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n° 15527Fiche technique130191 caractères130191
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Temps de lecture estimé : 90 mn
22/03/13
Résumé:  Pyrénées béarnaises, près de Laruns, château de Beauregard en 1840. Solange, camériste et amie de la jeune comtesse, découvre une miniature d'ivoire représentant sa maîtresse, portrait qui pourrait révéler bien des secrets...
Critères:  #drame #historique #personnages fh hplusag jeunes forêt campagne amour soubrette jalousie dispute pénétratio jeu
Auteur : Musea      Envoi mini-message
Portrait volé

Solange avait décidé d’aller à ce rendez-vous dans la serre. Au petit matin, elle pensait ne rien risquer, en tout cas moins qu’à la nuit. D’ailleurs, n’était-ce pas la cuisinière qui racontait, lorsqu’elle avait trop bu, que tout amant vient à bout d’une jeune fille tant que l’obscurité domine le monde ?


Solange avait vu de sa chambre le soleil se lever derrière le rideau d’arbres.

Matin de juin bruissant du chant des oiseaux… et Pierre qui l’attendait au milieu des caisses d’orangers, de citronniers et de jasmin… Pierre… L’intendant qui semblait toujours impassible mais qui avait fondu devant elle comme un sorbet au soleil, qui lui avait volé un baiser et qui la veille lui avait fait passer un billet l’enjoignant à le rejoindre avant l’arrivée des jardiniers. Allons, il faudrait voir qu’il ose à cette heure matinale se conduire comme un sauvage avec elle… La jeune femme avait fait exprès de se mettre en retard. Pour respecter l’adage qui dit toujours qu’une femme doit se faire désirer, et puis aussi, parce qu’encore craintive, elle redoutait que l’intendant l’entraînât plus loin qu’elle ne désirait aller.


Mais jusqu’où était-elle prête à aller, au fait ? Tout en descendant le grand escalier de marbre du château de Beauregard, Solange se répétait à mi-voix la conduite à tenir :



Elle traversa le grand hall puis sortit avant de prendre l’allée sur l’aile ouest en direction des serres. Un frisson, puis un autre la firent tressaillir. De froid mais surtout d’appréhension. Et si un domestique la voyait ? Elle ralentit l’allure à mesure qu’elle se rapprochait du lieu de rendez-vous. Ses pas se firent de plus en plus légers, et elle passa sur l’herbe pour être tout à fait silencieuse.

Au loin, derrière les hautes vitres de la serre et dans l’enchevêtrement végétal d’un vert profond des orangers, elle perçut la lumière jaune d’une lanterne. Pierre devait l’attendre, caché parmi les arbres.


Rougissante, elle ouvrit la porte et s’avança.

La chaleur humide maintenue dans les lieux la surprit comme un bain trop chaud.

Elle sursauta, s’immobilisa une minute, laissant battre son cœur à tout rompre puis, rassemblant tout son courage, elle se dirigea vers la lumière de la lampe, sa robe jaune comme un pavot de montagne dans la forêt exotique.


L’intendant était bien là, debout près des plus beaux arbres chargés de fruits. Son visage habituellement froid affichait un sourire ému tandis qu’il voyait s’avancer la camériste.

Et lorsqu’elle écarta les branches d’un citronnier pour pouvoir le rejoindre, il ne put s’empêcher d’aller à sa rencontre, mu par le désir de la serrer plus tôt dans ses bras.



La jeune femme sursauta. L’intendant ne l’avait pas habituée à ce langage et s’il en usait ce matin-là, peut-être cela signifiait qu’il était prêt à tout.



Pierre se mit à rire doucement devant l’air offensé de la jeune femme. Son air boudeur faisait partie de ce qu’il aimait le plus chez Solange et il s’amusait à la taquiner simplement pour voir les grands yeux verts s’encolérer dans les siens. Et parce qu’ainsi il savait qu’elle était moins maîtresse d’elle-même, il s’avança et l’attira adroitement contre lui, enlaçant ses reins avec passion.


La jeune camériste se débattit, réussit à échapper à l’intendant en se reculant brutalement contre la terre cuite d’une vasque débordante de jasmin. Mais, ce faisant, le talon de sa chaussure heurta un petit objet rond qui la fit basculer de nouveau en avant dans les bras mêmes de celui qu’elle avait repoussé.

Pierre, ne croyant pas son bonheur, l’enlaça tendrement et, rapprochant sa bouche de celle tremblante de Solange, il murmura :



Elle venait de repousser l’intendant et se penchait vers le dallage de la serre où un éclat doré avait attiré son attention. Et s’agenouillant au pied de son amant, elle saisit un petit portrait miniature dont le visage lui était particulièrement familier. Et se relevant brusquement, elle toisa Pierre avec hauteur :



Et elle lui tendit la miniature.

Pierre s’en saisit et fixa son regard sur le visage féminin aux grands yeux bruns qu’il connaissait bien. À sa vue, il sourit tristement. Il revoyait dans une sorte de flou l’expression passionnée du comte de Saillant devant ce même portrait, le désir fou qui inondait le visage de son maître lorsqu’enfin il se croyait seul avec la miniature ou encore avec le grand portrait qu’il dissimulait le jour derrière un rideau.


Solange se méprit sur ce sourire. Et lorsque Pierre croisa à nouveau son regard, elle le gifla à toute volée.

Il encaissa la gifle sans protester mais saisit d’une poigne ferme la main de la jeune femme avant qu’elle ne s’enfuie. Les yeux verts de la belle camériste étaient remplis de larmes de rage. Comment avait-elle pu faire confiance à cet homme ? Il était comme les autres… aussi galant et aussi fourbe.

Et dire qu’elle croyait Élise éprise du comte ! Comment avait-elle pu se méprendre ainsi ?

Son cœur cognait comme un tambour dans sa poitrine. Et les larmes roulaient sur ses joues en torrent. Vite, qu’elle s’échappe de cet endroit maudit !


Mais Pierre n’avait pas l’intention de la laisser partir. Il tordit le bras de Solange et l’attira de nouveau à lui.

Et plantant son regard brun dans les beaux yeux verts de la jeune femme, il rétorqua :



Pierre hésita un instant. Lorsqu’il avait surpris le comte dans la contemplation amoureuse du portrait d’Élise de Beauregard, ce dernier lui avait fait jurer de ne jamais rien révéler de ce qu’il avait vu, sous peine d’être chassé de son service. Pierre avait promis parce qu’à l’époque, il lui importait avant tout de garder sa place. Il se plaisait dans la région et ses responsabilités n’avaient cessé d’augmenter au même rythme que ses gages.


Mais à présent qu’il avait trouvé l’amour et qu’il comptait bien l’épouser, le secret de son maître devenait moins primordial. Et puis… dans quelques jours François de Saillant s’en allait. Le comte avait été clair sur son départ et sur le fait que Pierre resterait pour gérer l’ensemble des serres et des affaires s’y rapportant. L’intendant devrait juste écrire un rapport régulier au comte sur les ventes, la culture et les clients. Il avait sa bénédiction pour épouser Solange, certes, mais si Pierre ne voulait pas perdre sa fiancée, il fallait qu’il révèle ce qu’il savait depuis déjà près d’un an :



Solange soupira. Elle aussi avait remarqué la tristesse du comte et surtout ces derniers mois où Élise avait été si dure avec lui. La jeune camériste l’avait secrètement plaint de se voir éconduit ainsi par sa maîtresse. Bien que la moralité du comte soit passablement écornée par ses frasques et ses beuveries, elle ne pouvait s’empêcher de le trouver touchant dans son obstination à conquérir la comtesse. Elle répondit :



Il avait dit cela avec un feu étrange dans les prunelles. Avait-il donc lui aussi des vues sur Élise ? Solange s’interrogeait. Après tout, peut-être son amant avait-il inventé cette histoire… Peut-être qu’en réalité, c’était lui qui était amoureux de la comtesse. Et qu’il se servait d’elle pour l’atteindre.



L’intendant sourit en s’avançant vers la jeune fille :



Mais pressentant ses intentions, Solange recula prestement, se protégeant derrière un large pot de bigaradier :



Émue, la jeune camériste tendrement enlacée par les bras amoureux de l’intendant était sur le point de céder. Ce qu’elle lisait de désir dans les yeux de Pierre la troublait profondément et engendrait un écho voluptueux au creux de son ventre. Son souffle s’était avivé lorsque l’intendant avait approché à nouveau ses lèvres des siennes et elle dut fermer les yeux pour trouver le courage de le repousser.



Interloqué par cette réponse, l’intendant ne put que répliquer :



Pierre de Giscours éclata d’un rire malicieux avant que de resserrer son étreinte.



Il attira un peu plus la jeune fille dans ses bras et s’empara de sa bouche, la forçant légèrement de sa langue, imprimant à son geste une passion qui bouleversa Solange à tel point qu’elle ressortit de ce baiser toute frissonnante.



Et ce disant il l’embrassa à nouveau avec une telle fougue que Solange gémit. Et elle répondit avec tout autant de passion à son amant. Pierre aurait pu éterniser ce baiser jusqu’à l’arrivée des ouvriers. Mais, conscient du lieu et de l’heure, il relâcha son emprise sur Solange qui, grisée par l’étreinte, le fixait d’un air hagard…



La réponse était douce mais ferme. Nul doute que l’intendant n’avait aucune intention de céder. D’autant qu’il avait obtenu le baiser qu’il désirait. Solange allait devoir utiliser le chantage.



Ce dernier argument ébranla Pierre :



Affolé, l’intendant s’exclama :



Solange se mordit la lèvre. L’intendant n’avait pas tort.



La camériste, choquée, protesta :



Pierre de Giscours écoutait ce discours avec amusement. Sa jolie Solange semblait aussi instruite des secrets de la comtesse qu’il l’était des sentiments amoureux du comte.



Pierre contempla la jeune femme d’un air dubitatif :



Impressionné autant qu’amusé par l’à-propos de la jeune fille, Pierre de Giscours ironisa :



Mais si vraiment la comtesse et vous n’avez aucun tendre commerce, elle suivra promptement mes avis et ira demander raison à votre maître plutôt qu’à vous. Et j’ose croire que le comte saura se montrer plus persuasif auprès d’elle qu’il ne l’a été jusque-là. Et surtout, j’augure qu’il saura vaincre ses dernières résistances. La comtesse n’a plus de raison de se refuser à lui. C’est essentiellement pour cette raison qu’elle évite soigneusement de le rencontrer car elle a peur de succomber. Je veux simplement que les circonstances l’obligent à céder à son amant. Ainsi, le comte demeurera et vous aussi. Je serai rassurée pleinement sur vos sentiments et nous nous marierons sans qu’aucun nuage ne vienne troubler notre union.


Elle avait dit cela avec une pointe de malice dans la voix. Une malice qui faisait pétiller ses yeux verts et donnait à Pierre l’envie de l’embrasser. Troublé par le discours de la jeune camériste, se sentant faiblir, il objecta :



Pierre sourit.



Amusée par le ton alarmé de l’intendant, Solange répliqua :



Mais Solange, ne voulant pas se laisser faire, se dégagea doucement et, repoussant son amant, elle prit un ton sérieux qui cadrait mal avec l’émoi qu’elle ressentait :



Ce disant il avait à nouveau posé ses mains sur la taille de Solange mais celle-ci arrêta son geste :



Ce dernier argument finit de convaincre l’intendant. Tendant la miniature à la camériste, il lui dit gravement :



Elle allait saisir le portrait quand Pierre se ravisa.



Solange se mit à rire doucement :



Il s’interrompit pour l’attirer à lui tendrement et prit une nouvelle fois sa bouche qui s’ouvrit avant même que d’être forcée. Le baiser qu’il lui donna était tout aussi passionné que les deux premiers et Solange se sentait fondre de bonheur.

Mais un bruit de pas sur le gravier de l’allée la rappela à la réalité. Elle s’écarta de son amant, saisit la miniature qu’elle enfouit dans son corsage et, rassemblant ses jupes, le cœur affolé tant par le baiser que par son projet, elle s’esquiva par la porte-miroir qui rejoignait l’aile ouest du château.

Pierre de Giscours, lui aussi très ému, la contemplait encore lorsque la verrière s’ouvrit et qu’une voix de stentor le fit tressauter :



Et pour donner le change, il se pencha sur les bacs proches de lui et souleva le tube de bambou qui dispensait l’humidité à trois citronniers.


Le comte de Saillant, vêtu à son ordinaire d’un complet simple de lin noir et d’une large chemise de mousseline écrue, apparu bientôt et contempla son intendant d’un air à la fois moqueur et cynique :



En disant cela, le comte avait froncé les sourcils et passé nerveusement une main dans ses cheveux humides déjà grisonnants. Puis il avait souri avec tristesse.



Avec un sourire et tout en caressant sa moustache, le comte repensait à ses derniers ébats avec Évangeline de Crécy. Avec elle au moins, tout était clair. Le plaisir, rien que le plaisir.

Mais Pierre de Giscours n’était pas fait de cette eau-là.



Et sur ces paroles, le comte de Saillant se détourna brusquement pour rejoindre son bureau. Il était très ému, troublé d’avoir évoqué ses souvenirs et ne voulait pas le montrer à son intendant.



La porte se referma sur le comte et Pierre soupira.

Il avait réussi à garder son secret ; le comte n’avait rien suspecté de son entretien et ne l’avait même pas avisé de la disparition de la miniature. Mais peut-être ne s’en était-il pas encore aperçu.




--oOo--




Pendant ce temps, dans la chambre d’Élise, Solange brossait avec énergie la longue chevelure brune de son amie, faisant crisper les paupières de la comtesse que le démêlage faisait souffrir.



Élise soupira.

La jeune veuve n’avait plus envie de l’être à présent, pour personne.

Elle s’était fait coudre en plusieurs exemplaires la même robe noire austère à laquelle, depuis un mois, elle avait seulement ajouté quelques rubans gris clair. Le temps chaud de juin avait beau la contraindre à porter en dessous un corsage écru, jamais Élise n’était tentée de reprendre ses tenues d’autrefois. Trop claires, trop empreintes de bonheur perdu, elle les jugeait trop indécentes.

Désormais, elle ne voulait plus qu’une coiffure sage en chignon retenu par des peignes d’écaille blonde ornés d’onyx.


Solange natta donc les beaux cheveux souples avant de les enrouler sur la nuque de la jeune femme et de fixer quelques pinces piquetées de perles noires.

Si Élise ne portait plus de bijoux depuis la mort de Vincent son mari, hormis son alliance et sa montre, Solange avait réussi à lui faire accepter des pinces à cheveux joliment décorées de pierres semi-précieuses. Et chaque matin, à l’insu de sa maîtresse, elle se plaisait à lui composer un chignon aussi élégant que possible.



Un peu surprise par le ton tranquille qu’avait employé la camériste pour lui répondre, Élise de Beauregard interrogea :



Sans remarquer son embarras, Élise poursuivit ses questions :



Solange rougit, soupira puis répondit gravement :



Fixant la jeune fille depuis le reflet du miroir de sa coiffeuse, Élise s’écria :



Solange ne répondit pas tout de suite. Elle voulait ménager son effet. Elle savait qu’elle devait rebondir pour amener le sujet de conversation qui lui tenait à cœur et amener adroitement la comtesse dans ses retranchements. Avec douceur, pesant presque ses mots, la camériste répondit :



Et elle lui tendit la miniature. À cette vue, Élise se troubla.



Prise d’inquiétude, la comtesse se leva et, portant ses deux mains à son cœur tant elle était émue, elle se mit à parcourir la chambre en long et en large, sous l’œil attentif de Solange :



De plus en plus émue et agitée, la comtesse répliqua :



Désarçonnée par cette réflexion, mais refusant cette éventualité, Élise ne put que répondre :



La comtesse sursauta.



Avec un sourire entendu, la camériste répondit :



Un instant désarçonnée par cette nouvelle mais ne voulant pas montrer à Solange à quel point ce brusque départ la touchait, Élise s’empressa de répliquer, en revenant s’asseoir devant sa coiffeuse :



Élise sourit :



La camériste soupira :



La camériste fit la moue. Manifestement, Élise ne ferait aucun effort pour se rendre chez le comte. Le faisait-elle exprès ? Ou bien feignait-elle l’indifférence ?


Solange tenta un dernier argument :



La discussion était close. La comtesse était décidée à passer outre. Elle se leva, se dirigea vers la psyché pour voir si sa tenue était convenable et, après un regard rapide, elle s’écria :



Solange, agacée, répondit en désignant du menton le plateau fumant qu’elle avait apporté :



Élise ne répondit pas. Un pli de contrariété se dessina sur son front. Elle se détourna rapidement avant de sortir de la chambre.

Solange soupira. Peut-être avait-elle eu tort de penser que la comtesse irait demander raison à François de Saillant. Elle était pourtant sûre… Elle regarda sur la coiffeuse : la miniature n’y était pas. Elle n’était pas non plus sur la table de chevet ou encore sur la console… La camériste sourit. Élise avait emporté le portrait avec elle.




--oOo--




Une heure s’était écoulée après cette conversation. Élise rattachait plusieurs branches de rosiers grimpants tout en repensant à son entretien d’avec Solange. Le portrait battait dans la poche de son tablier et elle ne cessait de voir mentalement François contempler son image avec les yeux de désir, ceux-là mêmes qu’elle avait surpris plusieurs fois lorsqu’ils étaient ensemble. Un frisson de volupté l’étreignit. Et elle se maudissait intérieurement de l’avoir éprouvé lorsqu’elle se piqua fortement. Un peu de sang coula et elle ne put s’empêcher de s’écrier :



Le jardinier qui travaillait à ses côtés sursauta et tourna vers la comtesse un regard étonné et chagrin. Élise adorait ses roses et elle prenait un soin jaloux de les entretenir avec le plus grand dévouement chaque fois qu’il était nécessaire. C’est ainsi qu’elle avait constitué en rassemblant différents grands massifs et grimpants éparpillés dans le parc, et avec le secours d’Albert le vieux jardinier, une roseraie magnifique à Beauregard.

Aussi de la voir brusquement énervée pour une broutille contrariait le vieil homme. Que se passait-il donc ?


Élise, sous le regard broussailleux et inquisiteur d’Albert, se troubla :



Élise sourit.



Élise acquiesça et se dirigea lentement vers l’allée qui menait aux cuisines du château. Un peu de thé et quelques biscuits seraient les bienvenus.




Berthe, qui était en train d’éplucher les légumes pour le repas de midi, accueillit la jeune femme avec un grand sourire. Sans même qu’Élise le lui demande, elle se leva et alla lui chercher une tasse, fit chauffer l’eau dans une casserole sur un coin de fourneau et revint avec une boîte de gâteaux secs.



Cette allusion discrète au comte de Saillant agaça Élise.

Avec brusquerie, elle répliqua :



Effarée par l’aplomb de sa domestique, la comtesse s’exclama :



Plus qu’agacée par ce discours, la comtesse s’écria :



Mais sans se laisser démonter par l’accusation, Berthe répondit calmement :



Élise baissa la tête et ferma les yeux pendant que Berthe versait l’infusion brûlante et déposait deux tuiles aux amandes sur une soucoupe.

Elle se sentait usée. Cette conversation, plus encore que celle avec Solange, avait mis à vif ses nerfs déjà passablement éprouvés par la fatigue et le stress du deuil. Une lutte se faisait jour en elle entre ses désirs profonds et la fidélité de raison qu’elle s’imposait comme conduite absolue. Et elle n’était pas sûre de gagner. Le fait que la cuisinière lui ait révélé que tout le monde connaissait l’amour du comte pour elle lui faisait entrevoir à quel point elle était fragile dans sa résolution de le maintenir à distance. Mais elle devait le faire, elle en était certaine. Elle ne voulait plus souffrir, jamais plus !


Elle serra les poings et crispa les paupières.

Finalement, elle se demandait si une dernière dispute ne pousserait pas le comte à partir plus tôt de Beauregard… Et en ce cas, pourquoi ne pas aller lui demander raison du portrait ?

Elle avala une gorgée d’infusion, trempa les biscuits dans sa tasse avant de les croquer, rêva un moment à la façon d’aborder le comte puis, repoussant l’assiette de gâteaux que la cuisinière lui tendait, elle se leva et prit congé rapidement.


Berthe, le regard soucieux, la regarda partir.

Elle ne regrettait pas d’avoir enfin dit à Élise le fond de sa pensée mais elle craignait que la jeune femme, dans l’état où elle était, ne commette une folie.




--oOo--




Lorsqu’Élise arriva à la grande serre, Pierre aidait les jardiniers à déplacer deux citronniers chétifs dans l’enclos tropical. Lorsqu’il aperçut Élise, il la salua respectueusement et s’enquit des raisons de sa présence.



Embarrassé, l’intendant répondit :



Et il se dirigea vers le bureau de son maître. Intérieurement, il était nerveux. De toute évidence, la comtesse avait reçu le portrait et, à voir son air, elle ne venait pas pour un échange de civilités.

Pierre fut tenté un instant de ne pas prévenir le comte de sa présence. Il craignait un nouvel éclat qui aurait de fâcheuses conséquences tant pour lui que pour Solange. Mais en même temps, s’il refusait de prévenir le comte, il n’aurait jamais la main de Solange et peut-être qu’il perdrait également son poste ? Anxieux, il heurta par trois fois la porte du bureau et attendit :



L’intendant ouvrit la porte et répondit :



Sous le coup de la surprise, le comte s’écria :



Pierre referma la porte. La commission le soulageait et lui laissait quelque répit.

Il transmit son message à Élise qui l’écouta poliment avant de lui répondre :



Pierre avala sa salive.



Lorsque Pierre délivra son message, François de Saillant grimaça. Il n’avait nulle envie de recevoir Élise dans son bureau. Il craignait une confrontation orageuse dans le seul espace où il pouvait l’oublier. Mais une autre partie de lui désirait ardemment revoir la jeune comtesse. Parce qu’il avait peur de partir sans pouvoir l’entretenir de son départ. Allons, peut-être avait-il tort de s’alarmer et peut-être que cette entrevue lui permettrait au moins de lui annoncer qu’il quitterait dans quelques jours Beauregard.





--oOo--




Lorsqu’Élise pénétra dans le bureau et que Pierre referma la porte sur elle, la jeune femme se sentit presque piégée. Bien qu’elle ait elle-même sollicité cet entretien, elle sut à la minute où elle croisa le regard du comte qu’elle n’était pas la bienvenue.



Dédaignant l’invitation, très droite et compassée, la comtesse répondit :



Et, pour appuyer ces dires, elle sortit la miniature de sa poche et la posa sur le bureau.


François émit un petit rire cynique sans même jeter un regard au portrait, baissa les yeux avant de les replonger aussitôt dans ceux de la jeune femme :



Et il l’invita de nouveau à prendre place dans le fauteuil Louis XV face à lui.


À regret, Élise s’exécuta et lorsqu’elle fut assise, François commença son récit :



Gênée par le ton sarcastique, la comtesse répliqua :



Là, François s’interrompit et fixa son interlocutrice avec feu. Élise détourna les yeux en rougissant. Son cœur battit la chamade lorsque le comte lui demanda avec un sourire moqueur :



À nouveau, François de Saillant sourit. Un sourire poli qui cachait mal sa joie d’avoir amené ce trouble sur le visage d’Élise de Beauregard. Il prenait une revanche sur tout ce qu’il avait enduré de chagrin, d’amour refoulé pour elle, et il en avait conscience. Mais, magnanime, voulant ménager la susceptibilité de la jeune femme tout en allant toujours plus loin dans la confidence, puisqu’elle le lui avait ordonné, le comte s’enfonça plus profondément dans son fauteuil et d’un ton doux répondit :



À ces mots, Élise se dressa frémissante et, serrant les poings, elle glapit :



La colère mêlée à la terreur et au trouble lui avait presque brisé la voix.

Elle était au bord des larmes, avait tout à la fois envie de fuir, de le gifler pour cette ultime provocation et de s’écrouler à nouveau dans le fauteuil derrière elle. Elle tremblait de tout son corps, ne sachant plus si c’était de chagrin, de colère ou de désir.

Le comte, ému par sa détresse mais ne voulant rien laisser paraître, objecta sèchement :



Le comte sourit tristement à ce qualificatif :



Cette remarque amusa François. Un instant, il revit en songe Élise telle qu’il l’avait aperçue près de la rivière, puis telle qu’elle s’était ensuite présentée à lui : belle, libre et sauvage sur son cheval puis compassée, raide et gênée dans une robe de satin marron glacé. Deux femmes que tout semblait opposer réunies en une seule… Dualité permanente, feu couvant sous la réserve.



Élise se mordit la lèvre avant que de répondre :



Le comte sourit. Et voulant pousser un peu plus loin son embarras il enchaîna :



Élise sursauta sous l’attaque et jeta avec colère, en fixant le comte avec toute la haine dont elle était capable :



Mais François, enchanté de pouvoir enfin saisir son attention, poursuivit :



À nouveau troublée, désarmée par l’aveu de désir qui avait suivi la remarque méchante, Élise baissa les yeux et répondit d’une voix qu’elle souhaita aussi calme et froide que possible :



Saisissant un coupe-papier posé sur son bureau, le comte le lissa du plat de la main en répondant :



Et reposant le coupe-papier pour saisir l’objet, il lui tendit la miniature. Élise s’en saisit mais la reposa aussitôt sur le bureau.

François de Saillant fixa la jeune femme d’un air surpris.



Saillant sourit et d’un ton amer répliqua :



Une fois de plus, Élise sentit le regard lourd de désir de François sur elle. Et frémissante, ne voulant pas le laisser la dépeindre de façon aussi impitoyable, elle protesta :



Et joignant le geste à la parole, Élise se leva et allait tourner les talons, mais le comte fut plus prompt et vint l’empêcher de partir. Il la força à se rasseoir et, tenant les accoudoirs du fauteuil à deux mains, il s’agenouilla devant elle et, la regardant avec toute la colère qu’il éprouvait, il s’exclama :



Acculée à répondre, Élise murmura :



Gênée par les termes, Élise reprit :



Pleine de confusion, Élise ne put que murmurer :



Elle avait martelé les derniers mots avec véhémence et désespoir, de sorte que François enchaîna douloureusement :



La jeune femme tressaillit et au bord des larmes répondit :



Alors, tandis que deux larmes perlaient à ses paupières, tête baissée, la comtesse poursuivit :



Sous le coup de l’émotion de cette déclaration, le comte questionna à brûle-pourpoint :



Ainsi donc, elle avouait ses sentiments… enfin ! Mais, ironie du sort, Élise ne s’y abandonnait qu’au moment où plus rien n’allait être possible entre eux. François de Saillant en conçut tout à la fois douceur et amertume profonde. Cet aveu extirpé après une joute sans merci avait un goût âpre. Mais, dans un sursaut d’espoir, il murmura tendrement :



La jeune femme tressaillit en entendant le comte l’appeler par son prénom avec tant de douceur. Très émue, elle répondit :



La surprise mêlée d’exaspération se peignit sur le visage du comte :



François de Saillant se mit à rire doucement et il contempla la jeune comtesse avec émotion avant de lui répondre avec une grande douceur :



L’air affolé d’Élise à cette révélation donnait au comte l’envie de la couvrir de baisers. Mais conscient du climat trouble de désir qui s’était instauré entre eux, voulant jouir le plus longtemps possible de cette lente progression du cœur à cœur qui mène naturellement les amants à l’étreinte, il choisit d’apaiser le jeu en objectant :



François eut un rictus amer :



Élise soupira :



En disant ces mots, Élise essuya furtivement ses larmes. Le comte était lui-même très ému.

Tout ce que la jeune femme lui disait confirmait tout ce qu’il avait ressenti d’élans et de trouble amoureux chez elle. Elle l’aimait sans doute depuis leur première rencontre au bord du Neez, mais elle n’avait cessé de se débattre contre cette évidence. Simplement parce qu’elle était mariée à un autre qu’elle avait cru aimer et qu’elle ne voulait pas trahir.


Avec un soupir désabusé, François crut bon lui avouer les raisons de son départ :



La stupéfaction fit sursauter la jeune femme. Elle questionna à brûle-pourpoint :



Anéantie par cette révélation, Élise ne put s’empêcher de relever les yeux et voyant le comte, le regard noyé de chagrin fixer le tapis avec toute l’intensité du désespoir, elle ne put s’empêcher de lui prendre la main, puis de l’autre de caresser doucement son visage. Sous cette caresse improvisée, François de Saillant frissonna et lorsqu’il croisa son regard, elle murmura :



Élise, émue par ce discours, baissa à nouveau les yeux. Elle crut un instant que François de Saillant allait l’embrasser mais il se releva, saisit le portrait qu’il glissa dans sa poche et prit les mains de la jeune femme entre les siennes pour l’aider à se lever.



Élise considéra le comte avec effroi. Qu’avait-il obtenu d’elle ?

François de Saillant lui sourit pour la rassurer et portant sa main à ses lèvres il murmura :



La comtesse soupira, hésita un moment avant de répondre :



La stupéfaction saisit la jeune comtesse. Un moment interdite, elle questionna :



Pressentant qu’il s’agissait d’un portrait d’elle beaucoup moins sage, Élise suggéra :



Le comte sourit :



Un court instant, Élise plongea son regard dans celui de François. Ce qu’elle y lut à la fois d’attente, de tristesse et de résignation brisa ses dernières résistances. Le comte avait promis sur son honneur… Elle savait qu’ainsi il ne pourrait que tenir parole.



Il lui ouvrit la porte du bureau, s’effaça pour la laisser passer. Puis, avisant Pierre qui finissait d’emballer un oranger couvert de boutons, il lança :



Les jardiniers touchèrent leur chapeau pour toute réponse tandis que Pierre s’inclinait devant la comtesse. La jeune femme semblait tout à la fois émue et triste. Et le comte encore plus sec qu’à son habitude. Pierre se demanda si l’entretien n’avait pas été plus difficile entre eux que Solange l’avait imaginé.

Et si le couple n’allait pas tout simplement se séparer d’une façon tout aussi orageuse mais néanmoins plus discrète que lors de la querelle qui les avait opposés au mois de mars.

Rien dans leur attitude ne donnait à penser qu’ils avaient changé. Pierre soupira, pria mentalement pour que son maître soit enfin capable de persuader Élise de Beauregard…

Il pensait à Solange qui, si elle voyait le couple quitter la serre, penserait que sa victoire était proche.

Il fallait qu’il l’avertisse. Elle devait se trouver encore à l’étage privé de la comtesse.


Pierre attacha soigneusement avec de la ficelle le paquet qui protègerait durant son transport jusqu’en Charente le magnifique oranger qu’avait commandé un riche armateur, ami du comte Pazevin. Puis il chargea deux aides de transporter l’arbre dans l’entrepôt et de charger également les deux bougainvillées qui devaient accompagner l’oranger dans son voyage.

Pierre évalua leur intervention à un quart d’heure, qu’il mit à profit pour s’éclipser vers les cuisines sous prétexte de commander leur déjeuner. Il savait que Berthe préviendrait la camériste aussitôt qu’il le lui demanderait.




--oOo--




Pendant ce temps, François de Saillant avait fait seller son cheval et celui de la comtesse puis, au petit trot, le couple s’était rendu par le chemin forestier qui jouxtait le parc jusqu’à la résidence du comte.


Élise conduisait sa monture nerveusement. Elle avait conscience qu’elle vivait ses derniers instants auprès de François. Et son cœur saignait qu’il s’en aille. Mais il le fallait pour leur repos à tous deux. Ils étaient épuisés par leurs combats. Et s’ils continuaient de se voir, nul doute qu’ils finiraient par se tuer l’un et l’autre à force de retenue, de colère et de chagrin.


« Si seulement les choses avaient été différentes… » pensa la jeune femme.


Mais hélas, rien de ce qu’ils s’étaient avoué ne pourrait changer la situation. Ils étaient tous deux veufs et traumatisés par les deuils qu’ils avaient endurés… Ils s’aimaient, certes, mais leur amour était voué à l’échec de quelque côté qu’ils l’abordent. Alors à quoi bon ?


De son côté, le comte avait adopté un trot rapide. Il aurait dû se réjouir d’accueillir Élise dans ce qui était devenu chez lui. Mais il était trop bouleversé à l’idée de la quitter pour apprécier cette visite inopinée. Son esprit, troublé par l’entretien impromptu qu’il avait eu avec celle qu’il aimait, repassant tout ce que la comtesse lui avait appris et tout ce que lui-même lui avait livré, s’affolait presque et il se disait en lui-même :


« Tu es fou, François, de l’emmener dans cette chambre où tu l’as tant rêvée et désirée. Comment résisteras-tu lorsqu’elle y sera enfin ? Pourquoi n’as-tu pas tu l’existence de ce second portrait ? Ce secret aurait été le tien jusqu’à ta mort… Quel masochisme te pousse à le lui montrer ? Que veux-tu te prouver et que veux-tu lui prouver encore ? Ton honnêteté ? Ton amour ? Ta passion ? Tout cela, elle le connaît à présent. Qu’as-tu besoin de montrer ce tableau ? Et comment réagira-t-elle lorsqu’elle le verra ? N’aura-t-elle pas du dégoût pour ce que sa beauté t’a inspiré ? »


Un éclat de désir résonna au creux de ses reins, ce qui lui fit encore accélérer l’allure.

Élise le suivait à distance, observant distraitement le mouvement de sa veste noire fouettant l’arrière-train de sa monture. Son esprit confus la plongeait dans une sorte de brouillard. Et elle se laissait porter par le cheval tout en se répétant qu’elle devait garder son calme.


Bientôt, ils furent en vue du clos qui entourait le pavillon de chasse où le comte résidait.

François descendit de cheval puis aida Élise à mettre pied à terre.

Il attacha leurs chevaux sous l’auvent des visiteurs.

Et prenant la main de la jeune femme, il la guida vers le portillon qui menait à l’entrée de cette résidence de campagne.


La vieille bâtisse à colonnes de marbre n’avait pas changé depuis qu’Élise y était venue. Mais elle était embellie par le chèvrefeuille odorant qui avait recouvert en grande partie la façade de briques roses et de galets du gave. Et une allée de gravier blanc menait à présent gracieusement jusqu’à l’entrée dont les portes sculptées de lions s’ouvrirent dès que le couple atteignit le perron. Une vieille femme qu’Élise reconnut pour la mendiante qu’elle avait soignée et protégée durant l’épidémie de choléra se tenait devant eux, un sourire bienveillant au coin des lèvres. La vieille s’inclina et souhaita la bienvenue à la comtesse.

Élise, émue de la retrouver, la releva en la remerciant de son accueil et, levant un regard humide vers François, elle demanda :



Et renouvelant sa révérence, elle quitta le couple non sans avoir refermé la porte sur eux. Élise la vit s’éloigner vers son petit logis. Elle et de Saillant étaient seuls à présent. Seuls ensemble comme ils l’étaient lorsqu’elle avait failli succomber, à la différence près qu’elle se trouvait à présent chez lui et non chez elle. Elle frissonna. François, ressentant son trouble, la laissa contempler la vaste pièce percée de baies qu’il avait transformée en pièce de vie et qui faisait tout à la fois salle à manger, salon et bureau. Il avait conservé le plafond peint représentant Diane chasseresse entourée de ses chiens, prête à rejoindre Pan en forêt.

Et il avait transformé l’ancienne alcôve en bibliothèque, fournie autant qu’elle pouvait l’être pour un passionné de livres et de littérature.



Il ouvrit la porte et précéda Élise dans une pièce assez vaste, ornée d’une belle cheminée de pierre, de deux fenêtres donnant sur le clos, à moitié dissimulées à l’extérieur sous un rideau de roses blanches et flanquées d’un mobilier sombre dont un lit à baldaquin entouré de lourdes tentures d’un brun doré semé de broderies turquoise.

Face au lit, un placard à colonnettes qui contenait une partie lingerie, et dans la partie penderie, un large rideau du même brun que les tentures. Le comte invita Élise à s’approcher et, tirant sur la cordelette qui maintenait la tenture en place, il révéla à la jeune femme le second tableau qu’il avait d’elle.


Un moment, elle resta interdite, choquée par la scène antique qui se déroulait sous ses yeux. Sous le pinceau habile d’un peintre, elle figurait Antiope, nue et endormie au creux d’un tissu de brocart rouge, offerte aux regards lubriques de Jupiter, un satyre qui avait les yeux, le visage et l’allure du comte et qui, le sexe dressé, la contemplait avec désir tout en retirant habilement le dernier voile qui dissimulait son intimité. Le sommeil d’Antiope avait quelque chose de gracieux et presque complice avec le désir ostensiblement affiché du dieu des dieux. Les seins ronds aux pointes dressées attestaient le désir que la jeune fille ressentait en présence du satyre, et la pose d’abandon qu’elle avait adoptée finissait de traduire son accord tacite à l’étreinte amoureuse.


François contemplait Élise, attendant son verdict, mais la jeune femme se détourna rapidement et sortit de la pièce sans un mot.

Elle avait les joues en feu ; la colère la submergeait et elle sentait qu’elle ne pourrait plus jamais regarder le comte dans les yeux. Comment avait-il pu la faire peindre ainsi ? L’avait-il fait espionner lorsqu’elle prenait son bain ? Avait-il corrompu sa femme de chambre ? Les questions se pressaient dans son esprit tel un flot intarissable et continu.



François avait rejoint la jeune femme et l’obligeait à lui faire face.

Mais butée, Élise maintenait son regard baissé et d’une voix basse et sèche, elle lança :



Le ton était cinglant comme un coup de cravache. Mais le comte choisit de l’ignorer. Parce qu’il savait désormais qu’Élise l’aimait. Mais qu’elle ne voulait pas se laisser submerger par l’émotion et le désir si clairement affiché de son interlocuteur. Avec beaucoup de douceur, François de Saillant lui prit la main :



Cette mention de son prénom, pour la première fois depuis longtemps, avait fait tressaillir le comte.

Ému, il fixa la jeune femme avec une tendresse infinie avant de lui répondre :



Le comte attira plus avant la jeune femme à lui et enlaça tendrement ses reins. Lentement il rapprochait sa bouche de celle tremblante de la jeune veuve et, sentant la résistance de sa compagne faiblir, il posa un doux baiser sur ses lèvres avant de prendre sa bouche. La passion de nouveau le dominait et il mettait dans ce baiser toute la fièvre et le désir inassouvi qu’il avait de la jeune femme. À cet instant, il la désirait si fort qu’il avait peur de perdre tout contrôle, toute retenue. Il se voyait l’emportant dans sa chambre, la couchant en travers du lit et lui faisant l’amour avec toute la passion dont il se savait capable. Élise, de son côté, ressentait avec un affolement croissant le désir fou du comte. Dans un sursaut de raison, elle tenta d’échapper à l’étreinte passionnée de son amant ; mais bientôt, emportée par l’élan et la fougue de l’homme qui l’enlaçait, elle céda à l’emprise et répondit d’abord timidement à ce baiser puis, peut-être parce qu’elle avait à l’esprit le départ prochain du comte, avec tendresse et abandon. Dans cette étreinte passionnée, elle ressentait l’apaisement tant de ses chagrins que des tourments que le deuil avait accumulés en elle : elle n’était plus qu’une femme aimée et aimante dans les bras de son amant, et la volupté qu’elle découvrait entre ses bras lui faisait également redécouvrir pour la première fois depuis la mort de son mari toute la douceur de la vie lorsque l’amour éclaire deux existences.


Le cartel du bureau sonnant les douze coups de midi interrompit le charme de cet instant.

Élise repoussa le comte et s’arracha vivement de ses bras puis, soulevant légèrement sa robe et attrapant au passage ses gants et sa cravache qu’elle avait posés en arrivant sur une commode, elle sortit rapidement du pavillon et se dépêcha de rejoindre sa monture. Elle s’apprêtait à partir lorsque François retint son cheval par la bride :



Et, talonnant sa monture, elle obligea le comte à lâcher prise tandis qu’elle le laissait éperdu de chagrin au bord du sentier. Mais, alors que son cheval galopait vers le château, une brusque montée de larmes inonda les yeux de la jeune femme. Elle crispa les paupières… Non, il ne fallait pas qu’elle pleure, elle devait se contenir… Que penserait Solange et que diraient les domestiques si elle reparaissait dans cet état ? Le cœur battant, brisée par l’émotion, elle murmura dans un sanglot :



Les larmes roulaient sur ses joues avant de se perdre au vent de sa course.

Bientôt, elle fut en vue du parc et ralentit son allure. Elle allait pouvoir se reposer un instant sous l’auvent ; et lorsqu’elle aurait séché ses larmes et baigné ses yeux rouges à la fontaine, elle pourrait ramener son cheval au pas jusqu’aux écuries. Solange devait l’attendre comme chaque jour. Et elle ne voulait pas être en retard.

Elle descendit de cheval, s’avança sous le toit rouge et attacha son cheval à la mangeoire. Puis elle se dirigea vers la fontaine qui se trouvait un peu plus loin derrière l’allée de sapins.

Mais alors qu’elle allait tremper son mouchoir dans l’eau courante, un craquement de branches se fit entendre derrière elle. Vivement elle se retourna pour découvrir près d’elle le comte, ému, les cheveux ébouriffés par la course que lui aussi avait menée.



Cette dernière remarque finit d’anéantir la comtesse. Elle fondit en larmes et couvrit son visage de ses mains. François de Saillant vint l’entourer de ses bras et tendrement la berça contre lui en murmurant :



Avec douceur, il s’empara de ses mains pour dégager le visage ruisselant de larmes de la jeune femme. Élise le regarda, et ce qu’elle lut dans son regard d’amour, de ferveur et de désir la chavira.



François de Saillant sourit devant l’émoi sincère que trahissait cette réponse. Puis, attirant doucement la jeune femme à lui, il baisa à nouveau sa bouche. Il enlaçait Élise avec tendresse, lui faisant ressentir à nouveau cet apaisement à nul autre pareil. Le trouble de la comtesse faisait place à l’évidence. Elle aimait le comte et elle se sentait profondément heureuse entre ses bras. Sans qu’elle s’en aperçoive, son corps, crispé par le chagrin et l’effort qu’elle faisait chaque jour pour repousser ses sentiments amoureux, se détendait au contact du corps de son amant. Il lui faisait prendre conscience à nouveau d’elle-même, de ses désirs profonds, de tout ce qu’elle avait mis de côté ces derniers temps. La vie à nouveau circulait en elle, malgré son deuil et ses robes noires. Parce qu’elle aimait, et qu’elle était aimée.


Dans cette étreinte, le comte ouvrait des portes qu’elle avait condamnées, abattait les murs qu’elle avait construits pour le maintenir à distance. Et tout devenait simple…

Lorsqu’enfin François mit fin à leur baiser, Élise éprouva l’envie irrépressible de se blottir dans ses bras. Le comte accueillit cette manifestation de tendresse spontanée avec émotion et l’enlaça encore plus étroitement. Puis il releva la tête de la jeune femme et lorsque son regard bleu plongea dans les grands yeux bruns de sa compagne, il murmura :



Et sans attendre son autorisation, il la souleva dans ses bras et la porta jusqu’à l’arbre où il avait attaché sa monture. Puis il la jucha sur l’animal et sauta en croupe derrière elle avant de repartir promptement vers le pavillon. Parvenu à destination, il entra directement aux écuries qui jouxtaient la résidence. Puis il glissa à terre avant de tendre les bras à Élise.

La jeune femme tremblait lorsqu’il la saisit.



Et avec une grande douceur, il l’emporta dans ses bras jusqu’à la maison. Passé le seuil de la chambre, il la reposa à terre. Puis il ferma la porte à clé avant de glisser celle-ci en haut d’une boiserie. Ainsi, personne ne viendrait les interrompre. Le moment était à la fois lourd et sublime.

François le ressentait et son cœur battait la chamade comme au soir de ses noces.

Lorsqu’il se tourna vers elle, les yeux bruns d’Élise avaient pris la couleur du trouble, celle qu’il avait vue la nuit de la Toussaint, celle pour laquelle il se serait damné à l’instant s’il n’avait été interrompu ce soir-là…

Il s’avança vers la jeune femme, saisit à deux mains son visage pour l’embrasser. Élise, émue, posa ses mains sur son torse et se blottit dans ses bras.

François l’enlaça avec passion, faisant basculer la crinoline de la jeune comtesse.



Et de ses doigts, il chercha à défaire les cordons de sa jupe pour faire tomber ce rempart encombrant. Lorsqu’il parvint à ses fins, la crinoline céda brutalement et tomba aux pieds d’Élise, la faisant sursauter. La voyant apeurée, François la serra tendrement contre lui, caressant ses cheveux, son cou et son visage de la main dont il avait défait la crinoline. Puis, tandis qu’il reprenait sa bouche, il entreprit d’ôter les épingles de son chignon. Les longs cheveux de la jeune femme l’avaient toujours fasciné et il ne les avait vus entièrement dénoués qu’une fois : le premier jour de leur rencontre.

Maintenant qu’ils étaient seuls, il voulait humer, caresser, contempler cette parure à laquelle il rêvait le soir lorsqu’il hantait le parc solitaire et que la lampe d’Élise était encore allumée.



Les épingles tombaient une à une sur le tapis persan.

Et lorsque les cheveux fins croulèrent en cascade sous ses doigts, François poussa un soupir de contentement… Enfin, il la retrouvait telle qu’au premier jour… Il l’écarta de lui et fixa la jeune femme avec un regard lourd de désir. Les cheveux dénoués, Élise semblait couverte d’un long voile lisse descendant jusqu’à sa taille. François saisit une mèche de cheveux et la porta à sa joue pour en goûter la douceur, avant d’enfouir ses doigts à nouveau dans la longue chevelure brune.



Élise fit signe que non.



François la regarda avec émotion.



Et il l’enlaça à nouveau, la berçant tendrement, et son baiser d’amant vint à nouveau apaiser les craintes de la jeune femme. Lorsque le comte ressentit son abandon, il commença de dégrafer sa jupe et son corsage. Vêtue de noir, Élise était encore la veuve de Vincent ; et cela, François ne le voulait pas. Il voulait qu’elle fût dégagée de toute entrave symbolique pour décider clairement de se donner à lui. Il écarta doucement les pans du corsage noir déboutonné et donna un coup sec pour en débarrasser la jeune femme. La jupe subit le même sort. La comtesse était à présent en jupons et chemise de coton blanc. La vision ravit le comte. Elle lui rappelait une jeune mariée au seuil de sa première nuit. Un instant, le fantôme de Camille se superposa à Élise mais François le chassa de son esprit. Élise était bien vivante et elle était là, pour lui, pour ce moment. Ému, il l’enleva dans ses bras, écarta de l’épaule la tenture de brocart et la porta sur le lit. Puis il se pencha sur elle tout en se dévêtant.



Il avait jeté sa veste puis son gilet de soie noire. Sa chemise dégagée du pantalon laissait entrevoir un torse viril couvert de longs poils bruns soyeux. Cette vision émut Élise. Vincent était quasiment imberbe et cet homme à la virilité plus marquée la troublait. Elle contemplait François de Saillant penché au-dessus d’elle avec un mélange de peur et de désir. Il était à la fois si proche et si étranger. Son corps d’homme l’intimidait. Et elle avait peur de le décevoir… de ne pas être à la hauteur de la belle muse du tableau. Et pourtant, sous son regard d’amant, elle se sentait à cet instant plus femme et plus séduisante que jamais elle ne l’avait éprouvé auparavant.


Elle soupira lorsque le comte caressa son cou, ses bras nus et sa taille avant de l’enlacer et de la couvrir de baisers. Et lorsqu’il commença de déboutonner lentement la chemise de batiste brodée qui couvrait encore son buste, elle gémit et son corps entier frémit de désir.


François s’empara de cette bouche qui enfin s’autorisait à exprimer l’envie de la jeune femme et la baisa avec passion tout en déshabillant sa compagne, en dénouant les rubans, abaissant les pans de sa chemise. Le contact de la peau douce d’Élise sous ses doigts le fit gémir à son tour d’impatience et son sexe se fit encore plus dur contre les jupons de la jeune femme. Le satin tiède, légèrement ambré de sa peau, l’odeur de vanille et de cannelle qu’elle exhalait le rendait fou. Il la voulait ardemment, totalement, et s’appliqua à découvrir de la bouche et des mains l’entièreté de la nudité qu’elle lui offrait. Élise avait encore un corps de jeune fille, à la taille fine, aux seins menus et ronds comme des pommes, aux épaules rondes également où persistait un reste d’enfance et de candeur entre la clavicule et la naissance du cou… Et dans le regard qu’il échangea avec la jeune comtesse, il perçut la même angoisse qu’il avait ressentie chez Camille la première fois qu’elle s’était donnée à lui. Alors il lui sourit avec tendresse et murmura :



En parlant, il avait quitté ses derniers vêtements. Son sexe se dressait haut contre son ventre. Élise baissa les yeux à cette vue mais François lui releva la tête.



François sourit. Il caressa le modelé tendre et doux du visage de sa maîtresse puis, dénouant le dernier lien du dernier jupon de la jeune femme, il dénuda le bassin et les cuisses d’Élise. Elle était nue à présent… nue dans ses bras, le corps palpitant sur le couvre-lit de soie. Le comte soupira à cette vue : Élise dépassait en beauté tout ce qu’il avait pu imaginer. Il caressa son buste tout en baisant son cou et ses épaules, puis descendit à son ventre et ses reins. La douceur de sa peau, la délicatesse de ses formes donnaient à ses baisers une fièvre qui l’embrasait tout entier. Élise soupirait sous les caresses de François. Elle aimait sa bouche et ses mains sur elle. Elle aimait cette force et cette passion qui l’entraînaient à s’abandonner. Elle gémit lorsqu’il lui ouvrit les cuisses pour goûter à son intimité. Vincent ne l’avait jamais caressée ainsi. La langue de François découvrait sa fente avec douceur et avidité, léchant les bords renflés des grandes lèvres, s’attardant sur le clitoris dressé avant de plonger dans le corridor humide et frémissant du vagin. Chaque coup de langue aiguisait le sexe de la jeune femme, alimentait plaintes et soupirs de volupté.


Lorsque François sentit les premiers frémissements de plaisir d’Élise, il releva la tête, contempla la jeune comtesse avec un amour infini, avant de se hisser jusqu’à elle pour lui faire découvrir entre ses cuisses l’ardeur de son désir. Il dirigea son sexe tout contre la fente ruisselante et le frotta sur le clitoris ultra sensible, puis il fit glisser sa verge tout contre l’entrée vaginale. Il sentait son sexe frémir contre celui d’Élise.



Un gémissement tout à la fois de désir et de plaisir échappa à la jeune comtesse tandis que ses regards plongeaient dans ceux de François de Saillant avec autant de passion que l’homme qui la contemplait.



Alors, dans un soupir heureux, ses yeux gris-bleu fondus à ceux brun sombre de son amante, le comte de Saillant la pénétra lentement, s’attachant à lui faire ressentir toute la force et la douceur de la rencontre de leurs deux sexes. Il se sentit à ce moment-là le plus puissant de tous les hommes, le plus accompli. Et il retrouvait aussi de manière animale, sauvage, quelque chose qu’il avait oublié depuis son mariage. Quelque chose qui le surprenait à revers de lui-même et qui en même temps le reconnectait à la vie, à l’amour et au bonheur : c’était cette sensation d’être un homme sûr de sa quête, sûr de ses sentiments et de leurs deux désirs, avides, passionnés. Mais aussi sûr de ce qu’il allait pouvoir vivre avec cette jeune femme que tout son corps mature venait de choisir pour vivre ensemble. Au moment où il toucha de sa verge tendue le col de l’utérus gonflé, il gémit. Le vagin trempé d’Élise suçait goulûment son phallus qui allait et venait lentement, faisant frissonner d’émoi sa maîtresse. Un baiser ardent réunit leurs bouches, tandis que leurs mains caressaient leurs corps nus, arqués par la tension fantastique du désir, à la fois feu et eau tumultueuse, pierre aiguisée et sable mouvant, brise fraîche et tempête orageuse.


Ils se regardent, se boivent, se mangent, communient ensemble dans cette vague brûlante, ode à la nature heureuse… Ils ont conscience de la pureté de diamant de ce moment… plongent dedans avec ivresse, passion… Tout ce qui les retenait auparavant semble céder sous l’étreinte, les caresses, les baisers. Leurs deux sexes s’étreignent avec force, testant leur résistance, leur agilité, leur tendresse… Au front de François et d’Élise, la même sueur, les mêmes étoiles dans leurs yeux. Il n’y a plus d’âge ou de distance qui les sépare. L’amour a tout aboli, la solitude, l’abandon, les peurs de vieillir, d’aimer. Tout est devenu simple, facile comme jamais auparavant…



Un râle puissant monte de sa gorge, bientôt suivi par une plainte douce s’amplifiant toujours plus à mesure que l’étreinte se fait plus intense. Dans le tourbillon de caresses, de pénétrations douces et puissantes que François lui donne, Élise éprouve en elle à son tour le sentiment d’être au plus clair d’elle-même comme presque jamais elle n’avait pu l’expérimenter avant. Être soi au-delà de ce qu’on en saisit habituellement, au-delà de tous les remparts que l’on dresse pour se raisonner, se contenir, se présenter à soi et aux autres… et cette sensation de plénitude absolue fait encore plus monter le désir profond qu’elle a de son amant, sa volonté d’union totale à celui qui explore son intimité, mettant à nu toutes ses résistances, tous ses secrets, toutes ses envies réprimées, l’accompagnant dans le plaisir, le désir, lui faisant ressentir sa féminité comme un accomplissement… La jeune comtesse se sent vivre un prestigieux moment, celui où elle n’a plus besoin de jouer un rôle. Mais où elle peut enfin se vivre telle qu’en elle-même avec ce vertige et cette certitude d’accéder au meilleur avec l’être qui lui est le plus accordé, avec qui elle pourra transcender tous les chagrins, toutes les peurs, oser tous les projets…


À présent, chaque coup de reins de François les emporte un peu plus sur la vague du plaisir. Ensemble, ils montent vers l’orgasme, gémissants, suppliants, pleurant presque tant leur étreinte les grise. François fixe Élise avec une intensité si forte que dans un dernier coup de reins, comme une déferlante, elle se met à crier, à hurler son plaisir presque comme si elle allait mourir…

Et François la rejoint dans ce cri animal, dans cette plénitude d’être homme et femme dans un amour total, généreux et sécurisant. Au fond du ventre d’Élise, la semence de François coule, emplit la jeune femme d’une puissance encore jamais atteinte. Elle se sent pleinement femme, possiblement mère avec l’impression de pouvoir à présent franchir n’importe quel obstacle.

Et là, d’un seul coup, une certitude : elle veut que François et elle aient un enfant. Ce moment d’une incroyable beauté lui fait toucher du doigt le bonheur immense de concevoir un petit dans cette félicité des corps et des cœurs. Elle contemple son amant qui a momentanément enfoui son visage dans son épaule et elle lui murmure en le serrant dans ses bras :



Élise ne répondit pas… Une larme roulait sur sa joue.

Un bonheur doux s’emparait de son être. Et elle savait désormais qu’il ne la quitterait plus.