie dans ses moindres détails. Et j’aimais cela. J’avais l’impression d’être moi aussi devenu votre amant…
Là, François s’interrompit et fixa son interlocutrice avec feu. Élise détourna les yeux en rougissant. Son cœur battit la chamade lorsque le comte lui demanda avec un sourire moqueur :
- — Je vous choque ?
- — Que vous importe ! balbutia la jeune femme.
À nouveau, François de Saillant sourit. Un sourire poli qui cachait mal sa joie d’avoir amené ce trouble sur le visage d’Élise de Beauregard. Il prenait une revanche sur tout ce qu’il avait enduré de chagrin, d’amour refoulé pour elle, et il en avait conscience. Mais, magnanime, voulant ménager la susceptibilité de la jeune femme tout en allant toujours plus loin dans la confidence, puisqu’elle le lui avait ordonné, le comte s’enfonça plus profondément dans son fauteuil et d’un ton doux répondit :
- — Je comprends votre émoi… mais alors, je n’aurais jamais osé prétendre à plus que rêver de vous… Ce ne fut que lorsque Vincent, voyant que j’allais mieux, me parla de départ, que l’idée de lui dérober le portrait qu’il avait de vous me vint à l’esprit.
- — Mais… pourquoi ? s’enquit Élise.
- — Il allait vous rejoindre et vous épouser… Moi, je n’aurais même plus eu ses récits pour bercer ma peine. Un soir que nous étions sortis au Cadran Bleu à Clermont-Ferrand, un cercle libertin où j’avais mes habitudes, je profitai de ce que la gente Suzanne était occupée avec lui pour enfin vous contempler. Je savais que Vincent gardait toujours votre douce image dans la poche de son gilet… Mais il était pour l’heure nu et gaillardement occupé. J’ai donc fui les avances de ma maîtresse d’un soir et prétexté de nous chercher du vin pour m’emparer de la miniature… Et lorsqu’enfin je l’ai tenue et ai posé mes yeux sur vous, j’ai compris mieux encore le désir et l’amour que vous aviez inspirés à mon ami et j’ai souhaité vivre cent ans si j’avais le bonheur de pouvoir vous contempler ainsi chaque jour. Mon existence à partir de cet instant reprit tout son sens et je ne pensai plus à remettre le portrait où je l’avais trouvé. Je le glissai dans la poche de mon pantalon et, lorsque je rejoignis ma maîtresse, je la baisai avec l’énergie d’un jeune homme, souhaitant que mon désir vous fasse apparaître à sa place. Et j’ai joui, Comtesse, j’ai joui en imaginant que je vous possédais et vous faisais crier de plaisir.
À ces mots, Élise se dressa frémissante et, serrant les poings, elle glapit :
La colère mêlée à la terreur et au trouble lui avait presque brisé la voix.
Elle était au bord des larmes, avait tout à la fois envie de fuir, de le gifler pour cette ultime provocation et de s’écrouler à nouveau dans le fauteuil derrière elle. Elle tremblait de tout son corps, ne sachant plus si c’était de chagrin, de colère ou de désir.
Le comte, ému par sa détresse mais ne voulant rien laisser paraître, objecta sèchement :
- — Ne vouliez-vous pas entendre la vérité ? La voici, Madame. Clairement exposée et sans fausse pudeur.
- — Je ne vous demandais aucun détail, objecta la jeune femme.
- — Certes, mais la crudité de mon propos est nécessaire pour vous dire qu’ensuite, je n’ai jamais pu me résoudre à rendre la miniature. Vincent est reparti en croyant qu’un client du Cadran Bleu la lui avait volée avec sa bourse, quand ce n’était que moi qui lui avais dérobé les deux choses. J’ai payé nos parties fines et j’ai même échangé ma bourse plus garnie en dédommagement de la sienne.
- — Vous êtes ignoble !
Le comte sourit tristement à ce qualificatif :
- — Peut-être… Mais je serais devenu fou s’il était parti avec son bien… Je crois que j’aurais pu commettre le pire, ou bien vous enlever à lui et me déclarer à sa place. J’ai préféré cette solution. Elle m’était douce et elle ne blessait Vincent que le temps qu’il vous retrouve. Par la suite, lorsqu’il fut près de vous, je pense qu’il se mit à douter de la version que je lui avais donnée du vol. Ce doute lui était-il venu suite à une conversation avec son grand-père ou bien fut-ce le fruit de réflexions solitaires ? Je ne saurais le dire… Toujours est-il qu’il ne me conta plus que des banalités à votre sujet et qu’il ne m’invita pas à vos noces. Mais il eut la bonté de me conserver son amitié, et je ne ménageai point mes conseils lorsqu’il décida d’entreprendre cette affaire de culture d’arbres et d’arbustes exotiques dans la grande serre de Beauregard. Moi qui avais tant voyagé et qui ai quelques spécimens rares de jasmins et de bougainvillées toujours en très bonne santé, je pouvais mieux que quiconque le conseiller utilement. Je l’ai fait aussi souvent qu’il en eut besoin. Et en lui écrivant, je pensais à vous, espérant qu’il vous parle de moi… même si cela ne concernait que ses affaires…
- — Ce ne fut pas le cas.
- — Je l’ai compris à mon arrivée ici. Votre attitude plaidait assez pour m’assurer que vous ignoriez quasiment tout de moi.
- — Vincent m’avait seulement dit de prendre garde à vos manières lorsqu’il m’annonça votre arrivée… Que le deuil de votre épouse vous avait tourné l’esprit et que vous vous adonniez régulièrement au libertinage.
Cette remarque amusa François. Un instant, il revit en songe Élise telle qu’il l’avait aperçue près de la rivière, puis telle qu’elle s’était ensuite présentée à lui : belle, libre et sauvage sur son cheval puis compassée, raide et gênée dans une robe de satin marron glacé. Deux femmes que tout semblait opposer réunies en une seule… Dualité permanente, feu couvant sous la réserve.
- — Est-ce donc pour cette raison que vous aviez changé de tenue après notre première rencontre ?
Élise se mordit la lèvre avant que de répondre :
- — Je ne vous dois aucune confidence.
Le comte sourit. Et voulant pousser un peu plus loin son embarras il enchaîna :
- — Je me disais aussi… Pourquoi donc la jolie comtesse de Beauregard s’est-elle soudain déguisée en vieille rombière ?
Élise sursauta sous l’attaque et jeta avec colère, en fixant le comte avec toute la haine dont elle était capable :
- — Je ne vous permets pas !
Mais François, enchanté de pouvoir enfin saisir son attention, poursuivit :
- — Vous étiez pourtant si désirable dans votre corselet rouge et votre grande jupe turquoise, du bleu même du lac Pavin où j’aimais tant me promener enfant…
- — Monsieur…
- — Oui je sais, je vous embarrasse ! Mais je dois avouer que je vous ai toujours préférée habillée en sauvageonne plutôt qu’en comtesse respectable. L’habit paysan sied mieux à votre caractère et à votre beauté. Vincent a sans doute déjà dû vous le dire…
À nouveau troublée, désarmée par l’aveu de désir qui avait suivi la remarque méchante, Élise baissa les yeux et répondit d’une voix qu’elle souhaita aussi calme et froide que possible :
- — Monsieur, vous vous égarez. Et vous avez interrompu votre explication. Lorsque vous fûtes mandé par mon mari à Beauregard, pourquoi alors ne pas lui avoir rendu la miniature, au moins en la déposant dans un tiroir à son intention ? Et pourquoi n’avoir pas remis cet objet lorsque sa dépouille me fut rendue il y a quelques mois ?
- — Pour une raison toute simple, ma chère Comtesse : vous étiez sa femme ; il vous avait eue pour lui entièrement et même lorsqu’il vous fut enlevé, je savais d’avance que vous ne seriez jamais à moi. Votre portrait était donc la seule consolation dont je disposais face à vos rebuffades. Et cette miniature est toujours mon soutien le plus nécessaire lorsque le vague à l’âme me saisit et que l’insomnie, la tristesse et le dégoût dominent mes jours et mes nuits…
- — Allons, que me contez-vous là ! Vous savez fort bien vous divertir quand vous le désirez.
Saisissant un coupe-papier posé sur son bureau, le comte le lissa du plat de la main en répondant :
- — Je ne glisse dans le stupre et la luxure que par nécessité d’oublier un moment que vous ne serez jamais mienne. Et j’aurais préféré parfois me perdre corps et âme dans la débauche pour pouvoir enfin me détacher de vous… Mais hélas, vous avez sur moi un tel empire que même le plaisir et l’ivresse dans d’autres bras ont aujourd’hui pour moi un goût amer… Il me faut donc partir. Changer d’air… Les affaires ici vont leur train et, excepté quelques dossiers complexes, Pierre de Giscours, mon intendant, peut parfaitement me remplacer. Et puisque voilà mon forfait découvert, je préfère vous rendre l’objet qui me vaut cet entretien. Je lui dois au moins de vous avoir vue quelques minutes en tête-à-tête et j’ai pu ainsi vous faire mes adieux. Avec tous mes regrets pour la peine que cette découverte a dû vous causer.
Et reposant le coupe-papier pour saisir l’objet, il lui tendit la miniature. Élise s’en saisit mais la reposa aussitôt sur le bureau.
François de Saillant fixa la jeune femme d’un air surpris.
- — Vous préférez la laisser ici ?
- — Ce portrait n’était pas à moi, mais à Vincent. Et à présent que vous me l’avez rendu et pour être juste, je me dois de faire ce que mon mari aurait fait à ma place.
- — À savoir ?
- — À savoir vous le rendre. Puisqu’il vous fut doux de l’avoir lorsque vous n’aviez plus goût à rien, je serais cruelle si aujourd’hui, alors que vous repartez sur vos terres très bientôt, je vous retirais pour toujours ce qui vous a aidé à vivre.
Saillant sourit et d’un ton amer répliqua :
- — Ma chère, nous n’avons manifestement pas la même approche de la cruauté. Vous fûtes plus que cruelle lorsqu’il y a quelques mois, vous m’avez rejeté et insulté comme si j’étais indigne de vous aimer.
Une fois de plus, Élise sentit le regard lourd de désir de François sur elle. Et frémissante, ne voulant pas le laisser la dépeindre de façon aussi impitoyable, elle protesta :
- — Vous n’avez rien compris… semble-t-il.
- — Si, je crois que si ! Vous préférez vous cloîtrer seule pour expier les quelques instants où je vous ai tenue dans mes bras et où vous avez répondu passionnément au désir que nous éprouvions l’un pour l’autre… Vous avez l’impression que vous devez cela à Vincent !
- — C’est faux !
- — Ah oui ? Vraiment ? Alors pourquoi rougissez-vous ? Pourquoi tremblez-vous dès que je vous fixe un peu trop intensément ? Pourquoi fuyez-vous mon regard et pourquoi êtes-vous encore ici ?
- — S’il ne faut que mon départ pour vous contenter…
Et joignant le geste à la parole, Élise se leva et allait tourner les talons, mais le comte fut plus prompt et vint l’empêcher de partir. Il la força à se rasseoir et, tenant les accoudoirs du fauteuil à deux mains, il s’agenouilla devant elle et, la regardant avec toute la colère qu’il éprouvait, il s’exclama :
- — Non, Élise, ce serait trop facile de partir ainsi ! Moi aussi j’ai des questions à vous poser.
- — Et lesquelles ? interrogea la jeune femme en baissant les yeux.
- — Pourquoi avez-vous cédé à mes baisers en novembre dernier ? Puisque vous avez affirmé lors de notre dernier entretien que vous ne m’aimiez pas et que vous ne m’avez jamais aimé. Il doit bien y avoir une explication à ce soudain abandon.
- — Je…
- — Eh bien, parlez ! Puisque nous en sommes aux révélations et que je vous ai avoué clairement le vol que j’ai commis et pourquoi je l’ai tu si longtemps, il me semble qu’au moins, avant de disparaître, vous me devez la vérité sur ce baiser passionné que nous avons échangé. Alors dites-moi sincèrement : pourquoi me l’avez-vous donné ?
Acculée à répondre, Élise murmura :
- — Vincent me manquait…
- — Et vous vouliez vous consoler de lui dans mes bras ?
- — J’avais besoin de votre amitié… et je ne pensais pas que…
- — Vous ne pensiez pas que vous blottir contre moi provoquerait en moi et en vous un tel désir d’étreinte ?
Gênée par les termes, Élise reprit :
- — Je pensais que nous étions enfin devenus amis. Nous avions affronté tant d’orages, tant de difficultés : le duc de Gand, l’enquête pour retrouver Vincent, l’épidémie… je pensais…
- — Vous pensiez mal… Nous n’avons jamais été amis vous et moi. J’ai essayé de l’être pour vous plaire et pour tenir la promesse que j’avais faite à Vincent de vous protéger. Mais force fut de constater que je n’ai jamais pu vous considérer ni comme une amie, ni comme une jeune sœur. Et malgré tout ce qui nous sépare, votre jeunesse et la maturité où je suis, je n’ai jamais éprouvé pour vous que la tendresse la plus vive et la plus passionnée. Même après notre dispute, mon désir de vous était toujours intense et il l’est resté. Et vous l’avez compris puisque vous avez choisi de m’éviter par la suite et jusqu’à aujourd’hui.
Pleine de confusion, Élise ne put que murmurer :
- — Je ne voulais pas vous blesser ; seulement… vous savez bien que je ne peux pas vous aimer !
Elle avait martelé les derniers mots avec véhémence et désespoir, de sorte que François enchaîna douloureusement :
- — Mais vous m’aimez tout de même… et c’est cela plus que la perte de Vincent qui vous ronge, n’est-ce pas ? Tout comme le désir et l’amour que j’ai de vous me tuent à petit feu… Élise, pourquoi ? Pourquoi nous faire subir une telle torture ? Pourquoi ?
La jeune femme tressaillit et au bord des larmes répondit :
- — Vous ne comprenez donc pas qu’il me serait odieux de vous dire oui pour ensuite vous perdre ?
- — Que voulez-vous dire par là ?
Alors, tandis que deux larmes perlaient à ses paupières, tête baissée, la comtesse poursuivit :
- — J’ai donné mon cœur et mon âme à Vincent. Et il m’a été enlevé alors même que je pensais pouvoir vivre avec lui le bonheur dont j’avais toujours rêvé. Aujourd’hui je suis seule et je déteste cette solitude ; mais si j’y renonçais pour vous accorder la place que vous réclamez… je finirais par vous perdre et c’est ce que je redoute le plus au monde… J’ai perdu l’homme que j’aimais. Je n’en perdrai pas un autre. Je ne veux plus jamais vivre un tel enfer…
Sous le coup de l’émotion de cette déclaration, le comte questionna à brûle-pourpoint :
- — Vous êtes en train de me dire que vous m’avez dit non parce que vous avez peur que je meure ?
- — Que croyiez-vous donc ? Qu’il m’était doux de vous voir chaque jour alors que vous m’aviez avoué vos sentiments ? Non. J’étais totalement bouleversée et anéantie par l’aveu que vous m’aviez fait. J’aurais préféré ignorer vos intentions. Parce qu’ainsi, j’aurais pu croire que ce que je ressentais pour vous depuis des mois et dont je ne voulais pas reconnaître ni admettre l’intensité et la profondeur n’était qu’une fumée de tête, le résultat de l’angoisse et de ma solitude ; et si j’avais été sûre comme avant votre aveu que je n’étais pour vous qu’un enjeu libertin de plus, j’aurais évité bien des tourments et des nuits sans sommeil…
Ainsi donc, elle avouait ses sentiments… enfin ! Mais, ironie du sort, Élise ne s’y abandonnait qu’au moment où plus rien n’allait être possible entre eux. François de Saillant en conçut tout à la fois douceur et amertume profonde. Cet aveu extirpé après une joute sans merci avait un goût âpre. Mais, dans un sursaut d’espoir, il murmura tendrement :
- — Je vous aime depuis le premier instant, Élise… et je veux vous aimer au grand jour, vous aimer comme mon épouse, ne l’avez-vous pas compris ?
La jeune femme tressaillit en entendant le comte l’appeler par son prénom avec tant de douceur. Très émue, elle répondit :
- — J’ai longtemps cru et je suis restée persuadée jusqu’au bout qu’au lieu d’amour, il ne s’agissait pour vous que d’un défi que vous vous étiez lancé, une provocation de plus… juste pour ensuite vous vanter publiquement de m’avoir eue…
La surprise mêlée d’exaspération se peignit sur le visage du comte :
- — Cornebleu ! Madame, en quelle langue aurais-je dû vous le dire ? En latin ? Même Vincent dans son testament s’était rendu compte de nos sentiments mutuels et les avait agréés. Si même votre mari, qui était aussi mon ami, avait compris la teneur et la profondeur de ce que nous ressentons l’un pour l’autre, alors même que ni vous ni moi ne lui avons jamais exprimé dans nos courriers respectifs ce que nous éprouvons, comment vous, avez-vous pu ignorer ce que je n’ai cessé de vous faire comprendre ?
- — Un jour vous avez dit à Solange quelque chose qui m’a toujours fait craindre le pire.
François de Saillant se mit à rire doucement et il contempla la jeune comtesse avec émotion avant de lui répondre avec une grande douceur :
- — Je me souviens… J’ai dit le soir de mon arrivée à Solange que je ne m’intéressais jamais à un jupon dès lors que je souhaitais obtenir la robe qui le gouvernait. Et c’est sur cette seule phrase que vous m’avez jugé indigne de vous aimer. Vous ai-je fait si peur que vous avez cru que je voulais vous culbuter pour après m’en prendre à votre camériste ? Je vous rassure aujourd’hui : Solange, si attrayante soit-elle, ne m’a jamais intéressé. Mais je dois vous avouer que j’ai imaginé au début pouvoir par quelques propos badins et flatteries de bon goût, obtenir d’elle des confidences et un accès plus rapide à votre chambre…
- — Oh !
L’air affolé d’Élise à cette révélation donnait au comte l’envie de la couvrir de baisers. Mais conscient du climat trouble de désir qui s’était instauré entre eux, voulant jouir le plus longtemps possible de cette lente progression du cœur à cœur qui mène naturellement les amants à l’étreinte, il choisit d’apaiser le jeu en objectant :
- — Mais votre Solange s’est montrée implacable, et bien qu’elle ait paru plus sensible au fil des mois à certaines de mes requêtes – c’est ainsi que je vous fis quelques surprises pour votre anniversaire et à quelques autres occasions –, elle se montra d’une rare fidélité et elle ne s’aventura jamais à me livrer vos sentiments véritables à mon égard.
- — Et je ne saurais trop l’en féliciter. De toute façon, je ne m’en suis jamais ouverte à elle non plus qu’à qui que ce soit ici. Il aurait donc été difficile pour elle de vous apprendre ce qu’elle ignorait.
- — Qui donc a reçu vos confidences ?
- — L’abbé Gourié. Il m’a dit que je ne devais pas céder à la passion. C’était quelques jours après la Toussaint… Il m’a recommandé la prière et de prendre quelques mesures d’éloignement.
François eut un rictus amer :
- — Il m’a dit à peu près la même chose peu de mois après mon arrivée ici, lorsque je lui ai avoué que je me consumais d’amour pour vous. Il est très attaché à votre famille et à la famille Beauregard, et il ne voulait pas que nous entachions la réputation et l’honorabilité de cette maison par une liaison, d’autant moins du fait de mon comportement libertin. Mais je crois qu’il avait compris la teneur de mes sentiments pour vous. Et je pense qu’il avait aussi compris les vôtres bien avant que vous ne lui parliez de vos sentiments pour moi… C’est pour cela qu’il nous a recommandé à l’un comme à l’autre de rejeter cet amour.
Élise soupira :
- — Je regrette depuis des mois de lui avoir obéi. Parce que j’ai souffert et que ça n’a pas ramené Vincent pour autant à la santé. Mais je me devais de le faire pour ne pas donner prise aux rumeurs alimentées par le duc de Gand et contre lesquelles nous avions dû déjà nous battre. C’était une démarche très difficile, qui m’a coûté énormément. Mais qui ne m’a ramené Vincent que dans un cercueil de fer… J’ai alors pensé que mes sentiments pour vous avaient précipité sa mort… Je ne pouvais plus vous voir sans avoir l’impression que je trahissais Vincent… et parallèlement, j’étais déchirée de ma décision.
En disant ces mots, Élise essuya furtivement ses larmes. Le comte était lui-même très ému.
Tout ce que la jeune femme lui disait confirmait tout ce qu’il avait ressenti d’élans et de trouble amoureux chez elle. Elle l’aimait sans doute depuis leur première rencontre au bord du Neez, mais elle n’avait cessé de se débattre contre cette évidence. Simplement parce qu’elle était mariée à un autre qu’elle avait cru aimer et qu’elle ne voulait pas trahir.
Avec un soupir désabusé, François crut bon lui avouer les raisons de son départ :
- — En ce qui me concerne et à la lumière de ce que vous m’apprenez ce matin, je regrette aujourd’hui de n’avoir pas été plus pressant, de ne pas vous avoir plus bousculée, de n’avoir pas compris plus tôt votre désarroi… Mais il n’est plus temps… Nous avons eu notre heure, nous l’avons manquée, semble-t-il ! En y réfléchissant durant mes dernières insomnies, je me suis finalement dit que vous aviez eu raison de me repousser. Même si cela m’a été affreusement dur à supporter. Sans avoir jamais osé me l’avouer et encore moins à qui que ce soit d’autre, je crois que j’éprouve la même peur de vous perdre que celle qui vous étreint en pensant à ma mort. Je n’ai jamais ignoré notre écart d’âge ; il m’a beaucoup questionné quant au rythme différent du vôtre que j’ai. Par ailleurs, je sais pertinemment que je mourrai sans aucun doute plus tôt que vous. C’est la nature qui nous fit si éloignés par la naissance et la géographie… Nous n’y pouvons rien. Nous devons composer avec. Et peut-être était-ce aussi le destin qui voulait que vous fussiez à Vincent et pas à moi… Vous n’auriez dû être pour moi qu’un soutien invisible et amical dans mon deuil de Camille ; mais mon cœur vous a adoptée sauvagement, amoureusement et sans votre consentement… sans doute parce qu’il lui fallait à nouveau aimer pour accepter l’absence de ma défunte épouse. Et, comme j’ai « outrepassé la décence » en vous déclarant mes sentiments lorsque je vins ici selon les termes de l’abbé Gourié lui-même, il fallait donc que je revienne à la raison… et que j’accepte la situation et l’inexorable séparation qui devait s’ensuivre. À votre insu, par vos rebuffades et surtout la dernière dispute que nous avons eue en mars, vous avez réussi à me décourager de vous aimer. Si aujourd’hui je cédais à mon désir de vous faire mienne, j’aurais trop peur de revivre une séparation mortelle qui, celle-là, me serait fatale.
La stupéfaction fit sursauter la jeune femme. Elle questionna à brûle-pourpoint :
- — Êtes-vous souffrant ?
- — Non, je vous rassure à ce sujet. Je n’ai pas de maladie particulière… mais j’ai toujours désiré un enfant… et c’est durant sa grossesse que j’ai perdu Camille et notre fils… J’avais promis de vous en parler et puis… je n’ai jamais pu avant aujourd’hui. Peut-être n’avais-je pas suffisamment confiance en vous… Peut-être que je préférais ne rien vous dire, sachant de toute façon que mon amour pour vous était voué à l’échec. La mort de Camille, celle de notre fils ont été si terribles… si dévastatrices… J’ai cru toucher le fond de l’enfer… Je ne veux donc surtout pas revivre un tel tourment encore une fois. Je sais que je ne pourrai pas le supporter. Et depuis que je suis à Beauregard et que j’ai entrevu un possible avenir entre nous, je suis sans cesse hanté par ce souvenir et la peur qu’un tel drame se reproduise. Si votre visage et votre tendre présence ont su apaiser mes chagrins, si mon cœur a trouvé dans le vôtre celui qu’il attendait depuis la mort de Camille, je sais aussi de façon définitive que je n’aurais plus assez la force de vivre si jamais je devais vous perdre dans les mêmes circonstances… Cela plus que toute autre chose me ferait horreur et signerait une malédiction dont je redoute le couperet. Une forme de punition divine de mon libertinage peut-être… Pour autant, Élise, je ne veux pas vous perdre… mais j’ai compris que pour éviter une telle catastrophe, il nous faudra vivre séparés.
Anéantie par cette révélation, Élise ne put s’empêcher de relever les yeux et voyant le comte, le regard noyé de chagrin fixer le tapis avec toute l’intensité du désespoir, elle ne put s’empêcher de lui prendre la main, puis de l’autre de caresser doucement son visage. Sous cette caresse improvisée, François de Saillant frissonna et lorsqu’il croisa son regard, elle murmura :
- — Je suis désolée…
- — Ne le soyez pas. Peut-être qu’ainsi, en vivant chacun de notre côté, nous pourrons toujours nous aimer ? Au moins j’aurai eu l’aveu de vos sentiments véritables avant de partir. Et cela m’est particulièrement doux de l’apprendre aujourd’hui, alors même que je vous fais mes adieux…
Élise, émue par ce discours, baissa à nouveau les yeux. Elle crut un instant que François de Saillant allait l’embrasser mais il se releva, saisit le portrait qu’il glissa dans sa poche et prit les mains de la jeune femme entre les siennes pour l’aider à se lever.
- — Puisqu’enfin j’ai reçu cet aveu que j’attendais depuis longtemps, je dois, si je veux partir sans regret, vous demander deux choses.
- — Lesquelles ?
- — La première devrait vous paraître simple à m’accorder car il ne s’agit pas de moi mais de Pierre et de Solange. Pierre m’a demandé la main de votre camériste et il me serait agréable que vous lui donniez également votre bénédiction.
- — Mais… Solange m’a dit qu’elle aimait quelqu’un.
- — Vous a-t-elle donné son identité ?
- — Non. Elle m’a dit qu’elle ne me révélerait son nom qu’une fois notre entretien passé.
- — Diantre ! Craignait-elle tant ma colère quant à sa découverte pour taire le nom de son amant ?
- — Je ne saurais vous le dire. Peut-être craignait-elle que je la chasse et monsieur de Giscours avec elle si j’apprenais qu’elle avait trouvé mon portrait en sa compagnie ?
- — Le feriez-vous ?
- — Non. Pierre de Giscours fut toujours d’une discrétion et d’un respect parfaits. Il me paraîtrait discourtois de le chasser pour cette raison. Je sais qu’il ne dira rien. Et Solange, si elle m’a menti sur l’heure à laquelle elle a trouvé ce portrait, je comprends à présent à la lumière de ce que vous m’avez dit qu’elle ne voulait que protéger votre intendant de ma colère. Cela est bien pardonnable. Elle est pour moi un soutien constant depuis tant d’années… Je ne pourrais décemment plus me passer d’elle.
- — Ainsi, vous consentiriez à leur union ?
- — Si Solange est d’accord, je ne vois nulle raison de m’opposer à leur bonheur.
- — Voilà donc qui est réglé. Mais je vous demande une autre faveur.
- — Laquelle ?
- — Je dois vous montrer quelque chose. Cela me paraît plus juste avant de partir, plus cohérent aussi avec l’aveu du vol que je vous ai confessé tout à l’heure.
- — Que voulez-vous insinuer ?
- — J’ai… Je dois vous emmener au pavillon. Là-bas, il me sera plus facile de vous avouer ce que j’ai fait de votre portrait.
- — Je ne comprends pas…
- — Vous allez comprendre bientôt. Acceptez seulement de me suivre jusqu’à ma résidence privée. Je vous promets sur mon honneur que je n’abuserai pas de la situation. J’ai besoin de vous montrer quelque chose qui apaisera entièrement ma conscience et j’ai besoin que vous acceptiez que je conserve également chez moi en Auvergne cette chose que j’ai pris la liberté et l’audace d’obtenir de vous, à votre insu.
Élise considéra le comte avec effroi. Qu’avait-il obtenu d’elle ?
François de Saillant lui sourit pour la rassurer et portant sa main à ses lèvres il murmura :
- — J’ai moi aussi besoin de votre bénédiction et surtout de votre pardon avant de rejoindre ma sainte solitude.
La comtesse soupira, hésita un moment avant de répondre :
- — Je ne sais pas si cela est raisonnable. Puisque je vous ai rendu le portrait, que m’importe ce que vous en avez fait puisqu’il est vôtre à présent…
- — Je voudrais avoir votre accord pour emporter celui que j’ai fait peindre de vous.
La stupéfaction saisit la jeune comtesse. Un moment interdite, elle questionna :
- — Vous avez un autre portrait de moi chez vous ?
- — Oui. Votre portrait miniature me suit partout, mais il ne correspondait plus tout à fait à la réalité que j’ai devant les yeux chaque jour. Alors, quelques mois après mon arrivée à Beauregard, j’ai fait exécuter un portrait plus récent de vous, plus grand… et plus personnel…
- — Qu’est-ce à dire ?
- — Je ne peux pas vous le montrer ici. Il se trouve au pavillon derrière le rideau d’un placard dont je suis le seul à avoir la clé.
Pressentant qu’il s’agissait d’un portrait d’elle beaucoup moins sage, Élise suggéra :
- — Mais… ne pourriez-vous pas le garder sans avoir à me le montrer ?
Le comte sourit :
- — Je le pourrais sans aucun doute, mais vis-à-vis de vous et de ce que nous nous sommes dit tantôt, il me semble plus honnête de vous montrer cette étude… Et si vous m’autorisez à l’emporter, je saurai que je pourrai continuer de vous aimer sans honte ni culpabilité.
Un court instant, Élise plongea son regard dans celui de François. Ce qu’elle y lut à la fois d’attente, de tristesse et de résignation brisa ses dernières résistances. Le comte avait promis sur son honneur… Elle savait qu’ainsi il ne pourrait que tenir parole.
- — Soit, j’accède à votre demande. Mais je voudrais être rentrée pour le déjeuner.
- — Vous serez de retour pour midi. Je vous en donne ma parole.
Il lui ouvrit la porte du bureau, s’effaça pour la laisser passer. Puis, avisant Pierre qui finissait d’emballer un oranger couvert de boutons, il lança :
- — Je dois m’absenter jusqu’à midi. Si jamais quelqu’un me demande, dites que je reviendrai à l’heure du déjeuner.
- — Bien, Monsieur. Dois-je comprendre que vous déjeunerez avec l’équipe ?
- — Il se pourrait bien. Réservez-moi une place avec vous.
- — J’en prends bonne note.
- — Merci. À tout à l’heure, messieurs !
Les jardiniers touchèrent leur chapeau pour toute réponse tandis que Pierre s’inclinait devant la comtesse. La jeune femme semblait tout à la fois émue et triste. Et le comte encore plus sec qu’à son habitude. Pierre se demanda si l’entretien n’avait pas été plus difficile entre eux que Solange l’avait imaginé.
Et si le couple n’allait pas tout simplement se séparer d’une façon tout aussi orageuse mais néanmoins plus discrète que lors de la querelle qui les avait opposés au mois de mars.
Rien dans leur attitude ne donnait à penser qu’ils avaient changé. Pierre soupira, pria mentalement pour que son maître soit enfin capable de persuader Élise de Beauregard…
Il pensait à Solange qui, si elle voyait le couple quitter la serre, penserait que sa victoire était proche.
Il fallait qu’il l’avertisse. Elle devait se trouver encore à l’étage privé de la comtesse.
Pierre attacha soigneusement avec de la ficelle le paquet qui protègerait durant son transport jusqu’en Charente le magnifique oranger qu’avait commandé un riche armateur, ami du comte Pazevin. Puis il chargea deux aides de transporter l’arbre dans l’entrepôt et de charger également les deux bougainvillées qui devaient accompagner l’oranger dans son voyage.
Pierre évalua leur intervention à un quart d’heure, qu’il mit à profit pour s’éclipser vers les cuisines sous prétexte de commander leur déjeuner. Il savait que Berthe préviendrait la camériste aussitôt qu’il le lui demanderait.
--oOo--
Pendant ce temps, François de Saillant avait fait seller son cheval et celui de la comtesse puis, au petit trot, le couple s’était rendu par le chemin forestier qui jouxtait le parc jusqu’à la résidence du comte.
Élise conduisait sa monture nerveusement. Elle avait conscience qu’elle vivait ses derniers instants auprès de François. Et son cœur saignait qu’il s’en aille. Mais il le fallait pour leur repos à tous deux. Ils étaient épuisés par leurs combats. Et s’ils continuaient de se voir, nul doute qu’ils finiraient par se tuer l’un et l’autre à force de retenue, de colère et de chagrin.
« Si seulement les choses avaient été différentes… » pensa la jeune femme.
Mais hélas, rien de ce qu’ils s’étaient avoué ne pourrait changer la situation. Ils étaient tous deux veufs et traumatisés par les deuils qu’ils avaient endurés… Ils s’aimaient, certes, mais leur amour était voué à l’échec de quelque côté qu’ils l’abordent. Alors à quoi bon ?
De son côté, le comte avait adopté un trot rapide. Il aurait dû se réjouir d’accueillir Élise dans ce qui était devenu chez lui. Mais il était trop bouleversé à l’idée de la quitter pour apprécier cette visite inopinée. Son esprit, troublé par l’entretien impromptu qu’il avait eu avec celle qu’il aimait, repassant tout ce que la comtesse lui avait appris et tout ce que lui-même lui avait livré, s’affolait presque et il se disait en lui-même :
« Tu es fou, François, de l’emmener dans cette chambre où tu l’as tant rêvée et désirée. Comment résisteras-tu lorsqu’elle y sera enfin ? Pourquoi n’as-tu pas tu l’existence de ce second portrait ? Ce secret aurait été le tien jusqu’à ta mort… Quel masochisme te pousse à le lui montrer ? Que veux-tu te prouver et que veux-tu lui prouver encore ? Ton honnêteté ? Ton amour ? Ta passion ? Tout cela, elle le connaît à présent. Qu’as-tu besoin de montrer ce tableau ? Et comment réagira-t-elle lorsqu’elle le verra ? N’aura-t-elle pas du dégoût pour ce que sa beauté t’a inspiré ? »
Un éclat de désir résonna au creux de ses reins, ce qui lui fit encore accélérer l’allure.
Élise le suivait à distance, observant distraitement le mouvement de sa veste noire fouettant l’arrière-train de sa monture. Son esprit confus la plongeait dans une sorte de brouillard. Et elle se laissait porter par le cheval tout en se répétant qu’elle devait garder son calme.
Bientôt, ils furent en vue du clos qui entourait le pavillon de chasse où le comte résidait.
François descendit de cheval puis aida Élise à mettre pied à terre.
Il attacha leurs chevaux sous l’auvent des visiteurs.
Et prenant la main de la jeune femme, il la guida vers le portillon qui menait à l’entrée de cette résidence de campagne.
La vieille bâtisse à colonnes de marbre n’avait pas changé depuis qu’Élise y était venue. Mais elle était embellie par le chèvrefeuille odorant qui avait recouvert en grande partie la façade de briques roses et de galets du gave. Et une allée de gravier blanc menait à présent gracieusement jusqu’à l’entrée dont les portes sculptées de lions s’ouvrirent dès que le couple atteignit le perron. Une vieille femme qu’Élise reconnut pour la mendiante qu’elle avait soignée et protégée durant l’épidémie de choléra se tenait devant eux, un sourire bienveillant au coin des lèvres. La vieille s’inclina et souhaita la bienvenue à la comtesse.
Élise, émue de la retrouver, la releva en la remerciant de son accueil et, levant un regard humide vers François, elle demanda :
- — Mais comment est-elle ici ?
- — Marie a voulu rester après que nous l’eûmes sauvée. Elle disait qu’elle nous devait d’être en vie… Elle voulait nous remercier… alors je lui ai proposé de s’installer ici dans la loge du garde et d’être à mon service.
- — Je suis heureuse qu’elle ait accepté.
- — Moi également. Marie est une merveilleuse cuisinière et elle tire les cartes comme personne, n’est-ce pas Marie ?
- — Monsieur le comte est trop bon de me trouver ces talents. Madame la Comtesse voudrait-elle prendre une tasse de thé ou un verre de vin ?
- — Non, Marie, je te remercie, nous ne faisons que passer. Mais comme nous avons à parler sérieusement, peux-tu nous laisser seuls ?
- — Certainement Monsieur le Comte. Madame…
Et renouvelant sa révérence, elle quitta le couple non sans avoir refermé la porte sur eux. Élise la vit s’éloigner vers son petit logis. Elle et de Saillant étaient seuls à présent. Seuls ensemble comme ils l’étaient lorsqu’elle avait failli succomber, à la différence près qu’elle se trouvait à présent chez lui et non chez elle. Elle frissonna. François, ressentant son trouble, la laissa contempler la vaste pièce percée de baies qu’il avait transformée en pièce de vie et qui faisait tout à la fois salle à manger, salon et bureau. Il avait conservé le plafond peint représentant Diane chasseresse entourée de ses chiens, prête à rejoindre Pan en forêt.
Et il avait transformé l’ancienne alcôve en bibliothèque, fournie autant qu’elle pouvait l’être pour un passionné de livres et de littérature.
- — Eh bien, trouvez-vous que mes meubles ne déparent pas trop avec le décor ?
- — Vous avez arrangé cette pièce mieux que lorsque j’y vins la première fois vous rendre visite.
- — J’ai fait quelques aménagements depuis… Je ne pensais pas m’installer durablement ici ; mais puisque Vincent me laissait ce logement, il me semblait plus commode d’y vivre confortablement plutôt qu’en transit. Je compte offrir cette petite maison à Pierre et Solange. Ce sera ma contribution à leurs noces.
- — Vraiment ?
- — Vraiment. Ainsi, cet endroit pourra célébrer l’amour et le plaisir, comme autrefois.
- — Vous pensez à tout.
- — Non, hélas ! Mais venez ! Le portrait dont je vous parlais est dans la pièce à côté.
- — Mais… c’est votre chambre, je crois ?
- — Oui. C’est aussi l’endroit le plus sûr pour y cacher un secret.
Il ouvrit la porte et précéda Élise dans une pièce assez vaste, ornée d’une belle cheminée de pierre, de deux fenêtres donnant sur le clos, à moitié dissimulées à l’extérieur sous un rideau de roses blanches et flanquées d’un mobilier sombre dont un lit à baldaquin entouré de lourdes tentures d’un brun doré semé de broderies turquoise.
Face au lit, un placard à colonnettes qui contenait une partie lingerie, et dans la partie penderie, un large rideau du même brun que les tentures. Le comte invita Élise à s’approcher et, tirant sur la cordelette qui maintenait la tenture en place, il révéla à la jeune femme le second tableau qu’il avait d’elle.
Un moment, elle resta interdite, choquée par la scène antique qui se déroulait sous ses yeux. Sous le pinceau habile d’un peintre, elle figurait Antiope, nue et endormie au creux d’un tissu de brocart rouge, offerte aux regards lubriques de Jupiter, un satyre qui avait les yeux, le visage et l’allure du comte et qui, le sexe dressé, la contemplait avec désir tout en retirant habilement le dernier voile qui dissimulait son intimité. Le sommeil d’Antiope avait quelque chose de gracieux et presque complice avec le désir ostensiblement affiché du dieu des dieux. Les seins ronds aux pointes dressées attestaient le désir que la jeune fille ressentait en présence du satyre, et la pose d’abandon qu’elle avait adoptée finissait de traduire son accord tacite à l’étreinte amoureuse.
François contemplait Élise, attendant son verdict, mais la jeune femme se détourna rapidement et sortit de la pièce sans un mot.
Elle avait les joues en feu ; la colère la submergeait et elle sentait qu’elle ne pourrait plus jamais regarder le comte dans les yeux. Comment avait-il pu la faire peindre ainsi ? L’avait-il fait espionner lorsqu’elle prenait son bain ? Avait-il corrompu sa femme de chambre ? Les questions se pressaient dans son esprit tel un flot intarissable et continu.
- — Élise, attendez !
- — Non ! répondit la jeune femme avec colère.
- — Je vous en prie. Dites-moi que vous me pardonnez et que je pourrai emporter ce portrait chez moi.
François avait rejoint la jeune femme et l’obligeait à lui faire face.
Mais butée, Élise maintenait son regard baissé et d’une voix basse et sèche, elle lança :
- — Je ne vous ai pas obligé à me montrer ce tableau indécent. Si vraiment vous m’aimez, pourquoi ne pas m’avoir épargné cette visite ? Il ne m’était pas nécessaire de découvrir cette toile pour comprendre la teneur de votre passion. De plus, ce tableau est vôtre : vous avez seul présidé à son existence, commandé le sujet… aussi je ne vois pas en quoi vous avez besoin d’une autorisation de ma part pour l’emporter avec vous en Auvergne. Vous n’êtes plus un enfant et je ne suis pas votre mère.
- — Ne comprenez-vous pas que j’avais besoin de vous associer à ce moment d’intimité que jamais nous n’aurons réellement ensemble ?
- — Vous êtes fou à lier.
- — Sans doute… mais une folie sans folie ne vaut rien. À travers ce tableau, j’ai voulu que le peintre célèbre l’amour, votre beauté et le désir ardent que j’ai de vous. Mais pour apaiser votre colère, je puis vous jurer que ce n’est pas moi qui ai choisi le sujet. C’est le peintre qui me l’a suggéré, après qu’il eut réalisé quelques esquisses discrètes et rapides de vous alors que vous étiez endormie au jardin l’été dernier. Bien sûr, il ne pouvait… Il n’a pris de vous que les traits du visage et le peu qu’il a pu voir de votre personne. Le reste de vos attraits tient plus de l’imaginaire et je ne me suis pas plus exposé que vous pour lui offrir le modèle du dieu… mais… il m’est doux de nous contempler ainsi certains soirs, et encore plus le matin alors que je me réveille et que je vous sais encore endormie, tout comme Antiope… Lorsque je me lève à l’aube et que je m’habille devant cette toile, je suis un peu Jupiter…
- — Taisez-vous !
Le ton était cinglant comme un coup de cravache. Mais le comte choisit de l’ignorer. Parce qu’il savait désormais qu’Élise l’aimait. Mais qu’elle ne voulait pas se laisser submerger par l’émotion et le désir si clairement affiché de son interlocuteur. Avec beaucoup de douceur, François de Saillant lui prit la main :
- — Vous connaissez le plus grand de tous mes secrets, à présent. Et j’en suis heureux car même lorsque nous serons séparés, nous serons toujours liés par ce tableau, mon amour. Et votre double sera ma tendre et unique compagne…
- — Je vous en prie, répondit la comtesse en se dégageant pour partir.
- — Dites-moi seulement que vous ne m’en voulez pas, que vous ne serez pas jalouse de votre sœur Antiope ! dit-il avec feu en lui reprenant les mains et l’attirant doucement à lui.
- — Ne nous torturez pas ainsi… je vous en supplie… François… Ce n’est pas humain, ce que vous me demandez là…
Cette mention de son prénom, pour la première fois depuis longtemps, avait fait tressaillir le comte.
Ému, il fixa la jeune femme avec une tendresse infinie avant de lui répondre :
- — Je ne veux pas partir avec cette toile si je ne peux pas continuer de vous aimer à travers elle… Je ne veux pas vous oublier et je ne veux pas que vous m’oubliiez non plus… Élise…
Le comte attira plus avant la jeune femme à lui et enlaça tendrement ses reins. Lentement il rapprochait sa bouche de celle tremblante de la jeune veuve et, sentant la résistance de sa compagne faiblir, il posa un doux baiser sur ses lèvres avant de prendre sa bouche. La passion de nouveau le dominait et il mettait dans ce baiser toute la fièvre et le désir inassouvi qu’il avait de la jeune femme. À cet instant, il la désirait si fort qu’il avait peur de perdre tout contrôle, toute retenue. Il se voyait l’emportant dans sa chambre, la couchant en travers du lit et lui faisant l’amour avec toute la passion dont il se savait capable. Élise, de son côté, ressentait avec un affolement croissant le désir fou du comte. Dans un sursaut de raison, elle tenta d’échapper à l’étreinte passionnée de son amant ; mais bientôt, emportée par l’élan et la fougue de l’homme qui l’enlaçait, elle céda à l’emprise et répondit d’abord timidement à ce baiser puis, peut-être parce qu’elle avait à l’esprit le départ prochain du comte, avec tendresse et abandon. Dans cette étreinte passionnée, elle ressentait l’apaisement tant de ses chagrins que des tourments que le deuil avait accumulés en elle : elle n’était plus qu’une femme aimée et aimante dans les bras de son amant, et la volupté qu’elle découvrait entre ses bras lui faisait également redécouvrir pour la première fois depuis la mort de son mari toute la douceur de la vie lorsque l’amour éclaire deux existences.
Le cartel du bureau sonnant les douze coups de midi interrompit le charme de cet instant.
Élise repoussa le comte et s’arracha vivement de ses bras puis, soulevant légèrement sa robe et attrapant au passage ses gants et sa cravache qu’elle avait posés en arrivant sur une commode, elle sortit rapidement du pavillon et se dépêcha de rejoindre sa monture. Elle s’apprêtait à partir lorsque François retint son cheval par la bride :
- — Élise, non ! Ne partez pas…
- — Il le faut. Je n’aurais jamais dû vous suivre ici…
- — Vous l’avez fait parce que vous m’aimez et…
- — Et vous m’avez piégée…
- — Je ne voulais pas faire cela mais… ce que je ressens pour vous est si puissant…
- — Si puissant qu’il nous fait perdre la tête et oublier qui nous sommes. Il est donc plus que temps de nous séparer. Adieu !
Et, talonnant sa monture, elle obligea le comte à lâcher prise tandis qu’elle le laissait éperdu de chagrin au bord du sentier. Mais, alors que son cheval galopait vers le château, une brusque montée de larmes inonda les yeux de la jeune femme. Elle crispa les paupières… Non, il ne fallait pas qu’elle pleure, elle devait se contenir… Que penserait Solange et que diraient les domestiques si elle reparaissait dans cet état ? Le cœur battant, brisée par l’émotion, elle murmura dans un sanglot :
- — Pardonne-moi, mon amour, pardonne-moi !
Les larmes roulaient sur ses joues avant de se perdre au vent de sa course.
Bientôt, elle fut en vue du parc et ralentit son allure. Elle allait pouvoir se reposer un instant sous l’auvent ; et lorsqu’elle aurait séché ses larmes et baigné ses yeux rouges à la fontaine, elle pourrait ramener son cheval au pas jusqu’aux écuries. Solange devait l’attendre comme chaque jour. Et elle ne voulait pas être en retard.
Elle descendit de cheval, s’avança sous le toit rouge et attacha son cheval à la mangeoire. Puis elle se dirigea vers la fontaine qui se trouvait un peu plus loin derrière l’allée de sapins.
Mais alors qu’elle allait tremper son mouchoir dans l’eau courante, un craquement de branches se fit entendre derrière elle. Vivement elle se retourna pour découvrir près d’elle le comte, ému, les cheveux ébouriffés par la course que lui aussi avait menée.
- — Comment êtes-vous ici ?
- — Vincent ne vous a manifestement jamais parlé du raccourci qui existe entre le pavillon et le château. Et j’en suis très heureux, sinon jamais je n’aurais pu vous rejoindre. Élise, nous sommes fous de repousser le bonheur alors qu’il nous tend les bras… Je ne peux pas partir de Beauregard… pas sans vous… et surtout pas après ce baiser que nous avons échangé chez moi.
- — Il le faudra pourtant, répondit la jeune femme au bord des larmes.
- — Non… et vous ne souhaitez pas plus que moi cette séparation. Car si la pendule sur mon bureau n’avait pas sonné midi, vous seriez à cette minute même encore dans mes bras… au lieu de sécher vos larmes au bord d’une fontaine… Mon amour, écoutez-moi : je ne peux pas vous promettre que je serai votre époux jusqu’à vos premiers cheveux blancs. Je ne sais pas quand la mort viendra me chercher, personne ne le sait. Mais je vous jure d’être toujours à vos côtés aussi longtemps que je vivrai et que vous daignerez m’accorder votre tendresse. Et si vous avez peur de m’épouser, j’accepte de n’être que votre amant. Mais, ma chérie, je vous en conjure, ne perdons plus nos nuits en insomnies solitaires et loin l’un de l’autre… Nous le regretterions trop d’ici quelque temps ! Nous sommes faits pour vivre, pour rire et pour pleurer… mais pas l’un sans l’autre… Vincent le savait déjà puisqu’il nous a donné sa bénédiction avant de rendre son dernier soupir. Alors… qu’attendons-nous pour nous aimer à plein cœur ?
- — François, je ne peux pas et je ne veux pas me remarier.
- — Très bien, alors soyons amants !
- — Cela non plus n’est pas possible ! D’autant moins si vous souhaitez descendance.
- — Je peux aussi reconnaître les enfants que vous me ferez.
- — En les exposant eux et moi au scandale ? Non merci !
- — Alors épousez-moi !
- — Non ! Je vous l’ai dit, je ne supporterai pas un nouveau veuvage…
- — Élise, la peur n’évite pas le danger. Et quoi que nous soyons l’un pour l’autre aujourd’hui ou demain, ne pensez-vous pas que la perte de l’un d’entre nous sera tout aussi douloureuse pour celui qui restera ? Même si nous ne sommes pas mariés ? Même si nous ne vivons pas ensemble ?
Cette dernière remarque finit d’anéantir la comtesse. Elle fondit en larmes et couvrit son visage de ses mains. François de Saillant vint l’entourer de ses bras et tendrement la berça contre lui en murmurant :
- — Je sais combien tu souffres, combien tu as lutté contre moi et aussi contre toi, contre les sentiments que tu ressens et que j’éprouve avec toi et pour toi… Mais crois-moi, mon amour, nous séparer ne résoudrait rien… Je continuerai de t’aimer et toi aussi tu continueras de m’aimer en silence. Et chacun pleurera l’autre tout autant qu’il a pleuré et pleure encore la mort de son conjoint. Alors… même si un jour, l’un ou l’autre d’entre nous revivra un veuvage, je crois que l’amour que nous partageons depuis des mois est trop précieux pour être repoussé et ignoré. Le peu de bonheur que j’ai vécu avec Camille, comme celui que tu as connu avec Vincent, valait bien l’engagement que nous avons consenti… Alors, pourquoi mépriser aujourd’hui nos sentiments, puisqu’ils sont de même force et de même nature ?
Avec douceur, il s’empara de ses mains pour dégager le visage ruisselant de larmes de la jeune femme. Élise le regarda, et ce qu’elle lut dans son regard d’amour, de ferveur et de désir la chavira.
- — Pardonnez-moi, murmura-t-elle, de tout ce que je vous ai dit naguère… mais je…
- — Tu as peur de m’aimer ?
- — J’étais mariée à Vincent. Et je me sens toujours sa femme. Même s’il n’est plus à mes côtés.
- — Cela rend-il pour autant notre amour illégitime ?
- — Je… je ne sais pas… je ne sais plus…
François de Saillant sourit devant l’émoi sincère que trahissait cette réponse. Puis, attirant doucement la jeune femme à lui, il baisa à nouveau sa bouche. Il enlaçait Élise avec tendresse, lui faisant ressentir à nouveau cet apaisement à nul autre pareil. Le trouble de la comtesse faisait place à l’évidence. Elle aimait le comte et elle se sentait profondément heureuse entre ses bras. Sans qu’elle s’en aperçoive, son corps, crispé par le chagrin et l’effort qu’elle faisait chaque jour pour repousser ses sentiments amoureux, se détendait au contact du corps de son amant. Il lui faisait prendre conscience à nouveau d’elle-même, de ses désirs profonds, de tout ce qu’elle avait mis de côté ces derniers temps. La vie à nouveau circulait en elle, malgré son deuil et ses robes noires. Parce qu’elle aimait, et qu’elle était aimée.
Dans cette étreinte, le comte ouvrait des portes qu’elle avait condamnées, abattait les murs qu’elle avait construits pour le maintenir à distance. Et tout devenait simple…
Lorsqu’enfin François mit fin à leur baiser, Élise éprouva l’envie irrépressible de se blottir dans ses bras. Le comte accueillit cette manifestation de tendresse spontanée avec émotion et l’enlaça encore plus étroitement. Puis il releva la tête de la jeune femme et lorsque son regard bleu plongea dans les grands yeux bruns de sa compagne, il murmura :
- — Je ne passerai pas une nuit de plus sans toi. Ce soir, tu restes dîner chez moi. Et je t’y emmène dès maintenant. Nous avons trop de temps à rattraper…
- — Mais le déjeuner… Solange m’attend et Pierre vous attend aussi.
- — Je crois qu’ils comprendront. Ils savent que nous sommes ensemble.
- — Non… je ne peux pas…
- — Si… viens.
Et sans attendre son autorisation, il la souleva dans ses bras et la porta jusqu’à l’arbre où il avait attaché sa monture. Puis il la jucha sur l’animal et sauta en croupe derrière elle avant de repartir promptement vers le pavillon. Parvenu à destination, il entra directement aux écuries qui jouxtaient la résidence. Puis il glissa à terre avant de tendre les bras à Élise.
La jeune femme tremblait lorsqu’il la saisit.
- — N’aie pas peur… Ce que nous allons faire n’est ni sale ni honteux. Et je prendrai le temps qu’il faudra pour te rassurer…
Et avec une grande douceur, il l’emporta dans ses bras jusqu’à la maison. Passé le seuil de la chambre, il la reposa à terre. Puis il ferma la porte à clé avant de glisser celle-ci en haut d’une boiserie. Ainsi, personne ne viendrait les interrompre. Le moment était à la fois lourd et sublime.
François le ressentait et son cœur battait la chamade comme au soir de ses noces.
Lorsqu’il se tourna vers elle, les yeux bruns d’Élise avaient pris la couleur du trouble, celle qu’il avait vue la nuit de la Toussaint, celle pour laquelle il se serait damné à l’instant s’il n’avait été interrompu ce soir-là…
Il s’avança vers la jeune femme, saisit à deux mains son visage pour l’embrasser. Élise, émue, posa ses mains sur son torse et se blottit dans ses bras.
François l’enlaça avec passion, faisant basculer la crinoline de la jeune comtesse.
- — Ces engins sont les obstacles les plus détestables au plaisir… murmura-t-il en interrompant son étreinte.
Et de ses doigts, il chercha à défaire les cordons de sa jupe pour faire tomber ce rempart encombrant. Lorsqu’il parvint à ses fins, la crinoline céda brutalement et tomba aux pieds d’Élise, la faisant sursauter. La voyant apeurée, François la serra tendrement contre lui, caressant ses cheveux, son cou et son visage de la main dont il avait défait la crinoline. Puis, tandis qu’il reprenait sa bouche, il entreprit d’ôter les épingles de son chignon. Les longs cheveux de la jeune femme l’avaient toujours fasciné et il ne les avait vus entièrement dénoués qu’une fois : le premier jour de leur rencontre.
Maintenant qu’ils étaient seuls, il voulait humer, caresser, contempler cette parure à laquelle il rêvait le soir lorsqu’il hantait le parc solitaire et que la lampe d’Élise était encore allumée.
- — Je veux te voir, murmura-t-il entre deux baisers fiévreux. Je veux te voir comme la nature t’a faite… comme tu étais l’après-midi où je t’ai vue pour la première fois…
Les épingles tombaient une à une sur le tapis persan.
Et lorsque les cheveux fins croulèrent en cascade sous ses doigts, François poussa un soupir de contentement… Enfin, il la retrouvait telle qu’au premier jour… Il l’écarta de lui et fixa la jeune femme avec un regard lourd de désir. Les cheveux dénoués, Élise semblait couverte d’un long voile lisse descendant jusqu’à sa taille. François saisit une mèche de cheveux et la porta à sa joue pour en goûter la douceur, avant d’enfouir ses doigts à nouveau dans la longue chevelure brune.
- — Tu es belle ainsi… encore plus belle que dans mon souvenir, dit-il d’une voix rauque en interrompant ses caresses. Mais tu trembles encore… Est-ce de froid ?
Élise fit signe que non.
- — Est-ce de peur ?
- — Il y a si longtemps… murmura la jeune femme.
François la regarda avec émotion.
- — Ne t’inquiète pas. Nous ne ferons rien que tu n’auras désiré aussi ardemment que moi.
Et il l’enlaça à nouveau, la berçant tendrement, et son baiser d’amant vint à nouveau apaiser les craintes de la jeune femme. Lorsque le comte ressentit son abandon, il commença de dégrafer sa jupe et son corsage. Vêtue de noir, Élise était encore la veuve de Vincent ; et cela, François ne le voulait pas. Il voulait qu’elle fût dégagée de toute entrave symbolique pour décider clairement de se donner à lui. Il écarta doucement les pans du corsage noir déboutonné et donna un coup sec pour en débarrasser la jeune femme. La jupe subit le même sort. La comtesse était à présent en jupons et chemise de coton blanc. La vision ravit le comte. Elle lui rappelait une jeune mariée au seuil de sa première nuit. Un instant, le fantôme de Camille se superposa à Élise mais François le chassa de son esprit. Élise était bien vivante et elle était là, pour lui, pour ce moment. Ému, il l’enleva dans ses bras, écarta de l’épaule la tenture de brocart et la porta sur le lit. Puis il se pencha sur elle tout en se dévêtant.
- — Je vais t’aimer si fort que plus jamais tu n’auras envie de partir loin de moi, dit-il. Je vais t’aimer comme j’ai toujours rêvé de pouvoir le faire… mieux que Jupiter n’a aimé Antiope…
Il avait jeté sa veste puis son gilet de soie noire. Sa chemise dégagée du pantalon laissait entrevoir un torse viril couvert de longs poils bruns soyeux. Cette vision émut Élise. Vincent était quasiment imberbe et cet homme à la virilité plus marquée la troublait. Elle contemplait François de Saillant penché au-dessus d’elle avec un mélange de peur et de désir. Il était à la fois si proche et si étranger. Son corps d’homme l’intimidait. Et elle avait peur de le décevoir… de ne pas être à la hauteur de la belle muse du tableau. Et pourtant, sous son regard d’amant, elle se sentait à cet instant plus femme et plus séduisante que jamais elle ne l’avait éprouvé auparavant.
Elle soupira lorsque le comte caressa son cou, ses bras nus et sa taille avant de l’enlacer et de la couvrir de baisers. Et lorsqu’il commença de déboutonner lentement la chemise de batiste brodée qui couvrait encore son buste, elle gémit et son corps entier frémit de désir.
François s’empara de cette bouche qui enfin s’autorisait à exprimer l’envie de la jeune femme et la baisa avec passion tout en déshabillant sa compagne, en dénouant les rubans, abaissant les pans de sa chemise. Le contact de la peau douce d’Élise sous ses doigts le fit gémir à son tour d’impatience et son sexe se fit encore plus dur contre les jupons de la jeune femme. Le satin tiède, légèrement ambré de sa peau, l’odeur de vanille et de cannelle qu’elle exhalait le rendait fou. Il la voulait ardemment, totalement, et s’appliqua à découvrir de la bouche et des mains l’entièreté de la nudité qu’elle lui offrait. Élise avait encore un corps de jeune fille, à la taille fine, aux seins menus et ronds comme des pommes, aux épaules rondes également où persistait un reste d’enfance et de candeur entre la clavicule et la naissance du cou… Et dans le regard qu’il échangea avec la jeune comtesse, il perçut la même angoisse qu’il avait ressentie chez Camille la première fois qu’elle s’était donnée à lui. Alors il lui sourit avec tendresse et murmura :
- — N’aie pas peur… Tu es celle que j’aime et désire depuis cinq ans, et je sais que tu me désires tout aussi fort. Ce moment est à nous, rien qu’à nous. Et tu n’as rien à me prouver. Tu es belle et je t’aime. Et je te veux pour toujours. Si tu me veux aussi, je te prouve à l’instant que nous sommes faits l’un pour l’autre. Réponds-moi seulement, mon amour…
- — Oui, murmura Élise. Je veux être à vous, je vous aime… Mais…
- — Mais quoi ?
- — Que dirons-nous tout à l’heure ?
- — Rien… Notre bonheur ne concerne que nous. Il sera temps d’ici quelques mois d’annoncer nos fiançailles…
- — Et si les domestiques faisaient courir le bruit que…
- — Je suis prêt à me battre avec quiconque tentera une calomnie… Maintenant, ne dis plus rien. Laisse-moi t’aimer, murmura le comte en caressant doucement la chevelure brune de la jeune femme.
En parlant, il avait quitté ses derniers vêtements. Son sexe se dressait haut contre son ventre. Élise baissa les yeux à cette vue mais François lui releva la tête.
- — Je ne suis pas Jupiter qui abusait des nymphes et des muses durant leur sommeil ou bien sous un déguisement. Je t’aime, Élise, sois-en convaincue.
- — Je sais… Je ne suis pas abusée… juste intimidée…
François sourit. Il caressa le modelé tendre et doux du visage de sa maîtresse puis, dénouant le dernier lien du dernier jupon de la jeune femme, il dénuda le bassin et les cuisses d’Élise. Elle était nue à présent… nue dans ses bras, le corps palpitant sur le couvre-lit de soie. Le comte soupira à cette vue : Élise dépassait en beauté tout ce qu’il avait pu imaginer. Il caressa son buste tout en baisant son cou et ses épaules, puis descendit à son ventre et ses reins. La douceur de sa peau, la délicatesse de ses formes donnaient à ses baisers une fièvre qui l’embrasait tout entier. Élise soupirait sous les caresses de François. Elle aimait sa bouche et ses mains sur elle. Elle aimait cette force et cette passion qui l’entraînaient à s’abandonner. Elle gémit lorsqu’il lui ouvrit les cuisses pour goûter à son intimité. Vincent ne l’avait jamais caressée ainsi. La langue de François découvrait sa fente avec douceur et avidité, léchant les bords renflés des grandes lèvres, s’attardant sur le clitoris dressé avant de plonger dans le corridor humide et frémissant du vagin. Chaque coup de langue aiguisait le sexe de la jeune femme, alimentait plaintes et soupirs de volupté.
Lorsque François sentit les premiers frémissements de plaisir d’Élise, il releva la tête, contempla la jeune comtesse avec un amour infini, avant de se hisser jusqu’à elle pour lui faire découvrir entre ses cuisses l’ardeur de son désir. Il dirigea son sexe tout contre la fente ruisselante et le frotta sur le clitoris ultra sensible, puis il fit glisser sa verge tout contre l’entrée vaginale. Il sentait son sexe frémir contre celui d’Élise.
- — Me veux-tu en toi, mon amour ? Dis-le-moi… Dis-le-moi… Je te veux si fort…
Un gémissement tout à la fois de désir et de plaisir échappa à la jeune comtesse tandis que ses regards plongeaient dans ceux de François de Saillant avec autant de passion que l’homme qui la contemplait.
- — Viens ! murmura la jeune femme avec fièvre en l’attirant tout contre elle.
Alors, dans un soupir heureux, ses yeux gris-bleu fondus à ceux brun sombre de son amante, le comte de Saillant la pénétra lentement, s’attachant à lui faire ressentir toute la force et la douceur de la rencontre de leurs deux sexes. Il se sentit à ce moment-là le plus puissant de tous les hommes, le plus accompli. Et il retrouvait aussi de manière animale, sauvage, quelque chose qu’il avait oublié depuis son mariage. Quelque chose qui le surprenait à revers de lui-même et qui en même temps le reconnectait à la vie, à l’amour et au bonheur : c’était cette sensation d’être un homme sûr de sa quête, sûr de ses sentiments et de leurs deux désirs, avides, passionnés. Mais aussi sûr de ce qu’il allait pouvoir vivre avec cette jeune femme que tout son corps mature venait de choisir pour vivre ensemble. Au moment où il toucha de sa verge tendue le col de l’utérus gonflé, il gémit. Le vagin trempé d’Élise suçait goulûment son phallus qui allait et venait lentement, faisant frissonner d’émoi sa maîtresse. Un baiser ardent réunit leurs bouches, tandis que leurs mains caressaient leurs corps nus, arqués par la tension fantastique du désir, à la fois feu et eau tumultueuse, pierre aiguisée et sable mouvant, brise fraîche et tempête orageuse.
Ils se regardent, se boivent, se mangent, communient ensemble dans cette vague brûlante, ode à la nature heureuse… Ils ont conscience de la pureté de diamant de ce moment… plongent dedans avec ivresse, passion… Tout ce qui les retenait auparavant semble céder sous l’étreinte, les caresses, les baisers. Leurs deux sexes s’étreignent avec force, testant leur résistance, leur agilité, leur tendresse… Au front de François et d’Élise, la même sueur, les mêmes étoiles dans leurs yeux. Il n’y a plus d’âge ou de distance qui les sépare. L’amour a tout aboli, la solitude, l’abandon, les peurs de vieillir, d’aimer. Tout est devenu simple, facile comme jamais auparavant…
- — Je t’aime depuis si longtemps, François, murmure Élise en gémissant de plaisir…
- — Je t’aime depuis que j’ai entendu Vincent me parler de toi, lui répond le comte. Je t’ai attendue des années sans m’en rendre compte vraiment d’abord, puis avec le désir secret de te conquérir ; et maintenant nous sommes réunis pour toujours, ma chérie. Et nous allons être heureux comme nous le méritons. Sens comme ton sexe est heureux au contact du mien, sens comme notre désir est puissant… comme notre amour est fort… Viens, ma belle, viens me rejoindre au plus haut. Je te donne ma sève, toute mon envie de t’aimer et de vivre avec toi…
Un râle puissant monte de sa gorge, bientôt suivi par une plainte douce s’amplifiant toujours plus à mesure que l’étreinte se fait plus intense. Dans le tourbillon de caresses, de pénétrations douces et puissantes que François lui donne, Élise éprouve en elle à son tour le sentiment d’être au plus clair d’elle-même comme presque jamais elle n’avait pu l’expérimenter avant. Être soi au-delà de ce qu’on en saisit habituellement, au-delà de tous les remparts que l’on dresse pour se raisonner, se contenir, se présenter à soi et aux autres… et cette sensation de plénitude absolue fait encore plus monter le désir profond qu’elle a de son amant, sa volonté d’union totale à celui qui explore son intimité, mettant à nu toutes ses résistances, tous ses secrets, toutes ses envies réprimées, l’accompagnant dans le plaisir, le désir, lui faisant ressentir sa féminité comme un accomplissement… La jeune comtesse se sent vivre un prestigieux moment, celui où elle n’a plus besoin de jouer un rôle. Mais où elle peut enfin se vivre telle qu’en elle-même avec ce vertige et cette certitude d’accéder au meilleur avec l’être qui lui est le plus accordé, avec qui elle pourra transcender tous les chagrins, toutes les peurs, oser tous les projets…
À présent, chaque coup de reins de François les emporte un peu plus sur la vague du plaisir. Ensemble, ils montent vers l’orgasme, gémissants, suppliants, pleurant presque tant leur étreinte les grise. François fixe Élise avec une intensité si forte que dans un dernier coup de reins, comme une déferlante, elle se met à crier, à hurler son plaisir presque comme si elle allait mourir…
Et François la rejoint dans ce cri animal, dans cette plénitude d’être homme et femme dans un amour total, généreux et sécurisant. Au fond du ventre d’Élise, la semence de François coule, emplit la jeune femme d’une puissance encore jamais atteinte. Elle se sent pleinement femme, possiblement mère avec l’impression de pouvoir à présent franchir n’importe quel obstacle.
Et là, d’un seul coup, une certitude : elle veut que François et elle aient un enfant. Ce moment d’une incroyable beauté lui fait toucher du doigt le bonheur immense de concevoir un petit dans cette félicité des corps et des cœurs. Elle contemple son amant qui a momentanément enfoui son visage dans son épaule et elle lui murmure en le serrant dans ses bras :
- — Je t’aime tant… Merci… Merci d’exister, merci de ce moment merveilleux…
- — C’est moi qui dois te dire merci de m’offrir ta jeunesse, ta radieuse beauté et cet amour dont je n’osais plus rêver sans avoir le cœur déchiré…
- — Pardonne-moi de t’avoir fait endurer cette souffrance !
- — Je t’ai pardonné il y a longtemps. Ta situation était celle que je connaissais le mieux. Et je pouvais comprendre tant ton chagrin que ta colère. J’ai été tellement confronté à ces deux sentiments au début… Mais aujourd’hui enfin, tout cela semble apaisé. Je te tiens dans mes bras, je te caresse sans être rejeté. Et j’ai enfin mon sexe au fond de ton ventre, ventre accueillant, aussi velouté qu’un écrin de soie et de velours… Oh ! ma douce, si tu savais à quel point je me sens heureux ! murmura François en resserrant tendrement son étreinte.
Élise ne répondit pas… Une larme roulait sur sa joue.
Un bonheur doux s’emparait de son être. Et elle savait désormais qu’il ne la quitterait plus.